The Project Gutenberg EBook of L'assommoir, by Emile Zola
Copyright laws are changing all over the world. Be sure to
check the copyright laws for your country before downloading or
redistributing this or any other Project Gutenberg eBook.
This header should be the first thing seen when viewing this
Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or
edit the header without written permission.
Please read the "legal small print," and other information
about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file.
Included is important information about your specific rights and
restrictions in how the file may be used. You can also find out
about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get
involved.
**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic
Texts**
**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since
1971**
*****These eBooks Were Prepared By Thousands of
Volunteers !*****
Title : L'assommoir
Author : Emile Zola
Release Date : September, 2004 [EBook #6497] [Yes, we are
more than one year ahead of schedule] [This file was first posted
on December 22, 2002]
Edition : 10
Language : French
Character set encoding : ISO-8859-1
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, L'ASSOMMOIR ***
Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team. Images courtesy of
http ://gallica.bnf.fr
Les Rougon-Macquart doivent se composer d'une vingtaine de
romans. Depuis 1869, le plan général est arrêté, et je le suis
avec une rigueur extrême. L'Assommoir est venu à son heure, je
l'ai écrit, comme j'écrirai les autres, sans me déranger une
seconde de ma ligne droite. C'est ce qui fait ma force. J'ai un
but auquel je vais.
Lorsque l'Assommoir a paru dans un journal, il a été attaqué
avec une brutalité sans exemple, dénoncé, chargé de tous les
crimes. Est-il bien nécessaire d'expliquer ici, en quelques
lignes, mes intentions d'écrivain ? J'ai voulu peindre la
déchéance fatale d'une famille ouvrière, dans le milieu empesté
de nos faubourgs. Au bout de l'ivrognerie et de la fainéantise,
il y a le relâchement des liens de la famille, les ordures de la
promiscuité, l'oubli progressif des sentiments honnêtes, puis
comme dénoûment, la honte et la mort. C'est de la morale en
action, simplement.
L'Assommoir est à coup sûr le plus chaste de mes livres.
Souvent j'ai dû toucher à des plaies autrement épouvantables. La
forme seule a effaré. On s'est fâché contre les mots. Mon crime
est d'avoir eu la curiosité littéraire de ramasser et de couler
dans un moule très travaillé la langue du peuple. Ah ! la forme,
là est le grand crime ! Des dictionnaires de cette langue
existent pourtant, des lettrés l'étudient et jouissent de sa
verdeur, de l'imprévu et de la force de ses images. Elle est un
régal pour les grammairiens fureteurs. N'importe, personne n'a
entrevu que ma volonté était de faire un travail purement
philologique, que je crois d'un vif intérêt historique et social.
Je ne me défends pas, d'ailleurs. Mon oeuvre me défendra.
C'est une oeuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui
ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple. Et il ne faut point
conclure que le peuple tout entier est mauvais, car mes
personnages ne sont pas mauvais, ils ne sont qu'ignorants et
gâtés par le milieu de rude besogne et de misère où ils vivent.
Seulement, il faudrait lire mes romans, les comprendre, voir
nettement leur ensemble, avant de porter les jugements tout
faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma personne et sur
mes oeuvres. Ah ! si l'on savait combien mes amis s'égayent de la
légende stupéfiante dont on amuse la foule ! Si l'on savait
combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un digne
bourgeois, un homme d'étude et d'art, vivant sagement dans son
coin, et dont l'unique ambition est de laisser une oeuvre aussi
large et aussi vivante qu'il pourra ! Je ne démens aucun conte,
je travaille, je m'en remets au temps et à la bonne foi publique
pour me découvrir enfin sous l'amas des sottises entassées.
ÉMILE ZOLA.
Paris, 1er janvier 1877.
Gervaise avait attendu Lantier jusqu'à deux heures du matin.
Puis, toute frissonnante d'être restée en camisole à l'air vif de
la fenêtre, elle s'était assoupie, jetée en travers du lit,
fiévreuse, les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au
sortir du Veau à deux têtes, où ils mangeaient, il l'envoyait se
coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la
nuit, en racontant qu'il cherchait du travail. Ce soir-là,
pendant qu'elle guettait son retour, elle croyait l'avoir vu
entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix fenêtres flambantes
éclairaient d'une nappe d'incendie la coulée noire des boulevards
extérieurs ; et, derrière lui, elle avait aperçu la petite Adèle,
une brunisseuse qui dînait à leur restaurant, marchant à cinq ou
six pas, tes mains ballantes, comme si elle venait de lui quitter
le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté crue des
globes de la porte.
Quand Gervaise s'éveilla, vers cinq heures, raidie, les reins
brisés, elle éclata en sanglots. Lantier n'était pas rentré. Pour
la première fois, il découchait. Elle resta assise au bord du
lit, sous le lambeau de perse déteinte qui tombait de la flèche
attachée au plafond par une ficelle. Et, lentement, de ses yeux
voilés de larmes, elle faisait le tour de la misérable chambre
garnie, meublée d'une commode de noyer dont un tiroir manquait,
de trois chaises de paille et d'une petite table graisseuse, sur
laquelle traînait un pot à eau ébréché. On avait ajouté, pour les
enfants, un lit de fer qui barrait la commode et emplissait les
deux tiers de la pièce. La malle de Gervaise et de Lantier,
grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un vieux
chapeau d'homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des
chaussettes sales ; tandis que, le long des murs, sur le dossier
des meubles, pendaient un châle troué, un pantalon mangé par la
boue, les dernières nippes dont les marchands d'habits ne
voulaient pas. Au milieu de la cheminée, entre deux flambeaux de
zinc dépareillés, il y avait un paquet de reconnaissances du
Mont-de-Piété, d'un rosé tendre. C'était la belle chambre de
l'hôtel, la chambre du premier, qui donnait sur le boulevard.
Cependant, couchés côte à côte sur le même oreiller, les deux
enfants dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains
rejetées hors de la couverture, respirait d'une haleine lente,
tandis qu'Étienne, âgé de quatre ans seulement, souriait, un bras
passé au cou de son frère. Lorsque le regard noyé de leur mère
s'arrêta sur eux, elle eut une nouvelle crise de sanglots, elle
tamponna un mouchoir sur sa bouche, pour étouffer les légers cris
qui lui échappaient. Et, pieds nus, sans songer à remettre ses
savates tombées, elle retourna s'accouder à la fenêtre, elle
reprit son attente de la nuit, interrogeant les trottoirs, au
loin.
L'hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, à gauche
de la barrière Poissonnière. C'était une masure de deux étages,
peinte en rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes
pourries par la pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres
étoilées, on parvenait à lire entre les deux fenêtres : Hôtel
Boncoeur, tenu par Marsoullier, en grandes lettres jaunes, dont
la moisissure du plâtre avait emporté des morceaux. Gervaise, que
la lanterne gênait, se haussait, son mouchoir sur les lèvres.
Elle regardait à droite, du côté du boulevard de Rochechouart, où
des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en
tabliers sanglants ; et le vent frais apportait une puanteur par
moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à
gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant, presque en
face d'elle, à la masse blanche de l'hôpital de Lariboisière,
alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de
l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derrière lequel, la
nuit, elle entendait parfois des cris d'assassinés ; et elle
fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité
et d'ordure, avec la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le
ventre troué de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au
delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la
ville d'une bande de désert, elle apercevait une grande lueur,
une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de
Paris. Mais c'était toujours à la barrière Poissonnière qu'elle
revenait, le cou tendu, s'étourdissant à voir couler, entre les
deux pavillons trapus de l'octroi, le flot ininterrompu d'hommes,
de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de
Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de
troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur
la chaussée, un défilé sans fin d'ouvriers allant au travail,
leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; et la cohue
s'engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement.
Lorsque Gervaise, parmi tout ce monde, croyait reconnaître
Lantier, elle se penchait davantage, au risque de tomber ; puis,
elle appuyait plus fortement son mouchoir sur la bouche, comme
pour renfoncer sa douleur.
Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenêtre.
- Le bourgeois n'est donc pas là, madame Lantier ?
- Mais non, monsieur Coupeau, répondit-elle en tâchant de
sourire.
C'était un ouvrier zingueur qui occupait, tout en haut de
l'hôtel, un cabinet de dix francs. Il avait son sac passé à
l'épaule. Ayant trouvé la clef sur la porte, il était entré, en
ami.
- Vous savez, continua-t-il, maintenant, je travaille là, à
l'hôpital... Hein ! quel joli mois de mai ! Ça pique dur, ce
matin.
Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes.
Quand il vit que le lit n'était pas défait, il hocha doucement la
tête ; puis, il vint jusqu'à la couchette des enfants qui
dormaient toujours avec leurs mines roses de chérubins ; et,
baissant la voix :
- Allons ! le bourgeois n'est pas sage, n'est-ce pas ?... Ne
vous désolez pas, madame Lantier. Il s'occupe beaucoup de
politique ; l'autre jour, quand on a voté pour Eugène Sue, un
bon, paraît-il, il était comme un fou. Peut-être bien qu'il a
passé la nuit avec des amis à dire du mal de cette crapule de
Bonaparte.
- Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n'est pas ce que
vous croyez. Je sais où est Lantier... Nous avons nos chagrins
comme tout le monde, mon Dieu !
Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu'il n'était pas dupe
de ce mensonge. Et il partit, après lui avoir offert d'aller
chercher son lait, si elle ne voulait pas sortir : elle était une
belle et brave femme, elle pouvait compter sur lui, le jour où
elle serait dans la peine. Gervaise, dès qu'il se fut éloigné, se
remit à la fenêtre.
A la barrière, le piétinement de troupeau continuait, dans le
froid du matin. On reconnaissait les serruriers à leurs
bourgerons bleus, les maçons à leurs cottes blanches, les
peintres à leurs paletots, sous lesquels de longues blouses
passaient. Cette foule, de loin, gardait un effacement plâtreux,
un ton neutre, où dominaient le bleu déteint et le gris sale. Par
moments, un ouvrier s'arrêtait, rallumait sa pipe, tandis
qu'autour de lui les autres marchaient toujours, sans un rire,
sans une parole dite à un camarade, les joues terreuses, la face
tendue vers Paris, qui, un à un, les dévorait, par la rue béante
du Faubourg-Poissonnière. Cependant, aux deux coins de la rue des
Poissonniers, à la porte des deux marchands de vin qui enlevaient
leurs volets, des hommes ralentissaient le pas ; et, avant
d'entrer, ils restaient au bord du trottoir, avec des regards
obliques sur Paris, les bras mous, déjà gagnés à une journée de
flâne. Devant les comptoirs, dés groupes s'offraient des
tournées, s'oubliaient là, debout, emplissant les salles,
crachant, toussant, s'éclaircissant la gorgé à coups de petits
verres.
Gervaise guettait, à gauche de la rue, la salle du père
Colombe, où elle pensait avoir vu Lantier, lorsqu'une grosse
femme, nu-tête, en tablier, l'interpella du milieu de la
chaussée.
- Dites donc, madame Lantier, vous êtes bien matinale !
Gervaise se pencha.
- Tiens ! c'est vous, madame Boche !.... Oh ! j'ai un tas de
besogne, aujourd'hui !
- Oui, n'est-ce pas ? les choses ne se font pas toutes
seules.
Et une conversation s'engagea, de la fenêtre au trottoir.
Madame Boche était concierge de la maison dont le restaurant du
Veau à deux têtes occupait le rez-de-chaussée. Plusieurs fois,
Gervaise avait attendu Lantier dans sa loge, pour ne pas
s'attabler seule avec tous les hommes qui mangeaient, à côté. La
concierge raconta qu'elle allait à deux pas, rue de la
Charbonnière, pour trouver au lit un employé, dont son mari ne
pouvait tirer le raccommodage d'une redingote. Ensuite, elle
parla d'un de ses locataires qui était rentré avec une femme, la
veille, et qui avait empêché le monde de dormir, jusqu'à trois
heures du matin. Mais, tout en bavardant, elle dévisageait la
jeune femme, d'un air de curiosité aiguë ; et elle semblait
n'être venue là, se poser sous la fenêtre, que pour savoir.
- Monsieur Lantier est donc encore couché ? demanda-t-elle
brusquement.
- Oui, il dort, répondit Gervaise, qui ne put s'empêcher de
rougir.
Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux ; et,
satisfaite sans doute, elle s'éloignait en traitant les hommes de
sacrés fainéants, lorsqu'elle revint, pour crier :
- C'est ce matin que vous allez au lavoir, n'est-ce pas ?...
J'ai quelque chose à laver, je vous garderai une place à côté de
moi. et nous causerons.
Puis, comme prise d'une subite pitié :
- Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester
là, vous prendrez du mal... Vous êtes violette.
Gervaise s'entêta encore à la fenêtre pendant deux mortelles
heures, jusqu'à huit heures. Les boutiques s'étaient ouvertes. Le
flot de blouses descendant des hauteurs avait cessé ; et seuls
quelques retardataires franchissaient la barrière à grandes
enjambées. Chez les marchands de vin, les mêmes hommes, debout,
continuaient à boire, à tousser et à cracher. Aux ouvriers
avaient succédé les ouvrières, les brunisseuses, les modistes,
les fleuristes, se serrant dans leurs minces vêtements, trottant
le long des boulevards extérieurs ; elles allaient par bandes de
trois ou quatre, causaient vivement, avec de légers rires et des
regards luisants jetés autour d'elles ; de loin en loin, une,
toute seule, maigre, l'air pâle et sérieux, suivait le mur de
l'octroi, en évitant les coulées d'ordures. Puis, les employés
étaient passés, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain
d'un sou en marchant ; des jeunes gens efflanqués, aux habits
trop courts, aux yeux battus, tout brouillés de sommeil ; de
petits vieux qui roulaient sur leurs pieds, la face blême, usée
par les longues heures du bureau, regardant leur montre pour
régler leur marche à quelques secondes près. Et les boulevards
avaient pris leur paix du matin ; les rentiers du voisinage se
promenaient au soleil ; les mères, en cheveux, en jupes sales,
berçaient dans leurs bras des enfants au maillot, qu'elles
changeaient sur les bancs ; toute une marmaille mal mouchée,
débraillée, se bousculait, se traînait par terre, au milieu de
piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise se sentit
étouffer, saisie d'un vertige d'angoisse, à bout d'espoir ; il
lui semblait que tout était fini, que les temps étaient finis,
que Lantier ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards
perdus, des vieux abattoirs noirs de leur massacre et de leur
puanteur, à l'hôpital neuf, blafard, montrant, par les trous
encore béants de ses rangées de fenêtres, des salles nues où la
mort devait faucher. En face d'elle, derrière le mur de l'octroi,
le ciel éclatant, le lever de soleil qui grandissait au-dessus du
réveil énorme de Paris, l'éblouissait.
La jeune femme était assise sur une chaise, les mains
abandonnées, ne pleurant plus, lorsque Lantier entra
tranquillement.
- C'est toi ! c'est toi ! cria-t-elle, en voulant se jeter à
son cou.
- Oui, c'est moi, après ? répondit-il. Tu ne vas pas
commencer tes bêtises, peut-être !
Il l'avait écartée. Puis, d'un geste de mauvaise humeur, il
lança à la volée son chapeau de feutre noir sur la commode.
C'était un garçon de vingt-six ans, petit, très-brun, d'une jolie
figure, avec de minces moustaches, qu'il frisait toujours d'un
mouvement machinal de la main. Il portait une cotte d'ouvrier,
une vieille redingote tachée qu'il pinçait à la taille, et avait,
en parlant un accent provençal très-prononcé.
Gervaise, retombée sur la chaise, se plaignait doucement, par
courtes phrases.
- Je n'ai pas pu fermer l'oeil... Je croyais qu'on t'avait
donné un mauvais coup... Où es-tu allé ? où as-tu passé la nuit ?
Mon Dieu ! ne recommence pas, je deviendrais folle... Dis,
Auguste, où es-tu allé ?
- Où j'avais affaire, parbleu ! dit-il avec un haussement
d'épaules. J'étais à huit heures à la Glacière, chez cet ami qui
doit monter une fabrique de chapeaux. Je me suis attardé. Alors,
j'ai préféré coucher... Puis, tu sais, je n'aime pas qu'on me
moucharde. Fiche-moi la paix !
La jeune femme se remit à sangloter. Les éclats de voix, les
mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises,
venaient de réveiller les enfants. Ils se dressèrent sur leur
séant, demi-nus, débrouillant leurs cheveux de leurs petites
mains ; et, entendant pleurer leur mère, ils poussèrent des cris
terribles, pleurant eux aussi de leurs yeux à peine ouverts.
- Ah ! voilà la musique ! s'écria Lantier furieux. Je vous
avertis, je reprends la porte, moi ! Et je file pour tout de bon,
cette fois... Vous ne voulez pas vous taire ? Bonsoir ! je
retourne d'où je viens.
Il avait déjà repris son chapeau sur la commode. Mais
Gervaise se précipita, balbutiant :
- Non, non !
Et elle étouffa les larmes des petits sous des caresses. Elle
baisait leurs cheveux, elle les recouchait avec des paroles
tendres. Les petits, calmés tout d'un coup, riant sur l'oreiller,
s'amusèrent à se pincer. Cependant, le père, sans même retirer
ses bottes, s'était jeté sur le lit, l'air éreinté, la face
marbrée par une nuit blanche. Il ne s'endormit pas, il resta les
yeux grands ouverts, à faire le tour de la chambre.
- C'est propre, ici ! murmura-t-il.
Puis, après avoir regardé un instant Gervaise, il ajouta
méchamment :
- Tu ne te débarbouilles donc plus ?
Gervaise n'avait que vingt-deux ans. Elle était grande, un
peu mince, avec des traits fins, déjà tirés par les rudesses de
sa vie. Dépeignée, en savates, grelottant sous sa camisole
blanche où les meubles avaient laissé de leur poussière et de
leur graisse, elle semblait vieillie de dix ans par les heures
d'angoisse et de larmes qu'elle venait de passer. Le mot de
Lantier la fit sortir de son attitude peureuse et résignée.
- Tu n'es pas juste, dit-elle en s'animant. Tu sais bien que
je fais tout ce que je peux. Ce n'est pas ma faute, si nous
sommes tombés ici... Je voudrais te voir, avec les deux enfants,
dans une pièce où il n'y a pas même un fourneau pour avoir de
l'eau chaude... Il fallait, en arrivant à Paris, au lieu de
manger ton argent, nous établir tout de suite, comme tu l'avais
promis.
- Dis donc ! cria-t-il, tu as croqué le magot avec moi ; ça
ne te va pas, aujourd'hui, de cracher sur les bons morceaux !
Mais elle ne parut pas l'entendre, elle continua :
- Enfin, avec du courage, on pourra encore s'en tirer... J'ai
vu, hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue
Neuve ; elle me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la
Glacière, nous reviendrons sur l'eau avant six mois, le temps de
nous nipper et de louer un trou quelque part, où nous serons chez
nous... Oh ! il faudra travailler, travailler...
Lantier se tourna vers la ruelle, d'un air d'ennui. Gervaise
alors s'emporta.
- Oui, c'est ça, on sait que l'amour du travail ne t'étouffe
guère. Tu crèves d'ambition, tu voudrais être habillé comme un
monsieur et promener des catins en jupes de soie. N'est-ce pas ?
tu ne me trouves plus assez bien, depuis que tu m'as fait mettre
toutes mes robes au Mont-de-Piété... Tiens ! Auguste, je ne
voulais pas t'en parler, j'aurais attendu encore, mais je sais où
tu as passé la nuit ; je t'ai vu entrer au Grand-Balcon avec
cette traînée d'Adèle. Ah ! tu les choisis bien ! Elle est
propre, celle-là ! elle a raison de prendre des airs de
princesse... Elle a couché avec tout le restaurant.
D'un saut, Lantier se jeta à bas du lit. Ses yeux étaient
devenus d'un noir d'encre dans son visage blême. Chez ce petit
homme, la colère soufflait une tempête.
- Oui, oui, avec tout le restaurant ! répéta la jeune femme.
Madame Boche va leur donner congé, à elle et à sa grande bringue
de soeur, parce qu'il y a toujours une queue d'hommes dans
l'escalier.
Lantier leva les deux poings ; puis, résistant au besoin de
la battre, il lui saisit les bras, la secoua violemment, l'envoya
tomber sur le lit des enfants, qui se mirent de nouveau à crier.
Et il se recoucha, en bégayant, de l'air farouche d'un homme qui
prend une résolution devant laquelle il hésitait encore :
- Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, Gervaise... Tu as
eu tort, tu verras.
Pendant un instant, les enfants sanglotèrent. Leur mère,
restée ployée au bord du lit, les tenait dans une même étreinte ;
et elle répétait cette phrase, à vingt reprises, d'une voix
monotone :
- Ah ! si vous n'étiez pas là, mes pauvres petits !... Si
vous n'étiez pas là !... Si vous n'étiez pas là !...
Tranquillement allongé, les yeux levés au-dessus de lui, sur
le lambeau de perse déteinte, Lantier n'écoutait plus,
s'enfonçait dans une idée fixe. Il resta ainsi près d'une heure,
sans céder au sommeil, malgré la fatigue qui appesantissait ses
paupières. Quand il se retourna, s'appuyant sur le coude, la face
dure et déterminée, Gervaise achevait de ranger la chambre. Elle
faisait le lit des enfants, qu'elle venait de lever et
d'habiller. Il la regarda donner un coup de balai, essuyer les
meubles ; la pièce restait noire, lamentable, avec son plafond
fumeux, son papier décollé par l'humidité, ses trois chaises et
sa commode éclopées, où la crasse s'entêtait et s'étalait sous le
torchon. Puis, pendant qu'elle se lavait à grande eau, après
avoir rattaché ses cheveux, devant le petit miroir rond, pendu à
l'espagnolette, qui lui servait pour se raser, il parut examiner
ses bras nus, son cou nu, tout le nu qu'elle montrait, comme si
des comparaisons s'établissaient dans son esprit. Et il eut une
moue des lèvres. Gervaise boitait de la jambe droite ; mais on ne
s'en apercevait guère que les jours de fatigue, quand elle
s'abandonnait, les hanches brisées. Ce matin-là, rompue par sa
nuit, elle traînait sa jambe, elle s'appuyait aux murs.
Le silence régnait, ils n'avaient plus échangé une parole.
Lui, semblait attendre. Elle, rongeant sa douleur, s'efforçant
d'avoir un visage indifférent, se hâtait. Comme elle faisait un
paquet du linge sale jeté dans un coin, derrière la malle, il
ouvrit enfin les lèvres, il demanda :
- Qu'est-ce que tu fais ?... Où vas-tu ?
Elle ne répondit pas d'abord. Puis, lorsqu'il répéta sa
question, furieusement, elle se décida.
- Tu le vois bien, peut-être... Je vais laver tout ça... Les
enfants ne peuvent pas vivre dans la crotte.
Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs. Et, au bout
d'un nouveau silence, il reprit :
- Est-ce que tu as de l'argent ?
Du coup, elle se releva, le regarda en face, sans lâcher les
chemises sales des petits qu'elle tenait à la main.
- De l'argent ! où veux-tu donc que je l'aie volé ?...
Tu sais bien que j'ai eu trois francs avant-hier sur ma jupe
noire. Nous avons déjeuné deux fois là-dessus, et l'on va vite,
avec la charcuterie... Non, sans doute, je n'ai pas d'argent.
J'ai quatre sous pour le lavoir... Je n'en gagne pas comme
certaines femmes.
Il ne s'arrêta pas à cette allusion. Il était descendu du
lit, il passait en revue les quelques loques pendues autour de la
chambre. Enfin il décrocha le pantalon et le châle, ouvrit la
commode, ajouta au paquet une camisole et deux chemises de
femme ; puis, jetant le tout sur les bras de Gervaise :
- Tiens, porte ça au clou.
- Tu ne veux pas que je porte aussi les enfants ?
demanda-t-elle. Hein ! si l'on prêtait sur les enfants, ce serait
un fameux débarras !
Elle alla au Mont-de-Piété, pourtant. Quand elle revint, au
bout d'une demi-heure, elle posa une pièce de cent sous sur la
cheminée, en joignant la reconnaissance aux autres, entre les
deux flambeaux.
- Voilà ce qu'ils m'ont donné, dit-elle. Je voulais six
francs, mais il n'y a pas eu moyen. Oh ! ils ne se ruineront
pas... Et l'on trouve toujours un monde, là dedans !
Lantier ne prit pas tout de suite la pièce de cent sous. Il
aurait voulu qu'elle fit de la monnaie, pour lui laisser quelque
chose. Mais il se décida à la glisser dans la poche de son gilet,
quand il vit, sur la commode, un reste de jambon dans un papier,
avec un bout de pain.
- Je ne suis point allée chez la laitière, parce que nous lui
devons huit jours, expliqua Gervaise. Mais je reviendrai de bonne
heure, tu descendras chercher du pain et des côtelettes panées,
pendant que je ne serai pas là, et nous déjeunerons... Monte
aussi un litre de vin.
Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La jeune femme
achevait de mettre en paquet le linge sale. Mais quand elle
voulut prendre les chemises et les chaussettes de Lantier au fond
de la malle, il lui cria de laisser ça.
- Laisse mon linge, entends-tu ! Je ne veux pas !
- Qu'est-ce que tu ne veux pas ? demanda-t-elle en se
redressant. Tu ne comptes pas, sans doute, remettre ces
pourritures ? Il faut bien les laver.
Et elle l'examinait, inquiète, retrouvant sur son visage de
joli garçon la même dureté, comme si rien, désormais, ne devait
le fléchir. Il se fâcha, lui arracha des mains le linge qu'il
rejeta dans la malle.
- Tonnerre de Dieu ! obéis-moi donc une fois ! Quand je te
dis que je ne veux pas !
- Mais pourquoi ? reprit-elle, pâlissante, effleurée d'un
soupçon terrible. Tu n'as pas besoin de tes chemises maintenant,
tu ne vas pas partir... Qu'est-ce que ça peut te faire que je les
emporte ?
Il hésita un instant, gêné par les yeux ardents qu'elle
fixait sur lui.
- Pourquoi ? pourquoi ? bégayait-il... Parbleu ! tu vas dire
partout que tu m'entretiens, que tu laves, que tu raccommodes. Eh
bien ! ça m'embête, la ! Fais tes affaires, je ferai les
miennes... Les blanchisseuses ne travaillent pas pour les chiens.
Elle le supplia, se défendit de s'être jamais plainte ; mais
il ferma la malle brutalement, s'assit dessus, lui cria : Non !
dans la figure. Il était bien le maître de ce qui lui
appartenait ! Puis, pour échapper aux regards dont elle le
poursuivait, il retourna s'étendre sur le lit, en disant qu'il
avait sommeil, et qu'elle ne lui cassât pas la tête davantage.
Cette fois, en effet, il parut s'endormir.
Gervaise resta un moment indécise. Elle était tentée de
repousser du pied le paquet de linge, de s'asseoir là, à coudre.
La respiration régulière de Lantier finit par la rassurer. Elle
prit la boule de bleu et le morceau de savon qui lui restaient de
son dernier savonnage ; et, s'approchant des petits qui jouaient
tranquillement avec de vieux bouchons, devant la fenêtre, elle
les baisa, en leur disant à voix basse :
- Soyez bien sages, ne faites pas de bruit. Papa dort.
Quand elle quitta la chambre, les rires adoucis de Claude et
d'Étienne sonnaient seuls dans le grand silence, sous le plafond
noir. Il était dix heures. Une raie de soleil entrait par la
fenêtre entr'ouverte.
Sur le boulevard, Gervaise tourna à gauche et suivit la rue
Neuve de la Goutte-d'Or. En passant devant la boutique de madame
Fauconnier, elle salua d'un petit signe de tête. Le lavoir était
situé vers le milieu de la rue, à l'endroit où le pavé commençait
à monter. Au-dessus d'un bâtiment plat, trois énormes réservoirs
d'eau, des cylindres de zinc fortement boulonnés, montraient
leurs rondeurs grises ; tandis que, derrière, s'élevait le
séchoir, un deuxième étage très-haut, clos de tous les côtés par
des persiennes à lames minces, au travers desquelles passait le
grand air, et qui laissaient voir des pièces de linge séchant sur
des fils de laiton. A droite des réservoirs, le tuyau étroit de
la machine à vapeur soufflait, d'une haleine rude et régulière,
des jets de fumée blanche. Gervaise, sans retrousser ses jupes,
en femme habituée aux flaques, s'engagea sous la porte encombrée
de jarres d'eau de javelle. Elle connaissait déjà la maîtresse du
lavoir, une petite femme délicate, aux yeux malades, assise dans
un cabinet vitré, avec des registres devant elle, des pains de
savon sur des étagères, des boules de bleu dans des bocaux, des
livres de carbonate de soude en paquets. Et, en passant, elle lui
réclama son battoir et sa brosse, qu'elle lui avait donnés à
garder, lors de son dernier savonnage. Puis, après avoir pris son
numéro, elle entra.
C'était un immense hangar, à plafond plat, à poutres
apparentes, monté sur des piliers de fonte, fermé par de larges
fenêtres claires. Un plein jour blafard passait librement dans la
buée chaude suspendue comme un brouillard laiteux. Des fumées
montaient de certains coins, s'étalant, noyant les fonds d'un
voile bleuâtre. Il pleuvait une humidité lourde, chargée d'une
odeur savonneuse ; et, par moments, des souffles plus forts d'eau
de javelle dominaient. Le long des batteries, aux deux côtés de
l'allée centrale, il y avait des files de femmes, les bras nus
jusqu'aux épaules, le cou nu, les jupes raccourcies montrant des
bas de couleur et de gros souliers lacés. Elles tapaient
furieusement, riaient, se renversaient pour crier un mot dans le
vacarme, se penchaient au fond de leurs baquets, ordurières,
brutales, dégingandées, trempées comme par une averse, les chairs
rougies et fumantes. Autour d'elles, sous elles, coulait un grand
ruissellement, les seaux d'eau chaude promenés et vidés d'un
trait, les robinets d'eau froide ouverts, pissant de haut, les
éclaboussements des battoirs, les égouttures des linges rincés,
les mares où elles pataugeaient s'en allant par petits ruisseaux
sur les dalles en pente. Et, au milieu des cris, des coups
cadencés, du bruit murmurant de pluie, de cette clameur d'orage
s'étouffant sous le plafond mouillé, la machine à vapeur, à
droite, toute blanche d'une rosée fine, haletait et ronflait sans
relâche, avec la trépidation dansante de son volant qui semblait
régler l'énormité du tapage.
Cependant, Gervaise, à petits pas, suivait l'allée, en jetant
des regards à droite et à gauche. Elle portait son paquet de
linge passé au bras, la hanche haute, boitant plus fort, dans le
va-et-vient des laveuses qui la bousculaient.
- Eh ! par ici, ma petite ! cria la grosse voix de madame
Boche.
Puis ; quand la jeune femme l'eut rejointe, à gauche, tout au
bout, la concierge, qui frottait furieusement une chaussette, se
mit à parler par courtes phrases, sans lâcher sa besogne.
- Mettez-vous là, je vous ai gardé votre place..... Oh ! je
n'en ai pas pour longtemps. Boche ne salit presque pas son
linge... Et vous ? ça ne va pas traîner non plus, hein ? Il est
tout petit, votre paquet. Avant midi, nous aurons expédié ça, et
nous pourrons aller déjeuner... Moi, je donnais mon linge à une
blanchisseuse de la rue Poulet ; mais elle m'emportait tout, avec
son chlore et ses brosses. Alors, je lave moi-même. C'est tout
gagné. Ça ne coûte que le savon... Dites donc, voilà des chemises
que vous auriez dû mettre à couler. Ces gueux d'enfants, ma
parole ! ça a de la suie au derrière.
Gervaise défaisait son paquet, étalait les chemises des
petits ; et comme madame Boche lui conseillait de prendre un seau
d'eau de lessive, elle répondit :
- Oh ! non, l'eau chaude suffira... Ça me connaît.
Elle avait trié le linge, mis à part les quelques pièces de
couleur. Puis, après avoir empli son baquet de quatre seaux d'eau
froide, pris au robinet, derrière elle, elle plongea le tas du
linge blanc ; et, relevant sa jupe, la tirant entre ses cuisses,
elle entra dans une boîte, posée debout, qui lui arrivait au
ventre.
- Ça vous connaît, hein ? répétait madame Boche. Vous étiez
blanchisseuse dans votre pays, n'est-ce pas, ma petite ?
Gervaise, les manches retroussées, montrant ses beaux bras de
blonde, jeunes encore, à peine rosés aux coudes, commençait à
décrasser son linge. Elle venait d'étaler une chemise sur la
planche étroite de la batterie, mangée et blanchie par l'usure de
l'eau ; elle la frottait de savon, la retournait, la frottait de
l'autre côté. Avant de répondre, elle empoigna son battoir, se
mit à taper, criant ses phrases, les ponctuant à coups rudes et
cadencés.
- Oui, oui, blanchisseuse... A dix ans... Il y a douze ans de
ça... Nous allions à la rivière... Ça sentait meilleur qu'ici...
Il fallait voir, il y avait un coin sous les arbres... avec de
l'eau claire qui courait... Vous savez, à Plassans... Vous ne
connaissez pas Plassans ?... près de Marseille ?
- C'est du chien, ça ! s'écria madame Boche, émerveillée de
la rudesse des coups de battoir. Quelle mâtine ! elle vous
aplatirait du fer, avec ses petits bras de demoiselle !
La conversation continua, très haut. La concierge, parfois,
était obligée de se pencher, n'entendant pas. Tout le linge blanc
fut battu, et ferme ! Gervaise le replongea dans le baquet, le
reprit pièce par pièce pour le frotter de savon une seconde fois
et le brosser. D'une main, elle fixait la pièce sur la batterie ;
de l'autre main, qui tenait la courte brosse de chiendent, elle
tirait du linge une mousse salie, qui, par longues bavures,
tombait. Alors, dans le petit bruit de la brosse, elles se
rapprochèrent, elles causèrent d'une façon plus intime.
- Non, nous ne sommes pas mariés, reprit Gervaise. Moi, je ne
m'en cache pas. Lantier n'est pas si gentil pour qu'on souhaite
d'être sa femme. S'il n'y avait pas les enfants, allez !...
J'avais quatorze ans et lui dix-huit, quand nous avons eu notre
premier. L'autre est venu quatre ans plus tard... C'est arrivé
comme ça arrive toujours, vous savez. Je n'étais pas heureuse
chez nous ; le père Macquart, pour un oui, pour un non,
m'allongeait des coups de pied dans les reins. Alors, ma foi, on
songe à s'amuser dehors... On nous aurait mariés, mais je ne sais
plus, nos parents n'ont pas voulu.
Elle secoua ses mains, qui rougissaient sous la mousse
blanche.
- L'eau est joliment, dure à Paris, dit-elle.
Madame Boche ne lavait plus que mollement. Elle s'arrêtait,
faisant durer son savonnage, pour rester là, à connaître cette
histoire, qui torturait sa curiosité depuis quinze jours. Sa
bouche était à demi ouverte dans sa grosse face ; ses yeux, à
fleur de tête, luisaient. Elle pensait, avec la satisfaction
d'avoir deviné :
- C'est ça, la petite cause trop. Il y a eu du grabuge.
Puis, tout haut :
- Il n'est pas gentil, alors ?
- Ne m'en parlez pas ! répondit Gervaise, il était très bien
pour moi, là-bas ; mais, depuis que nous sommes à Paris, je ne
peux plus en venir à bout... Il faut vous dire que sa mère est
morte l'année dernière, en lui laissant quelque chose, dix-sept
cents francs à peu près. Il voulait partir pour Paris. Alors,
comme le père Macquart m'envoyait toujours des gifles sans crier
gare, j'ai consenti à m'en aller avec lui ; nous avons fait le
voyage avec les deux enfants. Il devait m'établir blanchisseuse
et travailler de son état de chapelier. Nous aurions été
très-heureux... Mais, voyez-vous, Lantier est un ambitieux, un
dépensier, un homme qui ne songe qu'à son amusement. Il ne vaut
pas grand'chose, enfin... Nous sommes donc descendus à l'hôtel
Montmartre, rue Montmartre. Et ç'a été des dîners, des voitures,
le théâtre, une montre pour lui, une robe de soie pour moi ; car
il n'a pas mauvais coeur, quand il a de l'argent. Vous comprenez,
tout le tremblement, si bien qu'au bout de deux mois nous étions
nettoyés. C'est à ce moment-là que nous sommes venus habiter
l'hôtel Boncoeur et que la sacrée vie a commencé...
Elle s'interrompit, serrée tout d'un coup à la gorge,
rentrant ses larmes. Elle avait fini de brosser son linge.
- Il faut que j'aille chercher mon eau chaude,
murmura-t-elle.
Mais madame Boche, très contrariée de cet arrêt dans les
confidences, appela le garçon du lavoir qui passait.
- Mon petit Charles, vous serez bien gentil, allez donc
chercher un seau d'eau chaude à madame, qui est pressée.
Le garçon prit le seau et le rapporta plein. Gervaise paya ;
c'était un sou le seau. Elle versa l'eau chaude dans le baquet,
et savonna le linge une dernière fois, avec les mains, se ployant
au-dessus de la batterie, au milieu d'une vapeur qui accrochait
des filets de fumée grise dans ses cheveux blonds.
- Tenez, mettez donc des cristaux, j'en ai là, dit
obligeamment la concierge.
Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond d'un sac de
carbonate de soude, qu'elle avait apporté. Elle lui offrit aussi
de l'eau de javelle ; mais la jeune femme refusa ; c'était bon
pour les taches de graisse et les taches de vin.
- Je le crois un peu coureur, reprit madame Boche, en
revenant à Lantier, sans le nommer.
Gervaise, les reins en deux, les mains enfoncées et crispées
dans le linge, se contenta de hocher la tête.
- Oui, oui, continua l'autre, je me suis aperçue de plusieurs
petites choses...
Mais elle se récria, devant le brusque mouvement de Gervaise
qui s'était relevée, toute pâle, en la dévisageant.
- Oh ! non, je ne sais rien !.. Il aime à rire, je crois,
voilà tout... Ainsi, les deux filles qui logent chez nous, Adèle
et Virginie, vous les connaissez, eh bien ! il plaisante avec
elles, et ça ne va pas plus loin, j'en suis sûre.
La jeune femme, droite devant elle, la face en sueur, les
bras ruisselants, la regardait toujours, d'un regard fixe et
profond. Alors, la concierge se fâcha, s'appliqua un coup de
poing sur la poitrine, en donnant sa parole d'honneur. Elle
criait :
- Je ne sais rien, la, quand je vous le dis !
Puis, se calmant, elle ajouta d'une voix doucereuse, comme on
parle à une personne à qui la vérité ne vaudrait rien :
- Moi, je trouve qu'il a les yeux francs... Il vous épousera,
ma petite, je vous le promets !
Gervaise s'essuya le front de sa main mouillée. Puis, elle
tira de l'eau une autre pièce de linge, en hochant de nouveau la
tête. Un instant, toutes deux gardèrent le silence. Autour
d'elles, le lavoir s'était apaisé. Onze heures sonnaient. La
moitié des laveuses, assises d'une jambe au bord de leurs
baquets, avec un litre de vin débouché à leurs pieds, mangeaient
des saucisses dans des morceaux de pain fendus. Seules, les
ménagères venues là pour laver leurs petits paquets de linge, se
hâtaient, en regardant l'oeil-de-boeuf accroché au-dessus du
bureau. Quelques coups de battoir partaient encore, espacés, au
milieu des rires adoucis, des conversations qui s'empâtaient dans
un bruit glouton de mâchoires ; tandis que la machine à vapeur,
allant son train, sans repos ni trêve, semblait hausser la voix,
vibrante, ronflante, emplissant l'immense salle. Mais pas une des
femmes ne l'entendait ; c'était comme la respiration même du
lavoir, une baleine ardente amassant sous les poutres du plafond
l'éternelle buée qui flottait. La chaleur devenait intolérable ;
des raies de soleil entraient à gauche, par les hautes fenêtres,
allumant les vapeurs fumantes de nappes opalisées, d'un gris-rose
et d'un gris-bleu très-tendres. Et, comme des plaintes
s'élevaient, le garçon Charles allait d'une fenêtre à l'autre,
tirait des stores de grosse toile ; ensuite, il passa de l'autre
côté, du côté de l'ombre, et ouvrit des vasistas. On l'acclamait,
on battait des mains ; une gaieté formidable roulait. Bientôt,
les derniers battoirs eux-mêmes se turent. Les laveuses, la
bouche pleine, ne faisaient plus que des gestes avec les couteaux
ouverts qu'elles tenaient au poing. Le silence devenait tel,
qu'on entendait régulièrement, tout au bout, le grincement de la
pelle du chauffeur, prenant du charbon de terre et le jetant dans
le fourneau de la machine.
Cependant, Gervaise lavait son linge de couleur dans l'eau
chaude, grasse de savon, qu'elle avait conservée. Quand elle eut
fini, elle approcha un tréteau, jeta en travers toutes les
pièces, qui faisaient par terre des mares bleuâtres. Et elle
commença à rincer. Derrière elle, le robinet d'eau froide coulait
au-dessus d'un vaste baquet, fixé au sol, et que traversaient
deux barres de bois, pour soutenir le linge. Au-dessus, en l'air,
deux autres barres passaient, où le linge achevait de s'égoutter.
- Voilà qui va être fini, ce n'est pas malheureux, dit madame
Boche. Je reste pour vous aider à tordre tout ça.
- Oh ! ce n'est pas la peine, je vous remercie bien, répondit
la jeune femme, qui pétrissait de ses poings et barbottait les
pièces de couleur dans l'eau claire. Si j'avais des draps, je ne
dis pas.
Mais il lui fallut pourtant accepter l'aide de la concierge.
Elles tordaient toutes deux, chacune à un bout, une jupe, un
petit lainage marron mauvais teint, d'où sortait une eau
jaunâtre, lorsque madame Boche s'écria :
- Tiens ! la grande Virginie !... Qu'est-ce qu'elle vient
laver ici, celle-là, avec ses quatre guenilles dans un mouchoir ?
Gervaise avait vivement levé la tête. Virginie était une
fille de son âge, plus grande qu'elle, brune, jolie, malgré sa
figure un peu longue. Elle avait une vieille robe noire à
volants, un ruban rouge au cou ; et elle était coiffée avec soin,
le chignon pris dans un filet en chenille bleue. Un instant, au
milieu de l'allée centrale, elle pinça les paupières, ayant l'air
de chercher ; puis, quand elle eut aperçu Gervaise, elle vint
passer près d'elle, raide, insolente, balançant ses hanches, et
s'installa sur la même rangée, à cinq baquets de distance.
- En voilà un caprice ! continuait madame Boche, à voix plus
basse. Jamais elle ne savonne une paire de manches... Ah ! une
fameuse fainéante, je vous en réponds ! Une couturière qui ne
recoud pas seulement ses bottines ! C'est comme sa soeur, la
brunisseuse, cette gredine d'Adèle, qui manque l'atelier deux
jours sur trois ! Ça n'a ni père ni mère connus, ça vit d'on ne
sait quoi, et si l'on voulait, parler... Qu'est-ce qu'elle frotte
donc là ? Hein ! c'est un jupon ? Il est joliment dégoûtant, il a
dû en voir de propres, ce jupon !
Madame Boche, évidemment, voulait faire plaisir à Gervaise.
La vérité était qu'elle prenait souvent le café avec Adèle et
Virginie, quand les petites avaient de l'argent. Gervaise ne
répondait pas, se dépêchait, les mains fiévreuses. Elle venait de
faire son bleu, dans un petit baquet monté sur trois pieds. Elle
trempait ses pièces de blanc, les agitait un instant au fond de
l'eau teintée, dont le reflet prenait une pointe de laque ; et,
après les avoir tordues légèrement, elle les alignait sur les
barres de bois, en haut. Pendant toute cette besogne, elle
affectait de tourner le dos à Virginie. Mais elle entendait ses
ricanements, elle sentait sur elle ses regards obliques. Virginie
semblait n'être venue que pour la provoquer. Un instant, Gervaise
s'étant retournée, elles se regardèrent toutes deux, fixement.
- Laissez-la donc, murmura madame Boche. Vous n'allez
peut-être pas vous prendre aux cheveux... Quand je vous dis qu'il
n'y a rien ! Ce n'est pas elle, la !
A ce moment, comme la jeune femme pendait sa dernière pièce
de linge, il y eut des rires à la porte du lavoir.
- C'est deux gosses qui demandent maman ! cria Charles.
Toutes les femmes se penchèrent. Gervaise reconnut Claude et
Étienne. Dès qu'ils l'aperçurent, ils coururent à elle, au milieu
des flaques, tapant sur les dalles les talons de leurs souliers
dénoués. Claude, l'aîné, donnait la main à son petit frère. Les
laveuses, sur leur passage, avaient de légers cris de tendresse,
à les voir un peu effrayés, souriant pourtant. Et ils restèrent
là, devant leur mère, sans se lâcher, levant leurs têtes blondes.
- C'est papa qui vous envoie ? demanda Gervaise.
Mais comme elle se baissait pour rattacher les cordons des
souliers d'Étienne, elle vit, à un doigt de Claude, la clef de la
chambre avec son numéro de cuivre, qu'il balançait.
- Tiens ! tu m'apportes la clef ! dit-elle, très-surprise.
Pourquoi donc ?
L'enfant, en apercevant la clef qu'il avait oubliée à son
doigt, parut se souvenir et cria de sa voix claire :
- Papa est parti.
- Il est allé acheter le déjeuner, il vous a dit de venir me
chercher ici ?
Claude regarda son frère, hésita, ne sachant plus. Puis, il
reprit d'un trait :
- Papa est parti... Il a sauté du lit, il a mis toutes les
affaires dans la malle, il a descendu la malle sur une voiture...
Il est parti.
Gervaise, accroupie, se releva lentement, la figure blanche,
portant les mains à ses joues et à ses tempes, comme si elle
entendait sa tête craquer. Et elle ne put trouver qu'un mot, elle
le répéta vingt fois sur le même ton :
- Ah ! mon Dieu !...ah ! mon Dieu !... ah ! mon Dieu !...
Madame Boche, cependant, interrogeait l'enfant à son tour,
tout allumée de se trouver dans cette histoire.
- Voyons, mon petit, il faut dire les choses.... C'est lui
qui a fermé la porte et qui vous a dit d'apporter la clef,
n'est-ce pas ?
Et, baissant la voix, à l'oreille de Claude :
- Est-ce qu'il y avait une dame dans la voiture ?
L'enfant se troubla de nouveau. Il recommença son histoire,
d'un air triomphant :
- Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires dans la
malle, il est parti...
Alors, comme madame Boche le laissait aller, il tira son
frère devant le robinet. Ils s'amusèrent tous les deux à faire
couler l'eau.
Gervaise ne pouvait pleurer. Elle étouffait, les reins
appuyés contre son baquet, le visage toujours entre les mains. De
courts frissons la secouaient. Par moments, un long soupir
passait, tandis qu'elle s'enfonçait davantage les poings sur les
yeux, comme pour s'anéantir dans le noir de son abandon. C'était
un trou de ténèbres au fond duquel il lui semblait tomber.
- Allons, ma petite, que diable ! murmurait madame Boche.
- Si vous saviez ! si vous saviez ! dit-elle enfin tout bas.
Il m'a envoyée ce matin porter mon châle et mes chemises au
Mont-de-Piété pour payer cette voiture...
Et elle pleura. Le souvenir de sa course au Mont-de-Piété, en
précisant un fait de la matinée, lui avait arraché les sanglots
qui s'étranglaient dans sa gorge.
Cette course-là, c'était une abomination, la grosse douleur
dans son désespoir. Les larmes coulaient sur son menton que ses
mains avaient déjà mouillé, sans qu'elle songeât seulement à
prendre son mouchoir.
- Soyez raisonnable, taisez-vous, on vous regarde, répétait
madame Boche qui s'empressait autour d'elle. Est-il possible de
se faire tant de mal pour un homme !... Vous l'aimiez donc
toujours, hein ? ma pauvre chérie. Tout à l'heure, vous étiez
joliment montée contre lui. Et vous voilà, maintenant, à le
pleurer, à vous crever le coeur... Mon Dieu, que nous sommes
bêtes !
Puis, elle se montra maternelle.
- Une jolie petite femme comme vous ! s'il est permis !... On
peut tout vous raconter à présent, n'est-ce pas ? Eh bien ! vous
vous souvenez, quand je suis passée sous votre fenêtre, je me
doutais... Imaginez-vous que, cette nuit, lorsque Adèle est
rentrée, j'ai entendu un pas d'homme avec le sien. Alors, j'ai
voulu savoir, j'ai regardé dans l'escalier. Le particulier était
déjà au deuxième étage, mais j'ai bien reconnu la redingote de
monsieur Lantier. Boche, qui faisait le guet, ce matin, l'a vu
redescendre tranquillement... C'était avec Adèle, vous entendez.
Virginie a maintenant un monsieur chez lequel elle va deux fois
par semaine. Seulement, ce n'est guère propre tout de même, car
elles n'ont qu'une chambre et une alcôve, et je ne sais trop où
Virginie a pu coucher.
Elle s'interrompit un instant, se tournant, reprenant de sa
grosse voix étouffée :
- Elle rit de vous voir pleurer, cette sans-coeur, là-bas. Je
mettrais ma main au feu que son savonnage est une frime... Elle a
emballé les deux autres et elle est venue ici pour leur raconter
la tête que vous feriez.
Gervaise ôta ses mains, regarda. Quand elle aperçut devant
elle Virginie, au milieu de trois ou quatre femmes, parlant bas,
la dévisageant, elle fut prise d'une colère folle. Les bras en
avant, cherchant à terre, tournant sur elle-même, dans un
tremblement de tous ses membres, elle marcha quelques pas,
rencontra un seau plein, le saisit à deux mains, le vida à toute
volée.
- Chameau, va ! cria la grande Virginie.
Elle avait fait un saut en arrière, ses bottines seules
étaient mouillées. Cependant, le lavoir, que les larmes de la
jeune femme révolutionnaient depuis un instant, se bousculait
pour voir la bataille. Des laveuses, qui achevaient leur pain,
montèrent sur des baquets. D'autres accoururent, les mains
pleines de savon. Un cercle se forma.
- Ah ! le chameau ! répétait la grande Virginie. Qu'est-ce
qui lui prend, à cette enragée-la ! Gervaise en arrêt, le menton
tendu, la face convulsée, ne répondait pas, n'ayant point encore
le coup de gosier de Paris. L'autre continua :
- Va donc ! C'est las de rouler la province, ça n'avait pas
douze ans que ça servait de paillasse à soldats, ça a laissé une
jambe dans son pays... Elle est tombée de pourriture, sa jambe...
Un rire courut. Virginie, voyant son succès, s'approcha de
deux pas, redressant sa haute taille, criant plus fort :
- Hein ! avance un peu, pour voir, que je te fasse ton
affaire ! Tu sais, il ne faut pas venir nous embêter, ici...
Est-ce que je la connais, moi, cette peau ! Si elle m'avait
attrapée, je lui aurais joliment retroussé ses jupons ; vous
auriez vu ça. Qu'elle dise seulement ce que je lui ai fait...
Dis, rouchie, qu'est-ce qu'on t'a fait ?
- Ne causez pas tant, bégaya Gervaise. Vous savez bien... On
a vu mon mari, hier soir... Et taisez-vous, parce que je vous
étranglerais, bien sûr.
- Son mari ! Ah ! elle est bonne, celle-là !... Le mari à
madame ! comme si on avait des maris avec cette dégaîne !... Ce
n'est pas ma faute s'il t'a lâchée. Je ne te l'ai pas volé,
peut-être. On peut me fouiller... Veux-tu que je te dise, tu
l'empoisonnais, cet homme ! Il était trop gentil pour toi...
Avait-il son collier, au moins ? Qui est-ce qui a trouvé le mari
à madame ?... Il y aura récompense...
Les rires recommencèrent. Gervaise, à voix presque basse, se
contentait toujours de murmurer :
- Vous savez bien, vous savez bien... C'est votre soeur, je
l'étranglerai, votre soeur...
- Oui, va te frotter à ma soeur, reprit Virginie en ricanant.
Ah ! c'est ma soeur ! C'est bien possible, ma soeur a un autre
chic que toi... Mais est-ce que ça me regarde ! est-ce qu'on ne
peut plus laver son linge tranquillement ! Flanque-moi la paix,
entends-tu, parce qu'en voilà assez !
