The Project Gutenberg EBook of Pile et face, by Lucien Biart
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Title : Pile et face
Author : Lucien Biart
Release Date : March 19, 2006 [EBook #18014]
Language : French
Character set encoding : ISO-8859-1
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PARIS J. HETZEL ET Cie, ÉDITEURS TROISIÈME ÉDITION
A TOI
MON CHER LOYNEL
EN TÉMOIGNAGE D'UNE AMITIÉ DE VINGT ANS.
LUCIEN BIART
TABLE DES MATIÈRES:
PREMIÈRE PARTIE
I - LE MARQUIS DE LA TAILLADE.
II - GASTON FAIT SES PREMIÈRES DENTS.
III - LA PROPRIÉTAIRE DU COEUR-ENFLAMMÉ.
IV - OU PEUT CONDUIRE L'AMOUR DU CANON.
V - GASTON DÉCOUVRE PARIS.
VI - LA DANSE DE GISELLE.
VII - UN DRAME A PROPOS D'UNE BOUTEILLE CASSÉE.
VIII - A MINUIT.
IX - LA DINETTE.
X - ALEXIS VOIT CLAIR.
XI - PILE.
XII - L'HIRONDELLE RETOURNE A SON NID.
DEUXIÈME PARTIE
I - LA MARQUISE DE LA TAILLADE.
II - MADEMOISELLE RETROUVE SON HISTOIRE.
III - UNE PARISIENNE.
IV - ENTRE L'ARBRE ET L'ÉCORCE.
V - À LA VIE, À LA MORT.
VI - COMMENT ON VENGE UN AMI.
VII - LA PETITE MAISON DE HOUDAN.
VIII - BOUCHOT EXÉCUTE POUR LA DERNIÈRE FOIS LE PAS DE GISELLE.
IX - AIMÉE.
X - GASTON PREND SA REVANCHE.
XI - FACE.
XII - APRÈS L'ORAGE.
René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La
Taillade, naquit en 1796 d'un père ruiné par la Révolution. Sa
mère mourut deux ans plus tard en lui donnant une soeur, et, en
1804, les deux enfants, devenus orphelins, héritaient chacun de
huit cents francs de rente.
La nature est spirituelle comme une Célimène à notre égard ;
elle se moque avec malice de nos distinctions sociales. Alexis de
La Taillade, qui ne comptait parmi ses ancêtres que ducs, comtes
et marquis, fut, dès son bas âge, un rustre des mieux réussis. On
eût en vain cherché la race chez ce butor trapu, gauche, au front
étroit, à la bouche niaise, au rire bruyant. Certes, ce n'était
pas un méchant garçon qu'Alexis, mais une de ces organisations
dont le moral et le physique sont à l'unisson, un de ces êtres
nés pour l'engrais, comme notre espèce en compte par milliers.
Aujourd'hui que les immortels principes de 89 ont remis chaque
chose à sa place, on rit de certaines phrases autrefois
consacrées, et la noblesse elle-même sait que les belles épaules
ne sont pas toujours duchesses, les jolies jambes marquises, les
grands pieds plébéiens.
A vingt et un ans, après une série d'aventures qui désolèrent
plus d'une fois le vieux chevalier de Saint-Louis qui s'était
chargé de la tutelle des deux enfants, Alexis, ne se sentant de
disposition pour aucune carrière, consentit à suivre celle des
armes. Son instruction, en dépit des sacrifices de son brave
tuteur, n'atteignait pas jusqu'à l'orthographe. Sans 89, le jeune
homme eût peut-être été d'emblée maréchal de France, comme
plusieurs de ses ancêtres. On lui affirma que le fameux bâton
reposait au fond de la giberne dont on lui fit hommage ; il le
crut et l'y chercha vainement pendant un quart de siècle.
Cependant il ne maudit pas trop les réformes amenées par la
grande Révolution ; car, dès son entrée au service, il reconnut
que ses camarades et ses chefs attachaient plus d'importance que
lui-même à ses titres, ce qui l'aida à vivre selon ses goûts,
c'est-à-dire dans une complète oisiveté. Je me trompe, il devint
très-fort au piquet et acquit un talent hors ligne dans l'art de
préparer une absinthe, talent qui lui valut ses premiers galons.
Vers 1834, Alexis passa sergent-major à l'ancienneté. Il
avait alors trente-huit ans, une face écarlate, des cheveux gris,
des yeux atones, des dents usées par le tuyau d'une pipe noire
qu'il ne retirait d'entre ses lèvres qu'à l'heure des repas, - en
un mot, toutes les allures d'un de ces hommes que l'on qualifie
de dur-à-cuire, et dont l'intelligence, comme une fille de bonne
maison, ne fait jamais parler d'elle.
Bien que le rire entr'ouvrît rarement la vaste bouche du
sergent, ses collègues le tenaient pour un joyeux compagnon, bon
enfant et pas fier. La ration journalière d'absinthe de ce
descendant des croisés variait de dix à quinze verres. Entre le
douzième et le treizième, sa langue se déliait un peu, et il
donnait son opinion sur le gouvernement avec des demi-mots et des
clignements de paupières que ses interlocuteurs feignaient de
comprendre. Au quatorzième, le sergent parlait de ses amours, qui
n'avaient rien de commun avec le chef-d'oeuvre de Bernardin de
Saint-Pierre, bien qu'il y fût question d'une Virginie. Enfin, à
la quinzième rasade, Alexis devenait insupportable, répétant d'un
ton sinistre les fines plaisanteries qui ont cours dans l'armée
sur les mercantis, ces idiots qui payent les uniformes en temps
de paix, qu'on rançonne en temps de guerre, et qui ruinent et
déshonorent la France comme est prêt à le jurer le moindre
porte-épée.
