ENTREVUE |

ANDREAS RUTKAUSKAS

10/11/2018

Dans le cadre des Rencontres Internationale de la Photographie en Gaspésie (RIPG), Héliographe a eu le plaisir de s'entretenir par courriel avec l'artiste Andreas Rutkauskas, présenté à New Richmond, afin d'en apprendre davantage sur sa démarche, sa vision, son travail.

© Jean-Sébastien Scraire

Entrevue avec l'artiste

H : Sur la ligne frontière (Borderline) s'inscrit dans un corpus plus grand autour de la frontière canado-américaine, pierre angulaire de ton travail en quelque sorte. Avant de plonger au cœur du travail présenté à New Richmond cette année, j'aimerais que tu nous partages un peu l'historique de ton intérêt concernant cette frontière.

A : Mon intérêt pour la frontière Canada / États-Unis débuta en 2010 lors d'une invitation à travailler sur le sujet dans le cadre d'une exposition à la galerie d'art Foreman de Lennoxville, Québec. Geneviève Chevalier organisait une exposition intitulée « Projet Stanstead ou comment traverser la frontière » où je fus invité à créer un corpus d'œuvres autour de la communauté de Stanstead, Québec / Derby Line, Vermont. Pour cette exposition, présentée au printemps 2011, j'exposai une série d'impressions argentique de 20 x 24 pouces examinant la ligne de coupe; une bande de six mètres de large de terres défrichées délimitant la frontière. Cette entaille dans le paysage m'intrigua car il s'agît d'une manifestation claire de l'ampleur de la frontière, rarement associée à la ligne que nous percevons sur une carte. J'ai fait plusieurs randonnées à pied en automne et en raquettes en hiver le long de la ligne de démarcation entre Stanstead et Stanhope. Parfois, cela impliquait de longues journées de marche sans voir qui que ce soit. Je n’ai jamais dû faire face aux autorités américaines ou canadiennes alors que je travaillais sur ce segment du projet, contrairement à mon expérience en ville, où les caméras de vidéosurveillance alertaient les patrouilles frontalières ou la GRC de ma présence.
 

Juxtaposée aux épreuves à la gélatine d'argent, était présentée une vidéo comprenant des prises de vue statiques de la ligne de coupe. De temps en temps, j'apparaissais et passais devant la caméra, pour finalement disparaître dans le feuillage automnal. Un livre d’artiste réalisé en collaboration avec Jacques Fournier aux Éditions Roselin était également exposé. Présentant un « dessin au trait » réalisé par GPS, le livre est issu d'un seul voyage en raquette entre deux obélisques marquant la ligne de démarcation frontalière et se déployant sur environ 12 pieds de longueur. Enfin, une carte d'archives de la région située entre Stanhope et Stanstead, réalisée par la Commission de la frontière internationale (CFI) fut également incluse dans le projet. La CFI est l'agence chargée de l'arpentage et de la maintenance de la ligne de coupe, ainsi que des obélisques qui jalonnent la frontière, sur une longueur totale de plus de 9 000 km. Alors que la situation dans les villes de Stanstead / Derby Line était fascinante, pour Projet Stanstead, j’ai décidé de me concentrer sur une zone frontalière plus rurale, en dehors de ces communautés.

H Était-ce quelque chose de prévu ou plutôt un intérêt qui s'est développé au fur et à mesure?

A : Suite à ma participation à Projet Stanstead, j’ai poursuivi mes recherches sur la frontière Canada / États-Unis et, à ma grande surprise, je découvris que la dernière enquête photographique de l’ensemble de la frontière avait été effectuée en 1976. Between Friends est un livre publié par la division photographique de l'Office national du film du Canada (ONF), sous la supervision de Lorraine Monk. Ce cadeau était destiné aux États-Unis en commémoration du bicentenaire de la révolution américaine. Un groupe de photographes reconnus du Canada, comprenant entre autres Gabor Szilasi, Nina Raginsky et John de Visser, furent chargés de photographier la ligne de démarcation frontalière entre les deux pays. Le livre a une orientation humanitaire distincte et un programme particulier visant à promouvoir l'industrie et à louanger une classe moyenne ouvrière, à majorité caucasienne ou composée d'immigrés européens. Bien que cet héritage soit quelque peu non inclusif, Between Friends contient un certain nombre de photographies remarquables, ce qui m’a donné l’inspiration nécessaire pour obtenir un financement et entreprendre ma propre enquête du XXIe siècle sur l’ensemble de la région frontalière. Mon intérêt pour le sujet a augmenté avec le temps et avec l’aide de nombreux amis, dont Andrea Kunard, Pierre Dessureault (qui m’a offert un exemplaire de Between Friends) et Karla McManus avec qui j’ai eu de nombreuses conversations sur la frontière et la représentation de l'identité canadienne par la photographie. Au fur et à mesure que mon intérêt pour le sujet grandi, je suivi de plus près les artistes et les photographes travaillant le long d’autres frontières, notamment la frontière entre les États-Unis et le Mexique, la Ligne verte et la zone démilitarisée séparant la Corée du Nord et la Corée du Sud. Je commençai à voir à quel point la frontière Canada / États-Unis est unique et « non défendue » ou défendue au moyen de technologies subtiles telles que la vidéosurveillance, les caméras thermiques, ainsi que d’autres formes de télédétection, plutôt qu'à l'aide d’infrastructure physique. Entre 2012 et 2015, j'ai effectué plusieurs voyages le long de la frontière, photographiant des sites idiosyncrasiques, des parcs de la paix, des routes barricadées qui traversaient la ligne librement, ainsi que l'architecture et les infrastructures construites sur ou à proximité de la frontière.

