CE QUI M'APPARTIENT |

HUBERT GAUDREAU

01/10/2018

PROJET

« Mes racines littéraires m’ont souvent fait voir la pratique artistique comme ayant une propension à raconter le réel de sorte à nous le faire remettre en question constamment. Dans Ce qui m’appartient, je m’intéresse à ce qui délimite le réel et à notre réappropriation de celui-ci.

"Sans titre" © Hubert Gaudreau

Je m’appuie sur le concept du doute méthodique, un principe de base de la philosophie amené par René Descartes (Cogito, ergo, sum) ainsi que sur la méthodologie philosophique de Bertrand Russell. Je cartographie ainsi certaines de mes errances en faisant dialoguer ces expériences directes à travers une série d’images. »

"Sans titre" © Hubert Gaudreau

Entrevue avec l'artiste

H Parle-nous un peu de ta démarche artistique, comment prend forme ton travail?

A :  Mes projets s’installent majoritairement dans ma tête de façon très banale et plutôt abstraite. La plupart du temps, c’est au fil de mes errances que ça m’apparaît, et je vois une continuité possible à un corpus d’images que j’ai déjà réalisé ou sur lequel je suis en train de travailler. Je dirais que mon travail est à la fois instinctif et planifié, dans la mesure où je sais quoi photographier, mais c’est souvent à la fin de la prise de vue que l’essence devient visible. Ça s’explique peut-être par le fait que je conçois ma pratique davantage de manière évolutive, organique, ce qui fait en sorte qu’un projet trouvera sa finalité dans celui qui va le succéder. C’est pourquoi je travaille souvent sur un projet durant plusieurs années, à reproduire les mêmes images à différentes heures, différentes saisons, etc. Je travaille aussi assez lentement, je peux être des mois sans photographier et sans même penser à ma pratique et soudainement, travailler intensivement à faire avancer une série.

"Sans titre" © Hubert Gaudreau

"Sans titre" © Hubert Gaudreau

H Tes images semblent parfois issues d'un univers parallèle tellement la lumière et l'ambiance générale qui s'en dégage sont étranges. Que cherches-tu à présenter dans ton travail?

A : Je dirais que ce qui m’anime dans la photographie, c’est l’errance et le fait de pouvoir porter mon attention sur des instants futiles. Ça me permet ensuite de tenter une narration, de donner à ces ambiances, ces personnages et ces lieux une nouvelle vocation en les détachant de leur contexte pour les décaler du réel. Car c’est essentiellement ce que fait la photographie, elle suggère une description visuelle d’un instant précis, et c’est quelque chose qui me fascine, de voir à quel point c’est une discipline qui jongle constamment avec ce rapport entre ce que l’on voit et ce qui en est réellement. On peut donc dire qu’au-delà de vouloir exacerber ce que la photographie a de plus particulier, je cherche avant tout à communiquer le récit d’une trajectoire, qu’elle soit physique ou philosophique.

"Sans titre" © Hubert Gaudreau

"Sans titre" © Hubert Gaudreau

H Pour pleinement faire l'expérience de cette dualité entre la réalité et la fiction d'on tu parles, quel serait selon toi le contexte idéal pour découvrir ton travail?

A Depuis quelques années, je conçois mon travail photographique via le livre, ou plutôt la maquette, car c’est un mode de présentation plus narratif qui permet de parcourir mes images de façon très intime. Cela impose aussi une réflexion sur les multiples dimensions de mon travail. Car au-delà des images, chaque détail de l’édition donne à la série une possibilité différente de se déployer. Le livre photographique est un objet qui permet de consommer de l’art de façon plus physique que l’exposition en galerie, et c’est de cette manière que je veux présenter mes images.

"Sans titre" © Hubert Gaudreau

H Dans ta série : « Ce qui m'appartient », l'humain joue plutôt le rôle de figurant tellement il est effacé, pourquoi?

A Je me pose souvent cette question, car ce n’est pas de façon délibérée que l’humain est majoritairement absent de mes images. C’est souvent lors du tri que je retire de mes séries ces photographies, car je crois que le visage humain impose un référent très concret dans ma mémoire, ce que la présence ne fait pas. Malgré tout, je considère que mes images parlent de l’homme, de ses comportements, de la manière dont il aménage son univers et comment il habite son quotidien.

Je travaille actuellement sur un projet (Dear pen-friend) qui est formellement à l’opposé de ma série Ce qui m’appartient, car c’est un projet où je m’intéresse aux nombreux pourriels que j’ai reçus où des femmes d’Europe de l’Est cherchent un correspondant. C’est essentiellement un travail sur les portraits issus du web, de leurs codes et du pouvoir d’induction de la photographie. Mais il se trouve dans ce projet une similarité avec mes travaux précédents, car là où je voyais dans mes autres séries l’humain comme un frein à l’abstraction du réel, je vois en ces portraits de femmes tout sauf leur véritable identité, et c’est exactement dans ce balancement que réside l’élément fondamental de ma pratique.

"Sans titre" © Hubert Gaudreau

H Selon toi, le parcours académique est-il un passage obligé aujourd'hui pour un artiste?

A : Ayant un parcours plutôt atypique, j’aurais tendance à dire qu’il l’est si l’on désire mettre les chances de son côté pour réussir dans le milieu de l’art. Cela dit, un artiste se définit par sa manière de voir les choses et par sa capacité à remettre en question ce qu’on lui dit être une chose.

"Sans titre" © Hubert Gaudreau

"Sans titre" © Hubert Gaudreau

H Sur quoi travailles-tu actuellement?

A Comme je l’ai mentionné précédemment, je travaille sur quelques nouveaux projets, notamment sur Dear pen-friend. Je travaille aussi sur une maquette plus peaufinée de Ce qui m’appartient que j’aimerais publier au cours de l’année 2019. Sinon je suis en plein démarrage d’une ferme maraîchère biologique avec ma copine, ce qui oriente mes réflexions photographiques vers des projets axés sur le territoire, entre autres sur notre façon de l’observer et de le comprendre.

Intervieweur : Jean-Sébastien Scraire est un artiste multidisciplinaire basé à Montréal. Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

© Héliographe - Centre de promotion et de diffusion de la photographie émergente au Canada