The Project Gutenberg EBook of L'assommoir, by Emile Zola

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Title : L'assommoir
Author : Emile Zola

Release Date : September, 2004 [EBook #6497] [Yes, we are
more than one year ahead of schedule] [This file was first posted
on December 22, 2002]

Edition : 10

Language : French

Character set encoding : ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, L'ASSOMMOIR ***

Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team. Images courtesy of
http ://gallica.bnf.fr






LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND

EMPIRE







L'ASSOMMOIR

PAR

ÉMILE ZOLA







PRÉFACE



Les Rougon-Macquart doivent se composer d'une vingtaine de
romans. Depuis 1869, le plan général est arrêté, et je le suis
avec une rigueur extrême. L'Assommoir est venu à son heure, je
l'ai écrit, comme j'écrirai les autres, sans me déranger une
seconde de ma ligne droite. C'est ce qui fait ma force. J'ai un
but auquel je vais.

Lorsque l'Assommoir a paru dans un journal, il a été attaqué
avec une brutalité sans exemple, dénoncé, chargé de tous les
crimes. Est-il bien nécessaire d'expliquer ici, en quelques
lignes, mes intentions d'écrivain ? J'ai voulu peindre la
déchéance fatale d'une famille ouvrière, dans le milieu empesté
de nos faubourgs. Au bout de l'ivrognerie et de la fainéantise,
il y a le relâchement des liens de la famille, les ordures de la
promiscuité, l'oubli progressif des sentiments honnêtes, puis
comme dénoûment, la honte et la mort. C'est de la morale en
action, simplement.

L'Assommoir est à coup sûr le plus chaste de mes livres.
Souvent j'ai dû toucher à des plaies autrement épouvantables. La
forme seule a effaré. On s'est fâché contre les mots. Mon crime
est d'avoir eu la curiosité littéraire de ramasser et de couler
dans un moule très travaillé la langue du peuple. Ah ! la forme,
là est le grand crime ! Des dictionnaires de cette langue
existent pourtant, des lettrés l'étudient et jouissent de sa
verdeur, de l'imprévu et de la force de ses images. Elle est un
régal pour les grammairiens fureteurs. N'importe, personne n'a
entrevu que ma volonté était de faire un travail purement
philologique, que je crois d'un vif intérêt historique et social.

Je ne me défends pas, d'ailleurs. Mon oeuvre me défendra.
C'est une oeuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui
ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple. Et il ne faut point
conclure que le peuple tout entier est mauvais, car mes
personnages ne sont pas mauvais, ils ne sont qu'ignorants et
gâtés par le milieu de rude besogne et de misère où ils vivent.
Seulement, il faudrait lire mes romans, les comprendre, voir
nettement leur ensemble, avant de porter les jugements tout
faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma personne et sur
mes oeuvres. Ah ! si l'on savait combien mes amis s'égayent de la
légende stupéfiante dont on amuse la foule ! Si l'on savait
combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un digne
bourgeois, un homme d'étude et d'art, vivant sagement dans son
coin, et dont l'unique ambition est de laisser une oeuvre aussi
large et aussi vivante qu'il pourra ! Je ne démens aucun conte,
je travaille, je m'en remets au temps et à la bonne foi publique
pour me découvrir enfin sous l'amas des sottises entassées.

ÉMILE ZOLA.

Paris, 1er janvier 1877.







L'ASSOMMOIR





I



Gervaise avait attendu Lantier jusqu'à deux heures du matin.
Puis, toute frissonnante d'être restée en camisole à l'air vif de
la fenêtre, elle s'était assoupie, jetée en travers du lit,
fiévreuse, les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au
sortir du Veau à deux têtes, où ils mangeaient, il l'envoyait se
coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la
nuit, en racontant qu'il cherchait du travail. Ce soir-là,
pendant qu'elle guettait son retour, elle croyait l'avoir vu
entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix fenêtres flambantes
éclairaient d'une nappe d'incendie la coulée noire des boulevards
extérieurs ; et, derrière lui, elle avait aperçu la petite Adèle,
une brunisseuse qui dînait à leur restaurant, marchant à cinq ou
six pas, tes mains ballantes, comme si elle venait de lui quitter
le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté crue des
globes de la porte.

Quand Gervaise s'éveilla, vers cinq heures, raidie, les reins
brisés, elle éclata en sanglots. Lantier n'était pas rentré. Pour
la première fois, il découchait. Elle resta assise au bord du
lit, sous le lambeau de perse déteinte qui tombait de la flèche
attachée au plafond par une ficelle. Et, lentement, de ses yeux
voilés de larmes, elle faisait le tour de la misérable chambre
garnie, meublée d'une commode de noyer dont un tiroir manquait,
de trois chaises de paille et d'une petite table graisseuse, sur
laquelle traînait un pot à eau ébréché. On avait ajouté, pour les
enfants, un lit de fer qui barrait la commode et emplissait les
deux tiers de la pièce. La malle de Gervaise et de Lantier,
grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un vieux
chapeau d'homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des
chaussettes sales ; tandis que, le long des murs, sur le dossier
des meubles, pendaient un châle troué, un pantalon mangé par la
boue, les dernières nippes dont les marchands d'habits ne
voulaient pas. Au milieu de la cheminée, entre deux flambeaux de
zinc dépareillés, il y avait un paquet de reconnaissances du
Mont-de-Piété, d'un rosé tendre. C'était la belle chambre de
l'hôtel, la chambre du premier, qui donnait sur le boulevard.

Cependant, couchés côte à côte sur le même oreiller, les deux
enfants dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains
rejetées hors de la couverture, respirait d'une haleine lente,
tandis qu'Étienne, âgé de quatre ans seulement, souriait, un bras
passé au cou de son frère. Lorsque le regard noyé de leur mère
s'arrêta sur eux, elle eut une nouvelle crise de sanglots, elle
tamponna un mouchoir sur sa bouche, pour étouffer les légers cris
qui lui échappaient. Et, pieds nus, sans songer à remettre ses
savates tombées, elle retourna s'accouder à la fenêtre, elle
reprit son attente de la nuit, interrogeant les trottoirs, au
loin.

L'hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, à gauche
de la barrière Poissonnière. C'était une masure de deux étages,
peinte en rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes
pourries par la pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres
étoilées, on parvenait à lire entre les deux fenêtres : Hôtel
Boncoeur, tenu par Marsoullier, en grandes lettres jaunes, dont
la moisissure du plâtre avait emporté des morceaux. Gervaise, que
la lanterne gênait, se haussait, son mouchoir sur les lèvres.
Elle regardait à droite, du côté du boulevard de Rochechouart, où
des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en
tabliers sanglants ; et le vent frais apportait une puanteur par
moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à
gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant, presque en
face d'elle, à la masse blanche de l'hôpital de Lariboisière,
alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de
l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derrière lequel, la
nuit, elle entendait parfois des cris d'assassinés ; et elle
fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité
et d'ordure, avec la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le
ventre troué de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au
delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la
ville d'une bande de désert, elle apercevait une grande lueur,
une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de
Paris. Mais c'était toujours à la barrière Poissonnière qu'elle
revenait, le cou tendu, s'étourdissant à voir couler, entre les
deux pavillons trapus de l'octroi, le flot ininterrompu d'hommes,
de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de
Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de
troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur
la chaussée, un défilé sans fin d'ouvriers allant au travail,
leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; et la cohue
s'engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement.
Lorsque Gervaise, parmi tout ce monde, croyait reconnaître
Lantier, elle se penchait davantage, au risque de tomber ; puis,
elle appuyait plus fortement son mouchoir sur la bouche, comme
pour renfoncer sa douleur.

Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenêtre.

- Le bourgeois n'est donc pas là, madame Lantier ?

- Mais non, monsieur Coupeau, répondit-elle en tâchant de
sourire.

C'était un ouvrier zingueur qui occupait, tout en haut de
l'hôtel, un cabinet de dix francs. Il avait son sac passé à
l'épaule. Ayant trouvé la clef sur la porte, il était entré, en
ami.

- Vous savez, continua-t-il, maintenant, je travaille là, à
l'hôpital... Hein ! quel joli mois de mai ! Ça pique dur, ce
matin.

Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes.
Quand il vit que le lit n'était pas défait, il hocha doucement la
tête ; puis, il vint jusqu'à la couchette des enfants qui
dormaient toujours avec leurs mines roses de chérubins ; et,
baissant la voix :

- Allons ! le bourgeois n'est pas sage, n'est-ce pas ?... Ne
vous désolez pas, madame Lantier. Il s'occupe beaucoup de
politique ; l'autre jour, quand on a voté pour Eugène Sue, un
bon, paraît-il, il était comme un fou. Peut-être bien qu'il a
passé la nuit avec des amis à dire du mal de cette crapule de
Bonaparte.

- Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n'est pas ce que
vous croyez. Je sais où est Lantier... Nous avons nos chagrins
comme tout le monde, mon Dieu !

Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu'il n'était pas dupe
de ce mensonge. Et il partit, après lui avoir offert d'aller
chercher son lait, si elle ne voulait pas sortir : elle était une
belle et brave femme, elle pouvait compter sur lui, le jour où
elle serait dans la peine. Gervaise, dès qu'il se fut éloigné, se
remit à la fenêtre.

A la barrière, le piétinement de troupeau continuait, dans le
froid du matin. On reconnaissait les serruriers à leurs
bourgerons bleus, les maçons à leurs cottes blanches, les
peintres à leurs paletots, sous lesquels de longues blouses
passaient. Cette foule, de loin, gardait un effacement plâtreux,
un ton neutre, où dominaient le bleu déteint et le gris sale. Par
moments, un ouvrier s'arrêtait, rallumait sa pipe, tandis
qu'autour de lui les autres marchaient toujours, sans un rire,
sans une parole dite à un camarade, les joues terreuses, la face
tendue vers Paris, qui, un à un, les dévorait, par la rue béante
du Faubourg-Poissonnière. Cependant, aux deux coins de la rue des
Poissonniers, à la porte des deux marchands de vin qui enlevaient
leurs volets, des hommes ralentissaient le pas ; et, avant
d'entrer, ils restaient au bord du trottoir, avec des regards
obliques sur Paris, les bras mous, déjà gagnés à une journée de
flâne. Devant les comptoirs, dés groupes s'offraient des
tournées, s'oubliaient là, debout, emplissant les salles,
crachant, toussant, s'éclaircissant la gorgé à coups de petits
verres.

Gervaise guettait, à gauche de la rue, la salle du père
Colombe, où elle pensait avoir vu Lantier, lorsqu'une grosse
femme, nu-tête, en tablier, l'interpella du milieu de la
chaussée.

- Dites donc, madame Lantier, vous êtes bien matinale !

Gervaise se pencha.

- Tiens ! c'est vous, madame Boche !.... Oh ! j'ai un tas de
besogne, aujourd'hui !

- Oui, n'est-ce pas ? les choses ne se font pas toutes
seules.

Et une conversation s'engagea, de la fenêtre au trottoir.
Madame Boche était concierge de la maison dont le restaurant du
Veau à deux têtes occupait le rez-de-chaussée. Plusieurs fois,
Gervaise avait attendu Lantier dans sa loge, pour ne pas
s'attabler seule avec tous les hommes qui mangeaient, à côté. La
concierge raconta qu'elle allait à deux pas, rue de la
Charbonnière, pour trouver au lit un employé, dont son mari ne
pouvait tirer le raccommodage d'une redingote. Ensuite, elle
parla d'un de ses locataires qui était rentré avec une femme, la
veille, et qui avait empêché le monde de dormir, jusqu'à trois
heures du matin. Mais, tout en bavardant, elle dévisageait la
jeune femme, d'un air de curiosité aiguë ; et elle semblait
n'être venue là, se poser sous la fenêtre, que pour savoir.

- Monsieur Lantier est donc encore couché ? demanda-t-elle
brusquement.

- Oui, il dort, répondit Gervaise, qui ne put s'empêcher de
rougir.

Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux ; et,
satisfaite sans doute, elle s'éloignait en traitant les hommes de
sacrés fainéants, lorsqu'elle revint, pour crier :

- C'est ce matin que vous allez au lavoir, n'est-ce pas ?...
J'ai quelque chose à laver, je vous garderai une place à côté de
moi. et nous causerons.

Puis, comme prise d'une subite pitié :

- Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester
là, vous prendrez du mal... Vous êtes violette.