Et ce fut elle qui revint, après avoir donné cinq ou six
coups de battoir, grisée par les injures, emportée. Elle se tut
et recommença ainsi trois fois :
- Eh bien ! oui, c'est ma soeur. La, es-tu contente ?... Ils
s'adorent tous les deux. Il faut les voir se bécoter !... Et il
t'a lâchée avec tes bâtards ! De jolis mômes qui ont des croûtes
plein la figure ! Il y en a un d'un gendarme, n'est-ce pas ? et
tu en as fait crever trois autres, parce que tu ne voulais pas de
surcroît de bagage pour venir... C'est ton Lantier qui nous a
raconté ça. Ah ! il en dit de belles, il en avait assez de ta
carcasse !
- Salope ! salope ! salope ! hurla Gervaise, hors d'elle,
reprise par un tremblement furieux.
Elle tourna, chercha une fois encore par terre ; et, ne
trouvant que le petit baquet, elle le prit par les pieds, lança
l'eau du bleu à la figure de Virginie.
- Rosse ! elle m'a perdu ma robe ! cria celle-ci, qui avait
toute une épaule mouillée et sa main gauche teinte en bleu.
Attends, gadoue !
A son tour, elle saisit un seau, le vida sur la jeune femme.
Alors, une bataille formidable s'engagea. Elles couraient toutes
deux le long des baquets, s'emparant des seaux pleins, revenant
se les jeter à la tête. Et chaque déluge était accompagné d'un
éclat de voix. Gervaise elle-même répondait, à présent.
- Tiens ! saleté !... Tu l'as reçu celui-là. Ça te calmera le
derrière.
- Ah ! la carne ! Voilà pour ta crasse. Débarbouille-toi une
fois dans ta vie.
- Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue !
- Encore un !... Rince-toi les dents, fais ta toilette pour
ton quart de ce soir, au coin de la rue Belhomme.
Elles finirent par emplir les seaux aux robinets. Et, en
attendant qu'ils fussent pleins, elles continuaient leurs
ordures. Les premiers seaux, mal lancés, les touchaient à peine.
Mais elles se faisaient la main. Ce fut Virginie qui, la
première, en reçut un en pleine figure ; l'eau, entrant par son
cou, coula dans son dos et dans sa gorge, pissa par-dessous sa
robe. Elle était encore tout étourdie, quand un second la prit de
biais, lui donna une forte claque contre l'oreille gauche, en
trempant son chignon, qui se déroula comme une ficelle. Gervaise
fut d'abord atteinte aux jambes ; un seau lui emplit ses
souliers, rejaillit jusqu'à ses cuisses ; deux autres
l'inondèrent aux hanches. Bientôt, d'ailleurs, il ne fut plus
possible de juger les coups. Elles étaient l'une et l'autre
ruisselantes de la tête aux pieds, les corsages plaqués aux
épaules, les jupes collant sur les reins, maigries, raidies,
grelottantes, s'égouttant de tous les côtés, ainsi que des
parapluies pendant une averse.
- Elles sont rien drôles ! dit la voix enrouée d'une laveuse.
Le lavoir s'amusait énormément. On s'était reculé, pour ne
pas recevoir les éclaboussures. Des applaudissements, des
plaisanteries montaient, au milieu du bruit d'écluse des seaux
vidés à toute volée. Par terre, des mares coulaient, les deux
femmes pataugeaient jusqu'aux chevilles. Cependant, Virginie,
ménageant une traîtrise, s'emparant brusquement d'un seau d'eau
de lessive bouillante, qu'une de ses voisines avait demandé, le
jeta. Il y eut un cri. On crut Gervaise ébouillantée. Mais elle
n'avait que le pied gauche brûlé légèrement. Et, de toutes ses
forces, exaspérée par la douleur, sans le remplir cette fois,
elle envoya un seau dans les jambes de Virginie, qui tomba.
Toutes les laveuses parlaient ensemble.
- Elle lui a cassé une patte !
- Dame ! l'autre a bien voulu la faire cuire !
- Elle a raison, après tout, la blonde, si on lui a pris son
homme !
Madame Boche levait les bras au ciel, en s'exclamant. Elle
s'était prudemment garée entre deux baquets ; et les enfants,
Claude et Étienne, pleurant, suffoquant, épouvantés, se pendaient
à sa robe, avec ce cri continu : Maman ! maman ! qui se brisait
dans leurs sanglots. Quand elle vit Virginie par terre, elle
accourut, tirant Gervaise par ses jupes, répétant :
- Voyons, allez-vous-en ! Soyez raisonnable... J'ai les sangs
tournés, ma parole ! On n'a jamais vu une tuerie pareille.
Mais elle recula, elle retourna se réfugier entre les deux
baquets, avec les enfants. Virginie venait de sauter à la gorge
de Gervaise. Elle la serrait au cou, tâchait de l'étrangler.
Alors, celle-ci, d'une violente secousse, se dégagea, se pendit à
la queue de son chignon, comme si elle avait voulu lui arracher
la tête. La bataille recommença, muette, sans un cri, sans une
injure. Elles ne se prenaient pas corps à corps, s'attaquaient à
la figure, les mains ouvertes et crochues, pinçant, griffant ce
qu'elles empoignaient. Le ruban rouge et le filet en chenille
bleue de la grande brune furent arrachés ; son corsage, craqué au
cou, montra sa peau, tout un bout d'épaule ; tandis que la
blonde, déshabillée, une manche de sa camisole blanche ôtée sans
qu'elle sût comment, avait un accroc à sa chemise qui découvrait
le pli nu de sa taille. Des lambeaux d'étoffe volaient. D'abord,
ce fut sur Gervaise que le sang parut, trois longues égratignures
descendant de la bouche sous le menton ; et elle garantissait ses
yeux, les fermait à chaque claque, de peur d'être éborgnée.
Virginie ne saignait pas encore. Gervaise visait ses oreilles,
s'enrageait de ne pouvoir les prendre, quand elle saisit enfin
l'une des boucles, une poire de verre jaune ; elle tira, fendit
l'oreille ; le sang coula.
- Elles se tuent ! séparez-les, ces guenons ! dirent
plusieurs voix.
Les laveuses s'étaient rapprochées. Il se formait deux
camps : les unes excitaient les deux femmes comme des chiennes
qui se battent ; les autres, plus nerveuses, toutes tremblantes,
tournaient la tête, en avaient assez, répétaient qu'elles en
seraient malades, bien sûr. Et une bataille générale faillit
avoir lieu ; on se traitait de sans-coeur, de propre à rien ; des
bras nus se tendaient ; trois gifles retentirent.
Madame Boche, pourtant, cherchait le garçon du lavoir.
- Charles ! Charles !... Où est-il donc ?
Et elle le trouva au premier rang, regardant, les bras
croisés. C'était un grand gaillard, à cou énorme. Il riait, il
jouissait des morceaux de peau que les deux femmes montraient. La
petite blonde était grasse comme une caille. Ça serait farce, si
sa chemise se fendait.
- Tiens ! murmura-t il en clignant un oeil, elle a une fraise
sous le bras.
- Comment ! vous êtes là ! cria madame Boche en l'apercevant.
Mais aidez-nous donc à les séparer !... Vous pouvez bien les
séparer, vous !
- Ah bien ! non, merci ! s'il n'y a que moi ! dit-il
tranquillement. Pour me faire griffer l'oeil comme l'autre jour,
n'est-ce pas ?... Je ne suis pas ici pour ça, j'aurais trop de
besogne... N'ayez pas peur, allez ! Ça leur fait du bien, une
petite saignée. Ça les attendrit.
La concierge parla alors d'aller avertir les sergents de
ville. Mais la maîtresse du lavoir, la jeune femme délicate, aux
yeux malades, s'y opposa formellement. Elle répéta à plusieurs
reprises :
- Non, non, je ne veux pas, ça compromet la maison.
Par terre, la lutte continuait. Tout d'un coup, Virginie se
redressa sur les genoux. Elle venait de ramasser un battoir, elle
le brandissait. Elle râlait, la voix changée :
- Voilà du chien, attends ! Apprête ton linge sale !
Gervaise, vivement, allongea la main, prit également un
battoir, le tint levé comme une massue. Et elle avait, elle
aussi, une voix rauque.
- Ah ! tu veux la grande lessive... Donne ta peau, que j'en
fasse des torchons !
Un moment, elles restèrent là, agenouillées, à se menacer.
Les cheveux dans la face, la poitrine soufflante, boueuses,
tuméfiées, elles se guettaient, attendant, reprenant haleine.
Gervaise porta le premier coup ; son battoir glissa sur l'épaule
de Virginie. Et elle se jeta de côté pour éviter le battoir de
celle-ci, qui lui effleura la hanche. Alors, mises en train,
elles se tapèrent comme les laveuses tapent leur linge, rudement,
en cadence. Quand elles se touchaient, le coup s'amortissait, on
aurait dit une claque dans un baquet d'eau.
Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus ;
plusieurs s'en étaient allées, en disant que ça leur cassait
l'estomac ; les autres, celles qui restaient, allongeaient le
cou, les yeux allumés d'une lueur de cruauté, trouvant ces
gaillardes-là très-crânes. Madame Boche avait emmené Claude et
Étienne ; et l'on entendait, à l'autre bout, l'éclat de leurs
sanglots mêlé aux heurts sonores des deux battoirs.
Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie venait de
l'atteindre à toute volée sur son bras nu, au-dessus du coude ;
une plaque rouge parut, la chair enfla tout de suite. Alors, elle
se rua. On crut qu'elle voulait assommer l'autre.
- Assez ! assez ! cria-t-on.
Elle avait un visage si terrible, que personne n'osa
approcher. Les forces décuplées, elle saisit Virginie par la
taille, la plia, lui colla la figure sur les dalles, les reins en
l'air ; et, malgré les secousses, elle lui releva les jupes,
largement. Dessous, il y avait un pantalon. Elle passa la main
dans la fente, l'arracha, montra tout, les cuisses nues, les
fesses nues. Puis, le battoir levé, elle se mit à battre, comme
elle battait autrefois à Plassans, au bord de la Viorne, quand sa
patronne lavait le linge de la garnison. Le bois mollissait dans
les chairs avec un bruit mouillé. A chaque tape, une bande rouge
marbrait la peau blanche.
- Oh ! oh ! murmurait le garçon Charles, émerveillé, les yeux
agrandis.
Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais bientôt le cri :
Assez ! assez ! recommença. Gervaise n'entendait pas, ne se
lassait pas. Elle regardait sa besogne, penchée, préoccupée de ne
pas laisser une place sèche. Elle voulait toute cette peau
battue, couverte de confusion. Et elle causait, prise d'une
gaieté féroce, se rappelant une chanson de lavandière :
- Pan ! pan ! Margot au lavoir... Pan ! pan ! à coups de
battoir... Pan ! pan ! va laver son coeur... Pan ! pan ! tout
noir de douleur...
Et elle reprenait :
- Ça c'est pour toi, ça c'est pour ta soeur, ça c'est pour
Lantier... Quand tu les verras, tu leur donneras ça...
Attention ! je recommence. Ça c'est pour Lantier, ça c'est pour
ta soeur, ça c'est pour toi... Pan ! pan ! Margot au lavoir...
Pan ! pan ! à coups de battoir...
On dut lui arracher Virginie des mains. La grande brune, la
figure en larmes, pourpre, confuse, reprit son linge, se sauva ;
elle était vaincue. Cependant, Gervaise repassait la manche de sa
camisole, rattachait ses jupes. Son bras la faisait souffrir, et
elle pria madame Boche de lui mettre son linge sur l'épaule. La
concierge racontait la bataille, disait ses émotions, parlait de
lui visiter le corps, pour voir.
- Vous avez peut-être bien quelque chose de cassé... J'ai
entendu un coup...
Mais la jeune femme voulait s'en aller. Elle ne répondait pas
aux apitoiements à l'ovation bavarde des laveuses qui
l'entouraient, droites dans leurs tabliers. Quand elle fut
chargée, elle gagna la porte, où ses enfants l'attendaient.
- C'est deux heures, ça fait deux sous, lui dit en l'arrêtant
la maîtresse du lavoir, déjà réinstallée dans son cabinet vitré.
Pourquoi deux sous ? Elle ne comprenait plus qu'on lui
demandait le prix de sa place. Puis, elle donna ses deux sous.
Et, boitant fortement sous le poids du linge mouillé pendu à son
épaule, ruisselante, le coude bleui, la joue en sang, elle s'en
alla, en traînant de ses bras nus Étienne et Claude, qui
trottaient à ses côtés, secoués encore et barbouillés de leurs
sanglots.
Derrière elle, le lavoir reprenait son bruit énorme d'écluse.
Les laveuses avaient mangé leur pain, bu leur vin, et elles
tapaient plus dur, les faces allumées, égayées par le coup de
torchon de Gervaise et de Virginie. Le long des baquets, de
nouveau, s'agitaient une fureur de bras, des profils anguleux de
marionnettes aux reins cassés, aux épaules déjetées, se pliant
violemment comme sur des charnières. Les conversations
continuaient d'un bout à l'autre des allées. Les voix, les rires,
les mots gras, se fêlaient dans le grand gargouillement de l'eau.
Les robinets crachaient, les seaux jetaient des flaquées, une
rivière coulait sous les batteries. C'était le chien de
l'après-midi, le linge pilé à coups de battoir. Dans l'immense
salle, les fumées devenaient rousses, trouées seulement par des
ronds de soleil, des balles d'or, que les déchirures des rideaux
laissaient passer. On respirait l'étouffement tiède des odeurs
savonneuses. Tout d'un coup, le hangar s'emplit d'une buée
blanche ; l'énorme couvercle du cuvier où bouillait la lessive,
montait mécaniquement le long d'une tige centrale à crémaillère ;
et le trou béant du cuivre, au fond de sa maçonnerie de briques,
exhalait des tourbillons de vapeur, d'une saveur sucrée de
potasse. Cependant, à côté, les essoreuses fonctionnaient ; des
paquets de linge, dans des cylindres de fonte, rendaient leur eau
sous un tour de roue de la machine, haletante, fumante, secouant
plus rudement le lavoir de la besogne continue de ses bras
d'acier.
Quand Gervaise mit le pied dans l'allée de l'hôtel Boncoeur,
les larmes la reprirent. C'était une allée noire, étroite, avec
un ruisseau longeant le mur, pour les eaux sales ; et cette
puanteur qu'elle retrouvait, lui faisait songer aux quinze jours
passés là avec Lantier, quinze jours de misère et de querelles,
dont le souvenir, à cette heure, était un regret cuisant. Il lui
sembla entrer dans son abandon.
En haut, la chambre était nue, pleine de soleil, la fenêtre
ouverte. Ce coup de soleil, cette nappe de poussière d'or
dansante, rendait lamentables le plafond noir, les murs au papier
arraché. Il n'y avait plus, à un clou de la cheminée, qu'un petit
fichu de femme, tordu comme une ficelle. Le lit des enfants, tiré
au milieu de la pièce, découvrait la commode, dont les tiroirs
laissés ouverts montraient leurs flancs vides. Lantier s'était
lavé et avait achevé la pommade, deux sous de pommade dans une
carte à jouer ; l'eau grasse de ses mains emplissait la cuvette.
Et il n'avait rien oublié, le coin occupé jusque-là par la malle
paraissait à Gervaise faire un trou immense. Elle ne retrouva
même pas le petit miroir rond, accroché à l'espagnolette. Alors,
elle eut un pressentiment, elle regarda sur la cheminée : Lantier
avait emporté les reconnaissances, le paquet rose tendre n'était
plus là, entre les flambeaux de zinc dépareillés.
Elle pendit son linge au dossier d'une chaise ; elle demeura
debout, tournant, examinant les meubles, frappée d'une telle
stupeur, que ses larmes ne coulaient plus. Il lui restait un sou
sur les quatre sous gardés pour le lavoir. Puis, entendant rire à
la fenêtre Étienne et Claude, déjà consolés, elle s'approcha,
prit leurs têtes sous ses bras, s'oublia un instant devant cette
chaussée grise, où elle avait vu, le matin, s'éveiller le peuple
ouvrier, le travail géant de Paris. A cette heure, le pavé
échauffé par les besognes du jour allumait une réverbération
ardente au-dessus de la ville, derrière le mur de l'octroi.
C'était sur ce pavé dans cet air de fournaise, qu'on la jetait
toute seule avec les petits ; et elle enfila d'un regard les
boulevards extérieurs, à droite, à gauche, s'arrêtant aux deux
bouts, prise d'une épouvante sourde, comme si sa vie, désormais,
allait tenir là, entre un abattoir et un hôpital.
Trois semaines plus tard, vers onze heures et demie, un jour
de beau soleil, Gervaise et Coupeau, l'ouvrier zingueur,
mangeaient ensemble une prune, à l'Assommoir du père Colombe.
Coupeau, qui fumait une cigarette sur le trottoir, l'avait forcée
à entrer, comme elle traversait la rue, revenant de porter du
linge ; et son grand panier carré de blanchisseuse était par
terre, près d'elle, derrière la petite table de zinc.
L'Assommoir du père Colombe se trouvait au coin de la rue des
Poissonniers et du boulevard de Rochechouart. L'enseigne portait,
en longues lettres bleues, le seul mot : Distillation, d'un bout
à l'autre. Il y avait à la porte, dans deux moitiés de futaille,
des lauriers-roses poussiéreux. Le comptoir énorme, avec ses
files de verres, sa fontaine et ses mesures d'étain, s'allongeait
à gauche en entrant ; et la vaste salle, tout autour, était ornée
de gros tonneaux peints en jaune clair, miroitants de vernis,
dont les cercles et les cannelles de cuivre luisaient. Plus haut,
sur des étagères, des bouteilles de liqueurs, des bocaux de
fruits, toutes sortes de fioles en bon ordre, cachaient les murs,
reflétaient dans la glace, derrière le comptoir, leurs taches
vives, vert-pomme, or pâle laque tendre. Mais la curiosité de la
maison était, au fond, de l'autre côté d'une barrière de chêne,
dans une cour vitrée, l'appareil à distiller que les
consommateurs voyaient fonctionner, des alambics aux longs cols,
des serpentins descendant sous terre, une cuisine du diable
devant laquelle venaient rêver les ouvriers soûlards.
A cette heure du déjeuner, l'Assommoir restait vide. Un gros
homme de quarante ans, le père Colombe, en gilet à manches,
servait une petite fille d'une dizaine d'années, qui lui
demandait quatre sous de goutte dans une tasse. Une nappe de
soleil entrait par la porte, chauffait le parquet toujours humide
des crachats des fumeurs. Et, du comptoir, des tonneaux, de toute
la salle, montait une odeur liquoreuse, une fumée d'alcool qui
semblait épaissir et griser les poussières volantes du soleil.
Cependant, Coupeau roulait une nouvelle cigarette. Il était
très propre, avec un bourgeron et une petite casquette de toile
bleue, riant, montrant ses dents blanches. La mâchoire inférieure
saillante, le nez légèrement écrasé, il avait de beaux yeux
marron, la face d'un chien joyeux et bon enfant. Sa grosse
chevelure frisée se tenait tout debout. Il gardait la peau encore
tendre de ses vingt-six ans. En face de lui, Gervaise, en caraco
d'orléans noir, la tête nue, achevait de manger sa prune, qu'elle
tenait par la queue, du bout des doigts. Ils étaient près de la
rue, à la première des quatre tables rangées le long des
tonneaux, devant le comptoir.
Lorsque le zingueur eut allumé sa cigarette, il posa les
coudes sur la table, avança la face, regarda un instant sans
parler la jeune femme, dont le joli visage de blonde avait, ce
jour-là, une transparence laiteuse de fine porcelaine. Puis,
faisant allusion à une affaire connue d'eux seuls, débattue déjà,
il demanda simplement à demi-voix :
- Alors, non ? vous dites non ?
- Oh ! bien sûr, non, monsieur Coupeau, répondit
tranquillement Gervaise souriante. Vous n'allez peut-être pas me
parler de ça ici. Vous m'aviez promis pourtant d'être
raisonnable.... Si j'avais su, j'aurais refusé votre
consommation.
Il ne reprit pas la parole, continua à la regarder, de tout
près, avec une tendresse hardie et qui s'offrait, passionné
surtout pour les coins de ses lèvres, de petits coins d'un rose
pâle, un peu mouillé, laissant voir le rouge vif de la bouche,
quand elle souriait. Elle, pourtant, ne se reculait pas,
demeurait placide et affectueuse. Au bout d'un silence, elle dit
encore :
- Vous n'y songez pas, vraiment. Je suis une vieille femme,
moi ; j'ai un grand garçon de huit ans ... Qu'est-ce que nous
ferions ensemble ?
- Pardi ! murmura Coupeau en clignant les yeux, ce que font
les autres !
Mais elle eut un geste d'ennui.
- Ah ! si vous croyez que c'est toujours amusant ? On voit
bien que vous n'avez pas été en ménage... Non, monsieur Coupeau,
il faut que je pense aux choses sérieuses. La rigolade, ça ne
mène à rien, entendez-vous ! J'ai deux bouches à la maison, et
qui avalent ferme, allez ! Comment voulez-vous que j'arrive à
élever mon petit monde, si je m'amuse à la bagatelle ?... Et
puis, écoutez, mon malheur a été une fameuse leçon. Vous savez,
les hommes maintenant, ça ne fait plus mon affaire. On ne me
repincera pas de longtemps.
Elle s'expliquait sans colère, avec une grande sagesse, très
froide, comme si elle avait traité question d'ouvrage, les
raisons qui l'empêchaient de passer un corps de fichu à l'empois.
On voyait qu'elle avait arrêté ça dans sa tête, après de mûres
réflexions.
Coupeau, attendri, répétait :
- Vous me causez bien de la peine, bien de la peine...
- Oui, c'est ce que je vois, reprit-elle, et j'en suis fâchée
pour vous, monsieur Coupeau... Il ne faut pas que ça vous blesse.
Si j'avais des idées à rire, mon Dieu ! ce serait encore plutôt
avec vous qu'avec un autre. Vous avez l'air bon garçon, vous êtes
gentil. On se mettrait ensemble, n'est-ce pas ? et on irait tant
qu'on irait. Je ne fais pas ma princesse, je ne dis point que ça
n'aurait pas pu arriver... Seulement, à quoi bon, puisque je n'en
ai pas envie ? Me voilà chez madame Fauconnier depuis quinze
jours. Les petits vont à l'école. Je travaille, je suis
contente... Hein ? le mieux alors est de rester comme on est.
Et elle se baissa pour prendre son panier.
- Vous me faites causer, on doit m'attendre chez la
patronne... Vous en trouverez une autre, allez ! monsieur
Coupeau, plus jolie que moi, et qui n'aura pas deux marmots à
traîner.
Il regardait l'oeil-de-boeuf, encadré dans la glace. Il la
fit rasseoir, en criant :
- Attendez donc ! Il n'est que onze heures trente-cinq...
J'ai encore vingt-cinq minutes... Vous ne craignez pourtant pas
que je fasse des bêtises ; il y a la table entre nous... Alors,
vous me détestez, au point de ne pas vouloir faire un bout de
causette ?
Elle posa de nouveau son panier, pour ne pas le désobliger ;
et ils parlèrent en bons amis. Elle avait mangé, avant d'aller
porter son linge ; lui, ce jour-là, s'était dépêché d'avaler sa
soupe et son boeuf, pour venir la guetter. Gervaise, tout en
répondant avec complaisance, regardait par les vitres, entre les
bocaux de fruits à l'eau-de-vie, le mouvement de la rue, où
l'heure du déjeuner mettait un écrasement de foule
extraordinaire. Sur les deux trottoirs, dans l'étranglement
étroit des maisons, c'était une hâte de pas, des bras ballants,
un coudoiement sans fin. Les retardataires, des ouvriers retenus
au travail, la mine maussade de faim, coupaient la chaussée à
grandes enjambées, entraient en face chez un boulanger ; et,
lorsqu'ils reparaissaient, une livre de pain sous le bras, ils
allaient trois portes plus haut, au Veau à deux têtes, manger un
ordinaire de six sous. Il y avait aussi, à côté du boulanger, une
fruitière qui vendait des pommes de terre frites et des moules au
persil ; un défilé continu d'ouvrières, en longs tabliers,
emportaient des cornets de pommes de terre et des moules dans des
tasses ; d'autres, de jolies filles en cheveux, l'air délicat,
achetaient des bottes de radis. Quand Gervaise se penchait, elle
apercevait encore une boutique de charcutier, pleine de monde,
d'où sortaient des enfants, tenant sur leur main, enveloppés d'un
papier gras, une côtelette panée, une saucisse ou un bout de
boudin tout chaud. Cependant, le long de la chaussée poissée
d'une boue noire, même par les beaux temps, dans le piétinement
de la foule en marche, quelques ouvriers quittaient déjà les
gargotes, descendaient en bandes, flânant, les mains ouvertes
battant les cuisses, lourds de nourriture, tranquilles et lents
au milieu des bousculades de la cohue.
Un groupe s'était formé à la porte de l'Assommoir.
- Dis donc, Bibi-la-Grillade, demanda une voix enrouée,
est-ce que tu payes une tournée de vitriol ? Cinq ouvriers
entrèrent, se tinrent debout.
- Ah ! ce voleur de père Colombe ! reprit la voix. Vous
savez, il nous faut de la vieille, et pas des coquilles de noix,
de vrais verres !
Le père Colombe, paisiblement, servait. Une autre société de
trois ouvriers arriva. Peu à peu, les blouses s'amassaient à
l'angle du trottoir, faisaient là une courte station, finissaient
par se pousser dans la salle, entre les deux lauriers-roses gris
de poussière.
- Vous êtes bête ! vous ne songez qu'à la saleté ! disait
Gervaise à Coupeau. Sans doute que je l'aimais... Seulement,
après la façon dégoûtante dont il m'a lâchée...
Ils parlaient de Lantier. Gervaise ne l'avait pas revu ; elle
croyait qu'il vivait avec la soeur de Virginie, à la Glacière,
chez cet ami qui devait monter une fabrique de chapeaux.
D'ailleurs, elle ne songeait guère à courir après lui. Ça lui
avait d'abord fait une grosse peine ; elle voulait même aller se
jeter à l'eau ; mais, à présent, elle s'était raisonnée, tout se
trouvait pour le mieux. Peut-être qu'avec Lantier elle n'aurait
jamais pu élever les petits, tant il mangeait d'argent. Il
pouvait venir embrasser Claude et Étienne, elle ne le flanquerait
pas à la porte. Seulement, pour elle, elle se ferait hacher en
morceaux avant de se laisser toucher du bout des doigts. Et elle
disait ces choses en femme résolue, ayant son plan de vie bien
arrêté, tandis que Coupeau, qui ne lâchait pas son désir de
l'avoir, plaisantait, tournait tout à l'ordure, lui faisait sur
Lantier des questions très crues, si gaiement, avec des dents si
blanches, qu'elle ne pensait pas à se blesser.
- C'est vous qui le battiez, dit-il enfin. Oh ! vous n'êtes
pas bonne ! Vous donnez le fouet au monde.
Elle l'interrompit par un long rire. C'était vrai, pourtant,
elle avait donné le fouet à cette grande carcasse de Virginie. Ce
jour-là, elle aurait étranglé quelqu'un de bien bon coeur. Et
elle se mit à rire plus fort, parce que Coupeau lui racontait que
Virginie, désolée d'avoir tout montré, venait de quitter le
quartier. Son visage, pourtant, gardait une douceur enfantine ;
elle avançait ses mains potelées, en répétant qu'elle
n'écraserait pas une mouche ; elle ne connaissait les coups que
pour en avoir déjà joliment reçu dans sa vie. Alors, elle en vint
à causer de sa jeunesse, à Plassans. Elle n'était point coureuse
du tout ; les hommes l'ennuyaient ; quand Lantier l'avait prise,
à quatorze ans, elle trouvait ça gentil, parce qu'il se disait
son mari et qu'elle croyait jouer au ménage. Son seul défaut,
assurait-elle, était d'être très sensible, d'aimer tout le monde,
de se passionner pour des gens qui lui faisaient ensuite mille
misères. Ainsi, quand elle aimait un homme, elle ne songeait pas
aux bêtises, elle rêvait uniquement de vivre toujours ensemble,
très heureux. Et, comme Coupeau ricanait et lui parlait de ses
deux enfants, qu'elle n'avait certainement pas mis couver sous le
traversin, elle lui allongea des tapes sur les doigts, elle
ajouta que, bien sûr, elle était bâtie sur le patron des autres
femmes ; seulement, on avait tort de croire les femmes toujours
acharnées après ça ; les femmes songeaient à leur ménage, se
coupaient en quatre dans la maison, se couchaient trop lasses, le
soir, pour ne pas dormir tout de suite. Elle, d'ailleurs,
ressemblait à sa mère, une grosse travailleuse, morte à la peine,
qui avait servi de bête de somme au père Macquart pendant plus de
vingt ans. Elle était encore toute mince, tandis que sa mère
avait des épaules à démolir les portes en passant ; mais ça
n'empêchait pas, elle lui ressemblait par sa rage de s'attacher
aux gens. Même, si elle boitait un peu, elle tenait ça de la
pauvre femme, que le père Macquart rouait de coups. Cent fois,
celle-ci lui avait raconté les nuits où le père, rentrant soûl,
se montrait d'une galanterie si brutale, qu'il lui cassait les
membres ; et sûrement, elle avait poussé une de ces nuits-là,
avec sa jambe en retard.
- Oh ! ce n'est presque rien, ça ne se voit pas, dit Coupeau
pour faire sa cour.
Elle hocha le menton ; elle savait bien que ça se voyait ; à
quarante ans, elle se casserait en deux. Puis, doucement, avec un
léger rire :
- Vous avez un drôle de goût d'aimer une boiteuse.
Alors, lui, les coudes toujours sur la table, avançant la
face davantage, la complimenta en risquant les mots, comme pour
la griser. Mais elle disait toujours non de la tête, sans se
laisser tenter, caressée pourtant par cette voix câline. Elle
écoutait, les regards dehors, paraissant s'intéresser de nouveau
à la foule croissante. Maintenant, dans les boutiques vides, on
donnait un coup de balai ; la fruitière retirait sa dernière
poêlée de pommes de terre frites, tandis que le charcutier
remettait en ordre les assiettes débandées de son comptoir. De
tous les gargots, des bandes d'ouvriers sortaient ; des gaillards
barbus se poussaient d'une claque, jouaient comme des gamins,
avec le tapage de leurs gros souliers ferrés, écorchant le pavé
dans une glissade ; d'autres, les deux mains au fond de leurs
poches, fumaient d'un air réfléchi, les yeux au soleil, les
paupières clignotantes. C'était un envahissement du trottoir, de
la chaussée, des ruisseaux, un flot paresseux coulant des portes
ouvertes, s'arrêtant au milieu des voitures, faisant une traînée
de blouses, de bourgerons et de vieux paletots, toute pâlie et
déteinte sous la nappe de lumière blonde qui enfilait la rue. Au
loin, des cloches d'usine sonnaient ; et les ouvriers ne se
pressaient pas, rallumaient des pipes ; puis, le dos arrondi,
après s'être appelés d'un marchand de vin à l'autre, ils se
décidaient à reprendre le chemin de l'atelier, en traînant les
pieds. Gervaise s'amusa à suivre trois ouvriers, un grand et deux
petits, qui se retournaient tous les dix pas ; ils finirent par
descendre la rue, ils vinrent droit à l'Assommoir du père
Colombe.
- Ah bien ! murmura-t-elle, en voilà trois qui ont un fameux
poil dans la main !
- Tiens, dit Coupeau, je le connais, le grand ; c'est
Mes-Bottes, un camarade.
L'Assommoir s'était empli. On parlait très fort, avec des
éclats de voix qui déchiraient le murmure gras des enrouements.
Des coups de poing sur le comptoir, par moments, faisaient tinter
les verres. Tous debout, les mains croisées sur le ventre ou
rejetées derrière le dos, les buveurs formaient de petits
groupes, serrés les uns contre les autres ; il y avait des
sociétés, près des tonneaux, qui devaient attendre un quart
d'heure, avant de pouvoir commander leurs tournées au père
Colombe.
- Comment ! c'est cet aristo de Cadet-Cassis ! cria
Mes-Bottes, en appliquant une rude tape sur l'épaule de Coupeau.
Un joli monsieur qui fume du papier et qui a du linge !... On
veut donc épater sa connaissance, on lui paye des douceurs !
- Hein ! ne m'embête pas ! répondit Coupeau, très contrarié.
Mais l'autre ricanait.
- Suffit ! on est à la hauteur, mon bonhomme... Les mufes
sont des mufes, voilà !
Il tourna le dos, après avoir louché terriblement, en
regardant Gervaise. Celle-ci se reculait, un peu effrayée. La
fumée des pipes, l'odeur forte de tous ces hommes, montaient dans
l'air chargé d'alcool ; et elle étouffait, prise d'une petite
toux.
- Oh ! c'est vilain de boire ! dit-elle à demi-voix.
Et elle raconta qu'autrefois, avec sa mère, elle buvait de
l'anisette, à Plassans. Mais elle avait failli en mourir un jour,
et ça l'avait dégoûtée ; elle ne pouvait plus voir les liqueurs.
- Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre, j'ai mangé ma
prune ; seulement, je laisserai la sauce, parce que ça me ferait
du mal.
Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu'on pût avaler de
pleins verres d'eau-de-vie. Une prune par-ci par-là, ça n'était
pas mauvais. Quant au vitriol, à l'absinthe et aux autres
cochonneries, bonsoir ! il n'en fallait pas. Les camarades
avaient beau le blaguer, il restait à la porte, lorsque ces
cheulards-là entraient à la mine à poivre. Le papa Coupeau, qui
était zingueur comme lui, s'était écrabouillé la tête sur le pavé
de la rue Coquenard, en tombant, un jour de ribotte, de la
gouttière du n° 25 ; et ce souvenir, dans la famille, les rendait
tous sages. Lui, lorsqu'il passait rue Coquenard et qu'il voyait
la place, il aurait plutôt bu l'eau du ruisseau que d'avaler un
canon gratis chez le marchand de vin. Il conclut par cette
phrase :
- Dans notre métier, il faut des jambes solides. Gervaise
avait repris son panier. Elle ne se levai pourtant pas, le tenait
sur ses genoux, les regards perdus, rêvant, comme si les paroles
du jeune ouvrier éveillaient en elle des pensées lointaines
d'existence. Et elle dit encore, lentement, sans transition
apparente :
- Mon Dieu ! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas
grand'chose... Mon idéal, ce serait de travailler tranquille, de
manger toujours du pain, d'avoir un trou un peu propre pour
dormir, vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas
davantage... Ah ! je voudrais aussi élever mes enfants, en faire
de bons sujets, si c'était possible... Il y a encore un idéal, ce
serait de ne pas être battue, si je me remettais jamais en
ménage ; non, ça ne me plairait pas d'être battue... Et c'est
tout, vous voyez, c'est tout...
Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne trouvait plus
rien de sérieux qui la tentât. Cependant, elle reprit, après
avoir hésité :
- Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir dans son
lit... Moi, après avoir bien trimé toute ma vie, je mourrais
volontiers dans mon lit, chez moi.
Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait vivement ses
souhaits, était déjà debout, s'inquiétant de l'heure. Mais ils ne
sortirent pas tout de suite ; elle eut la curiosité d'aller
regarder, au fond, derrière la barrière de chêne, le grand
alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le vitrage clair
de la petite cour ; et le zingueur, qui l'avait suivie, lui
expliqua comment ça marchait, indiquant du doigt les différentes
pièces de l'appareil, montrant l'énorme cornue d'où tombait un
filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses récipients de forme
étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine
sombre ; pas une fumée ne s'échappait ; à peine entendait-on un
souffle intérieur, un ronflement souterrain ; c'était comme une
besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur morne,
puissant et muet. Cependant, Mes-Bottes, accompagné de ses deux
camarades, était venu s'accouder sur la barrière, en attendant
qu'un coin du comptoir fût libre. Il avait un rire de poulie mal
graissée, hochant la tête, les yeux attendris, fixés sur la
machine à soûler. Tonnerre de Dieu ! elle était bien gentille !
Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, de quoi se tenir le
gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu qu'on lui
soudât le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le
vitriol encore chaud l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons,
toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame ! il ne se
serait plus dérangé, ça aurait joliment remplacé les dés à coudre
de ce roussin de père Colombe ! Et les camarades ricanaient,
disaient que cet animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot, tout
de même. L'alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaieté
dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait, laissait
couler sa sueur d'alcool, pareil à une source lente et entêtée,
qui à la longue devait envahir la salle, se répandre sur les
boulevards extérieurs, inonder le trou immense de Paris. Alors,
Gervaise, prise d'un frisson, recula ; et elle tâchait de
sourire, en murmurant :
- C'est bête, ça me fait froid, cette machine... la boisson
me fait froid...
Puis, revenant sur l'idée qu'elle caressait d'un bonheur
parfait :
- Hein ? n'est-ce pas ? ça vaudrait bien mieux : travailler,
manger du pain, avoir un trou à soi, élever ses enfants, mourir
dans son lit...
- Et ne pas être battue, ajouta Coupeau gaiement. Mais je ne
vous battrais pas, moi, si vous vouliez, madame Gervaise... Il
n'y a pas de crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime
trop... Voyons, c'est pour ce soir, nous nous chaufferons les
petons.
Il avait baissé la voix, il lui parlait dans le cou, tandis
qu'elle s'ouvrait un chemin, son panier en avant, au milieu des
hommes. Mais elle dit encore non, de la tête, à plusieurs
reprises. Pourtant, elle se retournait, lui souriait, semblait
heureuse de savoir qu'il ne buvait pas. Bien sûr, elle lui aurait
dit oui, si elle ne s'était pas juré de ne point se remettre avec
un homme. Enfin, ils gagnèrent la porte, ils sortirent. Derrière
eux, l'Assommoir restait plein, soufflant jusqu'à la rue le bruit
des voix enrouées et l'odeur liquoreuse des tournées de vitriol.
On entendait Mes-Bottes traiter le père Colombe de fripouille, en
l'accusant de n'avoir rempli son verre qu'à moitié. Lui, était un
bon, un chouette, un d'attaque. Ah ! zut ! le singe pouvait se
fouiller, il ne retournait pas à la boîte, il avait la flemme. Et
il proposait aux deux camarades d'aller au Petit bonhomme qui
tousse, une mine à poivre de la barrière Saint-Denis, où l'on
buvait du chien tout pur.
- Ah ! on respire, dit Gervaise, sur le trottoir. Eh bien !
adieu, et merci, monsieur Coupeau.... Je rentre vite.
Elle allait suivre le boulevard. Mais il lui avait pris la
main, il ne la lâchait pas, répétant :
- Faites donc le tour avec moi, passez par la rue de la
Goutte-d'Or, ça ne vous allonge guère.... Il faut que j'aille
chez ma soeur, avant de retourner au chantier.... Nous nous
accompagnerons.
Elle finit par accepter, et ils montèrent lentement la rue
des Poissonniers, côte à côte, sans se donner le bras. Il lui
parlait de sa famille. La mère, maman Coupeau, une ancienne
giletière, faisait des ménages, à cause de ses yeux qui s'en
allaient. Elle avait eu ses soixante-deux ans le 3 du mois
dernier. Lui, était le plus jeune. L'une de ses soeurs, madame
Lerat, une veuve de trente-six ans, travaillait dans les fleurs
et habitait la rue des Moines, aux Batignolles. L'autre, âgée de
trente ans, avait épousé un chaîniste, ce pince-sans-rire de
Lorilleux. C'était chez celle-là qu'il allait, rue de la
Goutte-d'Or. Elle logeait dans la grande maison, à gauche. Le
soir, il mangeait la pot-bouille chez les Lorilleux ; c'était une
économie pour tous les trois. Même, il passait chez eux les
avertir de ne pas l'attendre, parce qu'il était invité ce jour-là
par un ami.
Gervaise, qui l'écoutait, lui coupa brusquement la parole
pour lui demander en souriant :
- Vous vous appelez donc Cadet-Cassis, monsieur Coupeau ?
- Oh ! répondit-il, c'est un surnom que les camarades m'ont
donné, parce que je prends généralement du cassis, quand ils
m'emmènent de force chez le marchand de vin.... Autant s'appeler
Cadet-Cassis que Mes-Bottes, n'est-ce pas ?
- Bien sûr, ce n'est pas vilain Cadet-Cassis, déclara la
jeune femme.
Et elle l'interrogea sur son travail. Il travaillait toujours
là, derrière le mur de l'octroi, au nouvel hôpital. Oh ! la
besogne ne manquait pas, il ne quitterait certainement pas ce
chantier de l'année. Il y en avait des mètres et des mètres de
gouttières !
- Vous savez, dit-il, je vois l'hôtel Boncoeur, quand je suis
là-haut... Hier, vous étiez à la fenêtre, j'ai fait aller les
bras, mais vous ne m'avez pas aperçu.
Cependant, ils s'étaient déjà engagés d'une centaine de pas
dans la rue de la Goutte-d'Or, lorsqu'il s'arrêta, levant les
yeux, disant :
- Voilà la maison... Moi, je suis né plus loin, au 22... Mais
cette maison-là, tout de même, fait un joli tas de maçonnerie !
C'est grand comme une caserne, là dedans !
Gervaise haussait le menton, examinait la façade. Sur la rue,
la maison avait cinq étages, alignant chacun à la file quinze
fenêtres, dont les persiennes noires, aux lames cassées,
donnaient un air de ruine à cet immense pan de muraille. En bas,
quatre boutiques occupaient le rez-de-chaussée : à droite de la
porte, une vaste salle de gargote graisseuse ; à gauche, un
charbonnier, un mercier et une marchande de parapluies. La maison
paraissait d'autant plus colossale qu'elle s'élevait entre deux
petites constructions basses, chétives, collées contre elle ; et,
carrée, pareille à un bloc de mortier gâché grossièrement, se
pourrissant et s'émiettant sous la pluie, elle profilait sur le
ciel clair, au-dessus des toits voisins, son énorme cube brut,
ses flancs non crépis, couleur de boue, d'une nudité interminable
de murs de prison, où des rangées de pierres d'attente semblaient
des mâchoires caduques, bâillant dans le vide. Mais Gervaise
regardait surtout la porte, une immense porte ronde, s'élevant
jusqu'au deuxième étage, creusant un porche profond, à l'autre
bout duquel on voyait le coup de jour blafard d'une grande cour.
Au milieu de ce porche, pavé comme la rue, un ruisseau coulait,
roulant une eau rose très tendre.
- Entrez donc, dit Coupeau, on ne vous mangera pas.
Gervaise voulut l'attendre dans la rue. Cependant, elle ne
put s'empêcher de s'enfoncer sous le porche, jusqu'à la loge du
concierge, qui était à droite. Et là, au seuil, elle leva de
nouveau les yeux. A l'intérieur, les façades avaient six étages,
quatre façades régulières enfermant le vaste carré de la cour.
C'étaient des murailles grises, mangées d'une lèpre jaune, rayées
de bavures par l'égouttement des toits, qui montaient toutes
plates du pavé aux ardoises, sans une moulure ; seuls les tuyaux
de descente se coudaient aux étages, où les caisses béantes des
plombs mettaient la tache de leur fonte rouillée. Les fenêtres
sans persienne montraient des vitres nues, d'un vert glauque
d'eau trouble. Certaines, ouvertes, laissaient pendre des matelas
à carreaux bleus, qui prenaient l'air ; devant d'autres, sur des
cordes tendues, des linges séchaient, toute la lessive d'un
ménage, les chemises de l'homme, les camisoles de la femme, les
culottes des gamins ; il y en avait une, au troisième, où
s'étalait une couche d'enfant, emplâtrée d'ordure. Du haut en
bas, les logements trop petits crevaient au dehors, lâchaient des
bouts de leur misère par toutes les fentes. En bas, desservant
chaque façade, une porte haute et étroite, sans boiserie, taillée
dans le nu du plâtre, creusait un vestibule lézardé, au fond
duquel tournaient les marches boueuses d'un escalier à rampe de
fer ; et l'on comptait ainsi quatre escaliers, indiqués par les
quatre premières lettres de l'alphabet, peintes sur le mur. Les
rez-de-chaussée étaient aménagés en immenses ateliers, fermés par
des vitrages noirs de poussière : la forge d'un serrurier y
flambait ; on entendait plus loin les coups de rabot d'un
menuisier ; tandis que, près de la loge, un laboratoire de
teinturier lâchait à gros bouillons ce ruisseau d'un rose tendre
coulant sous le porche. Salie de flaques d'eau teintée, de
copeaux, d'escarbilles de charbon, plantée d'herbe sur ses bords,
entre ses pavés disjoints, la cour s'éclairait d'une clarté crue,
comme coupée en deux par la ligne où le soleil s'arrêtait. Du
côté de l'ombre, autour de la fontaine dont le robinet
entretenait là une continuelle humidité, trois petites poules
piquaient le sol, cherchaient des vers de terre, les pattes
crottées. Et Gervaise lentement promenait son regard, l'abaissait
du sixième étage au pavé, remontait, surprise de cette énormité,
se sentant au milieu d'un organe vivant, au coeur même d'une
ville, intéressée par la maison, comme si elle avait eu devant
elle une personne géante.
- Est-ce que madame demande quelqu'un ? cria la concierge,
intriguée, en paraissant à la porte de la loge.
Mais la jeune femme expliqua qu'elle attendait une personne.
Elle retourna vers la rue ; puis, comme Coupeau tardait, elle
revint, attirée, regardant encore. La maison ne lui semblait pas
laide. Parmi les loques pendues aux fenêtres, des coins de gaieté
riaient, une giroflée fleurie dans un pot, une cage de serins
d'où tombait un gazouillement, des miroirs à barbe mettant au
fond de l'ombre des éclats d'étoiles rondes. En bas, un menuisier
chantait, accompagné par les sifflements réguliers de sa
varlope ; pendant que, dans l'atelier de serrurerie, un
tintamarre de marteaux battant en cadence faisait une grosse
sonnerie argentine. Puis, à presque toutes les croisées ouvertes,
sur le fond de la misère entrevue, des enfants montraient leurs
têtes barbouillées et rieuses. des femmes cousaient, avec des
profils calmes penchés sur l'ouvrage. C'était la reprise de la
tâche après le déjeuner, les chambres vides des hommes
travaillant au dehors, la maison rentrant dans cette grande paix,
coupée uniquement du bruit des métiers, du bercement d'un
refrain, toujours le même, répété pendant des heures. La cour
seulement était un peu humide. Si Gervaise avait demeuré là, elle
aurait voulu un logement au fond, du côté du soleil. Elle avait
fait cinq ou six pas, elle respirait cette odeur fade des logis
pauvres, une odeur de poussière ancienne, de saleté rance ; mais,
comme l'âcreté des eaux de teinture dominait, elle trouvait que
ça sentait beaucoup moins mauvais qu'à l'hôtel Boncoeur. Et elle
choisissait déjà sa fenêtre, une fenêtre dans l'encoignure de
gauche, où il y avait une petite caisse, plantée de haricots
d'Espagne, dont les tiges minces commençaient à s'enrouler autour
d'un berceau de ficelles.
Je vous ai fait attendre, hein ? dit Coupeau, qu'elle
entendit tout d'un coup près d'elle. C'est une histoire, quand je
ne dîne pas chez eux, d'autant plus qu'aujourd'hui ma soeur a
acheté du veau.
Et comme elle avait eu un léger tressaillement de surprise,
il continua, en promenant à son tour ses regards :
- Vous regardiez la maison. C'est toujours loué du haut en
bas. Il y a trois cents locataires, je crois... Moi, si j'avais
eu des meubles, j'aurais guetté un cabinet... On serait bien ici,
n'est-ce pas ?
- Oui, on serait bien, murmura Gervaise. A Plassans, ce
n'était pas si peuplé, dans notre rue... Tenez, c'est gentil,
cette fenêtre, au cinquième, avec des haricots.
Alors, avec son entêtement, il lui demanda encore si elle
voulait. Dès qu'ils auraient un lit, ils loueraient là. Mais elle
se sauvait, elle se hâtait sous le porche, en le priant de ne pas
recommencer ses bêtises. La maison pouvait crouler, elle n'y
coucherait bien sûr pas sous la même couverture que lui.
Pourtant, Coupeau, en la quittant devant l'atelier de madame
Fauconnier, put garder un instant dans la sienne sa main qu'elle
lui abandonnait en toute amitié.
Pendant un mois, les bons rapports de la jeune femme et de
l'ouvrier zingueur continuèrent. Il la trouvait joliment
courageuse, quand il la voyait se tuer au travail, soigner les
enfants, trouver encore le moyen de coudre le soir à toutes
sortes de chiffons. Il y avait des femmes pas propres, noceuses,
sur leur bouche ; mais, sacré mâtin ! elle ne leur ressemblait
guère, elle prenait trop la vie au sérieux ! Alors, elle riait,
elle se défendait modestement. Pour son malheur, elle n'avait pas
été toujours aussi sage. Et elle faisait allusion à ses premières
couches, dès quatorze ans ; elle revenait sur les litres
d'anisette vidés avec sa mère, autrefois. L'expérience la
corrigeait un peu, voilà tout. On avait tort de lui croire une
grosse volonté ; elle était très faible, au contraire ; elle se
laissait aller où on la poussait, par crainte de causer de la
peine à quelqu'un. Son rêve était de vivre dans une société
honnête, parce que la mauvaise société, disait elle, c'était
comme un coup d'assommoir, ça vous cassait le crâne, ça vous
aplatissait une femme en moins de rien. Elle se sentait prise
d'une sueur devant l'avenir et se comparait à un sou lancé en
l'air retombant pile ou face, selon les hasards du pavé. Tout ce
qu'elle avait déjà vu, les mauvais exemples étalés sous ses yeux
d'enfant, lui donnaient une fière leçon. Mais Coupeau la
plaisantait de ses idées noires, la ramenait à tout son courage,
en essayant de lui pincer les hanches ; elle le repoussait, lui
allongeait des claques sur les mains, pendant qu'il criait en
riant que, pour une femme faible, elle n'était pas d'un assaut
commode. Lui, rigoleur, ne s'embarrassait pas de l'avenir. Les
jours amenaient les jours, pardi ! On aurait toujours bien la
niche et la pâtée. Le quartier lui semblait propre, à part une
bonne moitié des soûlards dont on aurait pu débarrasser les
ruisseaux. Il n'était pas méchant diable, tenait parfois des
discours très sensés, avait même un brin de coquetterie, une raie
soignée sur le côté de la tête, de jolies cravates, une paire de
souliers vernis pour le dimanche. Avec cela, une adresse et une
effronterie de singe, une drôlerie gouailleuse d'ouvrier
parisien, pleine de bagou, charmante encore sur son museau jeune.
Tous deux avaient fini par se rendre une foule de services, à
l'hôtel Boncoeur. Coupeau allait lui chercher son lait, se
chargeait de ses commissions, portait ses paquets de linge ;
souvent, le soir, comme il revenait du travail le premier, il
promenait les enfants, sur le boulevard extérieur. Gervaise, pour
lui rendre ses politesses, montait dans l'étroit cabinet où il
couchait, sous les toits ; et elle visitait ses vêtements,
mettant des boutons aux cottes, reprisant les vestes de toile.
Une grande familiarité s'établissait entre eux. Elle ne
s'ennuyait pas, quand il était là, amusée des chansons qu'il
apportait, de cette continuelle blague des faubourgs de Paris,
toute nouvelle encore pour elle. Lui, à se frotter toujours
contre ses jupes, s'allumait de plus en plus. Il était pincé, et
ferme ! Ça finissait parle gêner. Il riait toujours, mais
l'estomac si mal à l'aise, si serré, qu'il ne trouvait plus ça
drôle. Les bêtises continuaient, il ne pouvait la rencontrer sans
lui crier : « Quand est-ce ? » Elle savait ce qu'il voulait
dire, et elle lui promettait la chose pour la semaine des quatre
jeudis. Alors, il la taquinait, se rendait chez elle avec ses
pantoufles à la main, comme pour emménager. Elle en plaisantait,
passait très bien sa journée sans une rougeur dans les
continuelles allusions polissonnes, au milieu desquelles il la
faisait vivre. Pourvu qu'il ne fût pas brutal, elle lui tolérait
tout. Elle se fâcha seulement un jour où, voulant lui prendre un
baiser de force, il lui avait arraché des cheveux.
Vers les derniers jours de juin, Coupeau perdit sa gaieté. Il
devenait tout chose. Gervaise, inquiète de certains regards, se
barricadait la nuit. Puis, après une bouderie qui avait duré du
dimanche au mardi, tout d'un coup, un mardi soir, il vint frapper
chez elle, vers onze heures. Elle ne voulait pas lui ouvrir ;
mais il avait la voix si douce et si tremblante, qu'elle finit
par retirer la commode poussée contre la porte. Quand il fut
entré, elle le crut malade, tant il lui parut pâle, les yeux
rougis, le visage marbré. Et il restait debout, bégayant, hochant
la tête. Non, non, il n'était pas malade. Il pleurait depuis deux
heures, en haut, dans sa chambre ; il pleurait comme un enfant,
en mordant son oreiller, pour ne pas être entendu des voisins.