Comment l'idée de marier son frère, qu'elle ne connaissait
pas, germa-t-elle dans l'esprit de Mlle Louise de La Taillade ?
Comment surtout cette excellente personne réussit-elle à mener à
bien cette rude entreprise ? Toujours est-il qu'un matin, dans la
petite ville de Houdan, vers onze heures, au milieu d'une salle
ornée du buste de Louis-Philippe, devant un maire ceint d'une
écharpe, René-Alexis Baudoin, comte de Valonne, marquis de La
Taillade et autres lieux, épousa Mlle Eugénie de Varangue,
angélique créature qui, en somme, méritait un meilleur sort.
Mlle de La Taillade avait alors trente-six ans. Vive,
spirituelle sans méchanceté, avec un bouche aux dents éclatantes,
de grands yeux noirs et doux, elle était, par bonheur pour elle,
l'antipode de son cher frère, élevée chez son tuteur, puis dans
un couvent, elle fut ensuite adoptée par une parente éloignée,
vénérable chanoinesse qui la prit en affection. Sa jeunesse
s'écoula calme et paisible, au milieu de vieux amis qui
fréquentaient le salon de sa nouvelle tutrice. Jusqu'à l'âge de
dix-huit ans, la jeune fille, gaie comme le printemps, demeura
convaincue que la vie consistait, selon la saison, à préparer des
confitures ou des conserves, à faire ses pâques, à confectionner
des layettes pour les enfants pauvres, à broder le soir près
d'une table de jeu, à entendre raconter les splendeurs de la cour
de Marie-Antoinette ou les catastrophes de la Révolution. Cette
existence, qui ressemblait au bonheur, fut subitement troublée.
Sans y rien comprendre, Mlle de La Taillade s'éprit d'une façon
sérieuse des grâces d'un procureur du roi, le seul homme
au-dessous de la cinquantaine qui visitât la chanoinesse. Le
grave fonctionnaire, accoutumé à lire dans les consciences, et
qui aimait à causer avec la jeune fille, ne se douta jamais de la
chaste passion qu'il avait inspirée. Elle n'avait pas de dot et
par conséquent pas de sexe, - du moins pour un procureur du roi
pris en dehors de ses fonctions.
Les Françaises, si vives, si spirituelles, ne se
laissent-elles pas persuader un peu trop facilement qu'elles sont
les femmes les plus séduisantes de la terre ? On épouse une
Anglaise pour son teint, une Allemande pour ses yeux bleus, une
Espagnole pour sa désinvolture, une Russe pour on ne sait quoi.
Les Françaises, si elles souhaitent devenir mères de famille,
doivent encadrer leurs qualités morales ou physiques d'un certain
nombre de billets de banque et payer comptant leur mari. Si
encore, pour le prix qu'elles y mettent, elles obtenaient des
époux de premier choix, on s'expliquerait à la rigueur la
chevaleresque coutume de la dot. Mais non, en échange de leur
beauté, de leur innocence, de leurs illusions, de leur argent,
les mieux partagées se voient pourvues d'un mari blasé, qu'elles
traitent plus tard en conséquence. De là nos moeurs qui, tout en
valant mieux que leur réputation, ne valent certes pas
grand'chose. Après le mariage, les Françaises sont à n'en pas
douter les plus séduisantes des femmes ; avant, ce sont les
Français qui sont séduisants, puisqu'on les achète. Nous rions
des Américains, qui mesurent les sentiments au poids des dollars,
sans nous apercevoir que nous-mêmes nous faisons intervenir les
napoléons dans l'unique contrat d'où frère Jonathan les a bannis,
- le contrat de mariage. Nous vendons nos filles, et nous nous
étonnons ensuite qu'elles se donnent, comme s'il n'était pas de
règle de récolter ce qu'on a semé.
Louise de La Taillade apprit à l'improviste le mariage de
celui qu'elle aimait. Elle assista défaillante à la bénédiction
nuptiale et rentra chez sa tante en proie à une fièvre cérébrale.
La force de ses dix-huit ans triompha de la maladie et la
condamna à vivre. Sa convalescence fut longue ; enfin elle
surmonta les douleurs de cette crise dont nul ne connut jamais la
cause, et résolut de rester fille. A la mort de la chanoinesse,
qui lui laissa quinze cents livres de rente, Mlle Louise
dépassait déjà la trentaine ; elle alla vivre successivement chez
des parents éloignés, et acquit ainsi une triste expérience du
monde. Blessée par l'orgueil des uns, indignée de la servilité
des autres, rebutée par la sottise de tous, elle revint un beau
jour frapper à la porte de son ancien tuteur, établi à Houdan.
Là, prenant d'elle-même le titre de vieille fille, elle se
consacra tout entière à l'ami qui avait veillé sur son enfance,
et lui rendit avec usure les soins qu'elle et son frère en
avaient reçus. Sur les conseils du prévoyant vieillard, Mlle de
La Taillade plaça son petit capital en viager, ce qui lui
produisit trois mille livres de rente. Elle commençait à croire
qu'on peut vivre heureux en ce monde, lorsqu'elle perdit son
tuteur, qui lui légua la maison qu'il habitait.
