AIX |

AUDREY LEGEROT

01/09/2017

PROJET

Cache-cache, trompes-l’oeil, reflets, brumes, portes fermées; paysage alpin et industrie du sexe. La surface des choses y reste ce qu’elle est, une surface impénétrable et laisse place au fantasme.

"Untitled'' © Audrey Legerot

« Par des cadrages rapprochés, des jeux de perte d'échelle, la macro-photographie ou encore le travail des couleurs vives, je montre des objets sous un regard nouveau. Traitant de sujets aux abords sensibles, tels la spiritualité, l'érotisme, la religion et l'étrangeté, mon œil photographique reste toujours teinté d’ironie. »

"Untitled'' © Audrey Legerot

"Untitled'' © Audrey Legerot

Entrevue avec l'artiste

H : Après avoir façonné une partie de ta vie sur un autre continent, soit ici, à Montréal, ton regard sur Aix-les-Bains devait forcément être différent lorsque tu y es retournée. Cette série était-elle un moyen d'exprimer ton ressenti face à cet environnement qui t'a vu grandir?

A : Après avoir travaillé plusieurs années au Québec, je suis retournée dans ma ville d'enfance en 2015, en attendant ma résidence permanente et c’est à ce moment-là que j'ai réalisé cette série. J’ai pu réaliser ce projet, qui est un portrait de ma ville, grâce au recul que j’ai acquis en vivant à l’étranger. Je me suis rendu compte que lorsqu'on grandit dans les Alpes, on a toujours les montagnes en tête. La lumière y est particulière, surtout l'hiver.

"Untitled'' © Audrey Legerot

HCette ville en apparence tranquille, qui regorge de beautés naturelles – « les sapins d'un vert dense, le lac bleu violacé » - telles que tu les décris dans ton texte cache cependant un commerce sexuel constitué de clubs privés. Il était impossible pour toi d'y entrer, d'y voir les activités concrètes, puisque seuls les hommes y sont admis. Comment as-tu vécu cette situation, ce scénario à la Twin Peaks dans lequel tu n'avais pas ta place, en tant que femme photographe?

A : J'étais choquée du nombre de ces clubs de danseuses pour une si petite ville à l'apparence tranquille, et surtout que personne n'en parle. J’ai eu très envie de recenser tous ces clubs cachés dans des petites ruelles pour en montrer le nombre, en les mêlant aux atmosphères silencieuses des paysages. Le côté fantasme à la Twin Peaks n’est venu qu’après, par l’enchaînement des images. J’ai construit la série en suivant la trame du masqué, que ce soit une porte fermée, le lac opaque, des peintures en trompe-l’oeil ou bien des nuages masquant la montagne.

"Untitled'' © Audrey Legerot

HTa série photographique a été réalisée en numérique, même si tu as longtemps travaillé en argentique. Pourquoi ce changement de technique?

A : J'ai fait cette série sur pellicule, avec quelques clichés en numérique. J'ai fait beaucoup d’images sur le vif, avec l'appareil que j'avais à ce moment-là. Je suis attachée à l'argentique pour le noir et blanc, car j'adore le développement en chambre noire; pour la couleur, ce n’est pas la même technique ni la même sensation.

"Untitled'' © Audrey Legerot

"Untitled'' © Audrey Legerot

HQuelles sont tes influences artistiques pour cette série?

A J'ai été inspirée d'abord par les atmosphères finnoises de Dorothée Smith, son travail des couleurs en portrait en dialogue avec des paysages. Ça m’a donné envie de faire un projet photographique en couleurs, alors que je ne faisais que du noir et blanc. Après, j’ai été inspirée par le poème Le Lac qu’Alphonse de Lamartine a écrit à Aix-les-Bains sur les rives du lac du Bourget. Ce poème s’adresse à son amour perdu, Julie Charles. Tous les Aixois connaissent par cœur ce texte. Voici un petit extrait:

 

« Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir ! »

 

Dans ce poème, il projette son amour perdu sur les éléments du paysage.

"Untitled'' © Audrey Legerot

"Untitled'' © Audrey Legerot

HConseillerais-tu aux étudiants canadiens de suivre le programme de l'École nationale supérieure de photographie à Arles, où tu avais ironiquement été admise suite à la validation de ta résidence permanente canadienne?

A : J’ai effectivement intégré l’école d'Arles en 2015. Elle vaut vraiment la peine, car elle est extrêmement bien équipée et on y est très bien encadré. Elle a d’ailleurs un bon programme de résidence qui accueille chaque année des étudiants et artistes canadiens. J’ai fait la formation initiale, mais je ne me suis pas trop reconnue dans cette école qui place l’artiste comme chercheur. En effet, ma démarche est plutôt instinctive; je suis moins intéressée par la portée théorique de mes projets que par l’effet qu’ils peuvent produire.

"Untitled'' © Audrey Legerot

HQue vas-tu faire une fois ta formation terminée?

A Je suis tombée sur des petites figurines de personnages religieux vendues à l'Oratoire Saint-Joseph de Montréal. Étant fascinée par les incarnations les plus étranges de la foi, je travaille présentement sur un projet à Lourdes et à l'Oratoire Saint-Joseph.

J'ai aussi un projet de portrait de la ville de Montréal.

"Untitled'' © Audrey Legerot

Portes fermées, celles que je ne pourrai pas ouvrir. Jamais. «Gentlemen club»,

«danseuses nues»,

«bar à champagne»,

Et pourtant impossible de nommer explicitement ces lieux. Je n’ai jamais pu y entrer, impossible de négocier l’entrée à une femme.

La petite ville savoyarde d’Aix-les-Bains en regorge, il y en a plus d’une dizaine pour une petite ville de montagne.

Dans les ruelles les plus étroites et oubliées, ces lieux appellent discrètement et se camouflent pour la tranquillité des habitués.

Des couleurs vives jaillissent du paysage terne.

La chaleur s’en dégage, elle réchauffe la ville refroidie par l’hiver savoyard.

Dans le paysage alpin, les montagnes enlacent majestueusement la ville et se reflètent sur le lac opaque.

Les nuages enneigés oppressent les montagnes, les sapins prennent un vert dense, le lac est bleu violacé.

Le paysage est sombre. Le ressenti est froid, à l’image de la pudeur des habitants.

Les aixois sont silencieux l’hiver.

Toutes sortes de stratégies sont mises en œuvre pour appeler les hommes. Des couleurs surtout, puis des enseignes en métaphores.

Les corps sont absents. Ils ne s’affichent jamais.

Ils flottent dans l’imaginaire de ceux qui marchent discrètement dans les ruelles, de ceux qui sont seuls dans ces vastes paysages sombres et vides.

Et ils s’impriment dans l’imaginaire de ceux qui regardent les façades sans pouvoir y rentrer.

La ville décompose avec ses discrets lieux de luxure, ses éléments de paysage massifs, tout ce qui est là et tout ce qui est caché.

Et comme pour suivre le mouvement de cache-cache, de nombreux trompes l’oeil masquent les murs de la ville, œuvres d’un artiste local.

Cache-cache, Trompe l’œil, reflets,

brûmes,

portes fermées... 

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Intervieweuse : Cécile Gualde a travaillé dans des organismes culturels montréalais (Fonderie Darling, La Galerie CRÉA, Le CMAQ). Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

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