01/10/2017

ENTRETIEN AVEC KAMIELLE VACHON ET FRANÇOIS SIBOLD

LES COUPEURS DE NATTES |

Par Cécile Gualde

(Texte exclusivement disponible en français)

Série sur le fétiche de la chevelure à la Galerie Carte Blanche

J’ai eu le plaisir de rencontrer deux passionnés de technique et d’expérimentations photographiques dans le cadre d’une exposition collective ayant eu lieu en mai 2017. 

En ce mois d'octobre, ces deux artistes se lancent dans leur troisième étape de travail. J’ai voulu en savoir davantage sur leur rencontre et leurs inspirations. 

H  : Kamielle et François, comment vous êtes-vous rencontrés? 

A (Kamielle) : Au Studio Argentique sur l’avenue Mont-Royal, en 2016. J’avais des cheveux très colorés. François était là.

A (François) : Puis, quand tu m’as dit que tu changeais régulièrement de couleur, tous les mois en l'occurence, je t’ai demandé si tu voulais être mon modèle pour un projet photographique fait avec du film.

A (Kamielle) : Nous avons commencé à faire des portraits l’un de l’autre. Nous avons appris à nous connaître et à travailler ensemble. François m’a initiée à la chambre noire.

H : D'où vient cette idée de série photographique?

A (Kamielle) : L’idée de ce projet nous est venue grâce à une photographie sur laquelle on voit François avec un livre entre les mains : Psychopathia Sexualis de Richard Von Krafft-Ebing. Ce livre présente la classification des perversions, les notions de sadisme, de masochisme et de fétichisme.

Nous nous sommes penchés sur le fétichisme des nattes de cheveux (les coupeurs de nattes). François et moi avons eu l’idée de présenter ce sujet sur différents siècles, pour parler de l’évolution de ce fétichisme.

H : Avez-vous lu l'entièreté du livre de Krafft-Ebing?

A (Kamielle) : Nous avons lu des extraits pour nous mettre dans l’ambiance du propos. François m’a fait des photocopies des parties pertinentes pour le projet. À travers ce livre, nous avons découvert plein de déviances, comme celle sur les perruques. Ce sont des hommes qui possèdent une soixantaine de postiches et qui sont incapables de faire l’amour avec leur femme sans qu’il y ait cet accessoire. Ou encore, des personnes qui vont dans des hôtels pour récupérer des cheveux laissés dans les lits, afin de les collectionner. Et il y a bien sûr les coupeurs de nattes, ces hommes qui coupent des tresses.

A (François) : Krafft-Ebing a vécu au XIXe siècle. C'était un expert auprès des tribunaux. Il décrit des cas qui lui ont été présentés et insiste beaucoup sur les coupeurs de nattes, qui suivaient des jeunes femmes dans la rue, même des jeunes filles. Munis de ciseaux, ils coupaient leurs nattes et s’enfuyaient avec. Krafft-Ebing pensait que ces individus ne pouvaient pas être soignés et qu'ils devaient rester en psychiatrie à perpétuité.

Au tout début, nous voulions donner à ce projet la forme d’un livre photographique. Nous voulions présenter la journée d’un coupeur de natte qui part à la chasse avec ses ciseaux, et qui finit en camisole à l’asile. Or, on a plutôt réalisé une série photographique basée sur l’esthétique de cette époque, sans partir sur la forme d’un livre photographique.

Pour notre deuxième série, qui fait partie du même ensemble et du même projet que la première, une modèle montréalaise nous a approchés et a proposé de nous montrer ce qu’était devenue cette déviance au XXIe siècle. Elle a organisé la séance elle-même; notre rôle était donc de mettre en place le matériel, de positionner les caméras.

Kamielle et moi trouvions qu’il y avait un trop grand écart entre le XIXe siècle et nos jours. C'est pourquoi nous avons eu l'idée de concevoir une autre série qui sera basée sur le XXe siècle. Ce travail est à venir.

