Willy et Colette CLAUDINE À PARIS (1901)








Préambule

À l’âge de 20 ans, en 1893, Colette épouse Henri Gauthier Villars,
dit Willy, don Juan scandaleux de la Belle Époque. Ce dernier
l’introduit dans les milieux « mondains » et l’entraîne dans une vie
de bohème. Au bout de quelques temps, Willy se lance dans la
littérature en faisant travailler une troupe de nègres comme Debussy
ou Fauré pour des chroniques musicales et va demander à sa femme de
lui écrire un livre de souvenirs d'enfance.

C'est ainsi qu'en 1900, Claudine à l'école paraît sous la
signature de Willy, celui-ci prétendant avoir reçu le manuscrit d'une
inconnue, créant ainsi la légende de la fameuse Claudine.

Devant le succès, Willy pousse sa femme à écrire 3 suites –
Claudine à Paris 1901, Claudine en ménage 1902, Claudine s'en va 1903
– assorties d'un volume intitulé Minne (1904) et des Égarements de
Minne (1905).

En 1906, Colette se sépare de Willy.

Ainsi, bien que l’auteur indiqué sur la jaquette de ce livre, soit
Willy et Colette, c’est bien sûr Colette, seule, qui l’a écrit.

I

Aujourd'hui, je recommence à tenir mon journal forcément
interrompu pendant ma maladie, ma grosse maladie, – car je crois
vraiment que j'ai été très malade !

Je ne me sens pas encore trop solide à présent, mais la période de
fièvre et de grand désespoir m'a l'air passée. Bien sûr, je ne conçois
pas que des gens vivent à Paris pour leur plaisir, sans qu'on les y
force, non, mais je commence à comprendre qu'on puisse s'intéresser à
ce qui se passe dans ces grandes boîtes à six étages.

Il va falloir, pour l'honneur de mes cahiers, que je raconte
pourquoi je me trouve à Paris, pourquoi j'ai quitté Montigny, l'École
si chère et si fantaisiste où mademoiselle Sergent, insoucieuse des
qu'en-dira-t-on, continue à chérir sa petite Aimée pendant que les
élèves font les quatre cents coups, pourquoi papa a quitté ses
limaces, tout ça, tout ça !… Je serai bien fatiguée quand j'aurai
fini ! Parce que, vous savez, je suis plus maigre que l'année dernière
et un peu plus longue ; malgré mes dix-sept ans échus depuis
avant-hier, c'est tout juste si j'en parais seize. Voyons que je me
regarde dans la glace. Oh ! Oui.

Menton pointu, tu es gentil, mais n'exagère pas, je t'en supplie,
ta pointe. Yeux noisette, vous persévérez à être noisette, et je ne
saurais vous en blâmer ; mais ne vous reculez pas sous mes sourcils
avec cet excès de modestie. Ma bouche, vous êtes toujours ma bouche,
mais si blême, que je ne résiste pas à frotter sur ces lèvres courtes
et pâlottes les pétales arrachés au géranium rouge de la fenêtre. (Ça
fait, d'ailleurs, un sale ton violacé que je mange tout de suite.) Ô
vous, mes pauvres oreilles ! Petites oreilles blanches et anémiques,
je vous cache sous les cheveux en boucles, et je vous regarde de temps
en temps à la dérobée, et je vous pince pour vous faire rougir. Mais
ce sont mes cheveux, surtout ! Je ne peux pas y toucher sans avoir
envie de pleurer… On me les a coupés, coupés sous l'oreille, mes
copeaux châtain roussi, mes beaux copeaux bien roulés ! Pardi, les dix
centimètres qui m'en restent font tout ce qu'ils peuvent, et bouclent,
et gonflent et se dépêcheront de grandir, mais je suis si triste tous
les matins, quand je fais involontairement le geste de relever ma
toison, avant de me savonner le cou.

Papa à la belle barbe, je t'en veux presque autant qu'à moi-même.
On n'a pas l'idée d'un père comme celui-là ! Écoutez plutôt.

Son grand traité sur la Malacologie du Fresnois presque terminé,
papa envoya une grosse partie de son manuscrit chez l'éditeur Masson,
à Paris, et fut dévoré dès ce jour d'une épouvantable fièvre
d'impatience. Comment ! Ses « placards » corrigés, expédiés boulevard
Saint-Germain le matin (huit heures de chemin de fer) n'étaient pas de
retour à Montigny le soir même ? Ah ! Le facteur Doussine en entendit
de raides. « Sale bonapartiste de facteur qui ne m'apporte pas
d'épreuves ! Il est cocu, il ne l'a pas volé ! » Et les typographes,
ah ! La la ! Les menaces de scalp à ces faiseurs de « coquilles »
scandaleuses, les anathèmes sur ce « gibier de Sodome » ronflaient
toute la journée. Fanchette, ma belle chatte, qui est une personne
bien, levait des sourcils indignés. Novembre était pluvieux, et les
limaces, délaissées, crevaient l'une après l'autre. Si bien qu'un
soir, papa, une main dans sa barbe tricolore, me déclara : « Mon
bouquin ne marche pas du tout ; les imprimeurs se fichent de moi ; le
plus raisonnable (sic) serait d'aller nous installer à Paris. » Cette
proposition me bouleversa. Tant de simplicité, unie à tant de démence,
m'exaltèrent, et je ne demandai que huit jours pour réfléchir.
« Dépêche-toi, ajouta papa, j'ai quelqu'un pour notre maison, Machin
veut la louer. » Ô la duplicité des pères les plus ingénus ! Celui-ci
avait déjà tout arrangé en sous-main, et je n'avais pas pressenti la
menace de ce départ !

Deux jours après, à l'École, où, sur le conseil de Mademoiselle,
je songeais vaguement à préparer mon brevet supérieur, la grande Anaïs
s'affirma plus teigne encore que d'habitude ; je n'y tins plus et je
lui dis en haussant les épaules : « Va, va, ma vieille, tu ne
m'élugeras1 plus longtemps, je vais habiter Paris dans un mois. » La
stupéfaction qu'elle n'eut pas le temps de déguiser me jeta dans une
extrême joie. Elle courut à Luce : « Luce ! Tu vas perdre ta grande
amie ! Ma chère, tu pleureras du sang quand Claudine partira pour
Paris. Vite, coupe-toi une mèche de cheveux, échangez vos derniers
serments, vous n'avez que juste le temps ! » Luce, médusée, écarta ses
doigts en feuille de palmier, ouvrit tout grands ses yeux verts et
paresseux, et, sans pudeur, fondit en larmes bruyantes. Elle
m'agaçait. « Pardié oui, je m'ne vais ! Et je ne vous regretterai
guère, toutes ! »

À la maison, décidée, je dis à papa le « oui » solennel. Il peigna
sa barbe avec satisfaction et prononça :

– Pradeyron est déjà en train de nous chercher un appartement.
Où ? Je n'en sais rien. Pourvu que j'aie de la place pour mes
bouquins, je me fous du quartier. Et toi ?

– Moi aussi, je m'en… Ça m'est égal.

Je n'en savais rien du tout, en réalité. Comment voulez-vous
qu'une Claudine, qui n'a jamais quitté la grande maison et le cher
jardin de Montigny, sache ce qu'il lui faut à Paris, et quel quartier
on doit choisir ? Fanchette non plus n'en sait rien. Mais je devins
agitée, et, comme dans toutes les grandes circonstances de ma vie, je
me mis à errer pendant que papa soudainement pratique, – non, je vais
trop loin, – soudainement actif, s'occupait, à grand fracas, des
emballages.

J'aimai mieux, pour cent raisons, fuir dans les bois et ne point
écouter les plaintes rageuses de Mélie.

Mélie est blonde, paresseuse et fanée. Elle a été fort jolie. Elle
fait la cuisine, m'apporte de l'eau et soustrait les fruits de notre
jardin, pour les donner à de vagues « connaissances ». Mais papa
assure qu'elle m'a nourrie, jadis, avec un lait « superbe » et qu'elle
continue à m'aimer bien. Elle chante beaucoup, elle garde en sa
mémoire un recueil varié de chansons grivoises, voire obscènes, dont
j'ai retenu un certain nombre. (Et on dit que je ne cultive pas les
arts d'agrément !) Il y en a une très jolie :

Il a bu cinq ou six coups
Sans vouloir reprendre haleine,
Trou la la…
Et comm' c'était de son goût
Il n'épargnait pas sa peine,
Trou la la… Etc., etc.

Mélie choye avec tendresse mes défauts et mes vertus. Elle
constate avec exaltation que je suis « gente », que j'ai « un beau
corps » et conclut : « C'est dommage que t’ayes pas un galant. » Ce
besoin ingénu et désintéressé de susciter et de satisfaire d'amoureux
desseins, Mélie l'étend sur toute la nature. Au printemps, quand
Fanchette miaule, roucoule et se traîne sur le dos dans les allées,
Mélie appelle complaisamment les matous, et les attire au moyen
d'assiettes remplies de viande crue. Puis elle contemple attendrie,
les idylles qui en résultent, et, debout dans le jardin, en tablier
sale, elle laisse « attacher » le… derrière de veau ou le lièvre en
salmis, songeuse, en soupesant dans ses paumes ses seins sans corset,
d'un geste fréquent qui a le don de m'agacer. Malgré moi, ça me
dégoûte vaguement de songer que je les ai tétés.

Tout de même, si je n'étais qu'une petite niaise et non une fille
bien sage, Mélie, obligeante, ferait tout le nécessaire pour que je
faute. Mais je ris seulement d'elle, quand elle me parle d'un
amoureux, – ah ! Non, par exemple, – et je la bourre, et je lui dis :

« Va donc porter ça à Anaïs, tu seras mieux reçue qu'ici. »

Mélie a juré, sur le sang de sa mère, qu'elle ne viendrait pas à
Paris. Je lui ai répondu : « Je m'en fiche. » Alors elle a commencé
ses préparatifs, en prophétisant mille effroyables catastrophes.

J'errai donc dans les chemins pattés2, dans les bois rouillés,
parfumés de champignons et de mousses mouillées, récoltant des
girolles jaunes, amies des sauces crémeuses et du veau à la casserole.
Et peu à peu, je compris que cette installation à Paris sentait la
folie de trop près. Peut-être qu'en suppliant papa, ou plutôt en
l'intimidant ? Mais que dirait Anaïs ? Et Luce qui pourrait croire que
je reste à cause d'elle ? Non. Zut ! Il sera bien temps d'aviser, si
je me trouve trop mal là-bas.

Un jour, à la lisière du bois des Vallées, comme je regardais
au-dessous de moi, et les bois, les bois qui sont ce que j'aime le
plus au monde, et les prés jaunes, et les champs labourés, leur terre
fraîche presque rose, et la tour sarrasine, au-dessus, qui baisse tous
les ans, je vis nettement, si clairement la bêtise, le malheur de
partir, que je faillis courir et dévaler jusqu'à la maison, pour
supplier, pour ordonner qu'on déclouât les caisses de livres et qu'on
désentortillât les pieds des fauteuils.

Pourquoi ne l'ai-je pas fait ? Pourquoi suis-je restée là, toute
vide, avec mes mains froides sous ma capeline rouge ? Les châtaignes
tombaient sur moi dans leur coque et me piquaient un peu la tête,
comme des pelotons de laine où l'on a oublié des aiguilles à repriser…

J'abrège. Adieux à l'École ; froids adieux à la Directrice
(étonnante, Mademoiselle ! Sa petite Aimée dans ses jupes, elle me dit
« au revoir » comme si je devais rentrer le soir même) ; adieux
narquois d'Anaïs : « Je ne te souhaite pas bonne chance, ma chère, la
chance te suit partout, tu ne daigneras sans doute m'écrire que pour
m'annoncer ton mariage » ; adieux angoissés et sanglotants de Luce,
qui m'a confectionné une petite bourse en filet de soie jaune et noir,
d'un mauvais goût parfait, et qui me donne encore une mèche de ses
cheveux dans un étui à aiguilles en bois de Spa. Elle a fait
« empicasser » ces souvenirs pour que je ne les perde jamais.

(Pour ceux qui ignorent le sortilège d'empicassement, voici : Vous
posez à terre l'objet « O » à empicasser, vous l'enfermez entre deux
parenthèses dont les bouts rejoints (XO) se croisent et où vous
inscrivez, à gauche de l'objet, un X. Après ça, vous pouvez être
tranquille, l'empicassement est infaillible. On ne peut aussi cracher
sur l'objet, mais ce n'est pas absolument indispensable.)

La pauvre Luce m'a dit : « Va, tu ne crois pas que je serai
malheureuse. Mais tu verras, tu verras ce que je suis capable de
faire. J'en ai assez, tu sais, de ma sœur et de sa Mademoiselle. Il
n'y avait que toi ici, je n'avais du goût qu'à cause de toi. Tu
verras ! » J'ai embrassé beaucoup la désolée, sur ses joues
élastiques, sur ses cils mouillés, sur sa nuque blanche et brune, j'ai
embrassé ses fossettes et son irrégulier petit nez trop court. Elle
n'avait jamais eu de moi autant de caresses et le désespoir de la
pauvre gobette a redoublé. J'aurais pu, pendant un an, la rendre
peut-être très heureuse. (Il ne t'en aurait pas coûté tant que ça,
Claudine, je te connais !) Mais je ne me repens guère de ne pas
l'avoir fait.

L'horreur physique de voir déplacer les meubles et emballer mes
petites habitudes me rendit frileuse et mauvaise comme un chat sous la
pluie. D'assister au départ de mon petit bureau d'acajou taché
d'encre, de mon étroit lit-bateau en noyer et du vieux buffet normand
qui me sert d'armoire à linge, je faillis avoir une crise de nerfs.
Papa, plus faraud que jamais, déambulait au milieu du désastre, et
chantait : « Les Anglais pleins d'arrogance, Sont venus assiéger
Lorient. Et les Bas-Bretons… » (on ne peut pas citer le reste,
malheureusement). Je ne l'ai jamais détesté comme ce jour-là.

Au dernier moment, je crus perdre Fanchette, qui, autant que moi
horrifiée, avait piqué une fuite éperdue dans le jardin, et s'était
réfugiée dans la soupente à charbon. J'eus mille peines à la capturer
pour l'enfermer dans un panier de voyage, crachante et noire, jurant
comme un diable. Elle n'admet, en fait de paniers, que celui à viande.

II

Le voyage, l'arrivée, le commencement de l'installation se perdent
dans une brume de détresse. L'appartement sombre, entre deux cours, de
cette rue Jacob triste et pauvre, me laissa dans une torpeur navrée.
Sans bouger, je vis arriver, une à une, les caisses de livres, puis
les meubles dépaysés ; je vis papa, excité et remuant, clouer des
rayons, pousser son bureau de coin en coin, se gaudir à voix haute de
la situation de l'appartement : « À deux pas de la Sorbonne, tout près
de la Société de géographie, et la bibliothèque Sainte-Geneviève à la
portée de la main ! », j'entendis Mélie geindre sur la petitesse de sa
cuisine – qui est pourtant, de l'autre côté du palier, une des plus
belles pièces de l'appartement – et je souffris qu'elle nous servît,
sous l'excuse de l'emménagement incomplet et difficile, des
mangeailles… incomplètes et difficiles à ingérer. Une seule idée me
rongeait : « Comment, c'est moi qui suis ici, c'est moi qui ai laissé
s'accomplir cette folie ? » Je refusai de sortir, je refusai
obstinément de m'occuper de quoi que ce fût d'utile, j'errai d'une
chambre à l'autre, la gorge rétrécie et l'appétit absent. Je pris, au
bout de dix jours, une si étrange mine, que papa lui-même s'en aperçut
et s'affola tout de suite, car il fait toutes choses à fond et sans
mesure. Il m'assit sur ses genoux, contre sa grande barbe tricolore,
me berça dans ses mains noueuses qui sentaient le sapin à force
d'installer des rayons… Je ne dis rien, je serrai les dents, car je
lui gardais une farouche rancune… Et puis, mes nerfs tendus cédèrent
dans une belle crise, et Mélie me coucha, toute brûlante.

Après ça, il se passa beaucoup de temps. Quelque chose comme une
fièvre cérébrale avec des allures de typhoïde. Je ne crois pas avoir
beaucoup déliré, mais j'étais tombée dans une nuit lamentable et je ne
sentais plus que ma tête, qui me faisait si mal ! Je me souviens
d'avoir, pendant des heures, couchée sur le côté gauche, suivi du bout
de mon doigt, contre le mur, les contours d'un des fruits fantastiques
imprimés sur mes rideaux ; une espèce de pomme avec des yeux. Il
suffit encore à présent que je la regarde pour voguer tout de suite
dans un monde de cauchemars et de songes tourbillonnants où il y a de
tout : Mademoiselle, et Aimée, et Luce, un mur qui va tomber sur moi,
la méchante Anaïs, et Fanchette qui devient grosse comme un âne et
s'assied sur ma poitrine. Je me souviens aussi que papa se penchait
sur moi, sa barbe et sa figure me semblaient énormes, et je le
poussais avec mes deux bras faibles, et je retirais mes mains tout de
suite parce que le drap de son pardessus me semblait si rude et si
pénible à toucher ! Je me souviens enfin d'un médecin doux, un petit
blond avec une voix de femme et des mains froides qui me faisaient
frémir partout.

Pendant deux mois on n'a pas pu me peigner, et, comme le feutrage
de mes boucles me faisait souffrir quand je roulais ma tête sur
l'oreiller, Mélie m'a coupé les cheveux, avec ses ciseaux, tout contre
la tête, comme elle a pu, en escaliers ! Mon Dieu, quelle chance que
la grande Anaïs ne me voie pas ainsi garçonnisée, elle qui jalousait
tant mes boucles châtaines et me les tirait sournoisement pendant la
récréation !

J'ai repris goût à la vie, petit à petit. Je me suis aperçue un
matin, quand on a pu m'asseoir sur mon lit, que le soleil levant
entrait dans ma chambre, que le papier pékiné blanc et rouge égayait
les murs, et j'ai commencé à songer aux pommes de terre frites.

– Mélie, j'ai faim. Mélie, qu'est-ce que ça sent dans ta cuisine ?
Mélie, ma petite glace. Mélie, de l'eau de Cologne pour me laver les
oreilles. Mélie, qu'est-ce qu'on voit par la fenêtre ? Je veux me
lever.

– Oh ! Ma petite compagnie, que tu redeviens agouante ! C'est que
tu vas mieux. Mais tu ne te tiendrais seulement pas debout à quatre
pattes, et le médecin l'a défendu.

– C'est comme ça ? Attends, marche, bouge pas ! Tu vas voir.

Hop ! Malgré les objurgations désolées, et les « Ma France adorée,
tu vas te flanquer par terre ; ma petite servante, je le dirai au
médecin ! » d'un gros effort je tire mes jambes de mon lit… Misère !
Qu'est-ce qu'on a fait de mes mollets ? Et mes genoux, comme ils
paraissent gros ! Sombre, je rentre dans mon lit, n'en pouvant plus
déjà.

Je consens à rester assez sage, bien que je trouve aux « œufs
frais » de Paris un singulier goût de papier imprimé. Il fait bon dans
ma chambre ; on y brûle du bois, je prends plaisir à en regarder le
papier pékiné rouge et blanc (je l'ai déjà dit), mon buffet normand à
deux portes, avec mon petit trousseau dedans ; la tablette est usée et
écornée, je l'ai un peu tailladée et tachée d'encre. Il voisine avec
mon lit, sur la plus longue paroi de ma chambre rectangulaire, mon lit
bateau, en noyer, à rideaux de perse (on est vieux jeu) à fond blanc,
fleurs et fruits rouges et jaunes. En face de mon lit, mon petit
bureau d'acajou démodé. Pas de tapis ; en guise de descente de lit,
une grande peau de caniche blanc. Un fauteuil crapaud, en tapisserie
un peu usée aux bras. Une chaise basse en vieux bois, paillée rouge et
jaune ; une autre, tout aussi basse, en ripolin blanc. Et une petite
table en rotin, carrée qui fut vernie en ton naturel. Voilà une
salade ! Mais cet ensemble m'a toujours paru exquis. Une des parois
étroites est occupée par deux portes d'alcôve, qui ferment dans le
jour mon cabinet de toilette obscur. Ma table de toilette est une
console Louis XV à dessus de marbre rose. (C'est du gaspillage, c'est
de l'imbécillité ; elle serait infiniment mieux à sa place dans le
salon, je le sais, mais on n'est pas pour rien la fille à papa.)
Complétons l'énumération : une grande cuvette banale, un fougueux
coursier, et pas de tub, non ; à la place du tub, qui gèle les pieds,
ridicule avec ses bruits de tonnerre de théâtre, un baquet en bois, un
cuveau, là ! Un bon cuveau de Montigny, en hêtre cerclé, où je
m'accroupis en tailleur, dans l'eau chaude, et qui râpe agréablement
le derrière.

Je mange donc docilement des œufs, et, comme on me défend
absolument de lire, je ne lis que peu (la tête me tourne tout de
suite). Je ne parviens pas à m'expliquer comment la joie de mes
réveils s'assombrit graduellement, dans le jour tombant, jusqu'à la
mélancolie et au recroquevillement farouche, malgré les agaceries de
Fanchette.

Fanchette, heureuse fille, a pris gaiement l'internat. Elle a,
sans protestation, accepté, pour y déposer ses petites horreurs, un
plat de sciure dissimulé dans ma ruelle, et je m'amuse, penchée, à
suivre sur sa physionomie de chatte les phases d'une opération
importante.

Fanchette se lave les pattes de derrière, soigneuse, entre les
doigts. Figure sage et qui ne dit rien. Arrêt brusque dans le
washing : figure sérieuse et vague souci. Changement soudain de pose ;
elle s'assied sur son séant. Yeux froids et quasi sévères. Elle se
lève, fait trois pas et se rassied. Puis, décision irrévocable, on
saute du lit, on court à son plat, on gratte… Et rien du tout. L'air
indifférent reparaît. Mais pas longtemps. Les sourcils angoissés se
rapprochent ; elle regratte fiévreusement la sciure, piétine, cherche
la bonne place et pendant trois minutes, l'œil fixe et sorti, semble
songer âprement. Car elle est volontiers un peu constipée. Enfin,
lentement, on se relève et, avec des précautions minutieuses, on
recouvre le cadavre, de l'air pénétré qui convient à cette funèbre
opération. Petit grattement superfétatoire autour du plat, et sans
transition, cabriole déhanchée et diabolique, prélude à une danse de
chèvre, le pas de la délivrance. Alors, je ris et je crie : « Mélie,
viens changer, vite, le plat de la chatte ! »

J'ai commencé à m'intéresser aux bruits de la cour. Une grande
cour maussade ; au bout le revers d'une maison noire. Dans la cour,
des petits bâtiments sans nom à toits de tuiles, des tuiles…, comme à
la campagne. Une porte basse, obscure, ouvre, me dit-on, sur la rue
Visconti. Cette cour, je ne l'ai vu traverser que par des ouvriers en
blouse et des femmes en cheveux, tristes, avec cet affaissement du
buste sur les hanches, à chaque pas, spécial aux créatures éreintées.
Un enfant y joue, silencieux, toujours tout seul, appartenant, je
pense, à la concierge de ce sinistre immeuble. En bas, chez nous – si
j'ose appeler « chez nous » cette maison carrée pleine de gens que je
ne connais pas et qui me sont antipathiques – une sale bonne à coiffe
bretonne corrige tous les matins un pauvre toutou qui sans doute se
conduit malproprement pendant la nuit, dans la cuisine, et qui crie et
qui pleure ; cette fille-là, attendez seulement que je sois guérie,
elle ne périra que de ma main ! Enfin, tous les jeudis, un orgue de
Barbarie moud d'infâmes romances de dix à onze, et tous les vendredis,
un pauvre (on dit ici un pauvre et non un « malheureux » comme à
Montigny), un grand pauvre classique, à barbe blanche, vient déclamer
pathétiquement : « Messieux et Mesdames – n'oubliez pas – un povr'
malheureux ! – À peine s'il voit clair ! – Il se recomman'de – à votre
bonn'té ! – S'il vous plaît, Messieux et Mesdames ! (un, deux, trois…)
… S s s s'il vous plaît ! » Le tout sur une petite mélopée mineure qui
se termine en majeur. Ce vénérable-là, je lui fais jeter quatre sous
par Mélie qui grogne et dit que je gâte le métier.

Papa, tiré d'inquiétude et rayonnant de me savoir en vraie
convalescence, en profite pour ne plus paraître à la maison que vers
l'heure des repas. Ô les Bibliothèques, les Archives, les Nationale et
les Cardinale qu'il arpente, poussiéreux, barbu et bourbonien !

Pauvre papa, n'a-t-il pas failli remettre tout en question un
matin de février, en m'apportant un bouquet de violettes ! L'odeur des
fleurs vivantes, leur toucher frais, ont tiré d'un coup brusque le
rideau d'oubli que ma fièvre avait tendu devant le Montigny quitté…
J'ai revu les bois transparents et sans feuilles, les routes bordées
de prunelles bleues flétries et de gratte-culs gelés, et le village en
gradins, et la tour au lierre sombre qui seule demeure verte, et
l'École blanche sous un soleil doux et sans reflet ; j'ai respiré
l'odeur musquée et pourrie des feuilles mortes, et aussi l'atmosphère
viciée d'encre, de papier et de sabots mouillés dans la classe. Et
papa qui empoignait frénétiquement son nez Louis XIV, et Mélie qui
tripotait ses nénés avec angoisse ont cru que j'allais recommencer à
être bien malade. Le médecin doux, à voix féminine, a grimpé les trois
étages en hâte et affirmé que ce n'était rien du tout.

(Je déteste cet homme blond à lunettes légères. Il me soigne bien,
pourtant ; mais, à sa vue, je rentre mes mains sous le drap, je me
plie en chien de fusil, je ferme mes doigts de pieds, comme fait
Fanchette quand je veux lui regarder les ongles de près ; sentiment
parfaitement injuste, mais que je ne ferai, certes, rien pour
détruire. Je n'aime pas qu'un homme que je ne connais pas me touche et
me tripote, et me mette la tête sur la poitrine pour écouter si je
respire comme il faut. Et puis, bon sang, il pourrait bien se chauffer
les mains !)

Ce n'était rien du tout, en effet, bientôt j'ai pu me lever. Et de
ce jour-là mes préoccupations prennent un autre tour :

– Mélie, qui donc va me faire mes robes, à présent ?

– J'en sais rien de rien, ma guéline. Pourquoi que tu demandes pas
une adresse à Maame Cœur ?

Mais, elle a raison, Mélie !

Ça, par exemple, c'est roide de ne pas y avoir plus tôt songé, car
« Maame » Cœur, mon Dieu, ce n'est pas une parente éloignée, c'est la
sœur de papa ; mais cet admirable père s'est toujours libéré, avec une
aisance parfaite, de toute espèce de liens et de devoirs familiaux. Je
crois bien que je l'ai vue une fois en tout, ma tante Cœur. J'avais
neuf ans et papa m'apportait à Paris, avec lui. Elle ressemblait à
l'impératrice Eugénie ; je pense que c'est pour embêter son frère qui
ressemble, lui, au Roi-Soleil. Famille souveraine ! Elle est veuve,
cette aimable femme, et je ne lui connais pas d'enfants.

Chaque jour, je déambule un peu plus par l'appartement, perdue,
toute maigre, dans ma robe de chambre flottante, froncée aux épaules,
en velours de coton aubergine passé. Dans le salon sombre, papa a fait
porter les meubles de son fumoir et ceux du salon de Montigny.

Le voisinage me paraît blessant des petits fauteuils Louis XVI bas
et larges, un peu éventrés, avec les deux tables arabes, le fauteuil
mauresque en bois incrusté et le sommier couvert d'un tapis oriental.
Claudine, il faudra arranger ça…

Je touche des bibelots, je tire un tabouret marocain, je replace
sur la cheminée la petite vache sacrée (bibelot japonais très ancien
et recollé deux fois grâce à Mélie), et puis je tombe tout de suite
assise sur le sommier-divan, contre la glace où mes yeux trop grands
et mes joues rentrées, et surtout, surtout, mes pauvres cheveux en
marches inégales, me jettent dans le regret noir. Hein, ma vieille,
s'il te fallait à présent monter sur le gros noyer du jardin de
Montigny ! Où est ta belle prestesse, où sont tes jambes agiles et tes
mains de singe qui faisaient flac si net sur les branches, quand tu
montais là-haut en dix secondes ? Tu as l'air d'une petite fille de
quatorze ans qu'on aurait martyrisée.

Un soir à table, tout en grignotant – sans en avoir l'air – des
croûtes de pain encore interdites, j'interroge l'auteur de la
Malacologie du Fresnois :

– Pourquoi n'avons-nous pas encore vu ma tante, est-ce que tu ne
lui as pas écrit ? Tu n'es pas allé la voir ?

Papa, avec la condescendance qu'on a pour les fous, me demande,
doucement, l'œil clair et la voix suave :

– Quelle tante, mon mignon ?

Habituée à ces candides absences, je lui fais comprendre qu'il
s'agit de sa sœur.

– Tu penses à tout ! S'écria-t-il alors plein d'admiration. Mille
troupeaux de cochons ! Cette brave fille, elle va être contente de
savoir que nous sommes à Paris ! Elle va bougrement me cramponner,
ajouta-t-il en s'assombrissant.

Progressivement j'étends mes promenades jusqu'au trou à livres,
papa a fait rayonner les trois parois de la chambre qui reçoit le jour
par une grande fenêtre (la seule pièce un peu claire de l'appartement,
c'est la cuisine, – bien que Mélie prétende, pittoresque, qu’« on n'y
voit ni de la tête ni du… contraire ») et il a planté au milieu son
secrétaire, thuya et cuivre, muni de roulettes, qui se balade dans
tous les coins, suivi péniblement d'un vieux fauteuil Voltaire en cuir
rouge, blanchi aux coins et fendu aux deux bras. La petite échelle
volante, pour atteindre les dictionnaires haut perchés, une table sur
tréteaux, c'est tout.

Plus solide de jour en jour, je viens me réchauffer aux titres
connus des bouquins, et rouvrir de temps en temps le Balzac déshonoré
par Bertall, ou le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Que
viens-je faire dans ce dictionnaire ? M'ennuyer, et… apprendre
quelques vilaines choses, presque toujours choquantes (les vilaines
choses ne sont pas toujours choquantes ; au contraire). Mais, depuis
que je sais lire, je suis « souris chez papa » et, si je ne
m'effarouche guère, je ne me passionne pas trop non plus.

J'explore la « turne » de papa. Ce papa ! Il a dans sa chambre,
tendue de papier à bouquets champêtres, un papier pour jeunes filles,
un lit bateau également, le matelas incliné en pente vertigineuse.
Papa ne veut dormir qu'assis. Je vous fais grâce des meubles Empire,
des grands fauteuils d'osier coussinés de brochures et de revues
scientifiques, des planches en couleur pendues un peu partout, semées
de limaces, de mille-pattes, de saletés d'« arnies » de petites
bêtes ! Sur la cheminée, des rangées de fossiles, qui furent
mollusques, il y a un bon bout de temps. Et par terre, à côté du lit,
deux ammonites grandes comme des roues de voiture. Vive la
Malacologie ! Notre maison est le sanctuaire d'une belle science, et
pas galvaudée, j'ose le dire.

Pas intéressante, la salle à manger. N'étaient le buffet
bourguignon et les grosses chaises, aussi bourguignonnes, je la
trouverais bien banale. Le dressoir trop rustique n'a plus pour fond
les boiseries brunes de Montigny. Mélie a planté là, faute de place,
la grande armoire à linge, belle avec ses panneaux Louis XV à
attributs de musique, mais, ainsi que tout le reste, triste et
dépaysée. Elle pense à Montigny, comme moi.

Quand le médecin antipathique me dit, avec un air de triomphe
modeste, que je peux sortir, je crie : « Jamais de la vie » pleine
d'une si belle indignation, qu'il en demeure, c'est le mot, stupide.

– Pourquoi ?

– Parce que j'ai les cheveux coupés ! Je ne sortirai que quand
j'aurai les cheveux longs !

– Eh bien, mon enfant, vous redeviendrez malade. Vous avez besoin,
absolument besoin d'oxygène.

– Vous « m'aralez », vous ! J'ai absolument besoin de cheveux.

Il s'en va, toujours doux. Que ne se fâche-t-il ? Je lui dirais
des choses pénibles pour me soulager…

Ulcérée, je m'étudie dans les glaces. Je constate que ce n'est pas
le court de mes cheveux qui aggrave mon air de chat triste, mais
surtout leur inégalité. À nous les ciseaux du bureau ! Ils sont trop
grands, et émoussés. Les ciseaux de ma boîte à ouvrage ? Ils sont trop
courts. Il y a bien les ciseaux de Mélie… Mais elle s'en sert pour
couper les tripes de poulet et pour fendre les gésiers, ils me
dégoûtent.

– Mélie, tu m'achèteras demain matin des ciseaux de couturière.

C'est une besogne longue et difficile. Un coiffeur ferait mieux et
plus vite ; mais ma misanthropie à l'égard de tout ce qui tient à
Paris frémit, trop vive encore. Ô les pauvres, coupés tous à la
hauteur de l'oreille ! Ceux du front, drôlement roulés, ne font pas
encore trop mauvaise contenance, mais j'ai un gros chagrin rageur à
mirer dans deux glaces cette nuque blanche et amincie sous les petits
cheveux raides et qui ne se décident que lentement à spiraler, comme
les cosses des graines de balsamines qui, après avoir lâché leur
semence, se roulent petit à petit en colimaçon, et sèchent là.

Avant que je consente à mettre un pied dehors, le genre humain
fait irruption chez moi, représenté par la concierge. Exaspérée
d'entendre la servante bretonne battre injustement son malheureux
toutou en bas, chaque matin, je l'ai guettée et lui ai versé la moitié
de mon broc sur sa coiffe.

Cinq minutes après, entre la portière, ancienne belle femme, sale
et phraseuse. Papa absent, elle regarde avec une certaine surprise
cette petite fille pâle et rogue. « Mademoiselle, la Bretonne a dit
qu'on avait versé un siau… – C'est moi. Après ? – Elle dit comme ça
qu'une supposition qu'elle porte plainte… – Elle me porte surtout sur
les nerfs. Et puis, si elle recommence à battre le chien, c'est autre
chose que de l'eau qu'elle recevra. Est-ce que je raconte à ses
patrons qu'elle crache dans les tasses du déjeuner et qu'elle se
mouche dans les serviettes ? Si elle préfère ça, qu'elle le dise ! »
Et la Bretonne a enfin laissé ce pauvre chien tranquille. D'ailleurs,
vous savez, je ne l'ai jamais vue cracher dans les tasses, ni se
moucher dans les serviettes. Mais elle a bien une tête à le faire. Et
puis, comme on dit chez nous, elle me rebute. Est-ce que ce n'est pas
ça qu'on appelle un « généreux mensonge » ?

Ma première sortie a eu lieu en mars. Un soleil pointu et un vent
acide ; papa et moi dans un fiacre à pneumatiques. Avec ma cape rouge
de Montigny et mon polo d'astrakan, j'ai l'air d'un pauvre petit
garçon en jupe. (Et toutes mes chaussures devenues si larges !)
Promenade à pas lents au Luxembourg, où mon noble père m'entretient
des mérites comparés de la Nationale et de la bibliothèque
Sainte-Geneviève. Le vent m'étourdit, et le soleil. Je trouve vraiment
belles les grandes allées plates, mais l'abondance des enfants et
l'absence des mauvaises herbes me choquent, l'une autant que l'autre.

– En relisant les épreuves de mon grand Traité, me dit papa, j'ai
vu qu'il y avait encore beaucoup à creuser. Je m'étonne moi-même de la
superficialité de certaines parties. Tu ne trouves pas étrange qu'avec
la précision de mon esprit, j'aie pu seulement effleurer certains
points importants.

Petite fille ! Il ne consentira donc pas à s'apercevoir que je
file bon train, laissant derrière moi mes dix-sept ans ? Quant aux
espèces minuscules, ah ! La la, ce que je m'en fiche ! Et des
majuscules itou !

Que d'enfants, que d'enfants ! Est-ce que j'aurai un jour tant
d'enfants que ça ? Et quel est le monsieur qui m'inspirera l'envie
d'en commettre avec lui ? Pouah, pouah ! C'est curieux comme, depuis
ma maladie, j'ai l'imagination et les nerfs chastes. Que penserait-on
d'un Grand Traité – moi aussi – de l'influence moralisatrice des
fièvres cérébrales chez la jeune fille ? Ma pauvre petite Luce… Comme
les arbres sont avancés ici ! Les lilas dardent des feuilles tendres.
Là-bas, là-bas… On ne doit voir encore que des bourgeons bruns et
vernis, tout au plus des anémones des bois, et encore !