H : Décris-nous un peu ta démarche lorsque tu développes un nouveau projet, ton processus.

A : En règle générale, je commence par étudier le matériel existant sur le sujet et aborde le stade de la recherche du point de vue le plus large possible. Pour Borderline, cela a commencé par un examen attentif des photographes travaillant avec les frontières internationales, y compris des images qui sont devenues de grands livres photo de Kai Wiedenhöfer (Confrontier, Steidl, 2013), Ostkreuz (On Borders Hatje Cantz, 2012) et Richard Misrach (Border Cantos, 2012). Aperture, 2016). Je me suis également ouvert à l'inspiration académique, notamment en participant à une conférence internationale organisée par la chaire Raoul Dandurand de l'UQAM en association avec l'Association For Borderlands Studies intitulée Fences, Walls and Borders en 2011. Des non-fictions telles que Borderlands de Derek Lundy (Vintage , 2011) et Les Murs de Marcello Di Cintio: Les voyages le long des barricades (Goose Lane, 2012) étaient également éclairants. J'ai parcouru des photographies d'archives de diverses collections et d'innombrables photos en vernaculaire publiées en ligne. Au cours d'une période de trois jours en 2012, j'ai parcouru la frontière de bout en bout à l'aide de la vue satellite de Google Maps, soulignant ce que je pensais être des lieux intéressants, en fonction du terrain, ou des photos téléchargées sur le service de géolocalisation Panaramio, aujourd'hui abandonné. J'ai également regardé chaque épisode de La sécurité des frontières: Front Line du Canada, une série télévisée diffusée sur la chaîne National Geographic. Je me suis ouvert aux points de vue, y compris ceux des réfugiés, d’organisations telles que l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), la US Border Patrol et des groupes radicaux tels que le Minuteman Project, qui surveillent de manière extrajudiciaire les immigrants clandestins. Toute cette documentation m’a aidé à mieux comprendre la politique entourant la frontière Canada / États-Unis. Mon objectif avec ce travail était de me concentrer sur le paysage de la frontière d’une manière quelque peu neutre, bien que je pris une certaine liberté artistique en présentant la frontière comme plus poreuse qu’elle ne l’est en réalité. La plupart des photographies impliquaient des conversations avec l'ASFC ou la patrouille frontalière, où j'étais souvent approché comme une personne suspecte. Ces autorités m'attendaient souvent à la frontière ou arrivaient peu de temps après. Après discussion, ils déplaçaient leurs véhicules hors de mon cadre afin que je puisse prendre la photo. Aucune partie de ce processus n’est visible dans les images, il s'agit donc d'une représentation subjective de mon expérience en ce sens.

© Jean-Sébastien Scraire

H : Crois-tu poursuivre ce corpus éventuellement, explorer un nouvel angle?

A : Peut-être, je n’aime pas considérer un projet comme étant « complet », car le sujet reste présent dans mes recherches actuelle et ultérieure. En ce qui concerne la frontière Canada / États-Unis, je doute que je puisse faire le même genre de photos à nouveau. La situation frontalière actuelle a changé irrévocablement depuis l’élection du président Donald Trump et ces changements politiques attirent de plus en plus de réfugiés vers la frontière nord des États-Unis d’Amérique. La migration mondiale fait maintenant partie de nos conversations quotidiennes et certains artistes / photographes ont été attirés par l’aspect humaniste entre les deux pays. Par exemple, je pense que le récent projet de Michel Huneault avec l’Office national du film du Canada fait un excellent travail en révélant les récits de demandeurs d’asile sur Roxham Rd. Je suis certain que d’autres travaux de ce type suivront. Je ne crois pas être la bonne personne pour raconter ce genre d’histoire et je suis heureux de laisser Borderline exister en tant qu’archive d’une époque particulière de l’histoire pour le moment, pendant que j’explore d’autres sujets.

