18/07/2017

RENCONTRE PHOTOGRAPHIQUE DU KAMOURASKA

À LA RENCONTRE

DU PAYSAGE (2e partie)  |

Par Charlotte Beaudoin Pelletier

"Chilkoot Portraits" © Jessica Auer

(Texte exclusivement disponible en français)

Les séries de Martin Schop, Jessica Auer, Michel Huneault et Louis Perreault, exposées dans le cadre de la 9e édition de la Rencontre photographique du Kamouraska, nous emmènent sur les sentiers de la côte Ouest, aux confins du Yukon et de l'Islande, dans la région dévastée de Tohoku, au Japon, et dans des villages reculés du Mexique et d'Amérique centrale.

La série Le sentier informe prend naissance durant la longue randonnée en solitaire de Martin Schop sur la Pacific Trail, qui longe la côte Ouest. Ces oeuvres introspectives, réalisées au moyen d'un appareil à sténopé, présentent quelques autoportraits de Schop, mais également un éventail de paysages hétéroclites évoluant tout au long de son périple. Cette série toute en candeur et en simplicité porte bien son nom, puisque c'est sans apparente continuité ni cohérence dans le style et le sujet que le photographe l'a créée, à l'image de l'imprévisibilité de la nature et de son adaptabilité. L'utilisation du sténopé confère à ses photos une qualité cinématographique, une sensation visuelle de mouvement, que ce soit dans l'écoulement de l'eau ou dans l'impression hypnotisante de s'enfoncer lentement dans la forêt.

"Le sentier informe" de Martin Schop, exposition à Rivière-Ouelle

Chilkoot Portraits nous transporte vers les cimes du Yukon, où Jessica Auer entame une expédition de quarante jours sur la Chilkoot Trail. Munie de son appareil photo, elle croise le chemin d'autres randonneurs qui, comme elle, sont partis à la recherche de paysages et d'épreuves. Au sommet des montagnes, près des rivières et ailleurs, elle photographie des groupes d'amis, familles et explorateurs de tous âges. La présence humaine qui anime ces photos, exposées au grand air sur la batture de Saint-André et à Mont-Carmel, nous lie naturellement à l'expérience vécue, tant par Auer que par les hommes et les femmes que son objectif rencontre.

 

Une autre série par Jessica Auer, intitulée January, présente des paysages nordiques photographiés durant une résidence de création dans le petit village islandais de Seyðisfjörður. La soif des grands espaces et de l'inconnu semble pousser la photographe vers les lieux les plus inhospitaliers, avec le désir manifeste de vouloir s'y perdre, de se laisser guider par eux. Tandis qu'elle s'égare patiemment dans l'aridité du climat, la lumière du jour faiblit à vue d'œil, lui accordant peu de temps pour attraper les multiples visages de ce désert polaire. Évoquant comme un aperçu de la prochaine ère glaciaire, ses photos semblent extirpées d'un rêve, de l'idée que l'on se fait d'un monde où, conservés dans la glace, reposeraient les restes de la civilisation.

"January" © Jessica Auer

Michel Huneault propose un travail photographique de longue haleine avec sa série Post Tohoku, réalisée dans la région du même nom au Japon, en 2012 et 2016. Suite à la triple catastrophe qui sévit en 2011, soit un tremblement de terre, un tsunami et un accident nucléaire, le paysage s'en trouve totalement bouleversé, tout comme ceux qui survivent au désastre. Dans un style plus reportage, Huneault documente cet environnement post-apocalyptique noyé dans la désolation, comme pour dénoncer les injustices d'une nature cruelle, indifférente aux dégâts et à la souffrance qu'elle cause. Là où l'on tente encore de se reconstruire, on suppose des habitants condamnés à se heurter jour après jour aux ecchymoses du paysage, qui guérit trop lentement. Or, on constate que peu de gens apparaissent dans ces photos; Huneault semble ainsi chercher instinctivement à se mettre dans la peau de la nature, comme pour mieux saisir le dessein et le détachement de cette dernière quant à la condition humaine. D'une certaine façon, ces images sont un rappel douloureux de toute l'impuissance de l'homme devant la brutalité fortuite de cette nature, mais révèlent finalement qu'il est vain d'espérer la charger de sens.

"Post Tohoku" © Michel Huneault

La série Volcàn de Louis Perreault constitue certainement le mouton noir de l'exposition. À l'inverse des séries précédentes, façonnées par des paysages septentrionaux, Volcàn prend forme plus près des tropiques, alors que l'artiste sillonne des territoires du Mexique et d'Amérique centrale. Chaque image semble renfermer une anecdote inaudible, celle du moment de la rencontre entre le photographe et ses protagonistes, dont nous ne pouvons qu'extrapoler l'échange. Qui est cet adolescent au front moite et lacéré? Quelle est son histoire? Pourquoi cette voiture recouverte de draps? En contemplant ces photos aux thèmes et environnements disparates, plusieurs questions restent en suspens. L'artiste intrigue par le choix de ses sujets, l'esthétique de ses compositions et leur assemblage insolite. C'est alors qu'on peut interpréter le continuum de cette série comme celui d'un film que l'on aurait mis sur pause à différents moments : les photos représentent des scènes reliées entre elles par un récit, dont seul Perreault connait le dénouement et l'ordre chronologique.

"Volcàn" © Louis Perreault

En conclusion, le commissaire Franck Michel aura su réunir avec brio le travail de ces sept artistes sous le thème de la traversée, au sens figuré comme au sens propre, dans une exposition juste, ambitieuse et sans prétention. Reflets de la nature dont elles sont entourées, ces photos nous placent devant l'évidence de notre propre rencontre avec ce territoire et de notre existence parmi lui en tant que sujet. Les traversées, ce sont finalement la multitude d'expériences vécues par l'imaginaire, tant à travers l'œil du photographe que par le corps qui s'engage dans la traversée du paysage kamouraskois.

À propos de l'auteure :  Basée à Montréal, Charlotte Beaudoin Pelletier est cinéaste, traductrice et rédactrice. Pour suivre ses projets et en apprendre davantage sur son travail, visitez son profil sur LinkedIn.

Crédit photos: Jessica Auer, Michel Huneault, Louis Perreault

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