VIE DE RANG |

BETTY BOGAERT

01/09/2018

PROJET

« J’ai une certaine fascination pour les lieux reculés. C’est en suivant les routes de notre région que je découvre ces habitants des rangs – routes secondaires numérotées autour d’un village – de Saint-Adelme, petite municipalité reculée de la Gaspésie dans la province du Québec. 

"Cuisine de Roger'' © Betty Bogaert

L’habitant maintient un lien fort avec son environnement. Les objets, l’espace, la nature, la lumière et l’homme forment un ensemble vivant. Les surprises que je découvre sur mon chemin m’inspirent et tracent mon parcours d’exploratrice indécise. Frapper aux portes des maisons me permet d’établir un contact humain et de mieux connaître l’histoire de cette vie de rang. Rassemblant paysages, portraits et intérieures, ce travail présente une facette de la vie régionale dans un quotidien trop oublié. »

"Marie-Christine, Mathilde, Martin et les chiens'' © Betty Bogaert

Entrevue avec l'artiste

H La relation entre l'homme et son environnement est très présente dans ton travail, d'où vient cet intérêt et pourquoi est-ce important selon toi de présenter ces images?

A : Si l’humain se trouve dans mon travail, c’est avant tout parce qu’il me nourrit au quotidien. Je veux dire par là qu’en observant, échangeant, partageant avec les autres, j’amasse des petites perles qui formeront le collier que je porterai toute la vie. J’aime les gens, ils me fascinent. Quand je les photographie, ils me donnent un peu d’eux. En réalisant la série « Vie de rang », je me suis invitée chez des inconnus, frappant à leur porte à n’importe quelle heure de la journée. J’ai passé des heures à bavarder avec certains. Et c’est important pour moi de pouvoir leur montrer ces images, comme pour dire merci, et aussi pour qu’ils prennent conscience de cette chose unique et forte présente chez eux. De même lorsque je partage ces images à un public plus large, j’aime l’idée qu’une personne fasse une pause dans son quotidien pour en regarder un autre, c’est un bon exercice pour un peu plus d’altruisme. L’environnement - le paysage, l’habitat, les objets - est comme une carte chargée d’informations et d’analogies, pour moi, ça va de pair pour raconter une histoire.

"Arbres'' © Betty Bogaert

H À quel moment sais-tu qu'un sujet ou une scène devant toi vaut la peine d'être immortalisé?

A : Il y a deux situations. La première, c’est quand une scène devant moi me touche émotionnellement, j’ai ce besoin, cette envie d’y poser une ancre. Alors je photographie, pour moi, pour ma collection d’images, de mémoires, de vivant, par pulsion. La deuxième, c’est quand je travaille sur un projet particulier, et que j’ai pris le temps de penser à son contenu, sa narration, aux éléments qui pourraient s’y intégrer et apporter à sa lecture. Dans ce cas-ci, je vais photographier davantage par la pensée, en portant plus d’attention au cadrage, aux couleurs… on pourrait appeler ça « photographie émotionnelle » versus « photographie cérébrale ». Et bien sûr parfois, les deux se mélangent.

"Andrée et son débarras" © Betty Bogaert

H Comment qualifierais-tu ton approche, ta démarche?

A C’est une question qui me laisse dubitative. Je n’ai jamais beaucoup aimé devoir écrire sur ma démarche, tu sais, pour les appels à dossier et toutes ces choses. J’ai l’impression de devoir fixer sur le papier quelque chose de volatil. C’est un peu le même problème quand on te demande ta couleur préférée, mais qu’en fait, tu en as une pour chaque jour de la semaine. Je me sens en mouvement constant, malgré tout certaines composantes reviennent régulièrement dans mon travail : le côté humain et documentaire, la douceur et la poésie que j’aime ajouter par l’écriture ou d’autres médiums… et aussi l’importance que j’accorde au « vivre sa photographie » avant de photographier la vie.

Au fond, j’espère que ma démarche ne restera jamais parfaitement la même, qu’il y aura toujours du changement, de la place pour apprendre, se remettre en question, tester, rater, repartir.

"Femme sur fond rose" © Betty Bogaert

H Quelles sont tes sources de motivation lorsque tu débutes une nouvelle série?

A Il y a la curiosité. Quelque chose qui m’intrigue, un univers étranger dans lequel j’ai envie de m’immiscer et qui va donner à la photographie le rôle d’excuse pour satisfaire mon petit côté voyeur. Il y a aussi l’envie de redonner vie aux petites choses simples et touchantes, qui s’effacent aux yeux de beaucoup. Il y a l’envie de raconter des histoires, de partager un peu de ce qui nous habite. Il y a bien sûr le plaisir. Photographier à contrecœur est la pire des choses que je vous souhaite. Et il y a aussi cette aspiration entrainante à vouloir donner la voix à ceux qui l’ont moins, profiter du potentiel communicatif de la photographie pour supporter des causes. 

Aussi, comme n’importe qui ayant vécu une période de doutes et de remise en question, ce fut très important pour moi de donner un sens à mon travail, une utilité, une raison, même minime et très personnelle. Savoir que les personnes avec qui j’ai travaillé m’ont donné une partie d’eux et attendent après la finalité, me pousse aussi à ne pas lâcher en route.  

"Jean-Noël et son fils" © Betty Bogaert

H À quel moment as-tu décidé de quitter la France pour venir étudier la photographie à Matane (Qc)?

A : Ça s’est fait tout seul. À l’époque, j’étudiais le multimédia en France. L’opportunité de faire mon dernier semestre à Matane s’est présentée, et je suis partie avec quelques amis. J’avais déjà la photographie dans le cœur, Matane m’a ouvert ses grands studios et je suis restée. Une fois mon diplôme de multimédia obtenu, j’ai basculé sur le programme, pour trois années qui sont passées bien vite! La région est froide et les Matanais pleins de chaleur, attention au choc thermique.

"Histoire de famille" © Betty Bogaert

H Sur quoi travailles-tu actuellement?

A En ce moment, je suis dans ma région française, la Savoie, dans les Alpes. Et ça chauffe dans les alpages ! La présence grandissante du loup, espèce protégée, entre en conflit avec les éleveurs. Je réalise un projet autour de cette problématique. Les éleveurs, bergers, chasseurs, gardes de parcs, randonneurs, me partagent un peu de leurs quotidiens et je récolte des images et des témoignages. J’essaie de mélanger l’image, le son, l’écriture, avec un versant documentaire mêlé d’évocations… le loup est un puits de mythes et légendes! J’aimerais bien en faire un livre… j’adore les livres.

Je reviens au Canada en septembre. Petit projet de voyage, pour ensuite m’installer un temps à Montréal. J’ai une tonne d’autres envies… mais je garde ça pour moi! 

Intervieweur : Jean-Sébastien Scraire est un artiste multidisciplinaire basé à Montréal. Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

© Héliographe - Centre de promotion et de diffusion de la photographie émergente au Canada