INSTANT PARTAGÉ

ENTRE DÉSIRS ET SAVOIR |

KAMIELLE DALATI-VACHON

01/10/2017

PROJET

« Instant partagé entre désirs et savoir est un projet artistique qui consiste en une interprétation poétique sombre du petit village d’Ivujivik, situé à la pointe du Nunavik (Québec).

"Se souvenir du futur'' © Kamielle Dalati-Vachon

Je sens le besoin de préciser que, en tant que jeune femme blanche de la relève, mon regard et ma vision de ce que j’ai pu vivre et interpréter sont subjectifs. Dû à la courte durée de ma présence, mon regard sur ce village n’a pu qu’être « spectatoriel ». L’envie ne manquait pas de faire partie de cette communauté inuite tellement riche, qui semble avoir tout à nous apprendre. En réalité, je sais que ma présence là-bas était un immense privilège et que si je n’avais pas été issue d’un contexte occidental, je n’y serais surement jamais allée.

Durant la première semaine du mois d’octobre, j’ai eu la chance d’être dans ce village d’environs 450 habitants. Les vieilles roches, la mousse, le vent, la glace et les petites fleurs — Ivujivik c’est un sentiment qui dépasse et qui est grandiose. C’est une immensité précieuse d’une puissance insaisissable. C’est mon sentiment. »

"Murmure'' © Kamielle Dalati-Vachon

Entrevue avec l'artiste

H : Les images que tu nous présentes mettent le lieu et l'espace de l'avant. Quelle est ton approche face aux sujets que tu photographies?

A Je suis en vie. Je fonctionne sur le vif, beaucoup. J’y vais avec mon instinct et mes connaissances de base. Je me laisse immerger dans ce que l’environnement me fait vivre. Je palpite intérieurement. Je me laisse aller, comme une enfant. C’est l’environnement et ce que je connais dans l’instant présent à propos de lui qui guide mon élan. Je suis aspirée par ses subtilités, ses textures et j’ai envie de répondre à l’extase de beauté qu’il me procure. Je pense que je me laisse emporter par une confiance en la non-maîtrise. L’argentique me permet cela; j’aime m’y abandonner et voir les matières s’imbriquer, se mélanger et s’unir.

Je dois ajouter que mon père y est pour beaucoup en ce qui a trait à mon inspiration et à ce qui me lie à cet espace débordant de vie qu’est le village d’Ivujivik. Ma relation de spectatrice face au Nunavik me vient majoritairement de lui, qui travaille avec la communauté depuis environ 25 ans.

"Traces I'' © Kamielle Dalati-Vachon

HLa surimpression et l'utilisation d'appareil ou de films « bon marché » créent une esthétique très organique dans ton travail. Qu'est-ce qui t'attire dans ce type d'équipement?

A La découverte des pellicules Lomography fût une porte s'ouvrant vers de nouvelles manières d'exprimer le sentiment d’étrangeté — un outil pour témoigner du surréalisme qui habite le quotidien. Les couleurs vertes, turquoise, rouge ou mauve qui en résultent donnent l’effet d’un monde qui vacille entre le connu et l’inconnu.

La surimpression argentique est devenue pour moi le meilleur des mondes. Elle permet non seulement de créer des textures enivrantes, hors du commun, qui travaillent et poussent l’esprit, mais en plus, elle permet de créer un dialogue entre deux espaces-temps, proches ou éloignés. Les sens qui en émergent sont infinis et les possibilités se décuplent. Il en résulte une ressemblance avec le montage au cinéma — créer un nouveau sens selon l’image qui sera choisie pour répondre à celle qui l’aura précédé.

"Traces II'' © Kamielle Dalati-Vachon

HD'un point de vue extérieur, tes images dégagent une sensibilité, une poésie, presque onirique donnant l'expression que la scène présentée est issus d'un environnement irréel. Comment expliques-tu cela?