En rentrant de ma promenade, je constate que la rue Jacob conserve
opiniâtrement son aspect graillonneux. Indifférente aux louanges de ma
fidèle Mélie, prétendant que la promenade a rosi les joues de sa
« petite servante » (elle ment effrontément, ma fidèle Mélie) et
attristée par ce printemps de Paris qui me fait trop songer à l'autre,
au vrai, je m'étends sur mon lit, fatiguée, et je me relève pour
écrire à Luce. Ma lettre fermée, je songe trop tard que la pauvre
gobette n'y comprendra rien du tout. Ça lui est bien égal à elle que
Machin, le nouveau locataire de notre maison de Montigny, ait coupé
les branches du gros noyer parce qu'elles traînaient par terre, et que
le bois de Fredonnes soit déjà embué (on le voit de l'École) du
brouillard vert des jeunes pousses ! Luce ne saura pas me dire non
plus si les blés s'annoncent bien, ou si les violettes, au versant
ouest du chemin creux qui mène aux Vrimes, sont en retard ou en avance
sur leurs feuilles. Elle ne verra que le ton peu tendre de ma lettre,
ne comprendra pas que je lui donne si peu de détails sur ma vie de
Paris, et que les nouvelles de ma santé se bornent à ceci : « J'ai été
malade deux mois, mais je vais mieux. » C'est à Claire, à ma petite
sœur de communion qu'il fallait écrire ! Elle garde ses moutons,
aujourd'hui, au champ de Vrimes ou près du bois des Matignons, une
grande cape sur les épaules, et sa petite tête ronde aux yeux doux
protégée par un fichu coquettement épinglé en mantille. Ses moutons
errent, difficilement contenus par Lisette, la chienne sage, et Claire
s'absorbe dans un roman à couverture jaune, un de ceux que je lui ai
laissés en partant.

J'écris donc à Claire une affectueuse et banale bonne lettre.
Narration française : Lettre d'une jeune fille à son amie pour lui
annoncer son arrivée à Paris. Ô Mademoiselle ! Rousse et vindicative
Mademoiselle, j'entends, un peu enfiévrée encore, j'entends votre voix
coupante, habile à réprimer tout désordre. Que faites-vous de votre
petite Aimée, à cette heure ? Je l'imagine, je l'imagine assez bien :
Et ça me fait monter ma « température », de l'imaginer…

III

Papa, que j'ai orienté sur ma tante Cœur, exprime les jours
suivants des velléités de m'emmener chez elle en visite. Je jette de
grands cris pour l'effrayer :

– Aller chez ma tante ? Ben, voilà une idée ! Avec les cheveux que
j'ai, et la figure que j'ai, et pas de robes neuves ! Papa, il y a de
quoi compromettre mon avenir et faire rater un mariage !

(Il n'en fallait pas tant. Le faciès du grand siècle se
rassérène.)

– Trente-six troupeaux de cochons ! Ça me fait bougrement plaisir
que tu aies les cheveux coupés ! Non, enfin, je veux dire… C'est que
je retape en ce moment un chapitre difficile. Il me faut encore une
bonne semaine.

(Ça va bien.)

– Houche, Mélie, grande « louache » paresseuse, dégrouille-toi,
« rabâte », fais du « raffut » ! Il me faut une couturière.

On en découvre une, qui vient « prendre mes ordres ». Elle habite
la maison, c'est une femme d'âge, qui s'appelle Poullanx, qui a des
scrupules, qui est timorée, qui n'aime pas les jupes collantes et qui
affiche une honnêteté démodée. Quand elle a terminé une robe de drap
bleu toute simple, un corsage à petits plis pincés, un col cerclé de
piqûres qui enferme jusqu'aux oreilles mon cou (on le montrera plus
tard, quand j'aurai renforci), elle me rapporte les fausses coupes,
les biais, les petits coupassons de trois centimètres. Terrible femme,
avec sa façon janséniste de réprouver les « robes immodestes » qu'on
se plaît en ce moment à porter !

Rien de tel qu'une robe neuve pour donner envie de sortir ! Mais
j'ai beau brosser mes cheveux, ils n'allongent pas vite. L'activité de
l'ancienne Claudine reparaît tout doucement. L'abondance des bananes
contribue d'ailleurs à me rendre la vie supportable. En les achetant
mûres et les laissant pourrir un petit peu, les bananes, c'est le bon
Dieu en culotte de velours liberty ! Fanchette trouve que ça sent
mauvais.

Je reçois entre temps (il y a quinze jours), une réponse de Luce,
une lettre au crayon qui me méduse, je l'avoue.

« Ma Claudine chérie, c'est bien tard que tu penses à moi ! Tu
aurais bien fait d'y penser plus tôt, pour me donner un peu la force
de supporter mes tourments. J'ai raté mon examen d'entrée à Normale,
ma sœur me le fait payer depuis ce jour-là. Pour un oui, pour un non,
c'est des gifles à me faire démancher la tête, et elle me refuse des
chaussures. Je ne peux pas demander à ma mère de retourner chez nous,
elle me battrait trop. Ce n'est pas Mademoiselle qui me soutiendra,
elle est toujours aussi affolée après ma sœur qui la fait tourner en
chieuvre. Je t'écris en cinq ou six fois, je ne veux pas qu'elle
prenne ma lettre. Quand tu étais ici, elles avaient un peu peur de
toi. À présent c'est fini, tout est parti avec toi, et c'est adieu que
je dirais à ce monde, si je n'avais pas si peur pour me tuer. Je ne
sais pas ce que je vais faire, mais ça ne peut pas durer ainsi. Je me
sauverai, j'irai je ne sais où. Ne te moque pas de moi, ma Claudine.
Hélas, si je t'avais ici rien que pour me battre, ça serait encore
bien bon. Les deux Aubert et Anaïs sont à Normale, Marie Belhomme est
demoiselle dans un magasin, il y a quatre nouvelles pensionnaires qui
sont des amies, et quant aux violettes je ne sais pas si elles sont en
avance, il y a longtemps que je ne me suis promenée. Adieu, ma
Claudine, si tu trouves un moyen de me rendre moins malheureuse ou de
venir me voir, fais-le, c'est une charité. J'embrasse tes beaux
cheveux, et tes chers yeux qui ne m'aimaient guère, et toute ta
figure, et ton cou blanc ; ne ris pas de moi, ce n'est pas de la
misère pour rire qui fait pleurer ta

LUCE. »

Qu'est-ce qu'elles lui font, ces deux mauvaises ? Ma pauvre petite
Luce sans consistance, trop méchante pour être bonne, trop lâche pour
être méchante, je ne pouvais pourtant pas t'apporter avec moi !
(d'ailleurs je n'en avais pas envie). Mais tu n'as plus de pastilles
de menthe, plus de chocolat, et plus de Claudine. L'école neuve,
l'inauguration par le ministre, le Docteur Dutertre… Comme je suis
loin de tout ça ! Docteur Dutertre, vous êtes jusqu'ici le seul homme
qui ait osé m'embrasser, et sur le coin de la bouche encore. Vous
m'avez donné chaud et vous m'avez fait peur ; est-ce là tout ce que je
dois espérer, en plus grand, de l'homme qui m'emmènera
définitivement ? Comme notions pratiques de l'amour, c'est un peu
bref. Heureusement, chez moi, la théorie est beaucoup plus complète,
avec des plaques d'obscurité. Car la bibliothèque même de papa ne
saurait tout m'apprendre.

Voilà le résumé de mes premiers mois de Paris, à peu près. Mon
« cahier au net », comme nous disions à l'École, est au courant, il ne
me sera pas difficile de l'y maintenir. Je n'ai pas grand-chose à
faire ici : coudre des petites chemises gentilles pour mon trousseau
toujours à court, et des petits pantalons (fermés) ; brosser mes
cheveux, – c'est si vite fait maintenant – peigner Fanchette blanche,
qui n'a presque plus de puces depuis qu'elle se parisianise, et
l'installer avec son coussin plat sur le rebord extérieur de la
fenêtre pour qu'elle prenne l'air. Elle a aperçu hier le gros chat…
Comment dirais-je ?… Ébréché de la concierge, et lui a mâchouillé, du
haut de son troisième, des injures sans nom, de sa voix campagnarde et
un peu enrouée d'ex-couche-dehors. Mélie la soigne et lui apporte
contre la constipation, des pots d'herbe-à-chat, que la pauvre belle
dévore. Est-ce qu'elle songe au jardin, et au gros noyer où nous
excursionnâmes si souvent de compagnie ? Je crois que oui. Mais elle
m'aime tant, elle vivrait avec moi dans le dernier des rabicoins !

J'ai goûté, escortée de Mélie, le charme des grands magasins. On
me regarde dans la rue, parce que je suis pâlotte et mince, avec des
cheveux courts et gonflés, et parce que Mélie porte la coiffe
fresnoise. Vais-je enfin savourer la convoitise des « vieux
messieurs » suiveurs, tant célébrés ? Nous verrons ça plus tard ; à
présent, j'ai affaire.

J'ai surtout fait une étude des odeurs diverses, au Louvre et au
Bon Marché. À la toile, c'est enivrant. Ô Anaïs ! Toi qui mangeais les
échantillons de draps et de mouchoirs, ta demeure est ici. Cette odeur
sucrée des cotonnades bleues neuves, est-ce qu'elle me passionne, ou
bien si elle me donne envie de vomir ? Je crois que c'est les deux.
Honte sur la flanelle et les couvertures de laine ! Ça et les œufs
pourris, c'est quasiment. Le parfum des chaussures neuves a bien son
prix, et aussi celui des porte-monnaie. Mais ils n'égalent pas la
divine exhalaison du papier bleu gras à tracer les broderies, qui
console de la poisserie écœurante des parfums et des savons…

Claire aussi m'a répondu. Elle est, encore une fois, extrêmement
heureuse. Le véritable amour, elle le tient, ce coup-ci. Et elle
m'annonce qu'elle va se marier. À dix-sept ans, vrai, elle
« applette » ! Une basse petite vexation me fait hausser les épaules.
(Fi, Claudine, ma chère, que tu es vulgaire !) « Il est si beau,
m'écrit Claire, que je ne me lasse pas de le regarder. Ses yeux sont
deux étoiles, et sa barbe est si douce. Et il est si fort, si tu
savais, je ne pèse pas plus qu'une plume dans ses bras ! Je ne sais
pas encore quand nous nous marierons, maman me trouve bien gobette.
Mais je la supplie de me le permettre le plus tôt possible. Quel ne
sera pas mon bonheur d'être sa femme ! » Elle joint à ces délires une
petite photographie de l'Aimé : c'est un large garçon qui paraît
trente-cinq ans, avec une figure honnête et paisible, des petits yeux
bons et une barbe touffue.

Dans son extase, elle a totalement oublié de me dire si les
violettes, au versant ouest du chemin creux qui mène aux Vrimes…

IV

Y a pas, y a pas, il faut rendre visite à ma tante Cœur, sinon,
elle se fâchera avec nous quand elle nous saura depuis si longtemps à
Paris, et je déteste les brouilles de famille. Papa ayant émis l'idée
ingénieuse de la prévenir d'avance de notre visite, je l'en ai
chaudement dissuadé :

– Tu comprends, il faut lui laisser la joie de la surprise. Nous
ne l'avons pas prévenue depuis trois mois que nous avons débarqué ici,
soyons bien complets, faisons-la-lui à la grande fantaisie !

(Comme ça, si elle est sortie, ça sera toujours un peu de temps de
gagné. Et nous aurons rempli notre devoir.)

Nous partons, papa et moi, vers quatre heures. Papa tout bonnement
sublime avec sa redingote à copieux ruban rouge et ce haut-de-forme à
bord trop larges, et ce nez dominateur, et cette barbe tricolore ; son
aspect de « demi-solde » attendant le retour de l'Autre, son
expression puérile et illuminée, enthousiasment les gamins du quartier
qui l'acclament.

Moi, insoucieuse de cette popularité, j'ai revêtu ma robe neuve en
drap bleu tout simple, j'ai posé sur mes cheveux… sur ce qui en reste…
mon chapeau rond en feutre noir avec des plumes, ramenant avec soin
des boucles à l'angle de mes yeux, et jusqu'aux sourcils.
L'appréhension de la visite me donne mauvaise mine ; il n'y a pas
encore grand-chose à faire pour me donner mauvaise mine !

Avenue de Wagram, ma tante Cœur habite une magnifique maison neuve
déplaisante. L'ascenseur rapide inquiète papa. Moi, tout ce blanc des
murs, de l'escalier, des peintures, m'offense un peu. Et madame Cœur…
« est chez elle ». Quelle guigne !

Le salon où nous attendons une minute continue désespérément les
blancheurs de l'escalier. Boiseries blanches, meubles blancs et
légers, coussins blancs à fleurs claires, cheminée blanche. Grand
Dieu, il n'y a pas un seul coin sombre ! Moi qui ne me sens à l'aise
et en sécurité que dans les chambres obscures, les bois foncés, les
fauteuils lourds et profonds ! Ce « quinze-seize » blanc des fenêtres,
il fait un bruit de zinc froissé…

Entrée de ma tante Cœur. Elle est ahurie, mais bien sympathique.
Et comme elle se complaît dans sa ressemblance auguste ! Elle a, de
l'impératrice Eugénie, le nez distingué, les bandeaux lourds qui
grisonnent, le sourire un peu tombant. Pour rien au monde, elle ne
quitterait son chignon bas (et postiche), ni la jupe à fronces en soie
qui ballonne, ni la petite écharpe de dentelle qui badine (hé hé !)
sur ses épaules, tombantes comme son sourire. Ma tante, ce que votre
Majesté d'avant 1870 jure avec ce salon en crème fouettée du plus pur
dix-neuf cent…

Mais elle est charmante, ma tante Cœur ! Elle parle un français
châtié qui m'intimide, s'exclame sur notre installation imprévue –
ah ! Pour imprévue, elle l'est – et n'en finit pas de me regarder. Je
n'en reviens pas d'entendre quelqu'un appeler papa par son petit nom.
Et elle dit vous à son frère :

– Mais Claude, cette enfant – charmante et d'un type tout à fait
personnel d'ailleurs – n'est pas encore bien remise : vous avez dû la
soigner à votre façon, la pauvrette ! Que vous n'ayez pas eu l'idée de
m'appeler, voilà ce que je n'arrive pas à comprendre ! Toujours le
même !…

Papa supporte mal les objections de sa sœur, lui qui se cabre si
rarement. Ils ne doivent pas souvent être du même avis et se
grafignent tout de suite. Je m'intéresse.

– Wilhelmine, j'ai soigné ma fille comme je le devais. J'avais des
soucis en tête, pour le reste, et je ne peux pas penser à tout.

– Et cette idée de loger rue Jacob ! Mon ami, les quartiers neufs
sont plus sains, plus aérés et mieux construits, sans coûter
davantage, je ne comprends pas… Tenez, au 145bis, à dix pas d'ici, il
y a un appartement délicieux, et nous serions toujours les uns chez
les autres, cela distrairait Claudine, et vous-même…

(Papa bondit.)

– Habiter ici ? Ma chère amie, vous êtes la femme la plus exquise
de la terre, mais pour un boulet de canon je ne vivrais pas en votre
compagnie !

(Aïe donc ! Ben fait ! Je ris de tout mon cœur, cette fois, et la
tante Cœur paraît stupéfaite de me voir si peu affectée de leurs
dissentiments.)

– Petite fille, vous ne préfériez pas un joli logis clair comme
celui-ci à cette rive gauche, noire et mal fréquentée ?

– Ma tante, je crois que j'aime mieux la rue Jacob et
l'appartement de là-bas, parce que les chambres claires me rendent
triste.

Elle lève ses sourcils arqués à l'espagnole sous ses rides
concentriques et semble mettre mes paroles démentes sur le compte de
mon état de santé. Et elle entretient papa de leur famille.

– J'ai avec moi, ici, mon petit-fils Marcel ; vous savez, le fils
de cette pauvre Ida ( ? ?). Il fait sa philosophie, et il a l'âge de
Claudine. Celui-là, ajoute-t-elle radieuse, je ne vous en dis rien,
c'est un trésor pour une grand-mère. Vous le verrez dans un instant :
il rentre à cinq heures, et je tiens à vous le montrer.

Papa fait « oui » d'un air pénétré, et je vois bien qu'il ignore
radicalement qui est Ida, qui est Marcel, et qu'il s'embête déjà
d'avoir retrouvé sa famille ! Ah ! Que j'ai du goût ! Mais mon
divertissement est intérieur, et je ne brille pas par la conversation.
Papa meurt d'envie de s'en aller, et n'y résiste qu'en parlant de son
grand traité de Malacologie. Enfin, une porte bat ; un pas léger, et
le Marcel annoncé entre… Dieu, qu'il est joli !

Je lui donne la main sans rien dire, tant je le regarde. Je n'ai
jamais rien vu de si gentil. Mais c'est une fille, ça ! C'est une
gobette en culottes ! Des cheveux blonds un peu longs, la raie à
droite, un teint comme celui de Luce, des yeux bleus de petite
Anglaise et pas plus de moustache que moi. Il est rose, il parle
doucement, avec une façon de tenir sa tête un peu de côté en regardant
par terre. On le mangerait ! Papa, cependant, paraît insensible à tant
de charme si peu masculin, tandis, que tante Cœur boit des yeux son
petit-fils.

– Tu rentres bien tard, mon chéri, il ne t'est rien arrivé ?

– Non, grand-mère, répond suavement la petite merveille en levant
ses yeux purs.

Papa, qui continue d'être à cent lieues de là, questionne Marcel,
nonchalamment, sur ses études. Et je regarde toujours ce joli cousin
en sucre ! Lui, en revanche, ne me regarde guère, et, si mon
admiration n'était pas si désintéressée, j'en ressentirais un peu
d'humiliation. Tante Cœur, qui constate avec joie l'effet produit par
son chérubin, tente de nous rapprocher un peu :

– Tu sais, Marcel, Claudine à ton âge ; ne ferez-vous pas une
paire de camarades ? Voici bientôt les vacances de Pâques.

J'ai fait un vif mouvement en avant pour acquiescer ; le petit,
surpris de mon élan, lève sur moi des yeux polis et répond avec un
entrain modéré :

– J'en serai très heureux, grand-mère, si Madem… Si Claudine le
veut bien.

Tante Cœur ne tarit plus, dit longuement la sagesse du chéri, sa
douceur : « Jamais je n'eus à élever la voix. » Elle nous fait mettre
épaule contre épaule, Marcel est plus grand de tout ça ! (Tout ça,
c'est trois centimètres, voilà bien de quoi faire du raffut !) Le
trésor veut bien rire et s'animer un peu. Il corrige sa cravate devant
la glace. Il est habillé comme une jolie gravure de modes. Et cette
démarche, cette démarche balancée et glissante ! Cette façon de se
retourner en pliant sur une hanche ! Non, il est trop beau ! Je suis
tirée de ma contemplation par cette question de tante Cœur :

– Claude, vous dînez ici tous les deux, n'est-ce pas ?

– Fichtre non ! Éclate papa qui se crève d'ennui. J'ai un
rendez-vous à la maison avec… avec Chose qui m'apporte des documents,
des do-cu-ments pour mon Traité. Filons, petite, filons !

– Je suis désolée… Et demain je ne dîne pas chez moi… Je suis
assez prise cette saison, je me suis laissé inviter par les uns et les
autres… Voulez-vous jeudi ? Dans l'intimité, bien entendu. Claude,
vous m'écoutez ?

– Je suis suspendu à vos lèvres, ma chère, mais je suis bougrement
en retard. À jeudi, Wilhelmine. Adieu, jeune Paul… Non, Jacques…

Je dis adieu aussi, sans empressement. Marcel reconduit, tout à
fait correct, et baise mon gant.

Retour silencieux dans les rues allumées. Je n'ai pas encore
l'habitude de me trouver dehors à cette heure-ci, et les lumières, les
passants noirs, tout ça me serre la gorge, nerveusement ; j'ai hâte de
rentrer. Papa, délesté du souci de la visite, fredonne allégrement des
chansons de l'Empire (du premier). « Neuf mois après, un doux gage
d'amour… »

La lampe douce et le couvert mis me réchauffent et me délient la
langue.

– Mélie, j'ai vu ma tante. Mélie, j'ai vu mon cousin. Il est comme
ci, comme ça, il est peigné « bramant », il a la raie de quart, il
s'appelle Marcel.

– Acoute3, mon guélin, acoute ! Tu m'assourdis. Viens mamer la
paoue4. Enfin c'est pas trop tôt, t'auras donc un galant !

– Grosse gourde ! Arnie de bon sang, faut il que tu sois bouchée !
C'est pas un galant ! Est-ce que je le connais seulement ? Tu
m'arales, tiens, je vais dans ma chambre.

Et j'y vais en effet ; a-t-on idée ! Avec ça qu'un petit mignon
comme Marcel pourrait être un amoureux pour moi ! S'il me plaît tant,
et si j'en fais si peu mystère, c'est justement parce qu'il me semble
aussi peu mâle que Luce elle-même…

D'avoir revu des gens qui vivent la vie de tout le monde, d'avoir
parlé à d'autres qu'à Fanchette et Mélie, j'ai eu une fièvre légère,
plutôt agréable, qui m'a tenue éveillée une partie de la nuit. Les
idées de minuit ont dansé dans ma tête. J'ai peur de ne savoir que
répondre à cette aimable tante Cœur descendue d'une toile de
Winterhalter ; elle va me prendre pour une buse. Dame, ça ne développe
pas le don de repartie, seize ans de Montigny, dont dix années
d'école ! On sort de là avec tout juste un vocabulaire suffisant pour
invectiver contre Anaïs et embrasser Luce. Cette jolie fillette de
Marcel ne doit pas savoir dire zut, seulement. Il va se ficher de moi,
jeudi, si j'épluche mes bananes avec les dents. Et ma robe pour le
dîner ? Je n'en ai pas, je serai obligée de remettre celle de
l'inauguration des écoles ; mousseline blanche à fichu croisé. Il va
la trouver médiocre.

De sorte que m'étant endormie cette nuit en l'admirant à bouche
ouverte, ce petit de qui les pantalons ne font pas un pli, je me
réveille ce matin avec l'envie de lui coller des gifles… Tout de même,
si Anaïs le voyait, elle serait capable de le violer ! La grande
Anaïs, avec sa figure jaune et ses gestes secs, violant le petit
Marcel, ça fait une drôle d'image. J'en ris malgré moi quand j'entre
dans le trou à livres de papa.

Tiens, papa n'est pas seul : il cause avec un monsieur, un
monsieur jeune à l'air raisonnable, barbu en carré. Il paraît que
c'est un homme « de premier ordre », M. Maria, vous savez, qui a
découvert les grottes souterraines de X… Papa l'a connu dans un
endroit embêtant, la Société de géographie ou une autre Sorbonne, et
s'est allumé sur ces grottes où, peut-être, d'hypothétiques limaces
fossiles… Il lui dit en me montrant : « C'est Claudine », comme il
aurait dit : « C'est Léon XIII, vous n'ignorez pas qu'il est pape. »
Sur quoi, M. Maria s'incline d'un air parfaitement au courant. Un
homme comme ça, qui tripote tout le temps dans les cavernes, bien sûr
ça doit sentir l'escargot.

Après le déjeuner, j'affirme mon indépendance.

– Papa, je sors.

(Ça ne passe pas si bien que j'aurais cru.)

– Tu sors ? Avec Mélie, je pense ?

– Non, elle a du raccommodage.

– Comment, tu veux sortir toute seule ?

J'ouvre des yeux comme des palets de tonneau :

– Pardi, bien sûr, je sors toute seule, qu'est-ce qu'il y a ?

– Il y a qu'à Paris, les jeunes filles…

– Voyons, papa, il faut tâcher d'être logique avec soi-même. À
Montigny, je « trôlais » dans les bois tout le temps : c'était
rudement plus dangereux qu'un trottoir de Paris, il me semble.

– Il y a du vrai. Mais je pourrais pressentir à Paris des dangers
d'une autre nature. Lis les journaux.

– Ah ! Fi, mon père, c'est offenser votre fille qu'admettre même
une telle supposition ! (Papa n'a pas l'air de comprendre cette
allusion superfine. Sans doute il néglige Molière qui ne s'occupe pas
assez de limaces.) Et puis, je ne lis jamais les faits divers. Je vais
aux magasins du Louvre : il faut que je sois propre pour le dîner de
ma tante Cœur, je manque de bas fins et mes souliers blancs sont usés.
Do-moi de la belle argent, j'ai plus que cent six sous5.

V

Eh bien, ce n'est pas si terrible de sortir seule dans Paris. J'ai
rapporté de ma petite course à pied des observations très
intéressantes : 1° il fait beaucoup plus chaud qu'à Montigny ; 2° on a
le dedans du nez noir quand on rentre ; 3° on se fait remarquer quand
on stationne seule devant les kiosques à journaux ; 4° on se fait
également remarquer quand on ne se laisse pas manquer de respect sur
le trottoir.

Narrons l'incident relatif à l'observation n° 4. Un monsieur très
bien m'a suivie, rue des Saints-Pères. Pendant le premier quart
d'heure, jubilation intérieure de Claudine. Suivie par un monsieur
très bien ; comme dans les images d'Albert Guillaume ! Deuxième quart
d'heure : le pas du monsieur se rapproche, je presse le mien, mais il
garde sa distance. Troisième quart d'heure : le monsieur me dépasse,
en me pinçant le derrière d'un air détaché. Bond de Claudine, qui lève
son parapluie et l'assène sur la tête du monsieur, avec une vigueur
toute fresnoise. Chapeau du monsieur dans le ruisseau, joie immense
des passants, disparition de Claudine confuse de son trop grand
succès.

Tante Cœur est très gentille. Avec un mot aimable, elle m'a envoyé
une chaînette en or, pour le cou, coupée par des petites perles rondes
de dix en dix centimètres. Fanchette trouve ce bijou charmant ; elle a
déjà aplati deux chaînons, et elle mâche les perles sus ses grosses
dents, comme un lapidaire.

En me préparant pour le dîner du jeudi, je songe à mon
décolletage. Il est tout petit petit, mais si j'allais paraître trop
maigre ? Assise dans mon cuveau, toute nue, je constate que je me
remplume un peu ; mais il y a encore à faire. Une chance que mon cou
est resté solide ! Ça me sauve. Tant pis pour les deux petites
salières d'en dessous ! Je perds mon temps dans l'eau chaude, à
compter mes osselets dans le dos, à mesurer si j'ai la même longueur
des aines aux pieds que des aines au front, à me pincer le mollet
droit parce que ça correspond dans l'omoplate gauche. (À chaque
pinçon, une drôle de petite piqûre derrière l'épaule.) Et quelle joie
pure de pouvoir accrocher mes pieds derrière ma nuque ! Comme disait
la grande Anaïs, cette sale : « Ça doit être rudement amusant de
pouvoir se ronger les ongles des pieds ! »

Mon Dieu, que j'ai peu de gorge ! (À l'école, ça s'appelle des
nichons et Mélie dit des tétés.) Je songe à nos « Concours » d'il y a
trois ans, pendant les rares promenades du jeudi.

Sur une lisière de bois, dans un chemin creux, nous nous asseyions
en rond, – nous, les quatre grandes – et nous ouvrions nos corsages.
Anaïs (quel toupet !) montrait un coin de peau citronnée, gonflait son
estomac et disait avec aplomb : « Ils ont beaucoup forci depuis le
mois dernier ! » Je t'en fiche ! Le Sahara ! Luce, blanche et rose,
dans sa chemise rude de pensionnaire – des chemises à poignets sans
même un feston, c'est la règle – découvrait un « vallonnement
médian », à peine indiqué, et deux pointes roses et petites comme les
mamelles de Fanchette. Marie Belhomme… Le dessus de ma main. Et
Claudine ? Un petit coffre bombé, mais à peu près autant de seins
qu'un garçon un peu gras. Dame, à quatorze ans… L'exhibition terminée,
nous refermions nos corsages, avec l'intime conviction, chacune, d'en
avoir beaucoup plus que les trois autres.

Ma robe de mousseline blanche, bien repassée par Mélie, me semble
encore assez gentille pour que je la revête sans maussaderie. Mes
pauvres beaux cheveux ne la caressent plus jusqu'aux reins ; mais ils
me coiffent si drôlement, que je ne languis pas trop après ma toison
de jadis, ce soir. Mille troupeaux de porcs ! (comme dit Papa), il ne
s'agit pas d'oublier ma chaîne en or.

– Mélie ! Papa s'habille ?

– S'ment que de trop, qu'il s'habille. Il m'a « brégé » déjà trois
faux cols. Va donc y mettre sa crévate.

J'y cours, mon noble père est ficelé dans un habit noir un peu
démodé, un peu beaucoup démodé, mais il ne peut pas ne point être
imposant.

– Applette, applette, papa, il est sept heures et demie. Mélie, tu
feras dîner Fanchette. Ma cape en drap rouge, et filons.

Ce salon blanc, avec des poires électriques dans tous les coins,
me rendra épileptique. Papa pense comme moi, déteste cet aspect crème
de cher à sa sœur Wilhelmine, et le proclame sans ambages :

– Tu me croiras, si tu veux, je me ferais fesser en place publique
plutôt que de coucher dans ce saint-honoré.

Mais le joli Marcel arrive et embellit tout de sa présence. Qu'il
est charmant ! Mince et léger dans un smoking, les cheveux d'un blond
de lune, sa peau translucide se veloute aux lumières comme un
intérieur de volubilis. Pendant qu'il nous dit bonsoir, j'ai bien vu
que ses clairs yeux bleus m'inspectaient prestement.

Tante Cœur le suit, éblouissante ! Cette robe de soie gris perle,
à volants de chantilly noir, date-t-elle de 1867 ou de 1900 ? De 1867
plutôt, seulement un cent-gardes se sera un peu assis sur la
crinoline. Les deux bandeaux gris sont bien gonflés et bien lisses ;
ce regard bleu pâle sous les paupières tombantes et fripées, elle a dû
autrefois l'étudier si bien, d'après la comtesse de Téba, qu'il donne
son effet tout seul. Elle marche en glissant, porte les emmanchures
basses, et se montre pleine… d'urbanité. « Urbanité » est un
substantif qui lui sied aussi bien que ses bandeaux.

Pas d'autres invités que nous. Mais, bon sang, on s'habille chez
tante Cœur ! À Montigny, je dînais en tablier d'école, et papa gardait
le vêtement impossible à nommer – houppelande, redingote, pardessus,
un produit bâtard de tout ça, – qu'il avait revêtu depuis le matin
pour faire paître ses limaces. Si on se décollète dans l'intime
stricte, qu'est-ce que je mettrai pour les grands dîners ? Peut-être
ma chemise à bretelles en ruban rose…

(Claudine, ma vieille, trêve de digressions ! Tu vas tâcher de
manger correctement et de ne pas dire, quand on passera un plat que tu
n'aimes pas : « Enlevez, ça me rebute ! »)

Bien entendu, je m'assieds à côté de Marcel. Pitié-malheur ! La
salle à manger est blanche aussi ! Blanche et jaune, mais c'est
quasiment. Et les cristaux, les fleurs, la lumière électrique, tout ça
fait un raffut sur la table, à croire qu'on l'entend. C'est vrai, ces
pétillements de lumière me donnent une impression de bruit.

Marcel sous l'œil attendri de tante Cœur, fait la jeune fille du
monde et me demande si je m'amuse à Paris. Un « non » farouche est
d'abord tout ce qu'il obtient. Mais bientôt je m'humanise un peu,
parce que je mange une petite timbale aux truffes qui consolerait une
veuve de la veille, et je condescends à expliquer :

– Vous comprenez, je me doute bien que je m'amuserai plus tard,
mais, jusqu'à présent, j'ai une peine extrême à m'habituer à l'absence
des feuilles. Les troisièmes étages, à Paris, n'abondent pas en
« talles » vertes.

– En quoi… vertes ?

– En « talles » ; c'est un mot fresnois, ajouté-je avec une
certaine fierté.

– Ah ! C'est un mot de Montigny ? Pas banal ! « Des talles
verrrtes », répète-t-il, taquin, en roulant l'r.

– Je vous défends de m'écharnir6 ! Si vous croyez que c'est plus
élégant votre r parisien qu'on grasseye du fond de la gorge, comme une
gargarisme !

– Fi ! La sale ! Est-ce que vos amies vous ressemblent ?

– Je n'avais pas d'amies. Je n'aime pas beaucoup avoir des amies.
Luce avait la peau douce, mais ça ne suffit pas.

– « Luce avait la peau douce… » Quelle drôle de façon d'apprécier
les gens !

– Pourquoi drôle ? Au point de vue moral, Luce n'existe pas. Je la
considère du point de vue physique, et je vous dis qu'elle a les yeux
verts et la peau douce.

– Vous vous aimiez bien ?

(La jolie figure vicieuse ! Que ne lui dirait-on pas pour voir
luire ces yeux-là ? Vilain petit garçon, va !)

– Non, je ne l'aimais guère. Elle, oui ; elle a bien pleuré quand
je suis partie.

– Mais, alors, que lui préfériez-vous ?

Ma tranquillité enhardit Marcel, il me prend peut-être pour une
oie et me poserait volontiers des questions plus précises ; mais les
grandes personnes se taisent un instant, pendant qu'un domestique à
figure de curé change les assiettes, et nous nous taisons, déjà un peu
complices.

Tante Cœur promène de Marcel à moi son regard bleu et lassé.

– Claude, dit-elle à papa, regardez comme ces deux enfants se font
mutuellement valoir. Le teint mat de votre fille et ses cheveux
touchés de reflets de bronze, et ses yeux profonds, toute cette
apparence brune d'une petite fille qui n'est pas brune blondit encore
mon chérubin, n'est-ce pas ?

– Oui, répond papa avec conviction ; il est beaucoup plus fille
qu'elle.

Son chérubin et moi, nous baissons les yeux comme il sied à des
gosses gonflés, à la fois, d'envie de pouffer et d'orgueil. Et le
dîner se poursuit sans autres confidences. Une admirable glace à la
mandarine me détache d'ailleurs de toute autre préoccupation.

Au bras de Marcel, je reviens au salon. Et tout de suite on ne
sait plus que faire. Tante Cœur semble avoir des choses austères à
confier à papa, et nous écarte :

– Marcel, mon mignon, montre un peu l'appartement à Claudine.
Tâche qu'elle s'y sente un peu chez elle, sois gentil…

– Venez, me dit le « mignon », je vais vous faire voir ma chambre.

J'avais bien pensé qu'elle était blanche, elle aussi ! Blanche et
verte, avec des roseaux minces sur fond blanc. Mais tant de blancheurs
m'inspirent à la fin l'envie inavouable d'y verser des encriers, des
tas d'encriers, de barbouiller les murs au fusain, de souiller ces
peintures à la colle, avec le sang d'une coupure au doigt… Dieu !
Comme je deviendrais perverse dans un appartement blanc !

Je vais droit à la cheminée où je vois un cadre à photographie.
Empressé, Marcel tourne le bouton d'une ampoule électrique au-dessus
de nous.

– C'est mon meilleur ami… Charlie, presque un frère. N'est-ce pas
qu'il est bien ?

Beaucoup trop bien, même : les yeux foncés aux cils courbes, un
rien de moustache noire au-dessus d'une bouche tendre, la raie de
quart, comme Marcel.

– Je vous crois qu'il est beau ! Presque aussi beau que vous,
dis-je sincèrement.

– Oh ! Bien plus, s'écrie-t-il avec feu, la photographie ne
saurait rendre la peau blanche, les cheveux noirs. Et c'est une âme si
charmante…

Et patia-patia ! Ce joli saxe s'anime enfin. J'écoute sans
broncher le panégyrique du splendide Charlie, et quand Marcel se
ressaisit, un peu confus, je réplique d'un air convaincu et naturel :

– Je comprends. C'est vous qui êtes sa Luce.

Il a fait un pas à reculons, et, sous la lumière, je vois ses
jolis traits qui durcissent et son teint impressionnable qui se
décolore insensiblement.

– Sa Luce ? Claudine, qu'est-ce que vous voulez dire ?

Avec l'aplomb que je dois à deux coupes de champagne, je secoue
les épaules :

– Mais oui, sa Luce, son chouchou, sa chérie, quoi ! Il n'y a qu'à
vous voir, est-ce que vous avez l'air d'un homme ? C'est donc ça que
je vous trouvais si joli !

Et comme, immobile, il me regarde à présent d'une façon glaciale,
j'ajoute de plus près, en lui souriant bien en face :

– Marcel, je vous trouve tout aussi joli à présent, croyez-le
bien. Est-ce que je ressemble à quelqu'un qui voudrait vous causer des
ennuis ? Je vous taquine, mais je ne suis pas méchante, et il y a
beaucoup de choses que je sais très bien regarder en silence, – et
écouter aussi. Je ne serai jamais la petite cousine à qui son pauvre
cousin se croit forcé de faire la cour, comme dans les livres. Songez
donc, dis-je encore en riant, que vous êtes le petit-fils de ma tante,
mon neveu à la mode de Bretagne ; Marcel, ce serait presque de
l'inceste.

Mon « neveu » prend le parti de rire, mais il n'en a pas grande
envie.

– Ma chère Claudine, je crois en effet que vous ne ressemblez pas
aux petites cousines des bons romans. Mais je crains que vous n'ayez
rapporté de Montigny l'habitude des plaisanteries un peu… risquées.
S'il y avait eu là quelqu'un pour nous entendre, grand-mère par
exemple… ou votre père…

– Je n'ai fait que vous rendre la pareille, dis-je fort doucement.
Et je n'ai pas jugé à propos d'attirer l'attention des parents, quand
vous me questionniez sur Luce avec tant d'insistance.

– Vous aviez plus à perdre que moi, à attirer l'attention !

– Pensez-vous ? Je crois que non. Ces petites amusettes-là, ça
s'appelle pour les gamines « jeux de pensionnaires », mais quand il
s'agit de garçons de dix-sept ans, c'est presque une maladie…

Il fait de la main un geste violent.

– Vous lisez trop ! Les jeunes filles ont trop d'imagination pour
bien comprendre ce qu'elles lisent, fussent-elles originaires de
Montigny.

J'ai mal travaillé. Ce n'est pas là que je voulais en venir.

