VOLCÁN |

LOUIS PERREAULT

01/08/2017

PROJET

Volcán présente le récit d’une traversée des territoires du Mexique et de l’Amérique centrale. Les signes des cultures locales s’observent dans la matière et dans les gestes qui sont photographiés et qui deviennent ici les matériaux d’une construction visuelle fragile. D’une image à l’autre se font et se défont les trames narratives qui tracent globalement le récit d’un déplacement dans le paysage de ces arrière-pays. 

''Volcán #1, 2016'' © Louis Perreault

Des côtes jusqu’aux centres des villes et des villages, la lumière brutale d’après-midi transperce la poussière soulevée par le passage des voitures et des motos. L’ambiance se transforme aussitôt. Dans les montagnes, la brume enveloppe les chemins et s’ouvrent parfois quelques pieds-de-vent spectaculaires. L’immensité devient intime alors qu’on absorbe, surpris, l’espace qui se déploie au loin. 

Volcán conduit ultimement vers une géographie construite, fictive, qui se dérobe à toute volonté de localiser spécifiquement les lieux présentés. Se reconnaissent des éléments familiers alors que s’ajoutent également les traces d’un ailleurs qu’on aura peut-être un jour imaginé. Si la photographie rend visible les choses qu’elle semble reproduire, la réalité qui est donnée à voir ne peut être nommée complètement. Ainsi les images s’éclairent l’une l’autre, comme des éclats de lumière dans le silence et le tumulte des Amériques. 

''Jeune garçon, Chorillo, Panama, 2016'' © Louis Perreault

''Route, Alta Verapaz, 2016'' © Louis Perreault

Entrevue avec l'artiste

H : Les photographies de ta série Volcán transmettent une certaine poésie malgré l’aspect documentaire qui s’en dégage de prime abord. Comment expliques-tu ceci ?

A : Bien que je m’intéresse à certains phénomènes ou événements qui existent vraiment (ou qui ont vraiment existés), je ne les approche pas avec l’intention de les documenter. Je pense qu’on ne peut parler que d’un point de vue personnel et que cette réalité met en échec beaucoup d’intentions à priori documentaires. Prétendre au titre de documentariste demande, à mon avis, un examen de conscience important où le rapport éthique qu’on entretient avec son sujet devrait être questionné.

 

Ceci étant dit, je pense qu’il est possible, et absolument nécessaire, de parler du monde dans lequel on vit de mille et une autres manières. La poésie est l’une d’entre elles. Trop souvent, il me semble, on place tout ce qui est de l’ordre de la photographie directe sous le terme « documentaire ». La gamme de subtilité qui existe entre toutes sortes de pratiques photographiques intéressées par le réel est trop peu souvent expliquée et mise en valeur.

 

Dans mon travail, j’aime me placer dans une situation où je fais face à certains enjeux qui m’interpellent pour répondre le plus simplement possible à ce que je vois, à ce que je ressens et à ce que j’imagine pouvoir transformer en photographies. De retour en atelier, je regarde ce que j’ai fait et essaie d’en faire du sens, d’en saisir l’essence. Le résultat est souvent à mi-chemin entre un regard porté vers la situation en question et l’expression de mon expérience de celle-ci.

 

Pour le projet Volcán, la prémisse était ce voyage que je faisais avec ma conjointe et mes enfants en Amérique centrale. Tout au long du chemin, j’observais, en plus des spécificités culturelles locales, une américanisation importante. Le jeune guatémaltèque qui rêve d’aller vivre aux États-Unis a, sur le fond, des rêves assez similaires à ceux des jeunes d’ici : être connecté aux autres, avoir des opportunités, pouvoir profiter de la richesse du monde occidental contemporain, être de son époque, faire ses propres choix. Cette promiscuité entre ce que j’observais et ce que je connaissais de ma propre expérience québécoise m’a fait beaucoup réfléchir.

