Vue de l'exposition à Occurrence, du 25 mai au 4 juillet 2017. Crédit: Joan Fontcuberta

TRAUMA

DE JOAN FONTCUBERTA

L'assassinat de la représentation |

Par Charlotte Beaudoin Pelletier

Publié le 06/17

Jusqu’au 4 juillet, vous pourrez découvrir à Occurrence les oeuvres du célèbre photographe, professeur, essayiste et commissaire d'exposition catalan Joan Fontcuberta, soit ses séries Trauma, Blow up Blow up et Gastropoda, regroupées sous le titre Trauma. Fontcuberta est reconnu internationalement comme l'un des plus importants photographes plasticiens de notre époque.

Vue de l'exposition à Occurrence, du 25 mai au 4 juillet 2017. Crédit: Joan Fontcuberta

Vue de l'exposition à Occurrence, du 25 mai au 4 juillet 2017. Crédit: Joan Fontcuberta

Avant même d'entrer dans l'exposition, on aperçoit derrière la vitrine deux gigantesques épreuves photographiques suspendues; il s'agit de la première partie du corpus Blow up Blow up. Rappelant l'esthétique à la fois médicale et organique d'une échographie, ces agrandissements énigmatiques de photogrammes, tirés du film Blow up (1967) de Antonioni, ont la particularité de ne présenter aucun sujet identifiable, malgré leur immensité. Dans le texte qui les accompagne, et sans vouloir trop en dévoiler, Fontcuberta les décrit comme des « fantasmagories photographiques » qui, telles des âmes en peine, auraient failli à leur tâche première, soit « celle de retenir ce qui a disparu ».

 

L'idée que le propre de la photographie serait de retenir les choses du vivant, d'en assurer la pérennité, semble sous-tendre ici la réflexion de Fontcuberta. Face aux diktats de la représentation, ces oeuvres « anti-sujets » s'avèrent des erreurs de la nature, infirmes de par l'inanité de leur objet. En les affectant de l’intention de faire sens, Fontcuberta démontre que c'est bien l'étroitesse du principe auquel elles sont soumises qui détermine leur incongruité.

Vue de l'exposition à Occurrence, du 25 mai au 4 juillet 2017. Crédit: Joan Fontcuberta

La seconde partie de la série propose une idée similaire, mais dans le format inverse. Un petit écran fixé au mur diffuse des zooms effectués de manière exponentielle sur les mêmes photos du film. Ces zooms forment à leur tour de nouvelles images, qui deviennent de moins en moins reconnaissables à mesure que Fontcuberta en sonde les entrailles. Ces espèces de dissections microscopiques, quasi grotesques de l'image, expriment de toute évidence un désir d'affranchissement du sens de la représentation et de sa légitimité, engendrant sa perte. Une fois de plus, bien qu'elles soient des « non-représentations », les œuvres de Fontcuberta ne peuvent se révéler au monde autrement que sous les contraintes de la forme dont elles aspirent paradoxalement à s'extraire.

Vue de l'exposition à Occurrence, du 25 mai au 4 juillet 2017. Crédit: Joan Fontcuberta

Vue de l'exposition à Occurrence, du 25 mai au 4 juillet 2017. Crédit: Joan Fontcuberta

Plus loin, la deuxième série, intitulée Gastropoda, est installée dans une petite salle. Sur les murs se trouvent sept photographies d'images aux couleurs et textures variées, qui ont été lentement dévorées par des escargots. Ces gastéropodes, que Fontcuberta décrit comme des « auteurs par délégation », y ont laissé les sillons de leurs excréments, défigurant au passage l’objet d’origine. En laissant la nature faire son œuvre, Fontcuberta se dissocie en quelque sorte de la notion d'auteur, pour ne devenir qu'un simple observateur de la décomposition des images. En outre, plutôt que de créer la non-représentation, Fontcuberta provoque indirectement l'altération du corps même de la représentation, au moyen de mollusques qui participent, à leur insu, à la destruction d'une oeuvre tout comme à sa création. Et ce sont justement les cicatrices de cette détérioration physique, de cette perte de sens, qui parviennent finalement à insuffler la vie aux images.

Vue de l'exposition à Occurrence, du 25 mai au 4 juillet 2017. Crédit: Joan Fontcuberta

La dernière série, Trauma, constitue la pièce de résistance de l'exposition. Présentée dans la même salle que Gastropoda, il peut être difficile de les différencier l'une de l'autre, tant par leur disposition que leurs similarités graphiques. À l'instar de Gastropoda, Fontcuberta s'intéresse à la dégradation des images, mais dans une optique moins expérimentale. En effet, Trauma réunit de vieilles archives et des négatifs abîmés par le temps, que Fontcuberta a pris soin de photographier. Ce dernier attire notre attention sur leur apparence avariée et meurtrie, leurs traumatismes, dont nous ignorons les causes. Si bien que ces images nous échappent et que nous ne pouvons les connaître qu'en phase terminale, avec l'impression nostalgique qu'une vie antérieure les animait autrefois, et qu'elles nous resteront inconnues. Dans son texte, Fontcuberta évoque le « cadavre de la mère », la mère étant l'objet, « la matière de la matrice photosensible ». Trauma, c'est le dernier souffle de la représentation.

Vue de l'exposition à Occurrence, du 25 mai au 4 juillet 2017. Crédit: Joan Fontcuberta

Vue de l'exposition à Occurrence, du 25 mai au 4 juillet 2017. Crédit: Joan Fontcuberta

Que ce soit en exhibant l'indiscernable sur format géant, en altérant l'objet photographique ou en documentant ses blessures physiques, Fontcuberta a su mettre en scène ce qu'il nomme « l'assassinat de la représentation ». Il semble clair que ces trois séries sont mues par le désir d'évoquer la fragilité de l'empreinte de l'art dans le temps, l'espace et la mémoire. À une époque qu'il décrit comme « post-photographique », accablée par une surabondance d'images, ainsi que la virtualisation et la démocratisation des moyens de représentation, jusqu'où peut-on pousser la perte de sens? L'art doit-il faire sens? Est-ce du ressort de la photographie que d'immortaliser le vivant? Si oui, est-ce seulement possible?

 

Peu importe les réponses, cette exposition constitue l'aboutissement d'une réflexion philosophique et artistique quant aux perceptions de la signification, de la forme et du rôle de la photographie dans nos existences et dans l'histoire. Fontcuberta est un véritable penseur de l'art et de la photographie, et ses oeuvres sauront marquer ceux qui oseront s’y abandonner.

À propos de l'auteure : Charlotte Beaudoin Pelletier est cinéaste, traductrice et rédactrice. Basée à Montréal, elle se spécialise dans le domaine des arts et de la littérature. Pour suivre ses projets et en apprendre davantage sur son travail, visitez son profil sur LinkedIn.

Images: Avec l'aimable permission de Occurrence.

Crédit: Joan Fontcuberta. 

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