– Est-ce que je vous ai fâché, Marcel ? Je suis bien maladroite !
Moi qui voulais seulement vous prouver que je n'étais pas une oie, que
je savais comprendre… Comment dire ? Goûter certaines choses… Voyons,
Marcel, vous n'exigez pourtant pas que je voie en vous le potache à
gros os et à grands pieds qui fera un jour le plus beau des
sous-officiers ! Regardez-vous, n'êtes-vous pas, Dieu merci, presque
tout pareil à la plus jolie de mes camarades d'école ? Donnez-moi la
main…

Oh ! Fille manquée ! Il n'a souri, furtivement, qu'aux compliments
trop vifs. Il me tend sa petite patte soignée, sans mauvais grâce.

– Claudine, méchante Claudine, rentrons vite en passant par la
chambre à coucher de grand-mère. Je ne suis plus fâché, encore un peu
estomaqué seulement. Laissez-moi réfléchir. Vous ne me semblez pas,
vous, un trop mauvais garçon…

Ça m'est bien égal, son ironie ! Le voir bouder et le voir sourire
après, c'est tout un bonheur. Je ne plains guère son ami aux cils
courbes, et je leur souhaite à tous deux de se disputer souvent.

D'un air bien naturel, – oh ! Bien naturel – nous poursuivons le
tour du propriétaire. Quel bonheur, la chambre de tante Cœur est
adéquate (aïe donc !) à sa propriétaire ! Elle y a rassemblé – ou
exilé – les meubles de sa chambre de jeune fille, les souvenirs de son
beau temps. Le lit en palissandre à moulures, et les fauteuils en
damas rouge qui ressemblent tous au trône de Leurs Majestés
Impériales, et le prie-Dieu en tapisserie hérissé de sculptures en
chêne, et une copie criarde d'un bureau de Boule, et des consoles en
veux-tu en voilà. Du ciel de lit dégoulinent des rideaux de damas, et
la garniture de cheminée, amas informe et compliqué d'amours,
d'acanthes, de volutes en bronze doré, me remplit d'admiration. Marcel
méprise abondamment cette chambre, et nous nous disputons à propos du
style moderne et du blanc d'œufs battus. Ce chamaillis esthétique nous
permet de regagner, plus calmes, le salon où papa, sous la pluie douce
et tenace des conseils de tante Cœur, bâille comme un lion en cage.

– Grand-mère, s'écrie Marcel, Claudine est impayable ! Elle
préfère votre chambre au reste de l'appartement.

– Petite fille, dit ma tante en me caressant de son sourire
languide, ma chambre est fort laide, pourtant…

– … Mais elle vous va bien, tante. Pensez-vous que vos bandeaux
« cordent » avec ce salon ? Dieu merci, vous le savez bien, puisque
vous avez conservé un coin de votre vrai cadre !

Ce n'est peut-être pas un compliment, ça, mais elle se lève et
vient m'embrasser très gentiment. Tout à coup, papa bondit et tire sa
montre :

– Mille troupeaux de… ! Pardon, Wilhelmine, mais il est dix heures
moins cinq, et cette petite sort pour la première fois depuis sa
maladie… Jeune homme, va nous commander une carriole !

Marcel sort, revient rapidement – avec cette prestesse souple à se
retourner dans une embrasure de porte – et m'apporte ma cape de drap
rouge qu'il pose adroitement sur mes épaules.

– Adieu, tante.

– Adieu, ma petite fille. Je reçois le dimanche. Vous seriez toute
mignonne de venir servir mon thé à cinq heures avec votre ami Marcel.

Mon âme prend la forme d'un hérisson :

– Je ne sais pas, tante, je n'ai jamais…

– Si, si, il faut que je fasse de vous une petite personne aussi
aimable qu'elle est jolie ! Adieu, Claude, ne vous enfermez pas trop
dans votre tanière, pensez un peu à votre vieille sœur !

Mon « neveu », au seuil, me baise le poignet un peu plus fort,
appuie son « À dimanche » d'un sourire malin et d'une moue délicieuse,
et… voilà.

Tout de même, j'ai bien failli me brouiller avec ce gamin !
Claudine, ma vieille, tu ne te corrigeras jamais de ce besoin de
fouiner dans ce qui ne te regarde pas, de ce petit désir un peu
méprisable de montrer que, finaude et renseignée, tu comprends un tas
de choses au-dessus de ton âge ! Le besoin d'étonner, la soif de
troubler la quiétude des gens et d'agiter des existences trop calmes,
ça te jouera un mauvais tour.

Je suis beaucoup plus à ma place, ici, accroupie sur mon lit
bateau et caressant Fanchette qui commence sa nuit sans m'attendre,
confiante et le ventre en l'air. Mais… pardon, pardon ! Je les connais
ces sommeils souriants, Fanchette, ces heures béates de ronron
persistant. Et je connais aussi cet arrondissement des flancs, et ce
ventre exceptionnellement soigné où pointent de petites mamelles
roses. Fanchette, tu as fauté ! Mais avec qui ? « C'est à se briser la
tête contre les murs, Dieu juste ! » Une chatte qui ne sort pas, un
chat de concierge incomplet… Qui, qui ? Tout de même, je suis joliment
contente. Des chatons en perspective ! Devant cet avenir joyeux le
prestige de Marcel lui-même, pâlit.

J'ai demandé à Mélie des éclaircissements sur cette grossesse
suspecte. Elle a tout avoué.

– Ma guéline, pendant ces derniers temps, la pauvre belle avait
bien besoin ! Elle a souffri trois jours, hors d'état ; alors j'ai
demandé dans le voisinage. La bonne d'en dessous m'a prêté un beau
mari pour elle, un beau gris rayé. J'y ai donné mas7 de lait pour
l'assurer, et la pauvre belle ne s'est pas fait prier : ils ont cordé
tout de suite.

Comme elle devait se languir cette Mélie, de s'entremettre pour le
compte de quelqu'un, fût-ce pour la chatte ! Elle a bien fait. La
maison devient le rendez-vous de gens plus étonnants et plus
scientifiques les uns que les autres. M. Maria, celui des grottes du
Cantal, y amène souvent sa barbe d'homme timide. Quand nous nous
rencontrons dans le trou à livres, il salue d'un air empoté et me
demande en balbutiant des nouvelles de ma santé, que je lui affirme
lugubrement « très mauvaise, très mauvaise, monsieur Maria ». J'ai
fait connaissance avec de gros hommes décorés et généralement mal mis
qui s'adonnent à la culture des fossiles, je crois… Pas excitants, les
amis de papa !

VI

À quatre heures, aujourd'hui, Marcel est venu me voir « tiré à
quatre chevaux » au dire de Mélie. Je l'accueille comme le soleil, et
je le mène au salon, où il s'amuse beaucoup de la disposition des
meubles et de la cloison factice que crée le grand rideau. « Venez,
mon neveu, je vais vous montrer ma chambre. » Il considère le lit
bateau et les petits meubles dépareillés avec cette gaieté un peu
méprisante que lui inspire la chambre de tante Cœur, mais Fanchette
l'intéresse vivement.

– Comme elle est blanche !

– C'est que je la brosse tous les jours.

– Et grasse !

– Pardi, elle est enceinte.

– Ah ! Elle est…

– Oui, cette toquée de Mélie lui a apporté un matou parce que
Fanchette était en folie pendant ma maladie ; cette entrevue portera
des fruits, vous voyez !

Ma liberté à parler de ces choses le gêne visiblement. Je me mets
à rire et il me regarde, avec une petite mine choquée.

– Vous me regardez, parce que je ne parle pas convenablement ?
C'est que là-bas, à la campagne, on assiste tous les jours à des
épousailles très rapides de vaches, de chiens et de chèvres, et de
chats, donc ! Là-bas, ce n'est pas inconvenant.

– Oh ! Pas inconvenant ! Vous savez, dans La Terre de Zola j'ai
très bien vu ce qu'il en était. Les paysans considèrent quelquefois
ces choses-là autrement qu'avec des yeux du cultivateurs.

– Votre Zola n'y entend rien de rien, à la campagne. Je n'aime pas
beaucoup ce qu'il fait, en général…

Marcel furette de l'œil dans tous les coins et se promène. Comme
il a les pieds petits ! Il a trouvé la Double maîtresse sur mon bureau
et me menace de son doigt pointu :

– Claudine, Claudine, je le dirai à mon oncle !

– Mon ami, il s'en fiche pas mal.

– Quel papa commode ! Si grand-mère était aussi coulante ! Oh ! ça
ne m'empêche pas de lire, répond-il à mon menton interrogateur ; mais
j'ai été forcé, pour avoir la paix, de prétendre que j'avais peur la
nuit et qu'il me fallait de la lumière dans ma chambre.

J'éclate de rire.

– Peur ! Vous avez dit que vous aviez peur ! Sans honte ?

– Oh ! Qu'est-ce que ça fait ! Grand-mère m'a élevé – et elle
continue – comme une petite fille.

Ce dernier mot nous remet vivement en mémoire la scène
d'avant-hier au soir, et nous rougissons ensemble (lui plus que moi,
il est si blanc !). Et nous pensons si bien à la même chose qu'il me
demande :

– Vous n'avez pas une photographie de Luce ?

– Non ; pas une seule.

– Ça, c'est un mensonge.

– Ma pure parole ! Et d'ailleurs, vous la trouveriez peut-être
laide. Mais je ne suis pas coquette de Luce, tenez, voici la seule
lettre qu'elle m'ait écrite.

Il lit avidement la pauvre lettre au crayon, et ce petit Parisien
amoureux des faits divers s'exalte :

– Mais c'est un drame, une séquestration ! Si on saisissait les
tribunaux ?

– En voilà une idée ! Qu'est-ce que ça peut vous fiche ?

– Ce que ça me fait ? Mais, Claudine, c'est une cruauté, relisez
ça !

Je m'appuie, pour lire, sur son épaule fragile. Il sourit parce
que mes cheveux lui entrent dans l'oreille. Mais je n'appuie pas
davantage. Je lui dis seulement :

– Vous n'êtes plus fâché, Marcel ?

– Non, non, fait-il précipitamment. Mais, je vous en prie,
racontez-moi Luce. Je serai si gentil, si vous me racontez Luce !
Tenez, j'apporterai un collier à Fanchette.

– Ouiche ! Elle le mangerait. Mon pauvre ami, il n'y a rien à
raconter. Et d'ailleurs, je ne ferai qu'échanger des confidences avec
vous. Donnant, donnant.

Il boude comme une fille, le front en avant et la bouche gonflée.

– Dites-moi, Marcel, est-ce que vous faites souvent cette
figure-là à… à votre ami ? Rappelez-moi donc son prénom…

– Il s'appelle Charlie, répond mon « neveu » après avoir hésité.

– Son âge ? Allons, allons, il faut tout vous arracher !

– Il a dix-huit ans. Mais très sérieux, très mûr pour son âge…
Vous vous êtes figuré des choses, vraiment !…

– Oh ! Écoutez, vous m’« aralez ». Nous n'allons pas recommencer,
hein ? Soyez sa petite amie, mais soyez mon camarade, une bonne fois,
et je vous raconterai Luce, là !

Avec sa grâce désarmante, il me saisit doucement les poignets.

– Oh ! Que vous êtes gentille ! Il y a si longtemps que je voulais
avoir de vraies confidences de jeune fille ! Ici, à Paris, les jeunes
filles sont des femmes ou des cruches. Claudine, dites, mon amie
Claudine, je serai votre confident !

Est-ce là la petite perfection froide du premier jour ? Il me
parle en me tenant les mains, et joue de ses yeux, de sa bouche, de
toute sa figure, pour obtenir une confidence, comme il en joue, je
suis sûre, pour obtenir une caresse, une réconciliation. Et l'idée me
vient d'inventer des turpitudes que je n'ai pas commises. Il m'en
raconterait d'autres – qu'il a sans doute commises… C'est assez
vilain, ce que je fais là. Mais comment voulez-vous ? Je ne peux pas
me fourrer dans l'idée que je joue avec un garçon. S'il m'avait pris
la taille ou embrassée, je lui aurais déjà griffé les yeux, et tout en
serait resté là. Le mal vient de ce qu'il n'y a pas de danger…

Mon « neveu » n'est pas d'humeur à me laisser réfléchir longtemps.
Il me tire par les poignets, m'assoit dans mon crapaud, et s'installe
par terre sur mon coussin en balles de blé, en tirant son pantalon
pour ne pas le parquer aux genoux :

– Là, nous sommes bien installés. Oh ! Que cette cour sombre est
vilaine ! Je baisse le rideau, vous voulez bien ? Et maintenant,
racontez-moi comment ça a commencé.

Dans la glace, longue, je nous vois. Nous ne sommes pas laids, je
dois le dire, il y a plus mal. Mais qu'est-ce que je vais lui forger,
à ce blondin avide qui m'écoute de si près que je vois tous les
rayons, bleu ardoise sur bleu pervenche, qui étoilent ses iris ?
Claudine, ma petite servante, souviens-toi de l'École. Tu n'en es pas
à un mensonge près.

– Je ne sais pas, moi. Ça ne commence pas, ces histoires-là.
C'est… une transformation lente de la vie habituelle, une…

– … infiltration…

– Merci bien, Monsieur : on voit que vous vous y connaissez.

– Claudine, Claudine, ne vous perdez pas dans les généralités. Les
généralités sont incolores. Tenez votre promesse, racontez. Il faut me
décrire Luce d'abord. Un chapitre d'exposition, mais court !

– Luce ? C'est bientôt fait. Petite, châtaine, blanche et rosée,
des yeux verts bridés, des cils retroussés – comme les vôtres – le nez
trop petit et la figure un peu kalmouke… Là, je vous disais bien que
vous n'aimeriez pas ce type-là. Attendez. Des pieds, des mains, et des
chevilles fragiles. Mon accent, l'accent bien fresnois, en plus
traînant. Menteuse, gourmande, câline. Elle n'était jamais contente
quand elle n'avait pas eu sa taraudée de chaque jour.

– Sa « taraudée » ? Vous voulez dire que vous la battiez.

– Effectivement, c'est ce que je veux dire, mais il ne faut pas
interrompre. « Silence à la petite classe, ou je double les problèmes
pour demain ! » Ainsi s'exprimait Mademoiselle quand sa chère Aimée ne
réussissait pas à maintenir les élèves dans le devoir.

– Qui était-ce, cette Aimée ?

– La Luce de Mademoiselle, de la Directrice.

– Bon, continuez.

– Je continue. Un matin que c'était notre tour de casser du bois
pour le feu, dans le hangar…

– Vous dites ?

– Je dis : Un matin que c'était notre tour de…

– Alors, vous cassiez du bois, dans cette pension ? Casser du bois
pour le…

– C'est pas une pension, c'est une école. On cassait du bois
chacune à son tour, à sept heures et demie, le matin, en hiver, par
des froids ! Vous ne vous figurez pas comme les échardes font mal,
quand il gèle ! J'avais toujours les poches pleines de châtaignes
chaudes pour manger en classe et pour me chauffer les mains. Et on se
dépêchait d'arriver tôt, celles qui cassaient le petit bois, pour
sucer les chandelles de glace de la pompe, près du hangar. Et
j'apportais aussi des châtaignes crues, pas fendues, pour fâcher
Mademoiselle en les mettant dans le poêle.

– Ma tête ! Où a-t-on vu une école comme celle-là ? Mais Luce,
Luce ?

– Luce geignait plus que tout le monde, les jours où elle était
« de bois » et venait se faire consoler près de moi. « Claudine, j'a
la fret8, mes mains pluchent, aga9 mon pouce tout grafigné ! Bine-moi,
Claudine, ma Claudine. » Et elle se mussait sous mon capuchon, et
m'embrassait.

– Comment ? Comment ? Interroge nerveusement Marcel qui m'écoute,
la bouche demi-ouverte, les joues trop roses. Comment est-ce qu'elle
vous bi… vous embrassait ?

– Sur les joues, tiens, sur le cou, dis-je, comme soudainement
devenue idiote.

– Allez vous promener, vous n'êtes qu'une femme comme les autres !

– Luce n'était pas du tout de cet avis-là (je lui mets les mains
sur les épaules pour le faire tenir tranquille) ; ne vous fâchez pas,
ça va venir, les horreurs !

– Claudine, une minute : ça ne vous gênait pas, qu'elle parlât
patois ?

– Patois ? Vous vous en seriez contenté, jeune Parisien, du
patois, parlé avec cette voix pleurante et chantante, de cette
bouche-là, sous le capuchon rouge qui cache le front et les oreilles,
ne laissant voir qu'un museau rose et des joues en velours de pêche,
que le froid ne décolorait même pas ! Je vous en ficherai du patois !

– Quel feu, Claudine ! Vous ne l'avez pas encore oubliée, il s'en
faut.

– Donc, un matin, Luce me remit une lettre.

– Ah ! Enfin ! Où est-elle, cette lettre ?

– Je l'ai déchirée et rendue à Luce.

– Ça n'est pas vrai !

– Dites donc, vous ! Je vais vous envoyer voir avenue de Wagram si
votre pâte à gâteau est cuite !

– Pardon ! Je voulais dire : ce n'est pas vraisemblable.

– Petite arnie de mon cœur ! Oui, je la lui ai rendue, parce
qu'elle m'y proposait des choses… pas convenables, là.

– Claudine, au nom du Ciel, ne me faites pas languir.

– Elle m'écrivait : « Ma chérie, si tu voulais bien être ma grande
amie, il me semble que je n'aurais plus rien à désirer. Nous serions
aussi heureuses que ma sœur Aimée avec Mademoiselle, et je t'en serais
reconnaissante toute ma vie. Je t'aime tant, je te trouve si jolie, ta
peau est plus douce que la poudre jaune qui est dans les lis, et
j'aime même quand tu me griffes parce que tu as des petits ongles
froids. » Des choses comme ça, quoi.

– Ah !… Cette humilité ingénue… Savez-vous que c'est adorable ?

Mon « neveu » est dans un bel état. Pour une nature
impressionnable, c'est une nature impressionnable ! Il ne me regarde
plus, il bat des cils, il a des pommettes tachées de carmin et son
joli nez vient de pâlir. Cette émotion-là, je ne l'ai vue que chez
Luce, mais qu'il est plus beau ! Brusquement, je pense : « S'il levait
les yeux, s'il mettait ses bras autour de moi, à cette minute précise,
qu'est-ce que je ferais ? » Une petite chenille me passe dans le dos.
Il relève les cils, il tend la tête davantage, et implore
passionnément : « Après, Claudine, après ? » Ce n'est pas moi qui
l'émeus, pardi, c'est mon histoire, et les détails qu'il espère !
Claudine, ma chère, ce n'est pas encore cette fois-ci qu'on t'outrage.

La porte s'ouvre. C'est Mélie, discrète, et qui fonde, je crois,
de grandes espérances sur Marcel ; elle voit en lui ce « galant » qui
me manquait. Elle apporte ma petite lampe, ferme les persiennes, tire
les rideaux, et nous laisse dans une pénombre tiède. Mais Marcel s'est
levé :

– La lampe, Claudine ! Quelle heure est-il donc ?

– Cinq heures et demie.

– Oh ! Ce que grand-mère va me raser ! Il faut que je parte, j'ai
promis de revenir à cinq heures.

– Mais je croyais que tante Cœur faisait vos trente-six caprices ?

– Oui et non. Elle est très gentille, mais elle me soigne trop. Si
je rentre en retard d'une demi-heure, je la trouve en larmes, c'est
pas drôle ! Et, à chaque sortie, je subis des « Prends bien garde ! Je
ne vis pas quand tu es dehors ! Surtout ne passe pas par la rue
Cardinet, elle est mal fréquentée. Ni par l'Étoile, toutes ces
voitures, à la nuit tombante !… » Ah ! La, la, la, la ! Vous ne savez
pas ce que c'est, vous, que d'être élevé dans du coton ! Claudine,
chuchote-t-il tout bas, de tout près, vous me gardez le reste de
l'histoire, n'est-ce pas ? J'ai confiance en vous, je peux ?

– Autant que j'ai confiance en vous, dis-je sans rire.

– Méchante fille ! Votre menotte à embrasser. Ne faites plus de
peine à votre « neveu » qui vous aime bien. Adieu, Claudine, à
bientôt, Claudine !

De la porte il m'envoie un baiser du bout des doigts, pour jouer,
en fuit sur ses pieds silencieux. Voilà un bon après-midi ! J'en ai la
cervelle toute chaude. Hop ! Fanchette ! Un peu de gymnastique ! Venez
faire danser vos futurs enfants !

VII

Ma gaieté n'a pas duré. J'ai eu une brusque rechute de nostalgie
fresnoise et scolaire. Et pourquoi ? À cause de Bérillon ; à cause de
ce crétin de Bérillon ; de cet idiot de Bérillon. J'ai épousseté, dans
mon petit bureau, mes livres, pieusement rapportés de l'École, et j'ai
ouvert machinalement La Bonne Ménagère agricole, simples notions
d'économie rurale et domestique à l'usage des écoles de jeunes filles,
par Louis-Eugène Bérillon. Cet ineffable petit bouquin était, pour
toutes les grandes de l'École, une source de joies pures (y en avait
déjà pas tant, des joies pures) et nous en redisions des passages à
voix haute, la grande Anaïs et moi, sans nous lasser. Les jours de
pluie, sous le préau neuf de la cour carrée, alors qu'on ne pouvait
jouer ni au pot ni à la grue, nous nous poussions des colles sur La
Bonne Ménagère.

– Anaïs, parlez-moi de La Bonne Ménagère agricole et de son
ingéniosité en matière de vidanges.

Le petit doigt en l'air, sa bouche plate serrée en une moue
d'extraordinaire distinction, Anaïs récitait avec un sérieux qui me
faisait mourir de rire :

– « La bonne ménagère a amené son mari à lui construire, ou elle a
construit elle-même, au nord du jardin, dans un coin retiré, au moyen
de quelques perches, de quelques planches et de quelques poignées de
glui ou de genêt, une sorte de cabane qui sert de lieu d'aisances. »
(C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire…) « Cette cabane,
littéralement cachée sous le feuillage et les fleurs de plantes
grimpantes et d'arbustes sarmenteux, ressemble moins à des latrines
qu'à un joli berceau de verdure. »

– Charmant ! Quelle poésie de conception et de style, et que ne
puis-je égarer mes pas rêveurs vers cette tonnelle fleurie, embaumée,
et m'y asseoir une minute !… Mais, passons au côté pratique. Anaïs,
continuez, je vous prie.

– « Comme les déjections de cinq ou six personnes, pendant un an,
sont bien suffisantes pour fumer un hectare de terrain, et que rien en
matière…

– Chut, chut n'appuyez pas !

– … « En matière d'engrais, ne doit être perdu, la fosse d'aisance
est, ou un trou creusé en terre et recouvert de glaise battue, ou une
sorte de vase profond en terre cuite, ou tout simplement un vieux
tonneau hors de service. »

– Adieu, tonneaux, vidanges sont faites ! Ma chère enfant, c'est
parfait. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'il sied de
mélanger intimement l'engrais humain avec deux fois son volume de
terre, et que cinq kilos suffisent pour fumer un are, et pour en
empoisonner deux cents. En récompense de votre assiduité, je vous
autorise à embrasser cinq fois le docteur Dutertre, délégué cantonal.

– Tu blagues ! Murmurait Anaïs rêveuse, mais s'il ne fallait que
ton autorisation…

Ô Bérillon, que tu as amusé ces sales petites filles, dont
j'étais ! Ta préface, nous la mimions en la déclamant. Marie Belhomme,
à l'âme ingénue, tendait au ciel ses mains de sage-femme et
apostrophait, vibrante de conviction attendrie, la jeune fille des
champs.

– « Malheureuse enfant ! Que votre erreur est grande ! Ah ! Dans
votre intérêt et pour votre bonheur, repoussez comme détestable la
pensée de vous éloigner ainsi de vos parents et de la maisonnette où
vous êtes nées ! Si vous saviez à quel prix celles dont vous enviez le
luxe ont acheté la soie et les bijoux dont elles se parent !… »

– Dix francs la nuit, interrompait Anaïs. Je crois que c'est le
prix à Paris !

C'est ce saumâtre Bérillon, et sa couverture élimée aux gardes
ornées de décalcomanies, qui m'ont remis trop vivement en mémoire
l'École et mes petites compagnes. Tiens, je vais écrire à Luce. Il y a
bien longtemps que je n'ai eu de ses nouvelles ; est-ce qu'elle aurait
quitté Montigny ?

Rien de drôle ces jours-ci. Je sors à pied, je me remue pour des
robes et des chapeaux. Un monsieur m'a suivie. J'ai eu la
malencontreuse idée de lui tirer une langue pointue.
« Oh !donnez-la-moi ! » qu'il a fait. Ça m'apprendra. Aller servir le
thé chez tante Cœur ? « Bouac ! » comme disait la grande Anaïs qui
simulait si admirablement les nausées. Heureusement, Marcel sera là…
C'est égal, j'aimerais bien mieux arcander10 ici, même à quelque chose
d'embêtant.

VIII

Je retourne chez tante Cœur dans ma petite robe simple en drap
bleu, je n'en ai pas encore d'autres convenables. Et puis, si je
« forcis » comme c'est probable, celles que je me commanderais trop
tôt éclateraient. (Voyez-vous cette avalanche de chairs qui
sauteraient dehors ?) En attendant, je ne pèse encore que cinquante
kilos à la balance automatique de la place Saint-Germain-des-Prés.

J'arrive à quatre heures et demie. Personne encore au salon ;
Marcel y voltige sans bruit, un peu pâlot, et le dessous des yeux
mauve. Je crois que ce petit air fatigué le rend encore plus gentil.
Il dispose des fleurs dans des vases et chantonne tout bas.

– Mon « neveu », si vous mettiez un petit tablier en broderie
anglaise ?

– Et vous, voulez-vous mon pantalon ?

– J'en ai déjà un, merci. Oh ! Maladroit, regardez donc ce que
vous faites ! Vous posez le petit socle à boucheton ?

– À bouche-quoi ? Dit-il en éclatant de rire.

– Sens dessus dessous. Vous ne comprenez donc rien ? Où vous
a-t-on élevé ?

– Ici, hélas !… Claudine, pourquoi ne portez-vous pas de costumes
tailleur ? Ça vous irait à ravir.

– Parce qu'il n'y a pas de tailleur à Montigny.

– Mais il y en a à Paris. Voulez-vous que je vous y conduise ? Pas
chez les grands, n'ayez pas peur. Nous irons. J'adore chiffonner et
tripoter des étoffes.

– Oui, je veux bien… Qui est-ce qui va venir ici aujourd'hui ? Ils
vont m'arrœiller11, tous ces gens. Si je m'en allais ?

– Pas la peine, il n'y aura pas des foules pour vous arr… pour
vous dévisager ! Madame Barmann, sûr, la vieille tortue. Peut-être…
Charlie, dit-il en détournant les yeux, mais ce n'est pas sûr ; madame
Van Langendonck…

– Une Belge ?

– Non, elle est Cypriote.

– C'est bien la peine d'être Grecque pour s'affubler d'un nom
pareil. Si j'étais Flamande, je n'aurais pas l'idée de m'appeler
Nausicaa !

– Que voulez-vous ? Je n'y peux rien ! … Il y aura aussi quelques
jeunes gens du salon Barmann, une vieille dame que maman aime bien et
qu'on appelle toujours madame Amélie, on ne sait plus son nom de
famille, en somme presque rien…

– Bon sang, je m'en contente !

– Claudine… et Luce ?

– Houche donc ! Voilà tante.

En effet, sa grand-mère entre, toute en soie murmurante.

– Ah ! Ma jolie nièce ! Avez-vous dit qu'on vînt vous chercher, ou
voulez-vous que Marcel vous reconduise ?

– Mais, tante, je n'ai besoin de personne. Je suis venue toute
seule.

Elle en devient pourpre sous sa poudre.

– Seule ! À pied ? En voiture ?

– Non, tante, dans Panthéon-Courcelles.

– Mon Dieu, mon Dieu, que Claude est coupable…

Elle n'ose pas en dire plus long. Marcel me regarde de coin en
mangeant sa langue, le misérable, et, si je ris, tout est perdu. Il
tourne les boutons électriques et tante Cœur sort de sa consternation
avec un grand soupir.

– Mes enfants, j'aurai peu d'amis cette semaine…

Trrrrr… En voilà toujours un. Non, c'est une. Précipitamment, je
me suis garée derrière la table à thé, et Marcel rit de toute son âme.
Une boule bossue auréolée de coton iodé et frisettes, a roulé jusqu'à
ma tante Cœur.

Embobelinée d'une zibeline attardée sous quoi elle transpire,
madame Barmann est coiffée d'une chouette éployée. Chouette dessus,
chouette dessous. Le nez crochu, pour être jaspé de couperose, ne
manque pas d'autorité, et les yeux gris en billes remuent
terriblement.

– Je suis fourbue. J'ai fait onze kilomètres à pied, dit sa voix
dure. Mais j'ai trouvé des merveilles de meubles chez deux vieilles
filles qui habitent Montrouge. Un vrai voyage !… Huysmans aurait chéri
ce pâté si curieusement pittoresque de maisons bancales… Je fouille un
peu partout pour embellir, meubler le nouvel hôtel de notre illustre
ami Gréveuille… Il a en moi une confiance enfantine… Et, dans trois
semaines, on joue chez moi une parade du répertoire de la Foire… Je ne
vous demande pas, chère Madame, d'y amener cet enfant.

Elle regarde Marcel, et me regarde ensuite, sans ajouter un mot.

– Ma nièce Claudine, s'empresse de présenter tante Cœur. Depuis
peu de temps à Paris, ajoute-t-elle en me faisant signe d'approcher,
parce que, vraiment, je ne me déplace pas vite.

De tout près, la meubleuse de « l'illustre ami » me dévisage avec
une telle insolence que je me demande si je ne vais pas tout d'un coup
lui mettre mon poing sur sa couperose. Mais elle reporte enfin les
yeux sur tante Cœur.

– Charmante, dit-elle d'un ton rude. Me l'amènerez-vous un
mercredi ? Le mercredi, c'est, en somme, candide.

Tante Cœur remercie pour moi. Je n'ai pas desserré les dents, et
je tremble si fort en versant du thé pour l'impudente vieille
chouette, que Marcel exulte. Ses yeux étincellent de moquerie. Il me
chuchote :

– Claudine, qu'est-ce qu'on va faire de vous, si vous vous jetez
comme ça à la tête des gens ? Voyons, voyons, contenez un peu cette
expansivité désordonnée !

– Zut ! Lui dis-je tout bas, avec rage. Je ne peux pas souffrir
qu'on m'arrœille comme ça !

Et je vais offrir ma tasse de thé, suivie de Marcel, autrement
câlin et fille que moi, qui porte les sandwiches.

Trrrrr… Encore une dame. Mais charmante, celle-là, avec des yeux
jusqu'aux tempes et des cheveux jusqu'aux yeux.

– Madame Van Langendonck, m'informe Marcel tout bas, celle qui est
Cypriote…

– Comme son nom l'indique, parfaitement.

– Est-ce qu'elle vous dit quelque chose, celle-là, Claudine ?

– Tiens, je crois bien. Elle a l'air d'une antilope qui fait la
fête.

La jolie créature ! Des cheveux qui volent, un vaste chapeau
emplumé qui tangue, des yeux myopes et pâmés, un geste fréquent,
enveloppant et mou, de la petite main droite, brillante de bagues.
Elle incarne l'approbation. À tante Cœur, à madame Barmann, elle dit :
« oui », elle dit « vous avez raison », elle dit : « comme c'est
vrai ». C'est une nature plutôt conciliante. Son ouiouisme ne va pas
sans quelque incohérence. Elle vient de nous renseigner coup sur
coup : « Hier, à cinq heures, j'étais en courses au Bon Marché » et :
« Hier, à cinq heures, j'étais à une Bodinière tellement
intéressante. » Ça ne paraît gêner personne, elle encore moins.

Tante Cœur m'appelle :

– Claudine !

J'arrive, de bonne grâce, et je souris à cette délicieuse figure
offerte. Aussitôt, un déluge de compliments, sans mesure, s'abat sur
ma tête innocente.

– Qu'elle est charmante ! Et c'est un type si original ! Et quelle
jolie ligne de corps ! Dix-sept ans ? Je lui donnais au moins
dix-huit…

– Oh ! Non, par exemple, proteste la chouette Barmann ; elle
paraît beaucoup moins que son âge.

– Oui, n'est-ce pas ? À peine quinze ans.

Et allez donc ! La fausse gravité de Marcel commence à
m'incommoder, lorsque trrrrr… Un monsieur bien, cette fois. Un grand
monsieur mince, un monsieur bien. Il a le teint foncé, beaucoup de
cheveux châtains blanchissants, des yeux jeunes avec des paupières
fatiguées et une moustache soignée, d'un blond qui s'argente. Il entre
à peu près comme chez lui, baise la main de tante Cœur, et constate,
sous le cruel lustre, narquoisement :

– Comme ça repose les yeux, cette pénombre douce des appartements
d'aujourd'hui !

Amusée de la blague, je regarde Marcel ; il ne rit pas du tout et
considère le monsieur sans bienveillance.

– Qui c'est ?

– C'est mon père, répond-il glacé, en se dirigeant vers le
monsieur qui lui secoue la main, gentiment et distraitement, comme on
tire l'oreille à son chien de chasse.

Son père ? Je la trouve très mauvaise ! Je dois avoir l'air idiot.
Un père avec qui on a eu des histoires, c'est facile à voir. Son fils
ne lui ressemble que très vaguement. L'arête têtue des sourcils,
peut-être ? Mais tous les traits, chez Marcel, sont si affinés, que ce
n'est pas encore bien sûr. Quelle drôle de figure, à la fois sèche et
soumise, fait mon neveu à l'auteur de ses jours ! En tout cas, il ne
le crie pas sur les toits, qu'il a un papa ; celui-ci me paraît
pourtant plus qu'avouable. Mais, manifestement, chez tous les deux, la
voix du sang ne « huche » pas à vous détériorer l'oreille moyenne.

– Tu vas bien, mon petit ? Tu travailles bien ?

– Oui, père.

– Je te trouve l'air un peu fatigué.

– Oh ! Non, père.

– Tu aurais dû venir aux courses avec moi aujourd'hui. Ça t'aurait
secoué.

– Père, il fallait bien que je servisse le thé.

– Ça, c'est vrai. Il fallait bien que tu servisses le thé. À Dieu
ne plaise que je te détourne d'aussi graves devoirs !

Comme la chouette Barmann et l'antilope cypriote font patiapatia
ensemble, l'une autoritaire, et l'autre d'une souplesse contre
laquelle s'émoussent toutes les pointes, tante Cœur, moins onctueuse
que de coutume, risque :

– Trouvez-vous, Renaud, qu'un champ de courses soit le milieu qui
convienne absolument à cet enfant ?

– Mais, chère Madame, il y verrait des gens très sortables, et
encore plus d'Israélites, ajoute-t-il doucement en regardant du côté
de madame Barmann.

Ça va bien, ça va bien ! Je bouillonne de joie comprimée. Si ça
continue, la porcelaine anglaise que je manie respectueusement va
joncher les tapis. Tante Cœur, les yeux baissés, rougit
imperceptiblement. Y a pas, y a pas, il n'est guère poli, mais je
m'amuse bien. (Oh ! « que j'ai t'y du goût ! » dirait Luce.) Marcel
compte les fleurs de la moquette avec la figure d'une jeune fille
qu'on n'a pas invitée à danser.

– Vous avez joué aux courses, sans doute ? Interroge
douloureusement ma tante, avec une figure d'angoisse.

Le monsieur hoche mélancoliquement la tête.

– J'y ai même perdu. Alors, j'ai donné vingt francs au fiacre qui
m'a ramené.

– Pourquoi ? Demande son fils en levant les sourcils.

– Parce que, avec ce que j'avais perdu, ça faisait un compte rond.

« Hppp… » C'est cette gourde de Claudine qui pouffe. Mon cousin…
(voyons, si c'est le père de mon neveu, est-ce mon cousin ? Je ne sais
plus)… mon cousin tourne la tête vers ce rire indécent.

– Connaissez-vous ma petite nièce Claudine, Renaud ? La fille de
mon frère Claude, depuis peu à Paris. Elle et Marcel sont déjà les
meilleurs amis du monde.

– Je ne plains pas Marcel, déclare le monsieur à qui j'ai tendu la
main. Il ne m'a regardée qu'une seconde, mais c'est quelqu'un qui sait
regarder. Un regard en zigzag, arrêt imperceptible aux cheveux, aux
yeux, au bas du visage et aux mains. Marcel se dirige vers la table à
thé, je m'apprête à le suivre…

– … La fille de Claude…, cherche mon cousin. Oh ! Attendez une
minute, j'ai si peu le sens des généalogies… Mais alors, Mademoiselle
est la tante de Marcel ? C'est vaudevillesque cette situation,
n'est-ce pas, ma… cousine ?

– Oui, mon oncle, dis-je sans hésiter.

– À la bonne heure ! Ça va me faire deux bébés à emmener au
Cirque, si votre père m'y autorise. Vous avez bien… quoi ? Quinze,
seize ans ?

Je rectifie, froissée :

– Plus de dix-sept ans !

– Dix-sept… Oui, ces yeux-là… Marcel, ça te change, hein, d'avoir
une petite amie ?

– Oh ! Dis-je, en riant, je suis bien trop garçon pour lui !

Mon cousin l'Oncle, qui nous a suivis à la table à thé, me scrute
d'un regard vif, mais j'ai l'air d'une si bonne petite fille !

– Trop garçon pour lui ? Non, vraiment non, module-t-il avec un
air de gouaillerie.