Ce nouveau chagrin la jeta dans la dévotion ; mais son esprit
était trop juste pour qu'elle devînt jamais une bigote. Elle
possédait dans Catherine, l'ancienne servante de la chanoinesse,
une femme de chambre, une cuisinière, un économe et une
jardinière, car la petite maison, derrière sa façade de briques,
cachait un splendide jardin. Grâce à cet intendant femelle,
Mademoiselle put vivre confortablement avec la moitié de son
revenu, dont les pauvres de Houdan absorbèrent l'autre moitié. Il
fallait voir les bonnets de coton mettre à l'air les chevelures
incultes lorsque Mademoiselle se rendait à la promenade ou à
l'église, légère, souriant de ce beau sourire mélancolique qui
montrait ses dents toujours blanches, et saluant de la tête et du
regard pauvres et riches, vieillards et enfants. Elle était de
toutes les fêtes de famille ; le maire, le notaire, le curé, le
receveur des contributions, ces autocrates des petites villes, la
consultaient. Quant aux jeunes gens des deux sexes, ils
raffolaient de Mademoiselle, qui pourtant ne cherchait jamais à
les marier.
Un mariage ! y songer d'abord, le caresser, le préparer, le
mûrir, le voir tomber à plat, le relever et enfin le conclure :
c'est là le rêve de toute femme oisive qui a dépassé la
quarantaine, et Mademoiselle, malgré sa sagesse, ne devait pas
échapper à la loi commune. Elle avait vécu éloignée de son frère,
et son tuteur, le seul homme qui connût à fond le sergent,
évitait de le nommer ou répétait qu'il ne fallait pas plus songer
à ce garçon que s'il n'eût jamais existé. Un matin, pour la
première fois de sa vie, Mademoiselle reçut une lettre de M.
Alexis de La Taillade, lettre fort bien tournée, ma foi, d'une
écriture aussi irréprochable que l'orthographe, et dont le
véritable auteur était un jeune caporal, bachelier ès lettres.
Cette missive, pleine de coeur, se terminait par un
post-scriptum, où M. de La Taillade priait incidemment sa soeur
de lui prêter une centaine de francs. Ce fut les larmes aux yeux
que la bonne Mademoiselle porta elle-même au bureau de poste la
lettre chargée qu'elle envoyait à son frère. Une correspondance
assez suivie s'établit, et, de plus en plus convaincue que M. de
La Taillade avait été calomnié ou méconnu, Mademoiselle choisit
son amie, Eugénie de Varangue, pour réparer les injustices du
sort à l'égard du pauvre sergent, et se prépara ainsi des remords
éternels.
Appelé à Houdan par sa soeur qu'il croyait riche, Alexis
renonça au service et accourut accompagné de son secrétaire. La
vue de son cher frère désappointa grandement Mademoiselle.
« Le fond chez lui vaut mieux que la forme », se dit-elle en
songeant aux lettres si bien tournées qu'elle avait reçues.
Au bout de huit jours, toutes ses illusions étaient
envolées ; mais comment rompre l'union projetée ? Eugénie de
Varangue devint donc marquise de La Taillade.
Mademoiselle ne désespéra pas d'abord de l'avenir et tenta de
transformer son frère en gentilhomme campagnard. Elle eût voulu
lui voir conquérir peu à peu ce qu'elle avait su s'assurer à
elle-même, une grande considération. Elle dut renoncer bien vite
à ce rêve. Dès le lendemain du départ de son ami le caporal, que
l'expiration de son congé forçait à rejoindre son régiment,
Alexis alla s'attabler au Soleil d'or. Un mois plus tard, il
tutoyait le cabaretier, qui accueillait sa noble pratique en lui
frappant sur le ventre.
Une fois convaincue de l'inutilité de ses efforts,
Mademoiselle tenta de débarrasser au plus vite son logis et la
ville du soudard qu'elle y avait attiré. Elle se heurta contre un
obstacle inattendu. Eugénie, élevée loin du monde par une
grand'mère dévote, s'était éprise de son mari, dans lequel son
imagination lui montrait un héros victime de la jalousie de ses
chefs. Ne sachant rien refuser à son noble époux, la pauvre
femme, enceinte de six mois, marcha vers une ruine imminente.
Mademoiselle, tout en déplorant la faiblesse de son amie,
respecta quelque temps cet amour. Mais à mesure que la grossesse
d'Eugénie se dessina, elle songea plus sérieusement à la petite
créature qui allait naître et sentit s'éveiller en elle de
véritables instincts de maternité. Devant les désordres
croissants de son frère, elle considéra une plus longue
condescendance comme une lâcheté et résolut de précipiter les
événements.
La tâche était difficile ; car de tous les maux que l'on peut
infliger à son prochain, le mariage est le plus irréparable.
Mademoiselle ne trouva qu'une solution au problème qu'elle
voulait résoudre : - renvoyer son noble frère au régiment. Mais
comment s'y prendre, comment surtout vaincre l'opposition
d'Eugénie ? Catherine, confidente des préoccupations de sa
maîtresse, proposait de temps à autre de pousser M. de La
Taillade dans le puits, à l'heure à laquelle, par suite de ses
habitudes de caserne, il se bichonnait à grande eau dans le
jardin. On se hâterait de lui porter secours... mais trop tard.