''Nebaj, 2016'' © Louis Perreault

''Couverture, 2016'' © Louis Perreault

Pendant le voyage, j’ai cherché des exemples concrets représentant ce phénomène et c’est curieusement lorsque je me suis mis à regarder les vêtements qui étaient vendus en boutique que j’ai pris conscience des ramifications multiples de mon observation de départ : arrivant en ballots séparés par grandeur (small, medium, large), les vêtements du nord, un peu démodés, mais tout de même en bon état, étaient revendus sur la rue. Ainsi, très simplement, l’Amérique du Nord s’infiltrait un peu partout, sans que personne ne la remarque. J’ai fait une photographie dans un marché, où une couverture recouvre un camion de marchand. Lorsqu’on regarde attentivement le motif qui y est imprimé, on se rend compte qu’il s’agit d’une illustration très peu centroaméricaine : des envolées de canards, des chiens, une scène de chasse classique… Au moment où cette idée m’est apparue, je me suis mis à observer toutes sortes de choses, très discrètes et simples, qui me rappelaient que, bien que les pays que je visitais étaient très différents du mien, il serait très problématique de les traiter comme des « contrées lointaines », sur lesquels je pourrais porter un regard « documentaire ». Au lieu de cela, je me suis dit qu’il serait plus juste de parler de cette observation et de trouver un moyen de l’évoquer sans nécessairement l’expliquer savamment.

 

L’image du volcan n’est apparue que plusieurs mois après mon retour à la maison. Nous avions vu plusieurs volcans pendant le voyage, en avions même grimpé un ou deux et j’en avais fait des images davantage destinées à l’album familial qu’à toute autre utilisation dans mes projets. Or, quand j’ai glissé dans la série d’images que je construisais la première photographie du cratère, la métaphore m’est apparue trop parfaite pour ne pas l’exploiter. La force d’un volcan est immense et pourtant à la surface le paysage est peu menaçant. Cette espèce de dualité entre puissance et invisibilité me semblait l’image parfaite pour exprimer la globalisation mondiale actuelle, elle-même très puissante, mais dont on ne reconnait souvent pas sur le coup l’influence immense qu’elle a sur nos comportements, les changements de nos sociétés et de nos cultures. Certaines personnes passeront surement au travers du livre sans lire ce sous-texte, mais si on est attentif et qu’on se donne la peine de réfléchir aux choix d’un artiste dans la sélection de ses images, la mise en séquence, son titre, etc. (ce que nous devrions toujours faire, n’est-ce pas ?), ça pourra donner matière à réflexion. La photographie est beaucoup plus efficace pour évoquer une idée qu’elle ne l’est pour l’expliquer ou la démontrer. Je pense que mon projet repose justement sur ce pouvoir d’évocation de la photographie et qu’il exploite, au final, l’inhérente poésie qui en résulte.

''Brûler les terres, 2016'' © Louis Perreault

HChacune des images constituant la série raconte une histoire, ou du moins un fragment de celle-ci, de manière cinématographique. Peux-tu nous expliquer le processus de création pour Volcán ?

A Les images, individuellement, ont chacune un sujet, plus ou moins significatif en rapport à mon intention générale, mais ne doivent pas être lues sans être mise en relation aux autres. En fait, pour moi, ce qui compte le plus (et ce sur quoi j’ai mis le plus de temps et d’énergie), c’est la séquence. De la première à la dernière image du livre, il y a une progression bien réfléchie. Particulièrement dans le cas d’un livre, cette progression permet de comprendre les photographies selon leur position, selon l’image qui précède et celle qui suit, selon sa taille sur la page, selon sa position sur la double page. En atelier, lorsque le titre a été trouvé et que les images de cratères et de montagnes se sont ajoutées aux autres photographies, le travail a été de construire la séquence. Globalement, celle-ci suit un parcours entre les montagnes et la mer, entre des textures, des tonalités et des couleurs plus sombres à un calme plus lumineux où l’eau devient plus présente. De plus, j’ai essayé d’évoquer l’expérience du voyage qui fait passer le voyageur du paysage à la rencontre, de la scène urbaine à la campagne. Les portraits sont le résultat de rencontres assez brèves et je crois que le stoïcisme des regards en témoigne aussi. Brève, sincère, mais tout de même relativement étrange, ces rencontres faisaient partie de mes marches exploratoires, où j’allais « voir » ce que les villes et villages avaient de singulier.