Marcel tripote si maladroitement une petite cuiller de vermeil
qu'il vient d'en tordre le manche. Il lève ses gracieuses épaules et
s'en va de son joli pas tranquille, refermant derrière lui la porte de
la salle à manger. La mère Barmann s'en va, me lance un « Adieu,
petite ! » très ridicule, et croise une vieille dame à bandeaux
blancs, pareille à un tas de vieilles dames, qui s'assied en deux fois
et refuse du thé. Veine !

Mon cousin l'Oncle, qui a reconduit la chouette jusqu'à la porte,
revient à la table de thé, me demande du thé, exige de la crème, plus
que ça, deux sucres, un sandwich, pas celui du dessus parce qu'il a dû
sécher, et quoi encore ? Mais nos deux gourmandises se comprennent et
je ne m'impatiente pas. Il m'est sympathique, ce cousin l'Oncle. Je
voudrais bien savoir ce qu'il y a entre lui et Marcel. Il a l'air d'y
songer, et, tout en trempant un bon petit sablé, il m'interroge à
demi-voix.

– Mon fils vous avait parlé de moi ?

Pitié-malheur ! Quoi faire ? Que dire ? Je laisse tomber ma
cuiller pour me donner du temps, comme à l'École mon porte-plume, et
je réponds enfin :

– Non, du moins je ne m'en souviens pas.

Ça n'est pas autrement fort, mais quoi ? Il n'a pas l'air étonné.
Il mange. Il mange proprement. Il n'est pas vieux. C'est un père
encore jeune. Son nez m'amuse, un peu courbe avec des narines qui
remuent. Sous des cils très noirs, ses yeux luisent gris bleu foncé.
Il n'a pas de vilaines oreilles pour un homme. Ses cheveux
blanchissent aux tempes et floconnent. À Montigny, il y avait un beau
chien cendré qui avait le poil de cette couleur-là. Pouf ! Il lève si
brusquement les yeux qu'il me surprend en train de le regarder.

– Vous me trouvez laid ?

– Non, mon oncle, pas du tout.

– Pas si beau que Marcel, hein ?

– Ah ! Pour ça, non, par exemple ! Il n'y a pas de garçon aussi
joli que lui ; et même très peu de femmes qui en approchent.

– Très juste ! Mon orgueil de père est flatté… Il n'est pas très
liant, mon fils, n'est-ce pas ?

– Mais si ! Il est venu me voir tout seul, avant-hier à la maison,
et nous avons beaucoup bavardé. Il est bien mieux élevé que moi.

– Que moi aussi. Mais vous m'étonnez en disant qu'il vous a déjà
fait visite. Vous m'étonnez énormément. C'est une conquête. Je
voudrais bien que vous me présent… assiez à votre père, ma cousine. La
famille ! Moi j'ai le culte de la famille, d'abord. Je suis un pilier
des vieilles traditions.

– Et des champs de courses…

– Oh ! Mais c'est que c'est vrai, que vous êtes très mal élevée !
Quand puis-je trouver votre père ?

– Le matin, il ne sort guère. L'après-midi, il va voir des gens
décorés et remuer de la poussière dans des bibliothèques. Mais pas
tous les jours. D'ailleurs, si vous voulez vraiment venir, je lui
dirai de rester. Il m'obéit encore assez bien pour les petites choses.

– Ah ! Les petites choses ! Il n'y a que celles-là : elles
tiennent toute la place et il n'en reste plus pour les grandes.
Voyons… Qu'est-ce que vous avez vu à Paris, déjà ?

– Le Luxembourg et les grands magasins.

– C'est très suffisant, en somme. Si je vous menais au concert,
dimanche, avec Marcel ? Je crois que les concerts sont assez
« select », cette année, pour que mon fils consente à s'y risquer
quelquefois.

– Les grands concerts ? Oh ! Oui, je vous remercie ; j'avais bien
envie d'y aller, quoique je n'y connaisse pas grand-chose. J'ai si
rarement entendu de bons orchestres…

– Bon, c'est convenu. Quoi encore ? Vous m'avez l'air d'une petite
personne pas difficile à amuser. J'aurais voulu une fille, hélas, je
l'aurais si bien élevée à ma façon ! Qu'est-ce que vous aimez ?

Je m'illumine.

– Tant de choses ! Les bananes pourries, les bonbons en chocolat,
les bourgeons de tilleul, l'intérieur des queues d'artichaut, le
coucou12 des arbres fruitiers, les livres nouveaux et les couteaux à
beaucoup de lames, et…

Essoufflée, j'éclate de rire, parce que mon cousin l'Oncle a tiré
gravement un carnet de sa poche et note :

– Une seconde de répit, je vous supplie, chère enfant ! Les
bonbons en chocolat, les bananes pourries – horreur ! – et l'intérieur
d'artichaut c'est un jeu d'enfant, mais, pour les bourgeons de
tilleul, et le coucou qui perche sur les arbres fruitiers,
exclusivement, je ne connais pas de maisons de dépôt à Paris. Est-ce
qu'on peut s'adresser en fabrique ?

À la bonne heure ! Voilà un monsieur qui sait bien amuser les
enfants ! Pourquoi son fils n'a-t-il pas l'air de corder avec lui ?
Justement Marcel revient, exhibant une jolie frimousse trop
indifférente. Mon cousin l'Oncle se lève, la vieille dame blanche se
lève, la jolie Cypriote Van Langendonck se lève : retraite générale.
Ces dames parties, ma tante s'enquiert :

– Ma mignonne, qui donc va vous reconduire chez votre père ?
Voulez-vous que ma femme de chambre ?…

– Ou bien moi, grand-mère, propose Marcel gentiment.

– Toi… Oui, mais prends une voiture à l'heure, mon chéri.

– Comment, vous le laissez sortir en voiture, à cette heure-ci ?
Fait mon cousin l'Oncle, si narquois que tante Cœur s'en aperçoit.

– Mon ami, j'ai charge d'âme. Qui donc s'occupe de cet enfant ?

Je n'entends pas la suite, je vais mettre mon chapeau et ma veste.
Quand je reviens, mon cousin l'Oncle a disparu, et tante Cœur reprend
peu à peu son sourire de vieille dame qui a couché aux Tuileries.

Les adieux, les à bientôt, et la rue froide, après la tiédeur
enfermée du salon.

Un fiacre à pneus nous reçoit à la station de la rue Jouffroy ! Je
ne suis pas encore blasée sur la joie des pneumatiques, et je l'avoue.
Marcel sourit sans rien dire.

Tout de suite, j'attaque :

– Il est gentil, votre père.

– Gentil.

– Contenez votre tendresse délirante, ô le plus passionné des
fils !

– Qu'est-ce que vous voulez ? Je ne vais pas découvrir papa
aujourd'hui, n'est-ce pas ? Il y a dix-sept ans que je le connais.

Je me renferme dans une discrétion blessée.

– Ne boudez pas, Claudine, c'est trop compliqué à expliquer, tout
ça.

– Vous avez bien raison, mon ami, ça ne me regarde en aucune
façon. Si vous ne le montez pas en épingle, votre père, vous devez
avoir vos raisons.

– Assurément, j'en ai. Il a rendu maman très malheureuse.

– Longtemps ?

– Oui… Dix-huit mois.

– Il la battait ?

– Non, voyons ! Mais il n'était jamais à la maison.

– Et vous, il vous a rendu très malheureux ?

– Oh ! Ce n'est pas ça. Mais, explique mon « neveu » avec une rage
contenue, il sait être si blessant ! Nos deux natures ne sympathisent
nullement.

Il a lancé ces derniers mots avec un ton désabusé et littéraire
qui me fait tordre à l'intérieur.

– Claudine !… L'autre jour nous en étions restés à la lettre de
Luce. Continuez, je le veux ! C'est autrement intéressant qu'un tas de
pot-bouille et de linge sale en famille !

Ah ! Je retrouve mon Marcel, mon joli Marcel.

Aux becs de gaz qui passent, sa figure mince brille et disparaît,
et rebrille et s'efface, et toutes les trois secondes je distingue la
fossette de son menton têtu et fin. Vibrante, énervée par mon
après-midi, par l'obscurité, par les nouvelles figures et le thé trop
noir, je musse commodément mes mains froides dans celles de mon
« neveu » fiévreusement chaudes. Jusqu'ici je lui ai dit vrai,
aujourd'hui, il s'agit de faire des forgeries, quelque chose de bien.
Mentons ! « Mentissons bramant », comme dit Mélie.

– Alors, j'ai rendu à Luce sa lettre « mincée ».

– Déchirée ?

– Oui, mincée à morceaux.

– Qu'est-ce qu'elle a dit ?

– Elle a pleuré sans honte, tout haut.

– Et… ç'a été votre dernier mot ?

Silence équivoque, et comme un peu honteux, de Claudine… Marcel
tend sa jolie tête avidement.

– Non… Elle a fait tout pour me fléchir. Quand j'étais d'eau –
vous comprenez, on montait de l'eau chacune à son tour – elle
m'attendait dans le dortoir et laissait descendre les autres pour me
parler. Elle menaçait de pleurer tout haut pour m'ennuyer, et
m'« aralait » jusqu'à ce que je finisse par la prendre sur mes genoux,
moi assise sur son lit. Elle croisait ses petites mains derrière mon
cou, cachait sa tête sur mon épaule et me montrait, en face, au fond
de la cour, le dortoir des garçons où on les voyait se déshabiller le
soir.

– On les voyait se… ?

– Oui, et ils faisaient des signes. Luce riait tout bas dans mon
cou, et battait ma jambe de ses talons. Je lui disais : « Lève-toi.
« Aga », Mademoiselle qui vient ! » Mais elle se jetait brusquement
contre moi, et m'embrassait follement…

– … Follement…, répète Marcel en écho, et ses mains se
refroidissent lentement dans les miennes.

– Alors je me levais d'un coup, et je la jetais presque par terre.
Elle criait tout bas : « Méchante ! Méchante ! Sans cœur ! »

– Et puis ?

– Et puis je lui flanquais une de ces taraudées si solides qu'elle
en avait les bras bleus et la peau de la tête chaude. Je tape bien,
quand je m'y mets. Elle adorait ça. Elle cachait sa figure et se
laissait battre, en faisant de grands soupirs… (Les ponts, Marcel,
nous arrivons.) De grands soupirs, comme vous à présent.

– Claudine, dit sa voix douce, un peu étranglée, vous ne me direz
rien de plus ? Je… j'aime tant ces histoires…

– Je m'en aperçois… Seulement, vous savez les conditions ?

– Chut ! Je sais les conditions. Donnant, donnant… Mais, fait-il
en avançant tout près ses yeux agrandis, sa bouche rose et sèche, les
amitiés chastes, passionnées et toutes de cœur, sont plus difficiles à
raconter, je crains d'être bref autant que maladroit…

– Prenez garde ! Vous avez envie de mentir. Je me muselle.

– Non, non, je vous obligerais à parler maintenant !… Nous sommes
arrivés. Je descends, je vais sonner.

La porte ouverte, il reprend mes mains dans ses doigts moites, les
serre trop et les baise l'une et l'autre.

– Mes compliments à mon oncle, Claudine. Et mes hommages à
Fanchette. Ô Claudine inattendue ! Aurais-je pensé que de Montigny me
viendrait tout ce plaisir-là ?

Il a bien dit ça.

À table, mon énervement tombe un peu, pendant que je raconte à
papa, qui n'écoute pas, mon après-midi, et mon cousin l'Oncle.
Fanchette, la chérie, aune avec son nez le bas de ma jupe pour savoir
d'où je viens. Elle a un joli ventre rond qu'elle porte allégrement,
et qui ne l'empêche pas de sauter après les papillons de la lampe.
J'ai beau lui dire « Fanchette, on ne lève pas les bras quand on est
enceinte », elle ne m'écoute pas.

Au chester, papa, que l'Esprit, sans doute, a visité, pousse un
grand cri.

– Quoi, papa ? Une nouvelle limace ?

– J'ai trouvé, je sais qui c'est ! Tout ça m'était sorti de la
mémoire ; quand on s'occupe toute sa vie de choses sérieuses, ces
fantaisies-là s'oublient. La pauvre Ida, Marcel, Renaud, voilà !
Trente-six cochons ! La fille de Wilhelmine a épousé très jeune ce
Renaud qui n'était pas vieux. Elle l'a embêté, je crois. Tu penses,
une fille de Wilhelmine !… Alors, elle a eu un fils, Marcel. Ils
n'étaient pas souvent du même avis, après l'enfant. Une petite femme
puritaine et susceptible. Elle a dit : « Je retourne chez ma mère. »
Il a dit : « Je vais vous faire avancer un fiacre. » Peu après, elle
est morte de quelque chose de rapide. Voilà.

Le soir, avant de me coucher, pendant que Mélie ferme les volets :

– Mélie, j'ai un oncle, à présent. Non, je veux dire, j'ai un
cousin et un neveu, tu comprends !

– T'as aussi le vertigo, à c't'heure. Et la chatte donc ! Depuis
qu'elle est pleine, elle est toujours dans les tiroirs et dans les
commodes, à tout cheuiller13.

– Faut lui mettre une corbeille. C'est pour bientôt ?

– Pas avant quinze jours.

– Mais je n'ai pas apporté sa corbeille à foin.

– C'est malin ! Laisse, j'y achèterai une corbeille à chien, avec
un cousin.

– Elle n'en voudra pas. C'est trop parisien pour elle.

– Avec ça ! Et le matou d'en dessous, est-ce qu'il était trop
parisien pour elle ?

IX

Tante Wilhelmine est venue me voir, je n'étais pas là. Elle a
causé avec papa, me raconte Mélie, et elle était « hors d'état » de me
savoir sortie seule (sans doute, elle n'ignore pas que les élèves des
Beaux-Arts tiennent beaucoup de place dans le quartier).

J'étais dehors, pour voir des feuilles.

Hélas ! Les feuilles vertes ! Elles sortent de bonne heure ici.

Là-Bas, c'est tout au plus si les bouchures d'épines se voilent, à
longue distance, de ce brouillard vert, et comme suspendu sur leurs
branches, que leur tissent les toutes petites feuilles tendres. Au
Luxembourg, j'ai voulu manger des pousses d'arbre, comme à Montigny,
mais ici, elles croquent sous la dent, poudrées de charbon. Et jamais,
jamais je ne respire plus l'odeur humide des feuilles pourries et des
étangs jonceux, ni l'âcreté légère du vent qui a passé sur les bois où
cuit le fraisil. Là-bas, les premières violettes ont poussé, je les
vois ! La bordure, près du mur du jardin, celui qui regarde l'ouest,
est fleurie de petites violettes rabougries, laides et chétives, mais
d'une odeur souveraine. Que je suis triste ! La tiédeur excessive de
ce printemps de Paris, et sa mollesse, font que je ne suis plus qu'une
pauvre bête des bois condamnée à la ménagerie. Ils vendent ici, par
voiturées, des primevères, et des pâquerettes jaunes, et des
jeannettes. Mais les balles de pâquerettes, que je confectionne par
habitude, n'amusent que Fanchette qui, demeurée leste malgré son petit
bedon tendu, les manie adroitement d'une patte en forme de cuiller. Je
suis dans un bien mauvais état d'esprit… Heureusement, mon corps va
bien ; je le constate fréquemment, avec complaisance, accroupie dans
l'eau chaude de mon cuveau. Tout ça est élastique et souple, long, pas
bien gras, mais assez musclé pour ne point sembler trop maigre.

Entretenons la souplesse, quoique je n'aie plus d'arbres pour y
grimper. Il s'agit, en équilibre dans mon cuveau sur le pied droit, de
me renverser en arrière le plus possible, la jambe gauche levée très
haut, le bras droit en balancier, la main gauche sous la nuque. Ça n'a
l'air de rien, essayez seulement. Pouf ! Je me suis répandue. Et,
comme j'avais négligé de me sécher, mon derrière fait un rond mouillé
par terre. (Fanchette, assise sur le lit, me dévisage avec une
froideur méprisante, pour ma maladresse, et pour cette manie
inconcevable que j'ai de m'asseoir dans l'eau.) Mais je triomphe dans
d'autres exercices : les deux pieds posés alternativement sur la
nuque, ou le renversement en arc, la tête au niveau des mollets. Mélie
m'admire, mais me met en garde contre l'excès de ces gymnastiques :

– Tu vas te « bréger14 » le portrait !

Je retombe, après tous ces divertissements intimes, dans l'apathie
ou l'énervement ; les mains trop chaudes ou trop froides, les yeux
brillants et las, des griffes partout. Je ne dis pas que ma figure de
chatte agacée soit laide, il s'en faut même, avec sa calotte de
cheveux bouclés. Ce qui me mangue, ce qui me manque… Je ne le saurai
que trop tôt. Et d'ailleurs cela m'humilierait…

Le résultat de tout ceci jusqu'à présent, ç'a été une passion
imprévue de Claudine pour Francis Jammes, parce que ce poète saugrenu
comprend la campagne, les bêtes, les jardins démodés et la gravité des
petites choses stupides de la vie.

X

Mon cousin l'Oncle est venu ce matin voir papa qui, d'abord
furibond parce qu'on le dérange, s'humanise tout de suite, parce que
ce Renaud a le don de plaire et de désarmer. Au grand jour, il a
davantage de cheveux blancs, mais la figure plus jeune que je n'avais
vu d'abord, et une nuance d'yeux ardoise assez personnelle. Il a
embarqué papa dans la Malacologie, et mon noble père ne tarit pas.
Épouvantée d'un tel flot de paroles, j'endigue.

– Papa, je veux faire voir Fanchette à mon oncle.

Et j'emmène mon oncle dans ma chambre, ravie de voir qu'il
apprécie le lit bateau, et la vieille perse, et mon cher vilain petit
bureau. Adroitement, il tripote et gratouille le ventre sensible de
Fanchette, et lui parle chat d'une ingénieuse façon. Sûr, quoi qu'en
dise Marcel, c'est quelqu'un de bien !

– Ma chère petite, une chatte blanche et un fauteuil crapaud sont
les animaux indispensables d'une chambre de jeune fille. Il n'y manque
que le bon roman… Non, le voici. Sapristi, c'est André Tourette…
Quelle drôle d'idée !

– Oh ! Vous en verrez d'autres ! Il faudra vous y habituer, je lis
tout.

– Tout. C'est peu ! Ne cherchez pas à m'étonner, je trouve cela
ridicule.

– Ridicule !… Dis-je suffoquée de colère, je me trouve assez
grande pour lire à ma guise !

– Tra, la la ! Assurément votre père, qui est charmant d'ailleurs,
est un père ordinaire, mais… voilà, voilà, il y a des ignorances que
vous pourriez regretter. Mon petit, ajoute-t-il en me voyant près de
pleurer, je ne veux pas vous faire de peine. Qu'est-ce qui me prend de
moraliser comme ça ? Je suis plus oncle que nature. Ça ne vous empêche
pas, vous, d'être la plus jolie et la plus mignonne des nièces,
bibliomanie à part. Et vous allez me donner votre menotte en signe de
paix.

Je la donne. Mais j'ai eu de la peine tout d'un coup. J'étais si
résolue à trouver cet homme-là absolument gentil !

Il m'a baisé la main. C'est le deuxième homme qui me baise la
main. Et je constate des différences : de Marcel, le baiser est un
effleurement rapide, si léger, si hâtif, que je ne sais pas si ce sont
des lèvres, ou un doigt pressé, qui ont touché ma peau. Quand c'est
son père, j'ai le temps de sentir la forme de sa bouche.

Il est parti. Il reviendra dimanche me chercher pour le concert.
Il est parti…

Je vous demande un peu ! Un oncle qui avait l'air si peu
vieux-jeu ! Est-ce que je l'asticote sur ses habitudes de perdre son
argent aux courses, moi ? Il pourrait, à la vérité, me répondre qu'il
a cessé d'avoir dix-sept ans et qu'il ne se nomme pas Claudine.

Avec tout ça, je reste toujours sans nouvelles de Luce.

Claudine joue à la dame. Claudine se commande robes sur robes et
tourmente la vieille et surannée Poullanx, couturière, ainsi que
madame Abraham Lévi, modiste. Mon oncle m'a affirmé qu'à Paris toutes
les modistes étaient juives. Celle-ci, quoique de la rive gauche,
montre une vivacité de goût assez précieuse ; et puis, ça l'amuse de
coiffer ma figure pointue à cheveux bouffants. Avant l'essayage, elle
me brosse les cheveux en avant, rudement, fait gonfler les côtés,
s'éloigne de deux pas et dit avec ravissement : « Vous voilà tout à
fait comme Polaire ! » Moi, j'aime mieux être comme Claudine. Puisque
ici les femmes se campent de la verdure sur la tête dès février, je me
suis choisi deux chapeaux d'été : un grand noir, capeline en crin et
plumes – « ça fait bébé cossu », constate madame Lévi avec une lippe
aimable dans sa moustache brune – et un autre, roux avec du velours
noir. Faut que ça aille avec tout. Je n'ai pas, moi, les goûts de la
grande Anaïs qui n'était jamais contente quand sa tête ne chavirait
pas sous trois kilogrammes de roses.

Et j'élabore encore une autre robe bleue. Je chéris le bleu, non
pas pour lui-même, mais pour l'importance qu'il donne au tabac
d'Espagne de mes yeux.

Pas de Marcel. Je sens vaguement qu'il me boude. « Boude » est un
trop gros mot, mais je flaire un ressentiment sourd. Je me console,
puisqu'il pleut, avec les vieux et jeunes bouquins, des Balzac
ressassés qui cachent entre leurs feuillets des miettes de goûters
anciens… Voilà une mie de gâteau qui vient de Montigny, sens,
Fanchette. Bête sans cœur, ça ne lui dit rien, elle écoute les bruits
de casseroles de la cuisine !… Papa, la cravate en corde, me caresse
la tête en passant. Est-il heureux, cet homme-là, d'avoir trouvé chez
les limaces la plénitude de la vie et la divagation féconde et
renaissante !… Qui me servira de limace, à moi ?

Une lettre de Claire. Eh ben vrai !

« Ma chérie, c'est un grand bonheur que je t'écris. Je me marie
dans un mois avec le cher bien-aimé dont je t'ai envoyé la
photographie. Il est plus riche que moi ; il n'a pas de peine, mais ça
ne fait rien. Je suis si heureuse ! Il aura la surveillance d'une
usine au Mexique ( ! ! !) et je partirai avec lui. Tu vois bien que la
vie, c'est comme dans les romans. Tu riais de moi, autrefois, quand je
te le disais. Je veux que tu viennes à mon mariage, etc., etc. »

Suivent des recommencements, et des bavardages de petite fille qui
délire de bonheur. Elle la mérite, toute sa joie, cette enfant
confiante et douce, et si honnête ! Cette confiance et cette douceur
l'ont, par un hasard merveilleux, mieux protégée que la ruse la plus
avertie ; ce n'est pas tout à fait sa faute, mais c'est bien ainsi. Je
lui ai répondu tout de suite, n'importe quoi de gentil et de tendre ;
et je reste là, près d'un petit feu de bois – toujours frileuse dès
qu'il pleut – à attendre la nuit et le dîner, dans une tristesse et un
abattement honteux.

Elle se marie, elle a dix-sept ans. Et moi ?… Oh ! Qu'on me rende
Montigny, et l'année dernière, et celle d'avant, et ma turbulence
fureteuse et indiscrète, qu'on me rende ma tendresse trompée pour la
petite Aimée de Mademoiselle, et ma méchanceté voluptueuse pour Luce –
car je n'ai personne ici, et même pas l'envie de mal faire !

Qui pourrait croire qu'elle roule des pensées si larmoyantes,
cette Claudine en saut de lit, accroupie à l'orientale devant le
marbre du foyer, et tout occupée, apparemment, à rôtir le ventre d'une
tablette de chocolat que maintiennent debout les branches d'une
pincette ? Lorsque la surface exposée au feu mollit, noircit, crépite
et se boursoufle, je la soulève en minces lamelles avec mon petit
couteau… Goût exquis, qui participe de l'amande grillée et du gratin à
la vanille ! Douceur mélancolique de savourer le chocolat à la
pincette tout en se teignant les ongles des pieds en rose avec un
petit chiffon trempé dans l'encre rouge de Papa !

Le soleil revenu me montre le ridicule de mes désolations d'hier
soir. D'autant plus que Marcel arrive à cinq heures et demie, vif,
beau comme… comme Marcel seul, cravaté d'un pongée turquoise amorti
qui avive ses lèvres jusqu'au rose de Chine, un rose artificiel de
bouche peinte. Dieu ! Ce petit sillon entre le nez et la lèvre
supérieure, et l'imperceptible duvet qui l'argente ! La panne toute
soie, à 15 fr.90, n'est pas aussi suave.

– Mon « neveu », que je suis contente ! Vous n'êtes pas choqué que
je garde mon petit tablier ?

– Il est charmant, votre petit tablier. Gardez-le, vous me faites
penser à… – comment, déjà – à Montigny.

– Je n'ai pas besoin de le garder pour songer à Montigny, moi. Si
vous saviez ce que ça fait bobo, quelquefois…

– Oh ! Voyons, pas d'attendrissement nostalgique, Claudine ! Ça ne
vous va pas du tout !

Sa légèreté m'est cruelle en ce moment, et je lui lance sans doute
un mauvais regard, car il devient souple et charmant :

– Attendez, attendez. Mal du Pays ! Je vais souffler sur vos yeux,
et il partira !

Avec sa grâce de femme, faite d'aisance et aussi d'une
extraordinaire précision de mouvements, il m'a emprisonné la taille et
souffle doucement sur mes yeux à demi fermés. Il prolonge le jeu et
déclare à la fin :

– Vous sentez… la cannelle, Claudine.

– Pourquoi la cannelle ? Dis-je mollement, appuyée à son bras et
engourdie de son souffle léger.

– Je ne sais pas. Une odeur chaude, une odeur de sucrerie
exotique.

– C'est ça ! Le bazar oriental, alors ?

– Non. Un peu la tarte viennoise ; une odeur bonne à manger. Et
moi, qu'est-ce que je sens ? Demande-t-il en mettant sa joue veloutée
tout près de ma bouche.

– Le foin coupé, dis-je en le flairant. Et comme sa joue ne se
retire pas, je l'embrasse doucement, sans appuyer. Mais j'aurais aussi
bien embrassé un bouquet, ou une pêche mûre. Il y a des parfums qu'on
ne respire bien qu'avec la bouche.

Marcel l'a compris, il me semble. Il ne me rend pas le baiser, et,
se retirant avec une moue pour rire :

– Le foin ? C'est une odeur bien simplette… Vous venez au concert,
demain, hein ?

– Sûrement. Votre père est venu voir papa l'autre matin ; vous ne
le saviez pas ?

– Non, fait-il avec indifférence. Je ne vois pas papa tous les
jours… il n'a pas le temps. Et puis je m'en vais, je n'ai qu'une
minute. Savez-vous, ingrate petite fille, qui je fais attendre en
restant ici ? Charlie !

Il éclate d'un rire malicieux et se sauve.

Mais j'apprécie, autant qu'il convient, le prix de cette
préférence.

XI

– Papa, je vais au concert tout à l'heure. Dépêche-toi un peu. Je
sais bien que les œufs sur le plat, refroidis, sont un mets des dieux,
mais, tout de même, hâte-toi.

– Créature inférieure ! Déclame papa, en haussant les épaules,
toutes les femmes sont égales à la dernière bourrique. Moi, je plane !

– Prends garde, tu vas renverser la carafe du bout de ton aile…
N'est-ce pas que ma robe me va bien ?

– Heu… Oui… C'est un paletot de l'année dernière ?

– Non pas. Tu l'as payée il y a deux jours.

– Oui. Cette maison est un gouffre. Ta tante va bien ?

– Mais, elle est venue ici. Tu ne l'as pas vue ?

– Non, oui, je ne sais plus ; elle m'embête. Son fils est beaucoup
mieux qu'elle. Très intelligent ! Des vues sur beaucoup de choses. En
Malacologie même, il n'est pas trop scandaleusement ignare.

– Qui ça ? Marcel ?

– Eh non, pas l'avorton, Machin, c'est le gendre de Wilhelmine que
je veux dire.

L'avorton, l'avorton ! On lui en fichera, à papa, des avortons
comme celui-là ! Non pas que je pense mal du père de Marcel, qui
m'attire et me réchauffe, mais enfin…

Sonnette. Mélie se hâte avec lenteur. Mon cousin l'Oncle et mon
« neveu » entrent tout reluisants, Marcel surtout, moulé dans des
vêtements trop neufs pour mon goût ; le voisinage de son père diminue
un peu.

– Cher monsieur… Comme elle est jolie, votre petite, sous ce grand
chapeau noir !

– Pas mal, pas mal, fait papa négligemment, en déguisant sa très
sincère admiration.

Marcel m'épluche comme d'habitude :

– Mettez donc des suède au lieu de gris-perle ; c'est plus joli
avec le bleu.

Il a raison. Je change de gants.

Tous trois dans un fiacre fermé, Marcel sur l'affreux strapontin
de supplice, nous roulons vers le Châtelet. Comme je trépide à
l'intérieur, je ne dis rien et je me tiens sage. Entre l'oncle Renaud
et son fils, la conversation ne risque pas de devenir fiévreuse.

– Voulez-vous voir le programme ? Le voilà. La Damnation de
Faust : ce n'est pas une première…

– C'est une première pour moi.

Sur la place, les sphinx cracheurs de la fontaine du Palmier me
rappellent le jeu dégoûtant qui nous passionnait à Montigny : debout
sur une même ligne, à cinq ou six petites sales, les joues gonflées
d'eau, nous faisions comme les sphinx, et celle qui avait craché le
plus loin gagnait une bille ou des noisettes.

Au contrôle, dans l'escalier, mon cousin l'Oncle a déjà salué ou
serré la main à des gens. Il doit venir souvent ici.

C'est mal éclairé. Ça sent le crottin. Pourquoi ça sent-il le
crottin ? Je le demande tout bas à Marcel qui me répond : « C'est
parce qu'on joue Michel Strogoff tous les soirs. » L'oncle Renaud nous
installe dans des fauteuils de balcon, au premier rang. Un peu froncée
d'être si en vue je regarde farouchement autour de moi, mais on y voit
mal en venant du grand jour, et je me sens à mon avantage. C'est égal,
il y en a des dames ! Et elles en font un raffut ! Ces portes de loges
qui claquent, ces chaises remuées, – on se croirait à l'église de
Montigny, où personne ne s'occupait jamais de ce que l'abbé Millet
disait en chaire, ni même à l'autel.

Cette salle du Châtelet est grande, mais banalement laide ; les
lumières rougissent dans un halo de poussière. Je vous dis que ça sent
le crottin ! Et toutes ces têtes, en bas – noires celles des hommes,
fleuries celles des femmes – si je leur jetais du pain, à ces gens,
est-ce qu'ils ouvriraient la bouche pour l'attraper ? Quand donc
va-t-on commencer ? Mon cousin l'Oncle, qui me voit nerveuse et pâle,
me prend la main et la garde entre ses doigts en signe de protection.

Un monsieur barbu, les épaules un peu en « digoinche », s'avance
sur la scène, et des applaudissements (déjà !) arrêtent le si
désagréable tumulte des bavardages et des instruments qui s'accordent.
C'est Colonne lui-même. Il fait toc-toc sur son pupitre avec un petit
bâton, inspecte ses administrés d'un regard circulaire, et lève le
bras.

Aux premiers accords de la Damnation, une boule nerveuse me monte
de l'estomac à la gorge et reste là, à m'étrangler. Je n'entends
presque jamais d'orchestre, et ces archets jouent sur mes nerfs. J'ai
une peur folle de pleurer d'agacement, je serais si ridicule ! Avec de
grands efforts, je triomphe de cette émotion bête, et je retire
doucement ma main de celle de mon oncle, pour me ressaisir mieux.

Marcel lorgne partout, et adresse des signes de tête aux galeries
d'en haut, où je distingue des feutres mous, des cheveux longs, des
visages sans moustaches et des moustaches intransigeantes.

– Là-haut, m'explique tout bas l'Oncle, c'est tout ce qu'il y a de
bien. Des anarchistes musiciens, des écrivains qui changeront la face
du monde, et même des garçons bien gentils, sans le sou, qui aiment la
musique. C'est là-haut aussi qu'on place « celui qui proteste ». Il
siffle et profère ses malédictions absconses ; un municipal le cueille
comme une fleur, l'expulse, et le fait rentrer discrètement par une
autre porte. Colonne a essayé d'en engager un spécialement pour des
prix modiques, mais il y a renoncé. « Celui qui proteste » doit être
avant tout un convaincu.

J'ai envie de rire, à présent, en entendant le Méphistophélès qui
détaille les couplets de la puce – si burlesquement prosodiés que
Berlioz a dû le faire exprès – oui, j'ai envie de rire parce que ce
baryton a une peine infinie à ne pas jouer ce qu'il chante. Il se
retient tant qu'il peut d'être diabolique, mais il sent sur son front
le balancement de la plume fourchue, et ses sourcils dessinent
d'eux-mêmes l'accent circonflexe de la tradition.

Jusqu'à l'entracte, j'écoute de toutes mes oreilles inhabiles, peu
habituées à discerner les timbres.

– Ça qui chante à l'orchestre, aux instruments à vent, qu'est-ce
que c'est, l'Oncle ?

– C'est une flûte dans le grave, je crois bien. Nous demanderons
ça à Maugis pendant l'entracte, si vous voulez.

L'entracte vient trop tôt à mon gré. Je déteste qu'on me rationne
et qu'on me coupe un plaisir sans que je l'aie demandé. Tous ces gens
qui sortent, où courent-ils si pressés ? Ils ne vont que dans les
couloirs, pourtant. Je me colle au flanc de Marcel, mais c'est l'Oncle
Renaud qui passe d'autorité son propre bras sous le mien :

– Recueillez-vous, petite fille. Bien qu'on se borne à damner
Faust aujourd'hui, sans nouveautés de la jeune École, je peux vous
montrer quelques têtes assez connues. Et vos illusions joncheront le
sol, telles des couronnes défleuries !

– Oh ! C'est la musique qui vous fait sortir tant d'éloquence ?

– Oui. Au fond, j'ai une âme de jeune fille sous un front de
penseur.

Ses yeux ardoise, indulgents et paresseux, me sourient d'un
sourire qui m'apaise et me rend confiante. Son fils est trop tout à
tous, en ce moment, et s'en va justement saluer la mère Barmann, qui
pérore et décrète dans un groupe d'hommes.

– Fuyons, fuyons, supplie mon Oncle épouvanté. Elle va nous citer
le dernier aphorisme social de « son illustre ami », si nous traînons
dans ses parages !

– Quel illustre ami ? Celui dont elle parlait chez tante Cœur,
l'autre dimanche ?

– Gréveuille, un académicien très couru qu'elle subventionne, loge
et nourrit. L'hiver dernier, je dînais encore dans cette boîte-là, et
je suis parti sur cette impression délicate : le grand homme installé
devant la cheminée Louis XIII, et présentant au feu, ingénument, ses
deux bottines non reboutonnées…

– Pourquoi non reboutonnées ? (Je lui pose la question avec une
candeur assez bien imitée.)

– Parbleu, parce qu'il venait de… Claudine, vous êtes
insupportable ! Aussi, c'est tout à fait ma faute. Je n'ai pas
l'habitude des petites filles, moi. Je suis Oncle depuis si peu de
temps. Mais j'aurai l'œil désormais.

– Tant pis ! Ça ne sera pas si drôle.

– Chut, petite horreur !… Vous qui lisez tout, savez-vous qui est
Maugis, que j'aperçois là-bas ?

– Maugis ? Oui, il fait de la critique musicale, des articles
mêlés de grossièretés, de calembours, un salmigondis d'afféterie et de
lyrisme que je ne comprends pas toujours…

– « D'afféterie et de lyrisme ! » Quelle drôle de nièce j'ai là,
mon Dieu ! C'est pas mal jugé du tout, vous savez ? Mais je vais avoir
un vrai plaisir à vous sortir, mon petit poulet !

– Merci bien ! Si je sais ce que parler veut dire, vous m'aviez
donc « sortie » par politesse, aujourd'hui ?

Nous arrivons sur le Maugis en question ; très animé, il discute
d'une voix de gorge qui s'étrangle facilement, et me paraît subir une
phrase de lyrisme. Je m'approche encore. Sans doute il donne la volée
à ses admirations ? Bardadô ! (comme on dit chez nous quand un enfant
tombe…) Voici ce que j'entends :

– Non, mais avez-vous savouré ce cochon de trombone aboyant parmi
les roses de cette nuit écloses ? Si Faust dort malgré ce potin-là,
c'est qu'il a dû lire Fécondité avant de se coller au pieu.
D'ailleurs, quel fumier, cet orchestre ! Il y a là une pourriture de
petit flûtiste qui n'est pas fichu, dans le Ballet sylphilitique, de
souffler sa note de malheur en même temps que les machins harmoniques
des harpes ; si je le tenais, je lui ferais avaler son instrument par
le…

– Mon ami, mon ami, module avec douceur l'Oncle dans le dos du
convulsionnaire, si vous continuez, vous allez perdre toute modération
de termes !

Maugis fait virer ses grosses épaules et montre un nez bref, des
yeux bleus bombés sous des paupières tombantes, deux grandes
moustaches féroces au-dessus d'une bouche enfantine… Encore tout
gonflé d'une juste fureur, ses yeux en hublots et son cou congestionné
lui donnent l'air d'un petit bœuf quelque peu batracien. (Les leçons
d'histoire naturelle de Montigny m'ont profité.) Mais il sourit,
maintenant, d'une bouche avenante, et, comme il salue, en montrant un
crâne rose, aux dimensions exagérées, je constate que tout le bas de
la figure – menton flou, noyé d'embonpoint, et lèvres puériles, –
dément sans cesse l'énergie du front vaste et du court nez volontaire.
On me présente. Alors :

– Bon vieillard, pourquoi amenez-vous Mademoiselle dans ce lieu
équivoque ? Interrogea Maugis. Il fait si beau aux Tuileries avec un
bon cerceau…

Vexée, je me tais. Et ma dignité amuse beaucoup les deux hommes.

