LES FANTÔMES |

EMMANUEL CHIEZE

01/04/2018

PROJET

« J'ai photographié le passage de la lumière à travers différents récipients en verre. Le résultat consiste en plusieurs séries d'images qui révèlent des motifs existant à l'état latent dans les récipients, mais inobservables au premier abord. 

"Les fantômes, vue d'installation'' © M. Portolese

Bien que je travaille avec des outils numériques (appareil réflex numérique et impression à jet d'encre), ma démarche fait directement référence aux fondements de la photographie qui consiste à écrire avec la lumière. Les logiciels ne sont utilisés que pour jouer sur les paramètres photographiques (contraste, cadrage ...) et non pour modifier la géométrie de l'image. Naturellement, les récipients utilisés ne sont pas directement visibles. On est loin de la photographie de catalogue. »

"Les fantômes'' © Emmanuel Chieze

Entrevue avec l'artiste

H Les abstractions photographiques que tu présentes sont créées à l'aide d'une méthodologie bien précise, en quoi consiste-t-elle?

A : Je photographie le passage de la lumière à travers différents récipients en verre, en faisant varier la forme des sources lumineuses et le positionnement du récipient en verre. Ensuite, j'améliore l'impact de l'image en Photoshop (recadrage, contraste, etc.) sans jamais modifier la géométrie de l'image. Il s'agit d'une démarche réellement expérimentale : je dois faire de nombreux essais avant d'arriver à des images intéressantes visuellement.

HLes oeuvres de ta série sont généralement présentées sous forme d'impressions grands formats. Selon toi, s'agit-il de la présentation idéale ou est-il possible pour le spectateur d'apprécier le travail à sa juste valeur, lorsque présenté sous une autre forme?

A C'est certain que la présentation grand format permet au spectateur de s'immerger dans l'image, ce qui n'est pas le cas avec de petites impressions que l'on percevra plus comme des objets.

 

La présentation grand format reflète aussi un certain savoir-faire : avec le numérique, n'importe qui de nos jours peut produire de bonnes images en 4"x5" ou en 8"x10". Par contre, ce ne sont pas toutes ces images qui tiendront encore la route en 40"x60" !

Il y a aussi le milieu artistique contemporain qui privilégie généralement le très grand format. Il y a certainement une question d'ego en arrière de cela (ego de l'artiste, ego des dirigeants de galeries ou de musées), mais cela peut être aussi une façon de permettre une plus grande visibilité dans un contexte où nous sommes submergés d'images avec les cellulaires, Internet, etc.

L'inconvénient majeur de cette situation se situe au niveau des coûts : coûts de production, coûts de transport, coûts d'acquisition pour l'acheteur.

"Les fantômes'' © Emmanuel Chieze

HComment choisis-tu les objets qui seront utilisés pour créer tes abstractions?

A L'abstraction ne résulte pas directement de l'objet lui-même (on est loin de la photographie d'objets), mais plutôt de l'interaction entre l'objet et la source lumineuse. En ce qui concerne les objets utilisés, il s'agit de différents récipients en verre (bouteilles, vases, grands verres) que je me procure souvent chez Renaissance et qui ont comme caractéristique d'être travaillé. Mais il est souvent difficile de prédire l'utilité d'un objet dans le projet. Si le verre n'est pas assez travaillé, la réfraction sera trop prédictible ou trop faible, conduisant à une image sans intérêt. Inversement, si le verre est trop travaillé, la forme du verre sera trop apparente dans l'image. Il est également difficile de prédire l'image que j'obtiendrai.

HUne fois représentés sous une forme abstraite, les objets du quotidien utilisés perdent leurs connotations respectives afin d'offrir une nouvelle lecture plus subjective. Crains-tu que le spectateur puisse librement interpréter ton oeuvre?

A Bien sûr que non ! C'est là tout l'intérêt. D'ailleurs, les titres que je donne aux différentes images produites dans le cadre de ce projet sont le résultat de ma propre subjectivité, et je suis toujours fasciné par la lecture que d'autres font de mes images. L'objet à la source de l'image n'a aucun intérêt dans l'image finale, c'est simplement un outil au même titre que le peintre utilise tel type de spatule ou tel autre pour produire ses oeuvres. Mais qui ira demander à un peintre quel type de spatule spécifique il a utilisée ?

"Les fantômes'' © Emmanuel Chieze

HSouvent, la photographie dite « abstraite » semble se limiter à une étude formelle du médium. Quel est ton rapport face à l'aspect conceptuel dans ton travail?

A La nature « indexicale » de la photographie (le fait qu'une photographie est une photographie de quelque chose, au sens large, qui existe dans le monde réel) fait qu'il est difficile de produire des abstractions pures. En dessin ou en peinture, l'artiste a beaucoup plus de latitude pour produire une oeuvre ne référant à rien de concret. Cela explique que certains se soient livrés à une étude formelle du médium comme moyen de dépasser « l'indexicalité », par exemple en travaillant sur des papiers photographiques exposés de différentes façons en chambre noire sans jamais qu'il n'y ait même eu photographie au préalable.

 

En ce qui concerne mon travail, les images présentées ne sont pas visibles à l'oeil nu. Elles sont présentes à l'état latent dans les différents récipients, mais il faut des conditions particulières d'éclairage, variables d'une prise de vue à l'autre, pour les révéler. Le photographe commercial chercherait plutôt à photographier le récipient de façon à montrer en quoi il consiste en le rendant le plus séduisant possible, par exemple pour insérer l'image dans un catalogue. L'intérêt de mon travail est plutôt de révéler ce qui est virtuellement présent dans le récipient. Le récipient en lui-même, tel qu'on peut l'observer directement à l'oeil nu, ne m'intéresse pas.

HSur quoi travailles-tu actuellement, quels sont tes plans pour l'année?

A Plus ça va, plus je me rends compte que je suis un artiste visuel et non un artiste photographe. Je peux utiliser la photographie dans mon travail, mais j'utilise aussi beaucoup le numériseur depuis deux ans. Je n'ai aucun fétichisme concernant la prise de vue analogique, contrairement à de nombreux photographes-artistes. Je ne m'inscris pas non plus dans les lignées traditionnelles de la photographie artistique (documentaire, photographie de paysage, mise en scène ...). J'ai d'ailleurs décidé de prendre une année supplémentaire dans mes études à Concordia afin d'étudier les arts imprimés (xylogravure, lithographie, photo-intaglio, interactions entre l'impression analogique et l'impression numérique). La démarche reste la même et prend sa source dans des observations de formes ou de phénomènes du quotidien. Mais l'estampe donne une liberté beaucoup plus grande quant au traitement de l'image par rapport à la photographie. Son côté matériel me plaît également. Après avoir obtenu mon diplôme de Concordia ce printemps, je compte rejoindre un centre d'artistes pour continuer ma pratique en photographie et en arts imprimés, et possiblement postuler pour des résidences d'artistes au Québec ou à l'extérieur.

Intervieweur : Jean-Sébastien Scraire est un artiste multidisciplinaire basé à Montréal. Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

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