DRIFT no.3 - ACADEMIA |

PASCALE GIRARDIN

01/07/2018

PROJET

« Une masse d’argile noire que je viens de pétrir gît sur la table. Instinctivement, je la photographie avec mon téléphone qui est posé près de moi. Par mégarde, la fonction « flash » est allumée. Je suis saisie par la composition à l’écran; les ombres projetées sont absentes et la forme découpée du ballon d’argile sur le canevas donne l’impression d’un collage.

"Procédé no. 5, 2015'' © Pascale Girardin

Enhardie par cette expérience, je poursuis la séance de photographie, et je découvre un moyen nouveau d’aborder mon métier en dehors de la chaîne normale de production. Ces formes isolées qui paraissent se détacher de la toile de fond et flotter sur la surface du tableau s’apparentent à une erre. L’exposition intitulée Procédé est pour moi un outil de production qui atteste de mon processus d’élaboration, de ma démarche et de son aboutissement. Par cette série d’images et de vidéos, je propose une réflexion plus élargie sur la pratique des arts visuels : à savoir si la répétition et la récursivité des actes propres au travail artistique peuvent contribuer au développement de la connaissance et témoigner de l’imbrication complète de la pensée et de l’action. »

"Procédé no. 7, 2017'' © Pascale Girardin

"Procédé no. 8, 2017'' © Pascale Girardin

Entrevue avec l'artiste

H La perspective avec laquelle vous photographiez cette masse d’argile aplatie et dénature le sujet initial afin de créer quelque chose de nouveau, de subjectif. Est-ce quelque chose de récurrent dans votre approche ?

A Les images que j’ai produites pour cette série évoquent pour moi une erre1 : les formes isolées paraissent se détacher de la toile de fond et flotter sur la surface d’un tableau. Cette métaphore me renvoie à la manière dont cette recherche s’est révélée à moi : en coupant le moteur de la production céramique ; l’énergie résiduelle de mon corps, engagée à la terre en mouvement, m’a propulsée dans une direction indéterminée, stimulant ma curiosité. Ainsi, j’ai compris qu’au travers d’une démarche poïétique, ma proximité aux phénomènes propres à l’activité céramique pourrait être mise à profit afin d’observer, de cueillir, d’activer et de mettre en scène les éléments de ma pratique dans le but de produire de la connaissance.

1 Lorsque l’on coupe le moteur d’un bateau afin de le mener au quai, il faut moduler le système de navigation ; le mouvement de l’embarcation est désormais dirigé par sa vitesse résiduelle et l’inertie de sa masse. Il ne s’agit plus de déployer l’énergie motrice pour se rendre à bon port - plutôt, il faut se servir de l’erre et de l’expérience acquise.

"Capture no. 4, 2017'' © Pascale Girardin

"Capture no. 36, 2017'' © Pascale Girardin

H Quel rôle joue la répétition dans votre travail ?

A Selon le sociologue américain Richard Sennett, la connaissance acquise par la pratique, la répétition et l’erreur contribuent non seulement au développement de la connaissance et du savoir-faire, mais aussi à l’acquisition de la compétence2. De cette manière, la récursivité des gestes conduit à la maitrise des techniques propres à l’activité céramique et requiert une qualité d’attention particulière — qualité qui ne peut se développer qu’avec la pratique et la répétition. Ainsi, chaque itération est un émetteur de signal que seules une présence et une réceptivité constantes peuvent me permettre de capter et de décoder. Le chemin que je trace une première fois doit être retracé encore et encore jusqu’au moment où mon corps comprend. L’anthropologue Tim Ingold introduit la notion de correspondance3 dans le processus de l’élaboration d’une forme en s’appuyant sur le travail de recherche de l’ethnologue, André Leroi-Gourhan qui soutient que la rythmicité et le caractère mnémonique de l’action technique déterminent la forme finale d’un objet, plutôt que l’idée préalablement imaginée. « Les répétitions rythmiques des gestes qu’entraîne la manipulation d’outils et de matériaux ne sont pas, toutefois, de type mécanique, comme l’oscillation d’une pendule ou d’un métronome. Puisqu’ils sont mis en place à travers les réglages sensoriels en continu des mouvements du praticien à la rythmicité inhérente des composantes de l’environnement avec lequel il est engagé. »4

2 Sennett, R. (2009, 3 décembre). Richard Sennett on Art and Craft (Getty Museum Programs) [Vidéo]. http://www.getty.edu/museum/programs/past_programs/art_craft.html

3 Tim Ingold, « On Telling by Hand », dans Making : Anthropology, Archeology, Art and Architecture, (Abingdon: Routledge, 2013), p. 36

4 Ibid. Traduction libre, p. 115

"Capture no. 1-36, 2017'' © Pascale Girardin

H Votre pratique se situant davantage dans l’utilisation de médiums tangible, quel est votre rapport à l’image, à la photographie ?

F : L’opportunité de me délester des contraintes techniques et matérielles issues de mon métier me plaisait. Toutefois, ces images ont émergé d’un processus tangible (le pétrissage) et n’auraient eu lieu si elles avaient été situées hors de l’activité céramique. La photographie me permet d’entretenir un brouillage des repères, où le sujet (l’argile) oscille entre le mouvement, la fixité et le flottement.

"Procédé no. 1, 2015'' © Pascale Girardin

H Bien que cette série soit, entre autres, une réflexion sur le procédé créatif, elle peut être interprétée différemment étant donné la nature abstraite du travail. Est-ce problématique selon vous ?

F Le fait que l’on puisse lire autre chose dans ces œuvres me plaît. Si l’on se réfère à cette notion de l’erre, on ne sait pas dans quelle direction le courant peut nous mener. Nous avons beaucoup d’idées reçues sur l’activité céramique et ces tableaux offrent une interprétation picturale qui nous éloigne du geste initial, vers quelque chose qui se rapproche de l’énigme. Si ces images provoquent une réflexion plus élargie ou éloignée de mon propos initial, je crois avoir accompli mon travail.

"Procédé no. 2, 2015'' © Pascale Girardin

H Quelle est selon vous la présentation idéale pour un travail comme celui-ci ?

F : J’ai fait imprimer et maroufler ma première série d’images sur des cartons « gatorfoam » sans cadre ou vitre de protection, puis je les ai installées au sol, appuyées sur les murs de la galerie. Le rapprochement entre les masses de terre et le sol me plaisait. Toutefois, elles fonctionnent tout aussi bien accrochées au mur.

"Photographie de la projection au mur, 2017'' © Pascale Girardin

H Vos projets pour l'année à venir?

F : Je m’apprête à faire des courts-métrages sur l’activité céramique, en particulier sur l’étude de la gestuelle au moment du tournage de pièces sur le tour à poterie. Je travaille aussi sur le concept de l’artéfact et les résidus du travail de la terre, tels que les copeaux d’argile ou la barbotine laissée sur les objets. Mon objectif est de faire émerger des liens entre les codes liés au monde de l’art contemporain et ceux des métiers d’art.

Intervieweur : Jean-Sébastien Scraire est un artiste multidisciplinaire basé à Montréal. Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

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