La brave fille, large d'épaules et plantée sur des poteaux,
offrait encore de provoquer l'ex-militaire et de l'assommer ;
elle répondait du résultat, et peut-être n'avait-elle pas tort.
C'était le dévouement incarné que cette servante de la vieille
roche, qui, depuis quinze ans qu'elle servait Mademoiselle,
caressait le rêve de lui sauver la vie. Taillée comme un
cuirassier, Catherine méprisait trop la vigueur tant vantée des
hommes pour les aimer. Si Mademoiselle n'avait pas repoussé avec
indignation l'offre héroïque de sa femme de chambre, M. de La
Taillade aurait, contre toutes les règles, mélangé son absinthe
d'eau de puits.
Un soir, Mademoiselle, après avoir embrassé sa belle-soeur,
envoya Catherine se reposer et attendit, sur le seuil de la
maison qu'ils habitaient en commun, le retour de son frère. Le
matin même, elle avait réalisé une somme de deux mille francs,
ses économies de vingt ans. Vers minuit, le pas lourd et régulier
de l'ex-fantassin résonna au bout de la rue. Bientôt il pénétra
dans le corridor sur lequel s'ouvraient le salon et la salle à
manger, sans paraître surpris le moins du monde de trouver la
porte ouverte. M. de La Taillade nageait dans la satisfaction et
l'admiration de lui-même ; il avait endormi, le verre en main,
deux chasseurs d'Afrique et vidé à lui seul une bouteille de
cognac.
« J'ai à vous parler, mon frère », dit Mademoiselle en
touchant du doigt le bras de l'ivrogne.
Celui-ci fit volte-face, s'appuya contre la muraille, afin
d'assurer son équilibre, porta la main ouverte à la hauteur de
son front et sourit d'un air aimable.
« J'aurais choisi un autre instant pour vous entretenir,
reprit Mademoiselle avec un dégoût visible, s'il en était un où
l'on pût vous trouver à jeun. »
L'ex-sergent devint sérieux, posa galamment une main sur son
coeur et cria d'une voix caverneuse :
« Présentez... arme ! »
Puis, reprenant son sourire, il fit un mouvement d'épaules
comme pour remonter son sac absent, et se pressa de nouveau
contre la muraille.
Mademoiselle eut un instant d'hésitation ; elle craignait de
n'être pas comprise de cet homme à l'oeil hébété qui la regardait
fixement. Combien elle se trompait, et qu'elle aurait eu tort
d'attendre jusqu'au lendemain ! Si le corps du soudard était
alourdi, l'instinct de la bête veillait. L'ex-sergent cessa de
sourire quand sa soeur l'engagea à retourner à Paris, à ne jamais
reparaître à Houdan. Les jambes de M. de La Taillade furent
saisies d'une sorte de tremblement lorsqu'il sentit tomber dans
sa main un sac plein d'or qui représentait un nombre incalculable
de verres d'absinthe. Il fut pris alors d'un hoquet
d'attendrissement, et bâilla de façon à inquiéter une personne
plus expérimentée que Mademoiselle sur les suites possibles de
ces spasmes. Mais ce descendant des croisés, comme il sut garder
sa dignité ! Pas une plainte, pas un remercîment, pas un regret
ne s'échappa de sa bouche ; il ne nomma même pas la pauvre
Eugénie. Non, aussitôt qu'il eut compris, il pivota sur la jambe
gauche avec une régularité prussienne ; puis, d'un pas lent,
mesuré, majestueux, vrai miracle d'équilibre, il se dirigea vers
l'hôtel du Soleil d'or en bourrant cette pipe noire qui semblait
éternelle. Une heure plus tard, une lourde diligence ébranlait de
la base au faîte les maisons situées dans la grande rue ; les
vitres tremblaient, le cornet du conducteur résonnait, et les
fers de quatre chevaux semaient la route d'étincelles.
Mademoiselle, qui avait épié ce départ, vit reluire sur
l'impériale le foyer de la pipe noire. Elle regagna alors sa
chambre et songea à l'avenir.
Le lendemain il fallut expliquer à la pauvre délaissée le
départ de son mari. Mademoiselle ne savait pas mentir et porta de
rudes coups au coeur d'Eugénie, qui, dans le premier moment, ne
parla de rien moins que d'aller rejoindre M. de La Taillade. Le
monde est plein de ces dévouements sérieux, aveugles, absolus,
et, pour se dispenser de les imiter, on qualifie d'esprits
faibles ceux qui s'en montrent capables. Mademoiselle ne pensait
pas ainsi ; les inquiétudes naïves, les regrets touchants de sa
belle-soeur la firent pleurer, car elle s'accusait. Mais garder
plus longtemps dans la maison l'incorrigible ivrogne, c'eût été
marcher volontairement à la misère. D'ailleurs, puisque personne
ne se préoccupait de l'enfant qui allait naître, il devenait
nécessaire que Mademoiselle y songeât.