– Votre Marcel est ici ? Demande le critique à mon oncle.

– Oui, il est venu avec sa tante.

– Hein ? Sursauta Maugis. Il s'affiche maintenant avec sa…

– Claudine, explique mon Oncle en haussant les épaules, Claudine,
que voici est sa tante. Nous sommes une famille compliquée.

– Ah ! Mademoiselle, vous êtes la tante de Marcel ? Il y a des
prédestinations !

– Si vous croyez que vous êtes drôle ! Bougonne mon Oncle partagé
entre l'envie de rire et le désir de grogner.

– On fait ce qu'on peut, réplique l'autre.

Qu'est-ce que cela signifie ? Il y a là quelque chose que je n'ai
pas compris.

La jolie Cypriote, madame Van Langendonck, nous croise, escortée
de six hommes qui semblent, tous les six, également épris d'elle, et
qu'elle caresse impartialement de ses yeux de gazelle extasiée.

– Quelle délicieuse créature ! N'est-ce pas, l'Oncle ?

– Certes, oui. C'est une de ces femmes qu'il faut avoir à un jour
de réception. Elle orne et elle aguiche.

– Et, ajoute Maugis, pendant que les hommes la contemplent, ils
oublient de bâfrer tous les pains fourrés.

– Qui saluez-vous là, l'Oncle ?

– Un trio de haute valeur.

– Comme celui de César Franck, coupe Maugis.

L'Oncle continue :

– Trois amis qui ne se quittent jamais ; on les invite ensemble,
et on regretterait de les séparer. Ils sont beaux, ils sont propres,
et chose incroyable, parfaitement honnêtes et délicats. L'un compose
de la musique, de la musique personnelle et charmante ; le second,
celui qui parle avec la princesse de C…, la chante en grand artiste,
et le troisième pastellise, adroit, en les écoutant.

– Si j'étais femme, conclut Maugis, je voudrais les épouser tous
les trois !

– Comment s'appellent-ils ?

– Vous les entendrez presque toujours nommer ensemble : Baville,
Bréda et della Sugès.

Mon oncle échange des bonjours en passant avec le trio, qu'on
regarde avec plaisir. Un Valois égaré parmi nous, mince et racé comme
un lévrier héraldique, c'est Baville ; un beau garçon sain, avec des
yeux bleus cernés et une délicieuse bouche féminine, Bréda, le ténor ;
ce grand nonchalant de della Sugès, qui garde un peu d'Orient dans le
teint mat et le nez à vive arête, regarde passer les gens, sérieux
comme un enfant sage.

– Vous qui êtes un spécialiste, Maugis, désignez un peu à Claudine
quelques échantillons notoires…

– … du Tout-Paris, fait'ment. C'est un joli spectacle à faire voir
à une enfant. Tenez, jeune backfish, voici d'abord… À tout seigneur
tout honneur… Le stérilisateur élégant cher à toutes celles qui
jamais, oh ! Jamais plus, ovairemore, ne voudront combattre la
dépopulation de notre chère patrie…

L'Oncle ne peut réprimer un petit geste d'humeur ; il a bien
tort ; mon gros montreur parle avec une telle volubilité, évidemment
voulue, que je n'arrive pas à saisir la moitié de ses plaisanteries ;
elles ne dépassent pas sa moustache, et je le regrette, car
l'agacement qu'elles procurent à mon oncle me prouve leur raideur.

À présent, d'un ton plus rassis, Maugis m'énumère d'autres
gloires :

– Contemplez, tante enviable de l'enviable Marcel, quelques-uns
des critiques que Sainte-Anne nous envie : cette barbe, dont nous
allons chanter à la ronde, si vous voulez, que l'eau oxygénée la dore
et qu'elle est blonde comme les blés, cette barbe se nomme Bellaigue.
Ah ! Le Scudo de la Revue des Deux Mondes aurait dû la tourner sept
fois dans sa bouche avant de proférer tels blasphèmes anti-wagnériens…
Mais il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup aimé
Parsifal… Autre critique : ce petit pas beau…

– Qui vient en rasant les murs ?

Oui, il rase même les murs, ce tortillé – racine de buis, va !

– Ah ! C'qu'il est « carne » avec ses pauvres confrères, le
frère !… Quand il n'écrit pas de musique, c'qu'il en fait courir, de
vilains bruits…

– Et quand il écrit de la musique ?

– Il en fait courir de plus vilains encore, alorsss !

– Montrez-moi d'autres critiques, dites ?

– Pouah ! On a des goûts saumâtrement dépravés en votre patelin, ô
princesse lointaine. Non ! Je ne vous montrerai plus d'autres
critiques, pour ce que la musicographie française ne compte ici, comme
représentants, que les deux bipèdes dont je viens d'avoir l'honneur de
vous…

– Mais les autres ?

– Les autres, qui sont au nombre de neuf cent quarante-trois et
demi (il y en a un cul-de-jatte), les autres ne s'aventurent jamais
dans une salle de concert – d'ailleurs, pour ce que ça leur servirait
– et refilent pieusement leurs places aux camelots. Ils vendent leurs
arrêts, et même leurs « services » ! Mais laissons ces croquants, et
contemplons madame Roger-Miclos au profil de camée, Blowitz à la face
de gorille, Diémer qui recèle dans sa bouche un clavier sans dièzes,
l'avocat Dutasby qui n'a pas raté un seul concert Colonne depuis le
jour où il a été sevré.

– Qui c'est, cette belle personne qui ondule dans sa robe ?

– Dalila, Messaline, la future Omphale, la part de l'Autriche.

– Hein ?

– Vous n'avez pas lu ça dans le père Hugo ? « l'Angleterre prit
Leygues »… Je me demande ce qu'elle a bien pu en fiche… « et
l'Autriche : l'Héglon ! »

– Et toutes ces dames chic ?

– Rien, moins que rien : Haute noblesse et Haute banque, Gotha et
Goldgotha, le dessus du panier d'Hosier et du panier à salade. Ça loue
des loges par genre – le genre ennuyeux –, c'est musicien comme des
putois, et toutes jacassent à couvrir l'orchestre, depuis la marquise
de Saint-Fiel qui vient ici à la retape des artistes qu'elle fait
fonctionner chez elle, ophtalmiquement, jusqu'à la mignonne Suzanne de
Lizery, ce Greuze nanti, « la Cruche casée », dite aussi « le nom
propre »…

– Parce que ?

– Parce qu'elle n'a pas d'orthographe.

Me jugeant suffisamment ahurie, Maugis s'éloigne, appelé par un
camarade vers les bocks du buffet, bien dus à un gosier que vient de
dessécher tant d'éloquence.

J'avise Marcel devant un pilastre du foyer ; il parle bas et vite
à un très jeune homme dont je ne vois que la nuque brune aux cheveux
très soyeux ; je tire légèrement l'Oncle pour tourner le pilastre et
je reconnais les yeux liquides, la figure blanche et noire de certaine
photographie, sur la cheminée de la chambre de mon « neveu ».

– Mon oncle, savez-vous le nom du jeune homme qui cause avec
Marcel, là, derrière le pilier ?

Il se retourne et jure un gros juron dans sa moustache.

– Parbleu, c'est Charlie Gonzalès… Il est rasta, en outre.

– En outre.

– Oui, je veux dire… Ce n'est pas une camaraderie qui m'enchante
pour Marcel… Ce garçon est d'un voyant !…

Une sonnerie nous rappelle. Marcel nous retrouve aux fauteuils.
J'oublie beaucoup de choses pour écouter mademoiselle Pregi se
plaindre, abandonnée, poignante, et l'orchestre m'enserre, l'orchestre
où bat à coups sourds le cœur de Marguerite. On bisse l'invocation à
la Nature ; Engel, impérieux, y ajoute des cheveux de tempête et remue
enfin ce public qui n'écoute guère. « C'est que, m'explique mon oncle,
il ne l'a guère entendue que soixante-seize fois, la Damnation, ce
public-là ! » Marcel, à ma gauche, plisse sa bouche mécontente. Quand
son père est là, il a l'air de m'en vouloir.

À travers des tumultes qui me fatiguent, Faust court à l'Abîme, –
et nos vers la sortie, peu après.

Il fait encore jour dehors, et le soleil bas éblouit.

– Voulez-vous goûter, mes petits ?

– Merci, père, je vous demande la permission de vous quitter ;
j'ai pris rendez-vous avec des amis.

– Des amis ? Ce Charlie Gonzalès, je pense.

– Charlie et d'autres, répond Marcel d'une voix cassante.

– Va. Seulement, tu sais, ajouta mon Oncle plus bas, penché sur
son fils, le jour où j'en aurai assez, je ne te l'enverrai pas dire…
Tu ne me feras pas deux fois l'histoire du lycée Boileau.

Quelle histoire ? Je me cuis d'envie de la connaître. Mais, sans
répondre, les yeux noirs de rage concentrée, Marcel prend congé et
file.

– Avez-vous faim, mon petit ? Redemande mon Oncle. Sa figure
désenchantée a vieilli depuis tout à l'heure.

– Non, merci. Je vais rentrer, si vous voulez bien me mettre en
voiture.

– Je m'y mettrai même avec vous. Je vous accompagne.

Comme une grande faveur, je sollicite de monter dans un « pneu »
qui passe ; ce roulement ouaté et rebondissant me charme.

Nous ne disons rien. L'Oncle regarde devant lui d'un air embêté et
las.

– J'ai des ennuis, me dit-il au bout de dix minutes, répondant à
une question que je n'ai pas posée. Parlez-moi, petite fille,
distrayez le vieux monsieur.

– Mon oncle… je voulais vous demander comment vous connaissez ces
gens-là. Maugis, les autres…

– Parce que j'ai traîné un peu partout depuis quinze ou vingt ans,
et que les relations de journalisme sont faciles ; à Paris, on se lie
vite…

– Je voulais vous demander aussi, – mais si c'est indiscret, vous
répondrez n'importe quoi – ce que vous faites ordinairement, si… si
vous avez un métier, quoi ! J'ai envie de le savoir.

– Si j'ai un métier ? Hélas, oui ! C'est moi qui « fais » la
politique extérieure dans la Revue diplomatique.

– Dans la Revue diplomatique… Mais c'est rasant comme tout ! Je
veux dire (quelle gaffe ! Je sens que je m'empourpre), je veux dire
que ce sont des articles très sérieux…

– N'arrangez rien ! Ne rabibochez pas ! Vous ne pouvez pas me
flatter davantage ; cette parole rédemptrice vous sera comptée. Toute
ma vie, j'ai été considéré par votre tante Wilhelmine, et par beaucoup
d'autres, comme un individu méprisable qui s'amuse et qui amuse ses
amis. Depuis dix ans, je me venge en embêtant mes contemporains. Et je
les embête de la façon qu'ils préfèrent, je suis documenté, je suis
poncif, je suis pessimiste et geignard !… Je rachète, Claudine, je
remonte dans ma propre estime, j'ai pondu vingt-quatre articles, deux
douzaines, sur le coup de la dépêche d'Ems, je m'intéresse
présentement, trois fois par semaine, depuis six mois, à la politique
russe en Mandchourie, et de la sorte je me procure l'utile numéraire.

– C'est inouï ! Je suis confondue !

– Maintenant, pourquoi je vous raconte tout ça, c'est une autre
affaire. Je crois que vous cachez, sous l'ambition folle de sembler
une grande personne à qui on n'en remontre pas, une âme enthousiaste
et violente de fillette solitaire. Je ne m'épanche guère, vous l'avez
vu, avec ce petit malheureux de Marcel, et j'ai des trop-pleins de
paternité. Voilà pourquoi votre oncle n'est pas muet.

Le cher homme ! J'ai envie de pleurer. La musique, l'énervement…
Quelque chose d'autre aussi. C'est un père comme lui qui me manque.
Oh ! Je ne veux pas dire du mal du mien ; ce n'est pas de sa faute
s'il est un peu spécial… Mais celui-ci, je l'aurais adoré ! Avec
l'embarras que j'éprouve toujours à montrer ce qui peut se trouver de
bon en moi, je me risque…

– Vous savez, je serais peut-être un très passable déversoir, moi…

– Je m'en doute bien, je m'en doute bien. (Ses deux grands bras se
ferment sur mes épaules, et il rit pour ne pas s'attendrir.) Je
voudrais qu'on vous fît des misères pour que vous puissiez venir me
les conter…

Je reste appuyée contre son épaule, les pneus font ronron sur le
mauvais pavé qui longe les quais, et le grelot éveille en moi des
idées romantiques de nuit et de chaise de poste.

– Claudine, que faisiez-vous à Montigny à cette heure-ci ?

Je tressaille ; je ne songeais pas du tout à Montigny.

– À cette heure-ci… Mademoiselle frappait dans ses mains pour la
rentrée du cours du soir. Pendant une heure et demie, jusqu'à six
heures, on s'abîmait les yeux à lire les leçons dans le crépuscule, ou
pis encore, à la lumière de deux lampes à pétrole suspendues trop
haut. Anaïs mangeait de la mine de plomb, de la craie ou du bois de
sapin, et Luce me mendiait, avec des yeux de chatte, mes pastilles de
menthe trop poivrées… Ça sentait le balayage de quatre heures, la
poussière arrosée, l'encre et la petite fille mal lavée…

– Si mal lavée ? Diable ! Cette hydrophobie n'avait point d'autre
exception que vous ?…

– Si, évidemment ; Anaïs et Luce m'ont toujours eu l'air assez
propres ; mais les autres, je les connaissais moins, et, dame, les
cheveux bien lissés, les bas tirés et les chemisettes blanches, ça ne
veut quelquefois rien dire, vous savez !

– Dieu, si je le sais ! Je ne peux malheureusement pas vous dire à
quel point je le sais.

– Les autres élèves n'avaient pas, pour la plupart, les mêmes
idées que moi sur ce qui est sale et propre. Tenez, Célénie Nauphely,
par exemple…

– Ah ! Ah ! Voyons ce que faisait Célénie Nauphely !

– Eh bien, Célénie Nauphely, elle se levait debout, – une grande
fille de quatorze ans – à trois heures et demie, une demi-heure avant
la sortie, et elle disait à voix haute, d'un air pénétré et
important : « Mademoiselle, si vous plaît que je m'en âlle, il faut
que j'âlle téter ma sœur. »

– Miséricorde ! Téter sa sœur ?

– Oui, figurez-vous que sa sœur mariée, qui sevrait un enfant,
avait trop de lait, et que ses seins lui faisaient mal. Alors, deux
fois par jour, Célénie la tétait pour la soulager. Elle prétendait
qu'elle recrachait le lait, mais c'est égal, elle devait en avaler
malgré elle. Eh bien, les gobettes l'entouraient d'une considération
envieuse, cette nourrissonne. Moi, la première fois que j'ai entendu
raconter ça, je n'ai pas pu goûter. Ça ne vous fait rien, à vous ?

– N'insistez pas davantage, ou je crois, qu'en effet, ça me fera
quelque chose. Vous m'ouvrez d'étranges horizons sur les institutions
du Fresnois, Claudine !

– Et Héloïse Basseline, qui trouve un soir Claire, ma sœur de
communion, les pieds dans l'eau ! « Tiens, qu'elle lui fait, t'es pas
folle ? Nous ne sommes pas samedi pour te beûgner les pieds ! – Mais,
répond Claire, je les lave tous les soirs. » Là-dessus, Héloïse
Basseline part en haussant les épaules et en disant : « Ma chère, à
seize ans tu as déjà des manies ridicules de vieille fille ! »

– Dieu du ciel !

– Oh ! Je vous en dirais bien d'autres, mais les convenances s'y
opposent.

– Bah ! Un vieil oncle.

– Non, tout de même, je ne veux pas… Tiens, à propos, ma sœur de
communion se marie.

– La laveuse de pieds ? À dix-sept ans ? Elle est toquée !

– Tiens, pourquoi donc ! Dis-je, cabrée. À dix-sept ans, on n'est
plus une gobette ! Moi, je pourrais très bien me marier aussi !

– Et avec qui ?

Prise au dépourvu, je me mets à rire :

– Ah ! Ça, c'est autre chose. L'élu se fait attendre. On ne se rue
pas, jusqu'à présent. Ma beauté ne fait pas encore assez de bruit par
le monde.

L'Oncle Renaud soupire en s'adossant au fond de la voiture :

– Hélas ! Vous n'êtes pas assez laide, vous ne resterez pas
longtemps pour compte. Un monsieur s'éprendra de cette silhouette
souple et du mystère de ces yeux allongés… et je n'aurai plus de
nièce, et vous aurez bien tort.

– Alors, il ne faut pas me marier ?

– Ne croyez pas, Claudine, que j'exige de vous un tel dévouement
avunculaire. Mais, au moins, je vous en prie, n'épousez pas n'importe
qui.

– Choisissez-moi vous-même un mari de tout repos.

– Comptez là-dessus !

– Pourquoi ? Vous êtes si gentil pour moi !

– Parce que je n'aime pas qu'on mange sous mon nez de trop bons
gâteaux… Descendez, mon petit, nous arrivons.

Ce qu'il vient de dire là, c'est meilleur que tous les autres
compliments, je ne l'oublierai pas.

Mélie nous ouvre, un sein dans la main, et je trouve, dans le trou
à livres, papa en grande conférence avec M. Maria. Ce savant poilu que
j'oublie facilement, passe ici une heure presque tous les matins, je
le vois peu.

Quand l'Oncle Renaud est parti, papa m'annonce solennellement :

– Mon enfant, je dois te faire part d'une heureuse nouvelle.

Qu'est-ce qu'il a encore inventé de néfaste, mon Dieu !

– M. Maria veut bien me servir de secrétaire et m'aider dans mes
travaux.

Quel bonheur, ce n'est que ça ! Soulagée, je tends la main à M.
Maria.

– Mais je suis très heureuse, Monsieur, je suis certaine que votre
collaboration doit rendre à papa d'énormes services.

Je ne lui en ai jamais tant dit, à cet homme timide, et il se
réfugie derrière sa forêt de cheveux, de barbe, de cils, sans réussir
à cacher sa confusion. Je soupçonne cet honnête garçon de nourrir pour
moi, à peu de frais, ce que Maugis appellerait un « béguin ». Ça ne me
gêne pas. En voilà un qui ne songera pas à me manquer de respect !

Encore une lettre de Claire, qui radote son bonheur. « Comme tu
dois t'amuser ! », me dit-elle, pour avoir l'air de penser à moi.
M'amuser ? Peuh !… Ce n'est pas que je m'ennuie, mais je ne suis pas
contente. N'allez pas croire que je suis amoureuse de Marcel. Non. Il
m'inspire de la défiance, de l'intérêt, un peu de tendresse
méprisante, et, physiquement, l'envie de le peigner, de caresser ses
joues, de lui tirer les oreilles, de lui décoller un peu les ongles
comme à Luce, et, comme je faisais avec elle, d'approcher un de mes
yeux d'un de ses yeux, cils contre cils, pour voir fantastiquement
remuer les zébrures bleues de ses iris. Tout de même, quand on y pense
bien, il ressemble un peu à son père, diminué. Oh ! Oui, diminué !

Et toujours rien de Luce. C'est bizarre, si longtemps, ce
silence !

J'ai un costume tailleur, après deux essayages à New Britannia
avec Marcel, deux séances à mourir de rire, bien que j'aie tenu mon
sérieux comme une vraie dame. Mon « neveu » fut admirable. Installé à
trois pas sur une chaise, dans une des petites cabines de glaces, il a
fait viôner15 la jupière Léone et M. Rey, le coupeur, avec une
désinvolture que j'admire : « La pince des hanches un peu plus en
arrière, vous ne trouvez pas, Mademoiselle ? Pas trop longue, la
jupe ; à ras de terre, c'est très suffisant pour trotter, et
d'ailleurs Mademoiselle ne sait pas encore marcher en jupes très
longues… (Regard enfiellé de Claudine qui ne dit rien…) Oui, la manche
tombe bien. Deux petites poches en croissant à la veste, pour les
pouces quand on a les mains vides… Claudine, pour Dieu, deux secondes
d'immobilité ! Fanchette remuerait moins que vous. » La jupière,
médusée, ne savait que penser. Elle regardait en dessous à quatre
pattes sur le tapis, et se demandait visiblement : « C'est pas son
frère, puisqu'il ne la tutoie pas, mais c'est-y son gigolo ? » Et
quand après le dernier essayage, « l'essayage fini », nous sommes
partis ensemble, Claudine raide dans sa chemisette à col blanc, sous
son canotier qui dompte mal les cheveux courts, Marcel m'a dit, avec
un œil de côté :

– Je sais bien de quoi vous avez l'air, Claudine, mais je garde
mon opinion pour moi.

– Pourquoi ? Vous pouvez y aller, maintenant que vous avez dit ça.

– Non pas ! Le respect, le sentiment de la famille !… Mais ce col
empesé et ces cheveux bouclés court, et cette jupe plate, ah ! La la !
Papa est capable d'en froncer le nez.

Je demande, déjà inquiète :

– Vous croyez qu'il n'aimera pas ça ?

– Bah ! Il s'y fera. Papa n'est pas un saint, sous ces airs de
défenseur de la morale outragée.

– Dieu merci, non, pas un saint. Mais il a du goût.

– Moi aussi, j'ai du goût ! Fait Marcel pincé.

– Vous, vous avez surtout… des goûts, et pas ordinaires.

Il rit, du bout des lèvres, pendant que nous montons le triste
escalier de la rue Jacob. Mon « neveu » veut bien goûter avec moi,
dans ma chambre, où j'installe sur nos genoux du rahat-lukum, des
bananes trop avancées, et des grogs froids avec des gâteaux salés. Il
fait chaud, dehors, et frais dans ma chambre sombre. Je vais risquer
quelque chose que je retiens depuis plusieurs jours :

– Marcel, qu'est-ce que c'est que l'histoire du lycée Boileau ?

Accoudé au bras du fauteuil crapaud, en train de grignoter un
gâteau salé au bout de ses doigts fins, il se retourne comme un lézard
et me dévisage. Les joues enflammées, les sourcils serrés, avec sa
bouche ouverte et surprise, quel beau petit dieu irrité ! « Petit
comme une ail », mais si beau !

– Ah ! Vous avez entendu ça ? Mes compliments, vous avez l'oreille
bonne. Je pourrais vous répondre que… ça ne vous regarde pas…

– Oui ; mais je suis trop gentille pour que vous me répondiez
d'une si vilaine façon.

– L'histoire du lycée Boileau ? Une pure infamie, et que je
n'oublierai pas, tant que je vivrai ! Mon père, ça vous apprendra
peut-être à le connaître mieux, vous qui le gobez. Il m'a fait là
quelque chose…

C'est inouï ce qu'il a l'air « chetit », ce petit. Toute ma
curiosité bouillonne.

– Dites-moi l'histoire, je vous en prie.

– Eh bien… Vous savez, Charlie ?

– Si je sais !

– Voilà. Quand je suis entré comme externe au lycée Boileau,
Charlie devait en sortir l'année suivante. Tous ces garçons mal tenus,
avec des poignets rouges et des cols sales, m'ont écœuré ! Lui seul…
J'ai eu cette impression qu'il me ressemblait, à peine plus âgé ! Il
m'a longtemps regardé sans me parler, et puis, à propos de rien nous
nous sommes rapprochés, on ne résiste guère à l'attirance de ces
yeux-là… J'étais obsédé de lui, sans oser le lui dire, il était, – je
dois le croire, chuchote Marcel en baissant les cils – obsédé de moi,
puisque…

– Il vous l'a dit ?

– Non, il me l'a écrit. Hélas !… Mais attendez. J'ai répondu, avec
quelle reconnaissance ! Et depuis, nous nous sommes vus hors du
collège, chez grand-mère, ailleurs… Il m'a fait connaître et aimer
mille choses que j'ignorais…

– Mille !

– Oh ! Ne vous pressez pas de croire à des Luceries, proteste
Marcel en étendant la main. Des échanges de pensées, de livres
annotés, de menus souvenirs…

– Pensionnaire, va !

– Pensionnaire, si vous voulez. Et surtout cette correspondance
exquise, presque quotidienne, jusqu'au jour…

– Ah ! Voilà ce que je craignais !

– Oui, papa m'a volé une lettre.

– Volé est vif.

– Enfin, il dit qu'il l'a ramassée par terre. Un moins malveillant
que lui aurait peut-être deviné tout ce que ces tendresses écrites
contenaient de… de littérature pure. Mais lui ! Il est entré dans une
fureur de brute, – ah ! Quand j'y songe, je crois que je lui ferais
tout le mal qu'on peut faire – il m'a giflé ! Et il est allé,
là-dessus, faire, comme il le disait, du « pétard » au collège.

– D'où l'on vous a… prié de sortir ?

– Si ce n'était que ça. Non, c'est Charlie qu'on a chassé. On a
osé ! Sinon, papa aurait probablement fait du « pétard » dans ses
sales journaux. Il en est bien capable.

Avide, j'écoute et j'admire. Ses joues rouges, ses yeux bleus qui
noircissent, et cette bouche qui palpite, les coins tirés, peut-être,
par une envie de pleurer – je ne verrai jamais de fille aussi belle
que lui !

– La lettre ; votre père l'a gardée, naturellement ?

Il rit pointu.

– Il aurait bien voulu ! Mais, moi aussi, je suis adroit, je l'ai
reprise, avec une clef qui ouvrait son tiroir.

– Oh ! Montrez-la-moi, je vous en supplie !

Avec un geste instinctif vers sa poche de poitrine, il répondit :

– J'en serais bien empêché, ma chère, je ne l'ai pas sur moi.

– Je suis tout à fait certaine que vous l'avez, au contraire ;
Marcel, mon joli Marcel, ce serait mal reconnaître la confiance, la
belle confiance de votre amie Claudine !

J'avance sur lui des mains insidieuses et je fais mes yeux aussi
câlins que je puis.

– Petite fouineuse ! Vous n'allez pas me la prendre de force ?
A-t-on jamais vu ! Là, laissez, Claudine, vous allez me casser un
ongle. Oui, on va vous la montrer. Mais vous l'oublierez ?

– Sur la tête de Luce !

Il tire un porte-cartes féminin, vert empire, en extrait un papier
pelure soigneusement plié, griffonné d'une écriture minuscule.

Savourons la littérature de Charlie Gonzalès :

« Mon Chéri,

« Je vais rechercher ce conte d'Auerbach, et je t'en traduirai les
passages où il est décrite l'amitié amoureuse des deux enfants. Je
sais l'allemand comme le français, cette version n'aura donc pour
aucune difficulté, et je le regrette presque, car il m'aurait été doux
d'éprouver quelque peine pour toi, mon seul aimé.

« Oh ! Oui, seul ! Mon seul aimé, mon seul adoré ! Et dire que ta
jalousie toujours en éveil vient encore de tiquer ! Ne dis pas non, je
sais lire à travers les lignes comme je sais lire au fond de tes yeux,
et je ne puis me méprendre à la petite phrase énervée de ta lettre sur
« le nouvel ami aux boucles trop noires dont la conversation
m'absorbait si fort à la sortie de quatre heures ».

« Ce prétendu nouvel ami, je le connais à peine ; ce garçonnet
« aux boucles trop noires » (pourquoi trop ?) est un Florentin,
Giuseppe Bocci, que ses parents ont installé pensionnaire chez B…, le
fameux prof. de philo, pour le soustraire à la dépravation des
camarades scolaires ; il a des parents qui ont vraiment du nez ! Cet
enfant me parlait d'une amusante étude psychologique consacrée par un
de ses compatriotes aux Amicizie di Collegio que ce Kraft Ebing
transalpin définit, paraît-il, « un mimétisme de l'instinct
passionnel » – car, italiens, allemands ou français, ces matérialistes
manifestent, tous, la plus écœurante morticolore imbécillité.

« Comme la brochure contient d'amusantes observations, Giuseppe me
la prêtera ; je la lui ai demandée… Pour qui ?… Pour toi, bien
entendu, pour toi qui m'en récompenses par cet inique soupçon.
Reconnais-tu ton injustice ? Alors embrasse-moi. Ne la reconnais-tu
pas ? En ce cas, c'est moi qui t'embrasse.

« Que de bouquins on a fabriqués, déjà, traitant plus ou moins
maladroitement de cette question attirante et complexe entre toutes !…

« Pour me retremper dans ma foi et ma religion sexuelle, j'ai relu
les brûlants sonnets de Shakespeare au comte de Pembroke, ceux, non
moins idolâtres, de Michel-Ange à Cavalieri, je me suis fortifié en
reprenant des passages de Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt
Whitmann et de Carpenter… »

C'est drôle. Je jurerais que j'ai déjà lu quelque part cette liste
d'auteurs un peu spéciaux !

« Mon svelte enfant chéri, mon Tanagra tiède et souple, je baise
tes yeux qui palpitent. Tu le sais, tout ce passé malsain que je t'ai
sacrifié sans hésitation, tout ce passé de curiosités avilissantes, à
présent détestées, me semble aujourd'hui un cauchemar douloureux et
lointain. Ta tendresse seule demeure, et m'exalte, et m'incendie…

« Zut ! Il me reste juste un quart d'heure pour étudier « le
Conceptualisme d'Abélard ». Ses conceptions devaient être d'un ordre
particulier, à cet amputé.

« À toi corps et âme,

« TON CHARLIE. »

C'est fini. Qu'est-ce que je dois dire ? Je suis un peu intimidée
par ces histoires de garçons. Ça ne m'étonne pas du tout que le père
de Marcel ait tiqué, lui aussi… Oh ! Je sais bien, je sais très bien
que mon neveu est tout à fait ragoûtant, et même pis. Mais l'autre ?
Marcel l'embrasse, il l'embrasse ce Charlie phraseur et plagiaire,
malgré la petite moustache noire ? Marcel ne doit pas être vilain,
quand on l'embrasse. Je le regarde en dessous avant de rendre la
lettre ; il ne pense pas du tout à moi, ne songe pas à me demander mon
opinion ; le menton appuyé dans sa main, il suit une idée. Sa
ressemblance avec mon cousin l'Oncle, évidente à ce moment-là, me gêne
brusquement et je lui rends les feuillets.

– Marcel, votre ami écrit plus joliment que Luce ces lettres-là.

– Oui… Mais vous n'êtes pas indignée, enfin, d'une rigueur si
stupide, châtiant un Charlie si exquis ?

– Indignée, ce n'est peut-être pas le mot, mais je suis surprise.
Car enfin, il ne saurait y avoir qu'un seul Marcel en ce monde, mais
j'imagine que les collèges doivent receler d'autres Charlie.

– D'autres Charlie ! Voyons, Claudine, vous ne le compareriez pas
à ces potaches souillés qui… Tenez, donnez-moi à boire, et un lukum !
J'en ai chaud de penser à tout cela.

Il s'éponge d'un petit mouchoir en linon bleu. Comme je lui tends,
empressée, un grog froid, il pose son porte-cartes près de lui, sur la
table d'osier, et s'adosse encore fébrile, pour boire à petites
gorgées. Il suce un lukum à la rose, mordille une galette salée, et
s'absorbe dans le souvenir de son Charlie. Et moi je me demande,
mordue par la curiosité, mordue à crier, quelles autres lettres peut
bien contenir le porte-cartes vert empire. Je ressens parfois (pas
souvent, Dieu merci) de ces laides et violentes convoitises, aussi
âpres que des envies de voler. Certes, je m'en rends bien compte, si
Marcel me surprend en train de fouiller dans sa correspondance, il
aura le droit de me mépriser, et en usera, mais, à cette pensée, le
rouge de la honte n'envahit pas mon front, comme il eût été de règle
dans toute narration scolaire. Tant pis ! Je pose, négligente, une
assiette à gâteaux sur le porte-cartes tentateur. Si ça prend, ça
prendra.

– Claudine, dit Marcel qui s'éveille, ma grand-mère vous trouve
bien sauvage.

– C'est vrai. Mais je ne sais pas lui parler. Que voulez-vous, je
ne la connais pas, moi…

– Ça n'a, d'ailleurs, aucune importance… Dieu ! Comme Fanchette se
déforme !

– Silence ! Ma Fanchette est toujours admirable ! Elle aime
beaucoup votre père.

– Ça ne m'étonne pas… il est si sympathique !

Il se lève sur ce mot aimable. Il glisse le chiffon de linon dans
sa poche gauche… Aïe !… Non, il n'y pense pas. Qu'il s'en aille,
vite ! Je me souviens, une seconde, des billets doux d'Anaïs qu'une
semblable crise de curiosité me fit jadis extraire, à demi brûlés, du
poêle de l'École… et je ne sens aucun remords. D'ailleurs, il a blagué
son père, c'est un vilain petit garçon !

– Vous partez ? Déjà ?

– Oui, il le faut. Et, je vous assure, ce n'est jamais sans
regret. Car vous êtes la confidente rêvée, – et si peu femme !

On n'est pas plus aimable ! Je le reconduis jusqu'à l'escalier
pour m'assurer que la porte, dûment close, l'obligera à sonner s'il
remonte.

Vite, au petit porte-cartes ! Il sent bon ; le parfum de Charlie,
je suppose.

Dans une pochette, le portrait de Charlie. Un portrait-carte en
buste, les épaules nues, la bandelette antique ceignant le front, et
cette date « 28 décembre ». Voyons le calendrier : « 28 décembre ; les
Saints-Innocents ». Vrai, les hasards de l'almanach en ont de bonnes !

Une pincée de petits bleus, écriture longue et prétentieuse,
orthographe hâtive : des rendez-vous fixés ou remis. Deux télégrammes
signés… Jules ! Ah, ça, par exemple, Anaïs en bâillerait d'étonnement.
Avec cette correspondance une photographie de femme ! Qui est-ce ? Une
fort jolie créature, mince à l'excès, les hanches fuyantes, décolletée
discrètement dans du chantilly pailleté ; les doigts sur les lèvres,
elle jette un baiser, au bas de la carte, la même signature… Jules !
Ça ! Un homme ? Voyons, voyons ! J'aiguise mes yeux, je cours chercher
la vénérable tri-loupe de papa, j'examine minutieusement : les
poignets de « Jules » paraissent peut-être un peu forts, mais bien
moins choquants que ceux de Marie Belhomme, pour ne citer que
celle-là ; les hanches ne peuvent pas être masculines, ni ces épaules
rondes, et pourtant, pourtant les muscles du cou, sous l'oreille, me
font hésiter davantage. Oui, le cou est bien d'un éphèbe ; je m'en
aperçois… C'est égal !… Continuons nos fouilles.

Sur un papier de cuisinière, en style de cuisinière, voici,
orthographiés à la cuisinière, des renseignements obscurs :

« Tant qu'à moi, je ne vous conseye pas d'allé rue Traversière,
mais vous ne risquez rien de m'accompagner chez Léon ; c'est une salle
aventageuse, près de la Brasserie que je vous ai causé, et vous y
vérez des personnes qui valent la peine, des écuilliers de Médrano,
eccetera. Pour ce qui est d'Ernestine et de la Charançonne, ayez
l'œil ! Je ne crois pas que Victorine a déjà tiré au sort. Rue Lafite,
grand-mère a dû vous dire que l'hôtel est sûr. »

Quel drôle de monde ! C'est ce ramassis que Charlie a « sacrifié »
à Marcel ! Et il ose s'en faire un titre ! Ce qui m'ahurit par-dessus
tout c'est que mon « neveu » accepte sans dégoût les restes d'une
affection où il a traîné des Charançonnes, des écuyers ; « eccœtera »…
En revanche, je comprends à merveille que Charlie, écœuré à la fin des
Jules trop complaisantes – tout de même, cette photographie
invraisemblable ! – Ait trouvé adorable le nouveauté d'un enfant qui
lui apportait une sentimentalité inédite, avec des scrupules délicieux
à vaincre…

Décidément, ce Charlie me répugne. Mon cousin l'Oncle a eu
joliment raison de le faire flanquer à la porte du lycée Boileau… Un
garçon brun comme lui, ça doit avoir des poils sur la poitrine…

– Mélie ! Vite, cours chez tante Cœur, prends un fiacre, c'est
pour porter ce petit paquet à Marcel, avec une lettre que je lui
écris. Tu ne le laisseras pas chez le concierge…

– Une lettre, bonnes gens ! Ben sûr que je la monterai ! T'es une
belle fille. Sois tranquille, ma nonore, ça sera remis. Et personne
n'y verra que du feu !

Je peux m'en fier à elle. Son dévouement s'exalte à la pensée que
je vais sauter le pas… Ne la détrompons point. Ça lui fait tant de
plaisir.

C'est pourtant vrai que Fanchette devient ridicule à voir ! Elle
accepte sa corbeille « parisienne » à la condition que j'y adjoigne un
morceau de ma vieille robe de chambre en velours de coton. Elle pétrit
ce lambeau énergiquement, y fait ses ongles, le tient au chaud en
boule sous elle, ou le lèche en songeant à sa future famille. Ses
petites mamelles gonflent et deviennent douloureuses ; elle est
possédée d'un besoin fou de câline ries, et de « ferloties », comme on
dit à Montigny.

Mélie me rapporte, jubilante, un mot de Marcel, en remerciement du
porte-cartes renvoyé !