 

En bref, la construction de la série a consisté à construire un univers visuel le plus cohérent possible, ce qui a d’emblée éliminé certaines images et en a forcé d’autres à s’ajouter. Je voulais que certains signes reviennent, les volcans bien sûr, mais aussi le type de présence humaine, la figure solitaire qui s’éloigne, l’oiseau, le chien, mais aussi les couleurs ocres qui deviennent ici le décor donnant une atmosphère à toutes les scènes.

''Volcán #1, 2016'' © Louis Perreault

HEn tant qu’éditeur indépendant, quel rôle jouent l’impression et la publication dans ton travail ?

A : Lorsque j’ai créé les Éditions du renard en 2012, je l’ai fait avant tout par désir d’indépendance. Il y a tellement d’artistes présentement et si peu d’occasions de présenter son travail que j’ai eu envie de me donner une plateforme qui me permettrait de produire mes projets sans être dépendant des dates de tombées et de l’approbation des comités de sélection. Je voulais pouvoir faire ce que je voulais quand je le voulais. C’était un peu naïf de penser que c’était aussi simple, mais l’idée qu’il faille aboutir de nos projets et leur donner une forme afin de pouvoir porter un jugement et apprendre de nos erreurs a toujours été un leitmotiv important pour moi. Elle justifiait la nécessité de trouver un moyen d’agir simplement et de manière autonome.

 

Quelques années de travail dans l’édition ont certainement modelé ma manière d’aborder mon travail. Aussitôt que je mets des images sur le mur aimanté de mon atelier, je les place dans un ordre précis, je fais des séquences et pense les images sous la forme d’un livre. C’est devenu une sorte d’automatisme. J’ai toujours quelques idées de mise en forme derrière la tête, parfois simplement parce que j’ai vu tel type de reliure ou tel type de couverture ou de mise en page. C’est carrément une obsession. Je ne veux pas me contenter d’apprécier les livres, je veux en faire. Donc, aussitôt que je me mets à travailler sur une série, c’est sous forme de livre que je l’imagine.

 

Il faut dire qu’il y a un gros « buzz » depuis plusieurs années à propos du livre de photographies et ça influence certainement aussi mon travail. Une grande partie de ce que je suis sur les réseaux sociaux, de ce que je lis à propos de la photographie, de ce que je regarde et ce que j’admire dans le milieu de la photographie tourne autour du livre photographique. Le livre a pris de l’ampleur dans le monde de la photo (bien qu’il était là depuis longtemps) à peu près en même temps que je faisais mes études à l’université et ça fait donc un certain temps qu’il anime mes réflexions et mes ambitions d’artistes. Chaque époque offre des contextes de production différents et je pense que celui du livre est une sorte d’incontournable pour les photographes actuels.

''Jeune homme dans l’ombre, 2016'' © Louis Perreault

''Couteau et melon, 2016'' © Louis Perreault

HLa décision de proposer cette série sous forme de publication explique-t-elle qu’il s’agit de sa forme de présentation idéale et, sinon, quelle serait-elle?

A : Le projet pourra prendre plusieurs formes, dont celle de l’exposition. Or, comme tu le sais probablement, monter une exposition peut être très couteux, pour peu de temps de visibilité. Le livre est une forme beaucoup plus dynamique, comme il permet de montrer tout le travail, de le diffuser plus facilement, de le partager pendant une plus longue période.

 

Or, mise à part ces considérations « pratiques », certains travaux sont conceptuellement plus adaptés au livre. Je crois que c’est le cas de Volcán, qui appelle une découverte progressive de ses photographies, une rencontre avec le lecteur qui se développe par accumulation (chaque page ajoute aux précédentes une bribe supplémentaire) et une expérience de lecture intimiste, un peu à l’image de celle du photographe qui découvre, seul, le monde qu’il parcoure. Dans le cas de Volcán, ces conditions semblaient réunies pour en faire un livre. Pour moi (et pour plusieurs autres, j’en suis sur), le livre de photographies est plus qu’un moyen de montrer son travail, de le documenter, de le mettre en contexte. Le livre est un mode d’expression autonome, avec ses propres logiques, ses limites, ses potentialités. C’est un univers qui me plait beaucoup, ça se fait à une autre échelle que celle de l’exposition. Tous les matériaux tiennent dans la main, les images deviennent tout à coup immenses si elles sont placées en « bleed » après une page qui présentait une petite image sur fond blanc et ce, même si le livre ne fait que 6x9 pouces. Bref, c’est un univers complet, où on y entre pour construire un monde (si on en est l’auteur) ou pour le découvrir (si on en est le lecteur). À mon avis, à moins d’avoir de très gros moyens, il est difficile d’arriver à cela avec l’exposition.

