11/07/2017

RENCONTRE PHOTOGRAPHIQUE DU KAMOURASKA

À LA RENCONTRE

DU PAYSAGE (1re partie)  |

Par Charlotte Beaudoin Pelletier

''La lettre à Julien'' © Baptiste Grison, Crédit : Charlotte Beaudoin Pelletier

(Texte exclusivement disponible en français)

Si vous prévoyez faire un tour dans le Bas-Saint-Laurent cet été, la 9e édition de la Rencontre photographique du Kamouraska, présentée par le Centre d'art de Kamouraska jusqu'au 4 septembre, propose un parcours incontournable pour les passionnés de photographie, mais également pour tous ceux qui désirent découvrir cette magnifique région d'un bout à l'autre. De La Pocatière à Saint-André, en passant par Mont-Carmel, Saint-Bruno et Saint-Pascal, entre autres, cette exposition extérieure et intérieure, intitulée Les traversées, forme un trajet d'environ 80 kilomètres de long.

Sous la direction du commissaire Franck Michel, on peut y admirer cette année le travail photographique de sept artistes : Sara A. Tremblay, Jessica Auer, Baptiste Grison, Michel Huneault, Louis Perreault, Normand Rajotte et Martin Schop. Leurs oeuvres s'intéressent à l'exploration du paysage, à la manière intime dont on l'appréhende et s'en approprie les traits, le récit. À travers leurs lentilles, le quotidien de villageois et de randonneurs inconnus, des recoins oubliés de nature sauvage, mais aussi des territoires ravagés par elle; chacun d'eux porte un regard et une réflexion unique sur les lieux où ils s'aventurent par nécessité ou par hasard.

Sara A. Tremblay, Normand Rajotte et Baptiste Grison, malgré les similitudes de la végétation et de l'environnement qu'ils photographient, dépeignent des rapports tout à fait différents à la nature, tant dans leur façon de l'arpenter que dans ce qui capte leur attention. Leurs oeuvres ont été réalisées dans diverses contrées du Québec.

''Sur la ligne des montagnes'' © Sara A. Tremblay

De son côté, Le Chantier de Normand Rajotte s'intéresse au phénotype étendu (2) des castors, soit aux traces observables de leur comportement dans l'environnement, qui altère et transfigure leur milieu naturel.

 

Saisies près du Mont-Mégantic, ses photos dévoilent ainsi les moments secrets d'une nature paisible, presque féérique, la beauté de son instabilité et de ses mutations dont nous sommes rarement témoins. Arbres rongés, fonte des glaces, tapis de sphaignes et marécages tranquilles, ces tableaux serrés aux couleurs terre et automnales évoquent le silence; celui d'une forêt sacrée où le photographe a voulu laisser le moins d'empreintes possible.

Dans Sur la ligne des montagnes, Sara A. Tremblay semble avoir une approche profondément nostalgique du paysage, qu'elle photographie en noir et blanc au gré de sa longue marche sur le Sentier international des Appalaches, en Gaspésie. Née dans le cadre des Missions Photographiques (1), cette série à l'aura intemporelle préserve la marque indélébile du passage discret de l'artiste et de son camarade dans ce vaste décor.

 

En effet, dans quelques-unes de ses photos, on aperçoit ça et là une main qui pointe vers le golfe, un homme minuscule près d'une immense chute d'eau, deux petites silhouettes projetées sur l'ondulation infinie des Chic-Chocs. C'est dans cet esprit d'humilité, dont la nature sait si bien nous imprégner, que les photos de Tremblay trahissent l'envie de faire partie de cette nature, d'en être l'objet, l'indissociable complice.

''Le Chantier'' © Normand Rajotte. Crédit photo : Sara A. Tremblay

''Barricades Mystérieuses'' © Baptiste Grison

Baptiste Grison a quant à lui parcouru une partie du territoire de Whitworth, encore considéré comme une « réserve indienne ». Aujourd'hui désaffectée, cette « parcelle de terre » se trouvait jadis sur la route des nomades Malécites. Dans cette série intitulée Barricades mystérieuses, Grison capture le dessin d'enchevêtrements de branches rougeâtres et des bouquets de jeunes arbres dégarnis, dans ce qui ressemble à la monotonie des premiers instants de l'hiver. Un vestige de l'homme blanc est agrafé à un arbre : un papier jauni et grugé par les intempéries, signifiant l'interdiction d'entrer dans la réserve avec trop de mots. L'aspect indéniablement maussade du sous-bois n'est pas sans rappeler les films d'épouvante à la Blair Witch Project (3), le sentiment d'être guetté par une sorcière. Fascinantes de par leur capacité à la fois d'intriguer et de faire frissonner, les photos de Grison nous appâtent dans cette froideur que l'on peut presque sentir nous pénétrer, tout comme la solitude de l'artiste tandis qu'il avance dans ce boisé fantôme.

''La lettre à Julien'' © Baptiste Grison

Puis, nous quittons l'ombre de la forêt pour explorer les abords du fleuve Saint-Laurent, dans une autre série réalisée par Grison : La lettre à Julien. Produites dans le cadre d'une résidence de création à Kamouraska au printemps dernier, les photos ont comme sujet un rocher ancré au large, nommé l'Îlot Julien. Mais qui donc est Julien? Enquête sur une identité perdue, la série présente les différentes faces de la fameuse structure rocheuse, le désordre des vieilles planches qui la jonchent et l'estran qui émerge à marée basse, faisant le pont vers elle. Parmi ces paysages salins s'immiscent des portraits d'inconnus photographiés de dos. Ceux dont l'on ne connaîtra jamais le visage contemplent le rocher lointain, comme pour le questionner, au milieu d'un cadrage exigu en forme de cercle. Finalement, les photos de Grison racontent l'impossibilité de retracer Julien, et révèlent alors qu'une seule certitude subsiste : l'îlot, c'est Julien. Aujourd'hui, la nature a repris ses droits sur le rocher muet, où les eiders ont élu domicile et les éléments se sont chargés de faire disparaître les dernières traces, s'il en est, d'un personnage insaisissable.

À propos de l'auteure :  Basée à Montréal, Charlotte Beaudoin Pelletier est cinéaste, traductrice et rédactrice. Pour suivre ses projets et en apprendre davantage sur son travail, visitez son profil sur LinkedIn.

Crédit photos: Sara A. Tremblay, Michel Huneault, Louis Perreault, Charlotte Beaudoin Pelletier, Normand Rajotte

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