Voilà trois nuits qu'il ne dormait plus. Ça ne pouvait pas
continuer comme ça.
- Écoutez, madame Gervaise, dit-il la gorge serrée, sur le
point d'être repris par les larmes, il faut en finir, n'est-ce
pas ?... Nous allons nous marier ensemble. Moi, je veux bien, je
suis décidé.
Gervaise montrait une grande surprise. Elle était très grave.
- Oh ! monsieur Coupeau, murmura-t-elle, qu'est-ce que vous
allez chercher là ! Je ne vous ai jamais demandé cette chose,
vous le savez bien... Ça ne me convenait pas, voilà tout... Oh !
non, non, c'est sérieux, maintenant ; réfléchissez, je vous en
prie. Mais il continuait à hocher la tète, d'un air de résolution
inébranlable. C'était tout réfléchi. Il était descendu, parce
qu'il avait besoin de passer une bonne nuit. Elle n'allait pas le
laisser remonter pleurer, peut-être ! Dès qu'elle aurait dit oui,
il ne la tourmenterait plus, elle pourrait se coucher tranquille.
Il voulait simplement lui entendre dire oui. On causerait le
lendemain.
- Bien sûr, je ne dirai pas oui comme ça, repris Gervaise. Je
ne tiens pas à ce que, plus tard, vous m'accusiez de vous avoir
poussé à faire une bêtise... Voyez-vous, monsieur Coupeau, vous
avez tort de vous entêter. Vous ignorez vous-même ce que vous
éprouvez pour moi. Si vous ne me rencontriez pas de huit jours,
ça vous passerait, je parie. Les hommes, souvent, se marient pour
une nuit, la première, et puis les nuits se suivent, les jours
s'allongent, toute la vie, et ils sont joliment embêtés...
Asseyez-vous là, je veux bien causer tout de suite.
Alors, jusqu'à une heure du matin, dans la chambre noire, à
la clarté fumeuse d'une chandelle qu'ils oubliaient de moucher,
ils discutèrent leur mariage, baissant la voix, afin de ne pas
réveiller les deux enfants, Claude et Étienne, qui dormaient avec
leur petit souffle, la tête sur le même oreiller. Et Gervaise
revenait toujours à eux, les montrait à Coupeau ; c'était là une
drôle de dot qu'elle lui apportait, elle ne pouvait vraiment pas
l'encombrer de deux mioches. Puis, elle était prise de honte pour
lui. Qu'est-ce qu'on dirait dans le quartier ? On l'avait connue
avec son amant, on savait son histoire ; ce ne serait guère
propre, quand on les verrait s'épouser, au bout de deux mois à
peine. A toutes ces bonnes raisons, Coupeau répondait par des
haussements d'épaules. Il se moquait bien du quartier ! Il ne
mettait pas son nez dans les affaires des autres ; il aurait eu
trop peur de le salir, d'abord ! Eh bien ! oui, elle avait eu
Lantier avant lui. Où était le mal ? Elle ne faisait pas la vie,
elle n'amènerait pas des hommes dans son ménage, comme tant de
femmes, et des plus riches. Quant aux enfants, ils grandiraient,
on les élèverait, parbleu ! Jamais il ne trouverait une femme
aussi courageuse, aussi bonne, remplie de plus de qualités.
D'ailleurs, ce n'était pas tout ça, elle aurait pu rouler sur les
trottoirs, être laide, fainéante, dégoûtante, avoir une séquelle
d'enfants crottés, ça n'aurait pas compté à ses yeux : il la
voulait.
- Oui, je vous veux, répétait-il, en tapant son poing sur son
genou d'un martèlement continu. Vous entendez bien, je vous
veux... Il n'y a rien à dire à ça, je pense ?
Gervaise, peu à peu, s'attendrissait. Une lâcheté du coeur et
des sens la prenait, au milieu de ce désir brutal dont elle se
sentait enveloppée. Elle ne hasardait plus que des objections
timides, les mains tombées sur ses jupes, la face noyée de
douceur. Du dehors, par la fenêtre entr'ouverte, la belle nuit de
juin envoyait des souffles chauds, qui effaraient la chandelle,
dont la haute mèche rougeâtre charbonnait ; dans le grand silence
du quartier endormi, on entendait seulement les sanglots d'enfant
d'un ivrogne, couché sur le dos, au milieu du boulevard ; tandis
que, très loin, au fond de quelque restaurant, un violon jouait
un quadrille canaille à quelque noce attardée, une petite musique
cristalline, nette et déliée comme une phrase d'harmonica.
Coupeau, voyant la jeune femme à bout d'arguments, silencieuse et
vaguement souriante, avait saisi ses mains, l'attirait vers lui.
Elle était dans une de ces heures d'abandon dont elle se méfiait
tant, gagnée, trop émue pour rien refuser et faire de la peine à
quelqu'un. Mais le zingueur ne comprit pas qu'elle se donnait ;
il se contenta de lui serrer les poignets à les broyer, pour
prendre possession d'elle ; et ils eurent tous les deux un
soupir, à cette légère douleur, dans laquelle se satisfaisait un
peu de leur tendresse.
- Vous dites oui, n'est-ce pas ? demanda-t-il.
- Comme vous me tourmentez ! murmura-t-elle. Vous le voulez ?
eh bien, oui... Mon Dieu, nous faisons là une grande folie,
peut-être.
Il s'était levé, l'avait empoignée par la taille, lui
appliquait un rude baiser sur la figure, au hasard. Puis, comme
cette caresse faisait un gros bruit, il s'inquiéta le premier,
regardant Claude et Étienne, marchant à pas de loup, baissant la
voix.
- Chut ! soyons sages, dit-il, il ne faut pas réveiller les
gosses... A demain.
Et il remonta à sa chambre. Gervaise, toute tremblante, resta
près d'une heure assise au bord de son lit, sans songer à se
déshabiller. Elle était touchée, elle trouvait Coupeau
très-honnête ; car elle avait bien cru un moment que c'était
fini, qu'il allait coucher là. L'ivrogne, en bas, sous la
fenêtre, avait une plainte plus rauque de bête perdue. Au loin,
le violon à la ronde canaille se taisait.
Les jours suivants, Coupeau voulut décider Gervaise à monter
un soir chez sa soeur, rue de la Goutte-d'Or. Mais la jeune
femme, très timide, montrait un grand effroi de cette visite aux
Lorilleux. Elle remarquait parfaitement que le zingueur avait une
peur sourde du ménage. Sans doute il ne dépendait pas de sa
soeur, qui n'était même pas l'aînée. Maman Coupeau donnerait son
consentement des deux mains, car jamais elle ne contrariait son
fils. Seulement, dans la famille, les Lorilleux passaient pour
gagner jusqu'à dix francs par jour ; et ils tiraient de là une
véritable autorité. Coupeau n'aurait pas osé se marier, sans
qu'ils eussent avant tout accepté sa femme.
- Je leur ai parlé de vous, ils connaissent nos projets,
expliquait-il à Gervaise. Mon Dieu ! que vous êtes enfant ! Venez
ce soir... Je vous ai avertie, n'est-ce pas ? Vous trouverez ma
soeur un peu raide. Lorilleux non plus n'est pas toujours
aimable. Au fond, ils sont très vexés, parce que, si je me marie,
je ne mangerai plus chez eux, et ce sera une économie de moins.
Mais ça ne fait rien, ils ne vous mettront pas à la porte...
Faites ça pour moi, c'est absolument nécessaire.
Ces paroles effrayaient Gervaise davantage. Un samedi soir,
pourtant, elle céda. Coupeau vint la chercher à huit heures et
demie. Elle s'était habillée : une robe noire, avec un châle à
palmes jaunes en mousseline de laine imprimée, et un bonnet blanc
garni d'une petite dentelle. Depuis six semaines qu'elle
travaillait, elle avait économisé les sept francs du châle et les
deux francs cinquante du bonnet ; la robe était une vieille robe
nettoyée et refaite.
- Ils vous attendent, lui dit Coupeau, pendant qu'ils
faisaient le tour par la rue des Poissonniers. Oh ! ils
commencent à s'habituer à l'idée de me voir marié. Ce soir, ils
ont l'air très gentil... Et puis, si vous n'avez jamais vu faire
des chaînes d'or, ça vous amusera à regarder. Ils ont justement
une commande pressée pour lundi.
- Ils ont de l'or chez eux ? demanda Gervaise. Je crois bien,
il y en - a sur les murs, il y en a par terre, il y en a partout.
Cependant, ils s'étaient engagés sous la porte ronde et
avaient traversé la cour. Les Lorilleux demeuraient au sixième,
escalier B. Coupeau lui cria en riant d'empoigner ferme la rampe
et de ne plus la lâcher. Elle leva les yeux, cligna les
paupières, en apercevant la haute tour creuse de la cage de
l'escalier, éclairée par trois becs de gaz, de deux étages en
deux étages ; le dernier, tout en haut, avait l'air d'une étoile
tremblotante dans un ciel noir, tandis que les deux autres
jetaient de longues clartés, étrangement découpées, le long de la
spirale interminable des marches.
- Hein ? dit le zingueur en arrivant au palier du premier
étage, ça sent joliment la soupe à l'ognon. On a mangé de la
soupe à l'ognon pour sûr.
En effet, l'escalier B, gris, sale, la rampe et les marches
graisseuses, les murs éraflés montrant le plâtre, était encore
plein d'une violente odeur de cuisine. Sur chaque palier, des
couloirs s'enfonçaient, sonores de vacarme, des portes
s'ouvraient, peintes en jaune, noircies à la serrure par la
crasse des mains ; et, au ras de la fenêtre, le plomb soufflait
une humidité fétide, dont la puanteur se mêlait à l'âcreté de
l'ognon cuit. On entendait, du rez-de-chaussée au sixième, des
bruits de vaisselle, des poêlons qu'on barbotait, des casseroles
qu'on grattait avec des cuillers pour les récurer. Au premier
étage, Gervaise aperçut, dans l'entrebâillement d'une porte, sur
laquelle le mot : Dessinateur, était écrit en grosses lettres,
deux hommes attablés devant une toile cirée desservie, causant
furieusement, au milieu de la fumée de leurs pipes. Le second
étage et le troisième, plus tranquilles, laissaient passer
seulement par les fentes des boiseries la cadence d'un berceau,
les pleurs étouffés d'un enfant, la grosse voix d'une femme
coulant avec un sourd murmure d'eau courante, sans paroles
distinctes ; et elle put lire des pancartes clouées, portant des
noms : Madame Gaudron, cardeuse, et plus loin : Monsieur
Madinier, atelier de cartonnage. On se battait au quatrième : un
piétinement dont le plancher tremblait, des meubles culbutés, un
effroyable tapage de jurons et de coups ; ce qui n'empêchait pas
les voisins d'en face de jouer aux cartes, la porte ouverte, pour
avoir de l'air. Mais, quand elle fut au cinquième, Gervaise dut
souffler ; elle n'avait pas l'habitude de monter ; ce mur qui
tournait toujours, ces logements entrevus qui défilaient, lui
cassaient la tête. Une famille, d'ailleurs, barrait le palier ;
le père lavait des assiettes sur un petit fourneau de terre, près
du plomb, tandis que la mère, adossée à la rampe, nettoyait le
bambin, avant d'aller le coucher. Cependant, Coupeau encourageait
la jeune femme. Ils arrivaient. Et, lorsqu'il fut enfin au
sixième, il se retourna pour l'aider d'un sourire. Elle, la tête
levée, cherchait d'où venait un filet de voix, qu'elle écoutait
depuis la première marche, clair et perçant, dominant les autres
bruits. C'était, sous les toits, une petite vieille qui chantait
en habillant des poupées à treize sous. Gervaise vit encore, au
moment où une grande fille rentrait avec un seau dans une chambre
voisine, un lit défait, où un homme en manches de chemise
attendait, vautré, les yeux en l'air ; sur la porte refermée, une
carte de visite écrite à la main indiquait : Mademoiselle
Clémence, repasseuse. Alors, tout en haut, les jambes cassées,
l'haleine courte, elle eut la curiosité de se pencher au-dessus
de la rampe ; maintenant, c'était le bec de gaz d'en bas qui
semblait une étoile, au fond du puits étroit des six étages ; et
les odeurs, la vie énorme et grondante de la maison, lui
arrivaient dans une seule haleine, battaient d'un coup de chaleur
son visage inquiet, se hasardant là comme au bord d'un gouffre.
- Nous ne sommes pas arrivés, dit Coupeau. Oh ! c'est un
voyage !
Il avait pris, à gauche, un long corridor. Il tourna deux
fois, la première encore à gauche, la seconde à droite. Le
corridor s'allongeait toujours, se bifurquait, resserré, lézardé,
décrépi, de loin en loin éclairé par une mince flamme de gaz ; et
les portes uniformes, à la file comme des portes de prison ou de
couvent, continuaient à montrer, presque toutes grandes ouvertes,
des intérieurs de misère et de travail, que la chaude soirée de
juin emplissait d'une buée rousse. Enfin, ils arrivèrent à un
bout de couloir complètement sombre.
- Nous y sommes, reprit le zingueur. Attention ! tenez-vous
au mur ; il y a trois marches.
Et Gervaise fit encore une dizaine de pas, dans l'obscurité,
prudemment. Elle buta, compta les trois marches. Mais, au fond du
couloir, Coupeau venait de pousser une porte, sans frapper. Une
vive clarté s'étala sur le carreau. Ils entrèrent.
C'était une pièce étranglée, une sorte de boyau, qui semblait
le prolongement même du corridor. Un rideau de laine déteinte, en
ce moment relevé par une ficelle, coupait le boyau en deux. Le
premier compartiment contenait un lit, poussé sous un angle du
plafond mansardé, un poêle de fonte encore tiède du dîner, deux
chaises, une table et une armoire dont il avait fallu scier la
corniche pour qu'elle pût tenir entre le lit et la porte. Dans le
second compartiment se trouvait installé l'atelier : au fond, une
étroite forge avec son soufflet ; à droite, un étau scellé au
mur, sous une étagère où traînaient des ferrailles ; à gauche,
auprès de la fenêtre, un établi tout petit, encombré de pinces,
de cisailles, de scies microscopiques, grasses et très sales.
- C'est nous ! cria Coupeau, en s'avançant jusqu'au rideau de
laine.
Mais on ne répondit pas tout de suite. Gervaise, fort
émotionnée, remuée surtout par cette idée qu'elle allait entrer
dans un lieu plein d'or, se tenait derrière l'ouvrier,
balbutiant, hasardant des hochements de tête, pour saluer. La
grande clarté, une lampe brûlant sur l'établi, un brasier de
charbon flambant dans la forge, accroissait encore son trouble.
Elle finit pourtant par voir madame Lorilleux, petite, rousse,
assez forte, tirant de toute la vigueur de ses bras courts, à
l'aide d'une grosse tenaille, un fil de métal noir, qu'elle
passait dans les trous d'une filière fixée à l'étau. Devant
l'établi, Lorilleux, aussi petit de taille, mais d'épaules plus
grêles, travaillait, du bout de ses pinces, avec une vivacité de
singe, à un travail si menu, qu'il se perdait entre ses doigts
noueux. Ce fut le mari qui leva le premier la tête, une tête aux
cheveux rares, d'une pâleur jaune de vieille cire, longue et
souffrante.
- Ah ! c'est vous, bien, bien ! murmura-t-il. Nous sommes
pressés, vous savez... N'entrez pas dans l'atelier, ça nous
gênerait. Restez dans la chambre.
Et il reprit son travail menu, la face de nouveau dans le
reflet verdâtre d'une boule d'eau, à travers laquelle la lampe
envoyait sur son ouvrage un rond de vive lumière.
- Prends les chaises ! cria à son tour madame Lorilleux.
C'est cette dame, n'est-ce pas ? Très bien, très bien !
Elle avait roulé le fil ; elle le porta à la forge, et là,
activant le brasier avec un large éventail de bois, elle le mit à
recuire, avant de le passer dans les derniers trous de la
filière.
Coupeau avança les chaises, fit asseoir Gervaise au bord du
rideau. La pièce était si étroite, qu'il ne put se caser à côté
d'elle. Il s'assit en arrière, et il se penchait pour lui donner,
dans le cou, des explications sur le travail. La jeune femme,
interdite par l'étrange accueil des Lorilleux, mal à l'aise sous
leurs regards obliques, avait un bourdonnement aux oreilles qui
l'empêchait d'entendre. Elle trouvait la femme très vieille pour
ses trente ans, l'air revêche, malpropre avec ses cheveux queue
de vache, roulés sur sa camisole défaite. Le mari, d'une année
plus âgé seulement, lui semblait un vieillard, aux minces lèvres
méchantes, en manches de chemise, les pieds nus dans des
pantoufles éculées. Et ce qui la consternait surtout, c'était la
petitesse de l'atelier, les murs barbouillés, la ferraille ternie
des outils, toute la saleté noire traînant là dans un bric-à-brac
de marchand de vieux clous. Il faisait terriblement chaud. Des
gouttes de sueur perlaient sur la face verdie de Lorilleux ;
tandis que madame Lorilleux se décidait à retirer sa camisole,
les bras nus, la chemise plaquant sur les seins tombés.
- Et l'or ? demanda Gervaise à demi-voix.
Ses regards inquiets fouillaient les coins, cherchaient,
parmi toute cette crasse, le resplendissement qu'elle avait rêvé.
Mais Coupeau s'était mis à rire.
- L'or ? dit-il ; tenez, en voilà, en voilà encore, et en
voilà à vos pieds !
Il avait indiqué successivement le fil aminci que travaillait
sa soeur, et un autre paquet de fil, pareil à une liasse de fil
de fer, accroché au mur, près de l'étau ; puis, se mettant à
quatre pattes, il venait de ramasser par terre, sous la claie de
bois qui recouvrait le carreau de l'atelier, un déchet, un brin
semblable à la pointe d'une aiguille rouillée. Gervaise se
récriait. Ce n'était pas de l'or, peut-être, ce métal noirâtre,
vilain comme du fer ! Il dut mordre le déchet, lui montrer
l'entaille luisante de ses dents. Et il reprenait ses
explications : les patrons fournissaient l'or en fil, tout
allié ; les ouvriers le passaient d'abord par la filière pour
l'obtenir à la grosseur voulue, en ayant soin de le faire recuire
cinq ou six fois pendant l'opération, afin qu'il ne cassât pas.
Oh ! il fallait une bonne poigne et de l'habitude ! Sa soeur
empêchait son mari de toucher aux filières, parce qu'il toussait.
Elle avait de fameux bras, il lui avait vu tirer l'or aussi mince
qu'un cheveu.
Cependant, Lorilleux, pris d'un accès de toux, se pliait sur
son tabouret. Au milieu de la quinte, il parla, il dit d'une voix
suffoquée, toujours sans regarder Gervaise, comme s'il eût
constaté la chose uniquement pour lui :
- Moi, je fais la colonne.
Coupeau força Gervaise à se lever. Elle pouvait bien
s'approcher, elle verrait. Le chaîniste consentit d'un
grognement. Il enroulait le fil préparé par sa femme autour d'un
mandrin, une baguette d'acier très-mince. Puis, il donna un léger
coup de scie, qui tout le long du mandrin coupa le fil, dont
chaque tour forma un maillon. Ensuite il souda. Les maillons
étaient posés sur un gros morceau de charbon de bois. Il les
mouillait d'une goutte de borax, prise dans le cul d'un verre
cassé, à côté de lui ; et, rapidement, il les rougissait à la
lampe, sous la flamme horizontale du chalumeau. Alors, quand il
eut une centaine de maillons, il se remit une fois encore à son
travail menu, appuyé au bord de la cheville, un bout de
planchette que le frottement de ses mains avait poli. Il ployait
la maille à la pince, la serrait d'un côté, l'introduisait dans
la maille supérieure déjà en place, la rouvrait à l'aide d'une
pointe ; cela avec une régularité continue, les mailles succédant
aux mailles, si vivement, que la chaîne s'allongeait peu à peu
sous les yeux de Gervaise, sans lui permettre de suivre et de
bien comprendre.
- C'est la colonne, dit Coupeau. Il y a le jaseron, le
forçat, la gourmette, la corde. Mais ça, c'est la colonne.
Lorilleux ne fait que la colonne.
Celui-ci eut un ricanement de satisfaction. Il cria, tout en
continuant à pincer les mailles, invisibles entre ses ongles
noirs :
- Écoute donc, Cadet-Cassis !... J'établissais un calcul, ce
matin. J'ai commencé à douze ans, n'est-ce pas ? Eh bien !
sais-tu quel bout de colonne j'ai dû faire au jour
d'aujourd'hui ?
Il leva sa face pâle, cligna ses paupières rougies.
- Huit mille mètres, entends-tu ! Deux lieues !... Hein ! un
bout de colonne de deux lieues ! Il y a de quoi entortiller le
cou à toutes les femelles du quartier... Et, tu sais, le bout
s'allonge toujours. J'espère bien aller de Paris à Versailles.
Gervaise était retournée s'asseoir, désillusionnée, trouvant
tout très-laid. Elle sourit pour faire plaisir aux Lorilleux. Ce
qui la gênait surtout, c'était le silence gardé sur son mariage,
sur cette affaire si grosse pour elle, sans laquelle elle ne
serait certainement pas venue. Les Lorilleux continuaient à la
traiter en curieuse importune amenée par Coupeau. Et une
conversation s'étant enfin engagée, elle roula uniquement sur les
locataires de la maison. Madame Lorilleux demanda à son frère
s'il n'avait pas entendu en montant les gens du quatrième se
battre. Ces Bénard s'assommaient tous les jours ; le mari
rentrait soûl comme un cochon ; la femme aussi avait bien des
torts, elle criait des choses dégoûtantes. Puis, on parla du
dessinateur du premier, ce grand escogriffe de Baudequin, un
poseur criblé de dettes, toujours fumant, toujours gueulant avec
des camarades. L'atelier de cartonnage de M. Madinier n'allait
plus que d'une patte ; le patron avait encore congédié deux
ouvrières la veille ; ce serait pain bénit, s'il faisait la
culbute, car il mangeait tout, il laissait ses enfants le
derrière nu. Madame Gaudron cardait drôlement ses matelas : elle
se trouvait encore enceinte, ce qui finissait par n'être guère
propre, à son âge. Le propriétaire venait de donner congé aux
Coquet, du cinquième ; ils devaient trois termes ; puis, ils
s'entêtaient à allumer leur fourneau sur le carré ; même que, le
samedi d'auparavant, mademoiselle Remanjou, la vieille du
sixième, en reportant ses poupées, était descendue à temps pour
empêcher le petit Linguerlot d'avoir le corps tout brûlé. Quant à
mademoiselle Clémence, la repasseuse, elle se conduisait comme
elle l'entendait, mais on ne pouvait pas dire, elle adorait les
animaux, elle possédait un coeur d'or. Hein ! quel dommage, une
belle fille pareille aller avec tous les hommes ! On la
rencontrerait une nuit sur un trottoir, pour sûr.
- Tiens, en voilà une, dit Lorilleux à sa femme, en lui
donnant le bout de chaîne auquel il travaillait depuis le
déjeuner. Tu peux la dresser.
Et il ajouta, avec l'insistance d'un homme qui ne lâche pas
aisément une plaisanterie :
- Encore quatre pieds et demi... Ça me rapproche de
Versailles.
Cependant, madame Lorilleux, après l'avoir fait recuire,
dressait la colonne, en la passant à la filière de réglage. Elle
la mit ensuite dans une petite casserole de cuivre à long manche,
pleine d'eau seconde, et la dérocha au feu de la forge. Gervaise,
de nouveau poussée par Coupeau, dut suivre cette dernière
opération. Quand la chaîne fut dérochée, elle devint d'un rouge
sombre. Elle était finie, prête à livrer.
- On livre en blanc, expliqua encore le zingueur. Ce sont les
polisseuses qui frottent ça avec du drap.
Mais Gervaise se sentait à bout de courage. La chaleur, de
plus en plus forte, la suffoquait. On laissait la porte fermée,
parce que le moindre courant d'air enrhumait Lorilleux. Alors,
comme on ne parlait pas toujours de leur mariage, elle voulut
s'en aller, elle tira légèrement la veste de Coupeau. Celui-ci
comprit. Il commençait, d'ailleurs, à être également embarrassé
et vexé de cette affectation de silence.
- Eh bien, nous partons, dit-il. Nous vous laissons
travailler.
Il piétina un instant, il attendit, espérant un mot, une
allusion quelconque. Enfin, il se décida à entamer les choses
lui-même.
- Dites donc, Lorilleux, nous comptons sur vous, vous serez
le témoin de ma femme.
Le chaîniste leva la tête, joua la surprise, avec un
ricanement ; tandis que sa femme, lâchant les filières, se
plantait au milieu de l'atelier.
- C'est donc sérieux ? murmura-t-il. Ce sacré Cadet-Cassis,
on ne sait jamais s'il veut rire.
- Ah ! oui, madame est la personne, dit à son tour la femme
en dévisageant Gervaise. Mon Dieu ! nous n'avons pas de conseil à
vous donner, nous autres... C'est une drôle d'idée de se marier
tout de même. Enfin, si ça vous va à l'un et à l'autre. Quand ça
ne réussit pas, on s'en prend à soi, voilà tout. Et ça ne réussit
pas souvent, pas souvent, pas souvent...
La voix ralentie sur ces derniers mots, elle hochait la tête,
passant de la figure de la jeune femme à ses mains, à ses pieds,
comme si elle avait voulu la déshabiller, pour lui voir les
grains de la peau. Elle dut la trouver mieux qu'elle ne comptait.
- Mon frère est bien libre, continua-t-elle d'un ton plus
pincé. Sans doute, la famille aurait peut-être désiré... On fait
toujours des projets. Mais les choses tournent si drôlement...
Moi, d'abord, je ne veux pas me disputer. Il nous aurait amené la
dernière des dernières, je lui aurais dit : Épouse-la et
fiche-moi la paix... Il n'était pourtant pas mal ici, avec nous.
Il est assez gras, on voit bien qu'il ne jeûnait guère. Et
toujours sa soupe chaude, juste à la minute... Dis donc,
Lorilleux, tu ne trouves pas que madame ressemble à Thérèse, tu
sais bien, cette femme d'en face qui est morte de la poitrine ?
- Oui, il y a un faux air, répondit le chaîniste.
- Et vous avez deux enfants, madame. Ah ! ça, par exemple, je
l'ai dit à mon frère : Je ne comprends pas comment tu épouses une
femme qui a deux enfants... Il ne faut pas vous fâcher, si je
prends ses intérêts ; c'est bien naturel... Vous n'avez pas l'air
fort, avec ça... N'est-ce pas, Lorilleux, madame n'a pas l'air
fort ?
- Non, non, elle n'est pas forte.
Ils ne parlèrent pas de sa jambe. Mais Gervaise comprenait, à
leurs regards obliques et au pincement de leurs lèvres, qu'ils y
faisaient allusion. Elle restait devant eux, serrée dans son
mince châle à palmes jaunes, répondant par des monosyllabes,
comme devant des juges. Coupeau, la voyant souffrir, finit par
crier :
- Ce n'est pas tout ça... Ce que vous dites et rien, c'est la
même chose. La noce aura lieu le samedi 29 juillet. J'ai calculé
sur l'almanach. Est-ce convenu ? ça vous va-t-il ?
- Oh ! ça nous va toujours, dit sa soeur. Tu n'avais pas
besoin de nous consulter... Je n'empêcherai pas Lorilleux d'être
témoin. Je veux avoir la paix.
Gervaise, la tête basse, ne sachant plus à quoi s'occuper,
avait fourré le bout de son pied dans un losange de la claie de
bois, dont le carreau de l'atelier était couvert ; puis, de peur
d'avoir dérangé quelque chose en le retirant, elle s'était
baissée, tâtant avec la main. Lorilleux, vivement, approcha la
lampe. Et il lui examinait les doigts avec méfiance.
- Il faut prendre garde, dit-il, les petits morceaux d'or, ça
se colle sous les souliers, et ça s'emporte, sans qu'on le sache.
Ce fut toute une affaire. Les patrons n'accordaient pas un
milligramme de déchet. Et il montra la patte de lièvre avec
laquelle il brossait les parcelles d'or restées sur la cheville,
et la peau étalée sur ses genoux, mise là pour les recevoir. Deux
fois par semaine, on balayait soigneusement l'atelier ; on
gardait les ordures, on les brûlait, on passait les cendres, dans
lesquelles on trouvait par mois jusqu'à vingt-cinq et trente
francs d'or.
Madame Lorilleux ne quittait pas du regard les souliers de
Gervaise. - Mais il n'y a pas à se fâcher, murmura-t-elle, avec
un sourire aimable. Madame peut regarder ses semelles.
Et Gervaise, très-rouge, se rassit, leva ses pieds, fit voir
qu'il n'y avait rien. Coupeau avait ouvert la porte en criant :
Bonsoir ! d'une voix brusque. Il l'appela, du corridor. Alors,
elle sortit à son tour, après avoir balbutié une phrase de
politesse : elle espérait bien qu'on se reverrait et qu'on
s'entendrait tous ensemble. Mais les Lorilleux s'étaient déjà
remis à l'ouvrage, au fond du trou noir de l'atelier, où la
petite forge luisait, comme un dernier charbon blanchissant dans
la grosse chaleur d'un four. La femme, un coin de la chemise
glissé sur l'épaule, la peau rougie par le reflet du brasier,
tirait un nouveau fil, gonflait à chaque effort son cou, dont les
muscles se roulaient, pareils à des ficelles. Le mari, courbé
sous la lueur verte de la boule d'eau, recommençant un bout de
chaîne, ployait la maille à la pince, la serrait d'un côté,
l'introduisait dans la maille supérieure, la rouvrait à l'aide
d'une pointe, continuellement, mécaniquement, sans perdre un
geste pour essuyer la sueur de sa face.
Quand Gervaise déboucha des corridors sur le palier du
sixième, elle ne put retenir cette parole, les larmes aux yeux :
- Ça ne promet pas beaucoup de bonheur.
Coupeau branla furieusement la tête. Lorilleux lui revaudrait
cette soirée-là. Avait-on jamais vu un pareil grigou ! croire
qu'on allait lui emporter trois grains de sa poussière d'or !
Toutes ces histoires, c'était de l'avarice pure. Sa soeur avait
peut-être cru qu'il ne se marierait jamais, pour lui économiser
quatre sous sur son pot-au-feu ? Enfin, ça se ferait quand même
le 29 juillet. Il se moquait pas mal d'eux !
Mais Gervaise, en descendant l'escalier, se sentait toujours
le coeur gros, tourmentée d'une bête de peur, qui lui faisait
fouiller avec inquiétude les ombres grandies de la rampe. A cette
heure, l'escalier dormait, désert, éclairé seulement par le bec
de gaz du second étage, dont la flamme rapetissée mettait, au
fond de ce puits de ténèbres, la goutte de clarté d'une
veilleuse. Derrière les portes fermées, on entendait le gros
silence, le sommeil écrasé des ouvriers couchés au sortir de
table. Pourtant, un rire adouci sortait de la chambre de la
repasseuse, tandis qu'un filet de lumière glissait par la serrure
de mademoiselle Remanjou, taillant encore, avec un petit bruit de
ciseaux, les robes de gaze des poupées à treize sous. En bas,
chez madame Gaudron, un enfant continuait à pleurer. Et les
plombs soufflaient une puanteur plus forte, au milieu de la
grande paix, noire et muette.
Puis, dans la cour, pendant que Coupeau demandait le cordon
d'une voix chantante, Gervaise se retourna, regarda une dernière
fois la maison. Elle paraissait grandie sous le ciel sans lune.
Les façades grises, comme nettoyées de leur lèpre et badigeonnées
d'ombre, s'étendaient, montaient ; et elles étaient plus nues
encore, toutes plates, déshabillées des loques séchant le jour au
soleil. Les fenêtres closes dormaient. Quelques-unes, éparses,
vivement allumées, ouvraient des yeux, semblaient faire loucher
certains coins. Au-dessus de chaque vestibule, de bas en haut, à
la file, les vitres des six paliers, blanches d'une lueur pâle,
dressaient une tour étroite de lumière. Un rayon de lampe, tombé
de l'atelier de cartonnage, au second, mettait une traînée jaune
sur le pavé de la cour, trouant les ténèbres qui noyaient les
ateliers du rez-de-chaussée. Et, du fond de ces ténèbres, dans le
coin humide, des gouttes d'eau, sonores au milieu du silence,
tombaient une à une du robinet mal tourné de la fontaine. Alors,
il sembla à Gervaise que la maison était sur elle, écrasante,
glaciale à ses épaules. C'était toujours sa bête de peur, un
enfantillage dont elle souriait ensuite.
- Prenez garde ! cria Coupeau.
Et elle dut, pour sortir, sauter par-dessus une grande mare,
qui avait coulé de la teinturerie. Ce jour-là, la mare était
bleue, d'un azur profond de ciel d'été, où la petite lampe de
nuit du concierge allumait des étoiles.
Gervaise ne voulait pas de noce. A quoi bon dépenser de
l'argent ? Puis, elle restait un peu honteuse ; il lui semblait
inutile d'étaler le mariage devant tout le quartier. Mais Coupeau
se récriait : on ne pouvait pas se marier comme ça, sans manger
un morceau ensemble. Lui, se battait joliment l'oeil du
quartier ! Oh ! quelque chose de tout simple, un petit tour de
balade l'après-midi, en attendant d'aller tordre le cou à un
lapin, au premier gargot venu. Et pas de musique au dessert, bien
sûr, pas de clarinette pour secouer le panier aux crottes des
dames. Histoire de trinquer seulement, avant de revenir faire
dodo chacun chez soi.
Le zingueur, plaisantant, rigolant, décida la jeune femme,
lorsqu'il lui eut juré qu'on ne s'amuserait pas. Il aurait l'oeil
sur les verres, pour empêcher les coups de soleil. Alors, il
organisa un pique-nique à cent sous par tête, chez Auguste, au
Moulin-d'Argent, boulevard de la Chapelle. C'était un petit
marchand de vin dans les prix doux, qui avait un bastringue au
fond de son arrière-boutique, sous les trois acacias de sa cour.
Au premier, on serait parfaitement bien. Pendant dix jours, il
racola des convives, dans la maison de sa soeur, rue de la
Goutte-d'Or : M. Madinier, mademoiselle Remanjou, madame Gaudron
et son mari. Il finit même par faire accepter à Gervaise deux
camarades, Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes : sans doute Mes-Bottes
levait le coude, mais il avait un appétit si farce, qu'on
l'invitait toujours dans les pique-nique, à cause de la tête du
marchand de soupe en voyant ce sacré trou-là avaler ses douze
livres de pain. La jeune femme, de son côté, promit d'amener sa
patronne, madame Fauconnier, et les Boche, de très braves gens.
Tout compte fait, on se trouverait quinze à table. C'était assez.
Quand on est trop de monde, ça se termine toujours par des
disputes.
Cependant, Coupeau n'avait pas le sou. Sans chercher à
crâner, il entendait agir en homme propre. Il emprunta cinquante
francs à son patron. Là-dessus, il acheta d'abord l'alliance, une
alliance d'or de douze francs, que Lorilleux lui procura en
fabrique pour neuf francs. Il se commanda ensuite une redingote,
un pantalon et un gilet, chez un tailleur de la rue Myrrha,
auquel il donna seulement un acompte de vingt-cinq francs ; ses
souliers vernis et son bolivar pouvaient encore marcher. Quand il
eut mis de côté les dix francs du pique-nique, son écot et celui
de Gervaise, les enfants devant passer par-dessus le marché, il
lui resta tout juste six francs, le prix d'une messe à l'autel
des pauvres. Certes, il n'aimait pas les corbeaux, ça lui crevait
le coeur de porter ses six francs à ces galfatres-là, qui n'en
avaient pas besoin pour se tenir le gosier frais. Mais un mariage
sans messe, on avait beau dire, ce n'était pas un mariage. Il
alla lui-même à l'église marchander ; et, pendant une heure, il
s'attrapa avec un vieux petit prêtre, en soutane sale, voleur
comme une fruitière. Il avait envie de lui ficher des calottes.
Puis, par blague, il lui demanda s'il ne trouverait pas, dans sa
boutique, une messe d'occasion, point trop détériorée, et dont un
couple bon enfant ferait encore son beurre. Le vieux petit
prêtre, tout en grognant que Dieu n'aurait aucun plaisir à bénir
son union, finit par lui laisser sa messe à cinq francs. C'était
toujours vingt sous d'économie. Il lui restait vingt sous.
Gervaise, elle aussi, tenait à être propre. Dès que le
mariage fut décidé, elle s'arrangea, fit des heures en plus, le
soir, arriva à mettre trente francs de côté. Elle avait une
grosse envie d'un petit mantelet de soie, affiché treize francs,
rue du Faubourg-Poissonnière. Elle se le paya, puis racheta pour
dix francs au mari d'une blanchisseuse, morte dans la maison de
madame Fauconnier, une robe de laine gros bleu, qu'elle refit
complètement à sa taille. Avec les sept francs qui restaient,
elle eut une paire de gants de coton, une rose pour son bonnet et
des souliers pour son aîné Claude. Heureusement les petits
avaient des blouses possibles. Elle passa quatre nuits, nettoyant
tout, visitant jusqu'aux plus petits trous de ses bas et de sa
chemise.
Enfin, le vendredi soir, la veille du grand jour, Gervaise et
Coupeau, en rentrant du travail, eurent encore à trimer jusqu'à
onze heures. Puis, avant de se coucher chacun chez soi, ils
passèrent une heure ensemble, dans la chambre de la jeune femme,
bien contents d'être au bout de cet embarras. Malgré leur
résolution de ne pas se casser les côtes pour le quartier, ils
avaient fini par prendre les choses à coeur et par s'éreinter.
Quand ils se dirent bonsoir, ils dormaient debout. Mais, tout de
même, ils poussaient un gros soupir de soulagement. Maintenant,
c'était réglé. Coupeau avait pour témoins M. Madinier et
Bibi-la-Grillade ; Gervaise comptait sur Lorilleux et sur Boche.
On devait aller tranquillement à la mairie et à l'église, tous
les six, sans traîner derrière soi une queue de monde. Les deux
soeurs du marié avaient même déclaré qu'elles resteraient chez
elles, leur présence n'étant pas nécessaire. Seule maman Coupeau
s'était mise à pleurer, en disant qu'elle partirait plutôt en
avant, pour se cacher dans un coin ; et on avait promis de
l'emmener. Quant au rendez-vous de toute la société, il était
fixé à une heure, au Moulin-d'Argent. De là on irait gagner la
faim dans la plaine Saint-Denis ; on prendrait le chemin de fer
et on retournerait à pattes, le long de la grande route. La
partie s'annonçait très bien, pas une bosse à tout avaler, mais
un brin de rigolade, quelque chose de gentil et d'honnête.
Le samedi matin, en s'habillant, Coupeau fut pris
d'inquiétude, devant sa pièce de vingt sous. Il venait de songer
que, par politesse, il lui faudrait offrir un verre de vin et une
tranche de jambon aux témoins, en attendant le dîner. Puis, il y
aurait peut-être des frais imprévus. Décidément, vingt sous, ça
ne suffisait pas. Alors, après s'être chargé de conduire Claude
et Étienne chez madame Boche, qui devait les amener le soir au
dîner, il courut rue de la Goutte-d'Or et monta carrément
emprunter dix francs à Lorilleux. Par exemple, ça lui écorchait
le gosier, car il s'attendait à la grimace de son beau-frère.
Celui-ci grogna, ricana d'un air de mauvaise bête, et finalement
prêta les deux pièces de cent sous. Mais Coupeau entendit sa
soeur qui disait entre ses dents que « ça commençait bien. »
Le mariage à la mairie était pour dix heures et demie. Il
faisait très beau, un soleil du tonnerre, rôtissant les rues.
Pour ne pas être regardés, les mariés, la maman et les quatre
témoins se séparèrent en deux bandes. En avant, Gervaise marchait
au bras de Lorilleux, tandis que M. Madinier conduisait maman
Coupeau ; puis, à vingt pas, sur l'autre trottoir, venaient
Coupeau, Boche et Bibi-la-Grillade. Ces trois-là étaient en
redingote noire, le dos rond, les bras ballants ; Boche avait un
pantalon jaune ; Bibi-la-Grillade, boutonné jusqu'au cou, sans
gilet, laissait passer seulement un coin de cravate roulé en
corde. Seul, M. Madinier portait un habit, un grand habit à queue
carrée ; et les passants s'arrêtaient pour voir ce monsieur
promenant la grosse mère Coupeau, en châle vert, en bonnet noir,
avec des rubans rouges. Gervaise, très douce, gaie, dans sa robe
d'un bleu dur, les épaules serrées sous son étroit mantelet,
écoutait complaisamment les ricanements de Lorilleux, perdu au
fond d'un immense paletot sac, malgré la chaleur ; puis, de temps
à autre, au coude des rues, elle tournait un peu la tête, jetait
un fin sourire à Coupeau, que ses vêtements neufs, luisants au
soleil, gênaient.
Tout en marchant très-lentement, ils arrivèrent à la mairie
une grande demi-heure trop tôt. Et, comme le maire fut en retard,
leur tour vint seulement vers onze heures. Ils attendirent sur
des chaises, dans un coin de la salle, regardant le haut plafond
et la sévérité des murs, parlant bas, reculant leurs sièges par
excès de politesse, chaque fois qu'un garçon de bureau passait.
Pourtant, à demi-voix, ils traitaient le maire de fainéant ; il
devait être pour sûr chez sa blonde, à frictionner sa goutte ;
peut-être bien aussi qu'il avait avalé son écharpe. Mais, quand
le magistrat parut, ils se levèrent respectueusement. On les fit
rasseoir. Alors, ils assistèrent à trois mariages, perdus dans
trois noces bourgeoises, avec des mariées en blanc, des fillettes
frisées, des demoiselles à ceintures roses, des cortèges
interminables de messieurs et de dames sur leur trente-et-un,
l'air très comme il faut. Puis, quand on les appela, ils
faillirent ne pas être mariés, Bibi-la-Grillade ayant disparu.
Boche le retrouva en bas, sur la place, fumant une pipe. Aussi,
ils étaient encore de jolis cocos dans cette boîte, de se ficher
du monde, parce qu'on n'avait pas des gants beurre frais à leur
mettre sous le nez ! Et les formalités, la lecture du Code, les
questions posées, la signature des pièces, furent expédiées si
rondement, qu'ils se regardèrent, se croyant volés d'une bonne
moitié de la cérémonie. Gervaise, étourdie, le coeur gonflé,
appuyait son mouchoir sur ses lèvres. Maman Coupeau pleurait à
chaudes larmes. Tous s'étaient appliqués sur le registre,
dessinant leurs noms, en grosses lettres boiteuses, sauf le marié
qui avait tracé une croix, ne sachant pas écrire. Ils donnèrent
chacun quatre sous pour les pauvres. Lorsque le garçon remit à
Coupeau le certificat de mariage, celui-ci, le coude poussé par
Gervaise, se décida à sortir encore cinq sous.
La trotte était bonne de la mairie à l'église. En chemin, les
hommes prirent de la bière, maman Coupeau et Gervaise, du cassis
avec de l'eau. Et ils eurent à suivre une longue rue, où le
soleil tombait d'aplomb, sans un filet d'ombre. Le bedeau les
attendait au milieu de l'église vide ; il les poussa vers une
petite chapelle, en leur demandant furieusement si c'était pour
se moquer de la religion qu'ils arrivaient en retard. Un prêtre
vint à grandes enjambées, l'air maussade, la face pâle de faim,
précédé par un clerc en surplis sale qui trottinait. Il dépêcha
sa messe, mangeant les phrases latines, se tournant, se baissant,
élargissant les bras, en hâte, avec des regards obliques sur les
mariés et sur les témoins. Les mariés, devant l'autel,
très-embarrassés, ne sachant pas quand il fallait s'agenouiller,
se lever, s'asseoir, attendaient un geste du clerc. Les témoins,
pour être convenables, se tenaient debout tout le temps ; tandis
que maman Coupeau, reprise par les larmes, pleurait dans le livre
de messe qu'elle avait emprunté à une voisine. Cependant, midi
avait sonné, la dernière messe était dite, l'église s'emplissait
du piétinement des sacristains, du vacarme des chaises remises en
place. On devait préparer le maître-autel pour quelque fête, car
on entendait le marteau des tapissiers clouant des tentures. Et,
au fond de la chapelle perdue, dans la poussière d'un coup de
balai donné par le bedeau, le prêtre à l'air maussade promenait
vivement ses mains sèches sur les têtes inclinées de Gervaise et
de Coupeau, et semblait les unir au milieu d'un déménagement,
pendant une absence du bon Dieu, entre deux messes sérieuses.
Quand la noce eut de nouveau signé sur un registre, à la
sacristie, et qu'elle se retrouva en plein soleil, sous le
porche, elle resta un instant là, ahurie, essoufflée d'avoir été
menée au galop.
- Voilà ! dit Coupeau, avec un rire gêné.
Il se dandinait, il ne trouvait rien là de rigolo. Pourtant,
il ajouta :
- Ah bien ! ça ne traîne pas. Ils vous envoient ça en quatre
mouvements... C'est comme chez les dentistes : on n'a pas le
temps de crier ouf ! ils marient sans douleur.
- Oui, oui, de la belle ouvrage, murmura Lorilleux en
ricanant. Ça se bâcle en cinq minutes et ça tient bon toute la
vie... Ah ! ce pauvre Cadet-Cassis, va !
Et les quatre témoins donnèrent des tapes sur les épaules du
zingueur qui faisait le gros dos. Pendant ce temps, Gervaise
embrassait maman Coupeau, souriante, les yeux humides pourtant.
Elle répondait aux paroles entrecoupées de la vieille femme :
- N'ayez pas peur, je ferai mon possible. Si ça tournait mal,
ça ne serait pas de ma faute. Non, bien sûr, j'ai trop envie
d'être heureuse... Enfin, c'est fait, n'est-ce pas ? C'est à lui
et à moi de nous entendre et d'y mettre du nôtre.
Alors, on alla droit au Moulin-d'Argent. Coupeau avait pris
le bras de sa femme. Ils marchaient vite, riant, comme emportés,
à deux cents pas devant les autres, sans voir les maisons, ni les
passants, ni les voitures. Les bruits assourdissants du faubourg
sonnaient des cloches à leurs oreilles. Quand ils arrivèrent chez
le marchand de vin, Coupeau commanda tout de suite deux litres,
du pain et des tranches de jambon, dans le petit cabinet vitré du
rez-de-chaussée, sans assiettes ni nappe, simplement pour casser
une croûte. Puis, voyant Boche et Bibi-la-Grillade montrer un
appétit sérieux, il fit venir un troisième litre et un morceau de
brie. Maman Coupeau n'avait pas faim, était trop suffoquée pour
manger. Gervaise, qui mourait de soif, buvait de grands verres
d'eau à peine rougie.
- Ça me regarde, dit Coupeau, en passant immédiatement au
comptoir, où il paya quatre francs cinq sous.
Cependant, il était une heure, les invités arrivaient. Madame
Fauconnier, une femme grasse, belle encore, parut la première ;
elle avait une robe écrue, à fleurs imprimées, avec une cravate
rose et un bonnet très chargé de fleurs. Ensuite vinrent ensemble
mademoiselle Remanjou, toute fluette dans l'éternelle robe noire
qu'elle semblait garder même pour se coucher, et le ménage
Gaudron, le mari, d'une lourdeur de brute, faisant craquer sa
veste brune au moindre geste, la femme, énorme, étalant son
ventre de femme enceinte, dont sa jupe, d'un violet cru,
élargissait encore la rondeur. Coupeau expliqua qu'il ne faudrait
pas attendre Mes-Bottes ; le camarade devait retrouver la noce
sur la route de Saint-Denis.
- Ah bien ! s'écria madame Lerat en entrant, nous allons
avoir une jolie saucée ! Ça va être drôle !
Et elle appela la société sur la porte du marchand de vin,
pour voir les nuages, un orage d'un noir d'encre qui montait
rapidement au sud de Paris. Madame Lerat, l'aînée des Coupeau,
était une grande femme, sèche, masculine, parlant du nez, fagotée
dans une robe puce trop large, dont les longs effilés la
faisaient ressembler à un caniche maigre sortant de l'eau. Elle
jouait avec son ombrelle comme avec un bâton. Quand elle eut
embrassé Gervaise, elle reprit :
- Vous n'avez pas idée, on reçoit un soufflet dans la rue....
On dirait qu'on vous jette du feu à la figure.
Tout le monde déclara alors sentir l'orage depuis longtemps.
Quand on était sorti de l'église, M. Madinier avait bien vu ce
dont il retournait. Lorilleux racontait que ses cors l'avaient
empêché de dormir ; à partir de trois heures du matin.
D'ailleurs, ça ne pouvait pas finir autrement ; voilà trois jours
qu'il faisait vraiment trop chaud.
- Oh ! ça va peut-être couler, répétait Coupeau, debout à la
porte, interrogeant le ciel d'un regard inquiet. On n'attend plus
que ma soeur, on pourrait tout de même partir, si elle arrivait.
Madame Lorilleux, en effet, était en retard. Madame Lerat
venait de passer chez elle, pour la prendre ; mais, comme elle
l'avait trouvée en train de mettre son corset, elles s'étaient
disputées toutes les deux. La grande veuve ajouta à l'oreille de
son frère :
- Je l'ai plantée là. Elle est d'une humeur !... Tu verras
quelle tête !
Et la noce dut patienter un quart d'heure encore, piétinant
dans la boutique du marchand de vin, coudoyée, bousculée, au
milieu des hommes qui entraient boire un canon sur le comptoir.
Par moments, Boche, ou madame Fauconnier ou Bibi-la-Grillade, se
détachaient, s'avançaient au bord du trottoir, les yeux en l'air.
Ça ne coulait pas du tout ; le jour baissait, des souffles de
vent, rasant le sol, enlevaient de petits tourbillons de
poussière blanche. Au premier coup de tonnerre, mademoiselle
Remanjou se signa. Tous les regards se portaient avec anxiété sur
l'oeil-de-boeuf, au-dessus de la glace : il était déjà deux
heures moins vingt.
- Allez-y ! cria Coupeau. Voilà les anges qui pleurent.
Une rafale de pluie balayait la chaussée, où des femmes
fuyaient, en tenant leurs jupes à deux mains. Et ce fut sous
cette première ondée que madame Lorilleux arriva enfin,
essoufflée, furibonde, se battant sur le seuil avec son
parapluie, qui ne voulait pas se fermer.
- A-t-on jamais vu ! bégayait-elle. Ça m'a pris juste à la
porte. J'avais envie de remonter et de me déshabiller. J'aurais
rudement bien fait... Ah ! elle est jolie, la noce ! Je le
disais, je voulais tout renvoyer à samedi prochain. Et il pleut
parce qu'on ne m'a pas écoutée ! Tant mieux ! tant mieux que le
ciel crève !
Coupeau essaya de la calmer. Mais elle l'envoya coucher. Ce
ne serait pas lui qui payerait sa robe, si elle était perdue.
Elle avait une robe de soie noire, dans laquelle elle étouffait ;
le corsage, trop étroit, tirait sur les boutonnières, la coupait
aux épaules ; et la jupe, taillée en fourreau, lui serrait si
fort les cuisses, qu'elle devait marcher à tout petits pas.
Pourtant, les dames de la société la regardaient, les lèvres
pincées, l'air ému de sa toilette. Elle ne parut même pas voir
Gervaise, assise à côté de maman Coupeau. Elle appela Lorilleux,
lui demanda son mouchoir ; puis, dans un coin de la boutique,
soigneusement, elle essuya une à une les gouttes de pluie roulées
sur la soie.
Cependant, l'ondée avait brusquement cessé. Le jour baissait
encore, il faisait presque nuit, une nuit livide traversée par de
larges éclairs. Bibi-la-Grillade répétait en riant qu'il allait
tomber des curés, bien sûr. Alors, l'orage éclata avec une
extrême violence. Pendant une demi-heure, l'eau tomba à seaux, la
foudre gronda sans relâche. Les hommes, debout devant la porte,
contemplaient le voile gris de l'averse, les ruisseaux grossis,
la poussière d'eau volante montant du clapotement des flaques.