La réputation de M. de La Taillade était déjà si bien établie
à Houdan, qu'on l'accusa d'une commune voix d'avoir abandonné sa
femme. Les hum, hum ! sonores de Catherine, lorsqu'on traitait ce
sujet devant elle, en disaient plus que la robuste servante ne
semblait le croire elle-même, M. de La Taillade fut pourtant
regretté ; oui, regretté par cinq ou six habitués du Soleil d'or,
qui, bien qu'élevés à une école de province, n'étaient pas
indignes de trinquer avec le buveur émérite qu'aucun d'eux
n'avait pu vaincre et qui payait si généreusement l'écot.
Peu à peu le calme renaquit dans la petite maison de la
grande rue. Mademoiselle s'occupa tout d'abord de mettre de
l'ordre dans les affaires de sa belle-soeur. On vendit la ferme
qui constituait la dot d'Eugénie, on paya les dettes contractées
par M. de La Taillade, et une somme de 15,000 francs fut, par les
soins du notaire, placée sur première hypothèque. Les deux
belles-soeurs continuèrent à vivre ensemble, et Catherine trouva
le moyen de ne rien retrancher à la part des pauvres.
Un soir, grâce à l'active servante qui paraissait avoir perdu
la tête, l'habitation de Mademoiselle se trouva soudain envahie
par vingt commères, plus expérimentées les unes que les autres
dans l'art de mettre un enfant au monde. Le salon ressemblait à
une ruche en émoi ; on allait, on venait, on bourdonnait, tantôt
bruyamment, tantôt à voix basse, selon qu'une porte s'ouvrait ou
se fermait. Le docteur Fontaine, son bonnet grec sur le coin de
l'oreille, sa cravate blanche nouée de travers, ses lunettes d'or
sur le front, se promenait de long en large et dédaignait de
répondre aux matrones qui s'aventuraient à lui glisser un avis
sur l'infaillibilité de tel ou tel remède. Le cas était grave :
Mme de La Taillade, en proie depuis trois jours aux douleurs les
plus violentes, gisait épuisée dans une chambre voisine.
A un gémissement de la patiente, le docteur disparut. On
écouta, et l'on entendit battre le balancier de l'horloge qui
ornait la salle à manger. Un cri d'angoisse, douloureux,
désespéré comme celui d'une femme qu'on assassine, retentit. Les
matrones se pressèrent les unes contre les autres. Mais tout à
coup les vagissements d'un enfant dilatèrent les poitrines, et
les conversations interrompues, reprirent leur cours. Le docteur
marchait, parlait, interpellait Catherine, et l'enfant criait
toujours. Soudain il se tut ; la vieille horloge, avec un vacarme
qui laissait croire que ses rouages allaient se détraquer,
s'apprêta à sonner l'heure. Une, deux... trois... En ce moment,
la porte s'ouvrit et le médecin apparut.
« Est-ce un garçon ? cria-t-on d'une seule voix.
- C'est un orphelin, répondit le docteur d'un ton ému ; priez
pour Mme de La Taillade, qui vient de mourir. »
Durant un jour et une nuit, Mademoiselle demeura près du lit
de la morte, pleurant en silence. Elle voulut ensevelir elle-même
le corps de sa belle-soeur et l'accompagner au cimetière. Le
soleil rayonnait, les pommiers semaient la terre de leurs fleurs
blanches, et les oiseaux, plus hardis que de coutume, venaient
presque sous les pieds glaner des matériaux pour construire leur
nid. Mademoiselle s'agenouilla sur la terre molle ; le jour lui
semblait terne, les rayons sans éclat, le chant des oiseaux
plaintif. Elle songea à son père, à sa mère, à la chanoinesse, à
son tuteur, à son amie endormis à jamais, et la vie lui apparut
comme un désert où il ne restait que le souvenir funèbre de ceux
qu'elle avait aimés. Enfin Catherine parvint à l'entraîner et la
ramena au logis. Là, Mademoiselle trouva une lettre de son
frère ; le soudard demandait de l'argent avec une orthographe
qui, cette fois, était bien la sienne. Il donnait son adresse à
Paris, « chez Mme Blanche Taupin, marchande de vin et de
liqueurs, à l'enseigne du Coeur-Enflammé. »
Par bonheur, le nouveau-né que Catherine venait d'apporter
sur ses bras robustes poussa un cri.
« Pauvre petit, il s'appellera Gaston, comme mon père, dit
Mademoiselle, qui l'embrassa. »
Puis, après un instant de silence, elle ajouta :
« Je dois vivre pour lui, car il est bien orphelin. »
Insensible aux tristes événements qui signalèrent son entrée
dans le monde, le nouveau-né fit d'abord peu de bruit. Dix fois
dans les vingt-quatre heures, il s'éveillait pour se coller au
sein de Françoise, jeune femme du village de Maulette, choisie
pour allaiter le dernier des La Taillade. Il fallait voir les
effarements de Mademoiselle lorsque la nourrice, chargée du
précieux marmot, se transportait d'une chambre à une autre.
« Vous marchez trop vite, criait Catherine.
- Attendez qu'on écarte cette chaise, ajoutait Mademoiselle.
- Prenez garde à la porte ! »
La porte était grande ouverte, la chaise ne gênait en rien,
et Françoise haussait bravement les épaules.
« Mais je sais comment ça se manie ; j'en ai déjà eu deux,
répétait en vain la Normande. »
Ni Mademoiselle ni Catherine ne voulaient reconnaître cette
expérience de la nourrice, qui, par bonheur pour le poupon, prit
le parti de laisser dire et d'agir à sa guise.
