FLEET |

MICK SAND

01/06/2017

PROJET

''Fleet est une étude photographique qui porte sur l'espace et le négatif; cette idée provient d'un désir intime de retourner à la chambre noire, et d'une fascination pour les propriétés physiques des photographies.''

''Frame 1'' © Mick Sand

''Je me suis servi d'une caméra 35mm munie d'un téléobjectif afin d'attraper au passage les avions planant à haute altitude. Les clichés montrent ainsi des aéronefs suivis de leur traînée de condensation sur une toile de fond : le ciel infini. Une fois élargi sur papier à impression, le grain des halogénures d'argent qui composent le négatif apparait dans l'espace vide sur la photo, remplie par la profondeur du ciel. Puis, le mirage du grain commence à se dissiper au fur et à mesure que l'image s'aplatit, transformant du même coup l'espace tridimensionnel en deux dimensions. Avec ce projet, je désire mettre en valeur les qualités physiques des photographies et leurs composantes, en proposant des compositions minimalistes que l'on peut apprécier en tant qu'objets photographiques plutôt que comme représentations d'objets.''

''Frame 2'' © Mick Sand

''Frame 3'' © Mick Sand

Entrevue avec l'artiste

H : Il est évident que pour expérimenter pleinement ta série, le spectateur doit observer physiquement les images, les objets. À quoi ressemblerait une présentation idéale de ''Fleet''?

A Fleet est une série composée d'épreuves sur gélatine-argent de 14 po par 21 po, matifiées sur papier de coton blanc, et présentée dans un cadre vitré d'aluminium brossé. Les photos doivent être exposées sur un mur en ligne droite et à égale distance les unes des autres. Je désire que le spectateur ait une vue d'ensemble de l'oeuvre avant de pouvoir contempler les photos une à une.

 

L'oeuvre étant très graphique par nature, la distance prive le spectateur de pouvoir en apprécier l'objet, puisqu'elle lui donne l'impression de regarder huit rectangles gris traversés de lignes blanches. Encore, cette volonté de présenter le tout ainsi contribue à atténuer la relation sujet/objet inhérente à la photographie.

''Frame 4'' © Mick Sand

''Frame 5'' © Mick Sand

HTu accordes une importance à l'aspect physique de l'image comme on le ferait pour d'autres médiums plus ''conventionnels'' comme la peinture et la sculpture. Comment décrirais-tu ta pratique?

A : Oui, certainement. J'accorde beaucoup d'importance aux qualités physiques de mes photos, puisque le spectateur en fait précisément l'expérience sensible. En effet, je trouve que trop souvent, contrairement à d'autres formes d'arts visuels, nous nous concentrons uniquement sur le sujet en faisant abstraction de la forme. Cela doit être dû au fait que la photo nous apparaît comme une imitation très réaliste du monde qui nous entoure. Pourtant, elle est un objet dont le contenu n'offre qu'une représentation et une interprétation limitées de la réalité et non des faits, tout comme c'est le cas en peinture. Je crois que ces aspects de la photographie transparaîssent dans mon travail, du moins en partie, et dans Fleet tout particulièrement.

''Frame 6'' © Mick Sand

HÀ l'ère de la reproductibilité et de la production d'image de masse comme nous la connaissons actuellement, quelle importance occupe la photographie en tant qu'objet d'art? (et de médium artistique)

A : Pour répondre adéquatement à cette question, je crois qu'il est essentiel de faire la distinction entre une image et une photographie. De nos jours, on produit des images en quantité industrielle, surtout depuis l'arrivée des médias sociaux tels que Instagram, Snapchat et Facebook, pour ne nommer que ceux-là. Ces plateformes créent chez leurs utilisateurs le besoin de publier incessamment du contenu, destiné à être « vu » par d'autres au sein de leur propre réseau. Une fois « likées » et commentées, ces images jetables tombent en quelque sorte dans l'oubli. Il est devenu plutôt rare de pouvoir apprécier des images dites physiques; celles qui prennent la forme d'épreuves photographiques ont été soigneusement choisies, souvent en guise de souvenirs, pour représenter des moments importants de la vie d'une personne, que ce soit une naissance, une graduation, un mariage ou un décès.