Les femmes s'étaient assises, effrayées, les mains aux yeux. On
ne causait plus, la gorge un peu serrée. Une plaisanterie risquée
sur le tonnerre par Boche, disant que saint Pierre éternuait
là-haut, ne fit sourire personne. Mais, quand la foudre espaça
ses coups, se perdit au loin, la société recommença à
s'impatienter, se fâcha contre l'orage, jurant et montrant le
poing aux nuées. Maintenant, du ciel couleur de cendre, une pluie
fine tombait, interminable.
- Il est deux heures passées, cria madame Lorilleux. Nous ne
pouvons pourtant pas coucher ici !
Mademoiselle Remanjou ayant parlé d'aller à la campagne tout
de même, quand on devrait s'arrêter dans le fossé des
fortifications, la noce se récria : les chemins devaient être
jolis, on ne pourrait seulement pas s'asseoir sur l'herbe ; puis,
ça ne paraissait pas fini, il reviendrait peut-être une saucée.
Coupeau, qui suivait des yeux un ouvrier trempé marchant
tranquillement sous la pluie, murmura :
- Si cet animal de Mes-Bottes nous attend sur la route de
Saint-Denis, il n'attrapera pas un coup de soleil.
Cela fit rire. Mais la mauvaise humeur grandissait. Ça
devenait crevant à la fin. Il fallait décider quelque chose. On
ne comptait pas sans doute se regarder comme ça le blanc des yeux
jusqu'au dîner. Alors, pendant un quart d'heure, en face de
l'averse entêtée, on se creusa le cerveau. Bibi-la-Grillade
proposait de jouer aux cartes ; Boche, de tempérament polisson et
sournois, savait un petit jeu bien drôle, le jeu du confesseur ;
madame Gaudron parlait d'aller manger de la tarte aux ognons,
chaussée Clignancourt ; madame Lerat aurait souhaité qu'on
racontât des histoires ; Gaudron ne s'embêtait pas, se trouvait
bien là, offrait seulement de se mettre à table tout de suite.
Et, à chaque proposition, on discutait, on se fâchait : c'était
bête, ça endormirait tout le monde, on les prendrait pour des
moutards. Puis, comme Lorilleux, voulant dire son mot, trouvait
quelque chose de bien simple, une promenade sur les boulevards
extérieurs jusqu'au Père-Lachaise, où l'on pourrait entrer voir
le tombeau d'Héloïse et d'Abélard, si l'on avait le temps, madame
Lorilleux, ne se contenant plus, éclata. Elle fichait le camp,
elle ! Voilà ce qu'elle faisait ! Est-ce qu'on se moquait du
monde ? Elle s'habillait, elle recevait la pluie, et c'était pour
s'enfermer chez un marchand de vin ! Non, non, elle en avait
assez d'une noce comme ça, elle préférait son chez elle. Coupeau
et Lorilleux durent barrer la porte. Elle répétait :
- Otez-vous de là ! Je vous dis que je m'en vais !
Son mari ayant réussi à la calmer, Coupeau s'approcha de
Gervaise, toujours tranquille dans son coin, causant avec sa
belle-mère et madame Fauconnier.
- Mais vous ne proposez rien, vous ! dit-il, sans oser encore
la tutoyer.
- Oh ! tout ce qu'on voudra, répondit-elle en riant. Je ne
suis pas difficile. Sortons, ne sortons pas, ça m'est égal. Je me
sens très-bien, je n'en demande pas plus.
Et elle avait, en effet, la figure tout éclairée d'une joie
paisible. Depuis que les invités se trouvaient là, elle parlait à
chacun d'une voix un peu basse et émue, l'air raisonnable, sans
se mêler aux disputes. Pendant l'orage, elle était restée les
yeux fixes, regardant les éclairs, comme voyant des choses
graves, très-loin, dans l'avenir, à ces lueurs brusques.
M. Madinier, pourtant, n'avait encore rien proposé. Il était
appuyé contre le comptoir, les pans de son habit écartés, gardant
son importance de patron. Il cracha longuement, roula ses gros
yeux.
- Mon Dieu ! dit-il, on pourrait aller au musée... Et il se
caressa le menton, en consultant la société d'un clignement de
paupières.
- Il y a des antiquités, des images, des tableaux, un tas de
choses. C'est très instructif.... Peut-être bien que vous ne
connaissez pas ça. Oh ! c'est à voir, au moins une fois.
La noce se regardait, se tâtait. Non, Gervaise ne connaissait
pas ça ; madame Fauconnier non plus, ni Boche, ni les autres.
Coupeau croyait bien être monté un dimanche, mais il ne se
souvenait plus bien. On hésitait cependant, lorsque madame
Lorilleux, sur laquelle l'importance de M. Madinier produisait
une grande impression, trouva l'offre très comme il faut, très
honnête. Puisqu'on sacrifiait la journée, et qu'on était habillé,
autant valait-il visiter quelque chose pour son instruction. Tout
le monde approuva. Alors, comme la pluie tombait encore un peu,
on emprunta au marchand de vin des parapluies, de vieux
parapluies, bleus, verts, marron, oubliés par les clients ; et
l'on partit pour le musée.
La noce tourna à droite, descendit dans Paris par le faubourg
Saint-Denis. Coupeau et Gervaise marchaient de nouveau en tête,
courant, devançant les autres. M. Madinier donnait maintenant le
bras à madame Lorilleux, maman Coupeau étant restée chez le
marchand de vin, à cause de ses jambes. Puis venaient Lorilleux
et madame Lerat, Boche et madame Fauconnier, Bibi-la-Grillade et
mademoiselle Remanjou, enfin le ménage Gaudron. On était douze.
Ça faisait encore une jolie queue sur le trottoir.
- Oh ! nous n'y sommes pour rien, je vous jure, expliquait
madame Lorilleux à M. Madinier. Nous ne savons pas où il l'a
prise, ou plutôt nous ne le savons que trop ; mais ce n'est pas à
nous de parler, n'est-ce pas ? ... Mon mari a dû acheter
l'alliance. Ce matin, au saut du lit, il a fallu leur prêter dix
francs, sans quoi rien ne se faisait plus... Une mariée qui
n'amène seulement pas un parent à sa noce ! Elle dit avoir à
Paris une soeur charcutière. Pourquoi ne l'a-t-elle pas invitée,
alors ?
Elle s'interrompit, pour montrer Gervaise, que la pente du
trottoir faisait fortement boiter.
- Regardez-la ! S'il est permis !... Oh ! la banban !
Et ce mot : la Banban, courut dans la société. Lorilleux
ricanait, disait qu'il fallait l'appeler comme ça. Mais madame
Fauconnier prenait la défense de Gervaise : on avait tort de se
moquer d'elle, elle était propre comme un sou et abattait
fièrement l'ouvrage, quand il le fallait. Madame Lerat, toujours
pleine d'allusions polissonnes, appelait la jambe de la petite
« une quille d'amour » ; et elle ajoutait que beaucoup d'hommes
aimaient ça, sans vouloir s'expliquer davantage.
La noce, débouchant de la rue Saint-Denis, traversa le
boulevard. Elle attendit un moment, devant le flot des voitures ;
puis, elle se risqua sur la chaussée, changée par l'orage en une
mare de boue coulante. L'ondée reprenait, la noce venait d'ouvrir
les parapluies ; et, sous les riflards lamentables, balancés à la
main des hommes, les femmes se retroussaient, le défilé
s'espaçait dans la crotte, tenant d'un trottoir à l'autre. Alors,
deux voyous crièrent à la chienlit ; des promeneurs accoururent ;
des boutiquiers, l'air amusé, se haussèrent derrière leurs
vitrines. Au milieu du grouillement de la foule, sur les fonds
gris et mouillés du boulevard, les couples en procession
mettaient des taches violentes, la robe gros bleu de Gervaise, la
robe écrue à fleurs imprimées de madame Fauconnier, le pantalon
jaune-canari de Boche ; une raideur de gens endimanchés donnait
des drôleries de carnaval à la redingote luisante de Coupeau et à
l'habit carré de M. Madinier ; tandis que la belle toilette de
madame Lorilleux, les effilés de madame Lerat, les jupes fripées
de mademoiselle Remanjou, mêlaient les modes, traînaient à la
file les décrochez-moi ça du luxe des pauvres. Mais c'étaient
surtout les chapeaux des messieurs qui égayaient, de vieux
chapeaux conservés, ternis par l'obscurité de l'armoire, avec des
formes pleines de comique, hautes, évasées, en pointe, des ailes
extraordinaires, retroussées, plates, trop larges ou trop
étroites. Et les sourires augmentaient encore, quand, tout au
bout, pour clore le spectacle, madame Gaudron, la cardeuse,
s'avançait dans sa robe d'un violet cru, avec son ventre de femme
enceinte, qu'elle portait énorme, très en avant. La noce,
cependant, ne hâtait point sa marche, bonne enfant, heureuse
d'être regardée, s'amusant des plaisanteries.
- Tiens ! la mariée ! cria l'un des voyous, en montrant
madame Gaudron. Ah ! malheur ! elle a avalé un rude pepin !
Toute la société éclata de rire. Bibi-la-Grillade, se
tournant, dit que le gosse avait bien envoyé ça. La cardeuse
riait le plus fort, s'étalait ; ça n'était pas déshonorant, au
contraire ; il y avait plus d'une dame qui louchait en passant et
qui aurait voulu être comme elle.
On s'était engagé dans la rue de Cléry. Ensuite, on prit la
rue du Mail. Sur la place des Victoires, il y eut un arrêt. La
mariée avait le cordon de son soulier gauche dénoué ; et, comme
elle le rattachait, au pied de la statue de Louis XIV, les
couples se serrèrent derrière elle, attendant, plaisantant sur le
bout de mollet qu'elle montrait. Enfin, après avoir descendu la
rue Croix-des-Petits-Champs, on arriva au Louvre.
M. Madinier, poliment, demanda à prendre la tête du cortège.
C'était très grand, on pouvait se perdre ; et lui,
d'ailleurs, connaissait les beaux endroits, parce qu'il était
souvent venu avec un artiste, un garçon bien intelligent, auquel
une grande maison de cartonnage achetait des dessins, pour les
mettre sur des boîtes. En bas, quand la noce se fut engagée dans
le musée assyrien, elle eut un petit frisson. Fichtre ! il ne
faisait pas chaud ; la salle aurait fait une fameuse cave. Et,
lentement les couples avançaient, le menton levé, les paupières
battantes, entre les colosses de pierre, les dieux de marbre noir
muets dans leur raideur hiératique, les bêtes monstrueuses,
moitié chattes et moitié femmes, avec des figures de mortes, le
nez aminci, les lèvres gonflées. Ils trouvaient tout ça très
vilain. On travaillait joliment mieux la pierre au jour
d'aujourd'hui. Une inscription en caractères phéniciens les
stupéfia. Ce n'était pas possible, personne n'avait jamais lu ce
grimoire. Mais M. Madinier, déjà sur le premier palier avec
madame Lorilleux, les appelait, criant sous les voûtes :
- Venez donc. Ce n'est rien, ces machines... C'est au premier
qu'il faut voir.
La nudité sévère de l'escalier les rendit graves. Un huissier
superbe, en gilet rouge, la livrée galonnée d'or, qui semblait
les attendre sur le palier, redoubla leur émotion. Ce fut avec
respect, marchant le plus doucement possible, qu'ils entrèrent
dans la galerie française.
Alors, sans s'arrêter, les yeux emplis de l'or des cadres,
ils suivirent l'enfilade des petits salons, regardant passer les
images, trop nombreuses pour être bien vues. Il aurait fallu une
heure devant chacune, si l'on avait voulu comprendre. Que de
tableaux, sacredié ! ça ne finissait pas. Il devait y en avoir
pour de l'argent. Puis, au bout, M. Madinier les arrêta
brusquement devant le Radeau de la Méduse ; et il leur expliqua
le sujet. Tous, saisis, immobiles, se taisaient. Quand on se
remit à marcher, Boche résuma le sentiment général : c'était
tapé.
Dans la galerie d'Apollon, le parquet surtout émerveilla la
société, un parquet luisant, clair comme un miroir, où les pieds
des banquettes se reflétaient. Mademoiselle Remanjou fermait les
yeux, parce qu'elle croyait marcher sur de l'eau. On criait à
madame Gaudron de poser ses souliers à plat, à cause de sa
position. M. Madinier voulait leur montrer les dorures et les
peintures du plafond ; mais ça leur cassait le cou, et ils ne
distinguaient rien. Alors, avant d'entrer dans le salon carré, il
indiqua une fenêtre du geste, en disant :
- Voilà le balcon d'où Charles IX a tiré sur le peuple.
Cependant, il surveillait la queue du cortège. D'un geste, il
commanda une halte, au milieu du salon carré. Il n'y avait là que
des chefs-d'oeuvre, murmurait-il à demi-voix, comme dans une
église. On fit le tour du salon. Gervaise demanda le sujet des
Noces de Cana ; c'était bête de ne pas écrire les sujets sur les
cadres. Coupeau s'arrêta devant la Joconde, à laquelle il trouva
une ressemblance avec une de ses tantes. Boche et Bibi
la-Grillade ricanaient, en se montrant du coin de l'oeil les
femmes nues ; les cuisses de l'Antiope surtout leur causèrent un
saisissement. Et, tout au bout, le ménage Gaudron, l'homme la
bouche ouverte, la femme les mains sur son ventre, restaient
béants, attendris et stupides, en face de la Vierge de Murillo.
Le tour du salon terminé, M. Madinier voulut qu'on
recommençât ; ça en valait la peine. Il s'occupait beaucoup de
madame Lorilleux, à cause de sa robe de soie ; et, chaque fois
qu'elle l'interrogeait, il répondait gravement, avec un grand
aplomb. Comme elle s'intéressait à la maîtresse du Titien, dont
elle trouvait la chevelure jaune pareille à la sienne, il la lui
donna pour la belle Ferronnière, une maîtresse d'Henri IV, sur
laquelle on avait joué un drame, à l'Ambigu.
Puis, la noce se lança dans la longue galerie où sont les
écoles italiennes et flamandes. Encore des tableaux, toujours des
tableaux, des saints, des hommes et des femmes avec des figures
qu'on ne comprenait pas, des paysages tout noirs, des bêtes
devenues jaunes, une débandade de gens et de choses dont le
violent tapage de couleurs commençait à leur causer un gros mal
de tête. M. Madinier ne parlait plus, menait lentement le
cortège, qui le suivait en ordre, tous les cous tordus et les
yeux en l'air. Des siècles d'art passaient devant leur ignorance
ahurie, la sécheresse fine des primitifs, les splendeurs des
Vénitiens, la vie grasse et belle de lumière des Hollandais. Mais
ce qui les intéressait le plus, c'étaient encore les copistes,
avec leurs chevalets installés parmi le monde, peignant sans
gêne ; une vieille dame, montée sur une grande échelle, promenant
un pinceau à badigeon dans le ciel tendre d'une immense toile,
les frappa d'une façon particulière. Peu à peu, pourtant, le
bruit avait dû se répandre qu'une noce visitait le Louvre ; des
peintres accouraient, la bouche fendue d'un rire ; des curieux
s'asseyaient à l'avance sur des banquettes, pour assister
commodément au défilé ; tandis que les gardiens, les lèvres
pincées, retenaient des mots d'esprit. Et la noce, déjà lasse,
perdant de son respect, traînait ses souliers à clous, tapait ses
talons sur les parquets sonores, avec le piétinement d'un
troupeau débandé, lâché au milieu de la propreté nue et
recueillie des salles.
M. Madinier se taisait pour ménager un effet. Il alla droit à
la Kermesse de Rubens. Là, il ne dit toujours rien, il se
contenta d'indiquer la toile, d'un coup d'oeil égrillard. Les
dames, quand elles eurent le nez sur la peinture, poussèrent de
petits cris ; puis, elles se détournèrent, très-rouges. Les
hommes les retinrent, rigolant, cherchant les détails orduriers.
- Voyez donc ! répétait Boche, ça vaut l'argent. En voilà un
qui dégobille. Et celui-là, il arrose les pissenlits. Et
celui-là, oh ! celui-là... Ah bien ! ils sont propres, ici.
- Allons-nous-en, dit M. Madinier, ravi de son succès. Il n'y
a plus rien à voir de ce côté.
La noce retourna sur ses pas, traversa de nouveau le salon
carré et la galerie d'Apollon. Madame Lerat et mademoiselle
Remanjou se plaignaient, déclarant que les jambes leur rentraient
dans le corps. Mais le cartonnier voulait montrer à Lorilleux les
bijoux anciens. Ça se trouvait à côté, au fond d'une petite
pièce, où il serait allé les yeux fermés. Pourtant, il se trompa,
égara la noce le long de sept ou huit salles, désertes, froides,
garnies seulement de vitrines sévères où s'alignaient une
quantité innombrable de pots cassés et de bonshommes très-laids.
La noce frissonnait, s'ennuyait ferme. Puis, comme elle cherchait
une porte, elle tomba dans les dessins. Ce fut une nouvelle
course immense : les dessins n'en finissaient pas, les salons
succédaient aux salons, sans rien de drôle, avec des feuilles de
papier gribouillées, sous des vitres, contre les murs. M.
Madinier, perdant la tête, ne voulant point avouer qu'il était
perdu, enfila un escalier, fit monter un étage à la noce. Cette
fois, elle voyageait au milieu du musée de marine, parmi des
modèles d'instruments et de canons, des plans en relief, des
vaisseaux grands comme des joujoux. Un autre escalier se
rencontra, très loin, au bout d'un quart d'heure de marche. Et,
l'ayant descendu, elle se retrouva en plein dans les dessins.
Alors, le désespoir la prit, elle roula au hasard des salles, les
couples toujours à la file, suivant M. Madinier, qui s'épongeait
le front, hors de lui, furieux contre l'administration, qu'il
accusait d'avoir changé les portes de place. Les gardiens et les
visiteurs la regardaient passer, pleins d'étonnement. En moins de
vingt minutes, on la revit au salon carré, dans la galerie
française, le long des vitrines où dorment les petits dieux de
l'Orient. Jamais plus elle ne sortirait. Les jambes cassées,
s'abandonnant, la noce faisait un vacarme énorme, laissant dans
sa course le ventre de madame Gaudron en arrière.
- On ferme ! on ferme ! crièrent les voix puissantes des
gardiens.
Et elle faillit se laisser enfermer. Il fallut qu'un gardien
se mît à sa tête, la reconduisît jusqu'à une porte. Puis, dans la
cour du Louvre, lorsqu'elle eut repris ses parapluies au
vestiaire, elle respira. M. Madinier retrouvait son aplomb ; il
avait eu tort de ne pas tourner à gauche ; maintenant, il se
souvenait que les bijoux étaient à gauche. Toute la société,
d'ailleurs, affectait d'être contente d'avoir vu ça.
Quatre heures sonnaient. On avait encore deux heures à
employer avant le dîner. On résolut de faire un tour, pour tuer
le temps. Les dames, très lasses, auraient bien voulu s'asseoir ;
mais, comme personne n'offrait des consommations, on se remit en
marche, on suivit le quai. Là, une nouvelle averse arriva, si
drue, que, malgré les parapluies, les toilettes des dames
s'abîmaient. Madame Lorilleux, le coeur noyé à chaque goutte qui
mouillait sa robe, proposa de se réfugier sous le Pont-Royal ;
d'ailleurs, si on ne la suivait pas, elle menaçait d'y descendre
toute seule. Et le cortège alla sous le Pont-Royal. On y était
joliment bien. Par exemple, on pouvait appeler ça une idée
chouette ! Les dames étalèrent leurs mouchoirs sur les pavés, se
reposèrent là, les genoux écartés, arrachant des deux mains les
brins d'herbe poussés entre les pierres, regardant couler l'eau
noire, comme si elles se trouvaient à la campagne. Les hommes
s'amusèrent à crier très fort, pour éveiller l'écho de l'arche,
en face d'eux ; Boche et Bibi-la-Grillade, l'un après l'autre,
injuriaient le vide, lui lançaient à toute volée : « Cochon ! »
et riaient beaucoup, quand l'écho leur renvoyait le mot ; puis,
la gorge enrouée, ils prirent des cailloux plats et jouèrent à
faire des ricochets. L'averse avait cessé, mais la société se
trouvait si bien, qu'elle ne songeait plus à s'en aller. La Seine
charriait des nappes grasses, de vieux bouchons et des épluchures
de légumes, un tas d'ordures qu'un tourbillon retenait un
instant, dans l'eau inquiétante, tout assombrie par l'ombre de la
voûte ; tandis que, sur le pont, passait le roulement des omnibus
et des fiacres, la cohue de Paris, dont on apercevait seulement
les toits, à droite et à gauche, comme du fond d'un trou.
Mademoiselle Remanjou soupirait ; s'il y avait eu des feuilles,
ça lui aurait rappelé, disait-elle, un coin de la Marne, ou elle
allait, vers 1817, avec un jeune homme qu'elle pleurait encore.
Cependant, M. Madinier donna le signal du départ. On traversa
le jardin des Tuileries, au milieu d'un petit peuple d'enfants
dont les cerceaux et les ballons dérangèrent le bel ordre des
couples. Puis, comme la noce, arrivée sur la place Vendôme,
regardait la colonne, M. Madinier songea à faire une galanterie
aux dames ; il leur offrit de monter dans la colonne, pour voir
Paris. Son offre parut très farce. Oui, oui, il fallait monter,
on en rirait longtemps. D'ailleurs, ça ne manquait pas d'intérêt
pour les personnes qui n'avaient jamais quitté le plancher aux
vaches.
- Si vous croyez que la Banban va se risquer là dedans, avec
sa quille ! murmurait madame Lorilleux.
- Moi, je monterais volontiers, disait madame Lerat, mais je
ne veux pas qu'il y ait d'homme derrière moi.
Et la noce monta. Dans l'étroite spirale de l'escalier, les
douze grimpaient à la file, butant contre les marches usées, se
tenant aux murs. Puis, quand l'obscurité devint complète, ce fut
une bosse de rires. Les dames poussaient de petits cris. Les
messieurs les chatouillaient, leur pinçaient les jambes. Mais
elles étaient bien bêtes de causer ! on a l'air de croire que ce
sont des souris. D'ailleurs, ça restait sans conséquence ; ils
savaient s'arrêter où il fallait, pour l'honnêteté. Puis, Boche
trouva une plaisanterie que toute la société répéta. On appelait
madame Gaudron, comme si elle était restée en chemin, et on lui
demandait si son ventre passait. Songez donc ! si elle s'était
trouvée prise là, sans pouvoir monter ni descendre, elle aurait
bouché le trou, on n'aurait jamais su comment s'en aller. Et l'on
riait de ce ventre de femme enceinte, avec une gaieté formidable
qui secouait la colonne. Ensuite, Boche, tout à fait lancé,
déclara qu'on se faisait vieux, dans ce tuyau de cheminée ; ça ne
finissait donc pas, on allait donc au ciel ? Et il cherchait à
effrayer les dames, en criant que ça remuait. Cependant, Coupeau
ne disait rien ; il venait derrière Gervaise, la tenait à la
taille, la sentait s'abandonner. Lorsque, brusquement, on rentra
dans le jour, il était juste en train de lui embrasser le cou.
- Eh bien ! vous êtes propres, ne vous gênez pas tous les
deux ! dit madame Lorilleux d'un air scandalisé.
Bibi-la-Grillade paraissait furieux. Il répétait entre ses
dents :
Vous en avez fait un bruit ! Je n'ai pas seulement pu compter
les marches.
Mais M. Madinier, sur la plate-forme, montrait déjà les
monuments. Jamais madame Fauconnier ni mademoiselle Remanjou ne
voulurent sortir de l'escalier ; la pensée seule du pavé, en bas,
leur tournait les sangs ; et elles se contentaient de risquer des
coups d'oeil par la petite porte. Madame Lerat, plus crâne,
faisait le tour de l'étroite terrasse, en se collant contre le
bronze du dôme. C'était tout de même rudement émotionnant, quand
on songeait qu'il aurait suffi de passer une jambe. Quelle
culbute, sacré Dieu ! Les hommes, un peu pâles, regardaient la
place. On se serait cru en l'air, séparé de tout. Non,
décidément, ça vous faisait froid aux boyaux. M. Madinier,
pourtant, recommandait de lever les yeux, de les diriger devant
soi, très loin ; ça empêchait le vertige. Et il continuait à
indiquer du doigt les Invalides, le Panthéon, Notre-Dame, la tour
Saint-Jacques, les buttes Montmartre. Puis, madame Lorilleux eut
l'idée de demander si l'on apercevait, sur le boulevard de la
Chapelle, le marchand de vin où l'on allait manger, au
Moulin-d'Argent. Alors, pendant dix minutes, on chercha, on se
disputa même ; chacun plaçait le marchand de vin à un endroit.
Paris, autour d'eux, étendait son immensité grise, aux lointains
bleuâtres, ses vallées profondes, où roulait une houle de
toitures ; toute la rive droite était dans l'ombre, sous un grand
haillon de nuage cuivré ; et, du bord de ce nuage, frangé d'or,
un large rayon coulait, qui allumait les milliers de vitres de la
rive gauche d'un pétillement d'étincelles, détachant en lumière
ce coin de la ville sur un ciel très pur, lavé par l'orage.
- Ce n'était pas la peine de monter pour nous manger le nez,
dit Boche, furieux, en reprenant l'escalier.
La noce descendit, muette, boudeuse, avec la seule
dégringolade des souliers sur les marches. En bas, M. Madinier
voulait payer. Mais Coupeau se récria, se hâta de mettre dans la
main du gardien vingt-quatre sous, deux sous par personne. Il
était près de cinq heures et demie ; on avait tout juste le temps
de rentrer. Alors, on revint par les boulevards et par le
faubourg Poissonnière. Coupeau, pourtant, trouvait que la
promenade ne pouvait pas se terminer comme ça ; il poussa tout le
monde au fond d'un marchand de vin, où l'on prit du vermouth.
Le repas était commandé pour six heures. On attendait la noce
depuis vingt minutes, au Moulin-d'Argent. Madame Boche, qui avait
confié sa loge à une dame de la maison, causait avec maman
Coupeau, dans le salon du premier, en face de la table servie ;
et les deux gamins, Claude et Étienne, amenés par elle, jouaient
à courir sous la table, au milieu d'une débandade de chaises.
Lorsque Gervaise, en entrant, aperçut les petits, qu'elle n'avait
pas vus de la journée, elle les prit sur ses genoux, les caressa,
avec de gros baisers.
- Ont-ils été sages ? demanda-t-elle à madame Boche. Ils ne
vous ont pas trop fait endêver, au moins ?
Et comme celle-ci lui racontait les mots à mourir de rire de
ces vermines-là, pendant l'après-midi, elle les enleva de
nouveau, les serra contre elle, prise d'une rage de tendresse.
- C'est drôle pour Coupeau tout de même, disait madame
Lorilleux aux autres dames, dans le fond du salon.
Gervaise avait gardé sa tranquillité souriante de la matinée.
Depuis la promenade pourtant, elle devenait par moments toute
triste, elle regardait son mari et les Lorilleux de son air
pensif et raisonnable. Elle trouvait Coupeau lâche devant sa
soeur. La veille encore, il criait fort, il jurait de les
remettre à leur place, ces langues de vipères, s'ils lui
manquaient. Mais, en face d'eux, elle le voyait bien, il faisait
le chien couchant, guettait sortir leurs paroles, était aux cent
coups quand il les croyait fâchés. Et cela, simplement,
inquiétait la jeune femme pour l'avenir.
Cependant, on n'attendait plus que Mes-Bottes, qui n'avait
pas encore paru.
- Ah ! zut ! cria Coupeau, mettons-nous à table. Vous allez
le voir abouler ; il a le nez creux, il sent la boustifaille de
loin... Dites donc, il doit rire, s'il est toujours à faire le
poireau sur la route de Saint-Denis !
Alors, la noce, très égayée, s'attabla avec un grand bruit de
chaises. Gervaise était entre Lorilleux et M. Madinier, et
Coupeau, entre madame Fauconnier et madame Lorilleux. Les autres
convives se placèrent à leur goût, parce que ça finissait
toujours par des jalousies et des disputes, lorsqu'on indiquait
les couverts. Boche se glissa près de madame Lerat.
Bibi-la-Grillade eut pour voisines mademoiselle Remanjou et
madame Gaudron. Quant à madame Boche et à maman Coupeau, tout au
bout, elles gardèrent les enfants, elles se chargèrent de couper
leur viande, de leur verser à boire, surtout pas beaucoup de vin.
- Personne ne dit le Bénédicité ? demanda Boche, pendant que
les dames arrangeaient leurs jupes sous la nappe, par peur des
taches.
Mais madame Lorilleux n'aimait pas ces plaisanteries-là. Et
le potage au vermicelle, presque froid, fut mangé très vite, avec
des sifflements de lèvres dans les cuillers. Deux garçons
servaient, en petites vestes graisseuses, en tabliers d'un blanc
douteux. Par les quatre fenêtres ouvertes sur les acacias de la
cour, le plein jour entrait, une fin de journée d'orage, lavée et
chaude encore. Le reflet des arbres, dans ce coin humide,
verdissait la salle enfumée, faisait danser des ombres de
feuilles au-dessus de la nappe, mouillée d'une odeur vague de
moisi. Il y avait deux glaces, pleines de chiures de mouches, une
à chaque bout, qui allongeaient la table à l'infini, couverte de
sa vaisselle épaisse, tournant au jaune, où le gras des eaux de
l'évier restait en noir dans les égratignures des couteaux. Au
fond, chaque fois qu'un garçon remontait de la cuisine, la porte
battait, soufflait une odeur forte de graillon.
- Ne parlons pas tous à la fois, dit Boche, comme chacun se
taisait, le nez sur son assiette.
Et l'on buvait le premier verre de vin, en suivant des yeux
deux tourtes aux godiveaux, servies par les garçons, lorsque
Mes-Bottes entra.
- Eh bien ! vous êtes de la jolie fripouille, vous autres !
cria-t-il. J'ai usé mes plantes pendant trois heures sur la
route, même qu'un gendarme m'a demandé mes papiers... Est-ce
qu'on fait de ces cochonneries-là à un ami ! Fallait au moins
m'envoyer un sapin par un commissionnaire. Ah ! non, vous savez,
blague dans le coin, je la trouve raide. Avec ça, il pleuvait si
fort, que j'avais de l'eau dans mes poches... Vrai, on y
pêcherait encore une friture.
La société riait, se tordait. Cet animal de Mes-Bottes était
allumé ; il avait bien déjà ses deux litres ; histoire seulement
de ne pas se laisser embêter par tout ce sirop de grenouille que
l'orage avait craché sur ses abatis.
- Eh ! le comte de Gigot-Fin ! dit Coupeau, va t'asseoir
là-bas, à côté de madame Gaudron. Tu vois, on t'attendait.
Oh ! ça ne l'embarrassait pas, il rattraperait les autres ;
et il redemanda trois fois du potage, des assiettes de
vermicelle, dans lesquelles il coupait d'énormes tranches de
pain. Alors, quand on eut attaqué les tourtes, il devint la
profonde admiration de toute la table. Comme il bâfrait ! Les
garçons effarés faisaient la chaîne pour lui passer du pain, des
morceaux finement coupés qu'il avalait d'une bouchée. Il finit
par se fâcher ; il voulait un pain, à côté de lui. Le marchand de
vin, très-inquiet, se montra un instant sur le seuil de la salle.
La société, qui l'attendait, se tordit de nouveau. Ça la lui
coupait, au gargotier ! Quel sacré zig tout de même, ce
Mes-Bottes ! Est-ce qu'un jour il n'avait pas mangé douze oeufs
durs et bu douze verres de vin, pendant que les douze coups de
midi sonnaient ! On n'en rencontre pas beaucoup de cette
force-là. Et mademoiselle Remanjou, attendrie, regardait
Mes-Bottes mâcher, tandis que M. Madinier, cherchant un mot pour
exprimer son étonnement presque respectueux, déclara une telle
capacité extraordinaire.
Il y eut un silence. Un garçon venait de poser sur la table
une gibelotte de lapin, dans un vaste plat, creux comme un
saladier. Coupeau, très blagueur, en lança une bonne.
- Dites donc, garçon, c'est du lapin de gouttière, ça... Il
miaule encore.
En effet, un léger miaulement, parfaitement imité, semblait
sortir du plat. C'était Coupeau qui faisait ça avec la gorge,
sans remuer les lèvres ; un talent de société d'un succès
certain, si bien qu'il ne mangeait jamais dehors sans commander
une gibelotte. Ensuite, il ronronna. Les dames se tamponnaient la
figure avec leurs serviettes, parce qu'elles riaient trop.
Madame Fauconnier demanda la tête ; elle n'aimait que la
tête. Mademoiselle Remanjou adorait les lardons. Et, comme Boche
disait préférer les petits ognons, quand ils étaient bien
revenus, madame Lerat pinça les lèvres, en murmurant :
- Je comprends ça.
Elle était sèche comme un échalas, menait une vie d'ouvrière
cloîtrée dans son train-train, n'avait pas vu le nez d'un homme
chez elle depuis son veuvage, tout en montrant une préoccupation
continuelle de l'ordure, une manie de mots à double entente et
d'allusions polissonnes, d'une telle profondeur, qu'elle seule se
comprenait. Boche, se penchant et réclamant une explication, tout
bas, à l'oreille, elle reprit :
- Sans doute, les petits ognons...Ça suffit, je pense.
Mais la conversation devenait sérieuse. Chacun parlait de son
métier. M. Madinier exaltait le cartonnage : il y avait de vrais
artistes dans la partie ; ainsi, il citait des boîtes d'étrennes,
dont il connaissait les modèles, des merveilles de luxe.
Lorilleux, pourtant, ricanait ; il était très vaniteux de
travailler l'or, il en voyait comme un reflet sur ses doigts et
sur toute sa personne. Enfin, disait-il souvent, les bijoutiers,
au temps jadis, portaient l'épée ; et il citait Bernard Palissy,
sans savoir. Coupeau, lui, racontait une girouette, un
chef-d'oeuvre d'un de ses camarades ; ça se composait d'une
colonne, puis d'une gerbe, puis d'une corbeille de fruits, puis
d'un drapeau ; le tout, très bien reproduit, fait rien qu'avec
des morceaux de zinc découpés et soudés. Madame Lerat montrait à
Bibi-la-Grillade comment on tournait une queue de rose, en
roulant le manche de son couteau entre ses doigts osseux.
Cependant, les voix montaient, se croisaient ; on entendait, dans
le bruit, des mots lancés très haut par madame Fauconnier, en
train de se plaindre de ses ouvrières, d'un petit chausson
d'apprentie qui lui avait encore brûlé, la veille, une paire de
draps.
- Vous avez beau dire, cria Lorilleux en donnant un coup de
poing sur la table, l'or, c'est de l'or.
Et, au milieu du silence causé par cette vérité, il n'y eut
plus que la voix fluette de mademoiselle Remanjou, continuant :
- Alors, je leur relève la jupe, je couds en dedans... Je
leur plante une épingle dans la tête pour tenir le bonnet... Et
c'est fait, on les vend treize sous.
Elle expliquait ses poupées à Mes-Bottes, dont les mâchoires,
lentement, roulaient comme des meules. Il n'écoutait pas, il
hochait la tête, guettant les garçons, pour ne pas leur laisser
emporter les plats sans les avoir torchés. On avait mangé un
fricandeau au jus et des haricots verts. On apportait le rôti,
deux poulets maigres, couchés sur un lit de cresson, fané et cuit
par le four. Au dehors, le soleil se mourait sur les branches
hautes des acacias. Dans la salle, le reflet verdâtre
s'épaississait des buées montant de la table, tachée de vin et de
sauce, encombrée de la débâcle du couvert ; et, le long du mur,
des assiettes sales, des litres vides, posés là par les garçons,
semblaient les ordures balayées et culbutées de la nappe. Il
faisait très chaud. Les hommes retirèrent leurs redingotes et
continuèrent à manger en manches de chemise.
- Madame Boche, je vous en prie, ne les bourrez pas tant, dit
Gervaise, qui parlait peu, surveillant de loin Claude et Étienne.
Elle se leva, alla causer un instant, debout derrière les
chaises des petits. Les enfants, ça n'avait pas de raison, ça
mangeait toute une journée sans refuser les morceaux ; et elle
leur servit elle-même du poulet, un peu de blanc. Mais maman
Coupeau dit qu'ils pouvaient bien, pour une fois, se donner une
indigestion. Madame Boche, à voix basse, accusa Boche de pincer
les genoux de madame Lerat. Oh ! c'était un sournois, il
godaillait. Elle avait bien vu sa main disparaître. S'il
recommençait, jour de Dieu ! elle était femme à lui flanquer une
carafe à la tête.
Dans le silence, M. Madinier causait politique.
- Leur loi du 31 mai est une abomination. Maintenant, il faut
deux ans de domicile. Trois millions de citoyens sont rayés des
listes... On m'a dit que Bonaparte, au fond, est très vexé, car
il aime le peuple, il en a donné des preuves.
Lui, était républicain ; mais il admirait le prince, à cause
de son oncle, un homme comme il n'en reviendrait jamais plus.
Bibi-la-Grillade se fâcha : il avait travaillé à l'Élysée, il
avait vu le Bonaparte comme il voyait Mes-Bottes, là, en face de
lui ; eh bien ! ce mufe de président ressemblait à un roussin,
voilà ! On disait qu'il allait faire un tour du côté de Lyon ; ce
serait un fameux débarras, s'il se cassait le cou dans un fossé.
Et, comme la discussion tournait au vilain, Coupeau dut
intervenir.
- Ah bien ! vous êtes encore innocents de vous attraper pour
la politique !... En voilà une blague, la politique ! Est-ce que
ça existe pour nous ?... On peut bien mettre ce qu'on voudra, un
roi, un empereur, rien du tout, ça ne m'empêchera pas de gagner
mes cinq francs, de manger et de dormir, pas vrai ?... Non, c'est
trop bête !
Lorilleux hochait la tête. Il était né le même jour que le
comte de Chambord, le 29 septembre 1820. Cette coïncidence le
frappait beaucoup, l'occupait d'un rêve vague, dans lequel il
établissait une relation entre le retour en France du roi et sa
fortune personnelle. Il ne disait pas nettement ce qu'il
espérait, mais il donnait à entendre qu'il lui arriverait alors
quelque chose d'extraordinairement agréable. Aussi, à chacun de
ses désirs trop gros pour être contenté, il renvoyait ça à plus
tard, « quand le roi reviendrait. »
- D'ailleurs, racontait-il, j'ai vu un soir le comte de
Chambord...
Tous les visages se tournèrent vers lui.
- Parfaitement. Un gros homme, en paletot, l'air bon
garçon... J'étais chez Péquignot, un de mes amis, qui vend des
meubles, Grande-Rue de la Chapelle... Le comte de Chambord avait
la veille laissé là un parapluie. Alors, il est entré, il a dit
comme ça, tout simplement : « Voulez-vous bien me rendre mon
parapluie ? » Mon Dieu ! oui, c'était lui, Péquignot m'a donné
sa parole d'honneur.
Aucun des convives n'émit le moindre doute. On était au
dessert. Les garçons débarrassaient la table avec un grand bruit
de vaisselle. Et madame Lorilleux, jusque-là très convenable,
très dame, laissa échapper un : Sacré salaud ! parce que l'un des
garçons, en enlevant un plat, lui avait fait couler quelque chose
de mouillé dans le cou. Pour sûr, sa robe de soie était tachée.
M. Madinier dut lui regarder le dos, mais il n'y avait rien, il
le jurait. Maintenant, au milieu de la nappe, s'étalaient des
oeufs à la neige dans un saladier, flanqués de deux assiettes de
fromage et de deux assiettes de fruits. Les oeufs à la neige, les
blancs trop cuits nageant sur la crème jaune, causèrent un
recueillement ; on ne les attendait pas, on trouva ça distingué.
Mes-Bottes mangeait toujours. Il avait redemandé un pain. Il
acheva les deux fromages ; et comme il restait de la crème, il se
fit passer le saladier, au fond duquel il tailla de larges
tranches, comme pour une soupe.
- Monsieur est vraiment bien remarquable, dit M. Madinier
retombé dans son admiration.
Alors, les hommes se levèrent pour prendre leurs pipes. Ils
restèrent un instant derrière Mes-Bottes, à lui donner des tapes
sur les épaules, en lui demandant si ça allait mieux.
Bibi-la-Grillade le souleva avec la chaise ; mais, tonnerre de
Dieu ! l'animal avait doublé de poids. Coupeau, par blague,
racontait que le camarade commençait seulement à se mettre en
train, qu'il allait à présent manger comme ça du pain toute la
nuit. Les garçons, épouvantés, disparurent. Boche, descendu
depuis un instant, remonta en racontant la bonne tête du marchand
de vin, en bas ; il était tout pâle dans son comptoir, la
bourgeoise consternée venait d'envoyer voir si les boulangers
restaient ouverts, jusqu'au chat de la maison qui avait l'air
ruiné. Vrai, c'était trop cocasse, ça valait l'argent du dîner,
il ne pouvait pas y avoir de pique-nique sans cet avale-tout de
Mes-Bottes. Et les hommes, leurs pipes allumées, le couvaient
d'un regard jaloux ; car enfin, pour tant manger, il fallait être
solidement bâti !
- Je ne voudrais pas être chargée de vous nourrir, dit madame
Gaudron. Ah ! non, par exemple !
- Dites donc, la petite mère, faut pas blaguer, répondit
Mes-Bottes, avec un regard oblique sur le ventre de sa voisine.
Vous en avez avalé plus long que moi.
On applaudit, on cria bravo : c'était envoyé. Il faisait nuit
noire, trois becs de gaz flambaient dans la salle, remuant de
grandes clartés troubles, au milieu de la fumée des pipes. Les
garçons, après avoir servi le café et le cognac, venaient
d'emporter les dernières piles d'assiettes sales. En bas, sous
les trois acacias, le bastringue commençait, un cornet à pistons
et deux violons jouant très-fort, avec des rires de femme, un peu
rauques dans la nuit chaude.
- Faut faire un brûlot ! cria Mes-Bottes ; deux litres de
casse-poitrine, beaucoup de citron et pas beaucoup de sucre !
Mais Coupeau, voyant en face de lui le visage inquiet de
Gervaise, se leva en déclarant qu'on ne boirait pas davantage. On
avait vidé vingt-cinq litres, chacun son litre et demi, en
comptant les enfants comme des grandes personnes ; c'était déjà
trop raisonnable. On venait de manger un morceau ensemble, en
bonne amitié, sans flafla, parce qu'on avait de l'estime les uns
pour les autres et qu'on désirait célébrer entre soi une fête de
famille. Tout se passait très gentiment, on était gai, il ne
fallait pas maintenant se cocarder cochonnément, si l'on voulait
respecter les dames. En un mot, et comme fin finale, on s'était
réuni pour porter une santé au conjungo, et non pour se mettre
dans les brindezingues. Ce petit discours, débité d'une voix
convaincue par le zingueur, qui posait la main sur sa poitrine à
la chute de chaque phrase, eut la vive approbation de Lorilleux
et de M. Madinier. Mais les autres, Boche, Gaudron,
Bibi-la-Grillade, surtout Mes-Bottes, très-allumés tous les
quatre, ricanèrent, la langue épaissie, ayant une sacrée coquine
de soif, qu'il fallait pourtant arroser.
- Ceux qui ont soif, ont soif, et ceux qui n'ont pas soif,
n'ont pas soif, fit remarquer Mes-Bottes. Pour lors, on va
commander le brûlot... On n'esbrouffe personne. Les aristos
feront monter de l'eau sucrée.
Et comme le zingueur recommençait à prêcher, l'autre, qui
s'était mis debout, se donna une claque sur la fesse, en criant :
- Ah ! tu sais, baise cadet !... Garçon, deux litres de
vieille !
Alors, Coupeau dit que c'était très-bien, qu'on allait
seulement régler le repas tout de suite. Ça éviterait des
disputes. Les gens bien élevés n'avaient pas besoin de payer pour
les soûlards. Et, justement, Mes-Bottes, après s'être fouillé
longtemps, ne trouva que trois francs sept sous. Aussi pourquoi
l'avait-on laissé droguer sur la route de Saint-Denis ? Il ne
pouvait pas se laisser nayer, il avait cassé la pièce de cent
sous. Les autres étaient fautifs, voilà ! Enfin, il donna trois
francs, gardant les sept sous pour son tabac du lendemain.
Coupeau, furieux, aurait cogné, si Gervaise ne l'avait tiré par
sa redingote, très effrayée, suppliante. Il se décida à emprunter
deux francs à Lorilleux, qui, après les avoir refusés, se cacha
pour les prêter, car sa femme, bien sûr, n'aurait jamais voulu.
Cependant, M. Madinier avait pris une assiette. Les
demoiselles et les dames seules, madame Lerat, madame Fauconnier,
mademoiselle Remanjou, déposèrent leur pièce de cent sous les
premières, discrètement. Ensuite, les messieurs s'isolèrent à
l'autre bout de la salle, firent les comptes. On était quinze ;
ça montait donc à soixante-quinze francs. Lorsque les
soixante-quinze francs furent dans l'assiette, chaque homme
ajouta cinq sous pour les garçons. Il fallut un quart d'heure de
calculs laborieux, avant de tout régler à la satisfaction de
chacun.
Mais quand M. Madinier, qui voulait avoir affaire au patron,
eut demandé le marchand de vin, la société resta saisie, en
entendant celui-ci dire avec un sourire que ça ne faisait pas du
tout son compte. Il y avait des suppléments. Et, comme ce mot de
« suppléments » était accueilli par des exclamations
furibondes, il donna le détail : vingt-cinq litres, au lieu de
vingt, nombre convenu à l'avance ; les oeufs à la neige, qu'il
avait ajoutés, en voyant le dessert un peu maigre ; enfin un
carafon de rhum, servi avec le café, dans le cas où des personnes
aimeraient le rhum. Alors, une querelle formidable s'engagea.
Coupeau, pris à partie, se débattait : jamais il n'avait parlé de
vingt litres ; quant aux oeufs à la neige, ils rentraient dans le
dessert, tant pis si le gargotier les avait ajoutés de son plein
gré ; restait le carafon de rhum, une frime, une façon de grossir
la note, en glissant sur la table des liqueurs dont on ne se
méfiait pas.
- Il était sur le plateau au café, criait-il ; eh bien ! il
doit être compté avec le café... Fichez-nous la paix. Emportez
votre argent, et du tonnerre si nous remettons jamais les pieds
dans votre baraque ! - C'est six francs de plus, répétait le
marchand de vin. Donnez-moi mes six francs... Et je ne compte pas
les trois pains de monsieur, encore !
Toute la société, serrée autour de lui, l'entourait d'une
rage de gestes, d'un glapissement de voix que la colère
étranglait. Les femmes, surtout, sortaient de leur réserve,
refusaient d'ajouter un centime. Ah bien ! merci, elle était
jolie, la noce ! C'était mademoiselle Remanjou, qui ne se
fourrerait plus dans un de ces dîners-là ! Madame Fauconnier
avait très mal mangé ; chez elle, pour ses quarante sous, elle
aurait eu un petit plat à se lécher les doigts. Madame Gaudron se
plaignait amèrement d'avoir été poussée au mauvais bout de la
table, à côté de Mes-Bottes, qui n'avait pas montré le moindre
égard. Enfin, ces parties tournaient toujours mal. Quand on
voulait avoir du monde à son mariage, on invitait les personnes,
parbleu ! Et Gervaise, réfugiée auprès de maman Coupeau, devant
une des fenêtres, ne disait rien, honteuse, sentant que toutes
ces récriminations retombaient sur elle.
M. Madinier finit par descendre avec le marchand de vin. On
les entendit discuter en bas. Puis, au bout d'une demi-heure, le
cartonnier remonta ; il avait réglé, en donnant trois francs.
Mais la société restait vexée, exaspérée, revenant sans cesse sur
la question des suppléments. Et le vacarme s'accrut d'un acte de
vigueur de madame Boche. Elle guettait toujours Boche, elle le
vit, dans un coin, pincer la taille de madame Lerat. Alors, à
toute volée, elle lança une carafe qui s'écrasa contre le mur.
- On voit bien que votre mari est tailleur, madame, dit la
grande veuve, avec son pincement de lèvres plein de sous-entendu.
C'est un juponnier numéro un... Je lui ai pourtant allongé de
fameux coups de pied, sous la table.
La soirée était gâtée. On devint de plus en plus aigre. M.
Madinier proposa de chanter ; mais Bibi-la-Grillade, qui avait
une belle voix, venait de disparaître ; et mademoiselle Remanjou,
accoudée à une fenêtre, l'aperçut, sous les acacias, faisant
sauter une grosse fille en cheveux. Le cornet à pistons et les
deux violons jouaient, « le Marchand de moutarde, » un
quadrille où l'on tapait dans ses mains, à la pastourelle. Alors,
il y eut une débandade : Mes-Bottes et le ménage Gaudron
descendirent ; Boche lui-même fila. Des fenêtres, on voyait les
couples tourner, entre les feuilles, auxquelles les lanternes
pendues aux branches donnaient un vert peint et cru de décor. La
nuit dormait, sans une haleine, pâmée par la grosse chaleur. Dans
la salle, une conversation sérieuse s'était engagée entre
Lorilleux et M. Madinier, pendant que les dames, ne sachant plus
comment soulager leur besoin de colère, regardaient leurs robes,
cherchant si elles n'avaient pas attrapé des taches.
Les effilés de madame Lerat devaient avoir trempé dans le
café. La robe écrue de madame Fauconnier était pleine de sauce.
Le châle vert de maman Coupeau, tombé d'une chaise, venait d'être
retrouvé dans un coin, roulé et piétiné. Mais c'était surtout
madame Lorilleux qui ne décolérait pas. Elle avait une tache dans
le dos, on avait beau lui jurer que non, elle la sentait. Et elle
finit, en se tordant devant une glace, par l'apercevoir.
- Qu'est-ce que je disais ? cria-t-elle. C'est du jus de
poulet. Le garçon payera la robe. Je lui ferai plutôt un
procès... Ah ! la journée est complète. J'aurais mieux fait de
rester couchée... Je m'en vais, d'abord. J'en ai assez, de leur
fichue noce !
Elle partit rageusement, en faisant trembler l'escalier sous
les coups de ses talons. Lorilleux courut derrière elle. Mais
tout ce qu'il put obtenir, ce fut qu'elle attendrait cinq minutes
sur le trottoir, si l'on voulait partir ensemble. Elle aurait dû
s'en aller après l'orage, comme elle en avait eu l'envie. Coupeau
lui revaudrait cette journée-là. Quand ce dernier la sut si
furieuse, il parut consterné ; et Gervaise, pour lui éviter des
ennuis, consentit à rentrer tout de suite. Alors, on s'embrassa
rapidement. M. Madinier se chargea de reconduire maman Coupeau.
Madame Boche devait, pour la première nuit, emmener Claude et
Étienne coucher chez elle ; leur mère pouvait être sans crainte,
les petits dormaient sur des chaises, alourdis par une grosse
indigestion d'oeufs à la neige. Enfin, les mariés se sauvaient
avec Lorilleux, laissant le reste de la noce chez le marchand de
vin, lorsqu'une bataille s'engagea en bas, dans le bastringue,
entre leur société et une autre société ; Boche et Mes-Bottes,
qui avaient embrassé une dame, ne voulaient pas la rendre à deux
militaires auxquels elle appartenait, et menaçaient de nettoyer
tout le tremblement, dans le tapage enragé du cornet à pistons et
des deux violons, jouant la polka des Perles.
Il était à peine onze heures. Sur le boulevard de la
Chapelle, et dans tout le quartier de la Goutte-d'Or, la paye de
grande quinzaine, qui tombait ce samedi-là, mettait un vacarme
énorme de soûlerie. Madame Lorilleux attendait à vingt pas du
Moulin-d'Argent, debout sous un bec de gaz. Elle prit le bras de
Lorilleux, marcha devant, sans se retourner, d'un tel pas que
Gervaise et Coupeau s'essoufflaient à les suivre. Par moments,
ils descendaient du trottoir, pour laisser la place à un ivrogne,
tombé là, les quatre fers en l'air. Lorilleux se retourna,
cherchant à raccommoder les choses.
- Nous allons vous conduire à votre porte, dit-il.
Mais madame Lorilleux, élevant la voix, trouvait ça drôle, de
passer sa nuit de noce dans ce trou infect de l'hôtel Boncoeur.
Est-ce qu'ils n'auraient pas dû remettre le mariage, économiser
quatre sous et acheter des meubles, pour rentrer chez eux, le
premier soir ? Ah ! ils allaient être bien, sous les toits,
empilés tous les deux dans un cabinet de dix francs, où il n'y
avait seulement pas d'air.
