ENTREVUE |

AMI BARAK

01/09/2017

Ami Barak est le commissaire invité de la 15e édition du Mois de la photo, renommée Momenta – Biennale de l’image.

En 2013, il avait été commissaire pour le projet « Off To A Flying Start » dans le cadre de la Nuit Blanche Scotiabank, à Toronto. Celui dont la liste des expositions est longue occupe ses fonctions dans la ville de Montréal pour la première fois.

© Cécile Gualde

Travaillant sans relâche sur le montage des douze espaces d’exposition de l'événement montréalais, Ami Barak a pris le temps de nous présenter la thématique de cette nouvelle édition qui se déroulera du 7 septembre au 15 octobre.

Entrevue avec le commissaire

H : Saviez-vous que l’identité visuelle allait être repensée, que l'événement serait renommé MOMENTA — Biennale de l’image?

C : Je savais que c’était une idée dans l’air, mais rien n’était sûr. Le Mois de la Photo était très éclectique, générique. Aujourd’hui, il vaut mieux investir dans une pensée et une attitude de biennale, avec un parti pris et une ligne directrice plus cohérente, une ligne de pensée plus précise. D’ailleurs, même la terminologie n’est plus d’actualité.

H : Pourquoi avoir choisi le titre « De quoi l’image est-elle le nom? »

C : Ce n’est pas un choix hasardeux. Il provient d’un sous-titre utilisé par Lacan dans une conférence de 1973 qui a été liée à une de ses thèses autour de « l’objet petit a », qui est une formule lacanienne connue. C’est une théorie du désir qui est innommable, inatteignable; je vous laisse le plaisir de vous plonger dans Lacan, c’est ardu. Lacan dit : « De quoi l’objet petit a est-il le nom? »

H : Dans le langage de tous les jours, le terme « image » est employé très fréquemment. Tandis qu'il a plusieurs sens, le mot « photographie » est plus précis. Pourquoi avoir choisi « image » plutôt que « photo » ou « représentation »?

C : De nos jours, qu'il s'agisse d'une image fixe ou animée, d'une photo, d'une vidéo ou d'un film, personne ne s’arrête à la photographie. Par exemple, sur un téléphone intelligent, l’option photo se trouve juste à côté de celle pour la vidéo. Dans le cas d'un appareil photographique plus sophistiqué, on l'achètera pour faire du 4K.

 

Je fais partie d’une génération à qui on a souvent demandé : « Sais-tu manier une caméra? » Or, cette question, on ne la pose plus aujourd'hui.

 

L’argentique est l’histoire du passé. La prise de vue actuelle, l’image comme nous la vivons à notre époque, c’est une autre histoire. On pense que l’image est une pièce à conviction, alors qu'elle n’a jamais été une preuve du réel. Prenons un portrait de vous. Vous voyez votre image. Est-ce que vous vous reconnaissez dedans? Non et c’est à cause du statut de l’image. Elle n’est pas vous. Comme la plupart des gens, vous savez ce que vous êtes et avez vos propres références.

 

Les artistes qui travaillent sur cette question sont nombreux et ce sont eux qui font partie de cette biennale, car c’est bien ce dont il s’agit : « What you see is not what you get. » (Ce que tu vois, ce n’est pas ce que tu as.)

© Cécile Gualde

H : Selon vous, la photographie peut-elle être un art?

C : Ma première exposition s’intitulait « In-position », en opposition à « Exposition ». J’ai mis en parallèle l’école de Düsseldorf (les Becher, Ruff, Struth, etc.) avec l’école de Vancouver (Jeff Wall, Rodney Graham, etc.) et j’ai décidé d’ouvrir la conversation sur la question d’objectivité. Figurez-vous que j’ai reçu une lettre de la part du directeur de service du conseil régional que j’ai conservée disant : « Pourquoi présentez-vous de la photo alors que ce n’est pas de l’art? » Lui pense que ce n’est pas de l’art, moi oui! Ce qui compte, c’est ce que l’artiste a à dire, la façon dont il s’exprime et son inspiration pour mettre cela en forme. Il faut assez de puissance formelle et conceptuelle pour m’emballer.

H : Au cours de votre carrière, pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’art émergent?

C : Si je m’intéresse à ce type d’art c’est parce qu’il s’agit du présent. Je me suis toujours intéressé à l’actualité.

 

L’art dit « émergent » est un phénomène qui est apparu au début des années 1990 et qui va de pair avec la montée en puissance des lieux alternatifs. Avant cela, on ne s’intéressait pas à ce type d’art. À partir de la fin des années 1970 apparaîssent des lieux qui militent pour la promotion et la diffusion d'œuvres contemporaines. Par exemple, en France, le CAPC de Bordeaux (Centre d’arts plastiques contemporains) est créé en 1973, le Consortium en 1978, le CCC de Tours (Centre de création contemporaine) vers 1977 et les FRAC (Fonds régionaux d'art contemporain) en 1982. Avant, il n’y avait pas tous ces acteurs de la diffusion du contemporain.

H : Quelle analyse pourrait-on faire de la surutilisation de la photographie, de la vidéo, bref de l’image?

C : Imaginez que la modernité a inventé une hiérarchie : Picasso, Giacometti et Monnet sont importants. On classe les artistes. Dans le « After modern », les hiérarchies sont nivelées, vous pouvez avoir Monnet d’un côté et un artiste plus contemporain de l’autre, et il n’y a pas de jugement de valeur. On supprime ainsi la hiérarchie historique.

 

Ce phénomène, en ce qui concerne l’image, est tellement « digéré » que personne ne se demande : l’image que je viens de prendre, est-elle bonne ou mauvaise ? On ne se demande pas si elle a une valeur esthétique ou non. Bien sûr, une image ne peut être foncièrement mauvaise. Chaque jour, on envoie dans le Cloud en moyenne quatre millions d’images avec Flickr, Picasa, etc. Ces images se valent toutes. Il n’y a pas de hiérarchie, car comment voudriez-vous en faire le tri? C’est ça, le « After modern ».

 

C’est pour cette raison que l’artiste émergent qui va utiliser l’image a un jugement de valeur qui ne va pas être le même qu’avaient Berenice Abbott ou Walker Evans. Le jugement de valeur sera fait selon l’équation de la tenue d’un propos et les moyens qu’il a trouvés, formels et esthétiques. L’artiste va faire une adéquation entre la nature du propos et comment défendre celui-ci. Le reste des critères, si vous voulez, c’est une fantaisie. C’est pour cela que je parle d’image.

 

Pour en savoir plus sur les douze expositions qui seront présentées pour la 15e édition de MOMENTA – Biennale de l’image sous la thématique « De quoi l’image est-elle le nom? », vous pouvez visiter le site internet.

Intervieweuse : Cécile Gualde a travaillé dans des organismes culturels montréalais (Fonderie Darling, La Galerie CRÉA, Le CMAQ, la Machinerie des arts). Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son LinkedIn.

Correction :Charlotte Beaudoin Pelletier est cinéaste, traductrice et rédactrice. Basée à Montréal, elle se spécialise dans le domaine des arts et de la littérature. Pour suivre ses projets et en apprendre davantage sur son travail, visitez son profil sur LinkedIn.

© Héliographe - Centre de promotion et de diffusion de la photographie émergente au Canada