ENTREVUE |

KIM WALDRON

19/09/2017

L’équipe de Héliographe a tenu à présenter, sous forme d’entrevue, l’artiste montréalaise Kim Waldron dont le projet Kim Waldron Ltd est exposé chez Vox, centre de l’image contemporaine dans le cadre de MOMENTA – Biennale de l’image qui a lieu du 7 septembre au 15 octobre 2017.

"Kim Waldron ltd" © Kim Waldron

Kim utilise principalement le médium photographique et la vidéo dans son travail. Ses recherches artistiques interpellent par leur esthétique, mais aussi, et surtout, par leurs propos. Kim Waldron se questionne sur la société, la politique, l’économie et les mœurs.

Entrevue avec l'artiste

H : À travers ton projet Working Assumption (2003), tu cherchais une manière de rencontrer des inconnus afin de travailler sur ta peur des relations interpersonnelles. Quatorze ans après la réalisation de cette série photographique, de quelle manière celle-ci a-t-elle influencé ta démarche artistique?

A : Ce n'est pas tant une peur des relations interpersonnelles qu'une crainte reliée au fait que mon choix de carrière puisse limiter mes expériences de vie. C’est ce jeu de rôle — emprunter la profession d’autrui alors que je ne savais pas encore avec certitude quelle carrière j’embrasserais — qui a fini par devenir le motif central du projet Working Assumption. Je cherchais ce que je voulais devenir, et les photos rendaient compte de ce processus de quête. Pour moi, les conditions du milieu de travail d’un participant à mon projet, par exemple la lumière qui le baigne chaque jour, étaient tout aussi intéressantes que les particularités de son métier. Je tentais ainsi de saisir la jonction entre l’état de flottement qui m’habitait et le milieu professionnel de mon sujet; la manière dont mon corps réagirait à l’environnement tandis que je prétendais être cette autre personne. Je rencontrais les interprètes de mon œuvre et prenais des photos tout en apprenant petit à petit à assumer mon rôle d’artiste.

 

Quatorze ans plus tard, je constate que la plupart de mes projets s'effectuent dans cette approche; en m'insérant dans des contextes nouveaux, je documente mes expériences, que ce soit à travers la photographie, la vidéo ou d'autres médiums.

"Building Expert", Working Assumption, 2003 © Kim Waldron

H Comment choisis-tu les scènes et les milieux présents dans tes photographies?

A : Les environnements que je photographie tombent sous mon objectif presque toujours par hasard. Dans Working Assumption, il s'agissait d'endroits à Paris que des inconnus, qui avaient préalablement accepté de participer à mon projet, me faisaient visiter. J’arrivais sur un lieu de travail et je disposais alors d'une heure ou deux pour trouver mon sujet et le photographier. Dans Triples (2009), j'ai rencontré à Montréal des gens qui avaient des amis à Vienne; ces derniers m’ont mise en contact avec d'autres personnes intéressées à participer au projet là-bas. À Xiamen, c'était mes contacts professionnels de ma résidence d'artiste ainsi que des membres de la famille du directeur qui m’ont permis d’accéder aux milieux de travail que l’on voit dans ma série Made in Québec (2015).

"Worker #28", Made in Quebec, 2015 © Kim Waldron

H : Ta démarche se fonde notamment sur la « représentation de soi-même » dans différents contextes afin de comprendre et d'analyser un milieu ou un mode de vie extérieur. D'où t'es venue l'envie de prendre part aux scènes que tu présentes?

A : Je ne saurais dire avec exactitude les raisons qui m'ont poussée à tourner l’objectif vers moi. À vingt ans, j’étais probablement motivée par une certaine dose de narcissisme. Quand j’ai commencé à m’adonner à la photographie, j’ai découvert que j’aimais l’échange avec autrui que me fournissait le prétexte d’une photo. Mon sens de l’humour et du théâtre s'exprime par mes gestes et mes expressions faciales; je constate qu’en me positionnant au cœur de situations diverses et en photographiant mes réactions, je provoque d’autres réactions.

 

Au début, j’étais terrifiée par la plupart de mes projets. C’est au cours du processus de recherche que finissent par se déterminer les actions que je performe. Souvent, mes projets artistiques impliquent de conférer un sens à des idées que n’admettent pas d’emblée nos esprits logiques. Afin de rendre le monde intelligible, nous nous imposons une structure et des normes sociales. La photographie me permet de déjouer tout ça. Ce qui m'intéresse finalement, c'est de capturer l'environnement et les gens avec qui j'interagis dans le cadre de mes projets, un aspect intrinsèque à la tradition documentaire.

H : En plus de travailler sur tes propres créations, tu prends parfois position politiquement (Sameday, 2012, et Public Office, 2014-2016); crois-tu que cela puisse gêner ta carrière?

A : Lorsque j’ai été candidate aux élections, j’avais peu d’expérience en politique. Cependant, en évoluant dans cette arène, j’ai compris que plusieurs des compétences que j’avais acquises à travers l’autoportrait photographique et la mise sur pied d’expositions d’art s’avéraient en fin de compte nécessaires en politique, puisque les acteurs et les dynamiques que l’on retrouve dans ce domaine existent également au sein du milieu artistique.