« Merci, chère, je n'étais pas inquiet (pardi non !) sachant le
porte-cartes entre vos petites mains, que je baise affectueusement,
discrète Claudine. »

« Discrète Claudine. » Ça peut être aussi bien une ironie qu'une
prière de me taire.

Papa travaille avec M. Maria ; c'est-à-dire qu'il exténue le
malheureux garçon à bouleverser de fond en comble tous ses bouquins.
Il a d'abord cloué, lui-même, à grand renfort de jurons, douze rayons
au mur de la bibliothèque, rayons destinés au format in-18 jésus. Une
admirable besogne ! Seulement, quand M. Maria, doux, dévoué et
poussiéreux, a voulu placer les volumes, il a découvert que papa
s'était trompé d'un centimètre dans la distance entre les rayons, et
que les livres ne pouvaient pas tenir debout. De sorte qu'il a fallu
déclouer toutes ces maudites planches, sauf une. Vous parlez si les
« Tonnerre de Dieu », et les « Père Éternel, descends ! » ont marché.
Moi, je me tordais devant ce désastre. Et M. Maria, divinement
patient, a seulement dit : « Oh ! Ce n'est rien, nous espacerons un
peu plus les onze rayons. »

Aujourd'hui, j'ai reçu un beau gros sac de chocolats à la crème,
oui-da, avec une lettre de mon cousin l'Oncle : « Ma gentille petite
amie, votre vieil oncle se fait aujourd'hui remplacer, vous ne vous en
plaindrez pas, par ce sac P.P.C. Je voyage huit ou dix jours pour
affaires. À mon retour, si vous voulez bien, nous explorerons d'autres
endroits de plaisir mal aérés. Prenez bien soin de Marcel qui – sans
rire – gagne à vous fréquenter. Je baise avunculairement vos
menottes. »

Oui ? Eh bien – sans rire – j'aimerais mieux un Oncle et pas de
chocolats. Ou bien un oncle et des chocolats. D'ailleurs, ceux-ci sont
inimitables. Luce se vendrait pour la moitié du sac. Attends,
Fanchette, si tu veux que je te massacre, tu n'as qu'à continuer !
Cette horreur plonge dans le sac ouvert une patte en cuiller, trop
adroite ; et pourtant elle n'aura que des moitiés de boules en
chocolat, quand j'en aurai retiré la crème avec le gros bout d'une
plume neuve.

Je n'ai pas revu Marcel de deux jours. Un peu honteuse de ma
paresse à visiter tante Wilhelmine, je pars aujourd'hui sans entrain,
quoique vêtue à mon gré. J'aime bien ma jupe tailleur qui colle, et ma
chemisette en zéphyr bleu lavé qui m'orange la peau. Avant de me
donner mon congé, papa énonce avec solennité :

– Dis bien à ma sœur que j'ai du travail par-dessus les yeux, et
qu'il ne me reste pas une minute à moi afin qu'elle n'ait pas l'idée
de venir me raser à domicile ! Et si on te manque de respect dans la
rue, malgré ton jeune âge, fous-leur un bon coup de poing à travers la
hure !

Munie de ces sages avis, je m'endors dans l'honnête et malodorant
Panthéon-Courcelles pendant quarante minutes, pour ne me réveiller
qu'au point terminus, cette bêtise-là ! Il me faut revenir à pied
avenue de Wagram, où la femme de chambre malveillante considère avec
blâme mes cheveux courts, et m'apprend que « Madame vient de sortir ».
Veine, veine ! Je ne traîne pas, et je « débigouille » lestement
l'escalier sans le secours de l'ascenseur.

Le parc Monceau, avec ces pelouses tendres voilées de jets
d'arrosage en rideaux vaporeux, m'attire comme quelque chose de bon à
manger. Il y a moins d'enfants qu'au Luxembourg. C'est mieux. Mais ces
pelouses qu'on balaie comme des parquets ! N'importe, les arbres
m'enchantent, et l'humidité chauffée que je respire m'alanguit. Le
climat de Paris est ignoblement chaud, tout de même. Ce bruit des
feuilles, quelle douce chose !

Je m'assieds sur un banc, mais un vieux monsieur, la moustache et
les cheveux vernis au pinceau, m'en déloge, par son insistance à
s'asseoir sur le pan de ma jupe et à me frôler du coude. L'ayant
traité de « vieille armelle », je m'éloigne d'un pas digne vers un
autre banc. Un tout petit télégraphiste, – qu'est-ce qu'il fiche là ?
– Occupé à driguer16 en chassant du pied un caillou plat, s'arrête, me
dévisage et crie : « Hou ! Que t'es vilaine ! Veux-tu bien aller te
cacher dans mon pieu ! » Ce n'est pas le désert, évidemment. Ah ! Que
ne suis-je assise à l'ombre du bois des Fredonnes ! Affalée contre un
arbre, sur une chaise, je m'assoupis, bercée par les jets d'arrosage
qui font tambour sur les feuilles larges des ricins.

La chaleur m'écrase, me rend gâteuse, complètement gâteuse.
Gentille, cette dame qui trottine, mais les jambes trop courtes ;
d'ailleurs, à Paris, les trois quarts des femmes ont le derrière sur
les talons. Mon Oncle est ridicule de s'en aller au moment où je
l'aimais bien. Mon Oncle… Il a des yeux jeunes malgré son commencement
de patte d'oie, et une jolie façon de se pencher vers moi en me
parlant. Sa moustache a le ton charmant que prennent les cheveux des
blondes qui vieillissent. Il voyage pour affaires ! Pour affaires ou
pour autre chose. Mélie, qui a l'œil exercé, m'a répondu, quand je lui
ai demandé son impression : « Ton oncle, ma guéline, c'est un bel
homme. Un bon arcandier, pour sûr17. »

Il doit « trôler » avec des femmes, cet homme du devoir. C'est du
propre !

Cette petite femme qui passe… sa jupe tombe bien. Elle a une
démarche… une démarche que je connais. Et cette joue ronde qu'un duvet
fin cerne d'une ligne argentée dans la lumière, je la connais aussi…
Ce petit nez esquissé, ces pommettes un peu hautes… Mon cœur saute.
D'un bond, je suis sur elle, et je crie de toutes mes forces :
« Luce ! »

C'est invraisemblable, mais c'est bien elle ! Sa poltronnerie me
le prouve assez : à mon cri, elle a bravement sauté en arrière et a
mis son coude sur ses yeux. Mon émotion cède en fou rire nerveux ; je
la saisis par les deux bras ; son petit visage aux yeux étroits, tirés
vers les tempes, rougit jusqu'aux oreilles, puis pâlit brusquement ;
elle soupire enfin :

– Quel bonheur que ce soit toi !

Je la tiens toujours par les bras, et je n'en finis pas de
m'étonner. Comment l'ai-je même reconnue ? Cette toute menue gobette –
que j'ai toujours vue en tablier d'escot noir, chaussée de sabots
pointus ou de solides souliers à lacets, sans autre chapeau que le
capuchon rouge, la natte en semaine et le chignon le dimanche – cette
Luce porte un complet tailleur mieux coupé que le mien, drap noir
léger à piqûres blanches, une chemisette rose de Chine en soie souple,
sous un boléro court, et une toque de crin drapé, soulevée d'une botte
de roses, qu'elle n'a fichtre pas achetée aux « 4, 80 ». Quelques
fausses notes qu'on ne remarque pas tout de suite : un corset
maladroit, trop raide et pas assez cambré ; les cheveux manquent
d'air, trop lisses, et les gants trop étroits. Elle gante du 5 ?, et
sans doute se serre dans du 5.

Mais comment expliquer de telles splendeurs ? Y a pas, ma petite
amie s'est sûrement jetée dans la lucrative inconduite. Qu'elle est
fraîche et jeune, pourtant, sans poudre de riz ni rouge aux lèvres !

En face l'une de l'autre, à nous regarder sans rien nous dire,
nous devons être impossibles. C'est Luce qui parle enfin :

– Oh ! Tu as les cheveux coupés !

– Oui, tu me trouves laide, pas ?

– Non, dit-elle tendrement. Tu ne pourrais pas. Tu as grandi. Tu
es gente. Mais tu ne m'aimes plus ? Tu ne m'aimais pas guère déjà !

Elle a gardé son accent de Montigny, que j'écoute charmée,
l'oreille tendue à sa voix un peu traînante et douce. Ses yeux verts
ont changé dix fois de nuance depuis que je la regarde.

– Il s'agit bien de ça, petite « arnie » ! Pourquoi es-tu ici, et
pourquoi si belle, bon sang ? Ton chapeau est délicieux, mets-le un
peu plus en avant. Tu n'es pas seule ? Ta sœur est ici ?

– Non, qu'elle n'est pas ici ! Répond Luce, souriante avec malice.
J'ai tout planté là. C'est long. Je voudrais t'expliquer. C'est une
histoire comme dans un roman, tu sais !

Son accent décèle une fierté insondable ; je n'y tiens plus.

– Mais raconte, mon petit « gouri18 » ! J'ai tout mon après-midi à
moi.

– Chance ! Veux-tu venir chez moi, s'il te plaît, Claudine ?

– Oui, mais à une condition : je n'y trouverai personne ?

– Non, personne. Mais viens, viens vite, je demeure rue de
Courcelles, à trois pas d'ici.

Les idées en salade, je l'accompagne en la regardant de côté. Elle
ne sait pas bien relever sa jupe longue, et marche la tête un peu en
avant, comme quelqu'un qui ne sent pas son chapeau très solide. Oh !
Qu'elle était plus touchante et plus personnelle en jupe de laine à la
cheville, avec sa natte mi-défaite, et ses pieds fins toujours hors
des sabots. Non qu'elle soit enlaidie ! Je constate que sa fraîcheur
et la nuance de ses prunelles équivoques produisent de l'effet sur les
passants. Elle le sait, elle fait de l'œil, inconsciente et généreuse,
à tous les chiens coiffés que nous croisons. Que c'est drôle, mon
Dieu, que c'est drôle ! Je piétine dans l'irréel.

– Tu regardes mon ombrelle, dit Luce. Aga la pomme en cristal.
Elle a coûté cinquante francs, ma vieille !

– À qui ?

– Attends que je te raconte. Il faut que je te prenne du
commencement.

J'adore ces tournures locales. Contrastant avec le costume chic,
l'accent de terroir vous prend un relief ! Je comprends certaines
gaietés brusques de mon « neveu » Marcel.

Nous franchissons le seuil d'une maison neuve, écrasée de
sculptures blanches et de balcons. Un vaste ascenseur nous enlève,
tout en glaces, que Luce manie avec un respect craintif.

Chez qui va-t-elle me mener ?

Elle sonne au dernier étage – elle n'a donc pas la clef ? – Et
passe vite devant une femme de chambre raide, vêtue à l'anglaise,
noire avec un ridicule petit tablier en mousseline blanche, grand
comme un costume de nègre, vous savez, ce costume qui se compose d'un
menu carré de sparterie, pendu au-dessus du ventre par une ficelle.

Luce ouvre vivement une des portes de l'antichambre ; je la suis,
dans un couloir blanc à tapis vert sombre ; elle ouvre une autre
porte, s'efface, la referme sur nous et se jette dans mes bras.

– Luce ! Veux-tu une tape ? Dis-je, recouvrant à grand-peine mon
ancienne autorité, car elle me tient ferme et fourre son nez frais
dans mon cou, sous l'oreille. Elle relève la tête, et sans desserrer
ses bras avec une ineffable expression d'esclavage heureux :

– Oh ! Oui ! Bats-moi un peu !

Mais je n'ai plus de goût, ou pas encore, à la battre. On ne
bourre pas de coups de poing un costume tailleur de quatre cents
francs et ce serait dommage d'aplatir d'une calotte ce joli paquet de
roses. Griffer ses petites mains, oui… mais elle a gardé ses gants.

– Claudine !… Oh ! Tu ne m'aimes plus du tout !

– Je ne peux pas t'aimer comme ça sur commande. Il faut que je
sache à qui j'ai affaire, moi ! Cette chemisette ne t'a pas poussé
toute seule sur le dos, pas ? Et cet appartement ? « Où suis-je ?
Est-ce un prestige, est-ce un rêve enchanté ? » Comme chantait la
grande Anaïs avec sa voix au verjus.

– C'est ma chambre, répond Luce d'une voix onctueuse. Et
s'écartant un peu, elle me laisse à mon admiration.

Trop cossue, mais pas trop bête, sa chambre. Bien tapissier, par
exemple ! Du laqué blanc – hélas ! – Mais voici des sièges et des
panneaux tendus d'un velours amande à dessin coquille, copie
d'Utrecht, je pense, qui flatte l'œil et avive le teint. Le lit – ah !
Quel lit ! Je ne résiste pas à mesurer sa largeur, de mes deux bras
étendus… Plus d'un mètre cinquante, Madame, plus d'un mètre cinquante,
on vous dit, c'est un lit d'au moins trois places. De beaux rideaux de
damas amande, aux deux fenêtres, et une armoire à glace à trois
portes, et un petit lustre au plafond (il a l'air idiot, ce petit
lustre) et une grande bergère pékinée blanc et jaune près de la
cheminée, et quoi encore, mon Dieu !

– Luce ! Sont-ce les fruits du déshonneur ? Tu sais bien, « les
fruits trompeurs qui laissent dans la bouche un goût de centre » s'il
faut en croire notre vieille Morale en exemples.

– Tu n'as pas vu le plus beau, continue Luce sans répondre.
Regarde !

Elle ouvre une des portes à petites guirlandes sculptées :

– C'est le cabinet de toilette.

– Merci : j'aurais pu croire que c'était l'oratoire de
mademoiselle Sergent.

Dallé de faïence, paroissé de faïence, le cabinet de toilette
étincelle, telle Venise, de mille feux (et davantage). Heulla-t-y
possible ! Une baignoire pour jeune éléphant, et deux cuvettes
profondes comme l'étang des Barres, deux cuvettes renversables. Sur la
coiffeuse, de l'écaille blonde pour des sommes folles. Luce se rue sur
un bizarre petit banc, soulève, comme un dessus de boîte, le
capitonnage bouton d'or qui le couvre, et dit avec simplicité,
m'exhibant la cuvette oblongue :

– Il est en argent massif.

– Pouah ! Les bords doivent faire froid aux cuisses. Est-ce que
tes armes sont gravées au fond ? Mais raconte-moi tout, ou je fiche le
camp.

– Et c'est éclairé à l'électricité. Moi, j'ai toujours peur que ça
fasse des accidents, des étincelles, quelque chose qui tue (ma sœur
nous a tellement rasées avec ça à Montigny, pendant les leçons de
physique !). Alors, quante je suis toute seule le soir, j'allume une
petite lampe à pétrole. As-tu vu mes chemises ! J'en ai six en soie,
et le reste Empire à rubans roses, et les pantalons pareils…

– Des pantalons Empire ? Je crois qu'on n'en faisait pas une
consommation effrénée, dans ce temps-là…

– Si-da, à preuve que la lingère me l'a dit, qu'ils sont Empire !
Et puis…

Sa figure pétille. Elle voltige d'une armoire à l'autre et
s'empêtre dans sa jupe longue. Tout d'un coup elle relève à pleines
mains ses jupons qui crissent, et me chuchote, extasiée :

– Claudine, j'ai des bas de soie ! ! !

Elle a, en effet, des bas de soie. Ils sont en soie, je puis le
constater, jusqu'aux cuisses. Ses jambes, je les reconnais bien, les
petites merveilles.

– Touche, comme c'est doux !

– Je m'en rapporte, je m'en rapporte. Mais je te jure que je m'en
vais si tu continues à divaguer sans rien dire !

– Alors on va s'installer. Ici dans le fauteuil, « aploune-toi ».
« Acoute » que je baisse le store, faute au soleil.

Impayables, ses coins de patois. Dans sa chemisette rose et sa
jupe impeccable, ça fait opéra-comique.

– Si on boivait ? J'ai toujours deux bouteilles de vin kola dans
mon cabinet de toilette. Il dit que ça m'empêchera de tomber anémique.

– Il ! Il y a un Il ! Veine, on va tout savoir ! Le portrait du
séducteur, tout de suite, amène-le.

Luce sort et revient un cadre à la main.

– Tiens, le voilà, dit-elle sans entrain.

Hideux, ce portrait-carte représentant un gros homme de soixante
ans à peu près, peut-être plus, quasi chauve, l'air abruti, avec des
bajoues de chien danois et de gros yeux de veau ! Térrifiée, je
regarde ma petite amie, qui considère silencieusement le tapis et
remue le bout de son pied.

– Ma vieille, tu vas tout raconter. C'est plus intéressant encore
que je ne pensais.

Assise à mes pieds sur un coussin, dans l'ombre dorée des stores
baissés, elle croise ses mains sur mes genoux… Sa coiffure changée me
gêne beaucoup ; et puis elle ne devrait pas s'onduler… À mon tour,
j'ôte mon canotier et je m'ébroue pour donner de l'air à mes boucles.
Luce me sourit :

– Tu es tout-un-tel qu'un gars, Claudine, avec tes cheveux coupés,
un joli gars, par exemple. Pourtant non, quand on te regarde, t'as
bien une figure de fille, va, de jolie fille !

– Assez ! Raconte ; depuis le petit bout jusqu'à aujourd'hui. Et
« applette » un peu, que papa ne me croie pas perdue, écrasée…

– Oui. Donc, quand tu t'es décidée à m'écrire, après ta maladie,
elles me faisaient déjà toutes les mauvaisetés possibles. Et si, et
ça, et j'étais une oie, et j'étais la caricature de ma sœur, et tout
le temps elles m'appelaient par-des-noms.

– Elles sont toujours bien ensemble, ta sœur et la Directrice ?

– Pardi, encore plus pires. Ma sœur ne balaie même plus sa
chambre. Mademoiselle a pris une petite bonne. Et, pour un oui pour un
non, Aimée prétend qu'elle est malade, ne descend pas, et c'est
Mademoiselle qui la remplace pour presque toutes les leçons orales.
Mieux que ça : un soir, j'ai entendu Mademoiselle, dans le jardin,
faire une scène terrible à Aimée à cause d'un nouveau sous-maître.
Elle ne se connaissait plus : « Tu en feras tant que je te tuerai »,
qu'elle disait à Aimée. Et ma sœur se tordait et répondait, en la
regardant de côté : « Tu n'oserais pas, tu aurais trop de chagrin
après. » Alors Mademoiselle se mettait à « chougner » et la suppliait
de ne plus la tourmenter, et Aimée se jetait à son cou et elles
remontaient ensemble. Mais c'est pas tout ça, j'y étais habituée.
Seulement, ma sœur, je te dis, me traitait comme un chien, et
Mademoiselle aussi. Quand j'ai commencé à demander des bas, des
chaussures, ma sœur m'a envoyée faire fiche : « Si les pieds de tes
bas sont troués, raccommode-les, qu'elle m'a dit ; et puis les jambes
sont encore bonnes, tant qu'on ne voit pas les trous c'est comme si
ils n'y étaient pas. » Pour les robes, la même chose ; elle a eu le
toupet, cette saloperie, de me repasser un vieux corsage qui n'avait
plus de dessous de bras. Je pleurais toute la journée d'être si mal
arrangée dans mes effets, j'aurais mieux aimé qu'on me batte ! Une
fois j'ai écrit chez nous. Y a jamais le sou, tu sais bien. Maman m'a
répondu : « Arrange-toi avec ta sœur, tu nous coûtes assez d'argent,
notre cochon est crevé de maladie et j'ai eu quinze francs de
pharmacie, le mois dernier, pour ta petite sœur Julie ; tu sais qu'à
la maison c'est misère et compagnie, et si tu as faim, mange ton
poing. »

– Continue.

– Un jour que j'avais essayé de faire peur à ma sœur, à la fin
elle m'a ri au nez et elle m'a crié : « Si tu ne te trouves pas bien
ici, retourne donc chez nous, ça sera un bon débarras, tu garderas les
oies. » Ce jour-là, j'ai pas pu dîner, ni dormir. Le lendemain matin,
après la classe, en remontant au réfectoire, j'ai trouvé la porte de
la chambre d'Aimée entrouverte, et son porte-monnaie sur la cheminée
près de la pendule (car elle a une pendule, ma chère, oh ! La sale
bête !). J'en ai eu comme un sang glacé. J'ai sauté sur le
porte-monnaie, mais elle m'aurait bien fouillée, je ne savais pas où
le musser. J'avais encore mon chapeau sur la tête, j'ai mis ma
jaquette, je suis descendue aux cabinets, j'ai jeté mon tablier
dedans, je suis ressortie sans rencontrer personne (tout le monde
était déjà au réfectoire) et j'ai couru prendre, à pied, le train de
11 heure 39 pour Paris. Il allait partir. J'étais moitié morte de
courir.

Luce s'arrête pour souffler et jouir de son effet. J'avoue que je
suis abrutie. Jamais ne je l'aurais crue capable d'un tel coup de
tête, cette mauviette.

– Après ? Vite, mon petit, après ? Combien contenait-il, le
porte-monnaie ?

– Vingt-trois francs ? Rendue à Paris, il me restait donc neuf
francs, j'ai pris des troisièmes, tu penses. Mais, attends ; tout le
monde me connaît, à la gare, et le père Racalin m'a demandé : « Où que
vous courez comme ça, ma petite compagnie ? » Je lui dis : « Maman est
malade, on nous a télégraphié, je m'en vais vite à Sementran, ma sœur
ne peut pas quitter. – C'est bien tourmentant », qu'il a répondu.

– Mais, arrivée à Paris, qu'est-ce que tu as fait ?

– Je suis sortie de la gare, j'ai marché. J'ai demandé où était la
Madeleine.

– Pourquoi ?

– Tu vas voir. Parce que mon oncle – c'est lui, sur le portrait –
demeure rue Tronchet, près de la Madeleine.

– Le frère de ta mère ?

– Non, son beau-frère. Il a épousé une femme riche, qui est
morte ; il a refait encore « mas » de sous, et, comme de juste, il n'a
plus voulu entendre parler de nous qui étions des crève-la-faim. C'est
naturel. Je savais son adresse parce que maman, qui guigne l'argent,
nous forçait à lui écrire, tous les cinq, au jour de l'an, sur du
papier à fleurs. Jamais il ne répondait. Alors j'ai seulement été chez
lui pour savoir où coucher.

– « Où coucher ! » Luce, je te vénère… Tu es cent fois plus
maligne que ta sœur, et que moi aussi.

– Oh ! Maligne ?… Ce n'est pas le mot. Je tombe là-dedans. Je
mourais de faim. J'avais le vieux petit corsage d'Aimée et mon chapeau
d'uniforme. Et je trouve un appartement encore plus beau qu'ici, et un
domestique homme qui me dit tout sec : « Qu'est-ce que vous
demandez ? » J'avais honte, j'avais envie de pleurer. Je réponds :
« Je voudrais voir mon oncle. » Sais-tu ce qu'il me dit, cet
« arnie-là » ? « Monsieur m'a donné l'ordre de ne recevoir personne de
sa famille ! » Si c'est pas à tuer ! Je me tourne pour m'en aller,
mais je me trouve nez à nez avec un gros monsieur qui rentre. Il en
est resté de là ! « Comment vous appelez-vous ? – Luce. – C'est votre
mère qui vous envoie ? – Oh ! Non, c'est moi toute seule. Ma sœur me
rendait si malheureuse que je me suis sauvée de l'École. – De
l'École ? Quel âge as-tu donc ? Qu'il me dit en me prenant par le bras
et en m'emmenant dans la salle à manger. – Dix-sept ans dans quatre
mois. – Dix-sept ? Vous ne les paraissez pas, loin de là. Quelle drôle
d'histoire ! Asseyez-vous, mon enfant, et contez-moi ça. » Moi,
n'est-ce pas, je lui sors tout, les misères, et Mademoiselle, et
Aimée, et les bas troués, et tout, enfin. Il écoutait, il me regardait
avec de gros yeux bleus, et il rapprochait sa chaise. Vers la fin,
j'étais si fatiguée, je me mets à pleurer ! Voilà un homme qui me
prend sur ses genoux, qui m'embrasse, qui me flatte : « Pauvre
mignon ! C'est pitoyable, chagriner une si gentille petite fille. Ta
sœur tient de sa mère, vois-tu, c'est une peste. A-t-elle de beaux
cheveux ! Avec sa natte, on lui donnerait quatorze ans. » Et petit à
petit voilà qu'il me tripote les épaules, me serre la taille et les
hanches, et m'embrasse toujours en soufflant comme un phoque. Ça me
dégoûtait un peu, mais je ne voulais pas le mécontenter, tu comprends.

– Je comprends très bien. La suite ?

– La suite… je ne pourrai pas te la raconter toute.

– Fais la sainte-nitouche ! Tu n'étais pas si bégueule à l'École !

– C'est pas la même chose… Avant, il m'a fait dîner avec lui, je
mourais de faim. Des bonnes choses, Claudine ! Des « ferloties »
partout et du champagne. Je ne savais plus ce que je disais après le
dîner. Lui, il était rouge comme un coq, mais ne perdait pas la carte.
Il m'a proposé carrément : « Ma petite Luce, je m'engage à te loger
huit jours, à prévenir ta mère – et de façon qu'elle ne jappe pas – et
plus tard à te préparer un joli petit avenir. Mais, à une condition :
tu feras ce que je voudrai. Tu m'as l'air de ne pas cracher sur les
bonnes choses et d'aimer tes aises ; moi aussi. Si tu es toute neuve,
tant mieux pour toi, parce qu'alors je serai gentil avec toi. Si tu as
déjà traîné avec des garçons, y a rien de fait ! J'ai mes idées et j'y
tiens. »

– Et puis ?

– Et puis il m'a emmenée dans sa chambre, une belle chambre rouge.

– Et puis ? Dis-je avidement.

– Et puis… je ne sais plus, na !

– Veux-tu une tape pour te faire parler ?

– Eh bien, dit Luce en secouant la tête, ce n'est pas si drôle,
va…

– Ah ? Est-ce que ça fait vraiment très mal ?

– Pour sûr ! J'ai « huché » de toutes mes forces, et puis sa
figure toute contre la mienne me faisait chaud, et puis ses jambes
poilues me grattaient… Il soufflait, il soufflait ! Comme je
« huchais » trop, il m'a dit d'une voix étranglée : « Si tu ne cries
pas, je te colle une montre en or demain. » J'ai essayé de ne plus
rien dire. Après, j'étais si énervée, je pleurais tout haut. Lui, il
m'embrassait les mains et répétait : « Jure-moi que personne d'autre
ne t'aura ; j'ai trop de chance, j'ai trop de chance ! » Mais je
n'étais pas bien contente !

– Tu es difficile.

– Et puis, malgré moi, je songeais pendant ce temps-là au viol
d'Ossaire, tu t'en rappelles, ce libraire d'Ossaire, Petitrot, qui
avait violé une de ses employées. Nous lisions dans ce temps-là le
Moniteur du Fresnois en cachette et nous retenions des phrases par
cœur. Ces souvenirs-là, tout de même, ça reparaît mal à propos.

– Pas de littérature, conte la suite.

– La suite ? Dame… Le lendemain matin, de voir ce gros homme dans
mon lit, je n'en revenais pas. Il est si laid quand il dort ! Mais il
n'a pas été bien méchant jamais, et même, quelquefois, on a de bons
moments…

Les paupières de Luce, baissées, cachent des yeux hypocrites et
renseignés. J'ai envie de la questionner, et en même temps ça me gêne.
Étonnée de mon silence, elle me regarde.

– Ensuite, Luce, va donc !

– Ah ! Oui… Ma famille m'a d'abord fait rechercher. Mais mon oncle
a écrit tout de suite là-bas : « Mon petit mignon, j'ai simplement
prévenu ta mère qu'elle nous flanque la paix, si elle tient à voir la
couleur de mon argent après ma mort. Pour toi, fais ce que tu voudras.
T'as vingt-cinq louis par mois, la pâtée et la couturière, envoie-leur
de la braise, ne leur en envoie pas, je m'en fiche ! Moi, pas un
rotin ! »

– Alors… tu as envoyé de l'argent chez toi ?

La figure de Luce devient diabolique.

– Moi ? Tu ne me connais pas ! Ah ! La, la, ils m'en ont trop
fait ! Crever, tu entends, crever, je les verrais tous crever que je
n'en boirais pas une goutte de moins ! Ah ! Ils ne se sont pas privés
de m'en demander de l'argent, et gentiment, avec des bonnes manières.
Sais-tu ce que je leur ai répondu ? J'ai pris une feuille de papier
blanc, une grande, et j'ai écrit dessus : M…e ! Parfaitement !

Elle a dit le mot, un mot de cinq lettres.

Debout, elle danse, son joli visage rose tout illuminé de
férocité. Je n'en reviens pas…

C'est ça, cette fillette craintive que j'ai connue à l'École,
cette pauvre sœur battue par la favorite Aimée, la petite Luce câline
qui voulait toujours m'embrasser dans le bûcher ? Si je m'en allais ?
Cette gamine et son oncle, c'est trop moderne pour moi. C'est qu'elle
les laisserait crever, comme elle dit !

– Vrai, Luce, tu les laisserais…

– Oh ! Oui, ma Claudine ! Et puis, ajouta-t-elle, en riant d'un
air pointu, si tu savais, je travaille mon oncle pour qu'il fasse un
testament contre eux ! C'est à se tordre.

Évidemment, c'est à se tordre.

– Alors, tu es tout à fait contente ?

Elle interrompt sa valse en fait la moue :

– Tout à fait, tout à fait ?… Il y a des épines. Avec mon oncle,
il faut encore que je file doux ! Il a une façon de me dire : « Si tu
ne veux pas, c'est fini nous deux ! » Qui me force à marcher.

– Si tu ne veux pas quoi ?

– Rien, un tas de choses, répond-elle, avec un geste déblayeur.
Mais aussi il me donne de l'argent que je cache sous une pile de
chemises et surtout, oh ! Surtout, des bonbons, des pâtisseries, des
petits oiseaux à manger. Et, mieux que ça, du champagne à dîner.

– Tous les jours ? Tu te couperoseras, ma chère !

– Tu crois ? Regarde-moi donc…

C'est vrai qu'il n'y a pas de fleur plus fraîche. La peau de Luce
est une étoffe grand teint : ça ne tache ni à l'eau, ni à la boue.

– Dis-moi, chère Madame et amie. Tu reçois ? Tu donnes à dîner ?

Elle se rembrunit.

– Pas mèche, avec ce vieux jaloux ! Il veut que je ne voie
personne. Mais (elle baisse la voix et parle avec un sourire
révélateur), mais on peut s'arranger quand même… J'ai revu mon petit
ami, Caïn Brunat, tu sais, celui que tu appelais mon « flirt ». Il est
aux Beaux-Arts, il doit devenir un grand artiste et il fera mon
portrait. Si tu savais, … dit-elle avec sa volubilité d'oiseau, il est
vieux, mon oncle, mais il a des idées impossibles. Des fois il me fait
mettre à quatre pattes, et courir comme ça dans la chambre. L'air d'un
bouloustre19 avec son ventre, il court après moi, aussi à quatre
pattes, et se jette sur moi en criant : « Je suis le fauve !…
Sauve-toi ! Je suis le taureau ! »

– Quel âge a-t-il ?

– Cinquante-neuf ans, qu'il dit, un peu plus, je crois.

J'ai mal à la tête, j'ai des courbatures. Cette Luce est trop
sale. Il faut la voir raconter ces horreurs ! Perchée sur un pied, ses
frêles mains étendues, sa taille menue dans un ruban rose à boucle, et
ses cheveux doux tirés sur ses tempes transparentes, la jolie petite
pensionnaire !

– Luce, pendant que tu es déchaînée, donne-moi des nouvelles de
Montigny, je t'en prie ! Personne ne me parle plus de là-bas. La
grande Anaïs ?

– Normale ; rien de particulier. Elle « est » avec une troisième
année.

– Une troisième année pas dégoûtée, vrai ! Marie Belhomme et ses
mains de sage-femme ? Tu te souviens, Luce, quand elle nous avouait,
l'été, qu'elle ne portait pas de pantalon, pour sentir ses cuisses
« faire doux en marchant » ?

– Oui, je m'en rappelle. Elle est demoiselle de magasin. Pas de
chance, la pauvre fille !

– Tout le monde ne peut pas avoir ta chance, petite prostituée !

– Je ne veux pas qu'on m'appelle comme ça, proteste Luce, choquée.

– Ah bien alors, vierge timide, parlez-moi de Dutertre.

– Oh ! Ce pauv' docteur, il me faisait beaucoup d'agaceries, les
derniers temps…

– Eh bien ? Pourquoi pas ?

– Parce que ma sœur et Mademoiselle l'ont « resoupé » de la belle
façon, et que ma sœur m'a dit : « Si ça t'arrive, je t'ôte les deux
yeux ! » Il a des embêtements avec sa politique.

– Tant mieux. Lesquels ?

– « Acoute » une histoire. À une séance du conseil municipal,
Dutertre s'est fait attraper rapport à la gare du Moustier. Voulait-il
pas la faire mettre à deux kilomètres du village, parce que ça aurait
été plus commode à M. Corne – tu sais, le propriétaire de ce beau
château au bord d'une route – qui lui a donné gros comme ça d'argent !

– Ce toupet !

– Donc, au conseil, Dutertre a essayé d'enlever ça comme une chose
toute raisonnable, et les autres ne « mouffaient » guère, quand le
docteur Fruitier, un grand vieux, sec, un peu maboule, s'est levé et a
traité Dutertre comme le dernier des derniers. Dutertre y a répondu
tout fort, trop fort, et Fruitier y a collé sa main sur la figure, en
plein conseil !

– Ah ! Ah ! Je le vois d'ici, le vieux Fruitier ; sa petite main
blanche, toute en os, a dû sonner…

– Oui, et Dutertre, hors d'état, se frottait la joue, gesticulait,
criait : « Je vous enverrai mes témoins ! » Mais l'autre a répondu
tranquillement : « On ne se bat pas avec un Dutertre ; ne me forcez
pas à imprimer pourquoi dans les journaux de la région… » Ça en a été
un « raffut » dans le pays, je t'assure !

– Je m'en doute. Mademoiselle a dû en faire une maladie ?

– Elle en serait morte de rage, si ma sœur ne l'avait pas
consolée ; mais elle en a dit ! Comme elle n'était pas de Montigny,
elle n'arrêtait pas : « Sale pays de voleurs et de brigands ! » Et ci,
et ça…

– Et Dutertre, on le montre au doigt ?

– Lui ! Deux jours après on n'y pensait plus ; il n'a pas perdu ça
de son influence. La preuve, c'est qu'à une des dernières séances du
conseil, on est venu à parler de l'École, et à dire qu'elle était
drôlement tenue. Tu comprends, les histoires de Mademoiselle avec
Aimée se savent maintenant dans tout le pays ; sans doute, il y a des
grandes gobettes qui en auront causé…, si bien qu'un conseiller a
demandé le déplacement de mademoiselle Sergent. Là-dessus, mon
Dutertre se lève, et déclare : « Si on prend à partie la Directrice,
j'en fais une affaire personnelle. » Il n'a rien ajouté de plus, mais
on a compris, et on s'est mis à parler d'autre chose parce que, tu
comprends, presque tous lui ont des obligations…

– Oui, et puis il les tient par les cochonneries qu'il sait sur
leur compte.

– N'empêche que ses ennemis se sont jetés là-dessus, et que le
curé en a parlé dans son sermon le dimanche suivant.

– Le vieil abbé Millet ? En pleine chaire ? Mais Montigny doit
être à feu et à sang !

– Oui, oui. « Honte » qu'il criait, le curé. « Honte sur les
scandaleuses leçons de choses prodiguées à la jeunesse dans vos écoles
sans Dieu ! » Tout le monde comprenait qu'il parlait de ma sœur avec
la Directrice ; on se faisait un bon sang, vrai !

– Encore, Luce, raconte encore… Tu m'épanouis.

– Ma foi, je ne sais plus rien. Liline est accouchée de deux
jumelles, le mois dernier. On a fait une grande réception avec vin
d'honneur au fils Hémier qui revenait du Tonkin, où il a gagné une
belle position. Adèle Tricotot en est à son quatrième mari. Gabrielle
Sandré, qui a toujours l'air si petite fille avec ses dents de bébé,
se marie à Paris. Léonie Mercant est sous-maîtresse à Paris (tu sais
bien, cette grande timide qu'on s'amusait à faire rougir parce qu'elle
a la peau si fine). Toutes, je te dis, toutes viennent à Paris ; c'est
une manie, c'est une rage.

– Une rage qui ne me gagne guère, dis-je avec un soupir ; je me
languis de là-bas, moi… Moins qu'en arrivant, pourtant, parce que je
commence à m'attacher à…

Je me mords les lèvres, inquiète d'avoir trop parlé. Mais Luce
n'est pas perspicace, et poursuit, grand train :

– Ben vrai, si tu te languis, c'est pas comme à moi. Des fois, je
rêve, dans ce grand lit-là, que je suis encore à Montigny, et que ma
sœur m'« arale » avec ses fractions décimales, et le système
orographique de l'Espagne, et les pédoncules quadrijumeaux ; je me
réveille en sueur, et j'ai toujours une grande joie en me voyant ici…

– Près de ton bon oncle, qui ronfle.

– Oui, il ronfle. Comment le sais-tu ?

– O Luce, que tu sais être désarmante ! Mais l'École, raconte
encore l'École. Te souviens-tu des farces qu'on faisait à la pauvre
Marie Belhomme, et de la méchante Anaïs ?