Gervaise s'entêta encore à la fenêtre pendant deux mortelles
heures, jusqu'à huit heures. Les boutiques s'étaient ouvertes. Le
flot de blouses descendant des hauteurs avait cessé ; et seuls
quelques retardataires franchissaient la barrière à grandes
enjambées. Chez les marchands de vin, les mêmes hommes, debout,
continuaient à boire, à tousser et à cracher. Aux ouvriers
avaient succédé les ouvrières, les brunisseuses, les modistes,
les fleuristes, se serrant dans leurs minces vêtements, trottant
le long des boulevards extérieurs ; elles allaient par bandes de
trois ou quatre, causaient vivement, avec de légers rires et des
regards luisants jetés autour d'elles ; de loin en loin, une,
toute seule, maigre, l'air pâle et sérieux, suivait le mur de
l'octroi, en évitant les coulées d'ordures. Puis, les employés
étaient passés, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain
d'un sou en marchant ; des jeunes gens efflanqués, aux habits
trop courts, aux yeux battus, tout brouillés de sommeil ; de
petits vieux qui roulaient sur leurs pieds, la face blême, usée
par les longues heures du bureau, regardant leur montre pour
régler leur marche à quelques secondes près. Et les boulevards
avaient pris leur paix du matin ; les rentiers du voisinage se
promenaient au soleil ; les mères, en cheveux, en jupes sales,
berçaient dans leurs bras des enfants au maillot, qu'elles
changeaient sur les bancs ; toute une marmaille mal mouchée,
débraillée, se bousculait, se traînait par terre, au milieu de
piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise se sentit
étouffer, saisie d'un vertige d'angoisse, à bout d'espoir ; il
lui semblait que tout était fini, que les temps étaient finis,
que Lantier ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards
perdus, des vieux abattoirs noirs de leur massacre et de leur
puanteur, à l'hôpital neuf, blafard, montrant, par les trous
encore béants de ses rangées de fenêtres, des salles nues où la
mort devait faucher. En face d'elle, derrière le mur de l'octroi,
le ciel éclatant, le lever de soleil qui grandissait au-dessus du
réveil énorme de Paris, l'éblouissait.

La jeune femme était assise sur une chaise, les mains
abandonnées, ne pleurant plus, lorsque Lantier entra
tranquillement.

- C'est toi ! c'est toi ! cria-t-elle, en voulant se jeter à
son cou.

- Oui, c'est moi, après ? répondit-il. Tu ne vas pas
commencer tes bêtises, peut-être !

Il l'avait écartée. Puis, d'un geste de mauvaise humeur, il
lança à la volée son chapeau de feutre noir sur la commode.
C'était un garçon de vingt-six ans, petit, très-brun, d'une jolie
figure, avec de minces moustaches, qu'il frisait toujours d'un
mouvement machinal de la main. Il portait une cotte d'ouvrier,
une vieille redingote tachée qu'il pinçait à la taille, et avait,
en parlant un accent provençal très-prononcé.

Gervaise, retombée sur la chaise, se plaignait doucement, par
courtes phrases.

- Je n'ai pas pu fermer l'oeil... Je croyais qu'on t'avait
donné un mauvais coup... Où es-tu allé ? où as-tu passé la nuit ?
Mon Dieu ! ne recommence pas, je deviendrais folle... Dis,
Auguste, où es-tu allé ?

- Où j'avais affaire, parbleu ! dit-il avec un haussement
d'épaules. J'étais à huit heures à la Glacière, chez cet ami qui
doit monter une fabrique de chapeaux. Je me suis attardé. Alors,
j'ai préféré coucher... Puis, tu sais, je n'aime pas qu'on me
moucharde. Fiche-moi la paix !

La jeune femme se remit à sangloter. Les éclats de voix, les
mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises,
venaient de réveiller les enfants. Ils se dressèrent sur leur
séant, demi-nus, débrouillant leurs cheveux de leurs petites
mains ; et, entendant pleurer leur mère, ils poussèrent des cris
terribles, pleurant eux aussi de leurs yeux à peine ouverts.

- Ah ! voilà la musique ! s'écria Lantier furieux. Je vous
avertis, je reprends la porte, moi ! Et je file pour tout de bon,
cette fois... Vous ne voulez pas vous taire ? Bonsoir ! je
retourne d'où je viens.

Il avait déjà repris son chapeau sur la commode. Mais
Gervaise se précipita, balbutiant :

- Non, non !

Et elle étouffa les larmes des petits sous des caresses. Elle
baisait leurs cheveux, elle les recouchait avec des paroles
tendres. Les petits, calmés tout d'un coup, riant sur l'oreiller,
s'amusèrent à se pincer. Cependant, le père, sans même retirer
ses bottes, s'était jeté sur le lit, l'air éreinté, la face
marbrée par une nuit blanche. Il ne s'endormit pas, il resta les
yeux grands ouverts, à faire le tour de la chambre.

- C'est propre, ici ! murmura-t-il.

Puis, après avoir regardé un instant Gervaise, il ajouta
méchamment :

- Tu ne te débarbouilles donc plus ?

Gervaise n'avait que vingt-deux ans. Elle était grande, un
peu mince, avec des traits fins, déjà tirés par les rudesses de
sa vie. Dépeignée, en savates, grelottant sous sa camisole
blanche où les meubles avaient laissé de leur poussière et de
leur graisse, elle semblait vieillie de dix ans par les heures
d'angoisse et de larmes qu'elle venait de passer. Le mot de
Lantier la fit sortir de son attitude peureuse et résignée.

- Tu n'es pas juste, dit-elle en s'animant. Tu sais bien que
je fais tout ce que je peux. Ce n'est pas ma faute, si nous
sommes tombés ici... Je voudrais te voir, avec les deux enfants,
dans une pièce où il n'y a pas même un fourneau pour avoir de
l'eau chaude... Il fallait, en arrivant à Paris, au lieu de
manger ton argent, nous établir tout de suite, comme tu l'avais
promis.

- Dis donc ! cria-t-il, tu as croqué le magot avec moi ; ça
ne te va pas, aujourd'hui, de cracher sur les bons morceaux !

Mais elle ne parut pas l'entendre, elle continua :

- Enfin, avec du courage, on pourra encore s'en tirer... J'ai
vu, hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue
Neuve ; elle me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la
Glacière, nous reviendrons sur l'eau avant six mois, le temps de
nous nipper et de louer un trou quelque part, où nous serons chez
nous... Oh ! il faudra travailler, travailler...

Lantier se tourna vers la ruelle, d'un air d'ennui. Gervaise
alors s'emporta.

- Oui, c'est ça, on sait que l'amour du travail ne t'étouffe
guère. Tu crèves d'ambition, tu voudrais être habillé comme un
monsieur et promener des catins en jupes de soie. N'est-ce pas ?
tu ne me trouves plus assez bien, depuis que tu m'as fait mettre
toutes mes robes au Mont-de-Piété... Tiens ! Auguste, je ne
voulais pas t'en parler, j'aurais attendu encore, mais je sais où
tu as passé la nuit ; je t'ai vu entrer au Grand-Balcon avec
cette traînée d'Adèle. Ah ! tu les choisis bien ! Elle est
propre, celle-là ! elle a raison de prendre des airs de
princesse... Elle a couché avec tout le restaurant.

D'un saut, Lantier se jeta à bas du lit. Ses yeux étaient
devenus d'un noir d'encre dans son visage blême. Chez ce petit
homme, la colère soufflait une tempête.

- Oui, oui, avec tout le restaurant ! répéta la jeune femme.
Madame Boche va leur donner congé, à elle et à sa grande bringue
de soeur, parce qu'il y a toujours une queue d'hommes dans
l'escalier.

Lantier leva les deux poings ; puis, résistant au besoin de
la battre, il lui saisit les bras, la secoua violemment, l'envoya
tomber sur le lit des enfants, qui se mirent de nouveau à crier.
Et il se recoucha, en bégayant, de l'air farouche d'un homme qui
prend une résolution devant laquelle il hésitait encore :

- Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, Gervaise... Tu as
eu tort, tu verras.

Pendant un instant, les enfants sanglotèrent. Leur mère,
restée ployée au bord du lit, les tenait dans une même étreinte ;
et elle répétait cette phrase, à vingt reprises, d'une voix
monotone :

- Ah ! si vous n'étiez pas là, mes pauvres petits !... Si
vous n'étiez pas là !... Si vous n'étiez pas là !...

Tranquillement allongé, les yeux levés au-dessus de lui, sur
le lambeau de perse déteinte, Lantier n'écoutait plus,
s'enfonçait dans une idée fixe. Il resta ainsi près d'une heure,
sans céder au sommeil, malgré la fatigue qui appesantissait ses
paupières. Quand il se retourna, s'appuyant sur le coude, la face
dure et déterminée, Gervaise achevait de ranger la chambre. Elle
faisait le lit des enfants, qu'elle venait de lever et
d'habiller. Il la regarda donner un coup de balai, essuyer les
meubles ; la pièce restait noire, lamentable, avec son plafond
fumeux, son papier décollé par l'humidité, ses trois chaises et
sa commode éclopées, où la crasse s'entêtait et s'étalait sous le
torchon. Puis, pendant qu'elle se lavait à grande eau, après
avoir rattaché ses cheveux, devant le petit miroir rond, pendu à
l'espagnolette, qui lui servait pour se raser, il parut examiner
ses bras nus, son cou nu, tout le nu qu'elle montrait, comme si
des comparaisons s'établissaient dans son esprit. Et il eut une
moue des lèvres. Gervaise boitait de la jambe droite ; mais on ne
s'en apercevait guère que les jours de fatigue, quand elle
s'abandonnait, les hanches brisées. Ce matin-là, rompue par sa
nuit, elle traînait sa jambe, elle s'appuyait aux murs.

Le silence régnait, ils n'avaient plus échangé une parole.
Lui, semblait attendre. Elle, rongeant sa douleur, s'efforçant
d'avoir un visage indifférent, se hâtait. Comme elle faisait un
paquet du linge sale jeté dans un coin, derrière la malle, il
ouvrit enfin les lèvres, il demanda :

- Qu'est-ce que tu fais ?... Où vas-tu ?

Elle ne répondit pas d'abord. Puis, lorsqu'il répéta sa
question, furieusement, elle se décida.

- Tu le vois bien, peut-être... Je vais laver tout ça... Les
enfants ne peuvent pas vivre dans la crotte.

Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs. Et, au bout
d'un nouveau silence, il reprit :

- Est-ce que tu as de l'argent ?

Du coup, elle se releva, le regarda en face, sans lâcher les
chemises sales des petits qu'elle tenait à la main.

- De l'argent ! où veux-tu donc que je l'aie volé ?...

Tu sais bien que j'ai eu trois francs avant-hier sur ma jupe
noire. Nous avons déjeuné deux fois là-dessus, et l'on va vite,
avec la charcuterie... Non, sans doute, je n'ai pas d'argent.
J'ai quatre sous pour le lavoir... Je n'en gagne pas comme
certaines femmes.

Il ne s'arrêta pas à cette allusion. Il était descendu du
lit, il passait en revue les quelques loques pendues autour de la
chambre. Enfin il décrocha le pantalon et le châle, ouvrit la
commode, ajouta au paquet une camisole et deux chemises de
femme ; puis, jetant le tout sur les bras de Gervaise :

- Tiens, porte ça au clou.

- Tu ne veux pas que je porte aussi les enfants ?
demanda-t-elle. Hein ! si l'on prêtait sur les enfants, ce serait
un fameux débarras !

Elle alla au Mont-de-Piété, pourtant. Quand elle revint, au
bout d'une demi-heure, elle posa une pièce de cent sous sur la
cheminée, en joignant la reconnaissance aux autres, entre les
deux flambeaux.

- Voilà ce qu'ils m'ont donné, dit-elle. Je voulais six
francs, mais il n'y a pas eu moyen. Oh ! ils ne se ruineront
pas... Et l'on trouve toujours un monde, là dedans !

Lantier ne prit pas tout de suite la pièce de cent sous. Il
aurait voulu qu'elle fit de la monnaie, pour lui laisser quelque
chose. Mais il se décida à la glisser dans la poche de son gilet,
quand il vit, sur la commode, un reste de jambon dans un papier,
avec un bout de pain.

- Je ne suis point allée chez la laitière, parce que nous lui
devons huit jours, expliqua Gervaise. Mais je reviendrai de bonne
heure, tu descendras chercher du pain et des côtelettes panées,
pendant que je ne serai pas là, et nous déjeunerons... Monte
aussi un litre de vin.

Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La jeune femme
achevait de mettre en paquet le linge sale. Mais quand elle
voulut prendre les chemises et les chaussettes de Lantier au fond
de la malle, il lui cria de laisser ça.

- Laisse mon linge, entends-tu ! Je ne veux pas !