A : Ça me fait grandement plaisir de lire ça. J’imagine que c’est la réaction entre mon esprit sensitif et la caméra. Tout en faisant confiance à la matière, mon regard permet à tous ces éléments de se rencontrer et de concéder cette photographie à exister; c’est ce qui émerge en moi, j’imagine, lors d’une prise de photo. Mon regard est guidé par tout ce qui m’habite. Par un besoin de dire, de témoigner, d’une extase devant la beauté, puis, parfois, d’une inquiétude ou d’une interrogation par rapport au contemporain. Les pellicules utilisées participent beaucoup à l’expression de l’image capturée. Aussi, Ivujivik, c’est la toundra, c’est la Baie d’Hudson et la Baie d’Ungava, c’est l’île de Baffin qui n’est pas loin. C’est un environnement qui peut paraître irréel, ou presque lunaire. Peut-être grâce à ses immenses roches, imposantes — elles qui ont tout vu, elles sont remplies de sagesse.

"Irruption'' © Kamielle Dalati-Vachon

"Sensation d’apesanteur" © Kamielle Dalati-Vachon

HDécrirais-tu ta démarche comme un processus continu ou plutôt comme une succession de séries indépendante?

A : Plutôt un processus continu. Ma démarche me paraît être en constant changement. C’est comme une grosse masse artistique, un trop-plein de vie et d’expérimentations qui s’expriment. J’ai de la difficulté à voir ça sous forme de séries indépendantes, mais en même temps, simplement parce que j’utilise différentes pellicules, on pourrait avoir l’impression qu’elles se distinguent les unes des autres et qu’elles forment des séries indépendantes.

"Empire Isme'' © Kamielle Dalati-Vachon

H :  Quelle est ta source d'inspiration pour la création de tes images?

A : Je n’ai pas une, mais de multiples sources d’inspirations. Le cinéma expérimental et d’ailleurs m’ont certainement guidée vers où je me situe actuellement dans mon parcours. J’ai été témoin d’œuvres qui sont tellement venues m’émerveiller par les techniques utilisées ou la façon de raconter. À de nombreuses reprises, je me suis retrouvée obnubilée et complètement enjouée sur mon siège à me regarder en salle, être témoin avec d’autres, d’une expérience insoupçonnée, parfois même hallucinatoire. Puis, mon rapport à la musique s’est aiguisé et transformé dans les dernières années, et c’est ma collaboration avec le label collectif D.M.T. Records qui a certainement concrétisé ma pratique photographique artistique en me donnant la chance de réagir aux sons des différents albums par l’image. La musique m’accompagne dans mes déplacements et m’inspire énormément. Elle ne cesse de me surprendre et de pousser plus loin mes réflexions et mes interprétations des sons ainsi que du visuel vis-à-vis du quotidien.

"Infiltration dans les pores l’âme'' © Kamielle Dalati-Vachon

HSur quoi travailles-tu actuellement, quels sont tes projets pour l'année à venir?

A En ce moment, avec mon ami François Sibold, nous préparons le troisième volet de notre série sur le fétichisme de la chevelure féminine du XIXe siècle à nos jours. Ce troisième volet est une interprétation de la communauté d’Otto Muël, Aktions Analytische Organisation, fondée en 1970, à Vienne. Nous nous sommes laissés inspirer du film Sweet Movie de Dušan Makavejev, dans lequel figurent des membres de l’AAO pour notre mise en scène.

 

Je poursuis ma collaboration avec D.M.T. Records en tant que photographe attitrée où j’ai le privilège de réagir par l’image à des œuvres d’artistes singuliers provenant de divers pays. Peut-être qu’éventuellement cette année, je commencerai a expérimenter plus concrètement avec l’univers sonore. C'est un monde complémentaire à l’image que j’ai eu la chance d’explorer au cours de mes études en cinéma.

 

Aussi, je prévois d'approfondir mes connaissances analogues et cinématographiques autour du film Super 8. Les premières minutes que j’ai tournées m’ont confirmé que j’avais envie d’explorer ce médium qui offre des effets rythmés tels des pulsations rapides et frénétiques. Je suis exaltée des résultats, d’autant plus que je retrouve l’élan qui m’habitait lorsque j’ai débuté la photographie argentique. Je retrouve la force des principes véhiculés par le médium filmique et par la matière elle-même. Sa pureté, sa matière, sa lente désintégration, sa fragilité. Je me lie à la pratique, quasi rituelle, contemplative, que le film apporte et inspire dans ma vie.

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Intervieweur : Jean-Sébastien Scraire est un artiste multidisciplinaire basé à Montréal. Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

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