– Anaïs, elle est à Normale, je te l'ai déjà dit. Mais c'est le
diable dans un bénitier. Avec sa « troisième année » qui s'appelle
Charretier, c'est quasiment ma sœur avec Mademoiselle. Tu sais bien à
Normale, les dortoirs sont composés de deux rangées de cabines
ouvertes, séparées par une allée pour la surveillance. La nuit, on
tire un rideau en andrinople devant ces boîtes-là. Eh bien, Anaïs
trouve moyen d'aller retrouver Charretier presque toutes les nuits, et
elle ne s'est pas encore fait pincer. Mais ça finira mal. Je l'espère
du moins.

– Comment sais-tu ça ?

– Par une pensionnaire de chez nous, de Sementran, qui est entrée
en même temps qu'Anaïs. Elle a une mine, cette Anaïs, il paraît, un
squelette ! Elle ne peut pas trouver de cols d'uniforme assez étroits.
Penses-tu, ma Claudine, on se lève à cinq heures là-bas ! Moi, je me
prélasse dans mon dodo jusqu'à dix-onze heures, et j'y prends mon
petit chocolat. Tu comprends, ajoute-t-elle avec une mine raisonnable
de petite bourgeoise sensée, ça aide à passer sur bien des choses.

Moi, je divague du côté de Montigny, en mon for intérieur. Luce
s'est accroupie à mes pieds, comme une petite poule.

– Luce, qu'est-ce qu'on a en style pour la prochaine fois ?

– Pour la prochaine fois, dit Luce en éclatant de rire, on a :
Écrivez une lettre à une jeune fille de votre âge pour l'encourager
dans sa vocation d'institutrice.

– Non, Luce, c'est pas ça, on a : Regarder en dessous de soi et
non au-dessus, c'est le moyen d'être heureux.

– Non-da ! C'est : Que pensez-vous de l'ingratitude ? Appuyez
votre commentaire d'une anecdote que vous imaginerez.

– Ta carte est-elle faite ?

– Non, ma vieille, j'ai pas eu le temps de la « repasser ». Je
vais me faire resouper, pense donc : mes montagnes pas hachées et ma
côte de l'Adriatique par finie.

Je fredonne : « Descendons vers l'Adriatique… »

– « Et portons à bord nos filets », chante Luce de sa petite voix
agile.

Toutes deux alors, à la tierce : « Descendons et portons à bord
tous nos filets ! »

Et nous entonnons :

Vite, en mer ! Pêcheurs, la marée
Écume autour des noirs îlots :
La barque, au rivage amarrée,
Frémit sous les baisers des flots.

Allons, filles du bourg rustique,
Courons toutes sur les galets,
Descendons vers l'Adriatique
Et portons à bord nos filets.
Descendons et portons à bord tous nos filets.

– Tu te rappelles, Luce, c'est là que Marie Belhomme descendait toujours de deux tons, sans qu'on sache pourquoi. Elle en tremblait dix mesures avant, mais ça ne ratait jamais. Au refrain !

La nuit calme et fraîche
Promet bonne pêche ;
Sur les flots calmés,
Beaux pêcheurs, ramez !

– Et maintenant, Luce, le grand arrivage de la marée !

Voici les dorades,
Reines de nos rades,
Les seiches nagent
Sur l'algue d'argent,
Et puis les girelles
Fluettes et frêles,
Aux corsages bleus.
Quelle pêche heureuse !
La mer généreuse
A comblé nos vœux ! Bis

Entraînées et battant la mesure, nous menons jusqu'au bout cette
romance ébouriffante, et nous éclatons de rire, comme deux gosses que
nous sommes encore. Pourtant, je ressens un peu de mélancolie, à ces
vieux souvenirs ; mais Luce, débridée, saute sur un pied, pousse des
cris de joie, se mire dans « son » armoire à trois portes…

– Luce, tu ne regrettes pas l'École ?

– L'École ? Quand j'y repense, à
table, je redemande du champagne, et je mange des petits fours glacés
à m'en rendre malade, pour rattraper le temps perdu et me récompenser.
Va, je n'ai pas assez quitté l'École !

Je suis son geste désenchanté vers le
paravent à deux feuilles, laque et soie, qui masque à demi une petite
table-pupitre, banc à dossier, une table comme celle de Montigny,
tachée d'encre, où traînent des grammaires, des arithmétiques. J'y
cours, et j'ouvre des cahiers remplis de l'écriture sage et puérile de
Luce.

– Tes anciens cahiers, Luce ?
Pourquoi ?

– Non, pas mes anciens cahiers,
malheureusement, mes nouveaux ! Et tu pourras trouver mon grand
tablier noir dans la penderie du cabinet de toilette.

– Quelle idée ?

– Oh ! Dame, c'est une idée à mon
oncle, la pire de toutes ! Tu n'imagines pas, ma Claudine, gémit Luce
en levant deux bras dolents, il m'oblige souvent à refaire ma natte, à
endosser un grand sarrau, à m'asseoir à ce pupitre… Et puis il me
dicte un problème, un canevas de narration…

– Non !

– Si. Et pas pour de rire : je dois
calculer, rédiger, la scie des scies ! La première fois, comme je
refusais, il s'est faché, tout à fait. « Tu mérites d'être fouettée,
tu vas être fouettée », qu'il me répétait, les yeux brillants, la voix
drôle ; ma foi, j'ai eu peur ; je me suis mise au travail.

– Alors, ça l'intéresse, cet homme,
tes progrès scolaires ?

– Ça l'amuse, ça… le met en train. Il
me fait penser à Dutertre qui lisait nos compositions françaises en
nous fourrant les doigts dans le cou. Mais Dutertre était plus beau
garçon que mon oncle, ça oui, soupire la pauvre Luce, écolière à
perpétuité.

Je n'en reviens pas ! Cette
pseudo-petite fille en tablier noir, ce vieux agiter qui l'interroge
sur les fractions décimales…

– Crois-tu pas, ma Claudine, continue
Luce en s'assombrissant davantage, qu'hier il m'a attrapée, cel'-là,
tout un tel comme ma sœur à Montigny, parce que je me trompais sur des
dates de l'Histoire d'Angleterre. Je me suis révoltée, je lui ai
crié : « L'Histoire d'Angleterre, c'est du brevet supérieur, j'en ai
assez ! » Mon oncle n'a pas sourcillé, il a seulement dit, en fermant
son livre : « Si l'élève Luce veut son bijou, elle devra me réciter
sans faute la Conspiration des Poudres. »

– Et tu l'as récitée sans faute ?

– Pardi ; voilà la blouque20. Elle
valait bien ça ; « aga » les topazes, et les yeux du serpent sont en
petits diamants.

– Mais dis donc, Luce, c'est très
moral, en somme. Tu pourras te présenter au « supérieur » à la
prochaine session.

– Bouge pas, rage-t-elle, en menaçant
de son petit poing. Ma famille paiera tout. Et puis, je me revenge
après, je mets mon oncle à la diète. Le mois dernier, j'ai été
indisponible quinze jours. Aïe donc !

– Il devait faire une tête !

– Une tête ! Tu en as, des mots !
Piaille Luce ravie, renversée dans son fauteuil, et montrant toutes
ses petites dents, blanches et courtes.

À l'École, elle riait tout à fait de
même, pour une grosse inconvenance d'Anaïs ou une méchanceté. Mais
moi, je me sens choquée. Ce gros homme qu'elle plaisante est trop près
de nous, dans tout ce luxe cocotte. Tiens, elle n'avait pas ce pli
charmant à la naissance du cou.

– Luce, tu engraisses !

– Tu crois ? Je crois aussi. Je
n'étais déjà pas bien noire de peau à Montigny, dit-elle rapprochée et
coquette, à présent je suis encore plus blanche. Si seulement j'avais
des vrais nichons ! Mais mon oncle m'aime mieux plate. Ils sont tout
de même un peu plus ronds qu'à nos concours dans les chemins creux, tu
sais, Claudine ?… Veux-tu voir ?

Tout près de moi, animée, caressante,
elle défait d'une main preste sa chemisette rose. La naissance de la
gorge est si fine et si nacrée qu'elle bleuit dans ce rose de Chine.
Des rubans roses courent dans la dentelle de la chemise (Empire, ne
l'oublions pas !). Et ses yeux, des yeux verts cillés de noir,
s'alanguissent singulièrement.

– Ô Claudine !

– Quoi ?

– Rien… Je suis contente de t'avoir
retrouvée ! Tu es encore plus jolie que là-bas, quoique tu sois encore
plus rude pour ta Luce.

Ses bras câlins entourent mon cou.
Dieu, que j'ai mal à la tête !

– De quel parfum te sers-tu donc ?

– Du Chypre. Pas, je sens bon ? Oh !
Embrasse-moi, tu ne m'as embrassée qu'une fois… Tu me demandais si je
ne regrette rien de l'École ? Si, Claudine, je regrette le petit
hangar où nous cassions du bois à sept heures et demie du matin, et où
je t'embrassais, et où tu me battais ! M'as-tu assez « taraudée »,
méchante ! Mais, dis, tu dois quand même me trouver plus jolie ? Je me
baigne tous les matins, je me lave autant que ta Fanchette. Reste
encore ! Reste ! Je ferai tout ce que tu voudras. Et puis, do'-moi ton
oreille… ! Je sais tant de choses, à présent…

– Ah, non !

La frôleuse parle encore, que je l'ai
poussée par les épaules, si brutalement qu'elle s'en va trébucher
contre la belle armoire à trois portes et s'y cogne la tête. Elle se
frotte le crâne et me regarde, pour savoir s'il faut pleurer. Alors,
je me rapproche et je lui allonge une calotte. Elle devient toute
rouge et fond en larmes.

– Heullà-t-y possible ! Qu'est-ce que
je t'ai fait ?

– Dis donc, est-ce que tu crois que
je m'arrange des restes d'un vieux !

Je coiffe mon canotier d'une main
nerveuse (je me pique très fort la tête avec mon épingle) ; je jette
ma jaquette sur mon bras et je cherche la porte. Avant que Luce sache
ce qui lui arrive, je suis déjà dans l'antichambre, où je tâtonne pour
trouver la sortie. Luce, éperdue, se jette sur moi.

– Tu es folle, Claudine !

– Pas du tout, ma chère. Je suis trop
vieux jeu pour toi, voilà tout. Ça ne marcherait pas, nous deux. Mille
choses à ton oncle.

Et je descends vite, vite, pour ne
pas voir Luce en larmes, sa chemisette ouverte sur sa gorge blanche,
pleurant tout haut et me criant, penchée sur la rampe, de revenir.

– Erviens, ma Claudine ! Erviens !

Je me trouve dans la rue avec une
lourde migraine et l'ahurissement que vous laissent les rêves
particulièrement idiots. Il est près de six heures ; l'air toujours
poussiéreux de ce sale Paris me semble, ce soir, léger et doux.
Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Je voudrais qu'on me
réveillât en me tirant par la manche, et qu'une Luce en sabots
pointus, ses cheveux indociles en mèches hors du capulet rouge, me pût
dire en riant comme une gamine :

« Que t'es bête, ma Claudine, de
rêver des choses pareilles ! » Mais voilà, je ne me réveille pas. Et
c'est l'autre Luce que je vois toujours éplorée, en désordre, et
m'appelant dans son patois trempé de larmes, plus jolie et moins
touchante que la Luce écolière.

Mais, avec tout ça, qu'est-ce qui m'a
pris, quand cette petite m'a suppliée, ses bras fins noués à mon cou ?
Je suis donc devenue, en peu de mois, bien bégueule ? Disons le mot,
bien vertueuse ? Ce n'est pas la première fois que cette Luce
incorrigible cherche à me tenter, ni la première fois que je la bats.
Mais tout un flot a remué dans moi. De la jalousie, peut-être… Une
sourde indignation à penser que cette Luce qui m'adorait, qui m'adore
à sa manière, est allée gaiement se jeter dans les jambes d'un vieux
monsieur (non, ces yeux de veau mal cuit !)… Et du dégoût. Du dégoût,
certes ! Je suis là à faire la maligne dans la vie, et à crier sur les
toits : « Ah ! Ah ! On ne m'apprend rien, à moi ! Ah ! Ah ! Je lis
tout, moi ! Et je comprends tout, moi, quoique je n'aie que dix-sept
ans ! » Parfaitement. Et pour un monsieur qui me pince le derrière
dans la rue, pour une petite amie qui vit ce que j'ai coutume de lire,
je me bouleverse, je distribue des coups de parapluie, ou bien je fuis
le vice avec un beau geste. Au fond, Claudine, tu n'es qu'une vulgaire
honnête fille. Ce que Marcel se ficherait de moi s'il savait ça !

Voici poindre Panthéon-Courcelles,
pacifique et zig-zagant. Hop ! Sautons, en dédaignant de faire
arrêter. Un saut réussi sur une plate-forme d'omnibus au grand trot,
ça console de bien des choses. Pourvu que papa ne s'avise pas de
faire, aujourd'hui précisément, une station dans la vie réelle ! Il
pourrait trouver mon absence un peu longue, et ça m'ennuie de lui
mentir, de lui raconter que j'ai passé l'après-midi avec tante Cœur.

Rien à craindre : papa plane, comme
d'habitude. Quand j'entre, entouré de manuscrits, il me lance, tapi
dans sa barbe, un premier coup d'œil sauvage. M. Maria, qui ne fait
pas beaucoup de bruit, écrit à une petite table, et, en m'apercevant,
tire sa montre d'un geste furtif. C'est lui qui s'inquiète de mon
absence !

– Ah ah ! S'écrie papa de sa plus
belle voix. Tu t'en paies, du devoir de famille ! Il y a au moins une
heure que tu es partie !

M. Maria jette sur papa un regard
navré. Il sait, lui, que je suis sortie à deux heures et qu'il est six
heures trente-cinq.

– Monsieur Maria, vous avez des yeux
de lièvre. Ne prenez pas ça en mauvaise part, au moins ! Les lièvres
ont de fort beaux yeux, noirs et humides. Papa, je n'ai pas vu tante
Cœur parce qu'elle était sortie. Mais j'ai vu mieux que ça, j'ai
retrouvé ici une petite amie de Montigny, Luce, tu sais bien, Luce ?
Elle habite rue de Courcelles.

– Luce, j'y suis ! C'est elle qui va
se marier, ta sœur de communion.

– À peu près. Nous avons bavardé
longtemps, tu penses.

– Et tu vas la revoir souvent ?

– Non, parce qu'elle a un ameublement
qui ne plaît pas.

– Comment est-il son mari ? Infect,
n'est-ce pas ?

– Je ne sais pas, je n'ai vu que sa
photographie.

Je ne sors plus depuis deux jours. Je
reste dans ma chambre ou dans le trou à livres, derrière les volets
demi-fermés qui laissent entrer encore trop de chaleur et trop de
lumière. Cet été qui menace m'effraie, je ne sais où me fourrer. Si
j'allais retomber malade ! J'écoute les orages et je respire, après
les averses, la moiteur électrisée. J'ai beau me mentir effrontément,
cette aventure de Luce m'a secouée plus que je ne voudrais. Mélie, qui
renonce à me comprendre, aggrave le mal en me parlant de Montigny,
elle a reçu de là-bas des nouvelles récentes et détaillées :

– La petite à Kœnet vient
d'accoucher.

– Ah ! Quel âge a-t-elle ?

– Treize ans et demi. Un beau garçon,
il paraît… Le noyer du jardin d'en haut aura beaucoup de noix.

– Tais-toi, Mélie, je ne serai pas là
pour les manger…

– Quelles belles noix, pas ma
guéline ? « Devine, devinotte, quatre fesses dans une culotte… »

– Dis-moi encore d'autres nouvelles.

– Le grand rosier cuisse-de-nymphe
est déjà perdu de chenilles (c'est le valet du locataire qui m'écrit)
et on s'amuse à les tuer toutes ; faut-il être « pétras » !

– Qu'est-ce que tu veux donc qu'on en
fasse ? Des confitures ?

– Il ne faut pas tant de
symétries21 : tu prends une chenille dans ta main, tu vas la porter
sur une autre commune, sur Moustier, par exemple, et alors toutes les
autres la suivent.

– Mélie, qu'est-ce que tu attends
pour t'assurer un brevet ? C'est génial, tout simplement. Il est de
toi, ce moyen-là ?

– Pardi non, dit Mélie en rentrant
sous son bonnet des mèches blondes et ternes. Tout le monde le
connaît.

– C'est tout ?

– Non, le père Cagnat, mon cousin,
rapport à l'albumine, est tout à fait « omnipotent ».

– Ah, il est ?…

– Voui, ses jambes ont enflé
jusqu'aux genoux, pis il a le ventre « préominent », il est pour ainsi
dire « ingambe ». Quoi encore ? Les nouveaux propriétaires du château
du Pont de l'Orme révolutionnent leur parc pour faire de
l'apiciculture en grand.

– De la pisciculture ? Mais il n'y a
pas d'eau au Pont de l'Orme ?

– C'est drôle comme t'es bouchée
aujourd'hui, ma pauvre fille ! Je te dis qu'ils font construire des
ruches, pour faire de l'apiciculture, allons !

En train d'essuyer une lampe, Mélie
me jette un regard plein de tendre mépris. Elle possède un vocabulaire
à surprises. Il suffit d'être averti.

Il fait chaud dans cet odieux Paris !
Je ne veux pas qu'il fasse chaud ! Ce n'est pas l'ardeur, éventrée de
souffles frais, qu'on respire là-bas sans trop de peine, mais une
touffeur qui m'accable. Étendue sur mon lit, l'après-midi, je songe à
trop de choses, à Marcel qui m'oublie, à mon cousin l'Oncle qui
couraille… Il m'a déçue. Pourquoi s'est-il montré si bon, si
communicatif, presque tendre, si c'était pour m'oublier tout de
suite ? Il eût fallu peu de jours, peu de mots, pour corder tout à
fait, et nous serions sortis souvent ensemble. J'eusse aimé apprendre
un peu mieux tout Paris avec lui. Mais c'est un vilain homme charmant,
à qui Claudine ne saurait suffire pour amie.

Ces muguets, sur la cheminée,
m'enivrent et me migrainent… Qu'ai-je ? Le chagrin de Luce, oui, mais
encore autre chose, et mon cœur souffre de nostalgie. Je me sens
ridicule comme cette gravure sentimentale accrochée dans le
salon-parloir de mademoiselle Sergent, Mignon regrettant sa patrie.
Moi qui me croyais guérie de beaucoup de choses, et revenue de tant
d'autres ! Hélas, je retourne à Montigny… Serrer à brassées l'herbe
haute et fraîche, m'endormir de fatigue sur un mur bas chauffé de
soleil, boire dans les feuilles de capucines où la pluie roule en
vif-argent, saccager au bord de l'eau des myosotis pour le plaisir de
les laisser faner sur une table, et lécher la sève gommeuse d'une
baguette de saule décortiquée ; flûter dans les tuyaux d'herbe, voler
des œufs de mésange, et froisser les feuilles odorantes des
groseilliers sauvages ; – embrasser un bel arbre et que le bel arbre
me le rendît… – « Marchez à pied, Claudine, prenez de l'exercice. »

Je ne peux pas, je ne veux pas, ça
m'embête ! Je préfère m'enfiévrer à domicile. Si vous croyez que ça
sent bon, vos rues de Paris sous le soleil ! Et à qui dire tout ce qui
me pèse ? Marcel m'emmènerait voir des magasins pour me consoler. Son
père me comprendrait mieux… mais ça m'intimiderait de lui montrer tant
de moi. Les yeux bleu foncé de ce cousin l'Oncle semblent déjà deviner
tant de choses, ses beaux yeux gênants aux paupières bistrées et
froissées, qui inspirent confiance… Pourtant, au moment même où ce
regard-là dit : « Vous pouvez tout me raconter », un sourire, sous la
moustache qui s'argente, m'inquiète soudainement. Et papa… papa
travaille avec M. Maria. (M. Maria, sa barbe doit lui tenir chaud, par
ce temps-là. Est-ce qu'il en fait une petite natte, la nuit ?)

Comme j'ai déchu de moi-même depuis
l'an dernier ! J'ai perdu l'innocent bonheur de remuer, de grimper, de
bondir comme Fanchette… Fanchette ne danse plus, à cause de son ventre
lourd. Moi, tête lourde, mais je n'ai pas de ventre heureusement.

Je lis, je lis, je lis. Tout.
N'importe quoi. Je n'ai que ça pour m'occuper, pour me tirer d'ici et
de moi. Je n'ai plus de devoirs à faire. Et si je n'explique plus, en
composition de style, deux fois par an au minimum, pourquoi
« l'oisiveté est la mère de tous les vices », je saurais mieux
comprendre comment elle en engendre quelques-uns.

XII

Je suis retournée voir tante
Wilhelmine, dimanche, à son jour.

L'omnibus passe devant chez Luce…
J'ai craint de la rencontrer. Elle n'hésiterait pas devant une scène
de larmes en public, et je me sens les nerfs mal solides.

Ma tante, aplatie par la chaleur,
ayant quitté son jour, elle m'a marqué un peu d'étonnement de ma
visite. Je n'ai pas fait beaucoup de grandes phrases.

– Tante, ça ne va pas du tout. Je
veux retourner à Montigny, Paris me mange les sangs.

– Ma petite fille, il est vrai que
vous n'avez pas très bonne mine, et je trouve vos yeux trop brillants…
Pourquoi ne venez-vous pas plus souvent me voir ? Votre père, je ne
parle pas de lui, il est incurable.

– Je ne viens pas, parce que je suis
mauvaise et irritée de tout. Je vous peinerais, j'en suis très
capable.

– N'est-ce point là ce qu'on nomme le
mal du pays ? Si Marcel au moins était ici ! Mais ce petit cachottier
ne vous a pas dit, sans doute, qu'il passait la journée à la
campagne ?

– Il a bien raison, il verra des
feuilles. Il est tout seul ? Ça ne vous inquiète pas, tante ?

– Oh ! Non, dit-elle avec son sourire
si doux et si peu varié, c'est son ami Charlie qui l'emmène.

– Oh ! Alors !… Fais-je en me levant
brusquement, il est en bonnes mains.

Décidément cette vieille dame est un
peu bête. Ce n'est pas à elle non plus que je ferai mes confidences et
mes gémissements d'arbre déraciné. Je piétine ; elle me retient avec
un peu d'inquiétude :

– Voulez-vous voir mon médecin ? Un
vieux médecin fort instruit et sagace, en qui j'ai toute confiance ?

– Non, je ne veux pas. Il me dira de
me distraire, et de voir du monde, et d'avoir des amies de mon âge…
Des amies de mon âge ! Elles sont indignes !

Cette sale Luce tout de même…

– Adieu ; ma tante, si Marcel peut
venir me voir, il me fera plaisir.

Et j'ajoute pour atténuer ma
brusquerie :

– Je n'ai que lui comme amie de mon
âge.

Tant Cœur me laisse partir, cette
fois sans insister. Je trouble sa quiétude de grand-mère aveugle et
tendre, Marcel est tellement plus facile à élever !

Ah ! Ah ! Ils cherchent la fraîcheur
sous les arbres, dans la banlieue, ces deux jolis garçons ! La verdure
les attendrit, anime leurs joues, teinte en aigue-marine les yeux
bleus de Marcel et éclaircit les yeux noirs de son ami cher… Ça serait
rudement drôle, s'ils se faisaient pincer ensemble. Dieu ! Que
j'aurais du goût ! Mais ils ont l'habitude, ils ne se feront pas
pincer. Ils rentreront par les trains du soir, mélancoliques, au bras
l'un de l'autre, et se sépareront avec des yeux éloquents… Et moi, je
serai comme maintenant toute seule.

Honte sur toi, Claudine ! Est-ce que
ça va finir, cette obsession, cette angoisse de la solitude ?

Toute seule, toute seule ! Claire se
marie, je reste toute seule.

Eh ! Ma chère, c'est toi qui l'as
voulu. Reste donc seule – avec tout ton honneur.

Oui. Mais je suis une pauvre petite
fille triste, qui se réfugie le soir au poil doux de Fanchette pour y
cacher sa bouche chaude et ses yeux cernés. Je vous jure, je vous
jure, ce n'est pas, ce ne peut pas être là l'énervement banal d'une
qui a besoin d'un mari. J'ai besoin de bien plus que d'un mari, moi…

XIII

Marcel est revenu. Aujourd'hui, son vêtement gris, d'un gris à
émouvoir les tourterelles, se complète d'une cravate bouton d'or,
bizarre ; un crêpe de Chine tourné autour du col blanc dont ne se voit
plus qu'un liséré mince, une cravate drapée et attachée par des
épingles à tête de perle, comme les femmes, trouvaille dont je lui
fais compliment.

– Bonne promenade, dimanche ?

– Ah ! Grand-mère vous a raconté ? Cette grand-mère, elle finira
par me compromettre ! Oui, promenade exquise. Un temps !

– Et un ami !

– Oui, dit-il les yeux perdus. Un ami couleur du temps.

– C'est une re-lune de miel, alors ?

– Pourquoi re, Claudine ?

Il est nonchalant, tendre… un air fatigué et délicieux… les
paupières mauves sous les yeux bleus, il semble prêt à tous les
abandons et toutes les confidences.

– Racontez la promenade.

– La promenade… rien. Déjeuner dans une auberge au bord de l'eau,
comme deux…

– … Z'amoureux.

– Bu du vin gris, continue-t-il sans protester, et mangé des
frites, et puis je vous dis, rien, rien…, la flânerie dans l'herbe,
dans l'ombre… Je ne sais pas ce qu'avait Charlie ce jour-là, vraiment…

– Il vous avait, voilà tout.

Étonné du ton de ma réplique, Marcel lève sur moi des regards
languides :

– Quelle drôle de figure vous avez, Claudine ! Une petite figure
anxieuse et pointue, charmante d'ailleurs. Vos yeux ont grandi depuis
l'autre jour. Êtes-vous souffrante ?

– Non, oui, des misères que vous ne comprendriez pas… Et puis
quelque chose que vous comprendriez ; j'ai revu Luce.

– Ah ! S'écrie-t-il en joignant les mains d'un geste d'enfant, où
est-elle ?

– À Paris, pour longtemps.

– Et… c'est donc ça que vous avez l'air las. Claudine ! Ô
Claudine, qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour que vous me disiez
tout ?

– Rien, allez. C'est bref. Je l'ai rencontrée par hasard. Si, par
hasard. Elle m'a emmenée chez elle, tapis, meubles de style, robe de
trente louis… Hein, mon vieux ! Dis-je en riant de sa bouche
entrouverte de bébé étonné. Et puis… oui, comme autrefois ç'a été la
Luce tendre, trop tendre, ses bras à mon cou, son parfum sur moi, la
Luce trop confiante qui m'a tout dit… mon ami Marcel, elle vit à Paris
avec un monsieur d'âge, de qui elle est la maîtresse.

– Oh ! Crie-t-il sincèrement indigné. Comme ça a dû vous faire de
la peine !

– Pas tant que je croyais. Un peu tout de même…

– Ma pauvre petite Claudine ! Répète-t-il en jetant ses gants sur
mon lit. Je comprends si bien…

Affectueux, fraternel, il m'a passé son bras autour des épaules,
et de sa main libre il m'appuie la tête contre lui. Sommes-nous
touchants, ou ridicules ? Ce n'est pas à cet instant-là que je me le
suis demandé. Il me tient par le cou, comme Luce. Il sent bon comme
elle, mais plus finement qu'elle, et je vois d'en bas ses cils blonds
en abat-jour sur ses yeux… Mon énervement de toute la semaine va-t-il
crever en sanglots à cette place ? Non, il essuierait mes pleurs
mouillant son veston bien coupé, avec une inquiétude furtive. Hop,
Claudine ! Mords-toi la langue vigoureusement, remède souverain contre
les larmes prêtes…

– Mon petit Marcel, vous êtes doux. Ça me console de vous avoir
vu.

– Taisez-vous, je comprends si bien ! Dieu ! Si Charlie me faisait
pareille chose…

Tout rose d'une émotion égoïste, il se tamponne les tempes. Je
trouve sa phrase si drôle que j'en éclate de rire.

– Oui, vous êtes énervée. Sortons, voulez-vous ? Il a plu, la
température est devenue très tolérable.

– Oh ! Oui, sortons, ça me détendra.

– Mais, dites encore… Elle a été pressante… et suppliante ?

Il ne songe pas du tout qu'à un vrai chagrin son insistance serait
cruelle, il cherche, quoi ? Une sensation un peu spéciale.

– Oui, pressante. Je me suis sauvée pour ne pas la voir, sa
chemisette défaite sur la peau blanche, en larmes, et me criant
par-dessus la rampe de revenir…

Mon « neveu » respire plus vite. Il faut croire que c'est bien
énervant ces chaleurs précoces, à Paris.

Je le quitte un instant et je reviens, coiffée du canotier qui
m'est cher. Le front à la vitre, Marcel regarde la cour.

– Nous allons où ?

– Où vous voudrez, Claudine, nulle part… Boire du thé froid au
citron, pour nous ragaillardir un peu. Alors… Vous ne la reverrez
plus ?

– Jamais, dis-je très raide.

Gros soupir de mon compagnon, il m'eût voulu peut-être une
jalousie moins intransigeante, à cause des anecdotes.

– Il faut prévenir papa que nous sortons, Marcel. Venez avec moi.

Papa, heureux, se promène à grands pas dans sa chambre en dictant
des choses à M. Maria. Celui-ci lève la tête, me contemple, contemple
mon « neveu » et devient morne. Mon noble père méprise Marcel de toute
la hauteur de ses épaules solides, que drape une redingote à taille
dont les poches sont crevées. Marcel le lui rend bien, mais se montre
plein de déférence.

– Allez, mes enfants. Ne soyez pas longtemps. Prenez garde aux
courants d'air. Rapporte-moi du papier écolier, le plus grand que tu
pourras trouver, et des chaussettes.

– J'ai apporté trois mains de papier écolier ce matin, intervient,
d'une voix douce, M. Maria qui ne me quitte pas des yeux.

– Ça va bien ; quoique… On ne saurait trop acheter de papier
écolier.

Nous partons, et j'entends papa, derrière la porte refermée,
chanter à pleine voix une fanfare de chasse :

Si tu voyais mon chose, Tu rirais trop, tu rirais trop : Il est
couleur de rose Comme un fond d'artichaut.

– Il en a de joyeuses, mon grand-oncle, remarque Marcel qui
s'étonne encore.

– Oui. Lui et Mélie, ils possèdent un répertoire assez complet ;
ce qui m'a toujours fait rêver, c'est ce « couleur de rose, comme un
fond d'artichaut ». Le fond d'artichaut carminé est une espèce
inconnue, à Montigny, du moins.

Nous nous hâtons pour quitter la rue Jacob empestée et la rue
Bonaparte malodorante. Aux quais, on respire, mais l'haleine de mai
fleure ici le bitume et la créosote, hélas !

– Où qu'on va ?

– Je ne sais pas encore. Vous êtes jolie, Claudine, très jolie
aujourd'hui. Vos yeux maryland ont quelque chose d'inquiet et de
quémandeur que je ne leur connaissais pas encore.

– Merci.

Moi aussi, je me trouve à mon avantage. Les glaces des magasins me
le disent, même les tout étroites où je ne me vois qu'un œil et une
tranche de joue en passant. Ô Claudine girouette ! Moi qui ai tant
pleuré mes cheveux longs, j'ai recoupé ce matin trois centimètres des
miens, pour conserver cette coiffure de « pâtre bouclé ». – Ça, c'est
un mot de mon Oncle. – Le fait est qu'aucune autre ne saurait mieux
encadrer mes yeux longs et mon menton mince.

On nous regarde beaucoup, Marcel autant que moi, il est peut-être
un peu gênant au grand jour de la rue ; il rit aigu, se retourne sur
les glaces en pliant sur une hanche, baisse les paupières quand les
hommes le dévisagent, je ne me sens pas enchantée de ses façons.

– Claudinette, venez boulevard Haussmann boire du thé froid. Ça ne
vous fait rien de prendre le boulevard à droite après l'avenue de
l'Opéra ? C’est plus amusant.

– Moi, les rues de Paris ne m'amusent jamais. C'est plat tout le
temps par terre… Dites, est-ce que vous savez si votre père est revenu
à Paris ?

– Il ne m'en a point fait part, chère. Papa sort beaucoup.
Journalisme, « affaires d'honneur, affaires de cœur ». Sachez que mon
père aime infiniment les femmes, et vice versa, dit-il en insistant
trop, avec le ton acide qu'il prend en parlant de mon cousin l'Oncle.
Ça vous surprend ?

– Non, ça ne me surprend pas. Un sur deux, ce n'est pas trop pour
une famille.

– Vous êtes gentille quand on vous vexe, Claudine.

– Mon petit Marcel, franchement, qu'est-ce que vous voulez que ça
me fiche ?

Car il faut montrer que je sais bien mentir, et lui cacher
l'impression d'agacement, de malaise, que m'ont causée ses dernières
phrases. Je médite de retirer ma confiance à mon cousin l'Oncle. Je
n'aime pas dire mes secrets à quelqu'un qui ira les oublier chez
« des » femmes. C'est dégoûtant, aussi ! J'entends cet Oncle parler à
« des » femmes, avec la même voix voilée et séduisante, la voix qui
m'a dit des gentillesses affectueuses. Quand « ses » femmes ont du
chagrin, il les prend peut-être par les épaules pour les câliner,
comme moi, il y a trois semaines ? Bon sang !

L'irritation disproportionnée de Claudine s'est traduite par un
coup de coude dans la hanche d'une grosse dame qui lui barrait le
chemin.

– Qu'est-ce qui vous prend, Claudine ?

– Zut, vous !

– Quel caractère !… Pardon, Claudine, j'oubliais que vous avez eu
de la peine. Je sais bien à quoi vous pensez…

Il est toujours aiguillé sur Luce. Sa méprise me rend un peu de
bonne humeur ressemblant à celle d'une coureuse que son amoureux a
chagrinée et que son mari console.

Occupés tous deux de pensées que nous ne disons pas, nous
atteignons le Vaudeville. Tout à coup, une voix… que j'entendais avant
qu'elle parlât… chuchote dans mon dos :

– Bonjour, les enfants sages.

Je me retourne violemment, les yeux féroces, si rébarbative que
mon cousin l'Oncle éclate de rire. Il est là, avec un autre monsieur
en qui je reconnais le Maugis du concert. Le Maugis du concert,
rondelet et rose, a très chaud, s'éponge et salue avec un respect
exagéré sous quoi je sens de la blague, ce qui ne contribue pas à me
calmer.

Je dévisage l'Oncle Renaud comme si je le voyais pour la première
fois. Son nez court et courbé et sa moustache couleur de castor
argenté, je les connais bien, mais ses yeux gris bleu, profonds et
las, ont-ils changé d'expression ? Je ne savais pas qu'il eût la
bouche aussi petite. Ses tempes froissées prolongent leurs menues
coutures jusqu'aux coins des yeux ; mais je ne trouve pas ça très
laid. Pouah ! L’affreux coureur qui vient de voir « des » femmes ! Et
je le contemple d'un air si vindicatif, pendant ces deux secondes, que
cette horreur de Maugis se décide à affirmer, en hochant la tête :

– Voilà une figure que je priverais de dessert… sans plus ample
informé.

Je lui lance un coup d'œil d'intention meurtrière, mais ses yeux
bleus bombés, ses sourcils en arc affectent une si onctueuse douceur,
une si parfaite naïveté, que je lui pouffe au nez… sans plus ample
informé.

– Ces vieilles dames, constate l'abominable Oncle en haussant les
épaules, ça rit pour un rien.

Je ne réponds pas, je ne le regarde pas…

– Marcel, qu'a donc ton amie ? Vous vous êtes disputés ?

– Non, père, nous sommes les meilleurs amis du monde. Mais,
ajoute-t-il d'un air de discrétion renseignée, je crois que Claudine a
eu des ennuis cette semaine.

– Ne vous faites pas trop de bile, s'empresse Maugis ; les têtes
de poupées, ça se remet très bien, je connais une adresse excellente,
je vous aurai les 13-12 et le cinq pour cent au comptant.

C'est le tour de mon Oncle, à présent, de me regarder comme s'il
me voyait pour la première fois. Il fait signe à Marcel, assez
impérativement, de venir lui parler. Et, comme ils s'écartent d'un
pas, je reste en proie au rondelet Maugis qui m'amuse, jamais
distingué, mais parfois drôle.

– Il est très en beauté, l'éphèbe dont vous vous proclamez la
tante.

– Je vous crois ! On le regarde plus que moi, dans la rue ! Mais
je ne suis pas jalouse.

– Comme vous avez raison !

– Pas, il a une belle cravate ? Mais c'est plutôt une cravate pour
femme.

– Voyons, ne lui reprochez pas d'avoir quelque chose pour femme,
fait Maugis conciliant.

– Et ses vêtements, voyez si ça fait un pli !

J'imagine que Marcel ne raconte pas Luce à son père ? Il n'oserait
pas. Il fera bien de ne pas oser. Non, la figure de mon oncle serait
autre.

– Claudine, dit-il, en se rapprochant avec son fils, je voulais
vous emmener, tous deux, voir Blanchette dimanche prochain au théâtre
Antoine. Mais si vous boudez, que dois-je faire ? Y aller tout seul ?

– Non, pas tout seul ; j'irai !

– Votre méchanceté aussi ?

Il me regarde bien dans les yeux… et je fléchis.

– Non, je serai gentille. Mais j'ai des misères, aujourd'hui.

Il me regarde toujours, il voudrait deviner, je tourne la tête
comme Fanchette devant la soucoupe de lait qu'elle désire et qu'elle
évite.

– Là, je vous laisse, mes enfants sages. Où allez-vous comme ça ?

– Boire du thé froid, père.

–Ça vaut mieux que d'aller au café, murmure Maugis, distraitement.

