« Le Havre d’Ormuz est un regard sur l’existence de Qeshm et d'Ormuz, deux petites îles iraniennes du Golfe Persique aujourd’hui oubliées. Celles-ci, autrefois d’une grande importance dans le commerce reliant l’Orient à l’Occident, ont été tranquillement délaissées durant le siècle dernier, forçant leurs habitants vers le continent.

LE HAVRE D'ORMUZ |

MAUDE PLANTE-HUSARUK

PROJET

"Hormuz dream. 2015.'' © Maude Plante-Husaruk

D’une beauté inouïe et renfermant des trésors géologiques aussi rares que diversifiés, ces petits microclimats, encore habités par quelques humbles pêcheurs et fréquentés par les plus curieux aventuriers, sont plutôt inconnus auprès du grand public. Depuis plusieurs décennies, la perception occidentale de l’Iran et de sa société est auréolée d’une vision monolithique, d’une peur et d’une incompréhension de la réalité des individus y vivant, les médias nous renvoyant une image uniformément négative. Ce projet observe avec poésie ces lieux désertés, en couleur et en douceur, hors de tout temps et tout espace, hors de la rigidité de la structure imposée, et met en lumière de grandes richesses que cache le pays. On y introduit une ouverture, un questionnement, une prise de conscience sur l’existence d’une société riche et complexe, foisonnante et colorée, de ses aspirations et de son immense potentiel. »

01/03/2018

"Salt Cave. 2015'' © Maude Plante-Husaruk

Entrevue avec l'artiste

H Décris-nous ton processus lorsque tu débutes un nouveau projet?

A : Tout part de l’envie de raconter une histoire, de faire connaitre un lieu dont on ignore l’existence, de mettre en lumière une réalité méconnue, qu’il s’agisse d’une situation inusitée ou de la banalité du quotidien. J’y vois de la vie, de l’humanité, de l’extraordinaire dans l’ordinaire. J’ai envie d’encourager les gens à ouvrir leurs yeux sur des réalités nouvelles, inconnues, incomprises, qu’elles soient d’ordre social, culturel ou ethnographique. L’envie d’humaniser un sujet pour créer un rapprochement est ce qui dirige autant mes projets photographiques que mes films.

"Chah Kooh Valley. 2015'' © Maude Plante-Husaruk

HTa série « Le Havre d'Ormuz » s'articule autour du détroit portant le même nom, un lieu ayant subi plusieurs tensions historiquement dues à son emplacement géographique. Comment en es-tu venu à traiter de ce sujet?

A Depuis plusieurs décennies, la perception occidentale de l’Iran et de sa société est auréolée d’une vision monolithique, d’une peur et d’une incompréhension des individus y vivant. Les médias occidentaux nous renvoient une image uniformément négative de leur réalité en couvrant principalement des éléments politiques (le gouvernement théocratique), stratégiques (le développement du nucléaire) ou encore sociaux (la culture patriarcale oppressive).

Motivée par une réelle curiosité pour cette région du monde et suivant le désir d’aller au-delà des images stéréotypées d’un pays « ennemi » de l’Occident dont nous avons appris à avoir peur, j’ai alors entrepris d’explorer ce pays durant deux mois et de me laisser imprégner complètement par la sensibilité, la sagesse et la générosité de ses gens.

Le Détroit d’Ormuz, dont la réputation le précède, est bien célèbre pour son positionnement ultra stratégique sur la route du pétrole, voyant passer en ses eaux le très haut volume d’exportations provenant de toute la région. L’emplacement géographique et la situation économique et climatique de ces îles les rendent alors d’autant plus fascinantes. Pourtant, même si je sais trop bien que l’idée que l’on se fait d’un lieu et la réalité - ou les multiples réalités - que l’on peut y observer sont souvent différentes, le spectacle qui défilait alors devant mes yeux était d’une tout autre nature. Ainsi, c’est dans un microcosme désertique à la fois calme et coloré que j’ai mis les pieds. Et c’est cela qui a dicté une bonne partie de mes choix dans le traitement de la série d’images.

"Hormuz fate. 2015'' © Maude Plante-Husaruk

HQuelle était ton intention avec « Le Havre d'Ormuz » d'un point de vue artistique et conceptuel?

A Je pense être dotée d’une capacité d’émerveillement sans bornes. La nature des sujets que je photographie varie donc grandement d’un projet à l’autre et ainsi, leur traitement variera inévitablement aussi.

Sur ces îles, les espaces sont vastes, les paysages désertés sont remplis de couleurs. L’histoire du lieu est importante, sa position géographique aussi. Tous ces éléments en font un endroit mystérieux, intriguant, hors de tout temps et de tout espace. Le calme qui y règne contraste avec les silhouettes de pétroliers voguant à l’horizon. Je voulais envelopper les gens dans cet univers et c’est ce qui m’a inspiré à faire les choix de traitement et d’édition des images de cette série.