« Monsieur crie, dépêchez-vous ! disait Catherine aux heures
de la toilette.
- Ça leur forme les poumons, répondait Françoise avec calme.
- Il a peut-être faim ?
- Allons donc, il vient de boire ; il est gris, au contraire.
- Il fait la grimace, il souffre.
- C'est des petites coliques qu'ils ont tous, les chérubins ;
ça passe en leur frottant le dos, comme aux chats. »
Françoise n'était jamais embarrassée pour répondre, et sa
logique dépitait Catherine, qui n'en courait pas moins préparer à
la nourrice un excellent plat dont l'enfant devait profiter.
Le baptême de Gaston se célébra sans bruit, autant que la
chose est possible dans une ville de quatre mille âmes.
Mademoiselle choisit pour compère son plus vieil ami, le docteur
Fontaine, qui, si sa science eût été doublée d'un grain de
savoir-faire, se serait enrichi à Houdan. Mais le bon médecin,
véritable original, n'oubliait que les services qu'il rendait,
excellente condition pour rester pauvre, aussi bien en Normandie
qu'ailleurs. Toujours prêt à se mettre en route sur une jument
qui n'avait plus d'âge, il visitait les châteaux, les fermes et
les chaumières, semant d'une main ce qu'il récoltait de l'autre.
C'était un homme de quarante ans, gros, court, pensif, à l'oeil
doux, au front développé, la tête sans cesse préoccupée de
réformes sociales, et croyant au progrès. Plein d'admiration pour
les merveilles du monde physique, le docteur refusait d'en faire
honneur au hasard.
« Je suis un esprit fort, disait-il quelquefois en souriant,
car je crois non-seulement en Dieu, mais encore à l'immortalité
de l'âme. »
Au résumé, il riait avec Voltaire, s'attendrissait avec
Rousseau, leur préférait Bayle, et, bien que philosophe,
pratiquait la tolérance et vivait en paix avec son curé.
Mademoiselle, qui se croyait inconsolable, reprit
insensiblement goût à la vie. Ce qu'elle avait d'abord considéré
comme une tâche, comme un devoir sérieux, devint une douce
occupation, un plaisir, puis une source de jouissances. Du matin
au soir elle rôdait autour du berceau, le penchait, le
redressait, taillait, rognait, cousait des bavettes ou des
béguins, et jamais son activité ne fut mise à plus rude épreuve.
On suffisait à peine aux soins nécessités par ce bambin moins
bruyant que la grande horloge, mais qu'il ne fallait perdre de
vue ni jour ni nuit. Peu à peu ses yeux perdirent cette
expression vague qui ferait croire que les nouveau-nés
contemplent encore les merveilles d'un monde inconnu. Comme un
oiseau privé soudain de sa liberté meurt faute de pouvoir oublier
le buisson natal, combien de babies succombent l'oeil fixé sur
cette patrie perdue qu'ils regrettent sans doute, jusqu'à l'heure
où le sourire maternel les éblouit de son rayon ! Gaston, grâce à
sa tante, triompha de l'épreuve, se tourna vaillamment vers la
vie, et commença à suivre la marche de la lumière, dès qu'on
déplaçait une lampe ou une bougie. Catherine, émerveillée,
raconta partout ce prodige, et Mademoiselle sentit se réveiller
en elle l'orgueil héréditaire en songeant que ce petit être si
intelligent était un La Taillade. Françoise déclarait en vain que
tous les fieux de cet âge en font autant, Mademoiselle n'en
voulait rien croire. Ce n'est pas que la nourrice n'eût aussi
l'orgueil de son poupon ; mais elle le plaçait dans le poids
qu'il pouvait avoir, et offrait sans cesse de gager qu'avant six
mois il serait plus lourd que l'enfant si vanté de la Claude.
Que faisons-nous de nos grâces en grandissant ? Au dire des
mères, - personnes généralement bien informées, - il n'existe pas
de bambin au-dessous de dix ans qui ne soit un prodige à
plusieurs points de vue. Beauté, esprit, mémoire, raison, ils ont
tout, ces lutins roses, ces monstres toujours trop vifs, trop
ardents, trop grands pour leur âge.
« Il est extraordinaire, madame ; songez qu'il n'aura six ans
que la semaine prochaine.
- Et ma fille, elle surprend tous ceux qui l'entendent ; son
père n'en revient pas.
- L'autre jour, M. Martinet avouait n'avoir jamais vu le
pareil de Jules, et vous le connaissez M. Martinet, - un homme
sérieux.
- Croiriez-vous que Laure, qui sait à peine lire, met
l'orthographe, c'est-à-dire qu'elle m'épouvante. »
Réjouissons-nous ; la génération qui va nous succéder sera
composée d'êtres beaux, supérieurs, idéals. Mais, hélas !
n'est-ce pas un leurre ? n'avons-nous pas tous été charmants
lorsque nous étions petits, et ces bonshommes qui passent là,
devant nous, bêtes, laids, méchants, vicieux, hargneux, jaloux,
tarés, blasés, n'auraient-ils pas été aussi des prodiges ?