- J'ai donné congé, nous ne restons pas en haut, objecta
Coupeau timidement. Nous gardons la chambre de Gervaise, qui est
plus grande.
Madame Lorilleux s'oublia, se tourna d'un mouvement brusque.
- Ça, c'est plus fort ! cria-t-elle. Tu vas coucher dans la
chambre à la Banban !
Gervaise devint toute pâle. Ce surnom, qu'elle recevait à la
face pour la première fois, la frappait comme un soufflet. Puis,
elle entendait bien l'exclamation de sa belle-soeur : la chambre
à la Banban, c'était la chambre où elle avait vécu un mois avec
Lantier, où les loques de sa vie passée traînaient encore.
Coupeau ne comprit pas, fut seulement blessé du surnom.
- Tu as tort de baptiser les autres, répondit-il avec humeur.
Tu ne sais pas, toi, qu'on t'appelle Queue-de-Vache, dans le
quartier, à cause de tes cheveux. La, ça ne te fait pas plaisir,
n'est-ce pas ?... Pourquoi ne garderions-nous pas la chambre du
premier ? Ce soir, les enfants n'y couchent pas, nous y serons
très bien.
Madame Lorilleux n'ajouta rien, se renfermant dans sa
dignité, horriblement vexée de s'appeler Queue-de-Vache. Coupeau,
pour consoler Gervaise, lui serrait doucement le bras ; et il
réussit même à l'égayer, en lui racontant à l'oreille qu'ils
entraient en ménage avec la somme de sept sous toute ronde, trois
gros sous et un petit sou, qu'il faisait sonner de la main dans
la poche de son pantalon. Quand on fut arrivé à l'hôtel Boncoeur,
on se dit bonsoir d'un air fâché. Et au moment où Coupeau
poussait les deux femmes au cou l'une de l'autre, en les traitant
de bêtes, un pochard, qui semblait vouloir passer à droite, eut
un brusque crochet à gauche, et vint se jeter entre elles.
- Tiens ! c'est le père Bazouge ! dit Lorilleux. Il a son
compte, aujourd'hui.
Gervaise, effrayée, se collait contre la porte de l'hôtel. Le
père Bazouge, un croque-mort d'une cinquantaine d'années, avait
son pantalon noir taché de boue, son manteau noir agrafé sur
l'épaule, son chapeau de cuir noir cabossé, aplati dans quelque
chute.
- N'ayez pas peur, il n'est pas méchant, continuait
Lorilleux. C'est un voisin ; la troisième chambre dans le
corridor, avant d'arriver chez nous... Il serait propre, si son
administration le voyait comme ça !
Cependant, le père Bazouge s'offusquait de la terreur de la
jeune femme.
- Eh bien, quoi ! bégaya-t-il, on ne mange personne dans
notre partie... J'en vaux un autre, allez, ma petite... Sans
doute que j'ai bu un coup ! Quand l'ouvrage donne, faut bien se
graisser les roues. Ce n'est pas vous, ni la compagnie, qui
auriez descendu le particulier de six cents livres qui nous avons
amené à deux du quatrième sur le trottoir, et sans le casser
encore... Moi, j'aime les gens rigolos.
Mais Gervaise se rentrait davantage dans l'angle de la porte,
prise d'une grosse envie de pleurer, qui lui gâtait toute sa
journée de joie raisonnable. Elle ne songeait plus à embrasser sa
belle-soeur, elle suppliait Coupeau d'éloigner l'ivrogne. Alors,
Bazouge, en chancelant, eut un geste plein de dédain
philosophique.
- Ça ne vous empêchera pas d'y passer, ma petite... Vous
serez peut-être bien contente d'y passer, un jour... Oui, j'en
connais des femmes, qui diraient merci, si on les emportait.
Et, comme les Lorilleux se décidaient à l'emmener, il se
retourna, il balbutia une dernière phrase, entre deux hoquets :
- Quand on est mort... écoutez ça... quand on est mort, c'est
pour longtemps.
Ce furent quatre années de dur travail. Dans le quartier,
Gervaise et Coupeau étaient un bon ménage, vivant à l'écart, sans
batteries, avec un tour de promenade régulier le dimanche, du
côté de Saint-Ouen. La femme faisait des journées de douze heures
chez madame Fauconnier, et trouvait le moyen de tenir son chez
elle propre comme un sou, de donner la pâtée à tout son monde,
matin et soir. L'homme ne se soûlait pas, rapportait ses
quinzaines, fumait une pipe à sa fenêtre avant de se coucher,
pour prendre l'air. On les citait, à cause de leur gentillesse.
Et, comme ils gagnaient à eux deux près de neuf francs par jour,
on calculait qu'ils devaient mettre de côté pas mal d'argent.
Mais, dans les premiers temps surtout, il leur fallut
joliment trimer, pour joindre les deux bouts. Leur mariage leur
avait mis sur le dos une dette de deux cents francs. Puis, ils
s'abominaient, à l'hôtel Boncoeur ; ils trouvaient ça dégoûtant,
plein de sales fréquentations ; et ils rêvaient d'être chez eux,
avec des meubles à eux, qu'ils soigneraient. Vingt fois, ils
calculèrent la somme nécessaire ; ça montait, en chiffre rond, à
trois cent cinquante francs, s'ils voulaient tout de suite n'être
pas embarrassés pour serrer leurs affaires et avoir sous la main
une casserole ou un poêlon, quand ils en auraient besoin. Ils
désespéraient d'économiser une si grosse somme en moins de deux
années, lorsqu'il leur arriva une bonne chance : un vieux
monsieur de Plassans leur demanda Claude, l'aîné des petits, pour
le placer là-bas au collège ; une toquade généreuse d'un
original, amateur de tableaux, que des bonshommes barbouillés
autrefois par le mioche avaient vivement frappé. Claude leur
coûtait déjà les yeux de la tête. Quand ils n'eurent plus à leur
charge que le cadet, Étienne, ils amassèrent les trois cent
cinquante francs en sept mois et demi. Le jour où ils achetèrent
leurs meubles, chez un revendeur de la rue Belhomme, ils firent,
avant de rentrer, une promenade sur les boulevards extérieurs, le
coeur gonflé d'une grosse joie. Il y avait un lit, une table de
nuit, une commode à dessus de marbre, une armoire, une table
ronde avec sa toile cirée, six chaises, le tout en vieil acajou ;
sans compter la literie, du linge, des ustensiles de cuisine
presque neufs. C'était pour eux comme une entrée sérieuse et
définitive dans la vie, quelque chose qui, en les faisant
propriétaires, leur donnait de l'importance au milieu des gens
bien posés du quartier.
Le choix d'un logement, depuis deux mois, les occupait. Ils
voulurent, avant tout, en louer un dans la grande maison, rue de
la Goutte-d'Or. Mais pas une chambre n'y était libre, ils durent
renoncer à leur ancien rêve. Pour dire la vérité, Gervaise ne fut
pas fâchée, au fond : le voisinage des Lorilleux, porte à porte,
l'effrayait beaucoup. Alors, ils cherchèrent ailleurs. Coupeau,
très-justement, tenait à ne pas s'éloigner de l'atelier de madame
Fauconnier, pour que Gervaise pût, d'un saut, être chez elle à
toutes les heures du jour. Et ils eurent enfin une trouvaille,
une grande chambre, avec un cabinet et une cuisine, rue Neuve de
la Goutte-d'Or, presque en face de la blanchisseuse. C'était une
petite maison à un seul étage, un escalier très raide, en haut
duquel il y avait seulement deux logements, l'un à droite,
l'autre à gauche ; le bas se trouvait habité par un loueur de
voitures, dont le matériel occupait des hangars dans une vaste
cour, le long de la rue. La jeune femme, charmée, croyait
retourner en province ; pas de voisines, pas de cancans à
craindre, un coin de tranquillité qui lui rappelait une ruelle de
Plassans, derrière les remparts ; et, pour comble de chance, elle
pouvait voir sa fenêtre, de son établi, sans quitter ses fers, en
allongeant la tête.
L'emménagement eut lieu au terme d'avril. Gervaise était
alors enceinte de huit mois. Mais elle montrait une belle
vaillance, disant avec un rire que l'enfant l'aidait, lorsqu'elle
travaillait ; elle sentait, en elle, ses petites menottes pousser
et lui donner des forces. Ah bien ! elle recevait joliment
Coupeau, les jours où il voulait la faire coucher pour se
dorloter un peu ! Elle se coucherait aux grosses douleurs. Ce
serait toujours assez tôt ; car, maintenant, avec une bouche de
plus, il allait falloir donner un rude coup de collier. Et ce fut
elle qui nettoya le logement, avant d'aider son mari à mettre les
meubles en place. Elle eut une religion pour ces meubles, les
essuyant avec des soins maternels, le coeur crevé à la vue de la
moindre égratignure. Elle s'arrêtait, saisie, comme si elle se
fût tapée elle-même, quand elle les cognait en balayant. La
commode surtout lui était chère ; elle la trouvait belle, solide,
l'air sérieux. Un rêve, dont elle n'osait parler, était d'avoir
une pendule pour la mettre au beau milieu du marbre, où elle
aurait produit un effet magnifique. Sans le bébé qui venait, elle
se serait peut-être risquée à acheter sa pendule. Enfin elle
renvoyait ça à plus tard, avec un soupir.
Le ménage vécut dans l'enchantement de sa nouvelle demeure.
Le lit d'Étienne occupait le cabinet, où l'on pouvait encore
installer une autre couchette d'enfant. La cuisine était grande
comme la main et toute noire ; mais, en laissant la porte
ouverte, on y voyait assez clair ; puis, Gervaise n'avait pas à
faire des repas de trente personnes, il suffisait qu'elle y
trouvât la place de son pot-au-feu. Quant à la grande chambre,
elle était leur orgueil. Dès le matin, ils fermaient les rideaux
de l'alcôve, des rideaux de calicot blanc ; et la chambre se
trouvait transformée en salle à manger, avec la table au milieu,
l'armoire et la commode en face l'une de l'autre. Comme la
cheminée brûlait jusqu'à quinze sous de charbon de terre par
jour, ils l'avaient bouchée ; un petit poêle de fonte, posé sur
la plaque de marbre, les chauffait pour sept sous pendant les
grands froids. Ensuite, Coupeau avait orné les murs de son mieux,
en se promettant des embellissements : une haute gravure
représentant un maréchal de France, caracolant avec son bâton à
la main, entre un canon et un tas de boulets, tenait lieu de
glace ; au-dessus delà commode, les photographies de la famille
étaient rangées sur deux lignes, à droite et à gauche d'un ancien
bénitier de porcelaine dorée, dans lequel on mettait les
allumettes ; sur la corniche de l'armoire, un buste de Pascal
faisait pendant à un buste de Béranger, l'un grave, l'autre
souriant, près du coucou, dont ils semblaient écouter le tic tac.
C'était vraiment une belle chambre.
- Devinez combien nous payons ici ? demandait Gervaise à
chaque visiteur.
Et quand on estimait son loyer trop haut, elle triomphait,
elle criait, ravie d'être si bien pour si peu d'argent :
- Cent cinquante francs, pas un liard de plus !... Hein !
c'est donné !
La rue Neuve de la Goutte-d'Or elle-même entrait pour une
bonne part dans leur contentement. Gervaise y vivait, allant sans
cesse de chez elle chez madame Fauconnier. Coupeau, le soir,
descendait maintenant, fumait sa pipe sur le pas de la porte. La
rue, sans trottoir, le pavé défoncé, montait. En haut, du côté de
la rue de la Goutte-d'Or, il y avait des boutiques sombres, aux
carreaux sales, des cordonniers, des tonneliers, une épicerie
borgne, un marchand de vin en faillite, dont les volets fermés
depuis des semaines se couvraient d'affiches. A l'autre bout,
vers Paris, des maisons de quatre étages barraient le ciel,
occupées à leur rez-de-chaussée par des blanchisseuses, les unes
près des autres, en tas ; seule, une devanture de perruquier de
petite ville, peinte en vert, toute pleine de flacons aux
couleurs tendres, égayait ce coin d'ombre du vif éclair de ses
plats de cuivre, tenus très propres. Mais la gaieté de la rue se
trouvait au milieu, à l'endroit où les constructions, en devenant
plus rares et plus basses, laissaient descendre l'air et le
soleil. Les hangars du loueur de voitures, l'établissement voisin
où l'on fabriquait de l'eau de Seltz, le lavoir, en face,
élargissaient un vaste espace libre, silencieux, dans lequel les
voix étouffées des laveuses et l'haleine régulière de la machine
à vapeur semblaient grandir encore le recueillement. Des terrains
profonds, des allées s'enfonçant entre des murs noirs, mettaient
là un village. Et Coupeau, amusé par les rares passants qui
enjambaient le ruissellement continu des eaux savonneuses, disait
se souvenir d'un pays où l'avait conduit un de ses oncles, à
l'âge de cinq ans. La joie de Gervaise était, à gauche de sa
fenêtre, un arbre planté dans une cour, un acacia allongeant une
seule de ses branches, et dont la maigre verdure suffisait au
charme de toute la rue.
Ce fut le dernier jour d'avril que la jeune femme accoucha.
Les douleurs la prirent l'après-midi, vers quatre heures, comme
elle repassait une paire de rideaux chez madame Fauconnier. Elle
ne voulut pas s'en aller tout de suite, restant là à se tortiller
sur une chaise, donnant un coup de fer quand ça se calmait un
peu ; les rideaux pressaient, elle s'entêtait à les finir ; puis,
ça n'était peut-être qu'une colique, il ne fallait pas s'écouter
pour un mal de ventre. Mais, comme elle parlait de se mettre à
des chemises d'homme, elle devint blanche. Elle dut quitter
l'atelier, traverser la rue, courbée en deux, se tenant aux murs.
Une ouvrière offrait de l'accompagner ; elle refusa, elle la pria
seulement de passer chez la sage-femme, à côté, rue de la
Charbonnière. Le feu n'était pas à la maison, bien sûr. Elle en
avait sans doute pour toute la nuit. Ça n'allait pas l'empêcher
en rentrant de préparer le dîner de Coupeau ; ensuite, elle
verrait à se jeter un instant sur le lit, sans même se
déshabiller. Dans l'escalier, elle fut prise d'une telle crise,
qu'elle dut s'asseoir au beau milieu des marches ; et elle
serrait ses deux poings sur sa bouche, pour ne pas crier, parce
qu'elle éprouvait une honte à être trouvée là par des hommes,
s'il en montait. La douleur passa, elle put ouvrir sa porte,
soulagée, pensant décidément s'être trompée. Elle faisait, ce
soir-là, un ragoût de mouton avec des hauts de côtelettes. Tout
marcha encore bien, pendant qu'elle pelurait ses pommes de terre.
Les hauts de côtelettes revenaient dans un poêlon, quand les
sueurs et les tranchées reparurent. Elle tourna son roux, en
piétinant devant le fourneau, aveuglée par de grosses larmes. Si
elle accouchait, n'est-ce pas ? ce n'était point une raison pour
laisser Coupeau sans manger. Enfin le ragoût mijota sur un feu
couvert de cendre. Elle revint dans la chambre, crut avoir le
temps de mettre un couvert à un bout de la table. Et il lui
fallut reposer bien vite le litre de vin ; elle n'eut plus la
force d'arriver au lit, elle tomba et accoucha par terre, sur un
paillasson. Lorsque la sage-femme arriva, un quart d'heure plus
tard, ce fut là qu'elle la délivra.
Le zingueur travaillait toujours à l'hôpital. Gervaise
défendit d'aller le déranger. Quand il rentra, à sept heures, il
la trouva couchée, bien enveloppée, très pâle sur l'oreiller.
L'enfant pleurait, emmaillotté dans un châle, aux pieds de la
mère.
- Ah ! ma pauvre femme ! dit Coupeau en embrassant Gervaise.
Et moi qui rigolais, il n'y a pas une heure, pendant que tu
criais aux petits pâtés !... Dis donc, tu n'es pas embarrassée,
tu nous lâches ça, le temps d'éternuer.
Elle eut un faible sourire ; puis, elle murmura :
- C'est une fille.
- Juste ! reprit le zingueur, blaguant pour la remettre,
j'avais commandé une fille ! Hein ! me voilà servi ! Tu fais donc
tout ce que je veux ?
Et, prenant l'enfant, il continua :
- Qu'on vous voie un peu, mademoiselle Souillon !... Vous
avez une petite frimousse bien noire. Ça blanchira, n'ayez pas
peur. Il faudra être sage, ne pas faire la gourgandine, grandir
raisonnable, comme papa et maman.
Gervaise, très sérieuse, regardait sa fille, les yeux grands
ouverts, lentement assombris d'une tristesse. Elle hocha la
tête ; elle aurait voulu un garçon, parce que les garçons se
débrouillent toujours et ne courent pas tant de risques, dans ce
Paris. La sage-femme dut enlever le poupon des mains de Coupeau.
Elle défendit aussi à Gervaise de parler ; c'était déjà mauvais
qu'on fît tant de bruit autour d'elle. Alors, le zingueur dit
qu'il fallait prévenir maman Coupeau et les Lorilleux ; mais il
crevait de faim, il voulait dîner auparavant. Ce fut un gros
ennui pour l'accouchée de le voir se servir lui-même, courir à la
cuisine chercher le ragoût, manger dans une assiette creuse, ne
pas trouver le pain. Malgré la défense, elle se lamentait, se
tournait entre les draps. Aussi, c'était bien bête de n'avoir pas
pu mettre la table ; la colique l'avait assise par terre comme un
coup de bâton. Son pauvre homme lui en voudrait, d'être là à se
dorloter, quand il mangeait si mal. Les pommes de terre
étaient-elles assez cuites, au moins ? Elle ne se rappelait plus
si elle les avait salées.
- Taisez-vous donc ! cria la sage-femme
- Ah ! quand vous l'empêcherez de se miner, par exemple ! dit
Coupeau, la bouche pleine. Si vous n'étiez pas là, je parie
qu'elle se lèverait pour me couper mon pain.... Tiens-toi donc
sur le dos, grosse dinde ! Faut pas te démolir, autrement tu en
as pour quinze jours à te remettre sur tes pattes.... Il est très
bon, ton ragoût. Madame va en manger avec moi. N'est-ce pas,
madame ?
La sage-femme refusa ; mais elle voulut bien boire un verre
de vin, parce que ça l'avait émotionnée, disait-elle, de trouver
la malheureuse femme avec le bébé sur le paillasson. Coupeau
partit enfin, pour annoncer la nouvelle à la famille. Une
demi-heure plus tard, il revint avec tout le monde, maman
Coupeau, les Lorilleux, madame Lerat, qu'il avait justement
rencontrée chez ces derniers. Les Lorilleux, devant la prospérité
du ménage, étaient devenus très aimables, faisaient un éloge
outré de Gervaise, en laissant échapper de petits gestes
restrictifs, des hochements de menton, des battements de
paupières, comme pour ajourner leur vrai jugement. Enfin, ils
savaient ce qu'ils savaient ; seulement, ils ne voulaient pas
aller contre l'opinion de tout le quartier.
- Je t'amène la séquelle ! cria Coupeau. Tant pis ! ils ont
voulu te voir... N'ouvre pas le bec, ça t'est défendu. Ils
resteront là, à te regarder tranquillement, sans se formaliser,
n'est-ce pas ?... Moi, je vais leur faire du café, et du
chouette !
Il disparut dans la cuisine. Maman Coupeau, après avoir
embrassé Gervaise, s'émerveillait de la grosseur de l'enfant. Les
deux autres femmes avaient également appliqué de gros baisers sur
les joues de l'accouchée. Et toutes trois, debout devant le lit,
commentaient, en s'exclamant, les détails des couches, de drôles
de couches, une dent à arracher, pas davantage. Madame Lerat
examinait la petite partout, la déclarait bien conformée,
ajoutait même, avec intention, que ça ferait une fameuse femme ;
et, comme elle lui trouvait la tête trop pointue, elle la
pétrissait légèrement, malgré ses cris, afin de l'arrondir.
Madame Lorilleux lui arracha le bébé en se fâchant : ça suffisait
pour donner tous les vices à une créature, de la tripoter ainsi,
quand elle avait le crâne si tendre. Puis, elle chercha là
ressemblance. On manqua se disputer. Lorilleux, qui allongeait le
cou derrière les femmes, répétait que la petite n'avait rien de
Coupeau ; un peu le nez peut-être, et encore ! C'était toute sa
mère, avec des yeux d'ailleurs ; pour sûr, ces yeux-là ne
venaient pas de la famille.
Cependant, Coupeau ne reparaissait plus. On l'entendait, dans
la cuisine, se battre avec le fourneau et la cafetière. Gervaise
se tournait les sangs : ce n'était pas l'occupation d'un homme,
de faire du café ; et elle lui criait comment il devait s'y
prendre, sans écouter les chut ! énergiques de la sage-femme.
- Enlevez le baluchon ! dit Coupeau, qui rentra, la cafetière
à la main. Hein ! est-elle assez canulante ! Il faut qu'elle se
cauchemarde... Nous allons boire ça dans des verres, n'est-ce
pas ? parce que, voyez-vous, les tasses sont restées chez le
marchand.
On s'assit autour de la table, et le zingueur voulut verser
le café lui-même. Il sentait joliment fort, ce n'était pas de la
roupie de sansonnet. Quand la sage-femme eut siroté son verre,
elle s'en alla : tout marchait bien, on n'avait plus besoin
d'elle ; si la nuit n'était pas bonne, on l'enverrait chercher le
lendemain. Elle descendait encore l'escalier, que madame
Lorilleux la traita de licheuse et de propre à rien. Ça se
mettait quatre morceaux de sucre dans son café, ça se faisait
donner des quinze francs, pour vous laisser accoucher toute
seule. Mais Coupeau la défendait ; il allongerait les quinze
francs de bon coeur ; après tout, ces femmes-là passaient leur
jeunesse à étudier, elles avaient raison de demander cher.
Ensuite, Lorilleux se disputa avec madame Lerat ; lui, prétendait
que, pour avoir un garçon, il fallait tourner la tête de son lit
vers le nord ; tandis qu'elle haussait les épaules, traitant ça
d'enfantillage, donnant une autre recette, qui consistait à
cacher sous le matelas, sans le dire à sa femme, une poignée
d'orties fraîches, cueillies au soleil. On avait poussé la table
près du lit. Jusqu'à dix heures, Gervaise, prise peu à peu d'une
fatigue immense, resta souriante et stupide, la tête tournée sur
l'oreiller ; elle voyait, elle entendait, mais elle ne trouvait
plus la force de hasarder un geste ni une parole ; il lui
semblait être morte, d'une mort très douce, du fond de laquelle
elle était heureuse de regarder les autres vivre. Par moments, un
vagissement de la petite montait, au milieu des grosses voix, des
réflexions interminables sur un assassinat, commis la veille rue
du Bon-Puits, à l'autre bout de la Chapelle.
Puis, comme la société songeait au départ, on parla du
baptême. Les Lorilleux avaient accepté d'être parrain et
marraine ; en arrière, ils rechignaient ; pourtant, si le ménage
ne s'était pas adressé à eux, ils auraient fait une drôle de
figure. Coupeau ne voyait guère la nécessité de baptiser la
petite ; ça ne lui donnerait pas dix mille livres de rente, bien
sûr ; et encore ça risquait de l'enrhumer. Moins on avait affaire
aux curés, mieux ça valait. Mais maman Coupeau le traitait de
païen. Les Lorilleux, sans aller manger le bon Dieu dans les
églises, se piquaient d'avoir de la religion.
- Ce sera pour dimanche, si vous voulez, dit le chaîniste.
Et Gervaise ayant consenti d'un signe de tête, tout le monde
l'embrassa en lui recommandant de se bien porter. On dit adieu
aussi au bébé. Chacun vint se pencher sur ce pauvre petit corps
frissonnant, avec des risettes, des mots de tendresse, comme s'il
avait pu comprendre. On l'appelait Nana, la caresse du nom
d'Anna, que portait sa marraine.
- Bonsoir, Nana... Allons, Nana, soyez belle fille...
Quand ils furent enfin partis, Coupeau mit sa chaise tout
contre le lit, et acheva sa pipe, en tenant dans la sienne la
main de Gervaise. Il fumait lentement, lâchant des phrases entre
deux bouffées, très ému.
- Hein ? ma vieille, ils t'ont cassé la tête ? Tu comprends,
je n'ai pas pu les empêcher de venir. Après tout, ça prouve leur
amitié... Mais, n'est-ce pas ? on est mieux seul. Moi, j'avais
besoin d'être un peu seul, comme ça, avec toi. La soirée m'a paru
d'un long !... Cette pauvre poule ! elle a eu bien du bobo ! Ces
crapoussins-là, quand ça vient au monde, ça ne se doute guère du
mal que ça fait. Vrai, ça doit être comme si on vous ouvrait les
reins... Où est-il le bobo, que je l'embrasse ?
Il lui avait glissé délicatement sous le dos une de ses
grosses mains, et il l'attirait, il lui baisait le ventre à
travers le drap, pris d'un attendrissement d'homme rude pour
cette fécondité endolorie encore. Il demandait s'il ne lui
faisait pas du mal, il aurait voulu la guérir en soufflant
dessus. Et Gervaise était bien heureuse. Elle lui jurait qu'elle
ne souffrait plus du tout. Elle songeait seulement à se relever
le plus tôt possible, parce qu'il ne fallait pas se croiser les
bras, maintenant. Mais lui, la rassurait. Est-ce qu'il ne se
chargeait pas de gagner la pâtée de la petite ? Il serait un
grand lâche, si jamais il lui laissait cette gamine sur le dos.
Ça ne lui semblait pas malin de savoir faire un enfant : le
mérite, pas vrai ? c'était de le nourrir.
Coupeau, cette nuit-là, ne dormit guère. Il avait couvert le
feu du poêle. Toutes les heures, il dut se relever pour donner au
bébé des cuillerées d'eau sucrée tiède. Ça ne l'empêcha pas de
partir le matin au travail comme à son habitude. Il profita même
de l'heure de son déjeuner, alla à la mairie faire sa
déclaration. Pendant ce temps, madame Boche, prévenue, était
accourue passer la journée auprès de Gervaise. Mais celle-ci,
après dix heures de profond sommeil, se lamentait, disait déjà se
sentir toute courbaturée de garder le lit. Elle tomberait malade,
si on ne la laissait pas se lever. Le soir, quand Coupeau revint,
elle lui conta ses tourments : sans doute elle avait confiance en
madame Boche ; seulement ça la mettait hors d'elle de voir une
étrangère s'installer dans sa chambre, ouvrir les tiroirs,
toucher à ses affaires. Le lendemain, la concierge, en revenant
d'une commission, la trouva debout, habillée, balayant et
s'occupant du dîner de son mari. Et jamais elle ne voulut se
recoucher. On se moquait d'elle, peut-être ! C'était bon pour les
dames d'avoir l'air d'être cassées. Lorsqu'on n'était pas riche,
on n'avait pas le temps. Trois jours après ses couches, elle
repassait des jupons chez madame Fauconnier, tapant ses fers,
mise en sueur par la grosse chaleur du fourneau.
Dès le samedi soir, madame Lorilleux apporta ses cadeaux de
marraine : un bonnet de trente-cinq sous et une robe de baptême,
plissée et garnie d'une petite dentelle, qu'elle avait eue pour
six francs, parce qu'elle était défraîchie. Le lendemain,
Lorilleux, comme parrain, donna à l'accouchée six livres de
sucre. Ils faisaient les choses proprement. Même le soir, au
repas qui eut lieu chez les Coupeau, ils ne se présentèrent point
les mains vides. Le mari arriva avec un litre de vin cacheté sous
chaque bras, tandis que la femme tenait un large flan acheté chez
un pâtissier de la chaussée Clignancourt, très en renom.
Seulement, les Lorilleux allèrent raconter leurs largesses dans
tout le quartier ; ils avaient dépensé, près de vingt francs.
Gervaise, en apprenant leurs commérages, resta suffoquée et ne
leur tint plus aucun compte de leurs bonnes manières.
Ce fut à ce dîner de baptême que les Coupeau achevèrent de se
lier étroitement avec les voisins du palier. L'autre logement de
la petite maison était occupé par deux personnes, la mère et le
fils, les Goujet, comme on les appelait. Jusque-là, on s'était
salué dans l'escalier et dans la rue, rien de plus ; les voisins
semblaient un peu ours. Puis, la mère lui ayant monté un seau
d'eau, le lendemain de ses couches, Gervaise avait jugé
convenable de les inviter au repas, d'autant plus qu'elle les
trouvait très bien. Et là, naturellement, on avait fait
connaissance.
Les Goujet étaient du département du Nord. La mère
raccommodait les dentelles ; le fils, forgeron de son état,
travaillait dans une fabrique de boulons. Ils occupaient l'autre
logement du palier depuis cinq ans. Derrière la paix muette de
leur vie, se cachait tout un chagrin ancien : le père Goujet, un
jour d'ivresse furieuse, à Lille, avait assommé un camarade à
coups de barre de fer, puis s'était étranglé dans sa prison, avec
son mouchoir. La veuve et l'enfant, venus à Paris après leur
malheur, sentaient toujours ce drame sur leurs têtes, le
rachetaient par une honnêteté stricte, une douceur et un courage
inaltérables. Même il se mêlait un peu de fierté dans leur cas,
car ils finissaient par se voir meilleurs que les autres. Madame
Goujet, toujours vêtue de noir, le front encadré d'une coiffe
monacale, avait une face blanche et reposée de matrone, comme si
la pâleur des dentelles, le travail minutieux de ses doigts, lui
eussent donné un reflet de sérénité. Goujet était un colosse de
vingt-trois ans, superbe, le visage rose, les yeux bleus, d'une
force herculéenne. A l'atelier, les camarades l'appelaient la
Gueule-d'Or, à cause de sa belle barbe jaune.
Gervaise se sentit tout de suite prise d'une grande amitié
pour ces gens. Quand elle pénétra la première fois chez eux, elle
resta émerveillée de la propreté du logis. Il n'y avait pas à
dire, on pouvait souffler partout, pas un grain de poussière ne
s'envolait. Et le carreau luisait, d'une clarté de glace. Madame
Goujet la fit entrer dans la chambre de son fils, pour voir.
C'était gentil et blanc comme dans la chambre d'une fille : un
petit lit de fer garni de rideaux de mousseline, une table, une
toilette, une étroite bibliothèque pendue au mur ; puis, des
images du haut en bas, des bonshommes découpés, des gravures
coloriées fixées à l'aide de quatre clous, des portraits de
toutes sortes de personnages, détachés des journaux illustrés.
Madame Goujet disait, avec un sourire, que son fils était un
grand enfant ; le soir, la lecture le fatiguait ; alors, il
s'amusait à regarder ses images. Gervaise s'oublia une heure près
de sa voisine, qui s'était remise à son tambour, devant une
fenêtre. Elle s'intéressait aux centaines d'épingles attachant la
dentelle, heureuse d'être là, respirant la bonne odeur de
propreté du logement, où cette besogne délicate mettait un
silence recueilli.
Les Goujet gagnaient encore à être fréquentés. Ils faisaient
de grosses journées et plaçaient plus du quart de leur quinzaine
à la Caisse d'épargne. Dans le quartier, on les saluait, on
parlait de leurs économies. Goujet n'avait jamais un trou,
sortait avec des bourgerons propres, sans une tache. Il était
très poli, même un peu timide, malgré ses larges épaules. Les
blanchisseuses du bout de la rue s'égayaient à le voir baisser le
nez, quand il passait. Il n'aimait pas leurs gros mots, trouvait
ça dégoûtant que des femmes eussent sans cesse des saletés à la
bouche. Un jour pourtant, il était rentré gris. Alors, madame
Goujet, pour tout reproche, l'avait mis en face d'un portrait de
son père, une mauvaise peinture cachée pieusement au fond de la
commode. Et, depuis cette leçon, Goujet ne buvait plus qu'à sa
suffisance, sans haine pourtant contre le vin, car le vin est
nécessaire à l'ouvrier. Le dimanche, il sortait avec sa mère, à
laquelle il donnait le bras ; le plus souvent, il la menait du
côté de Vincennes ; d'autres fois, il la conduisait au théâtre.
Sa mère restait sa passion. Il lui parlait encore comme s'il
était tout petit. La tête carrée, la chair alourdie par le rude
travail du marteau, il tenait des grosses bêtes : dur
d'intelligence, bon tout de même.
Les premiers jours, Gervaise le gêna beaucoup. Puis, en
quelques semaines, il s'habitua à elle. Il la guettait pour lui
monter ses paquets, la traitait en soeur, avec une brusque
familiarité, découpant des images à son intention. Cependant, un
matin, ayant tourné la clef sans frapper, il la surprit à moitié
nue, se lavant le cou ; et, de huit jours, il ne la regarda pas
en face, si bien qu'il finissait par la faire rougir elle-même.
Cadet-Cassis, avec son bagou parisien, trouvait la
Gueule-d'Or bêta. C'était bien de ne pas licher, de ne pas
souffler dans le nez des filles, sur les trottoirs ; mais il
fallait pourtant qu'un homme fût un homme, sans quoi autant
valait-il tout de suite porter des jupons. Il le blaguait devant
Gervaise, en l'accusant de faire de l'oeil à toutes les femmes du
quartier ; et ce tambour-major de Goujet se défendait violemment.
Ça n'empêchait pas les deux ouvriers d'être camarades. Ils
s'appelaient le matin, partaient ensemble, buvaient parfois un
verre de bière avant de rentrer. Depuis le dîner du baptême, ils
se tutoyaient, parce que dire toujours « vous », ça allonge les
phrases. Leur amitié en restait là, quand la Gueule-d'Or rendit à
Cadet-Cassis un fier service, un de ces services signalés dont on
se souvient la vie entière. C'était au 2 décembre. Le zingueur,
par rigolade, avait eu la belle idée de descendre voir l'émeute ;
il se fichait pas mal de la République, du Bonaparte et de tout
le tremblement ; seulement, il adorait la poudre, les coups de
fusil lui semblaient drôles. Et il allait très-bien être pincé
derrière une barricade, si le forgeron ne s'était rencontré là,
juste à point pour le protéger de son grand corps et l'aider à
filer. Goujet, en remontant la rue du Faubourg-Poissonnière,
marchait vite, la figure grave. Lui, s'occupait de politique,
était républicain, sagement, au nom de la justice et du bonheur
de tous. Cependant, il n'avait pas fait le coup de fusil. Et il
donnait ses raisons : le peuple se lassait de payer aux bourgeois
les marrons qu'il tirait des cendres, en se brûlant les pattes ;
février et juin étaient de fameuses leçons ; aussi, désormais,
les faubourgs laisseraient-ils la ville s'arranger comme elle
l'entendrait. Puis, arrivé sur la hauteur, rue des Poissonniers,
il avait tourné la tête, regardant Paris ; on bâclait tout de
même là-bas de la fichue besogne, le peuple un jour pourrait se
repentir de s'être croisé les bras. Mais Coupeau ricanait,
appelait trop bêtes les ânes qui risquaient leur peau, à la seule
fin de conserver leurs vingt-cinq francs aux sacrés fainéants de
la Chambre. Le soir, les Coupeau invitèrent les Goujet à dîner.
Au dessert, Cadet-Cassis et la Gueule-d'Or se posèrent chacun
deux gros baisers sur les joues. Maintenant, c'était à la vie à
la mort.
Pendant trois années, la vie des deux familles coula, aux
deux côtés du palier, sans un événement. Gervaise avait élevé la
petite, en trouvant le moyen de perdre, au plus, deux jours de
travail par semaine. Elle devenait une bonne ouvrière de fin,
gagnait jusqu'à trois francs. Aussi s'était-elle décidée à mettre
Étienne, qui allait sur ses huit ans, dans une petite pension de
la rue de Chartres, où elle payait cent sous. Le ménage, malgré
la charge des deux enfants, plaçait des vingt francs et des
trente francs chaque mois à la Caisse d'épargne. Quand leurs
économies atteignirent la somme de six cents francs, la jeune
femme ne dormît plus, obsédée d'un rêve d'ambition : elle voulait
s'établir, louer une petite boutique, prendre à son tour des
ouvrières. Elle avait tout calculé. Au bout de vingt ans, si le
travail marchait, ils pouvaient avoir une rente, qu'ils iraient
manger quelque part, à la campagne. Pourtant, elle n'osait se
risquer. Elle disait chercher une boutique, pour se donner le
temps de la réflexion. L'argent ne craignait rien à la Caisse
d'épargne ; au contraire, il faisait des petits. En trois années,
elle avait contenté une seule de ses envies, elle s'était acheté
une pendule ; encore cette pendule, une pendule de palissandre, à
colonnes torses, à balancier de cuivre doré, devait-elle être
payée en un an, par à-comptes de vingt sous tous les lundis. Elle
se fâchait, lorsque Coupeau parlait de la monter ; elle seule
enlevait le globe, essuyait les colonnes avec religion, comme si
le marbre de sa commode se fût transformé en chapelle. Sous le
globe, derrière la pendule, elle cachait le livret de la Caisse
d'épargne. Et souvent, quand elle rêvait à sa boutique, elle
s'oubliait là, devant le cadran, à regarder fixement tourner les
aiguilles, ayant l'air d'attendre quelque minute particulière et
solennelle pour se décider.
Les Coupeau sortaient presque tous les dimanches avec les
Goujet. C'étaient des parties gentilles, une friture à Saint-Ouen
ou un lapin à Vincennes, mangés sans épate, sous le bosquet d'un
traiteur. Les hommes buvaient à leur soif, revenaient sains comme
l'oeil, en donnant le bras aux dames. Le soir, avant de se
coucher, les deux ménages comptaient, partageaient la dépense par
moitié ; et jamais un sou en plus ou en moins ne soulevait une
discussion. Les Lorilleux étaient jaloux des Goujet. Ça leur
paraissait drôle, tout de même, de voir Cadet-Cassis et la
Ban-ban aller sans cesse avec des étrangers, quand ils avaient
une famille. Ah bien ! oui ! ils s'en souciaient comme d'une
guigne, de leur famille ! Depuis qu'ils avaient quatre sous de
côté, ils faisaient joliment leur tête. Madame Lorilleux, très
vexée de voir son frère lui échapper, recommençait à vomir des
injures contre Gervaise. Madame Lerat, au contraire, prenait
parti pour la jeune femme, la défendait en racontant des contes
extraordinaires, des tentatives de séduction, le soir, sur le
boulevard, dont elle la montrait sortant en héroïne de drame,
flanquant une paire de claques à ses lâches agresseurs. Quant à
maman Coupeau, elle tâchait de raccommoder tout le monde, de se
faire bien venir de tous ses enfants : sa vue baissait de plus en
plus, elle n'avait plus qu'un ménage, elle était contente de
trouver cent sous chez les uns et chez les autres.
Le jour même où Nana prenait ses trois ans, Coupeau, en
rentrant le soir, trouva Gervaise bouleversée. Elle refusait de
parler, elle n'avait rien du tout, disait-elle. Mais, comme elle
mettait la table à l'envers, s'arrêtant avec les assiettes pour
tomber dans de grosses réflexions, son mari voulut absolument
savoir.
- Eh bien ! voilà, finit-elle par avouer, la boutique du
petit mercier, rue de la Goutte-d'Or, est à louer... J'ai vu ça,
il y a une heure, en allant acheter du fil. Ça m'a donné un coup.
C'était une boutique très propre, juste dans la grande maison
où ils rêvaient d'habiter autrefois. Il y avait la boutique, une
arrière-boutique, avec deux autres chambres, à droite et à
gauche ; enfin, ce qu'il leur fallait, les pièces un peu petites,
mais bien distribuées. Seulement, elle trouvait ça trop cher : le
propriétaire parlait de cinq cents francs.
- Tu as donc visité et demandé le prix ? dit Coupeau.
- Oh ! tu sais, par curiosité ! répondit-elle, en affectant
un air d'indifférence. On cherche, on entre à tous les écriteaux,
ça n'engage à rien... Mais celle-là est trop chère, décidément.
Puis, ce serait peut-être une bêtise de m'établir.
Cependant, après le dîner, elle revint à la boutique du
mercier. Elle dessina les lieux, sur la marge d'un journal. Et,
peu à peu, elle en causait, mesurait les coins, arrangeait les
pièces, comme si elle avait dû, dès le lendemain, y caser ses
meubles. Alors, Coupeau la poussa à louer, en voyant sa grande
envie ; pour sûr, elle ne trouverait rien de propre, à moins de
cinq cents francs ; d'ailleurs, on obtiendrait peut-être une
diminution. La seule chose ennuyeuse, c'était d'aller habiter la
maison des Lorilleux, qu'elle ne pouvait pas souffrir. Mais elle
se fâcha, elle ne détestait personne ; dans le feu de son désir,
elle défendit même les Lorilleux ; ils n'étaient pas méchants au
fond, on s'entendrait très bien. Et, quand ils furent couchés,
Coupeau dormait déjà qu'elle continuait ses aménagements
intérieurs, sans avoir pourtant, d'une façon nette, consenti à
louer.
Le lendemain, restée seule, elle ne put résister au besoin
d'enlever le globe de la pendule et de regarder le livret de la
Caisse d'épargne. Dire que sa boutique était là dedans, dans ces
feuillets salis de vilaines écritures ! Avant d'aller au travail,
elle consulta madame Goujet, qui approuva beaucoup son projet de
s'établir ; avec un homme comme le sien, bon sujet, ne buvant
pas, elle était certaine de faire ses affaires et de ne pas être
mangée. Au déjeuner, elle monta même chez les Lorilleux pour
avoir leur avis ; elle désirait ne pas paraître se cacher de la
famille. Madame Lorilleux resta saisie. Comment ! la Banban
allait avoir une boutique, à cette heure ! Et, le coeur crevé,
elle balbutia, elle dut se montrer très contente : sans doute, la
boutique était commode, Gervaise avait raison de la prendre.
Pourtant, lorsqu'elle se fut un peu remise, elle et son mari
parlèrent de l'humidité de la cour, du jour triste des pièces du
rez-de-chaussée. Oh ! c'était un bon coin pour les rhumatismes.
Enfin, si elle était décidée à louer, n'est-ce pas ? leurs
observations, bien certainement, ne l'empêcheraient pas de louer.
Le soir, Gervaise avouait franchement en riant qu'elle en
serait tombée malade, si on l'avait empêchée d'avoir la boutique.
Toutefois, avant de dire : C'est fait ! elle voulait emmener
Coupeau voir les lieux et tâcher d'obtenir une diminution sur le
loyer.
- Alors, demain, si ça te plaît, dit son mari. Tu viendras me
prendre vers six heures à la maison où je travaille, rue de la
Nation, et nous passerons rue de la Goutte-d'Or, en rentrant.
Coupeau terminait alors la toiture d'une maison neuve, à
trois étages. Ce jour-là, il devait justement poser les dernières
feuilles de zinc. Comme le toit était presque plat, il y avait
installé son établi, un large volet sur deux tréteaux. Un beau
soleil de mai se couchait, dorant les cheminées. Et, tout
là-haut, dans le ciel clair, l'ouvrier taillait tranquillement
son zinc à coups de cisaille, penché sur l'établi, pareil à un
tailleur coupant chez lui une paire de culottes. Contre le mur de
la maison voisine, son aide, un gamin de dix-sept ans, fluet et
blond, entretenait le feu du réchaud en manoeuvrant un énorme
soufflet, dont chaque haleine faisait envoler un pétillement
d'étincelles.
- Hé ! Zidore, mets les fers ! cria Coupeau.
L'aide enfonça les fers à souder au milieu de la braise, d'un
rose pâle dans le plein jour. Puis, il se remit à souffler.
Coupeau tenait la dernière feuille de zinc. Elle restait à poser
au bord du toit, près de la gouttière ; là, il y avait une
brusque pente, et le trou béant de la rue se creusait. Le
zingueur, comme chez lui, en chaussons de lisières, s'avança,
traînant les pieds, sifflotant l'air d'Ohé ! les p'tits agneaux !
Arrivé devant le trou, il se laissa couler, s'arc-bouta d'un
genou contre la maçonnerie d'une cheminée, resta à moitié chemin
du pavé. Une de ses jambes pendait. Quand il se renversait pour
appeler cette couleuvre de Zidore, il se rattrapait à un coin de
la maçonnerie, à cause du trottoir, là-bas, sous lui.
- Sacré lambin, va !... Donne donc les fers ! Quand tu
regarderas en l'air, bougre d'efflanqué ! les alouettes ne te
tomberont pas toutes rôties !
Mais Zidore ne se pressait pas. 11 s'intéressait aux toits
voisins, à une grosse fumée qui montait au fond de Paris, du côté
de Grenelle ; ça pouvait bien être un incendie. Pourtant, il vint
se mettre à plat ventre, la tête au-dessus du trou ; et il passa
les fers à Coupeau. Alors, celui-ci commença à souder la feuille.
Il s'accroupissait, s'allongeait, trouvant toujours son
équilibre, assis d'une fesse, perché sur la pointe d'un pied,
retenu par un doigt. Il avait un sacré aplomb, un toupet du
tonnerre, familier, bravant le danger. Ça le connaissait. C'était
la rue qui avait peur de lui. Comme il ne lâchait pas sa pipe, il
se tournait de temps à autre, il crachait paisiblement dans la
rue.
- Tiens ! madame Boche ! cria-t-il tout d'un coup. Ohé !
madame Boche !
Il venait d'apercevoir la concierge traversant la chaussée.
Elle leva la tête, le reconnut. Et une conversation s'engagea du
toit au trottoir. Elle cachait ses mains sous son tablier, le nez
en l'air. Lui, debout maintenant, son bras gauche passé autour
d'un tuyau, se penchait.
- Vous n'avez pas vu ma femme ? demanda-t-il.
- Non, bien sûr, répondit la concierge. Elle est par ici ?
- Elle doit venir me prendre... Et l'on se porte bien chez
vous ?
- Mais oui, merci, c'est moi la plus malade, vous voyez... Je
vais chaussée Clignancourt chercher un petit gigot. Le boucher,
près du Moulin-Rouge, ne le vend que seize sous.
Ils haussaient la voix, parce qu'une voiture passait dans la
rue de la Nation, large, déserte ; leurs paroles, lancées à toute
volée, avaient seulement fait mettre à sa fenêtre une petite
vieille ; et cette vieille restait là, accoudée, se donnant la
distraction d'une grosse émotion, à regarder cet homme, sur la
toiture d'en face, comme si elle espérait le voir tomber d'une
minute à l'autre.
- Eh bien ! bonsoir, cria encore madame Boche. Je ne veux pas
vous déranger.
Coupeau se tourna, reprit le fer que Zidore lui tendait. Mais
au moment où la concierge s'éloignait, elle aperçut sur l'autre
trottoir Gervaise, tenant Nana par la main. Elle relevait déjà la
tête pour avertir le zingueur, lorsque la jeune femme lui ferma
la bouche d'un geste énergique. Et, à demi-voix, afin de n'être
pas entendue là-haut, elle dit sa crainte : elle redoutait, en se
montrant tout d'un coup, de donner à son mari une secousse, qui
le précipiterait. En quatre ans, elle était allée le chercher une
seule fois à son travail. Ce jour-là, c'était la seconde fois.
Elle ne pouvait pas assister à ça, son sang ne faisait qu'un
tour, quand elle voyait son homme entre ciel et terre, à des
endroits où les moineaux eux-mêmes ne se risquaient pas.
- Sans doute, ce n'est pas agréable, murmurait madame Boche.
Moi, le mien est tailleur, je n'ai pas ces tremblements.
- Si vous saviez, dans les premiers temps, dit encore
Gervaise, j'avais des frayeurs du matin au soir. Je le voyais
toujours, la tête cassée, sur une civière... Maintenant, je n'y
pense plus autant. On s'habitue à tout. Il faut bien que le pain
se gagne... N'importe, c'est un pain joliment cher, car on y
risque ses os plus souvent qu'à son tour.
Elle se tut, cachant Nana dans sa jupe, craignant un cri de
la petite. Malgré elle, toute pâle, elle regardait. Justement,
Coupeau soudait le bord extrême de la feuille, près de la
gouttière ; il se coulait le plus possible, ne pouvait atteindre
le bout. Alors, il se risqua, avec ces mouvements ralentis des
ouvriers, pleins d'aisance et de lourdeur. Un moment, il fut
au-dessus du pavé, ne se tenant plus, tranquille, à son affaire ;
et, d'en bas, sous le fer promené d'une main soigneuse, on voyait
grésiller la petite flamme blanche de la soudure. Gervaise,
muette, la gorge étranglée par l'angoisse, avait serré les mains,
les élevait d'un geste machinal de supplication. Mais elle
respira bruyamment, Coupeau venait de remonter sur le toit, sans
se presser, prenant le temps de cracher une dernière fois dans la
rue.
- On moucharde donc ! cria-t-il gaiement en l'apercevant.
Elle a fait la bête, n'est-ce pas ? madame Boche ; elle n'a pas
voulu appeler... Attends-moi, j'en ai encore pour dix minutes.
Il lui restait à poser un chapiteau de cheminée, une bricole
de rien du tout. La blanchisseuse et la concierge demeurèrent sur
le trottoir, causant du quartier, surveillant Nana, pour
l'empêcher de barboter dans le ruisseau, où elle cherchait des
petits poissons ; et les deux femmes revenaient toujours à la
toiture, avec des sourires, des hochements de tête, comme pour
dire qu'elles ne s'impatientaient pas. En face, la vieille
n'avait pas quitté sa fenêtre, regardant l'homme, attendant.
- Qu'est-ce qu'elle a donc à espionner, cette bique ? dit
madame Boche. Une fichue mine !
Là-haut, on entendait la voix forte du zingueur chantant :
Ah ! qu'il fait donc bon cueillir la fraise ! Maintenant, penché
sur son établi, il coupait son zinc en artiste. D'un tour de
compas, il avait tracé une ligne, et il détachait un large
éventail, à l'aide d'une paire de cisailles cintrées ; puis,
légèrement, au marteau, il ployait cet éventail en forme de
champignon pointu. Zidore s'était remis à souffler la braise du
réchaud. Le soleil se couchait derrière la maison, dans une
grande clarté rose, lentement pâlie, tournant au lilas tendre. Et
en plein ciel, à cette heure recueillie du jour, les silhouettes
des deux ouvriers, grandies démesurément, se découpaient sur le
fond limpide de l'air, avec la barre sombre de l'établi et
l'étrange profil du soufflet.
Quand le chapiteau fut taillé, Coupeau jeta son appel :
- Zidore ! les fers !
Mais Zidore venait de disparaître. Le zingueur, en jurant, le
chercha du regard, l'appela par la lucarne du grenier restée
ouverte. Enfin, il le découvrit sur un toit voisin, à deux
maisons de distance. Le galopin se promenait, explorait les
environs, ses maigres cheveux blonds s'envolant au grand air,
clignant les yeux en face de l'immensité de Paris.
- Dis donc, la flâne ! est-ce que tu te crois à la campagne !
dit Coupeau furieux. Tu es comme monsieur Béranger, tu composes
des vers, peut-être !... Veux-tu bien me donner les fers ! A-t-on
jamais vu ! se balader sur les toits ! Amène-z-y ta connaissance
tout de suite, pour lui chanter des mamours... Veux-tu me donner
les fers, sacrée andouille !
Il souda, il cria à Gervaise :
- Voilà, c'est fini... Je descends.
Le tuyau auquel il devait adapter le chapiteau se trouvait au
milieu du toit. Gervaise, tranquillisée, continuait à sourire en
suivant ses mouvements. Nana, amusée tout d'un coup par la vue de
son père, tapait dans ses petites mains. Elle s'était assise sur
le trottoir, pour mieux voir là-haut.
- Papa ! papa ! criait-elle de toute sa force ; papa !
regarde donc !
Le zingueur voulut se pencher, mais son pied glissa. Alors,
brusquement, bêtement, comme un chat dont les pattes
s'embrouillent, il roula, il descendit la pente légère de la
toiture, sans pouvoir se rattraper.
- Nom de Dieu ! dit-il d'une voix étouffée.
Et il tomba. Son corps décrivit une courbe molle, tourna deux
fois sur lui-même, vint s'écraser au milieu de la rue avec le
coup sourd d'un paquet de linge jeté de haut.
Gervaise, stupide, la gorge déchirée d'un grand cri, resta
les bras en l'air. Des passants accoururent, un attroupement se
forma. Madame Boche, bouleversée, fléchissant sur les jambes,
prit Nana entre les bras, pour lui cacher la tête et l'empêcher
de voir. Cependant, en face, la petite vieille, comme satisfaite,
fermait tranquillement sa fenêtre.