H : La forme du projet présenté dans le cadre des Rencontres internationales de la Photographie en Gaspésie (RIPG) s'est développée de quelle manière? As-tu eu la chance de visiter le lieu d'exposition préalablement et/ou depuis l'installation?

A : Un festival de photographie en plein air tel que le RIPG comporte un certain nombre de pièces émouvantes et mon implication s'est effectué organiquement. J'ai entamé la conversation avec Claire Moeder, directrice adjointe de RIPG, en novembre 2017. Claire connaissait mon travail et s'intéressait plus particulièrement à la série Borderline en relation avec le thème annuel autour du « chaos ». Alors que les discussions sur la prétendue « crise des réfugiés » imprégnaient l’actualité, mes vues bucoliques de la frontière Canada / États-Unis ont pris une connotation plus chaotique. Une fois que l'équipe de RIPG eut sélectionné le site de New Richmond pour mon exposition, nous avons commencé à discuter du nombre d'images, de l'échelle et de la disposition dans l'espace des oeuvres. Cette dernière année fut mouvementée pour moi et je n’ai pas pu visiter le site avant l’installation. J'avais la meilleure des intentions de visiter la Gaspésie pour la série de conversations qui eut lieu à la mi-août, mais je travaille actuellement sur un nouveau projet et j'étais sur le terrain pendant cette période. L'idée clé que Claire et moi avons envisagée dès le début était l'inclusion d'une carte pour situer les images de l'exposition dans un cadre plus large que celui de Borderline. Il y a 44 images dans la série et la carte indique tous leurs emplacements; les images présentées à New Richmond sont signalées par des repères blancs, tandis que les autres apparaissent sous forme de contours. J'espérais que cette carte aiderait à situer l'expérience des frontières régionales aux visiteurs dans un contexte plus large. Une autre idée que je voulais explorer pour l'exposition RIPG consistait à inclure une nouvelle image dans la série qui n’avait jamais été exposée auparavant ni présentée sur mon site Web. Le passage non autorisé à Roxham Rd. est devenu le symbole le plus reconnaissable de la vague de demandeurs d’asile au Québec et sans doute à travers le Canada. Un camp de réfugiés improvisé fut établi sur le site, constitué de tentes et d'autres infrastructures temporaires. J'avais visité Roxham Rd. en mai 2014, des années avant le chaos associé au Safe Third Country Agreement.

H : Sur quoi travailles-tu actuellement, tes projets pour l'année à venir?

A : J'ai développé un nouveau projet sur le sujet des incendies de forêt, principalement à l'intérieur de la Colombie-Britannique, mais également dans l'est jusqu'aux Rocheuses. L'année 2017 fut mon premier été dans la vallée de l'Okanagan. Pendant près de deux mois, il faisait chaud, secs et la fumée des feux de forêt était étouffante. Après qu'un incendie ait ravagé une douzaine de maisons à quelques kilomètres de chez moi, j'ai décidé de prendre ma caméra et de commencer à explorer. Mon approche évolua pour prendre en compte l’élément destructeur, mais aussi l’aspect régénérateur du feu de forêt. Mon objectif est de créer un corpus sensible à la complexité de la vie au sein d'une interface urbaine de terrains incendiés et propices aux incendies. En ce qui concerne mon intérêt pour la frontière Canada / États-Unis, je serai chargé de recherche à l'Institut Canadien de la Photographie à Ottawa pour le mois de décembre 2018. Ma bonne amie Karla McManus et moi-même examinerons la collection de la division photographique de l'Office national du film du Canada au Musée des beaux-arts du Canada. Nous nous concentrerons principalement sur la publication Between Friends, son histoire et son héritage, ainsi que sur les images qui n’ont jamais été intégrées à la publication. Outre cette période de recherche et ma pratique personnelle, je continuerai à enseigner la photographie à l'Université de la Colombie-Britannique sur le campus d'Okanagan à Kelowna. C'est un endroit magnifique au sein du territoire non cédé de Syilx, que je suis heureux d'appeler ma maison pour le moment.

Intervieweur et Traduction : Jean-Sébastien Scraire est un artiste multidisciplinaire basé à Montréal. Pour en apprendre davantage sur son travail, visitez son site internet ainsi que son Instagram.

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