''Volcán #2, 2016'' © Louis Perreault

L’artiste ayant le plus influencé ta pratique?

A Il y a plusieurs photographes qui m’ont énormément influencé, notamment Alec Soth, qui a été une sorte d’idole pour bien des photographes des 15 dernières années. Plus récemment, le travail de Gregory Halpern, Vanessa Winship, John Gossage, Trent Park, Christian Paterson, etc. m’ont beaucoup inspiré. Au tout début de mes études, j’ai bien sûr découvert les Cartier-Bresson, Franck et autres Friedlander. Je continue de découvrir des photographes quasi quotidiennement et je trouve parfois étourdissant de voir à quel point nous sommes nombreux à produire aujourd’hui, ici et ailleurs.

 

Or, bien que voir des travaux dans des livres, en ligne ou en exposition soit merveilleux, il est encore plus pertinent d’avoir des collègues avec qui échanger. En ce sens, j’ai été très chanceux de rencontrer au tout début de mes études le photographe Bertrand Carrière, avec qui j’ai développé au cours des dernières années une grande amitié. Il est un mentor non seulement dans ma pratique de photographe, mais aussi dans mon métier d’enseignant. Je ne sais plus combien de discussion nous avons eue également à propos de l’édition, un domaine qu’il connait très bien pour avoir fait lui-même un nombre important de livres photographiques. Le travail de Bertrand m’a beaucoup influencé. Pendant plusieurs années, je faisais des images très semblables aux siennes. Je sentais dans sa manière de regarder la nature, les gens et les paysages quelque chose qui m’interpellait. Il y a une simplicité dans sa manière de regarder ses sujets et une profondeur dans la construction de ses séries qui font que celles-ci nous habitent longtemps après les avoir regardés. Avec un peu plus de maturité artistique et d’expérience, je pense maintenant faire mes propres images, mais tout comme l’influence de Soth, Halpern, Evans, et les autres, celle de Bertrand demeure fortement ancrée dans ma manière d’aborder mes sujets.

 

La littérature a aussi joué un rôle important dans mon parcours. Un peu comme le cinéma réussi à le faire, le roman nous fait plonger dans un univers qui nous absorbe complètement. Pendant les jours ou les semaines de nos lectures, les personnages nous habitent. De ces livres demeurent des impressions fortes et si des romans comme L’équilibre du monde, de Rohinton Mistry ou Les corrections de Jonathan Franzen m’ont fasciné par les histoires puissantes qu’ils décrivaient, c’est la forme littéraire du récit que j’ai toujours préféré. Que ce soient des trucs populaires comme Papillon d’Henri Charrière ou des écrits plus intimistes comme ceux de Sylvain Tesson, ou encore des cahiers de notes comme ceux de Robert Lalonde, j’ai l’impression que cette forme d’écriture a influencé ma manière de construire mes projets photographiques.

''Ressac, 2016'' © Louis Perreault

HMaintenant que ta série Volcán est lancée, quels sont tes projets à venir ?

A : Je développe toujours quelques séries en même temps, certaines dorment dans un coin et refont surface au bon moment. Volcán a été créé dans un temps très précis, une sorte de parenthèse dans ma vie personnelle et professionnelle. Avant de partir, j’avais débuté un projet de portraits dans Hochelaga-Maisonneuve. Puis, j’avais fait des paysages sur la terre familiale et ailleurs. Autant que je croyais avoir entre les mains des propositions intéressantes avant le voyage que je suis maintenant convaincu que ces deux séries doivent se développer autrement, de manière à ce que la narration poétique de Volcán puisse se poursuivre dans ces séries. Je vais donc travailler là-dessus en espérant aboutir à quelque chose qui sera en continuité avec Volcán. Une chose que je sais, c’est que je veux pousser plus loin l’idée de la séquence narrative, de la constitution du livre en tant que producteur de sens et de poésie.

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Intervieweur : Jean-Sébastien Scraire est un artiste multidisciplinaire basé à Montréal. Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

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