Pour résumer, nous avons trois volets. Le premier décrit les coupeurs de nattes au XIXe siècle, tandis que le troisième s'intéresse à la situation contemporaine. Entre les deux, il manque simplement le volet sur le XXe siècle, que nous n’avons pas encore photographié.

Pour le second volet, nous nous concentrerons sur une communauté qui fut formée par Otto Muehl au début des années 1970, en Autriche. Il s’agit de la Commune de Friedrichshof, une expérience communautaire que Muehl a nommée Organisation d’Analyse Actionnelle. Elle est basée sur l’idée que l’art en lui-même est dépassé et qu’il est important de poser des actions concrètes. Aujourd'hui, on appellerait cela des performances ou des « happenings », mais les actes de Muehl l’ont souvent conduit en prison. Le lien entre cette communauté et notre projet est l’aspect physique : tout le monde a les cheveux courts.

(…)

Série sur les coupeurs de nattes au 19ème siècle © Kamielle Dalati-Vachon et François Sibold

H : Comment avez-vous réalisé vos photographies?

A (François) : Les images qui représentent le XIXe siècle ont été prises avec un vieil objectif qui date de 1860, ce qui leur confère un rendu esthétique similaire à celles de l'époque. Le film utilisé est à faible sensibilité, pour rester dans la thématique. Le temps de pose était entre un demi et une seconde.

Pour le XXIe siècle, il s’agissait d’une performance. On y a introduit la couleur. Pour augmenter nos chances d’avoir une image de qualité et, comme nous ne savions pas ce que nous allions photographier, nous nous sommes équipés de plusieurs caméras. On avait une grosse chambre 4 par 5 et un appareil moyen format, tous deux sur trépied, un autre moyen format tenu à la main, et finalement un reflex pour faire le making of.

Pour le XXe siècle, nous voulons qu'il y ait une différence très nette dans le rendu de l’image. Nous allons utiliser un appareil peu coûteux, un reflex avec une lentille qui fut fabriquée en Union soviétique, la moins chère à l’époque. Le film que nous avons choisi est fabriqué en République tchèque et de basse qualité, au grain très apparent; nous pourrons donc jouer avec cet effet.

H : Pour cette partie sur le XXe siècle, sur quoi vous êtes-vous basé cette fois-ci?

A (Kamielle) : Nous nous sommes inspirés d’un film assez étrange qui s’intitule Sweet Movie, réalisé en 1974 au Canada par Dusan Makavejev, un cinéaste yougoslave. Le personnage principal, Miss Monde1984, se retrouve dans une communauté viennoise.

D'ailleurs, François Sibold et moi-même, dans le cadre de la continuité de notre dernier projet, NOUS RECHERCHONS femmes et hommes à CHEVELURE COURTE / TRÈS COURTE ayant envie de vivre une EXPÉRIENCE PHOTOGRAPHIQUE SUCRÉE! nous nous sommes nous-mêmes coupés les cheveux pour l'occasion de cette troisième étape! je vous invite à partager notre requête et à nous écrire si vous pensez à des intéressés!

Kamielle Dalati-Vachon est tout juste finissante en cinéma à l’Université de Montréal. Elle a développé une passion pour le cinéma expérimental, l’art vidéo, mais aussi la photographie argentique. Kamielle a travaillé pour les festivals Phénoména et Mutek et comme assistante pour la photographe montréalaise Caroline Hayeur.

François Siblod est un amateur d’expérimentation technique photographique. Basé à Montréal, il est un membre actif du club photo, 3e œil où il s’occupe de la chambre noire. Sans délaisser l’expérimentation, il a entrepris un projet plus structuré avec Kamielle Dalati-Vachon en 2016. Actuellement, François Sibold travaille sur une série inspirée par des livres de Raymond Queneau.

À propos de l'intervieweuse : Cécile Gualde a travaillé dans des organismes culturels montréalais (Fonderie Darling, La Galerie CRÉA, Le CMAQ, la Machinerie des arts). Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son LinkedIn.

Crédit photos: Kamielle Dalati-Vachon et François Sibold

© Héliographe - Centre de promotion et de diffusion de la photographie émergente au Canada