- Qu'est-ce que tu ne veux pas ? demanda-t-elle en se
redressant. Tu ne comptes pas, sans doute, remettre ces
pourritures ? Il faut bien les laver.

Et elle l'examinait, inquiète, retrouvant sur son visage de
joli garçon la même dureté, comme si rien, désormais, ne devait
le fléchir. Il se fâcha, lui arracha des mains le linge qu'il
rejeta dans la malle.

- Tonnerre de Dieu ! obéis-moi donc une fois ! Quand je te
dis que je ne veux pas !

- Mais pourquoi ? reprit-elle, pâlissante, effleurée d'un
soupçon terrible. Tu n'as pas besoin de tes chemises maintenant,
tu ne vas pas partir... Qu'est-ce que ça peut te faire que je les
emporte ?

Il hésita un instant, gêné par les yeux ardents qu'elle
fixait sur lui.

- Pourquoi ? pourquoi ? bégayait-il... Parbleu ! tu vas dire
partout que tu m'entretiens, que tu laves, que tu raccommodes. Eh
bien ! ça m'embête, la ! Fais tes affaires, je ferai les
miennes... Les blanchisseuses ne travaillent pas pour les chiens.

Elle le supplia, se défendit de s'être jamais plainte ; mais
il ferma la malle brutalement, s'assit dessus, lui cria : Non !
dans la figure. Il était bien le maître de ce qui lui
appartenait ! Puis, pour échapper aux regards dont elle le
poursuivait, il retourna s'étendre sur le lit, en disant qu'il
avait sommeil, et qu'elle ne lui cassât pas la tête davantage.
Cette fois, en effet, il parut s'endormir.

Gervaise resta un moment indécise. Elle était tentée de
repousser du pied le paquet de linge, de s'asseoir là, à coudre.
La respiration régulière de Lantier finit par la rassurer. Elle
prit la boule de bleu et le morceau de savon qui lui restaient de
son dernier savonnage ; et, s'approchant des petits qui jouaient
tranquillement avec de vieux bouchons, devant la fenêtre, elle
les baisa, en leur disant à voix basse :

- Soyez bien sages, ne faites pas de bruit. Papa dort.

Quand elle quitta la chambre, les rires adoucis de Claude et
d'Étienne sonnaient seuls dans le grand silence, sous le plafond
noir. Il était dix heures. Une raie de soleil entrait par la
fenêtre entr'ouverte.

Sur le boulevard, Gervaise tourna à gauche et suivit la rue
Neuve de la Goutte-d'Or. En passant devant la boutique de madame
Fauconnier, elle salua d'un petit signe de tête. Le lavoir était
situé vers le milieu de la rue, à l'endroit où le pavé commençait
à monter. Au-dessus d'un bâtiment plat, trois énormes réservoirs
d'eau, des cylindres de zinc fortement boulonnés, montraient
leurs rondeurs grises ; tandis que, derrière, s'élevait le
séchoir, un deuxième étage très-haut, clos de tous les côtés par
des persiennes à lames minces, au travers desquelles passait le
grand air, et qui laissaient voir des pièces de linge séchant sur
des fils de laiton. A droite des réservoirs, le tuyau étroit de
la machine à vapeur soufflait, d'une haleine rude et régulière,
des jets de fumée blanche. Gervaise, sans retrousser ses jupes,
en femme habituée aux flaques, s'engagea sous la porte encombrée
de jarres d'eau de javelle. Elle connaissait déjà la maîtresse du
lavoir, une petite femme délicate, aux yeux malades, assise dans
un cabinet vitré, avec des registres devant elle, des pains de
savon sur des étagères, des boules de bleu dans des bocaux, des
livres de carbonate de soude en paquets. Et, en passant, elle lui
réclama son battoir et sa brosse, qu'elle lui avait donnés à
garder, lors de son dernier savonnage. Puis, après avoir pris son
numéro, elle entra.

C'était un immense hangar, à plafond plat, à poutres
apparentes, monté sur des piliers de fonte, fermé par de larges
fenêtres claires. Un plein jour blafard passait librement dans la
buée chaude suspendue comme un brouillard laiteux. Des fumées
montaient de certains coins, s'étalant, noyant les fonds d'un
voile bleuâtre. Il pleuvait une humidité lourde, chargée d'une
odeur savonneuse ; et, par moments, des souffles plus forts d'eau
de javelle dominaient. Le long des batteries, aux deux côtés de
l'allée centrale, il y avait des files de femmes, les bras nus
jusqu'aux épaules, le cou nu, les jupes raccourcies montrant des
bas de couleur et de gros souliers lacés. Elles tapaient
furieusement, riaient, se renversaient pour crier un mot dans le
vacarme, se penchaient au fond de leurs baquets, ordurières,
brutales, dégingandées, trempées comme par une averse, les chairs
rougies et fumantes. Autour d'elles, sous elles, coulait un grand
ruissellement, les seaux d'eau chaude promenés et vidés d'un
trait, les robinets d'eau froide ouverts, pissant de haut, les
éclaboussements des battoirs, les égouttures des linges rincés,
les mares où elles pataugeaient s'en allant par petits ruisseaux
sur les dalles en pente. Et, au milieu des cris, des coups
cadencés, du bruit murmurant de pluie, de cette clameur d'orage
s'étouffant sous le plafond mouillé, la machine à vapeur, à
droite, toute blanche d'une rosée fine, haletait et ronflait sans
relâche, avec la trépidation dansante de son volant qui semblait
régler l'énormité du tapage.

Cependant, Gervaise, à petits pas, suivait l'allée, en jetant
des regards à droite et à gauche. Elle portait son paquet de
linge passé au bras, la hanche haute, boitant plus fort, dans le
va-et-vient des laveuses qui la bousculaient.

- Eh ! par ici, ma petite ! cria la grosse voix de madame
Boche.

Puis ; quand la jeune femme l'eut rejointe, à gauche, tout au
bout, la concierge, qui frottait furieusement une chaussette, se
mit à parler par courtes phrases, sans lâcher sa besogne.

- Mettez-vous là, je vous ai gardé votre place..... Oh ! je
n'en ai pas pour longtemps. Boche ne salit presque pas son
linge... Et vous ? ça ne va pas traîner non plus, hein ? Il est
tout petit, votre paquet. Avant midi, nous aurons expédié ça, et
nous pourrons aller déjeuner... Moi, je donnais mon linge à une
blanchisseuse de la rue Poulet ; mais elle m'emportait tout, avec
son chlore et ses brosses. Alors, je lave moi-même. C'est tout
gagné. Ça ne coûte que le savon... Dites donc, voilà des chemises
que vous auriez dû mettre à couler. Ces gueux d'enfants, ma
parole ! ça a de la suie au derrière.

Gervaise défaisait son paquet, étalait les chemises des
petits ; et comme madame Boche lui conseillait de prendre un seau
d'eau de lessive, elle répondit :

- Oh ! non, l'eau chaude suffira... Ça me connaît.

Elle avait trié le linge, mis à part les quelques pièces de
couleur. Puis, après avoir empli son baquet de quatre seaux d'eau
froide, pris au robinet, derrière elle, elle plongea le tas du
linge blanc ; et, relevant sa jupe, la tirant entre ses cuisses,
elle entra dans une boîte, posée debout, qui lui arrivait au
ventre.

- Ça vous connaît, hein ? répétait madame Boche. Vous étiez
blanchisseuse dans votre pays, n'est-ce pas, ma petite ?

Gervaise, les manches retroussées, montrant ses beaux bras de
blonde, jeunes encore, à peine rosés aux coudes, commençait à
décrasser son linge. Elle venait d'étaler une chemise sur la
planche étroite de la batterie, mangée et blanchie par l'usure de
l'eau ; elle la frottait de savon, la retournait, la frottait de
l'autre côté. Avant de répondre, elle empoigna son battoir, se
mit à taper, criant ses phrases, les ponctuant à coups rudes et
cadencés.

- Oui, oui, blanchisseuse... A dix ans... Il y a douze ans de
ça... Nous allions à la rivière... Ça sentait meilleur qu'ici...
Il fallait voir, il y avait un coin sous les arbres... avec de
l'eau claire qui courait... Vous savez, à Plassans... Vous ne
connaissez pas Plassans ?... près de Marseille ?

- C'est du chien, ça ! s'écria madame Boche, émerveillée de
la rudesse des coups de battoir. Quelle mâtine ! elle vous
aplatirait du fer, avec ses petits bras de demoiselle !

La conversation continua, très haut. La concierge, parfois,
était obligée de se pencher, n'entendant pas. Tout le linge blanc
fut battu, et ferme ! Gervaise le replongea dans le baquet, le
reprit pièce par pièce pour le frotter de savon une seconde fois
et le brosser. D'une main, elle fixait la pièce sur la batterie ;
de l'autre main, qui tenait la courte brosse de chiendent, elle
tirait du linge une mousse salie, qui, par longues bavures,
tombait. Alors, dans le petit bruit de la brosse, elles se
rapprochèrent, elles causèrent d'une façon plus intime.

- Non, nous ne sommes pas mariés, reprit Gervaise. Moi, je ne
m'en cache pas. Lantier n'est pas si gentil pour qu'on souhaite
d'être sa femme. S'il n'y avait pas les enfants, allez !...
J'avais quatorze ans et lui dix-huit, quand nous avons eu notre
premier. L'autre est venu quatre ans plus tard... C'est arrivé
comme ça arrive toujours, vous savez. Je n'étais pas heureuse
chez nous ; le père Macquart, pour un oui, pour un non,
m'allongeait des coups de pied dans les reins. Alors, ma foi, on
songe à s'amuser dehors... On nous aurait mariés, mais je ne sais
plus, nos parents n'ont pas voulu.

Elle secoua ses mains, qui rougissaient sous la mousse
blanche.

- L'eau est joliment, dure à Paris, dit-elle.

Madame Boche ne lavait plus que mollement. Elle s'arrêtait,
faisant durer son savonnage, pour rester là, à connaître cette
histoire, qui torturait sa curiosité depuis quinze jours. Sa
bouche était à demi ouverte dans sa grosse face ; ses yeux, à
fleur de tête, luisaient. Elle pensait, avec la satisfaction
d'avoir deviné :

- C'est ça, la petite cause trop. Il y a eu du grabuge.

Puis, tout haut :

- Il n'est pas gentil, alors ?

- Ne m'en parlez pas ! répondit Gervaise, il était très bien
pour moi, là-bas ; mais, depuis que nous sommes à Paris, je ne
peux plus en venir à bout... Il faut vous dire que sa mère est
morte l'année dernière, en lui laissant quelque chose, dix-sept
cents francs à peu près. Il voulait partir pour Paris. Alors,
comme le père Macquart m'envoyait toujours des gifles sans crier
gare, j'ai consenti à m'en aller avec lui ; nous avons fait le
voyage avec les deux enfants. Il devait m'établir blanchisseuse
et travailler de son état de chapelier. Nous aurions été
très-heureux... Mais, voyez-vous, Lantier est un ambitieux, un
dépensier, un homme qui ne songe qu'à son amusement. Il ne vaut
pas grand'chose, enfin... Nous sommes donc descendus à l'hôtel
Montmartre, rue Montmartre. Et ç'a été des dîners, des voitures,
le théâtre, une montre pour lui, une robe de soie pour moi ; car
il n'a pas mauvais coeur, quand il a de l'argent. Vous comprenez,
tout le tremblement, si bien qu'au bout de deux mois nous étions
nettoyés. C'est à ce moment-là que nous sommes venus habiter
l'hôtel Boncoeur et que la sacrée vie a commencé...

Elle s'interrompit, serrée tout d'un coup à la gorge,
rentrant ses larmes. Elle avait fini de brosser son linge.

- Il faut que j'aille chercher mon eau chaude,
murmura-t-elle.

Mais madame Boche, très contrariée de cet arrêt dans les
confidences, appela le garçon du lavoir qui passait.

- Mon petit Charles, vous serez bien gentil, allez donc
chercher un seau d'eau chaude à madame, qui est pressée.

Le garçon prit le seau et le rapporta plein. Gervaise paya ;
c'était un sou le seau. Elle versa l'eau chaude dans le baquet,
et savonna le linge une dernière fois, avec les mains, se ployant
au-dessus de la batterie, au milieu d'une vapeur qui accrochait
des filets de fumée grise dans ses cheveux blonds.

- Tenez, mettez donc des cristaux, j'en ai là, dit
obligeamment la concierge.

Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond d'un sac de
carbonate de soude, qu'elle avait apporté. Elle lui offrit aussi
de l'eau de javelle ; mais la jeune femme refusa ; c'était bon
pour les taches de graisse et les taches de vin.