H : Dans ta série Made in Québec, tu te trouves dans des espaces ouverts, entourés par d’autres personnes. Quelle est ta technique pour réaliser ces autoportraits?

A : En Chine, la densité de population est absolument incomparable à la nôtre. Les espaces publics sont toujours bondés. Les gens que l’on aperçoit dans mes photos sont des travailleurs que j’ai rencontrés sur ces lieux; il ne s’agit pas de mises en scène.

"Indépendante", 2014 © Kim Waldron

H : Tandis que Public Office traitait du domaine public, ton nouveau projet, Kim Waldron Ltd, aborde celui du privé. Tu as reçu une aide financière du Conseil des Arts du Canada pour ouvrir ironiquement une société extraterritoriale, dite offshore. Pourquoi?

A : Ouvrir une telle compagnie me paraissait comme la suite logique d’une candidature aux élections. Ce genre de pratique est courante dans le système politique actuel, où la frontière entre ce qui sert les intérêts publics d’un côté et les intérêts privés de l’autre est souvent nébuleuse. Ces tensions existent aussi dans l’art, puisque les artistes dépendent souvent de fonds publics, de musées ou même de riches collectionneurs pour financer leur projet. Il est important de mentionner que le jury du Conseil des arts du Canada a choisi de supporter mon projet, me donnant ainsi la liberté de pouvoir explorer une structure étrangère que je considère problématique, et de mettre en exergue les tensions qui s’y opèrent. Ce financement permet donc une critique institutionnelle qui serait autrement impossible.

"Head Office (Blue Monochrome)", 2017 © Kim Waldron

"Company Share", 2016 © Kim Waldron

H : Dans tes remerciements pour Working Assumption et Triples, tu nommes respectivement Sophie Calle et Lynne Cohen, deux figures importantes de l’art contemporain. Leurs démarches étant différentes l'une de l'autre, comment ont-elles influencé ta pratique?

A : Le cours auquel je me suis inscrite à ENSBA était le tout premier que donnait Sophie Calle. Après avoir assisté à deux séances, j’ai abandonné le cours. De toute évidence, notre temps semblait consacré à la réalisation de ses propres projets. Or, j’ai fini par en apprendre davantage sur sa démarche artistique alors que je faisais Work Assumption.

 

Dans les pages jaunes, j’ai déniché un expert en bâtiment qui était intéressé à participer à mon projet. Lorsque je me suis rendue chez lui le jour du shooting, j’ai découvert que c’était le parrain de Sophie Calle. Fervent amateur d’art, il possédait une impressionnante collection d’oeuvres sur les thèmes du sexe et du bondage. Nous avons longuement discuté d’art. Il m’a fait remarquer que la plupart des étrangers que Sophie Calle avait photographiés dans leur sommeil — pour son projet Les Dormeurs — étaient en réalité des connaissances du quartier où elle avait grandi. Même si j’avais laissé passer l’occasion de me former auprès de l’artiste elle-même, c’était fascinant d’apprendre de son parrain que ma perception était inventée. Quand j’ai découvert le travail de Sophie Calle à l’Université NSCAD, j’ai été impressionnée par la vulnérabilité des sujets endormis photographiés. La pensée que ces derniers ne connaissaient pas l’artiste semblait exacerber leur fragilité. Savoir que les protagonistes n’étaient pas des étrangers ne diminuait en rien la portée de l’oeuvre, mais cette information mettait en lumière un outil essentiel de la pratique artistique : la manière dont un sujet est présenté change drastiquement sa signification.

 

En ce qui concerne Lynne Cohen, j’ai d’abord été initiée à ses oeuvres au colloque de Stephen Horne sur la photographie. Le travail de Cohen m’a vraiment accrochée. Quelques années plus tard, je l’ai rencontrée alors que je travaillais comme secrétaire au bureau de mon père. Elle m’a proposé d’aller prendre un café afin que je puisse lui montrer mon travail.

 

Nous nous sommes donné rendez-vous dans un café du Vieux Montréal, où je lui ai présenté les images de Work Assumption. Elle m’a dit qu’elle trouvait le cadrage de mes photos particulier. Je lui ai donné une copie de ma vidéo Chronology afin qu’elle puisse la visionner chez elle. Un jour, j’ai reçu un courriel de sa part disant que son mari et elle avaient beaucoup aimé. Puis, lorsque je lui ai raconté que j’avais envie de faire un projet photo à Vienne, elle m’a mise en contact avec un artiste ainsi qu’un de ses anciens assistants avec qui elle avait déjà travaillé. C’est ainsi que j’ai trouvé la résidence m’ayant permis de faire ma série Triples.

 

Lynne Cohen a été la meilleure professeur que je n’ai jamais eue...

Intervieweuse : Cécile Gualde a travaillé dans des organismes culturels montréalais (Fonderie Darling, La Galerie CRÉA, Le CMAQ, la Machinerie des arts). Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son LinkedIn.

Correction et Traduction Charlotte Beaudoin Pelletier est cinéaste, traductrice et rédactrice. Basée à Montréal, elle se spécialise dans le domaine des arts et de la littérature. Pour suivre ses projets et en apprendre davantage sur son travail, visitez son profil sur LinkedIn.

 

Images : Avec l'aimable permission de l’artiste Kim Waldron.

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