N'approfondissons pas ; les grâces divines de l'enfance ne
peuvent se nier, elles séduisent jusqu'aux indifférents, et
Gaston en montrait chaque jour une nouvelle. A quatre mois, il
tendait ses bras vers Mademoiselle ou vers Catherine aussitôt
qu'il les apercevait, et les comblait ainsi d'une joie ineffable.
Elle méritait bien cette gentillesse, car jamais véritable mère
ne témoigna plus d'affection à un enfant. Mademoiselle, dans son
abnégation, demeurait immobile des heures entières, de crainte
d'éveiller le poupon endormi sur ses genoux. Elle oubliait alors
le passé pour ne songer qu'à l'avenir, et Dieu sait les rêves
d'or que son imagination faisait planer au-dessus de la tête de
son neveu !
Gaston grandit sans autre accident que la rougeole. Il apprit
à lire de bonne heure, dans le livre de messe de sa tante, excité
par les images dont il voulait déchiffrer les légendes. Il était
d'une bonne santé, vif, nerveux, intelligent, et gâté à l'excès.
Ses traits fins, ses yeux bleus, ses cheveux bouclés, rappelaient
sa mère à ceux qui l'avaient connue enfant. Le docteur blâmait
souvent la condescendance de Mademoiselle pour le bambin, dont il
craignait qu'on n'altérât l'excellent naturel. L'enfant se
plaçait entre ses genoux pour l'écouter sermonner ; puis, comme
péroraison, l'amenait à confectionner des bateaux en papier, art
dans lequel son parrain déclarait lui-même avec complaisance
n'avoir jamais connu de rival.
La vieille horloge, qui avait sonné à la fois l'heure de la
naissance du petit garçon et celle de la mort de sa mère,
exerçait sur lui une singulière fascination. Françoise, pour
apaiser les colères de l'enfant, l'amenait près de l'espèce de
cercueil au fond duquel le balancier se démenait avec un entrain
diabolique. Aussitôt qu'il put marcher, Gaston se dirigea de
lui-même vers la salle à manger ; il s'arrêtait sur le seuil, et,
la bouche entr'ouverte, regardait les aiguilles courir sur les
chiffres noirs. Quelquefois la tempête produite par la sonnerie
se déchaînait à l'improviste, et alors il fuyait éperdu. L'âge le
rendit plus brave ; peu à peu il osa affronter le vacarme qui
précédait l'annonce de l'heure, et le tic-tac du balancier devint
sa musique de prédilection.
Un jour, Mademoiselle reçut une lettre de M. de La Taillade,
qui vivait heureux à Paris et demandait de l'argent. Il annonçait
en outre son prochain mariage avec Mme veuve Blanche Taupin,
propriétaire de l'établissement du Coeur-Enflammé, et offrait à
sa soeur de lui amener sa nouvelle épouse. Le soudard oubliait de
s'informer de son fils, oubli qui n'affligea personne.
Oh ! le temps, il nous échappe, il fuit, il n'est plus ! Nous
marchons en avant, dépensant les heures qui s'amoncellent
derrière nous. Tout à coup un souvenir nous traverse l'esprit,
nous faisons volte-face : comme l'horizon a changé ! On croyait
que c'était hier, et c'était il y a dix ans. On devient pensif
devant ce passé qui a été nous, qui est mort et qui ne reviendra
plus. On doute, on croit se tromper, on regarde autour de soi.
Les enfants sont devenus des hommes, les hommes des vieillards ;
les vieillards, où sont-ils ? D'autres êtres qui n'existaient pas
hier les remplacent aujourd'hui. Quoi ! c'était il y a dix ans !
On se tâte, on s'examine, l'oeil est moins sûr, les cheveux sont
moins épais, les lèvres moins rouges, et ces plis qui sillonnent
le front, quelle main les a formés ? On montait, voilà qu'on
descend, et l'on n'y songeait pas. Que d'angoisses, que de joies,
que de douleurs, que d'espérances enfouies dans cette ombre qui
est une moitié de notre vie ! Ah ! pourquoi s'être retourné ? Et
pourtant, on s'attarde à contempler ces ténèbres d'où la mémoire
fait jaillir maintes étincelles, dont la plus brillante, par un
phénomène singulier, n'est pas toujours celle des jours heureux.
Mademoiselle se livrait à ces réflexions alors que Gaston
accomplissait sa septième année. « Déjà ! » disait-elle ; elle
n'y pouvait croire et secouait la tête avec mélancolie. A cette
époque, sur les instances du docteur, le petit garçon fut placé
sous la surveillance d'une brave et honnête dame qui, en même
temps que la civilité puérile et honnête, enseignait aux
principaux enfants de la ville à distinguer un substantif d'un
adverbe. Le jour où il fut conduit pour la première fois à
l'école resta gravé dans l'esprit de Gaston. Dès la veille, il
vit pleurer sa tante, qui ne se décidait qu'à contre-coeur à se
séparer de lui, même pour quelques heures. Catherine,
silencieuse, embrassait à chaque instant son favori, qui alla se
coucher assez inquiet, se demandant si l'école où son parrain
voulait le mener n'était pas en réalité un antre d'ogre. Le matin
arrivé, deux heures se perdirent en pourparlers ; enfin on se mit
en route. Le soir, Gaston rentra enchanté : il avait jeté les
fondements de plusieurs amitiés et négocié l'échange d'une toupie
contre cinq billes, dont une de marbre.