- Je le crois un peu coureur, reprit madame Boche, en
revenant à Lantier, sans le nommer.

Gervaise, les reins en deux, les mains enfoncées et crispées
dans le linge, se contenta de hocher la tête.

- Oui, oui, continua l'autre, je me suis aperçue de plusieurs
petites choses...

Mais elle se récria, devant le brusque mouvement de Gervaise
qui s'était relevée, toute pâle, en la dévisageant.

- Oh ! non, je ne sais rien !.. Il aime à rire, je crois,
voilà tout... Ainsi, les deux filles qui logent chez nous, Adèle
et Virginie, vous les connaissez, eh bien ! il plaisante avec
elles, et ça ne va pas plus loin, j'en suis sûre.

La jeune femme, droite devant elle, la face en sueur, les
bras ruisselants, la regardait toujours, d'un regard fixe et
profond. Alors, la concierge se fâcha, s'appliqua un coup de
poing sur la poitrine, en donnant sa parole d'honneur. Elle
criait :

- Je ne sais rien, la, quand je vous le dis !

Puis, se calmant, elle ajouta d'une voix doucereuse, comme on
parle à une personne à qui la vérité ne vaudrait rien :

- Moi, je trouve qu'il a les yeux francs... Il vous épousera,
ma petite, je vous le promets !

Gervaise s'essuya le front de sa main mouillée. Puis, elle
tira de l'eau une autre pièce de linge, en hochant de nouveau la
tête. Un instant, toutes deux gardèrent le silence. Autour
d'elles, le lavoir s'était apaisé. Onze heures sonnaient. La
moitié des laveuses, assises d'une jambe au bord de leurs
baquets, avec un litre de vin débouché à leurs pieds, mangeaient
des saucisses dans des morceaux de pain fendus. Seules, les
ménagères venues là pour laver leurs petits paquets de linge, se
hâtaient, en regardant l'oeil-de-boeuf accroché au-dessus du
bureau. Quelques coups de battoir partaient encore, espacés, au
milieu des rires adoucis, des conversations qui s'empâtaient dans
un bruit glouton de mâchoires ; tandis que la machine à vapeur,
allant son train, sans repos ni trêve, semblait hausser la voix,
vibrante, ronflante, emplissant l'immense salle. Mais pas une des
femmes ne l'entendait ; c'était comme la respiration même du
lavoir, une baleine ardente amassant sous les poutres du plafond
l'éternelle buée qui flottait. La chaleur devenait intolérable ;
des raies de soleil entraient à gauche, par les hautes fenêtres,
allumant les vapeurs fumantes de nappes opalisées, d'un gris-rose
et d'un gris-bleu très-tendres. Et, comme des plaintes
s'élevaient, le garçon Charles allait d'une fenêtre à l'autre,
tirait des stores de grosse toile ; ensuite, il passa de l'autre
côté, du côté de l'ombre, et ouvrit des vasistas. On l'acclamait,
on battait des mains ; une gaieté formidable roulait. Bientôt,
les derniers battoirs eux-mêmes se turent. Les laveuses, la
bouche pleine, ne faisaient plus que des gestes avec les couteaux
ouverts qu'elles tenaient au poing. Le silence devenait tel,
qu'on entendait régulièrement, tout au bout, le grincement de la
pelle du chauffeur, prenant du charbon de terre et le jetant dans
le fourneau de la machine.

Cependant, Gervaise lavait son linge de couleur dans l'eau
chaude, grasse de savon, qu'elle avait conservée. Quand elle eut
fini, elle approcha un tréteau, jeta en travers toutes les
pièces, qui faisaient par terre des mares bleuâtres. Et elle
commença à rincer. Derrière elle, le robinet d'eau froide coulait
au-dessus d'un vaste baquet, fixé au sol, et que traversaient
deux barres de bois, pour soutenir le linge. Au-dessus, en l'air,
deux autres barres passaient, où le linge achevait de s'égoutter.

- Voilà qui va être fini, ce n'est pas malheureux, dit madame
Boche. Je reste pour vous aider à tordre tout ça.

- Oh ! ce n'est pas la peine, je vous remercie bien, répondit
la jeune femme, qui pétrissait de ses poings et barbottait les
pièces de couleur dans l'eau claire. Si j'avais des draps, je ne
dis pas.

Mais il lui fallut pourtant accepter l'aide de la concierge.
Elles tordaient toutes deux, chacune à un bout, une jupe, un
petit lainage marron mauvais teint, d'où sortait une eau
jaunâtre, lorsque madame Boche s'écria :

- Tiens ! la grande Virginie !... Qu'est-ce qu'elle vient
laver ici, celle-là, avec ses quatre guenilles dans un mouchoir ?

Gervaise avait vivement levé la tête. Virginie était une
fille de son âge, plus grande qu'elle, brune, jolie, malgré sa
figure un peu longue. Elle avait une vieille robe noire à
volants, un ruban rouge au cou ; et elle était coiffée avec soin,
le chignon pris dans un filet en chenille bleue. Un instant, au
milieu de l'allée centrale, elle pinça les paupières, ayant l'air
de chercher ; puis, quand elle eut aperçu Gervaise, elle vint
passer près d'elle, raide, insolente, balançant ses hanches, et
s'installa sur la même rangée, à cinq baquets de distance.

- En voilà un caprice ! continuait madame Boche, à voix plus
basse. Jamais elle ne savonne une paire de manches... Ah ! une
fameuse fainéante, je vous en réponds ! Une couturière qui ne
recoud pas seulement ses bottines ! C'est comme sa soeur, la
brunisseuse, cette gredine d'Adèle, qui manque l'atelier deux
jours sur trois ! Ça n'a ni père ni mère connus, ça vit d'on ne
sait quoi, et si l'on voulait, parler... Qu'est-ce qu'elle frotte
donc là ? Hein ! c'est un jupon ? Il est joliment dégoûtant, il a
dû en voir de propres, ce jupon !

Madame Boche, évidemment, voulait faire plaisir à Gervaise.
La vérité était qu'elle prenait souvent le café avec Adèle et
Virginie, quand les petites avaient de l'argent. Gervaise ne
répondait pas, se dépêchait, les mains fiévreuses. Elle venait de
faire son bleu, dans un petit baquet monté sur trois pieds. Elle
trempait ses pièces de blanc, les agitait un instant au fond de
l'eau teintée, dont le reflet prenait une pointe de laque ; et,
après les avoir tordues légèrement, elle les alignait sur les
barres de bois, en haut. Pendant toute cette besogne, elle
affectait de tourner le dos à Virginie. Mais elle entendait ses
ricanements, elle sentait sur elle ses regards obliques. Virginie
semblait n'être venue que pour la provoquer. Un instant, Gervaise
s'étant retournée, elles se regardèrent toutes deux, fixement.

- Laissez-la donc, murmura madame Boche. Vous n'allez
peut-être pas vous prendre aux cheveux... Quand je vous dis qu'il
n'y a rien ! Ce n'est pas elle, la !

A ce moment, comme la jeune femme pendait sa dernière pièce
de linge, il y eut des rires à la porte du lavoir.

- C'est deux gosses qui demandent maman ! cria Charles.

Toutes les femmes se penchèrent. Gervaise reconnut Claude et
Étienne. Dès qu'ils l'aperçurent, ils coururent à elle, au milieu
des flaques, tapant sur les dalles les talons de leurs souliers
dénoués. Claude, l'aîné, donnait la main à son petit frère. Les
laveuses, sur leur passage, avaient de légers cris de tendresse,
à les voir un peu effrayés, souriant pourtant. Et ils restèrent
là, devant leur mère, sans se lâcher, levant leurs têtes blondes.

- C'est papa qui vous envoie ? demanda Gervaise.

Mais comme elle se baissait pour rattacher les cordons des
souliers d'Étienne, elle vit, à un doigt de Claude, la clef de la
chambre avec son numéro de cuivre, qu'il balançait.

- Tiens ! tu m'apportes la clef ! dit-elle, très-surprise.
Pourquoi donc ?

L'enfant, en apercevant la clef qu'il avait oubliée à son
doigt, parut se souvenir et cria de sa voix claire :

- Papa est parti.

- Il est allé acheter le déjeuner, il vous a dit de venir me
chercher ici ?

Claude regarda son frère, hésita, ne sachant plus. Puis, il
reprit d'un trait :

- Papa est parti... Il a sauté du lit, il a mis toutes les
affaires dans la malle, il a descendu la malle sur une voiture...
Il est parti.

Gervaise, accroupie, se releva lentement, la figure blanche,
portant les mains à ses joues et à ses tempes, comme si elle
entendait sa tête craquer. Et elle ne put trouver qu'un mot, elle
le répéta vingt fois sur le même ton :

- Ah ! mon Dieu !...ah ! mon Dieu !... ah ! mon Dieu !...

Madame Boche, cependant, interrogeait l'enfant à son tour,
tout allumée de se trouver dans cette histoire.

- Voyons, mon petit, il faut dire les choses.... C'est lui
qui a fermé la porte et qui vous a dit d'apporter la clef,
n'est-ce pas ?

Et, baissant la voix, à l'oreille de Claude :

- Est-ce qu'il y avait une dame dans la voiture ?

L'enfant se troubla de nouveau. Il recommença son histoire,
d'un air triomphant :

- Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires dans la
malle, il est parti...

Alors, comme madame Boche le laissait aller, il tira son
frère devant le robinet. Ils s'amusèrent tous les deux à faire
couler l'eau.

Gervaise ne pouvait pleurer. Elle étouffait, les reins
appuyés contre son baquet, le visage toujours entre les mains. De
courts frissons la secouaient. Par moments, un long soupir
passait, tandis qu'elle s'enfonçait davantage les poings sur les
yeux, comme pour s'anéantir dans le noir de son abandon. C'était
un trou de ténèbres au fond duquel il lui semblait tomber.

- Allons, ma petite, que diable ! murmurait madame Boche.

- Si vous saviez ! si vous saviez ! dit-elle enfin tout bas.
Il m'a envoyée ce matin porter mon châle et mes chemises au
Mont-de-Piété pour payer cette voiture...

Et elle pleura. Le souvenir de sa course au Mont-de-Piété, en
précisant un fait de la matinée, lui avait arraché les sanglots
qui s'étranglaient dans sa gorge.

Cette course-là, c'était une abomination, la grosse douleur
dans son désespoir. Les larmes coulaient sur son menton que ses
mains avaient déjà mouillé, sans qu'elle songeât seulement à
prendre son mouchoir.

- Soyez raisonnable, taisez-vous, on vous regarde, répétait
madame Boche qui s'empressait autour d'elle. Est-il possible de
se faire tant de mal pour un homme !... Vous l'aimiez donc
toujours, hein ? ma pauvre chérie. Tout à l'heure, vous étiez
joliment montée contre lui. Et vous voilà, maintenant, à le
pleurer, à vous crever le coeur... Mon Dieu, que nous sommes
bêtes !

Puis, elle se montra maternelle.

- Une jolie petite femme comme vous ! s'il est permis !... On
peut tout vous raconter à présent, n'est-ce pas ? Eh bien ! vous
vous souvenez, quand je suis passée sous votre fenêtre, je me
doutais... Imaginez-vous que, cette nuit, lorsque Adèle est
rentrée, j'ai entendu un pas d'homme avec le sien. Alors, j'ai
voulu savoir, j'ai regardé dans l'escalier. Le particulier était
déjà au deuxième étage, mais j'ai bien reconnu la redingote de
monsieur Lantier. Boche, qui faisait le guet, ce matin, l'a vu
redescendre tranquillement... C'était avec Adèle, vous entendez.
Virginie a maintenant un monsieur chez lequel elle va deux fois
par semaine. Seulement, ce n'est guère propre tout de même, car
elles n'ont qu'une chambre et une alcôve, et je ne sais trop où
Virginie a pu coucher.

Elle s'interrompit un instant, se tournant, reprenant de sa
grosse voix étouffée :

- Elle rit de vous voir pleurer, cette sans-coeur, là-bas. Je
mettrais ma main au feu que son savonnage est une frime... Elle a
emballé les deux autres et elle est venue ici pour leur raconter
la tête que vous feriez.

Gervaise ôta ses mains, regarda. Quand elle aperçut devant
elle Virginie, au milieu de trois ou quatre femmes, parlant bas,
la dévisageant, elle fut prise d'une colère folle. Les bras en
avant, cherchant à terre, tournant sur elle-même, dans un
tremblement de tous ses membres, elle marcha quelques pas,
rencontra un seau plein, le saisit à deux mains, le vida à toute
volée.