Quatre hommes finirent par transporter Coupeau chez un
pharmacien, au coin, de la rue des Poissonniers ; et il demeura
là près d'une heure, au milieu de la boutique, sur une
couverture, pendant qu'on était allé chercher un brancard à
l'hôpital Lariboisière. Il respirait encore, mais le pharmacien
avait de petits hochements de tête. Maintenant, Gervaise, à
genoux parterre, sanglotait d'une façon continue, barbouillée de
ses larmes, aveuglée, hébétée. D'un mouvement machinal, elle
avançait les mains, tâtait les membres de son mari,
très-doucement. Puis, elle les retirait, en regardant le
pharmacien qui lui avait défendu de toucher ; et elle
recommençait quelques secondes plus tard, ne pouvant s'empêcher
de s'assurer s'il restait chaud, croyant lui faire du bien. Quand
le brancard arriva enfin, et qu'on parla de partir pour
l'hôpital, elle se releva, en disant violemment :
- Non, non, pas à l'hôpital !... Nous demeurons rue Neuve de
la Goutte-d'Or.
On eut beau lui expliquer que la maladie lui coûterait
très-cher, si elle prenait son mari chez elle. Elle répétait avec
entêtement :
- Rue Neuve de la Goutte-d'Or, je montrerai la porte...
Qu'est-ce que ça vous fait ? J'ai de l'argent... C'est mon mari,
n'est-ce pas ? Il est à moi, je le veux.
Et l'on dut rapporter Coupeau chez lui. Lorsque le brancard
traversa la foule qui s'écrasait devant la boutique du
pharmacien, les femmes du quartier parlaient de Gervaise avec
animation : elle boitait, la mâtine, mais elle avait tout de même
du chien ; bien sûr, elle sauverait son homme, tandis qu'à
l'hôpital les médecins faisaient passer l'arme à gauche aux
malades trop détériorés, histoire de ne pas se donner
l'embêtement de les guérir. Madame Boche, après avoir emmené Nana
chez elle, était revenue et racontait l'accident avec des détails
interminables, toute secouée encore d'émotion.
- J'allais chercher un gigot, j'étais là, je l'ai vu tomber,
répétait-elle. C'est à cause de sa petite, il a voulu la
regarder, et patatras ! Ah ! Dieu de Dieu ! je ne demande pas à
en voir tomber un second... Il faut pourtant que j'aille chercher
mon gigot.
Pendant huit jours, Coupeau fut très-bas. La famille, les
voisins, tout le monde, s'attendaient à le voir tourner de l'oeil
d'un instant à l'autre. Le médecin, un médecin très-cher qui se
faisait payer cent sous la visite, craignait des lésions
intérieures ; et ce mot effrayait beaucoup, on disait dans le
quartier que le zingueur avait eu le coeur décroché par la
secousse. Seule, Gervaise, pâlie par les veilles, sérieuse,
résolue, haussait les épaules. Son homme avait la jambe droite
cassée ; ça, tout le monde le savait ; on la lui remettrait,
voilà tout. Quant au reste, au coeur décroché, ce n'était rien.
Elle le lui raccrocherait, son coeur. Elle savait comment les
coeurs se raccrochent, avec des soins, de la propreté, une amitié
solide. Et elle montrait une conviction superbe, certaine de le
guérir, rien qu'à rester autour de lui et à le toucher de ses
mains, dans les heures de fièvre. Elle ne douta pas une minute.
Toute une semaine, on la vit sur ses pieds, parlant peu,
recueillie dans son entêtement de le sauver, oubliant les
enfants, la rue, la ville entière. Le neuvième jour, le soir où
le médecin répondit enfin du malade, elle tomba sur une chaise,
les jambes molles, l'échine brisée, tout en larmes. Cette
nuit-là, elle consentit à dormir deux heures, la tête posée sur
le pied du lit.
L'accident de Coupeau avait mis la famille en l'air. Maman
Coupeau passait les nuits avec Gervaise ; mais, dès neuf heures,
elle s'endormait sur sa chaise. Chaque soir, en rentrant du
travail, madame Lerat faisait un grand détour pour prendre des
nouvelles. Les Lorilleux étaient d'abord venus deux et trois fois
par jour, offrant de veiller, apportant même un fauteuil pour
Gervaise. Puis, des querelles n'avaient pas tardé à s'élever sur
la façon de soigner les malades. Madame Lorilleux prétendait
avoir sauvé assez de gens dans sa vie pour savoir comment il
fallait s'y prendre. Elle accusait aussi la jeune femme de la
bousculer, de l'écarter du lit de son frère. Bien sûr, la Banban
avait raison de vouloir quand même guérir Coupeau ; car, enfin,
si elle n'était pas allée le déranger rue de la Nation, il ne
serait pas tombé. Seulement, de la manière dont elle
l'accommodait, elle était certaine de l'achever.
Lorsqu'elle vit Coupeau hors de danger, Gervaise cessa de
garder son lit avec autant de rudesse jalouse. Maintenant, on ne
pouvait plus le lui tuer, et elle laissait approcher les gens
sans méfiance. La famille s'étalait dans la chambre. La
convalescence devait être très-longue ; le médecin avait parlé de
quatre mois. Alors, pendant les longs sommeils du zingueur, les
Lorilleux traitèrent Gervaise de bête. Ça l'avançait beaucoup
d'avoir son mari chez elle. A l'hôpital, il se serait remis sur
pied deux fois plus vite. Lorilleux aurait voulu être malade,
attraper un bobo quelconque, pour lui montrer s'il hésiterait une
seconde à entrer à Lariboisière. Madame Lorilleux connaissait une
dame qui en sortait ; eh bien ! elle avait mangé du poulet matin
et soir. Et tous deux, pour la vingtième fois, refaisaient le
calcul de ce que coûteraient au ménage les quatre mois de
convalescence : d'abord les journées de travail perdues, puis le
médecin, les remèdes, et plus tard le bon vin, la viande
saignante. Si les Coupeau croquaient seulement leurs quatre sous
d'économies, ils devraient s'estimer fièrement heureux. Mais ils
s'endetteraient, c'était à croire. Oh ! ça les regardait.
Surtout, ils n'avaient pas à compter sur la famille, qui n'était
pas assez riche pour entretenir un malade chez lui. Tant pis pour
la Banban, n'est-ce pas ? elle pouvait bien faire comme les
autres, laisser porter son homme à l'hôpital. Ça la complétait,
d'être une orgueilleuse.
Un soir, madame Lorilleux eut la méchanceté de lui demander
brusquement :
- Eh bien ! et votre boutique, quand la louez-vous ?
- Oui, ricana Lorilleux, le concierge vous attend encore.
Gervaise resta suffoquée. Elle avait complètement oublié la
boutique. Mais elle voyait la joie mauvaise de ces gens, à la
pensée que désormais la boutique était flambée. Dès ce soir-là,
en effet, ils guettèrent les occasions pour la plaisanter sur son
rêve tombé à l'eau. Quand on parlait d'un, espoir irréalisable,
ils renvoyaient la chose au jour où elle serait patronne, dans un
beau magasin donnant sur la rue. Et, derrière elle, c'étaient des
gorges chaudes : Elle ne voulait pas faire d'aussi vilaines
suppositions ; mais, en vérité, les Lorilleux avaient l'air
maintenant d'être très-contents de l'accident de Coupeau, qui
l'empêchait de s'établir blanchisseuse rue de la Goutte-d'Or.
Alors, elle-même voulut rire et leur montrer combien elle
sacrifiait volontiers l'argent pour la guérison de son mari.
Chaque fois qu'elle prenait en leur présence le livret de la
Caisse d'épargne, sous le globe de la pendule, elle disait
gaiement :
- Je sors, je vais louer ma boutique.
Elle n'avait pas voulu retirer l'argent tout d'une fois. Elle
le redemandait par cent francs, pour ne pas garder un si gros tas
de pièces dans sa commode ; puis, elle espérait vaguement quelque
miracle, un rétablissement brusque, qui leur permettrait, de ne
pas déplacer la somme entière. A chaque course à la Caisse
d'épargne, quand elle rentrait, elle additionnait sur un bout de
papier l'argent qu'ils avaient encore là-bas. C'était uniquement
pour le bon ordre. Le trou avait beau se creuser dans la monnaie,
elle tenait, de son air raisonnable, avec son tranquille sourire,
les comptes de cette débâcle de leurs économies. N'était-ce pas
déjà une consolation d'employer si bien cet argent, de l'avoir eu
sous la main, au moment de leur malheur ? Et, sans un regret,
d'une main soigneuse, elle replaçait le livret derrière la
pendule, sous le globe.
Les Goujet se montrèrent très-gentils pour Gervaise pendant
la maladie de Coupeau. Madame Goujet était à son entière
disposition ; elle ne descendait pas une fois sans lui demander
si elle avait besoin de sucre, de beurre, de sel ; elle lui
offrait toujours le premier bouillon, les soirs où elle mettait
un pot au feu ; même, si elle la voyait trop occupée, elle
soignait sa cuisine, lui donnait un coup de main pour la
vaisselle. Goujet, chaque matin, prenait les seaux de la jeune
femme, allait les emplir à la fontaine de la rue des
Poissonniers ; c'était une économie de deux sous. Puis, après le
dîner, quand la famille n'envahissait pas la chambre, les Goujet
venaient tenir compagnie aux Coupeau. Pendant deux heures,
jusqu'à dix heures, le forgeron fumait sa pipe, en regardant
Gervaise tourner autour du malade. Il ne disait pas dix paroles
de la soirée. Sa grande face blonde enfoncée entre ses épaules de
colosse, il s'attendrissait à la voir verser de la tisane dans
une tasse, remuer le sucre sans faire de bruit avec la cuiller.
Lorsqu'elle bordait le lit et qu'elle encourageait Coupeau d'une
voix douce, il restait tout secoué. Jamais il n'avait rencontré
une aussi brave femme. Ça ne lui allait même pas mal de boiter,
car elle en avait plus de mérite encore à se décarcasser tout le
long de la journée auprès de son mari. On ne pouvait pas dire,
elle ne s'asseyait pas un quart d'heure, le temps de manger. Elle
courait sans cesse chez le pharmacien, mettait son nez dans des
choses pas propres, se donnait un mal du tonnerre pour tenir en
ordre cette chambre où l'on faisait tout ; avec ça, pas une
plainte, toujours aimable, même les soirs où elle dormait debout,
les yeux ouverts, tant elle était lasse. Et le forgeron, dans cet
air de dévouement, au milieu des drogues traînant sur les
meubles, se prenait d'une grande affection pour Gervaise, à la
regarder ainsi aimer et soigner Coupeau de tout son coeur.
- Hein ! mon vieux, te voilà recollé, dit-il un jour au
convalescent. Je n'étais pas en peine, ta femme est le bon Dieu !
Lui, devait se marier. Du moins, sa mère avait trouvé une
jeune fille très convenable, une dentellière comme elle, qu'elle
désirait vivement lui voir épouser. Pour ne pas la chagriner, il
disait oui, et la noce était même fixée aux premiers jours de
septembre. L'argent de l'entrée en ménage dormait depuis
longtemps à la Caisse d'épargne. Mais il hochait la tête quand
Gervaise lui parlait de ce mariage, il murmurait de sa voix
lente :
- Toutes les femmes ne sont pas comme vous, madame Coupeau.
Si toutes les femmes étaient comme vous, on en épouserait dix.
Cependant, Coupeau, au bout de deux mois, put commencer à se
lever. Il ne se promenait pas loin, du lit à la fenêtre, et
encore soutenu par Gervaise. Là, il s'asseyait dans le fauteuil
des Lorilleux, la jambe droite allongée sur un tabouret. Ce
blagueur, qui allait rigoler des pattes cassées, les jours de
verglas, était très vexé de son accident. Il manquait de
philosophie. Il avait passé ces deux mois dans le lit, à jurer, à
faire enrager le monde. Ce n'était pas une existence, vraiment,
de vivre sur le dos, avec une quille ficelée et raide comme un
saucisson. Ah ! il connaîtrait le plafond, par exemple ; il y
avait une fente, au coin de l'alcôve, qu'il aurait dessinée les
yeux fermés. Puis, quand il s'installa dans le fauteuil, ce fut
une autre histoire. Est-ce qu'il resterait longtemps cloué là,
pareil à une momie ? La rue n'était pas si drôle, il n'y passait
personne, ça puait l'eau de javelle toute la journée. Non, vrai,
il se faisait trop vieux, il aurait donné dix ans de sa vie pour
savoir seulement comment se portaient les fortifications. Et il
revenait toujours à des accusations violentes contre le sort. Ça
n'était pas juste, son accident ; ça n'aurait pas dû lui arriver,
à lui un bon ouvrier, pas fainéant, pas soûlard. À d'autres
peut-être, il aurait compris.
- Le papa Coupeau, disait-il, s'est cassé le cou, un jour de
ribotte. Je ne puis pas dire que c'était mérité, mais enfin la
chose s'expliquait... Moi, j'étais à jeun, tranquille comme
Baptiste, sans une goutte de liquide dans le corps, et voilà que
je dégringole en voulant me tourner pour faire une risette à
Nana !... Vous ne trouvez pas ça trop fort ? S'il y a un bon
Dieu, il arrange drôlement les choses. Jamais je n'avalerai ça.
Et, quand les jambes lui revinrent, il garda une sourde
rancune contre le travail. C'était un métier de malheur, de
passer ses journées comme les chats, le long des gouttières. Eux
pas bêtes, les bourgeois ! ils vous envoyaient à la mort, bien
trop poltrons pour se risquer sur une échelle, s'installant
solidement au coin de leur feu et se fichant du pauvre monde. Et
il en arrivait à dire que chacun aurait dû poser son zinc sur sa
maison. Dame ! en bonne justice, on devait en venir là : si tu ne
veux pas être mouillé, mets-toi à couvert. Puis, il regrettait de
ne pas avoir appris un autre métier, plus joli et moins
dangereux, celui d'ébéniste, par exemple. Ça, c'était encore la
faute du père Coupeau ; les pères avaient cette bête d'habitude
de fourrer quand même les enfants dans leur partie.
Pendant deux mois encore, Coupeau marcha avec des béquilles.
Il avait d'abord pu descendre dans la rue, fumer une pipe devant
la porte. Ensuite, il était allé jusqu'au boulevard extérieur, se
traînant au soleil, restant des heures assis sur un banc. La
gaieté lui revenait, son bagou d'enfer s'aiguisait dans ses
longues flâneries. Et il prenait là, avec le plaisir de vivre,
une joie à ne rien faire, les membres abandonnés, les muscles
glissant à un sommeil très-doux ; c'était comme une lente
conquête de la paresse, qui profitait de sa convalescence pour
entrer dans sa peau et l'engourdir, en le chatouillant. Il
revenait bien portant, goguenard, trouvant la vie belle, ne
voyant pas pourquoi ça ne durerait pas toujours. Lorsqu'il put se
passer de béquilles, il poussa ses promenades plus loin, courut
les chantiers pour revoir les camarades. Il restait les bras
croisés en face des maisons en construction, avec des
ricanements, des hochements de tête ; et il blaguait les ouvriers
qui trimaient, il allongeait sa jambe, pour leur montrer où ça
menait de s'esquinter le tempérament. Ces stations gouailleuses
devant la besogne des autres satisfaisaient sa rancune contre le
travail. Sans doute, il s'y remettrait, il le fallait bien ; mais
ce serait le plus tard possible. Oh ! il était payé pour manquer
d'enthousiasme. Puis, ça lui semblait si bon de faire un peu la
vache !
Les après-midi où Coupeau s'ennuyait, il montait chez les
Lorilleux. Ceux-ci le plaignaient beaucoup, l'attiraient par
toutes sortes de prévenances aimables. Dans les premières années
de son mariage, il leur avait échappé, grâce à l'influence de
Gervaise. Maintenant, ils le reprenaient, en le plaisantant sur
la peur que lui causait sa femme. Il n'était donc pas un homme !
Pourtant, les Lorilleux montraient une grande discrétion,
célébraient d'une façon outrée les mérites de la blanchisseuse.
Coupeau, sans se disputer encore, jurait à celle-ci que sa soeur
l'adorait, et lui demandait d'être moins mauvaise pour elle. La
première querelle du ménage, un soir, était venue au sujet
d'Étienne. Le zingueur avait passé l'après-midi chez les
Lorilleux. En rentrant, comme le dîner se faisait attendre et que
les enfants criaient après la soupe, il s'en était pris
brusquement à Étienne, lui envoyant une paire de calottes
soignées. Et, pendant une heure, il avait ronchonné : ce mioche
n'était pas à lui, il ne savait pas pourquoi il le tolérait dans
la maison ; il finirait par le flanquer à la porte. Jusque-là, il
avait accepté le gamin sans tant d'histoires. Le lendemain, il
parlait de sa dignité. Trois jours après, il lançait des coups de
pied au derrière du petit, matin et soir, si bien que l'enfant,
quand il l'entendait monter, se sauvait chez les Goujet, où la
vieille dentellière lui gardait un coin de la table pour faire
ses devoirs.
Gervaise, depuis longtemps, s'était remise au travail. Elle
n'avait plus la peine d'enlever et de replacer le globe de la
pendule ; toutes les économies se trouvaient mangées ; et il
fallait piocher dur, piocher pour quatre, car ils étaient quatre
bouches à table. Elle seule nourrissait tout ce monde. Quand elle
entendait les gens la plaindre, elle excusait vite Coupeau.
Pensez donc ! il avait tant souffert, ce n'était pas étonnant, si
son caractère prenait de l'aigreur ! Mais ça passerait avec la
santé. Et si on lui laissait entendre que Coupeau semblait solide
à présent, qu'il pouvait bien retourner au chantier, elle se
récriait. Non, non, pas encore ! Elle ne voulait pas l'avoir de
nouveau au lit. Elle savait bien ce que le médecin lui disait,
peut-être ! C'était elle qui l'empêchait de travailler, en lui
répétant chaque matin de prendre son temps, de ne pas se forcer.
Elle lui glissait même des pièces de vingt sous dans la poche de
son gilet. Coupeau acceptait ça comme une chose naturelle ; il se
plaignait de toutes sortes de douleurs pour se faire dorloter ;
au bout de six mois, sa convalescence durait toujours.
Maintenant, les jours où il allait regarder travailler les
autres, il entrait volontiers boire un canon avec les camarades.
Tout de même, on n'était pas mal chez le marchand de vin ; on
rigolait, on restait là cinq minutes. Ça ne déshonorait personne.
Les poseurs seuls affectaient de crever de soif à la porte.
Autrefois, on avait bien raison de le blaguer, attendu qu'un
verre de vin n'a jamais tué un homme. Mais il se tapait la
poitrine en se faisant un honneur de ne boire que du vin ;
toujours du vin, jamais de l'eau-de-vie ; le vin prolongeait
l'existence, n'indisposait pas, ne soûlait pas. Pourtant, à
plusieurs reprises, après des journées de désoeuvrement, passées
de chantier en chantier, de cabaret en cabaret, il était rentré
éméché. Gervaise, ces jours-là, avait fermé sa porte, en
prétextant elle-même un gros mal de tête, pour empêcher les
Goujet d'entendre les bêtises de Coupeau.
Peu à peu, cependant, la jeune femme s'attrista. Matin et
soir, elle allait, rue de la Goutte-d'Or, voir la boutique, qui
était toujours à louer ; et elle se cachait, comme si elle eût
commis un enfantillage indigne d'une grande personne. Cette
boutique recommençait à lui tourner la tête ; la nuit, quand la
lumière était éteinte, elle trouvait à y songer, les yeux
ouverts, le charme d'un plaisir défendu. Elle faisait de nouveau
ses calculs : deux cent cinquante francs pour le loyer, cent
cinquante francs d'outils et d'installation, cent francs d'avance
afin de vivre quinze jours ; en tout cinq cents francs, au
chiffre le plus bas. Si elle n'en parlait pas tout haut,
continuellement, c'était de crainte de paraître regretter les
économies mangées par la maladie de Coupeau. Elle devenait toute
pâle souvent, ayant failli laisser échapper son envie, rattrapant
sa phrase avec la confusion d'une vilaine pensée. Maintenant, il
faudrait travailler quatre ou cinq années, avant d'avoir mis de
côté une si grosse somme. Sa désolation était justement de ne
pouvoir s'établir tout de suite ; elle aurait fourni aux besoins
du ménage, sans compter sur Coupeau, en lui laissant des mois
pour reprendre goût au travail ; elle se serait tranquillisée,
certaine de l'avenir, débarrassée des peurs secrètes dont elle se
sentait prise parfois, lorsqu'il revenait très-gai, chantant,
racontant quelque bonne farce de cet animal de Mes-Bottes, auquel
il avait payé un litre.
Un soir, Gervaise se trouvant seule chez elle, Goujet entra
et ne se sauva pas, comme à son habitude. Il s'était assis, il
fumait en la regardant. Il devait avoir une phrase grave à
prononcer ; il la retournait, la mûrissait, sans pouvoir lui
donner une forme convenable. Enfin, après un gros silence, il se
décida, il retira sa pipe de la bouche, pour tout dire d'un
trait :
- Madame Gervaise, voudriez-vous me permettre de vous prêter
de l'argent ?
Elle était penchée sur un tiroir de sa commode, cherchant des
torchons. Elle se releva, très rouge. Il l'avait donc vue, le
matin, rester en extase devant la boutique, pendant près de dix
minutes ? Lui, souriait d'un air gêné, comme s'il avait fait là
une proposition blessante. Mais elle refusa vivement ; jamais
elle n'accepterait de l'argent, sans savoir quand elle pourrait
le rendre. Puis, il s'agissait vraiment d'une trop forte somme.
Et comme il insistait, consterné, elle finit par crier :
- Mais votre mariage ? Je ne puis pas prendre l'argent de
votre mariage, bien sûr !
- Oh ! ne vous gênez pas, répondit-il en rougissant à son
tour. Je ne me marie plus. Vous savez, une idée..... Vrai, j'aime
mieux vous prêter l'argent.
Alors, tous deux baissèrent la tête. Il y avait entre eux
quelque chose de très doux qu'ils ne disaient pas. Et Gervaise
accepta. Goujet avait prévenu sa mère. Ils traversèrent le
palier, allèrent la voir tout de suite. La dentellière était
grave, un peu triste, son calme visage penché sur son tambour.
Elle ne voulait pas contrarier son fils, mais elle n'approuvait
plus le projet de Gervaise ; et elle dit nettement pourquoi :
Coupeau tournait mal, Coupeau lui mangerait sa boutique. Elle ne
pardonnait surtout point au zingueur d'avoir refusé d'apprendre à
lire, pendant sa convalescence ; le forgeron s'était offert pour
lui montrer, mais l'autre l'avait envoyé dinguer, en accusant la
science de maigrir le monde. Cela avait presque fâché les deux
ouvriers ; ils allaient chacun de son côté. D'ailleurs, madame
Goujet, en voyant les regards suppliants de son grand enfant, se
montra très bonne pour Gervaise. Il fut convenu qu'on prêterait
cinq cents francs aux voisins ; ils les rembourseraient en
donnant chaque mois un à-compte de vingt francs ; ça durerait ce
que ça durerait.
- Dis donc ! le forgeron te fait de l'oeil, s'écria Coupeau
en riant, quand il apprit l'histoire. Oh ! je suis bien
tranquille, il est trop godiche... On le lui rendra, son argent.
Mais, vrai, s'il avait affaire à de la fripouille, il serait
joliment jobardé.
Dès le lendemain, les Coupeau louèrent la boutique. Gervaise
courut toute la journée, de la rue Neuve à la rue de la
Goutte-d'Or. Dans le quartier, à la voir passer ainsi, légère,
ravie au point de ne plus boiter, on racontait qu'elle avait dû
se laisser faire une opération.
Justement, les Boche, depuis le terme d'avril, avaient quitté
la rue des Poissonniers et tenaient la loge de la grande maison,
rue de la Goutte-d'Or. Comme ça se rencontrait, tout de même ! Un
des ennuis de Gervaise, qui avait vécu si tranquille sans
concierge dans son trou de la rue Neuve, était de retomber sous
la sujétion de quelque mauvaise bête, avec laquelle il faudrait
se disputer pour un peu d'eau répandue, ou pour la porte refermée
trop fort, le soir. Les concierges sont une si sale espèce !
Mais, avec les Boche, ce serait un plaisir. On se connaissait, on
s'entendrait toujours. Enfin, ça se passerait en famille.
Le jour de la location, quand les Coupeau vinrent signer le
bail, Gervaise se sentit le coeur tout gros, en passant sous la
haute porte. Elle allait donc habiter cette maison vaste comme
une petite ville, allongeant et entre-croisant les rues
interminables de ses escaliers et de ses corridors. Les façades
grises avec les loques des fenêtres séchant au soleil, la cour
blafarde aux pavés défoncés de place publique, le ronflement de
travail qui sortait des murs, lui causaient un grand trouble, une
joie d'être enfin près de contenter son ambition, une peur de ne
pas réussir et de se trouver écrasée dans cette lutte énorme
contre la faim, dont elle entendait le souffle. Il lui semblait
faire quelque chose de très hardi, se jeter au beau milieu d'une
machine en branle, pendant que les marteaux du serrurier et les
rabots de l'ébéniste tapaient et sifflaient, au fond des ateliers
du rez-de-chaussée. Ce jour-là, les eaux de la teinturerie
coulant sous le porche étaient d'un vert pomme très-tendre. Elle
les enjamba, en souriant ; elle voyait dans cette couleur un
heureux présage.
Le rendez-vous avec le propriétaire était dans la loge même
des Boche. M. Marescot, un grand coutelier de la rue de la Paix,
avait jadis tourné la meule, le long des trottoirs. On le disait
riche aujourd'hui à plusieurs millions. C'était un homme de
cinquante-cinq ans, fort, osseux, décoré, étalant ses mains
immenses d'ancien ouvrier ; et un de ses bonheurs était
d'emporter les couteaux et les ciseaux de ses locataires, qu'il
aiguisait lui-même, par plaisir. Il passait pour n'être pas fier,
parce qu'il restait des heures chez ses concierges, caché dans
l'ombre de la loge, à demander des comptes. Il traitait là toutes
ses affaires. Les Coupeau le trouvèrent devant la table
graisseuse de madame Boche, écoutant comment la couturière du
second, dans l'escalier A, avait refusé de payer, d'un mot
dégoûtant. Puis, quand on eut signé le bail, il donna une poignée
de main au zingueur. Lui, aimait les ouvriers. Autrefois, il
avait eu joliment du tirage. Mais le travail menait à tout. Et,
après avoir compté les deux cent cinquante francs du premier
semestre, qu'il engloutit dans sa vaste poche, il dit sa vie, il
montra sa décoration.
Gervaise, cependant, demeurait un peu gênée en voyant
l'attitude des Boche. Ils affectaient de ne pas la connaître. Ils
s'empressaient autour du propriétaire, courbés en deux, guettant
ses paroles, les approuvant de la tête. Madame Boche sortit
vivement, alla chasser une bande d'enfants qui pataugeaient
devant la fontaine, dont le robinet grand ouvert inondait le
pavé ; et quand elle revint, droite et sévère dans ses jupes,
traversant la cour avec de lents regards à toutes les fenêtres,
comme pour s'assurer du bon ordre de la maison, elle eut un
pincement de lèvres disant de quelle autorité elle était
investie, maintenant qu'elle avait sous elle trois cents
locataires. Boche, de nouveau, parlait de la couturière du
second ; il était d'avis de l'expulser ; il calculait les termes
en retard, avec une importance d'intendant dont la gestion
pouvait être compromise. M. Marescot approuva l'idée de
l'expulsion ; mais il voulait attendre jusqu'au demi-terme.
C'était dur de jeter les gens à la rue, d'autant plus que ça ne
mettait pas un sou dans la poche du propriétaire. Et Gervaise,
avec un léger frisson, se demandait si on la jetterait à la rue,
elle aussi, le jour où un malheur l'empêcherait de payer. La
loge, enfumée, emplie de meubles noirs, avait une humidité et un
jour livide de cave ; devant la fenêtre, toute la lumière tombait
sur l'établi du tailleur, où traînait une vieille redingote à
retourner ; tandis que Pauline, la petite des Boche, une enfant
rousse de quatre ans, assise par terre, regardait sagement cuire
un morceau de veau, baignée et ravie dans l'odeur forte de
cuisine montant du poêlon.
M. Marescot tendait de nouveau la main au zingueur, lorsque
celui-ci parla des réparations, en lui rappelant sa promesse
verbale de causer de cela plus tard. Mais le propriétaire se
fâcha ; il ne s'était engagé à rien ; jamais, d'ailleurs, on ne
faisait de réparations dans une boutique. Pourtant, il consentit
à aller voir les lieux, suivi des Coupeau et de Boche. Le petit
mercier était parti en emportant son agencement de casiers et de
comptoirs ; la boutique, toute nue, montrait son plafond noir,
ses murs crevés, où des lambeaux d'un ancien papier jaune
pendaient. Là, dans le vide sonore des pièces, une discussion
furieuse s'engagea. M. Marescot criait que c'était aux
commerçants à embellir leurs magasins, car enfin un commerçant
pouvait vouloir de l'or partout, et lui, propriétaire, ne pouvait
pas mettre de l'or ; puis, il raconta sa propre installation, rue
de la Paix, où il avait dépensé plus de vingt mille francs.
Gervaise, avec son entêtement de femme, répétait un raisonnement
qui lui semblait irréfutable : dans un logement, n'est-ce pas, il
ferait coller du papier ? alors, pourquoi ne considérait-il pas
la boutique comme un logement ? Elle ne lui demandait pas autre
chose, blanchir le plafond et remettre du papier.
Boche, cependant, restait impénétrable et digne ; il
tournait, regardait en l'air, sans se prononcer. Coupeau avait
beau lui adresser des clignements d'yeux, il affectait de ne pas
vouloir abuser de sa grande influence sur le propriétaire. Il
finit pourtant par laisser échapper un jeu de physionomie, un
petit sourire mince accompagné d'un hochement de tête. Justement,
M. Marescot, exaspéré, l'air malheureux, écartant ses dix doigts
dans une crampe d'avare auquel on arrache son or, cédait à
Gervaise, promettait le plafond et le papier, à la condition
qu'elle payerait la moitié du papier. Et il se sauva vite, ne
voulant plus entendre parler de rien.
Alors, quand Boche fut seul avec les Coupeau, il leur donna
des claques sur les épaules, très expansif. Hein ? c'était
enlevé ! Sans lui, jamais ils n'auraient eu leur papier ni leur
plafond. Avaient-ils remarqué comme le propriétaire l'avait
consulté du coin de l'oeil et s'était brusquement décidé en le
voyant sourire ? Puis, en confidence, il avoua être le vrai
maître de la maison : il décidait des congés, louait si les gens
lui plaisaient, touchait les termes qu'il gardait des quinze
jours dans sa commode. Le soir, les Coupeau, pour remercier les
Boche, crurent poli de leur envoyer deux litres de vin. Ça
méritait un cadeau.
Dès le lundi suivant, les ouvriers se mirent à la boutique.
L'achat du papier fut surtout une grosse affaire. Gervaise
voulait un papier gris à fleurs bleues, pour éclairer et égayer
les murs. Boche lui offrit de l'emmener ; elle choisirait. Mais
il avait des ordres formels du propriétaire, il ne devait pas
dépasser le prix de quinze sous le rouleau. Ils restèrent une
heure chez le marchand ; la blanchisseuse revenait toujours à une
perse très gentille de dix-huit sous, désespérée, trouvant les
autres papiers affreux. Enfin, le concierge céda ; il arrangerait
la chose, il compterait un rouleau de plus, s'il le fallait. Et
Gervaise, en rentrant, acheta des gâteaux pour Pauline. Elle
n'aimait pas rester en arrière, il y avait tout bénéfice avec
elle à se montrer complaisant.
En quatre jours, la boutique devait être prête. Les travaux
durèrent trois semaines. D'abord, on avait parlé de lessiver
simplement les peintures. Mais ces peintures, anciennement lie de
vin, étaient si sales et si tristes, que Gervaise se laissa
entraîner à faire remettre toute la devanture en bleu clair, avec
des filets jaunes. Alors, les réparations s'éternisèrent.
Coupeau, qui ne travaillait toujours pas, arrivait dès le matin,
pour voir si ça marchait. Boche lâchait la redingote ou le
pantalon dont il refaisait les boutonnières, venait de son côté
surveiller ses hommes. Et tous deux, debout en face des ouvriers,
les mains derrière le dos, fumant, crachant, passaient la journée
à juger chaque coup de pinceau. C'étaient des réflexions
interminables, des rêveries profondes pour un clou à arracher.
Les peintres, deux grands diables bons enfants, quittaient à
chaque instant leurs échelles, se plantaient, eux aussi, au
milieu de la boutique, se mêlant à la discussion, hochant la tête
pendant des heures, en regardant leur besogne commencée. Le
plafond se trouva badigeonné assez rapidement. Ce furent les
peintures dont on faillit ne jamais sortir. Ça ne voulait pas
sécher. Vers neuf heures, les peintres se montraient avec leurs
pots à couleur, les posaient dans un coin, donnaient un coup
d'oeil, puis disparaissaient ; et on ne les revoyait plus. Ils
étaient allés déjeuner, ou bien ils avaient dû finir une bricole,
à côté, rue Myrrha. D'autres fois, Coupeau emmenait toute la
coterie boire un canon, Boche, les peintres, avec les camarades
qui passaient ; c'était encore une après-midi flambée. Gervaise
se mangeait les sangs. Brusquement, en deux jours, tout fut
terminé, les peintures vernies, le papier collé, les saletés
jetées au tombereau. Les ouvriers avaient bâclé ça comme en se
jouant, sifflant sur leurs échelles, chantant à étourdir le
quartier.
L'emménagement eut lieu tout de suite. Gervaise, les premiers
jours, éprouvait des joies d'enfant, quand elle traversait la
rue, en rentrant d'une commission. Elle s'attardait, souriait à
son chez elle. De loin, au milieu de la file noire des autres
devantures, sa boutique lui apparaissait toute claire, d'une
gaieté neuve, avec son enseigne bleu tendre, où les mots :
Blanchisseuse de fin, étaient peints en grandes lettres jaunes.
Dans la vitrine, fermée au fond par de petits rideaux de
mousseline, tapissée de papier bleu pour faire valoir la
blancheur du linge, des chemises d'homme restaient en montre, des
bonnets de femme pendaient, les brides nouées à des fils de
laiton. Et elle trouvait sa boutique jolie, couleur du ciel.
Dedans, on entrait encore dans du bleu ; le papier, qui imitait
une perse Pompadour, représentait une treille où couraient des
liserons ; l'établi, une immense table tenant les deux tiers de
la pièce, garni d'une épaisse couverture, se drapait d'un bout de
cretonne à grands ramages bleuâtres, pour cacher les tréteaux.
Gervaise s'asseyait sur un tabouret, soufflait un peu de
contentement, heureuse de cette belle propreté, couvant des yeux
ses outils neufs. Mais son premier regard allait toujours à sa
mécanique, un poêle de fonte, où dix fers pouvaient chauffer à la
fois, rangés autour du foyer, sur des plaques obliques. Elle
venait se mettre à genoux, regardait avec la continuelle peur que
sa petite bête d'apprentie ne fît éclater la fonte, en fourrant
trop de coke.
Derrière la boutique, le logement était très convenable. Les
Coupeau couchaient dans la première chambre, où l'on faisait la
cuisine et où l'on mangeait ; une porte, au fond, ouvrait sur la
cour de la maison. Le lit de Nana se trouvait dans la chambre de
droite, un grand cabinet, qui recevait le jour par une lucarne
ronde, près du plafond. Quant à Étienne, il partageait la chambre
de gauche avec le linge sale, dont d'énormes tas traînaient
toujours sur le plancher. Pourtant, il y avait un inconvénient,
les Coupeau ne voulaient pas en convenir d'abord ; mais les murs
pissaient l'humidité, et on ne voyait plus clair dès trois heures
de l'après-midi.
Dans le quartier, la nouvelle boutique produisit une grosse
émotion. On accusa les Coupeau d'aller trop vite et de faire des
embarras. Ils avaient, en effet, dépensé les cinq cents francs
des Goujet en installation, sans garder même de quoi vivre une
quinzaine, comme ils se l'étaient promis. Le matin où Gervaise
enleva ses volets pour la première fois, elle avait juste six
francs dans son porte-monnaie. Mais elle n'était pas en peine,
les pratiques arrivaient, ses affaires s'annonçaient très bien.
Huit jours plus tard, le samedi, avant de se coucher, elle resta
deux heures à calculer, sur un bout de papier ; et elle réveilla
Coupeau, la mine luisante, pour lui dire qu'il y avait des mille
et des cents à gagner, si l'on était raisonnable.
- Ah bien ! criait madame Lorilleux dans toute la rue de la
Goutte-d'Or, mon imbécile de frère en voit de drôles !... Il ne
manquait plus à la Banban que de faire la vie. Ça lui va bien,
n'est-ce pas ?
Les Lorilleux s'étaient brouillés à mort avec Gervaise.
D'abord, pendant les réparations de la boutique, ils avaient
failli crever de rage ; rien qu'à voir les peintres de loin, ils
passaient sur l'autre trottoir, ils remontaient chez eux les
dents serrées. Une boutique bleue à cette rien-du-tout, si ce
n'était pas fait pour casser les bras des honnêtes gens ! Aussi,
dès le second jour, comme l'apprentie vidait à la volée un bol
d'amidon, juste au moment où madame Lorilleux sortait, celle-ci
avait-elle ameuté la rue en accusant sa belle-soeur de la faire
insulter par ses ouvrières. Et tous rapports étaient rompus, on
n'échangeait plus que des regards terribles, quand on se
rencontrait.
- Oui, une jolie vie ! répétait madame Lorilleux. On sait
d'où il lui vient, l'argent de sa baraque ! Elle a gagné ça avec
le forgeron... Encore, du propre monde, de ce côté-là ! Le père
ne s'est-il pas coupé la tête avec un couteau, pour éviter la
peine à la guillotine ? Enfin, quelque sale histoire dans ce
genre !
Elle accusait très carrément Gervaise de coucher avec Goujet.
Elle mentait, elle prétendait les avoir surpris un soir ensemble,
sur un banc du boulevard extérieur. La pensée de cette liaison,
des plaisirs que devait goûter sa belle-soeur, l'exaspérait
davantage, dans son honnêteté de femme laide. Chaque jour, le cri
de son coeur lui revenait aux lèvres :
- Mais qu'a-t-elle donc sur elle, cette infirme, pour se
faire aimer ! Est-ce qu'on m'aime, moi !
Puis, c'étaient des potins interminables avec les voisines.
Elle racontait toute l'histoire. Allez, le jour du mariage, elle
avait fait une drôle de tête ! Oh ! elle avait le nez creux, elle
sentait déjà comment ça devait tourner. Plus tard, mon Dieu ! la
Banban s'était montrée si douce, si hypocrite, qu'elle et son
mari, par égard pour Coupeau, avaient consenti à être parrain et
marraine de Nana ; même que ça coûtait bon, un baptême comme
celui-là. Mais maintenant, voyez-vous ! la Banban pouvait être à
l'article de la mort et avoir besoin d'un verre d'eau, ce ne
serait pas elle, bien sûr, qui le lui donnerait. Elle n'aimait
pas les insolentes, ni les coquines, ni les dévergondées. Quant à
Nana, elle serait toujours bien reçue, si elle montait voir son
parrain et sa marraine ; la petite, n'est-ce pas ? n'était point
coupable des crimes de la mère. Coupeau, lui, n'avait pas besoin
de conseil ; à sa place, tout homme aurait trempé le derrière de
sa femme dans un baquet, en lui allongeant une paire de claques ;
enfin, ça le regardait, on lui demandait seulement d'exiger du
respect pour sa famille. Jour de Dieu ! si Lorilleux l'avait
trouvée, elle, madame Lorilleux, en flagrant délit ! ça ne se
serait pas passé tranquillement, il lui aurait planté ses
cisailles dans le ventre.
Les Boche, pourtant, juges sévères des querelles de la
maison, donnaient tort aux Lorilleux. Sans doute, les Lorilleux
étaient des personnes comme il faut, tranquilles, travaillant
toute la sainte journée, payant leur terme recta. Mais là,
franchement, la jalousie les enrageait. Avec ça, ils auraient
tondu un oeuf. Des pingres, quoi ! des gens qui cachaient leur
litre, quand on montait, pour ne pas offrir un verre de vin ;
enfin, du monde pas propre. Un jour, Gervaise venait de payer aux
Boche du cassis avec de l'eau de Seltz, qu'on buvait dans la
loge, quand madame Lorilleux était passée, très raide, en
affectant de cracher devant la porte des concierges. Et, depuis
lors, chaque samedi, madame Boche, lorsqu'elle balayait les
escaliers et les couloirs, laissait les ordures devant la porte
des Lorilleux.
- Parbleu ! criait madame Lorilleux, la Banban les gorge, ces
goinfres ! Ah ! ils sont bien tous les mêmes !... Mais qu'ils ne
m'embêtent pas ! J'irais me plaindre au propriétaire... Hier
encore, j'ai vu ce sournois de Boche se frotter aux jupes de
madame Gaudron. S'attaquer à une femme de cet âge, qui a une
demi-douzaine d'enfants, hein ? c'est de la cochonnerie pure !...
Encore une saleté de leur part, et je préviens la mère Boche,
pour qu'elle flanque une tripotée à son homme... Dame ! on rirait
un peu.
Maman Coupeau voyait toujours les deux ménages, disant comme
tout le monde, arrivant même à se faire retenir plus souvent à
dîner, en écoutant complaisamment sa fille et sa belle-fille, un
soir chacune. Madame Lerat, pour le moment, n'allait plus chez
les Coupeau, parce qu'elle s'était disputée avec la Banban, un
sujet d'un zouave qui venait de couper le nez de sa maîtresse
d'un coup de rasoir ; elle soutenait le zouave, elle trouvait le
coup de rasoir très amoureux, sans donner ses raisons. Et elle
avait encore exaspéré les colères de madame Lorilleux, en lui
affirmant que la Banban, dans la conversation, devant des quinze
et des vingt personnes, l'appelait Queue-de-vache sans se gêner.
Mon Dieu ! oui, les Boche, les voisins maintenant l'appelaient
Queue-de-vache.
Au milieu de ces cancans, Gervaise, tranquille, souriante,
sur le seuil de sa boutique, saluait les amis d'un petit signe de
tête affectueux. Elle se plaisait à venir là, une minute, entre
deux coups de fer, pour rire à la rue, avec le gonflement de
vanité d'une commerçante, qui a un bout de trottoir à elle. La
rue de la Goutte-d'Or lui appartenait, et les rues voisines, et
le quartier tout entier. Quand elle allongeait la tête, en
camisole blanche, les bras nus, ses cheveux blonds envolés dans
le feu du travail, elle jetait un regard à gauche, un regard à
droite, aux deux bouts, pour prendre d'un trait les passants, les
maisons, le pavé et le ciel : à gauche, la rue de la Goutte-d'Or
s'enfonçait, paisible, déserte, dans un coin de province, où des
femmes causaient bas sur les portes ; à droite, à quelques pas,
la rue des Poissonniers mettait un vacarme de voitures, un
continuel piétinement de foule, qui refluait et faisait de ce
bout un carrefour de cohue populaire. Gervaise aimait la rue, les
cahots des camions dans les trous du gros pavé bossué, les
bousculades des gens le long des minces trottoirs, interrompus
par des cailloutis en pente raide ; ses trois mètres de ruisseau,
devant sa boutique, prenaient une importance énorme, un fleuve
large, qu'elle voulait très-propre, un fleuve étrange et vivant,
dont la teinturerie de la maison colorait les eaux des caprices
les plus tendres, au milieu de la boue noire. Puis, elle
s'intéressait à des magasins, une vaste épicerie, avec un étalage
de fruits secs garanti par des filets à petites mailles, une
lingerie et bonneterie d'ouvriers, balançant au moindre souffle
des cottes et des blouses bleues, pendues les jambes et les bras
écartés. Chez la fruitière, chez la tripière, elle apercevait des
angles de comptoir, où des chats superbes et tranquilles
ronronnaient. Sa voisine, madame Vigouroux, la charbonnière, lui
rendait son salut, une petite femme grasse, la face noire, les
yeux luisants, fainéantant à rire avec des hommes, adossée contre
sa devanture, que des bûches peintes sur un fond lie de vin
décoraient d'un dessin compliqué de chalet rustique. Mesdames
Cudorge, la mère et la fille, ses autres voisines qui tenaient la
boutique de parapluies, ne se montraient jamais, leur vitrine
assombrie, leur porte close, ornée de deux petites ombrelles de
zinc enduites d'une épaisse couche de vermillon vif. Mais
Gervaise, avant de rentrer, donnait toujours un coup d'oeil, en
face d'elle, à un grand mur blanc, sans une fenêtre, percé d'une
immense porte cochère, par laquelle on voyait le flamboiement
d'une forge, dans une cour encombrée de charrettes et de
carrioles, les brancards en l'air. Sur le mur, le mot :
Maréchalerie, était écrit en grandes lettres, encadré d'un
éventail de fers à cheval. Toute la journée, les marteaux
sonnaient sur l'enclume, des incendies d'étincelles éclairaient
l'ombre blafarde de la cour. Et, au bas de ce mur, au fond d'un
trou, grand comme une armoire, entre une marchande de ferraille
et une marchande de pommes de terre frites, il y avait un
horloger, un monsieur en redingote, l'air propre, qui fouillait
continuellement des montres avec des outils mignons, devant un
établi où des choses délicates dormaient sous des verres ; tandis
que, derrière lui, les balanciers de deux ou trois douzaines de
coucous tout petits battaient à la fois, dans la misère noire de
la rue et le vacarme cadencé de la maréchalerie.
Le quartier trouvait Gervaise bien gentille. Sans doute, on
clabaudait sur son compte, mais il n'y avait qu'une voix pour lui
reconnaître de grands yeux, une bouche pas plus longue que ça,
avec des dents très blanches. Enfin, c'était une jolie blonde, et
elle aurait pu se mettre parmi les plus belles, sans le malheur
de sa jambe. Elle était dans ses vingt-huit ans, elle avait
engraissé. Ses traits fins s'empâtaient, ses gestes prenaient une
lenteur heureuse. Maintenant, elle s'oubliait parfois sur le bord
d'une chaise, le temps d'attendre son fer, avec un sourire vague,
la face noyée d'une joie gourmande. Elle devenait gourmande ; ça,
tout le monde le disait ; mais ce n'était pas un vilain défaut,
au contraire. Quand on gagne de quoi se payer de fins morceaux,
n'est-ce pas ? on serait bien bête de manger des pelures de
pommes de terre. D'autant plus qu'elle travaillait toujours dur,
se mettant en quatre pour ses pratiques, passant elle-même les
nuits, les volets fermés, lorsque la besogne était pressée. Comme
on disait dans le quartier, elle avait la veine ; tout lui
prospérait. Elle blanchissait la maison, M. Madinier,
mademoiselle Remanjou, les Boche ; elle enlevait même à son
ancienne patronne, madame Fauconnier, des dames de Paris logées
rue du Faubourg-Poissonnière. Dès la seconde quinzaine, elle
avait dû prendre deux ouvrières, madame Putois et la grande
Clémence, cette fille qui habitait autrefois au sixième ; ça lui
faisait trois personnes chez elle, avec son apprentie, ce petit
louchon d'Augustine, laide comme un derrière de pauvre homme.
D'autres auraient pour sûr perdu la tête dans ce coup de fortune.
Elle était bien pardonnable de fricoter un peu le lundi, après
avoir trimé la semaine entière. D'ailleurs, il lui fallait ça ;
elle serait restée gnangnan, à regarder les chemises se repasser
toutes seules, si elle ne s'était pas collé un velours sur la
poitrine, quelque chose de bon dont l'envie lui chatouillait le
jabot.
Jamais Gervaise n'avait encore montré tant de complaisance.
Elle était douce comme un mouton, bonne comme du pain. A part
madame Lorilleux, qu'elle appelait Queue-de-vache pour se venger,
elle ne détestait personne, elle excusait tout le monde. Dans le
léger abandon de sa gueulardise, quand elle avait bien déjeuné et
pris son café, elle cédait au besoin d'une indulgence générale.
Son mot était : « On doit se pardonner entre soi, n'est-ce pas,
si l'on ne veut pas vivre comme des sauvages. » Quand on lui
parlait de sa bonté, elle riait. Il n'aurait plus manqué qu'elle
fût méchante ! Elle se défendait, elle disait n'avoir aucun
mérite à être bonne. Est-ce que tous ses rêves n'étaient pas
réalisés ? est-ce qu'il lui restait à ambitionner quelque chose
dans l'existence ? Elle rappelait son idéal d'autrefois,
lorsqu'elle se trouvait sur le pavé : travailler, manger du pain,
avoir un trou à soi, élever ses enfants, ne pas être battue,
mourir dans son lit. Et maintenant son idéal était dépassé ; elle
avait tout, et en plus beau. Quant à mourir dans son lit,
ajoutait-elle en plaisantant, elle y comptait, mais le plus tard
possible, bien entendu.
C'était surtout pour Coupeau que Gervaise se montrait
gentille. Jamais une mauvaise parole, jamais une plainte derrière
le dos de son mari. Le zingueur avait fini par se remettre au
travail ; et, comme son chantier était alors à l'autre bout de
Paris, elle lui donnait tous les matins quarante sous pour son
déjeuner, sa goutte et son tabac. Seulement, deux jours sur six,
Coupeau s'arrêtait en route, buvait les quarante sous avec un
ami, et revenait déjeuner en racontant une histoire. Une fois
même, il n'était pas allé loin, il s'était payé avec Mes-Bottes
et trois autres un gueuleton soigné, des escargots, du rôti et du
vin cacheté, au Capucin, barrière de la Chapelle ; puis, comme
ses quarante sous ne suffisaient pas, il avait envoyé la note à
sa femme par un garçon, en lui faisant dire qu'il était au clou.
Celle-ci riait, haussait les épaules. Où était le mal, si son
homme s'amusait un peu ? Il fallait laisser aux hommes la corde
longue, quand on voulait vivre en paix dans son ménage. D'un mot
à un autre, on en arrivait vite aux coups. Mon Dieu ! on devait
tout comprendre. Coupeau souffrait encore de sa jambe, puis il se
trouvait entraîné, il était bien forcé de faire comme les autres,
sous peine de passer pour un mufe. D'ailleurs, ça ne tirait pas à
conséquence ; s'il rentrait éméché, il se couchait, et deux
heures après il n'y paraissait plus. Cependant, les fortes
chaleurs étaient venues. Une après-midi de juin, un samedi que
l'ouvrage pressait, Gervaise avait elle-même bourré de coke la
mécanique, autour de laquelle dix fers chauffaient, dans le
ronflement du tuyau. A cette heure, le soleil tombait d'aplomb
sur la devanture, le trottoir renvoyait une réverbération
ardente, dont les grandes moires dansaient au plafond de la
boutique ; et ce coup de lumière, bleui par le reflet du papier
des étagères et de la vitrine, mettait au-dessus de l'établi un
jour aveuglant, comme une poussière de soleil tamisée dans les
linges fins. Il faisait là une température à crever. On avait
laissé ouverte la porte de la rue, mais pas un souffle de vent ne
venait ; les pièces qui séchaient en l'air, pendues aux fils de
laiton, fumaient, étaient raides comme des copeaux en moins de
trois quarts d'heure. Depuis un instant, sous cette lourdeur de
fournaise, un gros silence régnait, au milieu duquel les fers
seuls tapaient sourdement, étouffés par l'épaisse couverture
garnie de calicot.
- Ah bien ! dit Gervaise, si nous ne fondons pas,
aujourd'hui ! On retirerait sa chemise !
Elle était accroupie par terre, devant une terrine, occupée à
passer du linge à l'amidon. En jupon blanc, la camisole
retroussée aux manches et glissée des épaules, elle avait les
bras nus, le cou nu, toute rose, si suante, que les petites
mèches blondes de ses cheveux ébouriffés se collaient à sa peau.
Soigneusement, elle trempait dans l'eau laiteuse des bonnets, des
devants de chemises d'homme, des jupons entiers, des garnitures
de pantalons de femme. Puis, elle roulait les pièces et les
posait au fond d'un panier carré, après avoir plongé dans un seau
et secoué sa main sur les corps des chemises et des pantalons qui
n'étaient pas amidonnés.
- C'est pour vous, ce panier, madame Putois, reprit-elle.