 

Notre société consomme et fabrique donc des images à la chaîne, tout en produisant moins de photographies. Paradoxalement, on tend à accorder une grande valeur sentimentale aux photos que nous possédons. Il est donc évident que nous continuons de valoriser les qualités physiques de la photographie.

 

La photo en tant qu'objet d'art est légèrement différente, dans la mesure où elle ne suscite pas forcément la même réaction émotionnelle qu'une photo-souvenir. On la juge souvent en fonction de son bien-fondé artistique plutôt que sur les sentiments qu'elle évoque. En fin de compte, c'est au Studium et au Punctum de Roland Barthes que l'on revient. Personnellement, j'estime que la photographie d'art est plus intimement liée à la peinture que la photographie vernaculaire. Et je crois qu'une photo d'art peut provoquer autant de réactions émotionnelles qu'une photo-souvenir pour laquelle on aurait un lien affectif. L'existence de la photo d'art en tant qu'objet physique est essentielle, sans quoi l'expérience sensible ne pourrait se manifester.

''Frame 7'' © Mick Sand

HÀ première vue, les images constituant ta série ''Fleet'' pourraient refléter un ''amateurisme'' dans l'approche. Comment décrirais-tu ton approche à ce niveau et comment cette démarche influence-t-elle ta réflexion? (J'utilise ''amateurisme'' non dans un sens péjoratif, mais plutôt afin de soulever le type de cadrage, composition, etc. qui rappelle ce type d'imagerie dans la série)

A C'est avec légèreté que j'ai réalisé Fleet, en capturant simplement au quotidien chaque avion qui passait au-dessus de moi. Je n'avais pas en tête de créer des compositions intéressantes; ce n'était effectivement pas mon intention ni le but de ce travail. La simplicité a toujours été au coeur de Fleet. La photographie est un médium complexe, et je trouve qu'il est commode pour le spectateur de ne s'intéresser qu'au sujet ou à la technique, plutôt que de porter son attention à la photo en tant que telle. En mettant le moins d'éléments possible dans l'image et en en réduisant la composition graphique à un seul objet, je désirais créer une oeuvre qui ramènerait l'oeil du spectateur à la surface de l'épreuve photographique.

Je peux comprendre que l'on puisse interpréter ce travail comme étant « amateur », surtout s'il se trouve à n'être diffusé que sur une plateforme virtuelle, rendant ainsi l'interaction avec la photo impossible pour le spectateur. Le but de Fleet est justement cette interaction. Dans la vraie vie, je crois que l'on peut vraiment apprécier ses qualités matérielles et le grain du film sur le papier.

''Frame 8'' © Mick Sand

H :  Sur quoi travailles-tu actuellement, quels sont tes projets prochainement?

A : Je termine présentement une série photo composée d'une trentaine de natures mortes, provisoirement intitulée Translations. Il s'agit de photographies de fleurs et de représentations florales. Mon approche est très méthodique. Je travaille en studio avec la lumière naturelle. J'utilise une chambre photographique en conservant les mêmes paramètres et le même cadrage pour chaque photo que je prends.

 

Bien que mon approche pour cette série soit totalement différente de celle de Fleet, elles se ressemblent par leur nature, car elles prennent vie sous la forme d'entités distinctes. En d'autres termes, je ne les considère pas comme des compositions faites d'un nombre « X » de photos, mais bien précisément comme d'autant de photos qu'elles m'en inspirent.

 

Fleet se termine également là où commence Translations, dans ce sens où la première provient du désir d'attirer le spectateur à la surface de l'image, tandis que la seconde se sert du contenu et de motifs récurrents pour créer un effet de tiraillement entre le sujet et l'objet.

Intervieweur : Jean-Sébastien Scraire est un artiste multidisciplinaire basé à Montréal. Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

Traduction : Charlotte Beaudoin Pelletier est cinéaste, traductrice et rédactrice. Basée à Montréal, elle se spécialise dans le domaine des arts et de la littérature. Pour suivre ses projets et en apprendre davantage sur son travail, visitez son profil sur LinkedIn.​

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