- Chameau, va ! cria la grande Virginie.

Elle avait fait un saut en arrière, ses bottines seules
étaient mouillées. Cependant, le lavoir, que les larmes de la
jeune femme révolutionnaient depuis un instant, se bousculait
pour voir la bataille. Des laveuses, qui achevaient leur pain,
montèrent sur des baquets. D'autres accoururent, les mains
pleines de savon. Un cercle se forma.

- Ah ! le chameau ! répétait la grande Virginie. Qu'est-ce
qui lui prend, à cette enragée-la ! Gervaise en arrêt, le menton
tendu, la face convulsée, ne répondait pas, n'ayant point encore
le coup de gosier de Paris. L'autre continua :

- Va donc ! C'est las de rouler la province, ça n'avait pas
douze ans que ça servait de paillasse à soldats, ça a laissé une
jambe dans son pays... Elle est tombée de pourriture, sa jambe...

Un rire courut. Virginie, voyant son succès, s'approcha de
deux pas, redressant sa haute taille, criant plus fort :

- Hein ! avance un peu, pour voir, que je te fasse ton
affaire ! Tu sais, il ne faut pas venir nous embêter, ici...
Est-ce que je la connais, moi, cette peau ! Si elle m'avait
attrapée, je lui aurais joliment retroussé ses jupons ; vous
auriez vu ça. Qu'elle dise seulement ce que je lui ai fait...
Dis, rouchie, qu'est-ce qu'on t'a fait ?

- Ne causez pas tant, bégaya Gervaise. Vous savez bien... On
a vu mon mari, hier soir... Et taisez-vous, parce que je vous
étranglerais, bien sûr.

- Son mari ! Ah ! elle est bonne, celle-là !... Le mari à
madame ! comme si on avait des maris avec cette dégaîne !... Ce
n'est pas ma faute s'il t'a lâchée. Je ne te l'ai pas volé,
peut-être. On peut me fouiller... Veux-tu que je te dise, tu
l'empoisonnais, cet homme ! Il était trop gentil pour toi...
Avait-il son collier, au moins ? Qui est-ce qui a trouvé le mari
à madame ?... Il y aura récompense...

Les rires recommencèrent. Gervaise, à voix presque basse, se
contentait toujours de murmurer :

- Vous savez bien, vous savez bien... C'est votre soeur, je
l'étranglerai, votre soeur...

- Oui, va te frotter à ma soeur, reprit Virginie en ricanant.
Ah ! c'est ma soeur ! C'est bien possible, ma soeur a un autre
chic que toi... Mais est-ce que ça me regarde ! est-ce qu'on ne
peut plus laver son linge tranquillement ! Flanque-moi la paix,
entends-tu, parce qu'en voilà assez !

Et ce fut elle qui revint, après avoir donné cinq ou six
coups de battoir, grisée par les injures, emportée. Elle se tut
et recommença ainsi trois fois :

- Eh bien ! oui, c'est ma soeur. La, es-tu contente ?... Ils
s'adorent tous les deux. Il faut les voir se bécoter !... Et il
t'a lâchée avec tes bâtards ! De jolis mômes qui ont des croûtes
plein la figure ! Il y en a un d'un gendarme, n'est-ce pas ? et
tu en as fait crever trois autres, parce que tu ne voulais pas de
surcroît de bagage pour venir... C'est ton Lantier qui nous a
raconté ça. Ah ! il en dit de belles, il en avait assez de ta
carcasse !

- Salope ! salope ! salope ! hurla Gervaise, hors d'elle,
reprise par un tremblement furieux.

Elle tourna, chercha une fois encore par terre ; et, ne
trouvant que le petit baquet, elle le prit par les pieds, lança
l'eau du bleu à la figure de Virginie.

- Rosse ! elle m'a perdu ma robe ! cria celle-ci, qui avait
toute une épaule mouillée et sa main gauche teinte en bleu.
Attends, gadoue !

A son tour, elle saisit un seau, le vida sur la jeune femme.
Alors, une bataille formidable s'engagea. Elles couraient toutes
deux le long des baquets, s'emparant des seaux pleins, revenant
se les jeter à la tête. Et chaque déluge était accompagné d'un
éclat de voix. Gervaise elle-même répondait, à présent.

- Tiens ! saleté !... Tu l'as reçu celui-là. Ça te calmera le
derrière.

- Ah ! la carne ! Voilà pour ta crasse. Débarbouille-toi une
fois dans ta vie.

- Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue !

- Encore un !... Rince-toi les dents, fais ta toilette pour
ton quart de ce soir, au coin de la rue Belhomme.

Elles finirent par emplir les seaux aux robinets. Et, en
attendant qu'ils fussent pleins, elles continuaient leurs
ordures. Les premiers seaux, mal lancés, les touchaient à peine.
Mais elles se faisaient la main. Ce fut Virginie qui, la
première, en reçut un en pleine figure ; l'eau, entrant par son
cou, coula dans son dos et dans sa gorge, pissa par-dessous sa
robe. Elle était encore tout étourdie, quand un second la prit de
biais, lui donna une forte claque contre l'oreille gauche, en
trempant son chignon, qui se déroula comme une ficelle. Gervaise
fut d'abord atteinte aux jambes ; un seau lui emplit ses
souliers, rejaillit jusqu'à ses cuisses ; deux autres
l'inondèrent aux hanches. Bientôt, d'ailleurs, il ne fut plus
possible de juger les coups. Elles étaient l'une et l'autre
ruisselantes de la tête aux pieds, les corsages plaqués aux
épaules, les jupes collant sur les reins, maigries, raidies,
grelottantes, s'égouttant de tous les côtés, ainsi que des
parapluies pendant une averse.

- Elles sont rien drôles ! dit la voix enrouée d'une laveuse.

Le lavoir s'amusait énormément. On s'était reculé, pour ne
pas recevoir les éclaboussures. Des applaudissements, des
plaisanteries montaient, au milieu du bruit d'écluse des seaux
vidés à toute volée. Par terre, des mares coulaient, les deux
femmes pataugeaient jusqu'aux chevilles. Cependant, Virginie,
ménageant une traîtrise, s'emparant brusquement d'un seau d'eau
de lessive bouillante, qu'une de ses voisines avait demandé, le
jeta. Il y eut un cri. On crut Gervaise ébouillantée. Mais elle
n'avait que le pied gauche brûlé légèrement. Et, de toutes ses
forces, exaspérée par la douleur, sans le remplir cette fois,
elle envoya un seau dans les jambes de Virginie, qui tomba.

Toutes les laveuses parlaient ensemble.

- Elle lui a cassé une patte !

- Dame ! l'autre a bien voulu la faire cuire !

- Elle a raison, après tout, la blonde, si on lui a pris son
homme !

Madame Boche levait les bras au ciel, en s'exclamant. Elle
s'était prudemment garée entre deux baquets ; et les enfants,
Claude et Étienne, pleurant, suffoquant, épouvantés, se pendaient
à sa robe, avec ce cri continu : Maman ! maman ! qui se brisait
dans leurs sanglots. Quand elle vit Virginie par terre, elle
accourut, tirant Gervaise par ses jupes, répétant :

- Voyons, allez-vous-en ! Soyez raisonnable... J'ai les sangs
tournés, ma parole ! On n'a jamais vu une tuerie pareille.

Mais elle recula, elle retourna se réfugier entre les deux
baquets, avec les enfants. Virginie venait de sauter à la gorge
de Gervaise. Elle la serrait au cou, tâchait de l'étrangler.
Alors, celle-ci, d'une violente secousse, se dégagea, se pendit à
la queue de son chignon, comme si elle avait voulu lui arracher
la tête. La bataille recommença, muette, sans un cri, sans une
injure. Elles ne se prenaient pas corps à corps, s'attaquaient à
la figure, les mains ouvertes et crochues, pinçant, griffant ce
qu'elles empoignaient. Le ruban rouge et le filet en chenille
bleue de la grande brune furent arrachés ; son corsage, craqué au
cou, montra sa peau, tout un bout d'épaule ; tandis que la
blonde, déshabillée, une manche de sa camisole blanche ôtée sans
qu'elle sût comment, avait un accroc à sa chemise qui découvrait
le pli nu de sa taille. Des lambeaux d'étoffe volaient. D'abord,
ce fut sur Gervaise que le sang parut, trois longues égratignures
descendant de la bouche sous le menton ; et elle garantissait ses
yeux, les fermait à chaque claque, de peur d'être éborgnée.
Virginie ne saignait pas encore. Gervaise visait ses oreilles,
s'enrageait de ne pouvoir les prendre, quand elle saisit enfin
l'une des boucles, une poire de verre jaune ; elle tira, fendit
l'oreille ; le sang coula.

- Elles se tuent ! séparez-les, ces guenons ! dirent
plusieurs voix.

Les laveuses s'étaient rapprochées. Il se formait deux
camps : les unes excitaient les deux femmes comme des chiennes
qui se battent ; les autres, plus nerveuses, toutes tremblantes,
tournaient la tête, en avaient assez, répétaient qu'elles en
seraient malades, bien sûr. Et une bataille générale faillit
avoir lieu ; on se traitait de sans-coeur, de propre à rien ; des
bras nus se tendaient ; trois gifles retentirent.

Madame Boche, pourtant, cherchait le garçon du lavoir.

- Charles ! Charles !... Où est-il donc ?

Et elle le trouva au premier rang, regardant, les bras
croisés. C'était un grand gaillard, à cou énorme. Il riait, il
jouissait des morceaux de peau que les deux femmes montraient. La
petite blonde était grasse comme une caille. Ça serait farce, si
sa chemise se fendait.

- Tiens ! murmura-t il en clignant un oeil, elle a une fraise
sous le bras.

- Comment ! vous êtes là ! cria madame Boche en l'apercevant.
Mais aidez-nous donc à les séparer !... Vous pouvez bien les
séparer, vous !

- Ah bien ! non, merci ! s'il n'y a que moi ! dit-il
tranquillement. Pour me faire griffer l'oeil comme l'autre jour,
n'est-ce pas ?... Je ne suis pas ici pour ça, j'aurais trop de
besogne... N'ayez pas peur, allez ! Ça leur fait du bien, une
petite saignée. Ça les attendrit.

La concierge parla alors d'aller avertir les sergents de
ville. Mais la maîtresse du lavoir, la jeune femme délicate, aux
yeux malades, s'y opposa formellement. Elle répéta à plusieurs
reprises :

- Non, non, je ne veux pas, ça compromet la maison.

Par terre, la lutte continuait. Tout d'un coup, Virginie se
redressa sur les genoux. Elle venait de ramasser un battoir, elle
le brandissait. Elle râlait, la voix changée :

- Voilà du chien, attends ! Apprête ton linge sale !

Gervaise, vivement, allongea la main, prit également un
battoir, le tint levé comme une massue. Et elle avait, elle
aussi, une voix rauque.

- Ah ! tu veux la grande lessive... Donne ta peau, que j'en
fasse des torchons !

Un moment, elles restèrent là, agenouillées, à se menacer.
Les cheveux dans la face, la poitrine soufflante, boueuses,
tuméfiées, elles se guettaient, attendant, reprenant haleine.
Gervaise porta le premier coup ; son battoir glissa sur l'épaule
de Virginie. Et elle se jeta de côté pour éviter le battoir de
celle-ci, qui lui effleura la hanche. Alors, mises en train,
elles se tapèrent comme les laveuses tapent leur linge, rudement,
en cadence. Quand elles se touchaient, le coup s'amortissait, on
aurait dit une claque dans un baquet d'eau.

Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus ;
plusieurs s'en étaient allées, en disant que ça leur cassait
l'estomac ; les autres, celles qui restaient, allongeaient le
cou, les yeux allumés d'une lueur de cruauté, trouvant ces
gaillardes-là très-crânes. Madame Boche avait emmené Claude et
Étienne ; et l'on entendait, à l'autre bout, l'éclat de leurs
sanglots mêlé aux heurts sonores des deux battoirs.

Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie venait de
l'atteindre à toute volée sur son bras nu, au-dessus du coude ;
une plaque rouge parut, la chair enfla tout de suite. Alors, elle
se rua. On crut qu'elle voulait assommer l'autre.

- Assez ! assez ! cria-t-on.

Elle avait un visage si terrible, que personne n'osa
approcher. Les forces décuplées, elle saisit Virginie par la
taille, la plia, lui colla la figure sur les dalles, les reins en
l'air ; et, malgré les secousses, elle lui releva les jupes,
largement. Dessous, il y avait un pantalon. Elle passa la main
dans la fente, l'arracha, montra tout, les cuisses nues, les
fesses nues. Puis, le battoir levé, elle se mit à battre, comme
elle battait autrefois à Plassans, au bord de la Viorne, quand sa
patronne lavait le linge de la garnison. Le bois mollissait dans
les chairs avec un bruit mouillé. A chaque tape, une bande rouge
marbrait la peau blanche.

