EXODE 138 |

THIBAUT KETTERER

01/07/2017

PROJET

« Cette série photographique d'intérieurs, d'extérieurs et de portraits est extraite d'un travail de documentaire en cours de réalisation : Exode 138.

''Chez Kevin, Pointe-Parent, avril 2015'' © Thibaut Ketterer

Les lieux de tous les jours sont souvent synonymes de banalité à laquelle nous ne prêtons plus attention. Les objets sont pour moi révélateurs de la personnalité de leur propriétaire. Pour cette série, j'ai pris le temps de m'inviter chez les habitants pour apprendre et m'imprégner de cette région qu'est la Côte-Nord (Québec), entre Baie-Comeau et Kegaska, en sillonnant la route 138. Prospecter au hasard et se faire ouvrir des portes est pour moi un défi personnel pour partir à la rencontre d'inconnus. »

''Alcoa Aluminerie, Baie-Comeau, avril 2015'' © Thibaut Ketterer

Entrevue avec l'artiste

H : Qu’il s’agisse d’un écart physique ou psychologique, le concept de distance est souvent exploré dans ton travail. Quelle importance ce concept joue-t-il dans ta démarche?

A : Dans beaucoup de mes travaux, on retrouve cette distance effectivement. Cela est fait de manière inconsciente et est probablement lié à mes expériences de vie personnelle.

 

Je suis Français et  la distance du territoire fut un choc pour moi lorsque je suis venu m'installer au Québec. Faire sept à huit heures de route de Montréal à Matane… tu as pratiquement traversé toute la France!

 

Au Canada, une fois à l’extérieur des grands centres urbains, je trouve que les gens sont souvent seuls face à leurs destins et leurs conditions de vie, même en 2017. Ils restent très ouverts et curieux face à l’étranger malgré cette distance, cet isolement.

À l’inverse, en France, même en Savoie dans les Alpes, où je suis originaire, on se rend compte que tout est compacté et que les gens sont beaucoup plus repliés sur eux-mêmes alors qu’ils n’ont pas de distance physique comme au Canada. Inconsciemment, cela crée une distance psychologique.

''Motel, Port-Cartier, avril 2015'' © Thibaut Ketterer

HDans ta démarche artistique, tu mentionnes le concept d’errance. Comment choisis-tu tes sujets?

A Je fais beaucoup de photos au quotidien, surtout avec mon cellulaire. Je pense que l’errance fait partie intégrante de ma démarche, car je suis très observateur et je cherche à m’intéresser aux êtres humains, leur environnement et l’aménagement du territoire par l’homme. C’est ainsi que certains sujets viennent naturellement sous mon objectif.

Je pense que nous cherchons souvent les sujets à sensations fortes, alors qu'il y a des milliers de sujets très intéressants au pied de notre porte. Tu n’as pas forcément besoin d’aller ailleurs pour faire de bons documentaires ou d'autres travaux photographiques à mon avis. Je recherche de plus en plus des sujets qui me permettent de mieux comprendre où j’habite et d'où je viens.

''Van et Plage, Franquelin, ancienne ville de bucheron à l’allure fantomatique'' © Thibaut Ketterer

HTon travail soulève des questionnements pertinents sur des problématiques contemporaines. Comment décrirais-tu ton approche face au sujet abordé?

A : Ce genre de sujet arrive spontanément. C’est l’une des choses que j’aime beaucoup justement dans mon travail. Parfois, je vais tendre une perche aux gens en leur posant une question sur certaines problématiques, comme la construction de la route 138; lorsque tu es à l’écoute des gens, ils te parlent de leurs vies, de leurs activités et de leurs difficultés quotidiennes.

''Jean-Claude, Natashquan'' © Thibaut Ketterer

''Bernard, PortCartier'' © Thibaut Ketterer

HPourquoi avoir choisi la photographie plutôt qu’un autre médium pour Exode 138?

A : Je ne suis pas sûr que cela m’aurait attiré de faire de la vidéo pour ce projet. Je travaille presque tout le temps seul, donc je ne peux pas tout faire. Puis, dans ce travail, c’est dur de réussir à entrer en contact avec les gens, se faire inviter chez eux, faire des entrevues que j’enregistre au dictaphone, et ensuite faire des photos d’eux. Il y a une certaine intimité qui, je pense, serait difficile ou qui ne pourrait pas du tout fonctionner en faisant de la vidéo.

C’est un exercice qui est très demandant. Parfois, tu entres chez des gens et tu as envie de faire des photos de tout, tout de suite. Mais 99 pour cent du temps, je pose mon doigt sur mon appareil une fois mon entrevue finie, ce qui peut durer 10 minutes comme 3 heures! Il m’arrive même de ne pas faire de photos, alors je reviens le lendemain ou un autre jour pour en avoir une. Il faut être patient, mais j’aime ça.

''Fin de la route 138, Kegaska'' © Thibaut Ketterer

Une influence marquante dans ta vie, artistique ou autre?

A J’ai commencé la photographie par passion en 2007. En 2009, je suis parti un mois à San Francisco. Là-bas, j’ai eu la chance de voir au MOMA une double exposition rétrospective de Richard Avedon et Ansel Adams. Ce fut le déclic. Quand je repense à ces deux expos, je me demande comment cela a été possible de voir ces deux grands maitres de la photographie en même temps! Je regrette juste un peu de ne pas avoir eu à ce moment-là une meilleure connaissance de la photographie, un meilleur œil photographique.

Ensuite, j’ai acheté mon premier boitier réflex en 2010, où durant quatre étés de suite, j’ai suivi mes amis en Europe de l’Est dans des tournées de musique. Sinon, j’adore les photographes comme Alec Soth, Stephen Shore, Lynne Cohen, Nan Goldin, Simon Roberts, Diane Arbus…

 

Avec du recul, il s'agit peut-être un peu de mon oncle qui est musicien professionnel de musiques alpines (la Kinkerne). Il collectionne depuis sa jeunesse des chansons, des instruments de musique et des traditions des Alpes provenant de Savoie, Haute-Savoie, Suisse, Italie, Autriche... Mon intérêt pour le contact avec les gens vient peut-être un peu de lui.

''Une auberge étrange proche d’un marcher aux puces'' © Thibaut Ketterer

HTes projets pour l’année?

A : Je déménage à Montréal à l'automne 2017. Pour la fin de l'année et le début de 2018, j’aimerais avancer mon projet de livre en microédition portant sur l’Île-du-Prince-Édouard, réalisé en août 2014 et photographié uniquement avec un iPhone.

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Intervieweur : Jean-Sébastien Scraire est un artiste multidisciplinaire basé à Montréal. Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

Correction : Charlotte Beaudoin Pelletier est cinéaste, traductrice et rédactrice. Basée à Montréal, elle se spécialise dans le domaine des arts et de la littérature. Pour suivre ses projets et en apprendre davantage sur son travail, visitez son profil sur LinkedIn.​

© Héliographe - Centre de promotion et de diffusion de la photographie émergente au Canada