– Claudine, écoutez, me dit mon oncle en confidence. Je trouve
Marcel infiniment plus sympathique depuis qu'il est votre ami. Je
crois que vous lui êtes salutaire, petite fille. Son vieux papa vous
en remercierait beaucoup, savez-vous ça ?

Je me laisse secouer la main par les deux hommes et nous tournons
le dos. Salutaire à Marcel ? Voilà une chose qui me laisse froide, par
exemple ! Je n'ai pas la corde moralisatrice. Salutaire à Marcel ?
Dieu, que c'est gourde, un homme intelligent !

Nous avons bu du thé froid, au citron. Mais mon « neveu » m'a
trouvé morne. Je l'amuse moins que Charlie, et je me rends compte que
mes distractions sont, d'ailleurs, d'un tout autre ordre ; je n'y puis
rien.

XIV

Le soir, après dîner, je lis, vague et absente, pendant que papa
fume en chantonnant des mélopées sauvages, et que Mélie rôde,
soupesant ses mamelles. La chatte, ballonnée, énorme, a refusé de
dîner ; elle ronronne sans motif, le nez trop rose et les oreilles
chaudes.

Je me couche tard, la fenêtre ouverte et les volets clos, après
les trente-six tours de chaque soir, l'eau tiède, la contemplation
déshabillée devant la glace longue, les exercices d'assouplissement.
Je suis veule… Ma Fanchette, essoufflée, sur le flanc dans sa
corbeille, tressaille et écoute son ventre gonflé. Je crois que c'est
pour bientôt.

C'était pour bientôt ! À peine ma lampe soufflée, un grand Môôô
désespéré me relève. Je rallume et je cours pieds nus, à ma pauvrette,
qui respire vite, appuie impérieusement ses pattes chaudes sur ma
main, et me regarde avec d'admirables yeux dilatés. Elle ronronne à
tort et à travers. Soudain, crispation des pattes fines sur ma main,
et second : Môôô de détresse. Appellerai-je Mélie ? Mais, au geste que
je fais pour me relever, Fanchette éperdue se lève et veut courir ;
c'est une manie, elle a peur. Je vais rester. Ça me dégoûte un peu,
mais je ne regarderai pas.

Après une accalmie de dix minutes, la situation se corse : ce sont
de courtes alternatives de ronron furieux (Frrr, frrr), et de clameurs
terribles (Môôô, môôô). Fanchette pousse ses yeux hors de la tête, se
convulse et… je tourne la tête. Une reprise de ronron, un remue-ménage
dans la corbeille m'apprennent qu'il y a du nouveau. Mais je sais trop
que la pauvre bête ne s'en tient jamais à une édition unique. Les
clameurs reprennent, la patte éperdue me griffe la main, je tiens la
tête obstinément tournée. Après trois épisodes semblables, c'est enfin
le calme définitif. Fanchette est vide. Je cours à la cuisine, en
chemise, lui chercher du lait, ça lui donnera le temps de mettre bien
des petites choses en ordre. Je m'attarde exprès. Quand je reviens
portant la soucoupe, ma jolie bête exténuée arbore déjà sa figure de
mère heureuse. Je crois que je peux regarder…

Sur le ventre blanc et rosé, trois chatons minuscules, trois
limaces de cave rayées de noir sur gris, trois petites merveilles
tettent et ondulent comme des sang-sues. La corbeille est propre et
sans trace : cette Fanchette a le don d'accoucher comme par
enchantement ! Je n'ose pas encore toucher les petits qui luisent,
léchés de l'oreille à la queue, bien que la petite mère m'invite, de
sa pauvre voix toute cassée, à les admirer, à les caresser… Demain, il
faudra choisir, et en donner deux à noyer. Mélie sera, comme
d'habitude, l'exécuteur des hautes œuvres. Et je verrai, pendant des
semaines, Fanchette, mère fantaisiste, promener son petit rayé dans sa
gueule, le lancer en l'air avec ses pattes, et s'étonner, incorrigible
ingénue, que ce fils de quinze jours ne bondisse pas à la suite sur
les cheminées, et sur le dernier rayon de la bibliothèque.

Ma nuit écourtée a été pleine de rêves, où l'extravagant le
disputait à l'idiot. Je rêve davantage depuis quelque temps.

Mélie a pleuré toutes les faciles larmes de son âme tendre, en
recevant l'ordre de noyer deux des petits Fanchets. Il a fallu choisir
et reconnaître les sexes. Moi, je ne m'y entends pas quand c'est si
petit, et il paraît que de plus malins que moi s'y trompent mais Mélie
est infaillible. Un chaton dans chaque main, elle jette au bon endroit
un coup d'œil sûr et déclare : « Voilà le petit mâle. Les deux autres
sont des chattes. » Et j'ai rendu le petit élu à Fanchette, inquiète
et criante par terre. « Emporte vite les deux autres qu'elle n'en
sache rien. » Fanchette a, malgré tout, constaté qu'il en manquait ;
elle sait compter jusqu'à trois. Mais cette bête délicieuse se montre
mère assez médiocre : après avoir rudement roulé et retourné son chat,
de la patte et de la gueule, pour voir si les autres n'étaient pas
cachés dessous, elle a pris son parti. Elle léchera celui-là deux fois
plus, voilà tout.

Encore combien de jours ? Quatre, jusqu'à dimanche. Dimanche,
j'irai au théâtre avec Marcel et mon Oncle. Du théâtre, je m'en
moque ; de mon Oncle, pas. Mon Oncle, mon oncle… Quelle bête d'idée de
l'avoir baptisé ainsi ! Sotte « engaudre » de Claudine ! « Mon Oncle »
ça me fait penser à cette horrible petite Luce. Ça ne lui fait rien, à
elle, d'appeler mon oncle un vieux monsieur qui… Celui-ci, le mien,
est en somme le veuf d'une cousine germaine que je n'ai jamais vue. Ça
s'appelle un « cousin » en français honnête. « Renaud », c'est mieux
que « mon Oncle », ça le rajeunit, c'est bien… Renaud !

Comme il a vite dompté ma mauvaiseté, l'autre jour ! Ç'a été
lâcheté pure de ma part, et non courtoisie. Obéir, obéir, humiliation
que je n'ai jamais subie – j'allais écrire savourée. Savourée, oui.
C'est ma perversité que j'ai cédé, je crois. À Montigny, je me serais
laissé hacher plutôt que de balayer la classe à mon tour quand ça ne
me disait pas. Mais, peut-être que si Mademoiselle m'avait bien
regardée avec des yeux gris bleu couleur Renaud, j'aurais obéi plus
souvent, comme je lui ai obéi, tous mes membres engourdis par une
mollesse inconnue.

Pour la première fois, je viens de sourire en pensant à Luce. Bon
signe ; elle me devient lointaine, cette petite, qui dansait sur un
pied en parlant de laisser crever sa mère !… Elle ne sait pas, ce
n'est pas sa faute. C'est une petite bête veloutée.

Encore deux jours avant d'aller au théâtre. Marcel viendra. Ce
n'est pas sa présence qui me ravit le plus ; devant son père, c'est
une petite bûche blonde et rose, une petite bûche un peu hostile. Je
les aime mieux séparément, Renaud et lui.

Mon état d'âme, – et pourquoi n'aurais-je pas un « état d'âme »,
moi aussi ? – manque de précision. Il est celui d'une personne à qui
doit tomber prochainement une cheminée sur la tête. Je vis, énervée,
dans l'attente de cette inévitable chute. Et quand j'ouvre la porte
d'un placard, ou quand je tourne le coin d'une rue, ou quand arrive le
courrier du matin qui ne m'apporte jamais rien, au seuil de toutes mes
actions insignifiantes, j'ai un léger sursaut. « Est-ce pour cette
fois-ci ? »

J'ai beau regarder la figure de ma petite limace, – il s'appellera
Limaçon, le chaton, pour plaire à papa, et à cause de ses belles
rayures nettes – j'ai beau interroger sa petite figure close, tigrée
de raies délicates et convergentes vers le nez, comme la face d'une
pensée jaune et noire, les yeux ne s'ouvriront qu'au bout de neuf
jours révolus. Et lorsque je rends à Fanchette blanche son bel enfant,
en lui disant mille compliments, elle le lave minutieusement. Quoi
qu'elle m'aime à la folie, elle trouve au fond que je sens mauvais le
savon parfumé.

Un événement, un événement grave ! Est-ce la cheminée que
j'appréhendais ? Sans doute, mais alors je devrais être allégée de mon
angoisse. Et je garde encore « l'estomac petit » comme on dit chez
nous. Voici :

Ce matin à dix heures, comme je m'efforçais assidûment d'habituer
Limaçon à un autre téton de Fanchette (il prend toujours le même, et
quoi qu'en dise Mélie, je crains que ça déforme ma belle), papa entre,
solennel, qui m'effare, c'est de le voir entrer dans ma chambre. Il
n'y pénètre que quand je me déclare malade.

– Viens donc un peu avec moi.

Je le suis jusqu'à son trou à livres avec la docilité d'une fille
curieuse. J'y trouve M. Maria. Cette présence aussi me semble toute
simple. Mais M. Maria vêtu d'une redingote neuve à dix heures du
matin, et ganté, ceci passe la vraisemblance !

– Mon enfant, commence mon noble père, onctueux et digne, voici un
brave garçon qui voudrait t'épouser. Je dois te dire d'abord qu'il a
toute ma bienveillance.

L'oreille tendue, j'ai écouté, attentive, mais abrutie. Quand papa
a fini sa phrase, j'articule ce seul mot, idiot et sincère :

– Quoi ?

Je vous jure que je n'ai pas compris. Papa perd un peu de sa
solennité, mais garde toute sa noblesse.

– Bougre de bougre, j'ai pourtant une assez belle diction pour que
tu comprennes tout de suite ! Ce brave petit monsieur Maria veut
t'épouser, même dans un an si tu te trouves trop jeune. Moi, tu
comprends, j'oublie un peu ton âge, depuis le temps ( !). Je lui ai
répondu que tu devais avoir au juste quatorze ans et demi, mais il
affirme que tu cours sur tes dix-huit ; il doit le savoir mieux que
moi. Voilà. Et si tu ne veux pas de lui, tu seras difficile, mille
troupeaux de cochons !

À la bonne heure ! Je regarde M. Maria, qui pâlit sous sa barbe,
et me contemple de ses yeux d'animal à longs cils. Agitée, sans bien
savoir pourquoi, d'une brusque allégresse, je me jette vers lui.

– Comment, c'est vrai, monsieur Maria ? Pour de vrai, vous voulez
m'épouser ? Sans rire ?

– Oh ! Sans rire, gémit-il à voix basse.

– Mon Dieu ! Que vous êtes gentil !

Et je lui prends les deux mains que je secoue, joyeuse. Il
s'empourpre, tel un couchant à travers les broussailles :

– Alors, vous consentiriez, Mademoiselle ?

– Moi ? Mais jamais de la vie !

Ah ! Je manque de délicatesse autant qu'un kilo de dynamite ! M.
Maria, debout devant moi, ouvre la bouche, et se sent devenir fou.

Papa croit de son devoir d'intervenir :

– Dis donc, vas-tu nous balancer longtemps ? Qu'est-ce que ça
signifie ? Tu lui sautes au cou, et puis tu le refuses ? En voilà des
manières !

– Mais, papa, je ne veux pas du tout épouser M. Maria, c'est
clair. Je le trouve très gentil, oh ! Tellement gentil, de me juger
digne d'une attention aussi… sérieuse, et c'est de cela que je le
remercie. Mais je ne veux pas l'épouser, pardi !

M. Maria esquisse un pauvre geste pitoyable de prière, et ne dit
rien – il me fait de la peine.

– Père Éternel ! Rugit papa. Pourquoi diable ne veux-tu pas
l'épouser ?

Pourquoi ? Les deux mains écartées, je hausse les épaules. Est-ce
que je sais, moi ? C'est comme si on me proposait d'épouser Rabastens,
le beau sous-maître de Montigny. Pourquoi ? Pour la seule raison qui
vaille au monde – parce que je ne l'aime pas.

Papa, exaspéré, jette aux échos des murs une telle volée de jurons
que je ne l'écrirai pas. J'attends la fin de la kyrielle :

– Oh ! Papa ! Tu veux donc que j'aie du chagrin !

Cet homme de pierre n'en demande pas davantage :

– Bougre ! Du chagrin ? Évidemment non. Et puis enfin, tu peux
réfléchir, tu peux changer d'avis. N'est-ce pas, vous, elle peut
changer d'avis ? Ça me serait même rudement commode, si elle changeait
d'avis ! Je vous aurais là tout le temps, on en abattrait de la
besogne ! Mais, pour ce matin, une fois, deux fois, tu ne veux pas ?
Fous-moi le camp, nous avons à travailler.

M. Maria sait bien, lui, que je ne changerai pas d'avis. Il
tripote sa serviette en maroquin, et cherche son porte-plume sans le
voir. Je m'approche :

– Monsieur Maria, vous m'en voulez ?

– Oh ! Non, Mademoiselle, ce n'est pas ça…

Un enrouement subit l'empêche de continuer. Je m'en vais sur la
pointe du pied, et seule dans le salon, je me mets à danser la
« chieuvre ». Veine ! On m'a demandée en mariage ! En ma-ri-a-ge ! On
me trouve assez jolie, malgré mes cheveux courts, pour m'épouser,
celui-ci un garçon raisonnable, posé, pas un cas pathologique. Donc,
d'autres… Assez dansé, je vais penser plus loin.

Il serait puéril de le nier, mon existence se corse. La cheminée
immine. Elle va choir sur mon crâne qui bout, effroyable ou
délicieuse, mais elle va choir. Je n'éprouve aucun besoin de confier
mon état à qui que ce soit au monde. Je n'écrirai pas à Claire, à
l'heureuse Claire : « Ô chère petite amie de mon enfance, il approche,
le moment fatal, je prévois que mon cœur et ma vie vont fleurir
ensemble… » Non, je ne lui écrirai rien du tout. Je ne demanderai pas
à papa : « Ô mon père, quoi donc m'oppresse et me ravit à la fois ?
Éclaire ma jeune ignorance »… Il en ferait une tête, mon pauvre papa !
Il tordait sa barbe tricolore et murmurerait, perplexe : « Je n'ai
jamais étudié cette espèce-là. »

« Bafute », Claudine, « bafute… ». Au fond, tu n'es pas fière. Tu
erres dans le vaste appartement, tu délaisses le vieux et cher Balzac,
tu t'arrêtes, l'œil vague et perdu, devant la glace de ta chambre, qui
te montre une longue fillette mince aux mains croisées derrière le
dos, en blouse de soie rouge à plis et jupe de serge bleu sombre. Elle
a des cheveux courts en grosses boucles, une figure étroite aux joues
mates, et des yeux longs. Tu la trouve jolie, cette fille-là, avec ton
air de s'en ficher pas mal. Ce n'est pas une beauté qui ameute les
foules, mais… je me comprends : ceux qui ne la voient pas sont des
imbéciles, ou des myopes.

Que demain me fasse gente ! Ma jupe tailleur bleue suffira, et mon
chapeau grand noir, avec la petite chemisette en soie bleu foncé – les
teintes sombres me seyent mieux – et deux roses-thé au coin de
l'échancrure carrée du col parce qu'elles sont, le soir, de la même
nuance que ma peau.

Si je révélais à Mélie qu'on m'a demandée en mariage ? Non. Pas la
peine. Elle me répondrait : « Ma guéline », faut faire comme chez
nous. Ceuse qu'on te propose, essaie-les avant ; comme ça, le marché
est honnête et y a personne de trompé. » Car la virginité est pour
elle de si peu de prix ! Je connais ses théories : « Des menteries, ma
pauvre fille, des menteries ! Des histoires de médecins, tout ça.
Après, avant, si tu crois qu'ils n'y prennent pas le même goût ! C'est
tout-un-tel, va. » Suis-je pas à bonne école ? Mais il y a une
fatalité sur les honnêtes filles ; elles le restent, malgré toutes les
Mélies du monde !

Je m'endors tard dans la nuit étouffante, et des souvenirs de
Montigny traversent mon sommeil agité, des songeries de feuilles
bruissantes, d'aube frisquette et d'alouettes qui montent, avec ce
chant que nous imitions, à l'École, en froissant dans la main une
poignée de billes de verre. Demain, demain… est-ce qu'on me trouvera
jolie ? Fanchette ronronne doucement, son Limaçon rayé entre ses
pattes. Ce ronron égal de ma chère belle, combien de fois m'a-t-il
calmée et endormie…

J'ai rêvé cette nuit. Et la molle Mélie, entrant à huit heures
pour ouvrir mes volets, me trouve assise en boule, mes genoux dans mes
bras, et mes cheveux jusqu'au nez, absorbée et taciturne.

– Bonjour, ma France adorée.

– … jour.

– T'es pas malade ?

– Non.

– T'as des misères et des chagrins ?

– Non. J'ai rêvé.

– Ah, c'est plus sérieux. Mais si t'as pas rêvé enfant, ni famille
royale (sic), y a pas de mal. Si au moins t'avais rêvé fumier
d'homme !

Ces prédictions, qu'elle me réédite gravement depuis que je peux
la comprendre, ne me font plus rire. Ce que j'ai rêvé, je ne le dirai
à personne, pas à ce cahier non plus. Ça me gênerait trop de le voir
écrit…

J'ai demandé qu'on dinât à six heures, et M. Maria s'en va une
heure plus tôt, effacé, broussailleux, abattu. Je ne l'évite pas du
tout depuis l'événement ; il ne me gêne en aucune façon. Je me montre
même plus prévenante, diseuse de banalités et de lieux communs :

– Quel beau temps, monsieur Maria !

– Vous trouvez, Mademoiselle ? Il fait pesant, l'ouest est noir…

– Ah ! Je n'avais pas vu. C'est drôle, depuis ce matin, je
m'imagine qu'il fait beau.

À dîner, où, après avoir tripoté sans faim ma viande, je m'attarde
sur le soufflé aux confitures, je questionne papa.

– Papa, est-ce que j'ai une dot ?

– Qu'est-ce que ça peut te foutre ?

– Tiens, tu es admirable ! On m'a demandée en mariage hier, ça
peut recommencer demain. Il n'y a que le premier refus qui coûte. Tu
sais, les demandes, c'est l'histoire des fourmis et du pot de
confitures : quand il en vient une, il en vient trois mille.

– Trois mille, bougre ! Heureusement nos relations sont peu
étendues. Bien sûr, pot de confitures, vous avez un dot ! Quand tu as
fait ta première communion, j'ai mis chez Meunier, le notaire de
Montigny, les cent cinquante mille francs que t'a laissés ta mère, une
femme bien désagréable. Ils sont mieux chez lui qu'ici, tu comprends,
avec moi, on ne sait jamais ce qui peut arriver…

Il a comme ça de ces mots attendrissants pour lesquels on
l'embrasserait ; et je l'embrasse. Puis je retourne à ma chambre,
énervée déjà parce qu'il se fait tard, l'oreille longue et le cœur
court, guettant la sonnette.

Sept heures et demie. Il ne se dépêche vraiment pas ! Nous
manquerons le premier acte. S'il allait ne pas venir ! Huit heures
moins le quart. C'est révoltant ! Il aurait bien pu m'envoyer un petit
bleu, ou même Marcel, cet oncle fugace…

Mais un trrr impérieux me met debout, et je me vois, dans la
glace, une singulière figure blanche qui me gêne tant que je me
détourne. Depuis quelque temps, mes yeux ont toujours l'air de savoir
quelque chose que je ne sais pas, moi.

La voix que j'entends dans l'antichambre me fait sourire
nerveusement ; une seule voix, celle de mon cousin l'Oncle, – de mon
cousin Renaud, je veux dire. Mélie l'introduit sans frapper. Elle le
suit d'un regard flatteur de chienne obéissante. Il est pâle lui
aussi, visiblement énervé et les yeux brillants. Aux lumières, sa
moustache argentée… Si j'osais, je tâterais comme c'est doux…

– Vous êtes toute seule, ma mie Claudine ? Pourquoi ne dites-vous
rien ? Hé ? Mademoiselle est sortie ?

Mademoiselle pense qu'il vient peut-être de chez une de « ses »
femmes, et sourit sans gaieté.

– Non. Mademoiselle va sortir ; avec vous, je l'espère. Venez dire
adieu à papa.

Papa est charmant pour mon cousin l'Oncle, qui ne plaît pas qu'aux
femmes.

– Prenez bien soin de la petite ; elle est délicate. Avez-vous la
clef pour rentrer ?

– Oui, j'ai la mienne pour rentrer chez moi.

– Demandez la nôtre à Mélie. Moi j'en ai déjà perdu quatre, j'ai
renoncé. Où donc est le petit ?

– Marcel ? Il ne… il viendra nous retrouver au théâtre, je crois.

Nous descendons sans rien dire ; j'ai un plaisir de gosse à
trouver en bas une voiture de cercle. Un coupé de chez Binder,
magnifiquement attelé, ne pourrait pas m'enchanter davantage.

– Vous êtes bien ? Voulez-vous que je lève une des deux glaces, à
cause du courant d'air ? Non, la moitié des deux seulement, on a si
chaud.

Je ne sais pas si on a chaud, mais, bon Dieu, que mon estomac est
petit ! Un frisson nerveux me fait trembler les nacottes22 ; j'ai de
la peine à dire enfin :

– Alors, Marcel nous retrouve là-bas ?

Pas de réponse. Renaud — ça fait joli, Renaud tout court – regarde
devant lui, le sourcil bas. Brusquement, il se retourne vers moi et me
prend les poignets ; cet homme grisonnant a des mouvements si jeunes !

– Écoutez, j'ai menti tout à l'heure, ça n'est pas bien propre :
Marcel ne vient pas. J'ai dit le contraire à votre père, et ça me
taquine.

– Comment ? Il ne vient pas ? Pourquoi ?

– Ça vous fait de la peine, n'est-ce pas ? C'est ma faute. La
sienne aussi. Je ne sais pas comment vous expliquer… Ça vous semblera
si peu de chose. Il vient me trouver rue de Bassano, chez moi,
charmant, une petite figure moins raide et moins fermée que de
coutume. Mais une cravate ! Un crêpe de Chine roulé autour du cou,
drapé comme un haut de corsage, avec des épingles de perle un peu
partout, enfin… impossible. Je lui dis : « Mon petit garçon, tu… tu
serais bien aimable de changer de cravate, je te prêterai une des
miennes. » Il se cabre, devient sec, insolent, nous… enfin nous
échangeons des répliques un peu compliquées pour vous, Claudine ; il
déclare : « J'irai avec ma cravate ou je n'irai pas. » Je lui ai jeté
la porte sur le dos, et voilà. Vous m'en voulez beaucoup ?

– Mais, dis-je sans lui répondre, vous la lui avez vue déjà, cette
cravate ; il la portait l'autre jour quand nous vous avons rencontré
avec Maugis sur le boulevard, près du Vaudeville.

L'air très surpris, les sourcils levés.

– Non ? Vous êtes sûre ?

– Tout à fait sûre ; c'est une cravate qu'on ne saurait oublier.
Comment ne l'avez-vous pas remarquée ?

Retombé en arrière contre les coussins, il hoche la tête en disant
entre haut et bas :

– Je ne sais pas. J'ai vu que vous aviez les yeux battus, l'air
farouche d'un chevreuil offensé, une chemisette bleue, une boucle de
cheveux, légère, qui vous chatouillait toujours le sourcil droit…

Je ne réponds rien. J'étouffe un peu. Lui, sa phrase interrompue,
incline son chapeau sur les yeux, d'un geste sec d'homme qui vient de
dire une bêtise et s'en aperçoit trop tard.

– Ce n'est pas drôle, évidemment, moi tout seul. Je puis encore
vous ramener, si vous voulez, ma petite amie.

À qui en veut ce ton agressif ? Je ne fais que rire doucement, je
pose ma main gantée sur son bras, et je l'y laisse.

– Non, ne me ramenez pas. Je suis très contente. Vous ne cordez
pas ensemble, vous et Marcel, je vous préfère alternatifs plutôt que
simultanés. Mais pourquoi ne pas avoir dit ça devant papa ?

Il prend ma main et la passe sous son bras.

– C'est simple. J'avais du chagrin, j'étais exaspéré, j'ai eu peur
que votre père ne me privât de vous, chère, petite compensation… Je ne
vous avais peut-être pas méritée, mais je vous avais bien gagnée…

– Pas la peine d'avoir peur. Papa m'aurait laissée partir avec
vous, il fait tout ce que je veux…

– Oh ! Je sais bien, dit-il avec un peu d'irritation en tirant sa
moustache en vermeil dédoré. Promettez-moi au moins de ne vouloir que
des choses aussi raisonnables.

– On ne sait pas, on ne sait pas ! Ce que je voudrais… écoutez,
accordez-moi ce que je vais vous demander…

– Quel bananier faut-il dépouiller ? Quelle queue d'artichaut
fabuleux devrai-je, amère, décortiquer ? Un mot, un geste, un seul… et
les pralines de chocolat à la crème vont emplir votre giron… Ces
coupés de cercle, mesquins, rétrécissent la noblesse de mes gestes,
Claudine, mais celle de mes sentiments n'en craint pas !

Tous ces gens de lettres, ils parlent un peu à la blague, de la
même façon, mais lui, combien plus chic que Maugis et sans cet
horrible accent de faubourg parisien…

– Des pralines de chocolat, ça ne se refuse jamais. Mais… voilà,
je ne veux plus vous appeler « mon Oncle ».

Il incline, dans les lumières, tôt dépassées, d'un magasin, une
tête faussement résignée.

– Ça y est. Elle va m'appeler « Grand-Père ». La minute redoutée a
sonné…

– Non, ne riez pas. J'ai réfléchi que vous étiez mon cousin et
que, si vous vouliez, je pourrais vous appeler… Renaud. Ce n'est pas
monstrueux, il me semble.

Nous suivons une avenue peu éclairée ; il se penche pour me voir ;
je fais de loyaux efforts pour ne pas papilloter ; il répond enfin :

– C'est tout ? Mais commencez vite, je vous en prie. Vous me
rajeunissez, pas autant que je le voudrais, mais déjà de cinq ans au
moins. Regardez mes tempes ; ne viennent-elles pas de reblondir
soudainement ?

Je me penche pour constater, mais je me retire presque aussitôt. À
le regarder de si près, mon estomac rapetisse encore…

Nous ne disons plus rien. De temps en temps, dans les lumières,
j’« arrœille » furtivement son profil court et ses yeux, grands
ouverts, attentifs.

– Où demeurez-vous… Renaud ?

– Je vous l'ai dit, rue de Bassano.

– C'est joli, chez vous ?

– C'est joli… pour moi.

– Est-ce que je pourrais voir ?

– Dieu, non !

– Pourquoi ?

– Mais, parce que… c'est trop… gravure dix-huitième siècle pour
vous.

– Bah ! Qu’est-ce que ça fait ?

– Laissez-moi croire que « ça fait » encore quelque chose… Nous
arrivons, Claudine.

Dommage.

Avant Blanchette, je me régale consciencieusement de Poil de
Carotte. La grâce garçonnière, le geste contenu de Suzanne Després
m'enchantent : ses yeux sont verts, comme ceux de Luce, sous la courte
perruque rouge. Et la coupante netteté de ce Jules Renard me ravit.

Comme j'écoute, menton tendu, toute immobile, je sens tout à coup
que Renaud me regarde. Je me retourne prestement : il a les yeux sur
la scène et la contenance fort innocente. Ça ne prouve rien.

Pendant l'entracte, Renaud me promène et me demande :

– Êtes-vous un peu plus calme, maintenant, petite nerveuse ?

– Je n'étais pas nerveuse, dis-je, hérissée.

– Et cette petite patte fine et raidie, dont je sentais, en
voiture, le froid sur mon bras ? Pas nerveuse ? Non, c'est moi !

– C'est vous… aussi.

J'ai parlé tout bas, mais le mouvement léger de son bras m'assure
qu'il a bien entendu.

Pendant que se joue Blanchette, je songe aux doléances – si
lointaines déjà – de la petite Aimée de Mademoiselle. Dans le temps où
nous commencions à nous aimer, elle me confiait – plus crûment que ne
fait cette Blanchette-ci – en quelle aversion épouvantée elle prenait,
petite institutrice déjà habituée au relatif bien-être de l'École, la
demeure paternelle et toute la maisonnée pauvre, criarde et mal tenue.
Elle me contait sans fin ses effrois de chatte frileuse, sur le seuil
de la petite classe empestée, dans le courant d'air, où mademoiselle
Sergent passait derrière nous jalouse et silencieuse…

Mon voisin, qui semble écouter mes pensées, m'interroge tout bas :

– C'est comme ça, à Montigny ?

– C'est comme ça, et bien pis encore !

Il n'insiste pas. Coude à coude, nous nous taisons ; je me détends
peu à peu contre cette bonne épaule rassurante. Une minute, je lève la
tête vers lui, il baisse ses yeux fins sur les miens, et je lui souris
de tout mon cœur. Cet homme-là, je l'ai vu cinq fois, je le connais
depuis toujours.

Au dernier acte, je m'accoude la première et je laisse une petite
place sur le bras de velours du fauteuil. Son coude comprend très
bien, et vient trouver le mien. Mon estomac n'est plus tu tout serré.

À minuit moins le quart, nous sortons. Le ciel est noir, le vent
presque frais.

– S'il vous plaît, Renaud, je ne voudrais pas monter en voiture
tout de suite, j'aimerais mieux marcher sur les boulevards, est-ce que
vous avez le temps ?

– Toute la vie si vous voulez, répond-il en souriant.

Il me tient sous le bras, solidement, et nous marchons du même
pas, parce que j'ai les jambes longues. Sous des globes électriques,
je nous ai vus passer ; Claudine lève aux étoiles une extraordinaire
frimousse exaltée et des yeux presque noirs ; le vent balaie les
moustaches longues de Renaud.

– Parlez-moi de Montigny, Claudine, et de vous.

Mais j'ai fait signe que non. On est bien comme ça. On n'a pas
besoin de parler. On marche vite : j'ai les pattes de Fanchette, ce
soir ; le sol fait tremplin sous mes pas.

Des lumières, des lumières vives, des vitraux coloriés, des
buveurs attablés à une terrasse…

– Qu'est-ce que c'est ?

– C'est la brasserie Logre.

– Oh ! Que j'ai soif !

– Je ne demande pas mieux. Mais pas dans cette brasserie…

– Si, ici ! Ça brille, ça « rabate », c'est amusant.

– Mais c'est gendelettreux, cocotteux, bruyant…

– Tant mieux ! Je veux boire ici.

Il tire un instant sa moustache, puis ayant esquissé le geste :
« Pourquoi pas, après tout ? » Il me guide jusqu'à la grande salle.
Pas tant de monde qu'il prétendait ; malgré la saison, on respire à
peu près. Les piliers de faïence verte éveillent en moi des idées de
bain et de cruches fraîches.

– Soif ! Soif !

– Là, là, c'est bien, on vous fera boire ! Quelle enfant
redoutable ! Il ne ferait pas bon vous refuser un mari, à vous…

– Je le crois, dis-je sans rire.

Nous sommes assis à une petite table contre un pilier. À ma
droite, sous un panneau tumultueusement peinturluré de bacchantes
nues, une glace m'assure que je n'ai pas d'encre sur la joue, que mon
chapeau se tient droit et que mes yeux palpitent au-dessus d'une
bouche rouge de soif, peut-être d'un peu de fièvre. Renaud, en face de
moi, a les mains agitées et les tempes moites.

Un petit gémissement de convoitise m'échappe, suscité par le
parfum en traînée d'un plat d'écrevisses qui passe.

– Des écrevisses aussi ? Voilà, voilà ! Combien ?

– Combien ? Je n'ai jamais su combien j'en peux manger. Douze
d'abord, on verra après.

– Et boire, quoi ? De la bière ?

Je fais la lippe.

– Du vin ? Non. Du champagne ? De l'asti, moscato spumante ?

– Oh ! Oui !

J'attends, impatiente, et je regarde entrer plusieurs belles
femmes en manteaux de soir légers et pailletés. C'est joli : des
chapeaux fous, des cheveux trop dorés, des bagues… Mon grand ami, à
qui je montre chaque arrivante, témoigne une indifférence qui me
choque. « Les siennes » sont peut-être plus belles ? Je deviens
soudain sauvage et noire. Il s'étonne et cite de bons auteurs :

– Quoi ? Le vent a tourné ? « Hilda, d'où vient ta peine ? »

Mais je ne réponds rien.

On apporte l'asti. Pour chasser mon souci et éteindre ma soif,
j'avale d'un trait un grand verre. L'homme-à-femmes, en face de moi,
s'excuse de mourir de faim et de dévorer du rosbif rouge. L'ardeur
musquée et traîtresse du vin d'Asti se propage en chaleur naissante à
l'ourlet de mes oreilles, en soif renaissante dans ma gorge. Je tends
mon verre et je bois plus lentement, les yeux mi-fermés de délices.
Mon ami rit :

– Vous buvez comme on tette. Toute la grâce des animaux est en
vous, Claudine.

– Fanchette a un enfant, vous savez.

– Non, je ne sais pas. Il fallait me le montrer ! Je parie qu'il
est beau comme un astre.

– Plus beau que ça encore… Oh ! Ces écrevisses ! Si vous saviez,
Renaud – chaque fois je l'appelle Renaud, il lève les yeux sur moi –
là-bas, à Montigny, elles sont toutes petites, j'allais les prendre au
Gué-Ricard avec mes mains, pieds nus dans l'eau. Celles-ci sont
poivrées à miracle.

– Vous ne serez pas malade, vous me le jurez ?

– Pardi ! Je vais vous dire encore quelque chose, mais quelque
chose de grave. Vous ne me trouvez pas extraordinaire ce soir ?

Je tends vers lui ma figure que rosit l'Asti ; il se penche aussi,
me regarde de si près que je distingue les plis fins de ses paupières
brunies, et se détourne en répondant :

– Non, pas plus ce soir que les autres jours.

– Engaudre, va ! Mon ami, avant-hier, pas plus tard, à onze heures
du matin, on m'a de-mande en mariage.

– Sacrr… quel est l'idiot… ?

Ravie de l'effet, je ris en gammes ascendantes, tout haut, et je
m'arrête soudain parce que des soupeurs ont entendu et tourné la tête
vers nous. Renaud n'est pas enchanté.

– C'est malin de me faire monter à l'arbre !… Au fond, je n'en ai
pas cru un mot, vous savez.

– Je ne peux pourtant pas cracher, mais je vous en donne ma parole
d'honneur, on m'a demandée !

– Qui ?

Voilà un « qui » dénué de bienveillance.

– Un jeune homme fort bien, M. Maria, secrétaire de papa.

– Vous l'avez refusé… naturellement ?

– Je l'ai refusé… naturellement.

Il se verse un grand verre de cet asti qu'il n'aime pas du tout et
se passe la main dans les cheveux. Pour moi, qui ne bois jamais que de
l'eau à la maison, je constate des phénomènes inouïs : un treillis
léger et vaporeux monte de la table, nimbe les lustres, recule les
objets et les rapproche tout à tour. Au moment où je songe à
m'analyser, une voix connue crie du seuil de la salle :

– Kellner ! Que s'avancent par vos soins la choucroute garnie,
mère du pyrosis, et ce coco fadasse mais salicylé que votre imprudence
dénomme ici bière de Munich. Velours liquide, chevelure débordante et
parfumée des Rheintöchter, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils
boivent ! « Weia, waga, waga la weia… »

C'est Maugis, lyrique et suant, qui wagnérise, le gilet ouvert, le
tube à bords plats sur l'occiput. Il remorque trois amis. Renaud ne
retient pas un geste d'extrême contrariété, et se tire la moustache en
grognant quelque chose.

Maugis, près de nous, cesse brusquement de se gargariser avec le
Rheingold, arrondit ses yeux saillants, hésite, lève la main, et passe
sans saluer.

– Là ! Rage tout bas Renaud.

– Quoi donc ?

– C'est votre faute, mon petit, c'est la mienne surtout. Vous
n'êtes pas à votre place, ici, seule avec moi. Cet imbécile de Maugis…
tout le monde aurait fait comme lui. Croyez-vous utile de donner à mal
penser de vous, et de moi ?

D'abord refroidie par ses yeux soucieux et mécontents, je me
ragaillardis dans le même instant.

– C'est pour ça ? Non, c'est pour ça que vous faites tout ce
« raffut », et cet aria de sourcils froncés et de morale ? Mais je
vous demande ce que ça peut bien me faire ? Donnez-moi à boire,
sivousplaît.

– Vous ne comprenez pas ! Je n'ai pas pour habitude de sortir les
petites filles honnêtes, moi. Jolie comme vous êtes, seule avec moi,
que voulez-vous qu'on suppose ?

FIN

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1 Embêter, en patois, du Fresnoy.
2 Boueux
3 Attends.
4 Manger la soupe. Argot des nourrices fresnoises.
5 Dans le Fresnois, on compte par sous jusqu'à six francs. Exception faite pour soixante sous qu'on prononce « trois francs » comme ailleurs.
6 Imiter par moquerie.
7 Beaucoup.
8 J'ai froid.
9 Regarde.
10 Travailler.
11 Regarder de tous ses yeux.
12 Sorte de gomme.
13 Gâcher.
14 Abîmer.
15 Tourner comme une toupie.
16 Sauter d'un pied sur l'autre.
17 Arcandier, travailleur à tout faire.
18 Gouri: le petit porcelet qui tette encore.
19 Caricature grotesque.
20 Prononciation fresnoise de « boucle ».
21 Simagrée.
22 Dents.