Dépêchez-vous, n'est-ce pas ? Ça sèche tout de suite, il faudrait
recommencer dans une heure.
Madame Putois, une femme de quarante-cinq ans, maigre,
petite, repassait sans une goutte de sueur, boutonnée dans un
vieux caraco marron. Elle n'avait pas même retiré son bonnet, un
bonnet noir garni de rubans verts tournés au jaune. Elle restait
raide devant l'établi, trop haut pour elle, les coudes en l'air,
poussant son fer avec des gestes cassés de marionnette. Tout d'un
coup, elle s'écria :
- Ah ! non, mademoiselle Clémence, remettez votre camisole.
Vous savez, je n'aime pas les indécences. Pendant que vous y
êtes, montrez toute votre boutique. Il y a déjà trois hommes
arrêtés en face.
La grande Clémence la traita de vieille bête, entre ses
dents. Elle suffoquait, elle pouvait bien se mettre à l'aise ;
tout le monde n'avait pas une peau d'amadou. D'ailleurs, est-ce
qu'on voyait quelque chose ? Et elle levait les bras, sa gorge
puissante de belle fille crevait sa chemise, ses épaules
faisaient craquer les courtes manches. Clémence s'en donnait à se
vider les moelles avant trente ans ; le lendemain des noces
sérieuses, elle ne sentait plus le carreau sous ses pieds, elle
dormait sur la besogne, la tête et le ventre comme bourrés de
chiffons. Mais on la gardait quand même, car pas une ouvrière ne
pouvait se flatter de repasser une chemise d'homme avec son chic.
Elle avait la spécialité des chemises d'homme.
- C'est à moi, allez ! finit-elle par déclarer, en se donnant
des claques sur la gorge. Et ça ne mord pas, ça ne fait bobo à
personne.
- Clémence, remettez votre camisole, dit Gervaise. Madame
Putois a raison, ce n'est pas convenable... On prendrait ma
maison pour ce qu'elle n'est pas.
Alors, la grande Clémence se rhabilla en bougonnant. En voilà
des giries ! Avec ça que les passants n'avaient jamais vu des
nénais ! Et elle soulagea sa colère sur l'apprentie, ce louchon
d'Augustine, qui repassait à côté d'elle du linge plat, des bas
et des mouchoirs ; elle la bouscula, la poussa avec son coude.
Mais Augustine, hargneuse, d'une méchanceté sournoise de monstre
et de souffre-douleur, cracha par derrière sur sa robe, sans
qu'on la vît, pour se venger.
Gervaise pourtant venait de commencer un bonnet appartenant à
madame Boche, qu'elle voulait soigner. Elle avait préparé de
l'amidon cuit pour le remettre à neuf. Elle promenait doucement,
dans le fond de la coiffe, le polonais, un petit fer arrondi des
deux bouts, lorsqu'une femme entra, osseuse, la face tachée de
plaques rouges, les jupes trempées. C'était une maîtresse laveuse
qui employait trois ouvrières au lavoir de la Goutte-d'Or.
- Vous arrivez trop tôt, madame Bijard ! cria Gervaise. Je
vous avais dit ce soir.... Vous me dérangez joliment, à cette
heure-ci !
Mais comme la laveuse se lamentait, craignant de ne pouvoir
mettre couler le jour même, elle voulut bien lui donner le linge
sale tout de suite. Elles allèrent chercher les paquets dans la
pièce de gauche où couchait Étienne, et revinrent avec des
brassées énormes, qu'elles empilèrent sur le carreau, au fond de
la boutique. Le triage dura une grosse demi-heure. Gervaise
faisait des tas autour d'elle, jetait ensemble les chemises
d'homme, les chemises de femme, les mouchoirs, les chaussettes,
les torchons. Quand une pièce d'un nouveau client lui passait
entre les mains, elle la marquait d'une croix au fil rouge pour
la reconnaître. Dans l'air chaud, une puanteur fade montait de
tout ce linge sale remué.
- Oh ! la, la, ça gazouille ! dit Clémence, en se bouchant le
nez.
- Pardi ! si c'était propre, on ne nous le donnerait pas,
expliqua tranquillement Gervaise. Ça sent son fruit, quoi !....
Nous disions quatorze chemises de femme, n'est-ce pas, madame
Bijard ?... quinze, seize, dix-sept....
Elle continua à compter tout haut. Elle n'avait aucun dégoût,
habituée à l'ordure ; elle enfonçait ses bras nus et roses au
milieu des chemises jaunes de crasse, des torchons raidis par la
graisse des eaux de vaisselle, des chaussettes mangées et
pourries de sueur. Pourtant, dans l'odeur forte qui battait son
visage penché au-dessus des tas, une nonchalance la prenait. Elle
s'était assise au bord d'un tabouret, se courbant en deux,
allongeant les mains à droite, à gauche, avec des gestes
ralentis, comme si elle se grisait de cette puanteur humaine,
vaguement souriante, les yeux noyés. Et il semblait que ses
premières paresses vinssent de là, de l'asphyxie des vieux linges
empoisonnant l'air autour d'elle.
Juste au moment où elle secouait une couche d'enfant, qu'elle
ne reconnaissait pas, tant elle était pisseuse, Coupeau entra.
- Cré coquin ! bégaya-t-il, quel coup de soleil !... Ça vous
tape dans la tête !
Le zingueur se retint à l'établi pour ne pas tomber. C'était
la première fois qu'il prenait une pareille cuite. Jusque-là, il
était rentré pompette, rien de plus. Mais, cette fois, il avait
un gnon sur l'oeil, une claque amicale égarée dans une
bousculade. Ses cheveux frisés, où des fils blancs se montraient
déjà, devaient avoir épousseté une encoignure de quelque salle
louche de marchand de vin, car une toile d'araignée pendait à une
mèche, sur la nuque. Il restait rigolo d'ailleurs, les traits un
peu tirés et vieillis, la mâchoire inférieure saillant davantage,
mais toujours bon enfant, disait-il, et la peau encore assez
tendre pour faire envie à une duchesse.
- Je vais t'expliquer, reprit-il en s'adressant à Gervaise.
C'est Pied-de-Céleri, tu le connais bien, celui qui a une quille
de bois... Alors, il part pour son pays, il a voulu nous
régaler... Oh ! nous étions d'aplomb, sans ce gueux de soleil...
Dans la rue, le monde est malade. Vrai ! le monde festonne...
Et comme la grande Clémence s'égayait de ce qu'il avait vu la
rue soûle, il fut pris lui-même d'une joie énorme dont il faillit
étrangler. Il criait :
- Hein ! les sacrés pochards ! Ils sont d'un farce !... Mais
ce n'est pas leur faute, c'est le soleil...
Toute la boutique riait, même madame Putois, qui n'aimait pas
les ivrognes. Ce louchon d'Augustine avait un chant de poule, la
bouche ouverte, suffoquant. Cependant, Gervaise soupçonnait
Coupeau de n'être pas rentré tout droit, d'avoir passé une heure
chez les Lorilleux, où il recevait de mauvais conseils. Quand il
lui eut juré que non, elle rit à son tour, pleine d'indulgence,
ne lui reprochant même pas d'avoir encore perdu une journée de
travail.
- Dit-il des bêtises, mon Dieu ! murmura-t-elle. Peut-on dire
des bêtises pareilles !
Puis, d'une voix maternelle :
- Va te coucher, n'est-ce pas ? Tu vois, nous sommes
occupées ; tu nous gênes... Ça fait trente-deux mouchoirs, madame
Bijard ; et deux autres, trente-quatre...
Mais Coupeau n'avait pas sommeil. Il resta là, à se dandiner,
avec un mouvement de balancier d'horloge, ricanant d'un air
entêté et taquin. Gervaise, qui voulait se débarrasser de madame
Bijard, appela Clémence, lui fit compter le linge pendant qu'elle
l'inscrivait. Alors, à chaque pièce, cette grande vaurienne lâcha
un mot cru, une saleté ; elle étalait les misères des clients,
les aventures des alcôves, elle avait des plaisanteries d'atelier
sur tous les trous et toutes les taches qui lui passaient par les
mains. Augustine faisait celle qui ne comprend pas, ouvrait de
grandes oreilles de petite fille vicieuse. Madame Putois pinçait
les lèvres, trouvait ça bête, de dire ces choses devant Coupeau ;
un homme n'a pas besoin de voir le linge ; c'est un de ces
déballages qu'on évite chez les gens comme il faut. Quant à
Gervaise, sérieuse, à son affaire, elle semblait ne pas entendre.
Tout en écrivant, elle suivait les pièces d'un regard attentif,
pour les reconnaître au passage ; et elle ne se trompait jamais,
elle mettait un nom sur chacune, au flair, à la couleur. Ces
serviettes-là appartenaient aux Goujet ; ça sautait aux yeux,
elles n'avaient pas servi à essuyer le cul des poêlons. Voilà une
taie d'oreiller qui venait certainement des Boche, à cause de la
pommade dont madame Boche emplâtrait tout son linge. Il n'y avait
pas besoin non plus de mettre son nez sur les gilets de flanelle
de M. Madinier, pour savoir qu'ils étaient à lui ; il teignait la
laine, cet homme, tant il avait la peau grasse. Et elle savait
d'autres particularités, les secrets de la propreté de chacun,
les dessous des voisines qui traversaient la rue en jupes de
soie, le nombre de bas, de mouchoirs, de chemises qu'on salissait
par semaine, la façon dont les gens déchiraient certaines pièces,
toujours au même endroit. Aussi était-elle pleine d'anecdotes.
Les chemises de mademoiselle Remanjou, par exemple, fournissaient
des commentaires interminables ; elles s'usaient par le haut, la
vieille fille devait avoir les os des épaules pointus ; et jamais
elles n'étaient sales, les eût-elle portées quinze jours, ce qui
prouvait qu'à cet âge-là on est quasiment comme un morceau de
bois, dont on serait bien en peine de tirer une larme de quelque
chose. Dans la boutique, à chaque triage, on déshabillait ainsi
tout le quartier de la Goutte-d'Or.
- Ça, c'est du nanan ! cria Clémence, en ouvrant un nouveau
paquet.
Gervaise, prise brusquement d'une grande répugnance, s'était
reculée.
- Le paquet de madame Gaudron, dit-elle. Je ne veux plus la
blanchir, je cherche un prétexte... Non, je ne suis pas plus
difficile qu'une autre, j'ai touché à du linge bien dégoûtant
dans ma vie ; mais, vrai, celui-là, je ne peux pas. Ça me ferait
jeter du coeur sur du carreau... Qu'est-ce qu'elle fait donc,
cette femme, pour mettre son linge dans un état pareil !
Et elle pria Clémence de se dépêcher. Mais l'ouvrière
continuait ses remarques, fourrait ses doigts dans les trous,
avec des allusions sur les pièces, qu'elle agitait comme les
drapeaux de l'ordure triomphante. Cependant, les tas avaient
monté autour de Gervaise. Maintenant, toujours assise au bord du
tabouret, elle disparaissait entre les chemises et les jupons ;
elle avait devant elle les draps, les pantalons, les nappes, une
débâcle de malpropreté ; et, là dedans, au milieu de cette mare
grandissante, elle gardait ses bras nus, son cou nu, avec ses
mèches de petits cheveux blonds collés à ses tempes, plus rose et
plus alanguie. Elle retrouvait son air posé, son sourire de
patronne attentive et soigneuse, oubliant le linge de madame
Gaudron, ne le sentant plus, fouillant d'une main dans les tas
pour voir s'il n'y avait pas d'erreur. Ce louchon d'Augustine,
qui adorait jeter des pelletées de coke dans la mécanique, venait
de la bourrer à un tel point, que les plaques de fonte
rougissaient. De soleil oblique battait la devanture, la boutique
flambait. Alors, Coupeau, que la grosse chaleur grisait
davantage, fut pris d'une soudaine tendresse. Il s'avança vers
Gervaise, les bras ouverts, très ému.
- T'es une bonne femme, bégayait-il. Faut que je t'embrasse.
Mais il s'emberlificota dans les jupons, qui lui barraient le
chemin, et faillit tomber.
- Es-tu bassin ! dit Gervaise sans se fâcher. Reste
tranquille, nous avons fini.
Non, il voulait l'embrasser, il avait besoin de ça, parce
qu'il l'aimait bien. Tout en balbutiant, il tournait le tas de
jupons, il butait dans le tas de chemises ; puis, comme il
s'entêtait, ses pieds s'accrochèrent, il s'étala, le nez au beau
milieu des torchons. Gervaise, prise d'un commencement
d'impatience, le bouscula, en criant qu'il allait tout mélanger.
Mais Clémence, madame Putois elle-même, lui donnèrent tort. Il
était gentil, après tout. Il voulait l'embrasser. Elle pouvait
bien se laisser embrasser.
- Vous êtes heureuse, allez ! madame Coupeau, dit madame
Bijard, que son soûlard de mari, un serrurier, tuait de coups
chaque soir en rentrant. Si le mien était comme ça, quand il
s'est piqué le nez, ce serait un plaisir !
Gervaise, calmée, regrettait déjà sa vivacité. Elle aida
Coupeau à se remettre debout. Puis, elle tendit la joue en
souriant. Mais le zingueur, sans se gêner devant le monde, lui
prit les seins.
- Ce n'est pas pour dire, murmurait-il, il chelingue
rudement, ton linge ! Mais je t'aime tout de même, vois-tu !
- Laisse-moi, tu me chatouilles, cria-t-elle en riant plus
fort. Quelle grosse bête ! On n'est pas bête comme ça !
Il l'avait empoignée, il ne la lâchait pas. Elle
s'abandonnait, étourdie par le léger vertige qui lui venait du
tas de linge, sans dégoût pour l'haleine vineuse de Coupeau. Et
le gros baiser qu'ils échangèrent à pleine bouche, au milieu des
saletés du métier, était comme une première chute, dans le lent
avachissement de leur vie.
Cependant, madame Bijard nouait le linge en paquets. Elle
parlait de sa petite, âgée de deux ans, une enfant nommée
Eulalie, qui avait déjà de la raison comme une femme. On pouvait
la laisser seule ; elle ne pleurait jamais, elle ne jouait pas
avec les allumettes. Enfin, elle emporta les paquets de linge un
à un, sa grande taille cassée sous le poids, sa face se marbrant
de taches violettes.
- Ce n'est plus tenable, nous grillons, dit Gervaise en
s'essuyant la figure, avant de se remettre au bonnet de madame
Boche.
Et l'on parla de ficher des claques à Augustine, quand on
s'aperçut que la mécanique était rouge. Les fers, eux aussi,
rougissaient. Elle avait donc le diable dans le corps ! On ne
pouvait pas tourner le dos sans qu'elle fit quelque mauvais coup.
Maintenant, il fallait attendre un quart d'heure pour se servir
des fers. Gervaise couvrit le feu de deux pelletées de cendre.
Elle imagina en outre de tendre une paire de draps sur les fils
de laiton du plafond, en manière de stores, afin d'amortir le
soleil. Alors, on fut très bien dans la boutique. La température
y était encore joliment douce ; mais on se serait cru dans une
alcôve, avec un jour blanc, enfermé comme chez soi, loin du
monde, bien qu'on entendît, derrière les draps, les gens marchant
vite sur le trottoir ; et l'on avait la liberté de se mettre à
son aise. Clémence retira sa camisole. Coupeau refusant toujours
d'aller se coucher, on lui permit de rester, mais il dut
promettre de se tenir tranquille dans un coin, car il s'agissait
à cette heure de ne pas s'endormir sur le rôti.
- Qu'est-ce que cette vermine a encore fait du polonais ?
murmurait Gervaise, en parlant d'Augustine.
On cherchait toujours le petit fer, que l'on retrouvait dans
des endroits singuliers, où l'apprentie, disait-on, le cachait
par malice. Gervaise acheva enfin la coiffe du bonnet de madame
Boche. Elle en avait ébauché les dentelles, les détirant à la
main, les redressant d'un léger coup de fer. C'était un bonnet
dont la passe, très ornée, se composait d'étroits bouillonnés
alternant avec des entre-deux brodés. Aussi s'appliquait-elle,
muette, soigneuse, repassant les bouillonnés et les entre-deux au
coq, un oeuf de fer fiché par une tige dans un pied de bois.
Alors, un silence régna. On n'entendit plus, pendant un
instant, que les coups sourds, étouffés sur la couverture. Aux
deux côtés de la vaste table carrée, la patronne, les deux
ouvrières et l'apprentie, debout, se penchaient, toutes à leur
besogne, les épaules arrondies, les bras promenés dans un
va-et-vient continu. Chacune, à sa droite, avait son carreau, une
brique plate, brûlée par les fers trop chauds. Au milieu de la
table, au bord d'une assiette creuse pleine d'eau claire,
trempaient un chiffon et une petite brosse. Un bouquet de grand
lis, dans un ancien bocal de cerises à l'eau-de-vie,
s'épanouissait, mettait là un coin de jardin royal, avec la
touffe de ses larges fleurs de neige. Madame Putois avait attaqué
le panier de linge préparé par Gervaise, des serviettes, des
pantalons, des camisoles, des paires de manches. Augustine
faisait traîner ses bas et ses torchons, le nez en l'air,
intéressée par une grosse mouche qui volait. Quant à la grande
Clémence, elle en était, depuis le matin, à sa trente-cinquième
chemise d'homme.
- Toujours du vin, jamais de casse-poitrine ! dit tout d'un
coup le zingueur, qui éprouva le besoin de faire cette
déclaration. Le casse-poitrine me fait du mal n'en faut pas !
Clémence prenait un fer à la mécanique, avec sa poignée de
cuir garnie de tôle, et l'approchait de sa joue, pour s'assurer
s'il était assez chaud. Elle le frotta sur son carreau, l'essuya
sur un linge pendu à sa ceinture, et attaqua sa trente-cinquième
chemise, en repassant d'abord l'empiècement et les deux manches.
- Bah ! monsieur Coupeau, dit-elle, au bout d'une minute, un
petit verre de cric, ce n'est pas mauvais. Moi, ça me donne du
chien... Puis, vous savez, plus vite on est tortillé, plus c'est
drôle. Oh ! je ne me monte pas le bourrichon, je sais que je ne
ferai pas de vieux os.
- Êtes-vous tannante avec vos idées d'enterrement !
interrompit madame Putois, qui n'aimait pas les conversations
tristes.
Coupeau s'était levé, et se fâchait, en croyant qu'on
l'accusait d'avoir bu de l'eau-de-vie. Il le jurait sur sa tête,
sur celles de sa femme et de son enfant, il n'avait pas une
goutte d'eau-de-vie dans le corps. Et il s'approchait de
Clémence, lui soufflant dans la figure pour qu'elle le sentît.
Puis, quand il eut le nez sur ses épaules nues, il se mit à
ricaner. Il voulait voir. Clémence, après avoir plié le dos de la
chemise et donné un coup de fer des deux côtés, en était aux
poignets et au col. Mais, comme il se poussait toujours contre
elle, il lui fit faire un faux pli ; et elle dut prendre la
brosse, au bord de l'assiette creuse, pour lisser l'amidon.
- Madame ! dit-elle, empêchez-le donc d'être comme ça après
moi ! - Laisse-la, tu n'es pas raisonnable, déclara
tranquillement Gervaise. Nous sommes pressées, entends-tu ?
Elles étaient pressées, eh bien ! quoi ? ce n'était pas sa
faute. Il ne faisait rien de mal. Il ne touchait pas, il
regardait seulement. Est-ce qu'il n'était plus permis de regarder
les belles choses que le bon Dieu a faites ? Elle avait tout de
même de sacrés ailerons, cette dessalée de Clémence ! Elle
pouvait se montrer pour deux sous et laisser tâter, personne ne
regretterait son argent. L'ouvrière, cependant, ne se défendait
plus, riait de ces compliments tout crus d'homme en ribotte. Et
elle en venait à plaisanter avec lui. Il la blaguait sur les
chemises d'homme. Alors, elle était toujours dans les chemises
d'homme. Mais oui ? elle vivait là dedans. Ah ! Dieu de Dieu !
elle les connaissait joliment, elle savait comment c'était fait.
Il lui en avait passé par les mains, et des centaines, et des
centaines ! Tous les blonds et tous les bruns du quartier
portaient de son ouvrage sur le corps. Pourtant, elle continuait,
les épaules secouées de son rire ; elle avait marqué cinq grands
plis à plat dans le dos, en introduisant le fer par l'ouverture
du plastron ; elle rabattait le pan de devant et le plissait
également à larges coups.
- Ça, c'est la bannière ! dit-elle en riant plus fort.
Ce louchon d'Augustine éclata, tant le mot lui parut drôle.
On la gronda. En voilà une morveuse qui riait des mots qu'elle ne
devait pas comprendre ! Clémence lui passa son fer ; l'apprentie
finissait les fers sur ses torchons et sur ses bas, quand ils
n'étaient plus assez chauds pour les pièces amidonnées. Mais elle
empoigna celui-là si maladroitement, qu'elle se fit une
manchette, une longue brûlure au poignet. Et elle sanglota, elle
accusa Clémence de l'avoir brûlée exprès. L'ouvrière, qui était
allée chercher un fer très chaud pour le devant de la chemise, la
consola tout de suite en la menaçant de lui repasser les deux
oreilles, si elle continuait. Cependant, elle avait fourré une
laine sous le plastron, elle poussait lentement le fer, laissant
à l'amidon le temps de ressortir et de sécher. Le devant de
chemise prenait une raideur et un luisant de papier fort.
- Sacré mâtin ! jura Coupeau, qui piétinait derrière elle,
avec une obstination d'ivrogne.
Il se haussait, riant d'un rire de poulie mal graissée.
Clémence, appuyée fortement sur l'établi, les poignets retournés,
les coudes en l'air et écartés, pliait le cou, dans un effort ;
et toute sa chair nue avait un gonflement, ses épaules
remontaient avec le jeu lent des muscles mettant des battements
sous la peau fine, la gorge s'enflait, moite de sueur, dans
l'ombre rose de la chemise béante. Alors, il envoya les mains, il
voulut toucher.
- Madame ! madame ! cria Clémence, faites-le tenir
tranquille, à la fin !... Je m'en vais, si ça continue. Je ne
veux pas être insultée.
Gervaise venait de poser le bonnet de madame Boche sur un
champignon garni d'un linge, et en tuyautait les dentelles,
minutieusement, au petit fer. Elle leva les yeux juste au moment
où le zingueur envoyait encore les mains, fouillant dans la
chemise.
- Décidément, Coupeau, tu n'es pas raisonnable, dit-elle d'un
air d'ennui, comme si elle avait grondé un enfant s'entêtant à
manger des confitures sans pain. Tu vas venir te coucher.
- Oui, allez vous coucher, monsieur Coupeau, ça vaudra mieux,
déclara madame Putois.
- Ah bien ! bégaya-t-il sans cesser de ricaner, vous êtes
encore joliment toc !... On ne peut plus rigoler, alors ? Les
femmes, ça me connaît, je ne leur ai jamais rien cassé. On pince
une dame, n'est-ce pas ? mais on ne va pas plus loin ; on honore
simplement le sexe... Et puis, quand on étale sa marchandise,
c'est pour qu'on fasse son choix, pas vrai ? Pourquoi la grande
blonde montre-t-elle tout ce qu'elle a ? Non, ce n'est pas
propre...
Et, se tournant vers Clémence :
- Tu sais, ma biche, tu as tort de faire ta poire... Si c'est
parce qu'il y a du monde...
Mais il ne put continuer. Gervaise, sans violence
l'empoignait d'une main et lui posait l'autre main sur la bouche.
Il se débattit, par manière de blague, pendant qu'elle le
poussait au fond de la boutique, vers la chambre. Il dégagea sa
bouche, il dit qu'il voulait bien se coucher, mais que la grande
blonde allait venir lui chauffer les petons. Puis, on entendit
Gervaise lui ôter ses souliers. Elle le déshabillait, en le
bourrant un peu, maternellement. Lorsqu'elle tira sur sa culotte,
il creva de rire, s'abandonnant, renversé, vautré au beau milieu
du lit ; et il gigottait, il racontait qu'elle lui faisait des
chatouilles. Enfin, elle l'emmaillotta avec soin, comme un
enfant. Était-il bien, au moins ? Mais il ne répondit pas, il
cria à Clémence :
- Dis donc, ma biche, j'y suis, je t'attends.
Quand Gervaise retourna dans la boutique, ce louchon
d'Augustine recevait décidément une claque de Clémence. C'était
venu à propos d'un fer sale, trouvé sur la mécanique par madame
Putois ; celle-ci, ne se méfiant pas, avait noirci toute une
camisole ; et comme Clémence, pour se défendre de ne pas avoir
nettoyé son fer, accusait Augustine, jurait ses grands dieux que
le fer n'était pas à elle, malgré la plaque d'amidon brûlé restée
dessous, l'apprentie lui avait craché sur la robe, sans se
cacher, par devant, outrée d'une pareille injustice. De là, une
calotte soignée. Le louchon rentra ses larmes, nettoya le fer, en
le grattant, puis en l'essuyant, après l'avoir frotté avec un
bout de bougie ; mais, chaque fois qu'elle devait passer derrière
Clémence, elle gardait de la salive, elle crachait, riant en
dedans, quand ça dégoulinait le long de la jupe.
Gervaise se remit à tuyauter les dentelles du bonnet. Et,
dans le calme brusque qui se fit, on distingua, au fond de
l'arrière-boutique, la voix épaisse de Coupeau. Il restait bon
enfant, il riait tout seul, en lâchant des bouts de phrases.
- Est-elle bête, ma femme !... Est-elle bête de me
coucher !... Hein ! c'est trop bête, en plein midi, quand on n'a
pas dodo !
Mais, tout d'un coup, il ronfla. Alors, Gervaise eut un
soupir de soulagement, heureuse de le savoir enfin en repos,
cuvant sa soulographie sur deux bons matelas. Et elle parla dans
le silence, d'une voix lente et continue, sans quitter des yeux
le petit fer à tuyauter, qu'elle maniait vivement.
- Que voulez-vous ? il n'a pas sa raison, on ne peut pas se
fâcher. Quand je le bousculerais, ça n'avancerait à rien. J'aime
mieux dire comme lui et le coucher ; au moins, c'est fini tout de
suite et je suis tranquille... Puis, il n'est pas méchant, il
m'aime bien. Vous avez vu tout à l'heure, il se serait fait
hacher pour m'embrasser. C'est encore très gentil, ça ; car il y
en a joliment, lorsqu'ils ont bu, qui vont voir les femmes...
Lui, rentre tout droit ici. Il plaisante bien avec les ouvrières,
mais ça ne va pas plus loin. Entendez-vous, Clémence, il ne faut
pas vous blesser. Vous savez ce que c'est, un homme soûl ; ça
tuerait père et mère, et ça ne s'en souviendrait seulement pas...
Oh ! je lui pardonne de bon coeur. Il est comme tous les autres,
pardi !
Elle disait ces choses mollement, sans passion, habituée déjà
aux bordées de Coupeau, raisonnant encore ses complaisances pour
lui, mais ne voyant déjà plus de mal à ce qu'il pinçât, chez
elle, les hanches des filles. Quand elle se tut, le silence
retomba, ne fut plus troublé. Madame Putois, à chaque pièce
qu'elle prenait, tirait la corbeille, enfoncée sous la tenture de
cretonne qui garnissait l'établi ; puis, la pièce repassée, elle
haussait ses petits bras et la posait sur une étagère. Clémence
achevait de plisser au fer sa trente-cinquième chemise d'homme.
L'ouvrage débordait ; on avait calculé qu'il faudrait veiller
jusqu'à onze heures, en se dépêchant. Tout l'atelier, maintenant,
n'ayant plus de distraction, bûchait ferme, tapait dur. Les bras
nus allaient, venaient, éclairaient de leurs taches roses la
blancheur des linges. On avait encore empli de coke la mécanique,
et comme le soleil, glissant entre les draps, frappait en plein
sur le fourneau, on voyait la grosse chaleur monter dans le
rayon, une flamme invisible dont le frisson secouait, l'air.
L'étouffement devenait tel, sous les jupes et les nappes séchant
au plafond, que ce louchon d'Augustine, à bout de salive,
laissait passer un coin de langue au bord des lèvres. Ça sentait
la fonte surchauffée, l'eau d'amidon aigrie, le roussi des fers,
une fadeur tiède de baignoire où les quatre ouvrières, se
démanchant les épaules, mettaient l'odeur plus rude de leurs
chignons et de leurs nuques trempées ; tandis que le bouquet de
grands lis, dans l'eau verdie de son bocal, se fanait, en
exhalant un parfum très pur, très fort. Et, par moments, au
milieu du bruit des fers et du tisonnier grattant la mécanique,
un ronflement de Coupeau roulait, avec la régularité d'un tic-tac
énorme d'horloge, réglant la grosse besogne de l'atelier.
Les lendemains de culotte, le zingueur avait mal aux cheveux,
un mal aux cheveux terrible qui le tenait tout le jour les crins
défrisés, le bec empesté, la margoulette enflée et de travers. Il
se levait tard, secouait ses puces sur les huit heures
seulement ; et il crachait, traînaillait dans la boutique, ne se
décidait pas à partir pour le chantier. La journée était encore
perdue. Le matin, il se plaignait d'avoir des guibolles de coton,
il s'appelait trop bête de gueuletonner comme ça, puisque ça vous
démantibulait le tempérament. Aussi, on rencontrait un tas de
gouapes, qui ne voulaient pas vous lâcher le coude ; on
gobelottait malgré soi, on se trouvait dans toutes sortes de
fourbis, on finissait par se laisser pincer, et raide ! Ah !
fichtre non ! ça ne lui arriverait plus ; il n'entendait pas
laisser ses bottes chez le mastroquet, à la fleur de l'âge. Mais,
après le déjeuner, il se requinquait, poussant des hum ! hum !
pour se prouver qu'il avait encore un bon creux. Il commençait à
nier la noce de la veille, un peu d'allumage peut-être. On n'en
faisait plus de comme lui, solide au poste, une poigne du diable,
buvant tout ce qu'il voulait sans cligner un oeil. Alors,
l'après-midi entière, il flânochait dans le quartier. Quand il
avait bien embêté les ouvrières, sa femme lui donnait vingt sous
pour qu'il débarrassât le plancher. Il filait, il allait acheter
son tabac à la Petite Civette, rue des Poissonniers, où il
prenait généralement une prune, lorsqu'il rencontrait un ami.
Puis, il achevait de casser la pièce de vingt sous chez François,
au coin de la rue de la Goutte-d'Or, où il y avait un joli vin,
tout jeune, chatouillant le gosier. C'était un mannezingue de
l'ancien jeu, une boutique noire, sous un plafond bas, avec une
salle enfumée, à côté, dans laquelle on vendait de la soupe. Et
il restait là jusqu'au soir, à jouer des canons au tourniquet ;
il avait l'oeil chez François, qui promettait formellement de ne
jamais présenter la note à la bourgeoise. N'est-ce pas ? il
fallait bien se rincer un peu la dalle, pour la débarrasser des
crasses de la veille. Un verre de vin en pousse un autre. Lui,
d'ailleurs, toujours bon zigue, ne donnant pas une chiquenaude au
sexe, aimant la rigolade, bien sûr, et se piquant le nez à son
tour, mais gentiment, plein de mépris pour ces saloperies
d'hommes tombés dans l'alcool, qu'on ne voit pas dessoûler ! Il
rentrait gai et galant comme un pinson.
- Est-ce que ton amoureux est venu ? demandait-il parfois à
Gervaise pour la taquiner. On ne l'aperçoit plus, il faudra que
j'aille le chercher.
L'amoureux, c'était Goujet. Il évitait, en effet, de venir
trop souvent, par peur de gêner et de faire causer. Pourtant, il
saisissait les prétextes, apportait le linge, passait vingt fois
sur le trottoir. Il y avait un coin dans la boutique, au fond, où
il aimait à rester des heures, assis sans bouger, fumant sa
courte pipe. Le soir, après son dîner, une fois tous les dix
jours, il se risquait, s'installait ; et il n'était guère
causeur, la bouche cousue, les yeux sur Gervaise ; ôtant
seulement sa pipe de la bouche pour rire de tout ce qu'elle
disait. Quand l'atelier veillait le samedi, il s'oubliait,
paraissait s'amuser là plus que s'il était allé au spectacle. Des
fois, les ouvrières repassaient jusqu'à trois heures du matin.
Une lampe pendait du plafond, à un fil de fer ; l'abat-jour
jetait un grand rond de clarté vive, dans lequel les linges
prenaient des blancheurs molles de neige. L'apprentie mettait les
volets de la boutique ; mais, comme les nuits de juillet étaient
brûlantes, on laissait la porte ouverte sur la rue. Et, à mesure
que l'heure avançait, les ouvrières se dégrafaient, pour être à
l'aise. Elles avaient une peau fine, toute dorée dans le coup de
lumière de la lampe, Gervaise surtout, devenue grasse, les
épaules blondes, luisantes comme une soie, avec un pli de bébé au
cou, dont il aurait dessiné de souvenir la petite fossette, tant
il le connaissait. Alors, il était pris par la grosse chaleur de
la mécanique, par l'odeur des linges fumant sous les fers ; et il
glissait à un léger étourdissement, la pensée ralentie, les yeux
occupés de ces femmes qui se hâtaient, balançant leurs bras nus,
passant la nuit à endimancher le quartier. Autour de la boutique,
les maisons voisines s'endormaient, le grand silence du sommeil
tombait lentement. Minuit sonnait, puis une heure, puis deux
heures. Les voitures, les passants s'en étaient allés.
Maintenant, dans la rue déserte et noire, la porte envoyait seule
une raie de jour, pareille à un bout d'étoffe jaune déroulé à
terre. Par moments, un pas sonnait au loin, un homme approchait ;
et, lorsqu'il traversait la raie de jour, il allongeait la tête,
surpris des coups de fer qu'il entendait, emportant la vision
rapide des ouvrières dépoitraillées, dans une buée rousse.
Goujet, voyant Gervaise embarrassée d'Étienne et voulant le
sauver des coups de pied au derrière de Coupeau, l'avait embauché
pour tirer le soufflet, à sa fabrique de boulons. L'état de
cloutier, s'il n'avait rien de flatteur en lui-même, à cause de
la saleté de la forge et de l'embêtement de toujours taper sur
les mêmes morceaux de fer, était un riche état, où l'on gagnait
des dix et des douze francs par jour. Le petit, alors âgé de
douze ans, pourrait s'y mettre bientôt, si le métier lui allait.
Et Étienne était ainsi devenu un lien de plus entre la
blanchisseuse et le forgeron. Celui-ci ramenait l'enfant, donnait
des nouvelles de sa bonne conduite. Tout le monde disait en riant
à Gervaise que Goujet avait un béguin pour elle. Elle le savait
bien, elle rougissait comme une jeune fille, avec une fleur de
pudeur qui lui mettait aux joues des tons vifs de pomme d'api.
Ah ! le pauvre cher garçon, il n'était pas gênant ! Jamais il ne
lui avait parlé de ça ; jamais un geste sale, jamais un mot
polisson. On n'en rencontrait pas beaucoup de cette honnête pâte.
Et, sans vouloir l'avouer, elle goûtait une grande joie à être
aimée ainsi, pareillement à une sainte vierge. Quand il lui
arrivait quelque ennui sérieux, elle songeait au forgeron ; ça la
consolait. Ensemble, s'ils restaient seuls, ils n'étaient pas
gênés du tout ; ils se regardaient avec des sourires, bien en
face, sans se raconter ce qu'ils éprouvaient. C'était une
tendresse raisonnable, ne songeant pas aux vilaines choses, parce
qu'il vaut encore mieux garder sa tranquillité, quand on peut
s'arranger pour être heureux, tout en restant tranquille.
Cependant, Nana, vers la fin de l'été, bouleversa la maison.
Elle avait six ans, elle s'annonçait comme une vaurienne finie.
Sa mère la menait chaque matin, pour ne pas la rencontrer
toujours sous ses pieds, dans une petite pension de la rue
Polonceau, chez mademoiselle Josse. Elle y attachait par derrière
les robes de ses camarades ; elle emplissait de cendre la
tabatière de la maîtresse, trouvait des inventions moins propres
encore, qu'on ne pouvait pas raconter. Deux fois, mademoiselle
Josse la mit à la porte, puis la reprit, pour ne pas perdre les
six francs, chaque mois. Dès la sortie de la classe, Nana se
vengeait d'avoir été enfermée, en faisant une vie d'enfer sous le
porche et dans la cour, ou les repasseuses, les oreilles cassées,
lui disaient d'aller jouer. Elle retrouvait là Pauline, la fille
des Boche, et le fils de l'ancienne patronne de Gervaise, Victor,
un grand dadais de dix ans, qui adorait galopiner en compagnie
des toutes petites filles. Madame Fauconnier, qui ne s'était pas
fâchée avec les Coupeau, envoyait elle-même son fils. D'ailleurs,
dans la maison, il y avait un pullulement extraordinaire de
mioches, des volées d'enfants qui dégringolaient les quatre
escaliers à toutes les heures du jour, et s'abattaient sur le
pavé, comme des bandes de moineaux criards et pillards. Madame
Gaudron, à elle seule, en lâchait neuf, des blonds, des bruns,
mal peignés, mal mouchés, avec des culottes jusqu'aux yeux, des
bas tombés sur les souliers, des vestes fendues, montrant leur
peau blanche sous la crasse. Une autre femme, une porteuse de
pain, au cinquième, en lâchait sept. Il en sortait des tapées de
toutes les chambres. Et, dans ce grouillement de vermines aux
museaux roses, débarbouillés chaque fois qu'il pleuvait, on en
voyait de grands, l'air ficelle, de gros, ventrus déjà comme des
hommes, de petits, petits, échappés du berceau, mal d'aplomb
encore, tout bêtes, marchant à quatre pattes quand ils voulaient
courir. Nana régnait sur ce tas de crapauds ; elle faisait sa
mademoiselle jordonne avec des filles deux fois plus grandes
qu'elle, et daignait seulement abandonner un peu de son pouvoir à
Pauline et à Victor, des confidents intimes qui appuyaient ses
volontés. Cette fichue gamine parlait sans cesse de jouer à la
maman, déshabillait les plus petits pour les rhabiller, voulait
visiter les autres partout, les tripotait, exerçait un despotisme
fantasque de grande personne ayant du vice. C'était, sous sa
conduite, des jeux à se faire gifler. La bande pataugeait dans
les eaux de couleur de la teinturerie, sortait de là les jambes
teintes en bleu ou en rouge, jusqu'aux genoux ; puis, elle
s'envolait chez le serrurier, où elle chipait des clous et de la
limaille, et repartait pour aller s'abattre au milieu des copeaux
du menuisier, des tas de copeaux énormes, amusants tout plein,
dans lesquels on se roulait en montrant son derrière. La cour lui
appartenait, retentissait du tapage des petits souliers se
culbutant à la débandade, du cri perçant des voix qui s'enflaient
chaque fois que la bande reprenait son vol. Certains jours même,
la cour ne suffisait pas. Alors, la bande se jetait dans les
caves, remontait, grimpait le long d'un escalier, enfilait un
corridor, redescendait, reprenait un escalier, suivait un autre
corridor, et cela sans se lasser, pendant des heures, gueulant
toujours, ébranlant la maison géante d'un galop de bêtes
nuisibles lâchées au fond de tous les coins.
- Sont-ils indignes, ces crapules-là ! criait madame Boche.
Vraiment, il faut que les gens aient bien peu de chose à faire,
pour faire tant d'enfants... Et ça se plaint encore de n'avoir
pas de pain !
Boche disait que les enfants poussaient sur la misère comme
des champignons sur le fumier. La portière criait toute la
journée, les menaçait de son balai. Elle finit par fermer la
porte des caves, parce qu'elle apprit par Pauline, à laquelle
elle allongea une paire décalottes, que Nana avait imaginé de
jouer au médecin, là-bas, dans l'obscurité ; cette vicieuse
donnait des remèdes aux autres, avec des bâtons.
Or, une après-midi, il y eut une scène affreuse. Ça devait
arriver, d'ailleurs. Nana s'avisa d'un petit jeu bien drôle. Elle
avait volé, devant la loge, un sabot à madame Boche. Elle
l'attacha avec une ficelle, se mit à le traîner, comme une
voiture. De son côté, Victor eut l'idée d'emplir le sabot de
pelures de pomme. Alors, un cortège s'organisa. Nana marchait la
première, tirant le sabot. Pauline et Victor s'avançaient à sa
droite et à sa gauche. Puis, toute la flopée des mioches suivait
en ordre, les grands d'abord, les petits ensuite, se bousculant ;
un bébé en jupe, haut comme une botte, portant sur l'oreille un
bourrelet défoncé, venait le dernier. Et le cortège chantait
quelque chose de triste, des oh ! et des ah ! Nana avait dit
qu'on allait jouer à l'enterrement ; les pelures de pomme,
c'était le mort. Quand on eut fait le tour de la cour, on
recommença. On trouvait ça joliment amusant.
- Qu'est-ce qu'ils font donc ? murmura madame Boche, qui
sortit de la loge pour voir, toujours méfiante et aux aguets.
Et lorsqu'elle eut compris :
- Mais c'est mon sabot ! cria-t-elle furieuse. Ah ! les
gredins !
Elle distribua des taloches, souffleta Nana sur les deux
joues, flanqua un coup de pied à Pauline, cette grande dinde qui
laissait prendre le sabot de sa mère. Justement, Gervaise
emplissait un seau, à la fontaine. Quand elle aperçut Nana le nez
en sang, étranglée de sanglots, elle faillit sauter au chignon de
la concierge. Est-ce qu'on tapait sur un enfant comme sur un
boeuf ? Il fallait manquer de coeur, être la dernière des
dernières. Naturellement, madame Boche répliqua. Lorsqu'on avait
une saloperie de fille pareille, on la tenait sous clef. Enfin,
Boche lui-même parut sur le seuil de la loge, pour crier à sa
femme de rentrer et de ne pas avoir tant d'explications avec de
la saleté. Ce fut une brouille complète.
A la vérité, ça n'allait plus du tout bien entre les Boche et
les Coupeau depuis un mois. Gervaise, très donnante de sa nature,
lâchait à chaque instant des litres de vin, des tasses de
bouillon, des oranges, des parts de gâteau. Un soir, elle avait
porté à la loge un fond de saladier, de la barbe de capucin avec
de la betterave, sachant que la concierge aurait fait des
bassesses pour la salade. Mais, le lendemain, elle devint toute
blanche en entendant mademoiselle Remanjou raconter comment
madame Boche avait jeté la barbe de capucin devant du monde, d'un
air dégoûté, sous prétexte que, Dieu merci ! elle n'en était pas
encore réduite à se nourrir de choses ou les autres avaient
pataugé. Et, dès lors, Gervaise coupa net à tous les cadeaux :
plus de litres de vin, plus de tasses de bouillon, plus
d'oranges, plus de parts de gâteau, plus rien. Il fallait voir le
nez des Boche ! Ça leur semblait comme un vol que les Coupeau
leur faisaient. Gervaise comprenait sa faute ; car, enfin, si
elle n'avait point eu la bêtise de tant leur fourrer, ils
n'auraient pas pris de mauvaises habitudes et seraient restés
gentils. Maintenant, la concierge disait d'elle pis que pendre.
Au terme d'octobre, elle fit des ragots à n'en plus finir au
propriétaire, M. Marescot, parce que la blanchisseuse, qui
mangeait son saint frusquin en gueulardises, se trouvait en
retard d'un jour pour son loyer ; et morne M. Marescot, pas très
poli non plus celui-là, entra dans la boutique, le chapeau sur la
tête, demandant son argent, qu'on lui allongea tout de suite
d'ailleurs. Naturellement, les Boche avaient tendu la main aux
Lorilleux. C'était à présent avec les Lorilleux qu'on godaillait
dans la loge, au milieu des attendrissements de la
réconciliation. Jamais on ne se serait fâché sans cette Banban,
qui aurait fait battre des montagnes. Ah ! les Boche la
connaissaient à cette heure, ils comprenaient combien les
Lorilleux devaient souffrir. Et, quand elle passait, tous
affectaient de ricaner, sous la porte.
Gervaise pourtant monta un jour chez les Lorilleux. Il
s'agissait de maman Coupeau, qui avait alors soixante-sept ans.
Les yeux de maman Coupeau étaient complètement perdus. Ses jambes
non plus n'allaient pas du tout. Elle venait de renoncer à son
dernier ménage par force, et menaçait de crever de faim, si on ne
la secourait pas. Gervaise trouvait honteux qu'une femme de cet
âge, ayant trois enfants, fût ainsi abandonnée du ciel et de la
terre. Et comme Coupeau refusait de parler aux Lorilleux, en
disant à Gervaise qu'elle pouvait bien monter, elle, celle-ci
monta sous le coup d'une indignation, dont tout son coeur était
gonflé.
En haut, elle entra sans frapper, comme une tempête. Rien
n'était changé depuis le soir où les Lorilleux, pour la première
fois, lui avaient fait un accueil si peu engageant. Le même
lambeau de laine déteinte séparait la chambre de l'atelier, un
logement en coup de fusil qui semblait bâti pour une anguille. Au
fond, Lorilleux, penché sur son établi, pinçait un à un les
maillons d'un bout de colonne, tandis que madame Lorilleux tirait
un fil d'or à la filière, debout devant l'étau. La petite forge,
sous le plein jour, avait un reflet rose.
- Oui, c'est moi ! dit Gervaise. Ça vous étonne, parce que
nous sommes à couteaux tirés ? Mais je ne viens pas pour moi ni
pour vous, vous pensez bien... C'est pour maman Coupeau que je
viens. Oui, je viens voir si nous la laisserons attendre un
morceau de pain de la charité des autres.
- Ah bien ! en voilà une entrée ! murmura madame Lorilleux.
Il faut avoir un fier toupet.
Et elle tourna le dos, elle se remit à tirer son fil d'or, en
affectant d'ignorer la présence de sa belle-soeur. Mais Lorilleux
avait levé sa face blême, criant :
- Qu'est-ce que vous dites ?
Puis, comme il avait parfaitement entendu, il continua :
- Encore des potins, n'est-ce pas ? Elle est gentille, maman
Coupeau, de pleurer misère partout !... Avant-hier, pourtant,
elle a mangé ici. Nous faisons ce que nous pouvons, nous autres.
Nous n'avons pas le Pérou... Seulement, si elle va bavarder chez
les autres, elle peut y rester, parce que nous n'aimons pas les
espions.
Il reprit le bout de chaîne, tourna le dos à son tour, en
ajoutant comme à regret :
- Quand tout le monde donnera cent sous par mois, nous
donnerons cent sous.
Gervaise s'était calmée, toute refroidie par les figures en
coin de rue des Lorilleux. Elle n'avait jamais mis les pieds chez
eux sans éprouver un malaise. Les yeux à terre, sur les losanges
de la claie de bois, où tombaient les déchets d'or, elle
s'expliquait maintenant d'un air raisonnable. Maman Coupeau avait
trois enfants ; si chacun donnait cent sous, ça ne ferait que
quinze francs, et vraiment ce n'était pas assez, on ne pouvait
pas vivre avec ça ; il fallait au moins tripler la somme. Mais
Lorilleux se récriait. Où voulait-on qu'il volât quinze francs
par mois ? Les gens étaient drôles, on le croyait riche parce
qu'il avait de l'or chez lui. Puis, il tapait sur maman Coupeau :
elle ne voulait pas se passer de café le matin, elle buvait la
goutte, elle montrait les exigences d'une personne qui aurait eu
de la fortune. Parbleu ! tout le monde aimait ses aises ; mais,
n'est-ce pas ? quand on n'avait pas su mettre un sou de côté, on
faisait comme les camarades, on se serrait le ventre. D'ailleurs,
maman Coupeau n'était pas d'un âge à ne plus travailler ; elle y
voyait encore joliment clair quand il s'agissait de piquer un bon
morceau au fond du plat ; enfin, c'était une vieille rouée, elle
rêvait de se dorloter. Même s'il en avait eu les moyens, il
aurait cru mal agir en entretenant quelqu'un dans la paresse.
Cependant Gervaise restait conciliante, discutait
paisiblement ces mauvaises raisons. Elle tâchait d'attendrir les
Lorilleux. Mais le mari finit par ne plus lui répondre. La femme
maintenant était devant la forge, en train de dérocher un bout de
chaîne, dans la petite casserole de cuivre à long manche, pleine
d'eau seconde. Elle affectait toujours de tourner le dos, comme à
cent lieues. Et Gervaise parlait encore, les regardant s'entêter
au travail, au milieu de la poussière noire de l'atelier, le
corps déjeté, les vêtements rapiécés et graisseux, devenus d'une
dureté abêtie de vieux outils, dans leur besogne étroite de
machine. Alors, brusquement, la colère remonta à sa gorge, elle
cria :
- C'est ça, j'aime mieux ça, gardez votre argent !... Je
prends maman Coupeau, entendez-vous î J'ai ramassé un chat
l'autre soir, je peux bien ramasser votre mère. Et elle ne
manquera de rien, et elle aura son café et sa goutte !... Mon
Dieu ! quelle sale famille !
Madame Lorilleux, du coup, s'était retournée. Elle
brandissait la casserole, comme si elle allait jeter l'eau
seconde à la figure de sa belle-soeur. Elle bredouillait :
- Fichez le camp, ou je fais un malheur !... Et ne comptez
pas sur les cent sous, parce que je ne donnerai pas un radis !
non, pas un radis !... Ah bien ! oui, cent sous ! Maman vous
servirait de domestique, et vous vous gobergeriez avec mes cent
sous ! Si elle va chez vous, dites-lui ça, elle peut crever, je
ne lui enverrai pas un verre d'eau... Allons, houp ! débarrassez
le plancher !
- Quel monstre de femme ! dit Gervaise en refermant la porte
avec violence.
Dès le lendemain, elle prit maman Coupeau chez elle. Elle mit
son lit dans le grand cabinet où couchait Nana, et qui recevait
le jour par une lucarne ronde, près du plafond. Le déménagement
ne fut pas long, car maman Coupeau, pour tout mobilier, avait ce
lit, une vieille armoire de noyer qu'on plaça dans la chambre au
linge sale, une table et deux chaises ; on vendit la table, on
fit rempailler les deux chaises. Et la vieille femme, le soir
même de son installation, donnait un coup de balai, lavait la
vaisselle, enfin se rendait utile, bien contente de se tirer
d'affaire. Les Lorilleux rageaient à crever, d'autant plus que
madame Lerat venait de se remettre avec les Coupeau. Un beau
jour, les deux soeurs, la fleuriste et la chaîniste, avaient
échangé des torgnoles, au sujet de Gervaise ; la première s'était
risquée à approuver la conduite de celle-ci, vis-à-vis de leur
mère ; puis, par un besoin de taquinerie, voyant l'autre
exaspérée, elle en était arrivée à trouver les yeux de la
blanchisseuse magnifiques, des yeux auxquels on aurait allumé des
bouts de papier ; et là-dessus toutes deux, après s'être giflées,
avaient juré de ne plus se revoir. Maintenant, madame Lerat
passait ses soirées dans la boutique, où elle s'amusait en dedans
des cochonneries de la grande Clémence.
Trois années se passèrent. On se fâcha et on se raccommoda
encore plusieurs fois. Gervaise se moquait pas mal des Lorilleux,
des Boche et de tous ceux qui ne disaient point comme elle. S'ils
n'étaient pas contents, n'est-ce pas ? ils pouvaient aller
s'asseoir. Elle gagnait ce qu'elle voulait, c'était le principal.
Dans le quartier, on avait fini par avoir pour elle beaucoup de
considération, parce que, en somme, on ne trouvait pas des masses
de pratiques aussi bonnes, payant recta, pas chipoteuse, pas
râleuse. Elle prenait son pain chez madame Coudeloup, rue des
Poissonniers, sa viande chez le gros Charles, un boucher de la
rue Polonceau, son épicerie, chez Lehongre, rue de la
Goutte-d'Or, presque en face de sa boutique. François, le
marchand de vin du coin de la rue, lui apportait son vin par
paniers de cinquante litres. Le voisin Vigouroux, dont la femme
devait avoir les hanches bleues, tant les hommes la pinçaient,
lui vendait son coke au prix de la Compagnie du gaz. Et, l'on
pouvait le dire, ses fournisseurs la servaient en conscience,
sachant bien qu'il y avait tout à gagner avec elle, en se
montrant gentil. Aussi, quand elle sortait dans le quartier, en
savates et en cheveux, recevait-elle des bonjours de tous les
côtés ; elle restait là chez elle, les rues voisines étaient
comme les dépendances naturelles de son logement, ouvert de
plain-pied sur le trottoir. Il lui arrivait maintenant de faire
traîner une commission, heureuse d'être dehors, au milieu de ses
connaissances. Les jours où elle n'avait pas le temps de mettre
quelque chose au feu, elle allait chercher des portions, elle
bavardait chez le traiteur, qui occupait la boutique de l'autre
côté de la maison, une vaste salle avec de grands vitrages
poussiéreux, à travers la saleté desquels on apercevait le jour
terni de la court au fond. Ou bien, elle s'arrêtait et causait,
les mains chargées d'assiettes et de bols, devant quelque fenêtre
du rez-de-chaussée, un intérieur de savetier entrevu, le lit
défait, le plancher encombré de loques, de deux berceaux éclopés
et de la terrine à la poix pleine d'eau noire. Mais le voisin
qu'elle respectait le plus était encore, en face, l'horloger, le
monsieur en redingote, l'air propre, fouillant continuellement
des montres avec des outils mignons ; et souvent elle traversait
la rue pour le saluer, riant d'aise à regarder, dans la boutique
étroite comme une armoire, la gaieté des petits coucous dont les
balanciers se dépêchaient, battant l'heure à contre-temps, tous à
la fois.