- Oh ! oh ! murmurait le garçon Charles, émerveillé, les yeux
agrandis.

Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais bientôt le cri :
Assez ! assez ! recommença. Gervaise n'entendait pas, ne se
lassait pas. Elle regardait sa besogne, penchée, préoccupée de ne
pas laisser une place sèche. Elle voulait toute cette peau
battue, couverte de confusion. Et elle causait, prise d'une
gaieté féroce, se rappelant une chanson de lavandière :

- Pan ! pan ! Margot au lavoir... Pan ! pan ! à coups de
battoir... Pan ! pan ! va laver son coeur... Pan ! pan ! tout
noir de douleur...

Et elle reprenait :

- Ça c'est pour toi, ça c'est pour ta soeur, ça c'est pour
Lantier... Quand tu les verras, tu leur donneras ça...
Attention ! je recommence. Ça c'est pour Lantier, ça c'est pour
ta soeur, ça c'est pour toi... Pan ! pan ! Margot au lavoir...
Pan ! pan ! à coups de battoir...

On dut lui arracher Virginie des mains. La grande brune, la
figure en larmes, pourpre, confuse, reprit son linge, se sauva ;
elle était vaincue. Cependant, Gervaise repassait la manche de sa
camisole, rattachait ses jupes. Son bras la faisait souffrir, et
elle pria madame Boche de lui mettre son linge sur l'épaule. La
concierge racontait la bataille, disait ses émotions, parlait de
lui visiter le corps, pour voir.

- Vous avez peut-être bien quelque chose de cassé... J'ai
entendu un coup...

Mais la jeune femme voulait s'en aller. Elle ne répondait pas
aux apitoiements à l'ovation bavarde des laveuses qui
l'entouraient, droites dans leurs tabliers. Quand elle fut
chargée, elle gagna la porte, où ses enfants l'attendaient.

- C'est deux heures, ça fait deux sous, lui dit en l'arrêtant
la maîtresse du lavoir, déjà réinstallée dans son cabinet vitré.

Pourquoi deux sous ? Elle ne comprenait plus qu'on lui
demandait le prix de sa place. Puis, elle donna ses deux sous.
Et, boitant fortement sous le poids du linge mouillé pendu à son
épaule, ruisselante, le coude bleui, la joue en sang, elle s'en
alla, en traînant de ses bras nus Étienne et Claude, qui
trottaient à ses côtés, secoués encore et barbouillés de leurs
sanglots.

Derrière elle, le lavoir reprenait son bruit énorme d'écluse.
Les laveuses avaient mangé leur pain, bu leur vin, et elles
tapaient plus dur, les faces allumées, égayées par le coup de
torchon de Gervaise et de Virginie. Le long des baquets, de
nouveau, s'agitaient une fureur de bras, des profils anguleux de
marionnettes aux reins cassés, aux épaules déjetées, se pliant
violemment comme sur des charnières. Les conversations
continuaient d'un bout à l'autre des allées. Les voix, les rires,
les mots gras, se fêlaient dans le grand gargouillement de l'eau.
Les robinets crachaient, les seaux jetaient des flaquées, une
rivière coulait sous les batteries. C'était le chien de
l'après-midi, le linge pilé à coups de battoir. Dans l'immense
salle, les fumées devenaient rousses, trouées seulement par des
ronds de soleil, des balles d'or, que les déchirures des rideaux
laissaient passer. On respirait l'étouffement tiède des odeurs
savonneuses. Tout d'un coup, le hangar s'emplit d'une buée
blanche ; l'énorme couvercle du cuvier où bouillait la lessive,
montait mécaniquement le long d'une tige centrale à crémaillère ;
et le trou béant du cuivre, au fond de sa maçonnerie de briques,
exhalait des tourbillons de vapeur, d'une saveur sucrée de
potasse. Cependant, à côté, les essoreuses fonctionnaient ; des
paquets de linge, dans des cylindres de fonte, rendaient leur eau
sous un tour de roue de la machine, haletante, fumante, secouant
plus rudement le lavoir de la besogne continue de ses bras
d'acier.

Quand Gervaise mit le pied dans l'allée de l'hôtel Boncoeur,
les larmes la reprirent. C'était une allée noire, étroite, avec
un ruisseau longeant le mur, pour les eaux sales ; et cette
puanteur qu'elle retrouvait, lui faisait songer aux quinze jours
passés là avec Lantier, quinze jours de misère et de querelles,
dont le souvenir, à cette heure, était un regret cuisant. Il lui
sembla entrer dans son abandon.

En haut, la chambre était nue, pleine de soleil, la fenêtre
ouverte. Ce coup de soleil, cette nappe de poussière d'or
dansante, rendait lamentables le plafond noir, les murs au papier
arraché. Il n'y avait plus, à un clou de la cheminée, qu'un petit
fichu de femme, tordu comme une ficelle. Le lit des enfants, tiré
au milieu de la pièce, découvrait la commode, dont les tiroirs
laissés ouverts montraient leurs flancs vides. Lantier s'était
lavé et avait achevé la pommade, deux sous de pommade dans une
carte à jouer ; l'eau grasse de ses mains emplissait la cuvette.
Et il n'avait rien oublié, le coin occupé jusque-là par la malle
paraissait à Gervaise faire un trou immense. Elle ne retrouva
même pas le petit miroir rond, accroché à l'espagnolette. Alors,
elle eut un pressentiment, elle regarda sur la cheminée : Lantier
avait emporté les reconnaissances, le paquet rose tendre n'était
plus là, entre les flambeaux de zinc dépareillés.

Elle pendit son linge au dossier d'une chaise ; elle demeura
debout, tournant, examinant les meubles, frappée d'une telle
stupeur, que ses larmes ne coulaient plus. Il lui restait un sou
sur les quatre sous gardés pour le lavoir. Puis, entendant rire à
la fenêtre Étienne et Claude, déjà consolés, elle s'approcha,
prit leurs têtes sous ses bras, s'oublia un instant devant cette
chaussée grise, où elle avait vu, le matin, s'éveiller le peuple
ouvrier, le travail géant de Paris. A cette heure, le pavé
échauffé par les besognes du jour allumait une réverbération
ardente au-dessus de la ville, derrière le mur de l'octroi.
C'était sur ce pavé dans cet air de fournaise, qu'on la jetait
toute seule avec les petits ; et elle enfila d'un regard les
boulevards extérieurs, à droite, à gauche, s'arrêtant aux deux
bouts, prise d'une épouvante sourde, comme si sa vie, désormais,
allait tenir là, entre un abattoir et un hôpital.


II



Trois semaines plus tard, vers onze heures et demie, un jour
de beau soleil, Gervaise et Coupeau, l'ouvrier zingueur,
mangeaient ensemble une prune, à l'Assommoir du père Colombe.
Coupeau, qui fumait une cigarette sur le trottoir, l'avait forcée
à entrer, comme elle traversait la rue, revenant de porter du
linge ; et son grand panier carré de blanchisseuse était par
terre, près d'elle, derrière la petite table de zinc.

L'Assommoir du père Colombe se trouvait au coin de la rue des
Poissonniers et du boulevard de Rochechouart. L'enseigne portait,
en longues lettres bleues, le seul mot : Distillation, d'un bout
à l'autre. Il y avait à la porte, dans deux moitiés de futaille,
des lauriers-roses poussiéreux. Le comptoir énorme, avec ses
files de verres, sa fontaine et ses mesures d'étain, s'allongeait
à gauche en entrant ; et la vaste salle, tout autour, était ornée
de gros tonneaux peints en jaune clair, miroitants de vernis,
dont les cercles et les cannelles de cuivre luisaient. Plus haut,
sur des étagères, des bouteilles de liqueurs, des bocaux de
fruits, toutes sortes de fioles en bon ordre, cachaient les murs,
reflétaient dans la glace, derrière le comptoir, leurs taches
vives, vert-pomme, or pâle laque tendre. Mais la curiosité de la
maison était, au fond, de l'autre côté d'une barrière de chêne,
dans une cour vitrée, l'appareil à distiller que les
consommateurs voyaient fonctionner, des alambics aux longs cols,
des serpentins descendant sous terre, une cuisine du diable
devant laquelle venaient rêver les ouvriers soûlards.

A cette heure du déjeuner, l'Assommoir restait vide. Un gros
homme de quarante ans, le père Colombe, en gilet à manches,
servait une petite fille d'une dizaine d'années, qui lui
demandait quatre sous de goutte dans une tasse. Une nappe de
soleil entrait par la porte, chauffait le parquet toujours humide
des crachats des fumeurs. Et, du comptoir, des tonneaux, de toute
la salle, montait une odeur liquoreuse, une fumée d'alcool qui
semblait épaissir et griser les poussières volantes du soleil.

Cependant, Coupeau roulait une nouvelle cigarette. Il était
très propre, avec un bourgeron et une petite casquette de toile
bleue, riant, montrant ses dents blanches. La mâchoire inférieure
saillante, le nez légèrement écrasé, il avait de beaux yeux
marron, la face d'un chien joyeux et bon enfant. Sa grosse
chevelure frisée se tenait tout debout. Il gardait la peau encore
tendre de ses vingt-six ans. En face de lui, Gervaise, en caraco
d'orléans noir, la tête nue, achevait de manger sa prune, qu'elle
tenait par la queue, du bout des doigts. Ils étaient près de la
rue, à la première des quatre tables rangées le long des
tonneaux, devant le comptoir.

Lorsque le zingueur eut allumé sa cigarette, il posa les
coudes sur la table, avança la face, regarda un instant sans
parler la jeune femme, dont le joli visage de blonde avait, ce
jour-là, une transparence laiteuse de fine porcelaine. Puis,
faisant allusion à une affaire connue d'eux seuls, débattue déjà,
il demanda simplement à demi-voix :

- Alors, non ? vous dites non ?

- Oh ! bien sûr, non, monsieur Coupeau, répondit
tranquillement Gervaise souriante. Vous n'allez peut-être pas me
parler de ça ici. Vous m'aviez promis pourtant d'être
raisonnable.... Si j'avais su, j'aurais refusé votre
consommation.

Il ne reprit pas la parole, continua à la regarder, de tout
près, avec une tendresse hardie et qui s'offrait, passionné
surtout pour les coins de ses lèvres, de petits coins d'un rose
pâle, un peu mouillé, laissant voir le rouge vif de la bouche,
quand elle souriait. Elle, pourtant, ne se reculait pas,
demeurait placide et affectueuse. Au bout d'un silence, elle dit
encore :

- Vous n'y songez pas, vraiment. Je suis une vieille femme,
moi ; j'ai un grand garçon de huit ans ... Qu'est-ce que nous
ferions ensemble ?

- Pardi ! murmura Coupeau en clignant les yeux, ce que font
les autres !

Mais elle eut un geste d'ennui.

- Ah ! si vous croyez que c'est toujours amusant ? On voit
bien que vous n'avez pas été en ménage... Non, monsieur Coupeau,
il faut que je pense aux choses sérieuses. La rigolade, ça ne
mène à rien, entendez-vous ! J'ai deux bouches à la maison, et
qui avalent ferme, allez ! Comment voulez-vous que j'arrive à
élever mon petit monde, si je m'amuse à la bagatelle ?... Et
puis, écoutez, mon malheur a été une fameuse leçon. Vous savez,
les hommes maintenant, ça ne fait plus mon affaire. On ne me
repincera pas de longtemps.

Elle s'expliquait sans colère, avec une grande sagesse, très
froide, comme si elle avait traité question d'ouvrage, les
raisons qui l'empêchaient de passer un corps de fichu à l'empois.
On voyait qu'elle avait arrêté ça dans sa tête, après de mûres
réflexions.

Coupeau, attendri, répétait :

- Vous me causez bien de la peine, bien de la peine...

- Oui, c'est ce que je vois, reprit-elle, et j'en suis fâchée
pour vous, monsieur Coupeau... Il ne faut pas que ça vous blesse.
Si j'avais des idées à rire, mon Dieu ! ce serait encore plutôt
avec vous qu'avec un autre. Vous avez l'air bon garçon, vous êtes
gentil. On se mettrait ensemble, n'est-ce pas ? et on irait tant
qu'on irait. Je ne fais pas ma princesse, je ne dis point que ça
n'aurait pas pu arriver... Seulement, à quoi bon, puisque je n'en
ai pas envie ? Me voilà chez madame Fauconnier depuis quinze
jours. Les petits vont à l'école. Je travaille, je suis
contente... Hein ? le mieux alors est de rester comme on est.

