1/12/2017

« Une entreprise qui ferme peut abandonner un immeuble pour une période indéterminée. En banlieue de Montréal, ces ruines contemporaines font partie du quotidien de certains habitants. Ce sont ces cicatrices, plus précisément ces « échecs capitalistes », qui ont attiré le regard de Joël Bouchard.

ÉCHEC |

JOEL BOUCHARD

PROJET

"Untitled'' © Joel Bouchard

Initié dans sa ville natale, il poursuit cette pratique artistique dans différents lieux, selon ses déplacements. Son approche documentaire ne cherche pas à dramatiser un bâtiment désaffecté, mais simplement à le présenter tel qu’on le voit tous les jours. »

Entrevue avec l'artiste

H C’est avec beaucoup de poésie que tu décris ta démarche artistique. Que représente pour toi le médium photographique ?

A Pour moi, la photographie est le seul médium qui me permet de présenter aux autres ma vision d’un endroit ou d’un moment. Je n’ai jamais découvert chez moi un talent pour d’autres formes d’arts visuels, alors la découverte de ma passion pour la photographie a été un moment clé. J’avais enfin un outil qui me permettait de m’exprimer artistiquement.

 

On consomme chaque jour une quantité importante d’images par le biais des médias sociaux, comme sur Instagram. On observe principalement des pixels sur un tout petit écran. Toutefois, je crois qu’il est encore possible de faire des images qui ont un impact émotionnel, qui racontent une histoire et qui resteront dans notre mémoire autant qu’une peinture, un dessin ou une sculpture peut le faire.

"Untitled'' © Joel Bouchard

HPour ta série « Échec », comment la thématique s’est-elle imposée ?

A En grandissant en banlieue, on se retrouve constamment en présence de magasins à grande surface et de centres commerciaux entourés de stationnements. Ces endroits ne font rien pour encourager les déplacements à pied, la densité ou encore la beauté des villes. Quand un de ces commerces meurt, un édifice peut devenir vide pendant de longues périodes, car ce n’est pas toutes les entreprises qui peuvent se permettre de louer des milliers de pieds carrés à la fois. On vit donc des semaines, des mois, voire des années avec une carcasse de béton et d’acier dans les parages. Mettre en valeur ces victimes du capitalisme semblait pour moi une bonne manière de faire la paix avec ce que je trouve laid de l’endroit où j’ai grandi. Trouver du beau dans l’échec, capter ce qui sera un jour démoli pour faire place au prochain : voilà mes motivations.

"Untitled'' © Joel Bouchard

HQui est l’artiste qui t’inspire le plus? Si tu pouvais le rencontrer, de quoi parleriez-vous ?

A C’est difficile de cerner une grande source d’inspiration. Je crois qu’en photographie, j’aimerais bien rencontrer Dan Winters. C’est un photographe que j’admire pour la technicité de ses images, mais aussi pour l’ambiance qui règne dans ses portraits. Il fait également des natures mortes d’objets scientifiques qu’il a lui-même construits. Ses images dégagent une attention au détail que j’aime bien.

 

Je lui parlerais de ses sources d’inspiration à lui. J’aimerais savoir comment il développe en si peu de temps un rapport avec ses sujets, qui sont souvent des célébrités, afin d’obtenir l’émotion voulue dans l’image.

"Untitled'' © Joel Bouchard

HTu dis n’accorder que très peu d’importance à l’appareil dans ta pratique et que l’émotion ressentit prévaut. Est-ce donc dire que l’outil n’influe pas sur l’aspect émotif de l’œuvre ?

A L’appareil est pour moi un outil de travail. Il est vrai que le choix de format va influencer la technique nécessaire pour capter l’image. Certes, ceci va affecter le résultat final. Toutefois, le sujet demeure le même, et ma raison de le photographier n’a pas changé. Si je vois un bon sujet et que la lumière est idéale, je n’aurai peut-être pas le luxe d’avoir l’appareil « idéal » avec moi; je compose donc avec ce que j’ai sous la main. Je suis d’accord qu’en faisant des portraits, l’appareil peut avoir un grand impact sur la relation avec le sujet, mais dans le cas d’un immeuble, ça lui est égal!

"Untitled'' © Joel Bouchard

HD’où te vient cette passion pour l’architecture et quelle place occupe-t-elle dans ton travail ?

A Je crois que ma passion pour l’architecture remonte aux premières fois que mes parents m’ont amené au centre-ville de Montréal quand j’avais sept ou huit ans. La taille des édifices, la chaleur d’été et les trottoirs achalandés ont marqué mon imaginaire.

 

Plus tard, quand j’ai commencé mes études au Cégep du Vieux-Montréal, j’avais de longues pauses durant lesquelles je marchais dans les rues du centre-ville à observer le haut des édifices. Cette curiosité m’a poussé à lire et à remarquer de plus en plus de détails dans les bâtiments qui m’entourent. Même dans la banalité apparente, on peut voir des détails intéressants, des raccourcis pris pour simplifier le travail des constructeurs ou pour sauver les coûts.

 

J’aime passer devant un édifice plusieurs fois. Selon le moment de la journée, ou encore le temps de l’année, on peut remarquer bien des choses que l’on ne verrait jamais à la première ou même à la cinquième visite.

"Untitled'' © Joel Bouchard

HTes projets pour l’année à venir ?

A Au cours de la dernière année, j’ai terminé mes études en génie, voyagé en Europe, entamé un emploi dans mon domaine et déménagé de la banlieue à la ville. Je devrais enfin pouvoir retrouver une routine qui me permette de refaire de la photographie et, ayant troqué les vastes boulevards et stationnements vides de la banlieue pour les rues vivantes de Montréal, je découvrirai certainement de nouveaux sujets à capter.

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Intervieweur : Jean-Sébastien Scraire est un artiste multidisciplinaire basé à Montréal. Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

Correction : Charlotte Beaudoin Pelletier est cinéaste, traductrice et rédactrice. Basée à Montréal, elle se spécialise dans le domaine des arts et de la littérature. Pour suivre ses projets et en apprendre davantage sur son travail, visitez son profil sur LinkedIn.​

© Héliographe - Centre de promotion et de diffusion de la photographie émergente au Canada