La beauté est l’outil le plus percutant pour inciter les gens à s’arrêter, à penser. Une expression aussi simple qu’une forme ou une couleur peuvent mener à un intérêt pour les lieux et la culture, à une ouverture, une prise de conscience sur l’existence d’une société riche, diversifiée, complexe et incomprise. Cela nous amène à nous questionner sur ses aspirations, ses rêves et son immense potentiel à briser l’image d’une société toujours représentée de la même façon : rigide, hermétique et austère. Ainsi, ce projet est une réponse au bruit, au chaos, à la noirceur des images nous provenant de cette région. Tout simplement une pause, un temps pour rêver, espérer.

"Station. 2015'' © Maude Plante-Husaruk

HAvec du recul, dirais-tu que ton intention initiale face au projet a évolué en cours de route?

A : En effet, mon idée première était de parler de la vie des habitants de ces îles, montrant les défis auxquels ils pouvaient faire face au quotidien dans un habitat aussi aride et difficile économiquement. Pourtant, devant la surprise de découvrir les splendeurs de ces îles, la grandeur de l’imposante nature qui les habite est rapidement devenue le sujet principal. C’est ainsi que, d’une approche documentaire, le projet est devenu plus conceptuel. L’envie de capturer une impression a vite pris le dessus, tout en intégrant dans chaque image des éléments du contexte et de l’endroit, en tâchant de le faire de façon suggestive et non descriptive. Chaque image est donc encore une portion du « big picture », simplement plus subtilement et parfois métaphoriquement. Par exemple, le héron mort sur la plage d’oxyde de fer rouge parle à la fois du lieu comme étant un des arrêts importants de la route migratoire des oiseaux et présente une des couleurs dominantes d’Ormuz, où l’extraction de ce minerai est pratiquée, mais peut aussi évoquer d’une autre façon le déclin de ce lieu qui était autrefois d’une grande importance dans le commerce reliant l’Orient à l’Occident.

"Fisherman. 2015'' © Maude Plante-Husaruk

HD'où te vient cet intérêt pour les « cultures éloignées »?

A : Tout cela a commencé il y a quelques années alors que je n’avais qu’une chose en tête, c’était de m’évader en Inde. Cette première expérience répondit à un besoin criant de vivre un choc culturel. J’étais habitée par le sentiment que je devais aller à la rencontre de l’autre pour pouvoir vivre l’expérience humaine à son plein potentiel. Les nombreux périples qui s’en suivirent contribuèrent à renverser mon échelle de priorités et de valeurs. De fil en aiguille, la passion de voyager est devenue un mode de vie, qui s’est lui-même transformé en série de projets qui rythment maintenant ma vie.

"Hope. 2015'' © Maude Plante-Husaruk

HUtilisant une approche que tu qualifies toi-même de « documentaire », comment ton travail se compare-t-il par rapport à la « photographie contemporaine »?

A Je n’ai jamais aimé les étiquettes. Qu’est-ce que la photographie contemporaine? C’est un amalgame de formes d’expression, de questionnements sur le style, la fonction, la représentation, le réel, le virtuel. C’est un médium qui expérimente et se transforme. C’est la « photographie d’aujourd’hui ».


La photographie qui m’habite s’intéresse beaucoup au sujet, à la rencontre. L’expérience humaine est généralement au centre de mon travail, j’y trouve mon inspiration. Je veux raconter les histoires d’individus, leur vie, leurs joies, leurs difficultés, je veux les représenter de façon digne à travers mes images en faisant ressortir ce qui est le plus vrai et le plus beau en eux. Je me sers souvent de la caméra comme excuse pour parler aux gens. La place du sujet dans ma pratique est devenue au moins aussi importante que l’action de photographier. La photographie désintéressée ne m’intéresse pas. L’idée même de faire des images sans s’investir sur le plan personnel est étrange pour moi et je crois qu’il est pratiquement impossible de faire ce genre de photographie sans y aller en profondeur, ce qui prend du temps.

Toutefois, dans le cadre de cette série, il s’agissait plutôt de parler d’un lieu, de faire vivre une expérience, de faire ressentir ce qui m’a habité à ce moment, de laisser une forte impression, un « feeling ».

"Exodus. 2015'' © Maude Plante-Husaruk

HSur quoi travailles-tu actuellement, quels sont tes plans pour l'année?

A : Plusieurs projets photo et films sont en cours ou en préparation. Une année bien remplie à venir!

Intervieweur : Jean-Sébastien Scraire est un artiste multidisciplinaire basé à Montréal. Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

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