Et elle se baissa pour prendre son panier.

- Vous me faites causer, on doit m'attendre chez la
patronne... Vous en trouverez une autre, allez ! monsieur
Coupeau, plus jolie que moi, et qui n'aura pas deux marmots à
traîner.

Il regardait l'oeil-de-boeuf, encadré dans la glace. Il la
fit rasseoir, en criant :

- Attendez donc ! Il n'est que onze heures trente-cinq...
J'ai encore vingt-cinq minutes... Vous ne craignez pourtant pas
que je fasse des bêtises ; il y a la table entre nous... Alors,
vous me détestez, au point de ne pas vouloir faire un bout de
causette ?

Elle posa de nouveau son panier, pour ne pas le désobliger ;
et ils parlèrent en bons amis. Elle avait mangé, avant d'aller
porter son linge ; lui, ce jour-là, s'était dépêché d'avaler sa
soupe et son boeuf, pour venir la guetter. Gervaise, tout en
répondant avec complaisance, regardait par les vitres, entre les
bocaux de fruits à l'eau-de-vie, le mouvement de la rue, où
l'heure du déjeuner mettait un écrasement de foule
extraordinaire. Sur les deux trottoirs, dans l'étranglement
étroit des maisons, c'était une hâte de pas, des bras ballants,
un coudoiement sans fin. Les retardataires, des ouvriers retenus
au travail, la mine maussade de faim, coupaient la chaussée à
grandes enjambées, entraient en face chez un boulanger ; et,
lorsqu'ils reparaissaient, une livre de pain sous le bras, ils
allaient trois portes plus haut, au Veau à deux têtes, manger un
ordinaire de six sous. Il y avait aussi, à côté du boulanger, une
fruitière qui vendait des pommes de terre frites et des moules au
persil ; un défilé continu d'ouvrières, en longs tabliers,
emportaient des cornets de pommes de terre et des moules dans des
tasses ; d'autres, de jolies filles en cheveux, l'air délicat,
achetaient des bottes de radis. Quand Gervaise se penchait, elle
apercevait encore une boutique de charcutier, pleine de monde,
d'où sortaient des enfants, tenant sur leur main, enveloppés d'un
papier gras, une côtelette panée, une saucisse ou un bout de
boudin tout chaud. Cependant, le long de la chaussée poissée
d'une boue noire, même par les beaux temps, dans le piétinement
de la foule en marche, quelques ouvriers quittaient déjà les
gargotes, descendaient en bandes, flânant, les mains ouvertes
battant les cuisses, lourds de nourriture, tranquilles et lents
au milieu des bousculades de la cohue.

Un groupe s'était formé à la porte de l'Assommoir.

- Dis donc, Bibi-la-Grillade, demanda une voix enrouée,
est-ce que tu payes une tournée de vitriol ? Cinq ouvriers
entrèrent, se tinrent debout.

- Ah ! ce voleur de père Colombe ! reprit la voix. Vous
savez, il nous faut de la vieille, et pas des coquilles de noix,
de vrais verres !

Le père Colombe, paisiblement, servait. Une autre société de
trois ouvriers arriva. Peu à peu, les blouses s'amassaient à
l'angle du trottoir, faisaient là une courte station, finissaient
par se pousser dans la salle, entre les deux lauriers-roses gris
de poussière.

- Vous êtes bête ! vous ne songez qu'à la saleté ! disait
Gervaise à Coupeau. Sans doute que je l'aimais... Seulement,
après la façon dégoûtante dont il m'a lâchée...

Ils parlaient de Lantier. Gervaise ne l'avait pas revu ; elle
croyait qu'il vivait avec la soeur de Virginie, à la Glacière,
chez cet ami qui devait monter une fabrique de chapeaux.
D'ailleurs, elle ne songeait guère à courir après lui. Ça lui
avait d'abord fait une grosse peine ; elle voulait même aller se
jeter à l'eau ; mais, à présent, elle s'était raisonnée, tout se
trouvait pour le mieux. Peut-être qu'avec Lantier elle n'aurait
jamais pu élever les petits, tant il mangeait d'argent. Il
pouvait venir embrasser Claude et Étienne, elle ne le flanquerait
pas à la porte. Seulement, pour elle, elle se ferait hacher en
morceaux avant de se laisser toucher du bout des doigts. Et elle
disait ces choses en femme résolue, ayant son plan de vie bien
arrêté, tandis que Coupeau, qui ne lâchait pas son désir de
l'avoir, plaisantait, tournait tout à l'ordure, lui faisait sur
Lantier des questions très crues, si gaiement, avec des dents si
blanches, qu'elle ne pensait pas à se blesser.

- C'est vous qui le battiez, dit-il enfin. Oh ! vous n'êtes
pas bonne ! Vous donnez le fouet au monde.

Elle l'interrompit par un long rire. C'était vrai, pourtant,
elle avait donné le fouet à cette grande carcasse de Virginie. Ce
jour-là, elle aurait étranglé quelqu'un de bien bon coeur. Et
elle se mit à rire plus fort, parce que Coupeau lui racontait que
Virginie, désolée d'avoir tout montré, venait de quitter le
quartier. Son visage, pourtant, gardait une douceur enfantine ;
elle avançait ses mains potelées, en répétant qu'elle
n'écraserait pas une mouche ; elle ne connaissait les coups que
pour en avoir déjà joliment reçu dans sa vie. Alors, elle en vint
à causer de sa jeunesse, à Plassans. Elle n'était point coureuse
du tout ; les hommes l'ennuyaient ; quand Lantier l'avait prise,
à quatorze ans, elle trouvait ça gentil, parce qu'il se disait
son mari et qu'elle croyait jouer au ménage. Son seul défaut,
assurait-elle, était d'être très sensible, d'aimer tout le monde,
de se passionner pour des gens qui lui faisaient ensuite mille
misères. Ainsi, quand elle aimait un homme, elle ne songeait pas
aux bêtises, elle rêvait uniquement de vivre toujours ensemble,
très heureux. Et, comme Coupeau ricanait et lui parlait de ses
deux enfants, qu'elle n'avait certainement pas mis couver sous le
traversin, elle lui allongea des tapes sur les doigts, elle
ajouta que, bien sûr, elle était bâtie sur le patron des autres
femmes ; seulement, on avait tort de croire les femmes toujours
acharnées après ça ; les femmes songeaient à leur ménage, se
coupaient en quatre dans la maison, se couchaient trop lasses, le
soir, pour ne pas dormir tout de suite. Elle, d'ailleurs,
ressemblait à sa mère, une grosse travailleuse, morte à la peine,
qui avait servi de bête de somme au père Macquart pendant plus de
vingt ans. Elle était encore toute mince, tandis que sa mère
avait des épaules à démolir les portes en passant ; mais ça
n'empêchait pas, elle lui ressemblait par sa rage de s'attacher
aux gens. Même, si elle boitait un peu, elle tenait ça de la
pauvre femme, que le père Macquart rouait de coups. Cent fois,
celle-ci lui avait raconté les nuits où le père, rentrant soûl,
se montrait d'une galanterie si brutale, qu'il lui cassait les
membres ; et sûrement, elle avait poussé une de ces nuits-là,
avec sa jambe en retard.

- Oh ! ce n'est presque rien, ça ne se voit pas, dit Coupeau
pour faire sa cour.

Elle hocha le menton ; elle savait bien que ça se voyait ; à
quarante ans, elle se casserait en deux. Puis, doucement, avec un
léger rire :

- Vous avez un drôle de goût d'aimer une boiteuse.

Alors, lui, les coudes toujours sur la table, avançant la
face davantage, la complimenta en risquant les mots, comme pour
la griser. Mais elle disait toujours non de la tête, sans se
laisser tenter, caressée pourtant par cette voix câline. Elle
écoutait, les regards dehors, paraissant s'intéresser de nouveau
à la foule croissante. Maintenant, dans les boutiques vides, on
donnait un coup de balai ; la fruitière retirait sa dernière
poêlée de pommes de terre frites, tandis que le charcutier
remettait en ordre les assiettes débandées de son comptoir. De
tous les gargots, des bandes d'ouvriers sortaient ; des gaillards
barbus se poussaient d'une claque, jouaient comme des gamins,
avec le tapage de leurs gros souliers ferrés, écorchant le pavé
dans une glissade ; d'autres, les deux mains au fond de leurs
poches, fumaient d'un air réfléchi, les yeux au soleil, les
paupières clignotantes. C'était un envahissement du trottoir, de
la chaussée, des ruisseaux, un flot paresseux coulant des portes
ouvertes, s'arrêtant au milieu des voitures, faisant une traînée
de blouses, de bourgerons et de vieux paletots, toute pâlie et
déteinte sous la nappe de lumière blonde qui enfilait la rue. Au
loin, des cloches d'usine sonnaient ; et les ouvriers ne se
pressaient pas, rallumaient des pipes ; puis, le dos arrondi,
après s'être appelés d'un marchand de vin à l'autre, ils se
décidaient à reprendre le chemin de l'atelier, en traînant les
pieds. Gervaise s'amusa à suivre trois ouvriers, un grand et deux
petits, qui se retournaient tous les dix pas ; ils finirent par
descendre la rue, ils vinrent droit à l'Assommoir du père
Colombe.

- Ah bien ! murmura-t-elle, en voilà trois qui ont un fameux
poil dans la main !

- Tiens, dit Coupeau, je le connais, le grand ; c'est
Mes-Bottes, un camarade.

L'Assommoir s'était empli. On parlait très fort, avec des
éclats de voix qui déchiraient le murmure gras des enrouements.
Des coups de poing sur le comptoir, par moments, faisaient tinter
les verres. Tous debout, les mains croisées sur le ventre ou
rejetées derrière le dos, les buveurs formaient de petits
groupes, serrés les uns contre les autres ; il y avait des
sociétés, près des tonneaux, qui devaient attendre un quart
d'heure, avant de pouvoir commander leurs tournées au père
Colombe.

- Comment ! c'est cet aristo de Cadet-Cassis ! cria
Mes-Bottes, en appliquant une rude tape sur l'épaule de Coupeau.
Un joli monsieur qui fume du papier et qui a du linge !... On
veut donc épater sa connaissance, on lui paye des douceurs !

- Hein ! ne m'embête pas ! répondit Coupeau, très contrarié.

Mais l'autre ricanait.

- Suffit ! on est à la hauteur, mon bonhomme... Les mufes
sont des mufes, voilà !

Il tourna le dos, après avoir louché terriblement, en
regardant Gervaise. Celle-ci se reculait, un peu effrayée. La
fumée des pipes, l'odeur forte de tous ces hommes, montaient dans
l'air chargé d'alcool ; et elle étouffait, prise d'une petite
toux.

- Oh ! c'est vilain de boire ! dit-elle à demi-voix.

Et elle raconta qu'autrefois, avec sa mère, elle buvait de
l'anisette, à Plassans. Mais elle avait failli en mourir un jour,
et ça l'avait dégoûtée ; elle ne pouvait plus voir les liqueurs.

- Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre, j'ai mangé ma
prune ; seulement, je laisserai la sauce, parce que ça me ferait
du mal.

Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu'on pût avaler de
pleins verres d'eau-de-vie. Une prune par-ci par-là, ça n'était
pas mauvais. Quant au vitriol, à l'absinthe et aux autres
cochonneries, bonsoir ! il n'en fallait pas. Les camarades
avaient beau le blaguer, il restait à la porte, lorsque ces
cheulards-là entraient à la mine à poivre. Le papa Coupeau, qui
était zingueur comme lui, s'était écrabouillé la tête sur le pavé
de la rue Coquenard, en tombant, un jour de ribotte, de la
gouttière du n° 25 ; et ce souvenir, dans la famille, les rendait
tous sages. Lui, lorsqu'il passait rue Coquenard et qu'il voyait
la place, il aurait plutôt bu l'eau du ruisseau que d'avaler un
canon gratis chez le marchand de vin. Il conclut par cette
phrase :

- Dans notre métier, il faut des jambes solides. Gervaise
avait repris son panier. Elle ne se levai pourtant pas, le tenait
sur ses genoux, les regards perdus, rêvant, comme si les paroles
du jeune ouvrier éveillaient en elle des pensées lointaines
d'existence. Et elle dit encore, lentement, sans transition
apparente :

- Mon Dieu ! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas
grand'chose... Mon idéal, ce serait de travailler tranquille, de
manger toujours du pain, d'avoir un trou un peu propre pour
dormir, vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas
davantage... Ah ! je voudrais aussi élever mes enfants, en faire
de bons sujets, si c'était possible... Il y a encore un idéal, ce
serait de ne pas être battue, si je me remettais jamais en
ménage ; non, ça ne me plairait pas d'être battue... Et c'est
tout, vous voyez, c'est tout...

Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne trouvait plus
rien de sérieux qui la tentât. Cependant, elle reprit, après
avoir hésité :

- Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir dans son
lit... Moi, après avoir bien trimé toute ma vie, je mourrais
volontiers dans mon lit, chez moi.

Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait vivement ses
souhaits, était déjà debout, s'inquiétant de l'heure. Mais ils ne
sortirent pas tout de suite ; elle eut la curiosité d'aller
regarder, au fond, derrière la barrière de chêne, le grand
alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le vitrage clair
de la petite cour ; et le zingueur, qui l'avait suivie, lui
expliqua comment ça marchait, indiquant du doigt les différentes
pièces de l'appareil, montrant l'énorme cornue d'où tombait un
filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses récipients de forme
étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine
sombre ; pas une fumée ne s'échappait ; à peine entendait-on un
souffle intérieur, un ronflement souterrain ; c'était comme une
besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur morne,
puissant et muet. Cependant, Mes-Bottes, accompagné de ses deux
camarades, était venu s'accouder sur la barrière, en attendant
qu'un coin du comptoir fût libre. Il avait un rire de poulie mal
graissée, hochant la tête, les yeux attendris, fixés sur la
machine à soûler. Tonnerre de Dieu ! elle était bien gentille !
Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, de quoi se tenir le
gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu qu'on lui
soudât le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le
vitriol encore chaud l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons,
toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame ! il ne se
serait plus dérangé, ça aurait joliment remplacé les dés à coudre
de ce roussin de père Colombe ! Et les camarades ricanaient,
disaient que cet animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot, tout
de même. L'alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaieté
dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait, laissait
couler sa sueur d'alcool, pareil à une source lente et entêtée,
qui à la longue devait envahir la salle, se répandre sur les
boulevards extérieurs, inonder le trou immense de Paris. Alors,
Gervaise, prise d'un frisson, recula ; et elle tâchait de
sourire, en murmurant :

- C'est bête, ça me fait froid, cette machine... la boisson
me fait froid...

Puis, revenant sur l'idée qu'elle caressait d'un bonheur
parfait :

- Hein ? n'est-ce pas ? ça vaudrait bien mieux : travailler,
manger du pain, avoir un trou à soi, élever ses enfants, mourir
dans son lit...

- Et ne pas être battue, ajouta Coupeau gaiement. Mais je ne
vous battrais pas, moi, si vous vouliez, madame Gervaise... Il
n'y a pas de crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime
trop... Voyons, c'est pour ce soir, nous nous chaufferons les
petons.

Il avait baissé la voix, il lui parlait dans le cou, tandis
qu'elle s'ouvrait un chemin, son panier en avant, au milieu des
hommes. Mais elle dit encore non, de la tête, à plusieurs
reprises. Pourtant, elle se retournait, lui souriait, semblait
heureuse de savoir qu'il ne buvait pas. Bien sûr, elle lui aurait
dit oui, si elle ne s'était pas juré de ne point se remettre avec
un homme. Enfin, ils gagnèrent la porte, ils sortirent. Derrière
eux, l'Assommoir restait plein, soufflant jusqu'à la rue le bruit
des voix enrouées et l'odeur liquoreuse des tournées de vitriol.
On entendait Mes-Bottes traiter le père Colombe de fripouille, en
l'accusant de n'avoir rempli son verre qu'à moitié. Lui, était un
bon, un chouette, un d'attaque. Ah ! zut ! le singe pouvait se
fouiller, il ne retournait pas à la boîte, il avait la flemme. Et
il proposait aux deux camarades d'aller au Petit bonhomme qui
tousse, une mine à poivre de la barrière Saint-Denis, où l'on
buvait du chien tout pur.

- Ah ! on respire, dit Gervaise, sur le trottoir. Eh bien !
adieu, et merci, monsieur Coupeau.... Je rentre vite.

Elle allait suivre le boulevard. Mais il lui avait pris la
main, il ne la lâchait pas, répétant :

- Faites donc le tour avec moi, passez par la rue de la
Goutte-d'Or, ça ne vous allonge guère.... Il faut que j'aille
chez ma soeur, avant de retourner au chantier.... Nous nous
accompagnerons.

Elle finit par accepter, et ils montèrent lentement la rue
des Poissonniers, côte à côte, sans se donner le bras. Il lui
parlait de sa famille. La mère, maman Coupeau, une ancienne
giletière, faisait des ménages, à cause de ses yeux qui s'en
allaient. Elle avait eu ses soixante-deux ans le 3 du mois
dernier. Lui, était le plus jeune. L'une de ses soeurs, madame
Lerat, une veuve de trente-six ans, travaillait dans les fleurs
et habitait la rue des Moines, aux Batignolles. L'autre, âgée de
trente ans, avait épousé un chaîniste, ce pince-sans-rire de
Lorilleux. C'était chez celle-là qu'il allait, rue de la
Goutte-d'Or. Elle logeait dans la grande maison, à gauche. Le
soir, il mangeait la pot-bouille chez les Lorilleux ; c'était une
économie pour tous les trois. Même, il passait chez eux les
avertir de ne pas l'attendre, parce qu'il était invité ce jour-là
par un ami.

Gervaise, qui l'écoutait, lui coupa brusquement la parole
pour lui demander en souriant :

- Vous vous appelez donc Cadet-Cassis, monsieur Coupeau ?

- Oh ! répondit-il, c'est un surnom que les camarades m'ont
donné, parce que je prends généralement du cassis, quand ils
m'emmènent de force chez le marchand de vin.... Autant s'appeler
Cadet-Cassis que Mes-Bottes, n'est-ce pas ?

- Bien sûr, ce n'est pas vilain Cadet-Cassis, déclara la
jeune femme.

Et elle l'interrogea sur son travail. Il travaillait toujours
là, derrière le mur de l'octroi, au nouvel hôpital. Oh ! la
besogne ne manquait pas, il ne quitterait certainement pas ce
chantier de l'année. Il y en avait des mètres et des mètres de
gouttières !

- Vous savez, dit-il, je vois l'hôtel Boncoeur, quand je suis
là-haut... Hier, vous étiez à la fenêtre, j'ai fait aller les
bras, mais vous ne m'avez pas aperçu.

Cependant, ils s'étaient déjà engagés d'une centaine de pas
dans la rue de la Goutte-d'Or, lorsqu'il s'arrêta, levant les
yeux, disant :

- Voilà la maison... Moi, je suis né plus loin, au 22... Mais
cette maison-là, tout de même, fait un joli tas de maçonnerie !
C'est grand comme une caserne, là dedans !

Gervaise haussait le menton, examinait la façade. Sur la rue,
la maison avait cinq étages, alignant chacun à la file quinze
fenêtres, dont les persiennes noires, aux lames cassées,
donnaient un air de ruine à cet immense pan de muraille. En bas,
quatre boutiques occupaient le rez-de-chaussée : à droite de la
porte, une vaste salle de gargote graisseuse ; à gauche, un
charbonnier, un mercier et une marchande de parapluies. La maison
paraissait d'autant plus colossale qu'elle s'élevait entre deux
petites constructions basses, chétives, collées contre elle ; et,
carrée, pareille à un bloc de mortier gâché grossièrement, se
pourrissant et s'émiettant sous la pluie, elle profilait sur le
ciel clair, au-dessus des toits voisins, son énorme cube brut,
ses flancs non crépis, couleur de boue, d'une nudité interminable
de murs de prison, où des rangées de pierres d'attente semblaient
des mâchoires caduques, bâillant dans le vide. Mais Gervaise
regardait surtout la porte, une immense porte ronde, s'élevant
jusqu'au deuxième étage, creusant un porche profond, à l'autre
bout duquel on voyait le coup de jour blafard d'une grande cour.
Au milieu de ce porche, pavé comme la rue, un ruisseau coulait,
roulant une eau rose très tendre.

- Entrez donc, dit Coupeau, on ne vous mangera pas.

Gervaise voulut l'attendre dans la rue. Cependant, elle ne
put s'empêcher de s'enfoncer sous le porche, jusqu'à la loge du
concierge, qui était à droite. Et là, au seuil, elle leva de
nouveau les yeux. A l'intérieur, les façades avaient six étages,
quatre façades régulières enfermant le vaste carré de la cour.
C'étaient des murailles grises, mangées d'une lèpre jaune, rayées
de bavures par l'égouttement des toits, qui montaient toutes
plates du pavé aux ardoises, sans une moulure ; seuls les tuyaux
de descente se coudaient aux étages, où les caisses béantes des
plombs mettaient la tache de leur fonte rouillée. Les fenêtres
sans persienne montraient des vitres nues, d'un vert glauque
d'eau trouble. Certaines, ouvertes, laissaient pendre des matelas
à carreaux bleus, qui prenaient l'air ; devant d'autres, sur des
cordes tendues, des linges séchaient, toute la lessive d'un
ménage, les chemises de l'homme, les camisoles de la femme, les
culottes des gamins ; il y en avait une, au troisième, où
s'étalait une couche d'enfant, emplâtrée d'ordure. Du haut en
bas, les logements trop petits crevaient au dehors, lâchaient des
bouts de leur misère par toutes les fentes. En bas, desservant
chaque façade, une porte haute et étroite, sans boiserie, taillée
dans le nu du plâtre, creusait un vestibule lézardé, au fond
duquel tournaient les marches boueuses d'un escalier à rampe de
fer ; et l'on comptait ainsi quatre escaliers, indiqués par les
quatre premières lettres de l'alphabet, peintes sur le mur. Les
rez-de-chaussée étaient aménagés en immenses ateliers, fermés par
des vitrages noirs de poussière : la forge d'un serrurier y
flambait ; on entendait plus loin les coups de rabot d'un
menuisier ; tandis que, près de la loge, un laboratoire de
teinturier lâchait à gros bouillons ce ruisseau d'un rose tendre
coulant sous le porche. Salie de flaques d'eau teintée, de
copeaux, d'escarbilles de charbon, plantée d'herbe sur ses bords,
entre ses pavés disjoints, la cour s'éclairait d'une clarté crue,
comme coupée en deux par la ligne où le soleil s'arrêtait. Du
côté de l'ombre, autour de la fontaine dont le robinet
entretenait là une continuelle humidité, trois petites poules
piquaient le sol, cherchaient des vers de terre, les pattes
crottées. Et Gervaise lentement promenait son regard, l'abaissait
du sixième étage au pavé, remontait, surprise de cette énormité,
se sentant au milieu d'un organe vivant, au coeur même d'une
ville, intéressée par la maison, comme si elle avait eu devant
elle une personne géante.

- Est-ce que madame demande quelqu'un ? cria la concierge,
intriguée, en paraissant à la porte de la loge.

Mais la jeune femme expliqua qu'elle attendait une personne.
Elle retourna vers la rue ; puis, comme Coupeau tardait, elle
revint, attirée, regardant encore. La maison ne lui semblait pas
laide. Parmi les loques pendues aux fenêtres, des coins de gaieté
riaient, une giroflée fleurie dans un pot, une cage de serins
d'où tombait un gazouillement, des miroirs à barbe mettant au
fond de l'ombre des éclats d'étoiles rondes. En bas, un menuisier
chantait, accompagné par les sifflements réguliers de sa
varlope ; pendant que, dans l'atelier de serrurerie, un
tintamarre de marteaux battant en cadence faisait une grosse
sonnerie argentine. Puis, à presque toutes les croisées ouvertes,
sur le fond de la misère entrevue, des enfants montraient leurs
têtes barbouillées et rieuses. des femmes cousaient, avec des
profils calmes penchés sur l'ouvrage. C'était la reprise de la
tâche après le déjeuner, les chambres vides des hommes
travaillant au dehors, la maison rentrant dans cette grande paix,
coupée uniquement du bruit des métiers, du bercement d'un
refrain, toujours le même, répété pendant des heures. La cour
seulement était un peu humide. Si Gervaise avait demeuré là, elle
aurait voulu un logement au fond, du côté du soleil. Elle avait
fait cinq ou six pas, elle respirait cette odeur fade des logis
pauvres, une odeur de poussière ancienne, de saleté rance ; mais,
comme l'âcreté des eaux de teinture dominait, elle trouvait que
ça sentait beaucoup moins mauvais qu'à l'hôtel Boncoeur. E