Une après-midi d'automne, Gervaise, qui venait de reporter du
linge chez une pratique, rue des Portes-Blanches, se trouva dans
le bas de la rue des Poissonniers comme le jour tombait. Il avait
plu le matin, le temps était très doux, une odeur s'exhalait du
pavé gras ; et la blanchisseuse, embarrassée de son grand panier,
étouffait un peu, la marche ralentie, le corps abandonné,
remontant la rue avec la vague préoccupation d'un désir sensuel,
grandi dans sa lassitude. Elle aurait volontiers mangé quelque
chose de bon. Alors, en levant les yeux, elle aperçut la plaque
de la rue Marcadet, elle eut tout d'un coup l'idée d'aller voir
Goujet à sa forge. Vingt fois, il lui avait dit de pousser une
pointe, un jour qu'elle serait curieuse de regarder travailler le
fer. D'ailleurs, devant les autres ouvriers, elle demanderait
Étienne, elle semblerait s'être décidée à entrer uniquement pour
le petit.
La fabrique de boulons et de rivets devait se trouver par là,
dans ce bout de la rue Marcadet, elle ne savait pas bien où ;
d'autant plus que les numéros manquaient souvent, le long des
masures espacées par des terrains vagues. C'était une rue où elle
n'aurait pas demeuré pour tout l'or du monde, une rue large,
sale, noire de la poussière de charbon des manufactures voisines,
avec des pavés défoncés et des ornières, dans lesquelles des
flaques d'eau croupissaient. Aux deux bords, il y avait un défilé
de hangars, de grands ateliers vitrés, de constructions grises,
comme inachevées, montrant leurs briques et leurs charpentes, une
débandade de maçonneries branlantes, coupées par des trouées sur
la campagne, flanquées dégarnis borgnes et de gargotes louches.
Elle se rappelait seulement que la fabrique était près d'un
magasin de chiffons et de ferraille, une sorte de cloaque ouvert
à ras de terre, où dormaient pour des centaines de mille francs
de marchandises, à ce que racontait Goujet. Et elle cherchait à
s'orienter, au milieu du tapage. des usines : de minces tuyaux,
sur les toits, soufflaient violemment des jets de vapeur ; une
scierie mécanique avait des grincements réguliers, pareils à de
brusques déchirures dans une pièce de calicot ; des manufactures
de boutons secouaient le sol du roulement et du tic tac de leurs
machines. Comme elle regardait vers Montmartre, indécise, ne
sachant pas si elle devait pousser plus loin, un coup de vent
rabattit la suie d'une haute cheminée, empesta la rue ; et elle
fermait les yeux, suffoquée, lorsqu'elle entendit un bruit
cadencé de marteaux : elle était, sans le savoir, juste en face
de la fabrique, ce qu'elle reconnut au trou plein de chiffons, à
côté.
Cependant, elle hésita encore, ne sachant par où entrer. Une
palissade crevée ouvrait un passage qui semblait s'enfoncer au
milieu des plâtras d'un chantier de démolitions. Comme une mare
d'eau bourbeuse barrait le chemin, on avait jeté deux planches en
travers. Elle finit par se risquer sur les planches, tourna à
gauche, se trouva perdue dans une étrange forêt de vieilles
charrettes renversées les brancards en l'air, de masures en
ruines dont les carcasses de poutres restaient debout. Au fond,
trouant la nuit salie d'un reste de jour, un feu rouge luisait.
Le bruit des marteaux avait cessé. Elle s'avançait prudemment,
marchant vers la lueur, lorsqu'un ouvrier passa près d'elle, la
figure noire de charbon, embroussaillée d'une barbe de bouc, avec
un regard oblique de ses yeux pâles.
- Monsieur, demanda-t-elle, c'est ici, n'est-ce pas, que
travaille un enfant du nom d'Étienne... C'est mon garçon.
- Étienne, Étienne, répétait l'ouvrier qui se dandinait, la
voix enrouée ; Étienne, non, connais pas.
La bouche ouverte, il exhalait cette odeur d'alcool des vieux
tonneaux d'eau-de-vie, dont on a enlevé la bonde. Et, comme cette
rencontre d'une femme dans ce coin d'ombre commençait à le rendre
goguenard, Gervaise recula, en murmurant :
- C'est bien ici pourtant que monsieur Goujet travaille ?
- Ah ! Goujet, oui ! dit l'ouvrier, connu Goujet !... Si
c'est pour Goujet que vous venez... Allez au fond.
Et, se tournant, il cria de sa voix qui sonnait le cuivre
fêlé :
- Dis donc, la Gueule-d'Or, voilà une dame pour toi !
Mais un tapage de ferraille étouffa ce cri. Gervaise alla au
fond. Elle arriva à une porte, allongea le cou. C'était une vaste
salle, où elle ne distingua d'abord rien. La forge, comme morte,
avait dans un coin une lueur pâlie d'étoile, qui reculait encore
l'enfoncement des ténèbres. De larges ombres flottaient. Et il y
avait par moments des masses noires passant devant le feu,
bouchant cette dernière tache de clarté, des hommes démesurément
grandis dont on devinait les gros membres. Gervaise, n'osant
s'aventurer, appelait de la porte, à demi-voix :
- Monsieur Goujet, monsieur Goujet...
Brusquement, tout s'éclaira. Sous le ronflement du soufflet,
un jet de flamme blanche avait jailli. Le hangar apparut, fermé
par des cloisons de planches, avec des trous maçonnés
grossièrement, des coins consolidés à l'aide de murs de briques.
Les poussières envolées du charbon badigeonnaient cette halle
d'une suie grise. Des toiles d'araignée pendaient aux poutres,
comme des haillons qui séchaient là-haut, alourdies par des
années de saleté amassée. Autour des murailles, sur des étagères,
accrochés à des clous ou jetés dans les angles sombres, un
pêle-mêle de vieux fers, d'ustensiles cabossés, d'outils énormes,
traînaient, mettaient des profils cassés, ternes et durs. Et la
flamme blanche montait toujours, éclatante, éclairant d'un coup
de soleil le sol battu, où l'acier poli de quatre enclumes,
enfoncées dans leurs billots, prenait un reflet d'argent pailleté
d'or.
Alors, Gervaise reconnut Goujet devant la forge, à sa belle
barbe jaune. Étienne tirait le soufflet. Deux autres ouvriers
étaient là. Elle ne vit que Goujet, elle s'avança, se posa devant
lui.
- Tiens ! madame Gervaise ! s'écria-t-il, la face épanouie ;
quelle bonne surprise !
Mais, comme les camarades avaient de drôles de figures, il
reprit en poussant Étienne vers sa mère :
- Vous venez voir le petit... Il est sage, il commence à
avoir de la poigne.
- Ah bien ! dit-elle, ce n'est pas commode d'arriver ici...
Je me croyais au bout du monde...
Et elle raconta son voyage. Ensuite, elle demanda pourquoi on
ne connaissait pas le nom d'Étienne dans l'atelier. Goujet
riait ; il lui expliqua que tout le monde l'appelait le petit
Zouzou, parce qu'il avait des cheveux coupés ras, pareils à ceux
d'un zouave. Pendant qu'ils causaient ensemble, Étienne ne tirait
plus le soufflet, la flamme de la forge baissait, une clarté rose
se mourait, au milieu du hangar redevenu noir. Le forgeron
attendri regardait la jeune femme souriante, toute fraîche dans
cette lueur. Puis, comme tous deux ne se disaient plus rien,
noyés de ténèbres, il parut se souvenir, il rompit le silence :
- Vous permettez, madame Gervaise, j'ai quelque chose à
terminer. Restez là, n'est-ce pas ? vous ne gênez personne.
Elle resta. Étienne s'était pendu de nouveau au soufflet. La
forge flambait, avec des fusées d'étincelles ; d'autant plus que
le petit, pour montrer sa poigne à sa mère, déchaînait une
haleine énorme d'ouragan. Goujet, debout, surveillant une barre
de fer qui chauffait, attendait, les pinces à la main. La grande
clarté l'éclairait violemment, sans une ombre. Sa chemise roulée
aux manches, ouverte au col, découvrait ses bras nus, sa poitrine
nue, une peau rose de fille où frisaient des poils blonds ; et,
la tête un peu basse entre ses grosses épaules bossuées de
muscles, la face attentive, avec ses yeux pâles fixés sur la
flamme, sans un clignement, il semblait un colosse au repos,
tranquille dans sa force. Quand la barre fut blanche, il la
saisit avec les pinces et la coupa au marteau sur une enclume,
par bouts réguliers, comme s'il avait abattu des bouts de verre,
à légers coups. Puis, il remit les morceaux au feu, où il les
reprit un à un, pour les façonner. Il forgeait des rivets à six
pans. Il posait les bouts dans une clouière, écrasait le fer qui
formait la tête, aplatissait les six pans, jetait les rivets
terminés, rouges encore, dont la tache vive s'éteignait sur le
sol noir ; et cela d'un martèlement continu, balançant dans sa
main droite un marteau de cinq livres, achevant un détail à
chaque coup, tournant et travaillant son fer avec une telle
adresse, qu'il pouvait causer et regarder le monde. L'enclume
avait une sonnerie argentine. Lui, sans une goutte de sueur, très
à l'aise, tapait d'un air bonhomme, sans paraître faire plus
d'effort que les soirs où il découpait des images, chez lui.
- Oh ! ça, c'est du petit rivet, du vingt millimètres,
disait-il pour répondre aux questions de Gervaise. On peut aller
à ses trois cents par jour... Mais il faut de l'habitude, parce
que le bras se rouille vite...
Et comme elle lui demandait si le poignet ne s'engourdissait
pas à la fin de la journée, il eut un bon rire. Est-ce qu'elle le
croyait une demoiselle ? Son poignet en avait vu de grises depuis
quinze ans ; il était devenu en fer, tant il s'était frotté aux
outils. D'ailleurs, elle avait raison : un monsieur qui n'aurait
jamais forgé un rivet ni un boulon, et qui aurait voulu faire
joujou avec son marteau de cinq livres, se serait collé une
fameuse courbature au bout de deux heures. Ça n'avait l'air de
rien, mais ça vous nettoyait souvent des gaillards solides en
quelques années. Cependant, les autres ouvriers tapaient aussi,
tous à la fois. Leurs grandes ombres dansaient dans la clarté,
les éclairs rouges du fer sortant du brasier traversaient les
fonds noirs, des éclaboussements d'étincelles partaient sous les
marteaux, rayonnaient comme des soleils, au ras des enclumes. Et
Gervaise se sentait prise dans le branle de la forge, contente,
ne s'en allant pas. Elle faisait un large détour, pour se
rapprocher d'Étienne sans risquer d'avoir les mains brûlées,
lorsqu'elle vit entrer l'ouvrier sale et barbu, auquel elle
s'était adressée, dans la cour.
- Alors, vous avez trouvé, madame ? dit-il de son air
d'ivrogne goguenard. La Gueule-d'Or, tu sais, c'est moi qui t'ai
indiqué à madame...
Lui, se nommait Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, le lapin des
lapins, un boulonnier du grand chic, qui arrosait son fer d'un
litre de tord-boyaux par jour. Il était allé boire une goutte,
parce qu'il ne se sentait plus assez graissé pour attendre six
heures. Quand il apprit que Zouzou s'appelait Étienne, il trouva
ça trop farce ; et il riait en montrant ses dents noires. Puis,
il reconnut Gervaise. Pas plus tard que la veille, il avait
encore bu un canon avec Coupeau. On pouvait parler à Coupeau de
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, il dirait tout de suite : C'est un
zig ! Ah ! cet animal de Coupeau ! il était bien gentil, il
rendait les tournées plus souvent qu'à son tour.
- Ça me fait plaisir de vous savoir sa femme, répétait-il. Il
mérite d'avoir une belle femme.... N'est-ce pas ? la Gueule-d'Or,
madame est une belle femme ?
Il se montrait galant, se poussait contre la blanchisseuse,
qui reprit son panier et le garda devant elle, afin de le tenir à
distance. Goujet, contrarié, comprenant que le camarade blaguait,
à cause de sa bonne amitié pour Gervaise, lui cria :
- Dis donc, feignant ! pour quand les quarante
millimètres ?... Es-tu d'attaque, maintenant que tu as le sac
plein, sacré soiffard ?
Le forgeron voulait parler d'une commande de gros boulons qui
nécessitaient deux frappeurs à l'enclume.
- Pour tout de suite, si tu veux, grand bébé ! répondit
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif. Ça tette son pouce et ça fait
l'homme ! T'as beau être gros, j'en ai mangé d'autres !
- Oui, c'est ça, tout de suite. Arrive, et à nous deux !
- On y est, malin !
Ils se défiaient, allumés par la présence de Gervaise. Goujet
mit au feu les bouts de fer coupés à l'avance ; puis, il fixa sur
une enclume une clouière de fort calibre. Le camarade avait pris
contre le mur deux masses de vingt livres, les deux grandes
soeurs de l'atelier, que les ouvriers nommaient Fifine et Dédèle.
Et il continuait à crâner, il parlait d'une demi-grosse de rivets
qu'il avait forgés pour le phare de Dunkerque, des bijoux, des
choses à placer dans un musée, tant c'était fignolé. Sacristi,
non ! il ne craignait pas la concurrence ; avant de rencontrer un
cadet comme lui, on pouvait fouiller toutes les boîtes de la
capitale. On allait rire, on allait voir ce qu'on allait voir.
- Madame jugera, dit-il en se tournant vers la jeune femme.
- Assez causé ! cria Goujet. Zouzou, du nerf ! Ça ne chauffe
pas, mon garçon.
Mais Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, demanda encore :
- Alors, nous frappons ensemble ?
- Pas du tout ! chacun son boulon, mon brave !
La proposition jeta un froid, et du coup le camarade, malgré
son bagou, resta sans salive. Des boulons de quarante millimètres
établis par un seul homme, ça ne s'était jamais vu ; d'autant
plus que les boulons devaient être à tête ronde, un ouvrage d'une
fichue difficulté, un vrai chef d'oeuvre à faire. Les trois
autres ouvriers de l'atelier avaient quitté leur travail pour
voir ; un grand sec pariait un litre que Goujet serait battu.
Cependant, les deux forgerons prirent chacun une masse, les yeux
fermés, parce que Fifine pesait une demi-livre de plus que
Dédèle. Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, eut la chance de mettre la
main sur Dédèle ; la Gueule-d'Or tomba sur Fifine. Et, en
attendant que le fer blanchît, le premier, redevenu crâne, posa
devant l'enclume en roulant des yeux tendres du côté de la
blanchisseuse ; il se campait, tapait des appels du pied comme un
monsieur qui va se battre, dessinait déjà le geste de balancer
Dédèle à toute volée. Ah ! tonnerre de Dieu ! il était bon là ;
il aurait fait une galette de la colonne Vendôme !
- Allons, commence ! dit Goujet, en plaçant lui-même dans la
clouière un des morceaux de fer, de la grosseur d'un poignet de
fille.
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, se renversa, donna le branle à
Dédèle, des deux mains. Petit, desséché, avec sa barbe de bouc et
ses yeux de loup, luisant sous sa tignasse mal peignée, il se
cassait à chaque volée du marteau, sautait du sol comme emporté
par son élan. C'était un rageur, qui se battait avec son fer, par
embêtement de le trouver si dur ; et même il poussait un
grognement, quand il croyait lui avoir appliqué une claque
soignée. Peut-être bien que l'eau-de-vie amollissait les bras des
autres, mais lui avait besoin d'eau-de-vie dans les veines, au
lieu de sang ; la goutte de tout à l'heure lui chauffait la
carcasse comme une chaudière, il se sentait une sacrée force de
machine à vapeur. Aussi, le fer avait-il peur de lui, ce
soir-là ; il l'aplatissait plus mou qu'une chique. Et Dédèle
valsait, il fallait voir ! Elle exécutait le grand entrechat, les
petons en l'air, comme une baladeuse de l'Élysée-Montmartre, qui
montre son linge ; car il s'agissait de ne pas flâner, le fer est
si canaille, qu'il se refroidit tout de suite, à la seule fin de
se ficher du marteau. En trente coups, Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, avait façonné la tête de son boulon. Mais il
soufflait, les yeux hors de leurs trous, et il était pris d'une
colère furieuse en entendant ses bras craquer. Alors, emballé,
dansant et gueulant, il allongea encore deux coups, uniquement
pour se venger de sa peine. Lorsqu'il le retira de la clouière,
le boulon, déformé, avait la tête mal plantée d'un bossu.
- Hein ! est-ce torché ? dit-il tout de même avec son aplomb,
en présentant son travail à Gervaise.
- Moi, je ne m'y connais pas, monsieur, répondit la
blanchisseuse d'un air de réserve.
Mais elle voyait bien, sur le boulon, les deux derniers coups
de talon de Dédèle, et elle était joliment contente, elle se
pinçait les lèvres pour ne pas rire, parce que Goujet à présent
avait toutes les chances.
C'était le tour de la Gueule-d'Or. Avant de commencer, il
jeta à la blanchisseuse un regard plein d'une tendresse
confiante. Puis, il ne se pressa pas, il prit sa distance, lança
le marteau de haut, à grandes volées régulières. Il avait le jeu
classique, correct, balancé et souple. Fifine, dans ses deux
mains, ne dansait pas un chahut de bastringue, les guibolles
emportées par-dessus les jupes ; elle s'enlevait, retombait en
cadence, comme une dame noble, l'air sérieux, conduisant quelque
menuet ancien. Les talons de Fifine lapaient la mesure,
gravement ; et ils s'enfonçaient dans le fer rouge, sur la tête
du boulon, avec une science réfléchie, d'abord écrasant le métal
au milieu, puis le modelant par une série de coups d'une
précision rythmée. Bien sûr, ce n'était pas de l'eau-de-vie que
la Gueule-d'Or avait dans les veines, c'était du sang, du sang
pur, qui battait puissamment jusque dans son marteau, et qui
réglait la besogne. Un homme magnifique au travail, ce
gaillard-là ! Il recevait en plein la grande flamme de la forge.
Ses cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle barbe
jaune, aux anneaux tombants, s'allumaient, lui éclairaient toute
la figure de leurs fils d'or, une vraie figure d'or, sans mentir.
Avec ça, un cou pareil à une colonne, blanc comme un cou
d'enfant ; une poitrine vaste, large à y coucher une femme en
travers ; des épaules et des bras sculptés qui paraissaient
copiés sur ceux d'un géant, dans un musée. Quand il prenait son
élan, on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair
roulant et durcissant sous la peau ; ses épaules, sa poitrine,
son cou enflaient ; il faisait de la clarté autour de lui, il
devenait beau, tout-puissant, comme un bon Dieu. Vingt fois déjà,
il avait abattu Fifine, les yeux sur le fer, respirant à chaque
coup, ayant seulement à ses tempes deux grosses gouttes de sueur
qui coulaient. Il comptait : vingt-et-un, vingt-deux,
vingt-trois. Fifine continuait tranquillement ses révérences de
grande dame.
- Quel poseur ! murmura en ricanant Bec-Salé dit
Boit-sans-Soif.
Et Gervaise, en face de la Gueule-d'Or, regardait avec un
sourire attendri. Mon Dieu ! que les hommes étaient donc bêtes !
Est-ce que ces deux-là ne tapaient pas sur leurs boulons pour lui
faire la cour ! Oh ! elle comprenait bien, ils se la disputaient
à coups de marteau, ils étaient comme deux grands coqs rouges qui
font les gaillards devant une petite poule blanche. Faut-il avoir
des inventions, n'est-ce pas ? Le coeur a tout de même, parfois,
des façons drôles de se déclarer. Oui, c'était pour elle, ce
tonnerre de Dédèle et de Fifine sur l'enclume ; c'était pour
elle, tout ce fer écrasé ; c'était pour elle, cette forge en
branle, flambante d'un incendie, emplie d'un pétillement
d'étincelles vives. Ils lui forgeaient là un amour, ils se la
disputaient, à qui forgerait le mieux. Et, vrai, cela lui faisait
plaisir au fond ; car enfin les femmes aiment les compliments.
Les coups de marteau de la Gueule-d'Or surtout lui répondaient
dans le coeur ; ils y sonnaient, comme sur l'enclume, une musique
claire, qui accompagnait les gros battements de son sang. Ça
semble une bêtise, mais elle sentait que ça lui enfonçait quelque
chose là, quelque chose de solide, un peu du fer du boulon. Au
crépuscule, avant d'entrer, elle avait eu, le long des trottoirs
humides, un désir vague, un besoin de manger un bon morceau ;
maintenant, elle se trouvait satisfaite, comme si les coups de
marteau de la Gueule-d'Or l'avaient nourrie. Oh ! elle ne doutait
pas de sa victoire. C'était à lui qu'elle appartiendrait.
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, était trop laid, dans sa cotte et
son bourgeron sales, sautant d'un air de singe échappé. Et elle
attendait, très rouge, heureuse de la grosse chaleur pourtant,
prenant une jouissance à être secouée des pieds à la tête par les
dernières volées de Fifine.
Goujet comptait toujours.
- Et vingt-huit ! cria-t-il enfin, en posant le marteau à
terre. C'est fait, vous pouvez voir.
La tête du boulon était polie, nette, sans une bavure, un
vrai travail de bijouterie, une rondeur de bille faite au moule.
Les ouvriers la regardèrent en hochant le menton ; il n'y avait
pas à dire, c'était à se mettre à genoux devant. Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, essaya bien de blaguer ; mais il barbota, il
finit par retourner à son enclume, le nez pincé. Cependant,
Gervaise s'était serrée contré Goujet, comme pour mieux voir.
Étienne avait lâché le soufflet, la forge de nouveau s'emplissait
d'ombre, d'un coucher d'astre rouge, qui tombait tout d'un coup à
une grande nuit. Et le forgeron et la blanchisseuse éprouvaient
une douceur en sentant cette nuit les envelopper, dans ce hangar
noir de suie et de limaille, où des odeurs de vieux fers
montaient ; ils ne se seraient pas crus plus seuls dans le bois
de Vincennes, s'ils s'étaient donné un rendez-vous au fond d'un
trou d'herbe. Il lui prit la main comme s'il l'avait conquise.
Puis, dehors, ils n'échangèrent pas un mot. Il ne trouva
rien ; il dit seulement qu'elle aurait pu emmener Étienne, s'il
n'y avait pas eu encore une demi-heure de travail. Elle s'en
allait enfin, quand il la rappela, cherchant à la garder quelques
minutes de plus.
- Venez donc, vous n'avez pas tout vu... Non, vrai, c'est
très-curieux.
Il la conduisit à droite, dans un autre hangar, où son patron
installait toute une fabrication mécanique. Sur le seuil, elle
hésita, prise d'une peur instinctive. La vaste salle, secouée par
les machines, tremblait ; et de grandes ombres flottaient,
tachées de feux rouges. Mais lui la rassura en souriant, jura
qu'il n'y avait rien à craindre ; elle devait seulement avoir
bien soin de ne pas laisser traîner ses jupes trop près des
engrenages. Il marcha le premier, elle le suivit, dans ce vacarme
assourdissant où toutes sortes de bruits sifflaient et
ronflaient, au milieu de ces fumées peuplées d'êtres vagues, des
hommes noirs affairés, des machines agitant leurs bras, qu'elle
ne distinguait pas les uns des autres. Les passages étaient
très-étroits, il fallait enjamber des obstacles, éviter des
trous, se ranger pour se garer d'un chariot. On ne s'entendait
pas parler. Elle ne voyait rien encore, tout dansait. Puis, comme
elle éprouvait au-dessus de sa tête la sensation d'un grand
frôlement d'ailes, elle leva les yeux, elle s'arrêta à regarder
les courroies, les longs rubans qui tendaient au plafond une
gigantesque toile d'araignée, dont chaque fil se dévidait sans
fin ; le moteur à vapeur se cachait dans un coin, derrière un
petit mur de briques ; les courroies semblaient filer toutes
seules, apporter le branle du fond de l'ombre, avec leur
glissement continu, régulier, doux comme le vol d'un oiseau de
nuit. Mais elle faillit tomber, en se heurtant à un des tuyaux du
ventilateur, qui se ramifiait sur le sol battu, distribuant son
souffle de vent aigre aux petites forges, près des machines. Et
il commença par lui faire voir ça, il lâcha le vent sur un
fourneau ; de larges flammes s'étalèrent des quatre côtés en
éventail, une collerette de feu dentelée, éblouissante, à peine
teintée d'une pointe de laque ; la lumière était si vive, que les
petites lampes des ouvriers paraissaient des gouttes d'ombre dans
du soleil. Ensuite, il haussa la voix pour donner des
explications, il passa aux machines : les cisailles mécaniques
qui mangeaient des barres de fer, croquant un bout à chaque coup
de dents, crachant les bouts par derrière, un à un ; les machines
à boulons et à rivets, hautes, compliquées, forgeant les têtes
d'une seule pesée de leur vis puissante ; les ébarbeuses, au
volant de fonte, une boule de fonte qui battait l'air
furieusement à chaque pièce dont elles enlevaient les bavures ;
les taraudeuses, manoeuvrées par des femmes, taraudant les
boulons et leurs écrous, avec le tictac de leurs rouages d'acier
luisant sous la graisse des huiles. Elle pouvait suivre ainsi
tout le travail, depuis le fer en barre, dressé contre les murs,
jusqu'aux boulons et aux rivets fabriqués, dont des caisses
pleines encombraient les coins. Alors, elle comprit, elle eut un
sourire en hochant le menton ; mais elle restait tout de même un
peu serrée à la gorge, inquiète d'être si petite et si tendre
parmi ces rudes travailleurs de métal, se retournant parfois, les
sangs glacés, au coup sourd d'une ébarbeuse. Elle s'accoutumait à
l'ombre, voyait des enfoncements où des hommes immobiles
réglaient la danse haletante des volants, quand un fourneau
lâchait brusquement le coup de lumière de sa collerette de
flamme. Et, malgré elle, c'était toujours au plafond qu'elle
revenait, à la vie, au sang même des machines, au vol souple des
courroies, dont elle regardait, les yeux levés, la force énorme
et muette passer dans la nuit vague des charpentes.
Cependant, Goujet s'était arrêté devant une des machines à
rivets. Il restait là, songeur, la tête basse, les regards fixes.
La machine forgeait des rivets de quarante millimètres, avec une
aisance tranquille de géante. Et rien n'était plus simple en
vérité. Le chauffeur prenait le bout de fer dans le fourneau ; le
frappeur le plaçait dans la clouière, qu'un filet d'eau continu
arrosait pour éviter d'en détremper l'acier ; et c'était fait, la
vis s'abaissait, le boulon sautait à terre, avec sa tête ronde
comme coulée au moule. En douze heures, cette sacrée mécanique en
fabriquait des centaines de kilogrammes. Goujet n'avait pas de
méchanceté ; mais, à certains moments, il aurait volontiers pris
Fifine pour taper dans toute cette ferraille, par colère de lui
voir des bras plus solides que les siens. Ça lui causait un gros
chagrin, même quand il se raisonnait, en se disant que la chair
ne pouvait pas lutter contre le fer. Un jour, bien sûr, la
machine tuerait l'ouvrier ; déjà leurs journées étaient tombées
de douze francs à neuf francs, et on parlait de les diminuer
encore ; enfin, elles n'avaient rien de gai, ces grosses bêtes,
qui faisaient des rivets et des boulons comme elles auraient fait
de la saucisse. Il regarda celle-là trois bonnes minutes sans
rien dire ; ses sourcils se fronçaient, sa belle barbe jaune
avait un hérissement de menace. Puis, un air de douceur et de
résignation amollit peu à peu ses traits. Il se tourna vers
Gervaise qui se serrait contre lui, il dit avec un sourire
triste :
- Hein ! ça nous dégotte joliment ! Mais peut-être que plus
tard ça servira au bonheur de tous.
Gervaise se moquait du bonheur de tous. Elle trouva les
boulons à la mécanique mal faits.
- Vous me comprenez, s'écria-t-elle avec feu, ils sont trop
bien faits... J'aime mieux les vôtres. On sent la main d'un
artiste, au moins.
Elle lui causa un bien grand contentement en parlant ainsi,
parce qu'un moment il avait eu peur qu'elle ne le méprisât, après
avoir vu les machines. Dame ! s'il était plus fort que Bec-Salé,
dit Boit-sans-Soif, les machines étaient plus fortes que lui.
Lorsqu'il la quitta enfin dans la cour, il lui serra les poignets
à les briser, à cause de sa grosse joie.
La blanchisseuse allait tous les samedis chez les Goujet pour
reporter leur linge. Ils habitaient toujours la petite maison de
la rue Neuve de la Goutte-d'Or. La première année, elle leur
avait rendu régulièrement vingt francs par mois, sur les cinq
cents francs ; afin de ne pas embrouiller les comptes, on
additionnait le livre à la fin du mois seulement, et elle
ajoutait l'appoint nécessaire pour compléter les vingt francs,
car le blanchissage des Goujet, chaque mois, ne dépassait guère
sept ou huit francs. Elle venait donc de s'acquitter de la moitié
de la somme environ, lorsque, un jour de terme, ne sachant plus
par où passer, des pratiques lui ayant manqué de parole, elle
avait dû courir chez les Goujet et leur emprunter son loyer. Deux
autres fois, pour payer ses ouvrières, elle s'était adressée
également à eux, si bien que la dette se trouvait remontée à
quatre cent vingt-cinq francs. Maintenant, elle ne donnait plus
un sou, elle se libérait par le blanchissage, uniquement. Ce
n'était pas qu'elle travaillât moins, ni que ses affaires
devinssent mauvaises. Au contraire. Mais il se faisait des trous
chez, elle, l'argent avait l'air de fondre, et elle était
contente quand elle pouvait joindre les deux bouts. Mon Dieu !
pourvu qu'on vive, n'est-ce pas ? on n'a pas trop à se plaindre.
Elle engraissait, elle cédait à tous les petits abandons de son
embonpoint naissant, n'ayant plus la force de s'effrayer en
songeant à l'avenir. Tant pis ! l'argent viendrait toujours, ça
le rouillait de le mettre de côté. Madame Goujet cependant
restait maternelle pour Gervaise. Elle la chapitrait parfois avec
douceur, non pas à cause de son argent, mais parce qu'elle
l'aimait et qu'elle craignait de lui voir faire le saut. Elle
n'en parlait seulement pas, de son argent. Enfin, elle y mettait
beaucoup de délicatesse.
Le lendemain de la visite de Gervaise à la forge était
justement le dernier samedi du mois. Lorsqu'elle arriva chez les
Goujet, où elle tenait à aller elle même, son panier lui avait
tellement cassé les bras, qu'elle étouffa pendant deux bonnes
minutes. On ne sait pas comme le linge pèse, surtout quand il y a
des draps.
- Vous apportez bien tout ? demanda madame Goujet.
Elle était très sévère là-dessus. Elle voulait qu'on lui
rapportât son linge, sans qu'une pièce manquât, pour le bon
ordre, disait-elle. Une autre de ses exigences était que la
blanchisseuse vînt exactement le jour fixé et chaque fois à la
même heure ; comme ça, personne ne perdait son temps.
- Oh ! il y a bien tout, répondit Gervaise en souriant. Vous
savez que je ne laisse rien en arrière.
- C'est vrai, confessa madame Goujet, vous prenez des
défauts, mais vous n'avez pas encore celui-là.
Et, pendant que la blanchisseuse vidait son panier, posant le
linge sur le lit, la vieille femme fit son éloge : elle ne
brûlait pas les pièces, ne les déchirait pas comme tant d'autres,
n'arrachait pas les boutons avec le fer ; seulement elle mettait
trop de bleu et amidonnait trop les devants de chemise.
- Tenez, c'est du carton, reprit-elle en faisant craquer un
devant de chemise. Mon fils ne se plaint pas, mais ça lui coupe
le cou... Demain, il aura le cou en sang, quand nous reviendrons
de Vincennes.
- Non, ne dites pas ça ! s'écria Gervaise désolée. Les
chemises pour s'habiller doivent être un peu raides, si l'on ne
veut pas avoir un chiffon sur le corps. Voyez les messieurs...
C'est moi qui fais tout votre linge. Jamais une ouvrière n'y
touche, et je le soigne, je vous assure, je le recommencerais
plutôt dix fois, parce que c'est pour vous, vous comprenez.
Elle avait rougi légèrement, en balbutiant la fin de la
phrase. Elle craignait de laisser voir le plaisir qu'elle prenait
à repasser elle-même les chemises de Goujet. Bien sûr, elle
n'avait pas de pensées sales ; mais elle n'en était pas moins un
peu honteuse.
- Oh ! je n'attaque pas votre travail, vous travaillez dans
la perfection, je le sais, dit madame Goujet. Ainsi, voilà un
bonnet qui est perlé. Il n'y a que vous pour faire ressortir les
broderies comme ça. Et les tuyautés sont d'un suivi ! Allez, je
reconnais votre main tout de suite. Quand vous donnez seulement
un torchon à une ouvrière, ça se voit... N'est-ce pas ? vous
mettrez un peu moins d'amidon, voilà tout ! Goujet ne tient pas à
avoir l'air d'un monsieur.
Cependant, elle avait pris le livre et effaçait les pièces
d'un trait de plume. Tout y était bien. Quand elles réglèrent,
elle vit que Gervaise lui comptait un bonnet six sous ; elle se
récria, mais elle dut convenir qu'elle n'était vraiment pas chère
pour le courant ; non, les chemises d'homme cinq sous, les
pantalons de femme quatre sous, les taies d'oreiller un sou et
demi, les tabliers un sou, ce n'était pas cher, attendu que bien
des blanchisseuses prenaient deux liards ou même un sou de plus
pour toutes ces pièces. Puis, lorsque Gervaise eut appelé le
linge sale, que la vieille femme inscrivait, elle le fourra dans
son panier, elle ne s'en alla pas, embarrassée, ayant aux lèvres
une demande qui la gênait beaucoup.
- Madame Goujet, dit-elle enfin, si ça ne vous faisait rien,
je prendrais l'argent du blanchissage, ce mois-ci.
Justement, le mois était très fort, le compte qu'elles
venaient d'arrêter ensemble, se montait à dix francs sept sous.
Madame Goujet la regarda un moment d'un air sérieux. Puis, elle
répondit :
- Mon enfant, ce sera comme il vous plaira. Je ne veux pas
vous refuser cet argent, du moment où vous en avez besoin...
Seulement, ce n'est guère le chemin de vous acquitter ; je dis
cela pour vous, vous entendez. Vrai, vous devriez prendre garde.
Gervaise, la tête basse, reçut la leçon en bégayant. Les dix
francs devaient compléter l'argent d'un billet qu'elle avait
souscrit à son marchand de coke. Mais madame Goujet devint plus
sévère au mot de billet. Elle s'offrit en exemple : elle
réduisait sa dépense, depuis qu'on avait baissé les journées de
Goujet de douze francs à neuf francs. Quand on manquait de
sagesse en étant jeune, on crevait la faim dans sa vieillesse.
Pourtant, elle se retint, elle ne dit pas à Gervaise qu'elle lui
donnait son linge uniquement pour lui permettre de payer sa
dette ; autrefois, elle lavait tout, et elle recommencerait à
tout laver, si le blanchissage devait encore lui faire sortir de
pareilles sommes de la poche. Quand Gervaise eut les dix francs
sept sous, elle remercia, elle se sauva vite. Et, sur le palier,
elle se sentit à l'aise, elle eut envie de danser, car elle
s'accoutumait déjà aux ennuis et aux saletés de l'argent, ne
gardant de ces embêtements-là que le bonheur d'en être sortie,
jusqu'à la prochaine fois.
Ce fut précisément ce samedi que Gervaise fit une drôle de
rencontre, comme elle descendait l'escalier des Goujet. Elle dut
se ranger contre la rampe, avec son panier, pour laisser passer
une grande femme en cheveux qui montait, en portant sur la main,
dans un bout de papier, un maquereau très frais, les ouïes
saignantes. Et voilà qu'elle reconnut Virginie, la fille dont
elle avait retroussé les jupes, au lavoir. Toutes deux se
regardèrent bien en face. Gervaise ferma les yeux, car elle crut
un instant qu'elle allait recevoir le maquereau par la figure.
Mais non, Virginie eut un mince sourire. Alors, la blanchisseuse,
dont le panier bouchait l'escalier, voulut se montrer polie.
- Je vous demande pardon, dit-elle.
- Vous êtes toute pardonnée, répondit la grande brune.
Et elles restèrent au milieu des marches, elles causèrent,
raccommodées du coup, sans avoir risqué une seule allusion au
passé. Virginie, alors âgée de vingt-neuf ans, était devenue une
femme superbe, découplée, la face un peu longue entre ses deux
bandeaux d'un noir de jais. Elle raconta tout de suite son
histoire pour se poser : elle était mariée maintenant, elle avait
épousé au printemps un ancien ouvrier ébéniste qui sortait du
service et qui sollicitait une place de sergent de ville, parce
qu'une place, c'est plus sûr et plus comme il faut. Justement,
elle venait d'acheter un maquereau pour lui.
- Il adore le maquereau, dit-elle. Il faut bien les gâter,
ces vilains hommes, n'est-ce pas ?... Mais, montez donc. Vous
verrez notre chez nous... Nous sommes ici dans un courant d'air.
Quand Gervaise, après lui avoir à son tour conté son mariage,
lui apprit qu'elle avait habité le logement, où elle était même
accouchée d'une fille, Virginie la pressa de monter plus vivement
encore. Ça. fait toujours plaisir de revoir les endroits où l'on
a été heureux. Elle, pendant cinq ans, avait demeuré de l'autre
côté de l'eau, au Gros-Caillou. C'était là qu'elle avait connu
son mari, quand il était au service. Mais elle s'ennuyait, elle
rêvait de revenir dans le quartier de la Goutte-d'Or, où elle
connaissait tout le monde. Et, depuis quinze jours, elle occupait
la chambre en face des Goujet. Oh ! toutes ses affaires étaient
encore bien en désordre ; ça s'arrangerait petit à petit.
Puis, sur le palier, elles se dirent enfin leurs noms.
- Madame Coupeau.
- Madame Poisson.
Et, dès lors, elles s'appelèrent gros comme le bras madame
Poisson et madame Coupeau, uniquement pour le plaisir d'être des
dames, elles qui s'étaient connues autrefois dans des positions
peu catholiques. Cependant, Gervaise conservait un fonds de
méfiance. Peut-être bien que la grande brune se raccommodait pour
se mieux venger de la fessée du lavoir, en roulant quelque plan
de mauvaise bête hypocrite. Gervaise se promettait de rester sur
ses gardes. Pour le quart d'heure, Virginie se montrait trop
gentille, il fallait bien être gentille aussi.
En haut, dans la chambre, Poisson, le mari, un homme de
trente-cinq ans, à la face terreuse, avec des moustaches et une
impériale rouges, travaillait, assis devant une table, près de la
fenêtre. Il faisait des petites boîtes. Il avait pour seuls
outils un canif, une scie grande comme une lime à ongles, un pot
à colle. Le bois qu'il employait provenait de vieilles boîtes à
cigares, de minces planchettes d'acajou brut sur lesquelles il se
livrait à des découpages et à des enjolivements d'une délicatesse
extraordinaire. Tout le long de la journée, d'un bout de l'année
à l'autre, il refaisait la même boîte, huit centimètres sur six.
Seulement, il la marquetait, inventait des formes de couvercle,
introduisait des compartiments. C'était pour s'amuser, une façon
de tuer le temps, en attendant sa nomination de sergent de ville.
De son ancien métier d'ébéniste, il n'avait gardé que la passion
des petites boîtes. Il ne vendait pas son travail, il le donnait
en cadeau aux personnes de sa connaissance.
Poisson se leva, salua poliment Gervaise, que sa femme lui
présenta comme une ancienne amie. Mais il n'était pas causeur, il
reprit tout de suite sa petite scie. De temps à autre, il lançait
seulement un regard sur le maquereau, posé au bord de la commode.
Gervaise fut très contente de revoir son ancien logement ; elle
dit où les meubles étaient placés, et elle montra l'endroit où
elle avait accouché par terre. Comme ça se rencontrait,
pourtant ! Quand elles s'étaient perdues de vue toutes deux,
autrefois, elles n'auraient jamais cru se retrouver ainsi, en
habitant l'une après l'autre la même chambre. Virginie ajouta de
nouveaux détails sur elle et son mari : il avait fait un petit
héritage, d'une tante ; il l'établirait sans doute plus tard ;
pour le moment, elle continuait à s'occuper de couture, elle
bâclait une robe par-ci par-là. Enfin, au bout d'une grosse
demi-heure, la blanchisseuse voulut partir. Poisson tourna à
peine le dos. Virginie, qui l'accompagna, promit de lui rendre sa
visite ; d'ailleurs, elle lui donnait sa pratique, c'était une
chose entendue. Et, comme elle la gardait sur le palier, Gervaise
s'imagina qu'elle désirait lui parler de Lantier et de sa soeur
Adèle, la brunisseuse. Elle en était toute révolutionnée à
l'intérieur. Mais pas un mot ne fut échangé sur ces choses
ennuyeuses, elles se quittèrent en se disant au revoir, d'un air
très aimable.
- Au revoir, madame Coupeau.
- Au revoir, madame Poisson.
Ce fut là le point de départ d'une grande amitié. Huit jours
plus tard, Virginie ne passait plus devant la boutique de
Gervaise sans entrer ; et elle y taillait des bavettes de deux et
trois heures, si bien que Poisson, inquiet, la croyant écrasée,
venait la chercher, avec sa figure muette de déterré. Gervaise, à
voir ainsi journellement la couturière, éprouva bientôt une
singulière préoccupation : elle ne pouvait lui entendre commencer
une phrase, sans croire qu'elle allait causer de Lantier ; elle
songeait invinciblement à Lantier, tout le temps qu'elle restait
là. C'était bête comme tout, car enfin elle se moquait de
Lantier, et d'Adèle, et de ce qu'ils étaient devenus l'un et
l'autre ; jamais elle ne posait une question ; même elle ne se
sentait pas curieuse d'avoir de leurs nouvelles. Non, ça la
prenait en dehors de sa volonté. Elle avait leur idée dans la
tête comme on a dans la bouche un refrain embêtant, qui ne veut
pas vous lâcher. D'ailleurs elle n'en gardait nulle rancune à
Virginie, dont ce n'était point la faute, bien sûr. Elle se
plaisait beaucoup avec elle, et la retenait dix fois avant de la
laisser partir.
Cependant, l'hiver était venu, le quatrième hiver que les
Coupeau passaient rue de la Goutte-d'Or. Cette année-là, décembre
et janvier furent particulièrement durs. Il gelait à pierre
fendre. Après le jour de l'an, la neige resta trois semaines dans
la rue sans se fondre. Ça n'empêchait pas le travail, au
contraire, car l'hiver est la belle saison des repasseuses. Il
faisait joliment bon dans la boutique ! On n'y voyait jamais de
glaçons aux vitres, comme chez l'épicier et le bonnetier d'en
face. La mécanique, bourrée de coke, entretenait là une chaleur
de baignoire ; les linges fumaient, on se serait cru en plein
été ; et l'on était bien, les portes fermées, ayant chaud
partout, tellement chaud, qu'on aurait fini par dormir, les yeux
ouverts. Gervaise disait en riant qu'elle s'imaginait être à la
campagne. En effet, les voitures ne faisaient plus de bruit en
roulant sur la neige ; c'était à peine si l'on entendait le
piétinement des passants ; dans le grand silence du froid, des
voix d'enfants seules montaient, le tapage d'une bande de gamins,
qui avaient établi une grande glissade, le long du ruisseau de la
maréchalerie. Elle allait parfois à un des carreaux de la porte,
enlevait de la main la buée, regardait ce que devenait le
quartier par cette sacrée température ; mais pas un nez ne
s'allongeait hors des boutiques voisines, le quartier, emmitouflé
de neige, semblait faire le gros dos ; et elle échangeait
seulement un petit signe de tête avec la charbonnière d'à côté,
qui se promenait tête nue, la bouche fendue d'une oreille à
l'autre, depuis qu'il gelait si fort.
Ce qui était bon surtout, par ces temps de chien, c'était de
prendre, à midi, son café bien chaud. Les ouvrières n'avaient pas
à se plaindre ; la patronne le faisait très fort et n'y mettait
pas quatre grains de chicorée ; il ne ressemblait guère au café
de madame Fauconnier, qui était une vraie lavasse. Seulement,
quand maman Coupeau se chargeait de passer l'eau sur le marc, ça
n'en finissait plus, parce qu'elle s'endormait devant la
bouillotte. Alors, les ouvrières, après le déjeuner, attendaient
le café en donnant un coup de fer.
Justement, le lendemain des Rois, midi et demi sonnait, que
le café n'était pas prêt. Ce jour-là, il s'entêtait à ne pas
vouloir passer. Maman Coupeau tapait sur le filtre avec une
petite cuiller ; et l'on entendait les gouttes tomber une à une,
lentement, sans se presser davantage.
- Laissez-le donc, dit la grande Clémence. Ça le rend
trouble.... Aujourd'hui, bien sûr, il y aura de quoi boire et
manger.
La grande Clémence mettait à neuf une chemise d'homme, dont
elle détachait les plis du bout de l'ongle. Elle avait un rhume à
crever, les yeux enflés, la gorge arrachée par des quintes de
toux qui la pliaient en deux, au bord de l'établi. Avec ça, elle
ne portait pas même un foulard au cou, vêtue d'un petit lainage à
dix-huit sous, dans lequel elle grelottait. Près d'elle, madame
Putois, enveloppée de flanelle, matelassée jusqu'aux oreilles,
repassait un jupon, qu'elle tournait autour de la planche à robe,
dont le petit bout était posé sur le dossier d'une chaise ; et,
par terre, un drap jeté empêchait le jupon de se salir en frôlant
le carreau. Gervaise occupait à elle seule la moitié de l'établi,
avec des rideaux de mousseline brodée, sur lesquels elle poussait
son fer tout droit, les bras allongés, pour éviter les faux plis.
Tout d'un coup, le café qui se mit à couler bruyamment, lui fit
lever la tète. C'était ce louchon d'Augustine qui venait de
pratiquer un trou au milieu du marc, en enfonçant une cuiller
dans le filtre.
- Veux-tu te tenir tranquille ! cria Gervaise. Qu'est-ce que
tu as donc dans le corps ? Nous allons boire de la boue,
maintenant.
Maman Coupeau avait aligné cinq verres sur un coin libre de
l'établi. Alors, les ouvrières lâchèrent leur travail. La
patronne versait toujours le café elle-même, après avoir mis deux
morceaux de sucre dans chaque verre. C'était l'heure attendue de
la journée. Ce jour-là, comme chacune prenait son verre et
s'accroupissait sur un petit banc, devant la mécanique, la porte
de la rue s'ouvrit, Virginie entra, toute frissonnante.
- Ah ! mes enfants, dit-elle, ça vous coupe en deux ! Je ne
sens plus mes oreilles. Quel gredin de froid !
- Tiens ! c'est madame Poisson ! s'écria Gervaise. Ah bien !
vous arrivez à propos... Vous allez prendre du café avec nous.
- Ma foi ! ce n'est pas de refus... Rien que pour traverser
la rue, on a l'hiver dans les os.
Il restait du café, heureusement. Maman Coupeau alla chercher
un sixième verre, et Gervaise laissa Virginie se sucrer, par
politesse. Les ouvrières s'écartèrent, firent à celle-ci une
petite place près de la mécanique. Elle grelotta un instant, le
nez rouge, serrant ses mains raidies autour de son verre, pour se
réchauffer. Elle venait de chez l'épicier, où l'on gelait, rien
qu'à attendre un quart de gruyère. Et elle s'exclamait sur la
grosse chaleur de la boutique : vrai, on aurait cru entrer dans
un four, ça aurait suffi pour réveiller un mort, tant ça vous
chatouillait agréablement la peau. Puis, dégourdie, elle allongea
ses grandes jambes. Alors, toutes les six, elles sirotèrent
lentement leur café, au milieu de la besogne interrompue, dans
l'étouffement moite des linges qui fumaient. Maman Coupeau et
Virginie seules étaient assises sur des chaises ; les autres, sur
leurs petits bancs, semblaient par terre ; même ce louchon
d'Augustine avait tiré un coin du drap, sous le jupon, pour
s'étendre. On ne parla pas tout de suite, les nez dans les
verres, goûtant le café.
- Il est tout de même bon, déclara Clémence. Mais elle
faillit étrangler, prise d'une quinte. Elle appuyait sa tête
contre le mur pour tousser plus fort.
- Vous êtes joliment pincée, dit Virginie. Où avez-vous donc
empoigné ça ?
- Est-ce qu'on sait ! reprit Clémence, en s'essuyant la
figure avec sa manche. Ça doit être l'autre soir. Il y en avait
deux qui se dépiautaient, à la sortie du Grand-Balcon. J'ai voulu
voir, je suis restée là, sous la neige. Ah ! quelle roulée !
c'était à mourir de rire. L'une avait le nez arraché ; le sang
giclait par terre. Lorsque l'autre a vu le sang, un grand échalas
comme moi, elle a pris ses cliques et ses claques... Alors, la
nuit, j'ai commencé à tousser. Il faut dire aussi que ces hommes
sont d'un bête, quand ils couchent avec une femme ; ils vous
découvrent toute la nuit...
- Une jolie conduite, murmura madame Putois. Vous vous
crevez, ma petite.
- Et si ça m'amuse de me crever, moi !... Avec ça que la vie
est drôle. S'escrimer toute la sainte journée pour gagner
cinquante-cinq sous, se brûler le sang du matin au soir devant la
mécanique, non, vous savez, j'en ai par-dessus la tête !...
Allez, ce rhume-là ne me rendra pas le service de m'emporter ; il
s'en ira comme il est venu.
Il y eut un silence. Cette vaurienne de Clémence, qui, dans
les bastringues, menait le chahut avec des cris de merluche,
attristait toujours le monde par ses idées de crevaison, quand
elle était à l'atelier. Gervaise la connaissait bien et se
contenta de dire :
- Vous n'êtes pas gaie, les lendemains de noce, vous !
Le vrai était que Gervaise aurait mieux aimé qu'on ne parlât
pas de batteries de femmes. Ça l'ennuyait, à cause de la fessée
du lavoir, quand on causait devant elle et Virginie de coups de
sabot dans les quilles et de giroflées à cinq feuilles.
Justement, Virginie la regardait en souriant.
- Oh ! murmura-t-elle, j'ai vu un crêpage de chignons, hier.
Elles s'écharpillaient...
- Qui donc ? demanda madame Putois.
- L'accoucheuse du bout de la rue et sa bonne, vous savez,
une petite blonde... Une gale, cette fille ! Elle criait à
l'autre : « Oui, oui, t'as décroché un enfant à la fruitière,
même que je vais aller chez le commissaire, si tu ne me payes
pas. » Et elle en débagoulait, fallait voir ! L'accoucheuse,
là-dessus, lui a lâché une baffre, v'lan ! en plein museau. Voilà
alors que ma sacrée gouine saute aux yeux de sa bourgeoise, et
qu'elle la graffigne, et qu'elle la déplume, oh ! mais aux petits
ognons ! Il a fallu que le charcutier la lui retirât des pattes.
Les ouvrières eurent un rire de complaisance. Puis, toutes
burent une petite gorgée de café, d'un air gueulard.
- Vous croyez ça, vous, qu'elle a décroché un enfant ? reprit
Clémence.
- Dame ! le bruit a couru dans le quartier, répondit
Virginie. Vous comprenez, je n'y étais pas... C'est dans le
métier, d'ailleurs. Toutes en d&eac