Quelques mois plus tard, le docteur, en diplomate habile,
prononça le mot collége. Mademoiselle, qui s'effrayait de voir
Gaston grandir, imposait alors silence à son vieil ami.
« Il faut s'accoutumer à regarder l'avenir en face, disait
celui-ci, c'est pour eux, non pour soi, qu'on élève les enfants,
et nous l'oublions trop dans notre beau pays de France. Lorsque
la société, grâce au progrès...
- Le progrès sera la suppression de vos affreux colléges.
- Ou du moins la suppression des méthodes vicieuses qu'on y
suit par routine, reprenait le docteur. Le progrès... »
Et une fois sur ce thème, je ne sais qui eût pu l'arrêter. La
belle âme que celle du docteur Fontaine ! Les hommes devenaient
bons, sages, dignes et libres dans ses utopies ; la veuve était
protégée, l'enfance instruite, et les jeunes gens, robustes et
sains, épousaient vaillamment les jeunes filles sans dot. Comme
sa vieille jument jaune avait raison de hennir lorsqu'elle
passait, selon sa fantaisie, d'un bord à l'autre de la route,
portant son maître toujours absorbé dans la recherche des
nouvelles perfections dont il voulait doter le monde futur ! Les
bêtes ne le sont pas tant qu'on pense, et si la jument
hennissait, c'était sans doute par orgueil de sentir sur son dos
ce fardeau aussi rare sur une selle que partout ailleurs : un
homme de bien.
Heureux, content, choyé, Gaston atteignit sa huitième année.
A cette date, on vit souvent Mademoiselle en conférence avec son
notaire. Le soir, elle s'oubliait pensive près du lit de son
neveu, qu'elle embrassait de temps à autre, tout en prenant garde
de ne pas l'éveiller.
« Chère tante, dit-il une nuit qu'elle le croyait endormi,
pourquoi pleures-tu ?
- Je songe à ton avenir, répondit Mademoiselle, qui souleva
l'enfant pour le presser contre son coeur.
- Vas-tu donc m'envoyer au collége, ainsi que le demande mon
parrain ?
- Pas encore ; mais il faudra nous y résoudre ; tu n'es pas
riche et tu dois apprendre à travailler.
- Je veux bien travailler ; ce que je ne veux pas, c'est te
quitter. Tu es riche, toi !
- Hélas ! non, cher petit, murmura Mademoiselle, dont les
larmes recommencèrent à couler.
- Et c'est pour cela que tu pleures ? Ris donc, va ! lorsque
je serai grand, je saurai bien gagner de l'argent pour toi et
pour Catherine. »
Et, prenant la main de Mademoiselle entre les siennes,
l'enfant se rendormit.
Catherine, sans connaître le docteur Pangloss, était presque
de son avis. Que lui manquait-il ? la maison était assez vaste
pour occuper son activité, et, après Mademoiselle, Gaston ne
chérissait personne autant que la vieille servante. L'été, elle
conduisait son favori chez Françoise, à Maulette, où
Petit-Pierre, gars de la plus belle venue, s'évertuait à
compléter l'éducation de son frère de lait. Il l'entraînait au
grenier, parmi les bottes de foin ; à l'étable, où Jeannette,
tout en ruminant, contemplait d'un air pensif les deux amis. Puis
on visitait le poulailler pour chercher des oeufs, et enfin on
revenait dans l'enclos pour grimper aux arbres. Le docteur
approuvait ces exercices hygiéniques. Parfois, les jours de
vacances, il prenait son filleul en croupe et lui exposait, entre
deux visites, quelques-unes de ses théories sur les sociétés de
l'avenir.
« Il y a donc des gens méchants ? demanda un jour Gaston.
- Non, répondit le docteur, il n'y a que des ignorants qu'il
faut plaindre ; le mal, sur la terre, vient de l'ignorance.
- Catherine ne sait pas lire, mon parrain, et tout le monde
la trouve bonne. »
Le docteur sourit et pinça le bout de l'oreille de l'enfant.
« Tu me comprendras plus tard », dit-il.
Ces jours d'excursion, Mademoiselle se rendait au-devant de
son ami et de son neveu, vers l'heure présumée de leur retour.
Gaston était le premier à l'apercevoir, tantôt assise au bord
d'un fossé, tantôt cheminant sur la route, un livre à la main,
abritée sous une vaste ombrelle. Si le docteur eût alors écouté
son compagnon, la vieille jument aurait pris le galop pour
rejoindre plus vite la chère promeneuse. Quelquefois Gaston,
impatienté de la lente allure de la bête, se laissait glisser à
terre et s'élançait pour tomber hors d'haleine entre les bras de
Mademoiselle, qui le grondait de sa course folle, tout en
l'embrassant. Le docteur arrivait à son tour, et les trois amis
regagnaient la ville, salués par les piétons et les cavaliers. On
faisait halte pour voir le soleil disparaître derrière les
murailles de l'ancien château et embraser ses créneaux de lueurs
rouges.
« Le progrès... » commençait le docteur.
Mais il était bientôt interrompu par une consultation en
plein air. Du fond d'une charrette dont une fermière coiffée d'un
grand bonnet, à la jupe rayée, au fichu croisé, guidait la
haridelle, sortaient cinq ou six gars perdus dans leurs cols de
chemise. Dociles aux ordres de la matrone, l'un montrait sa
langue, l'autre un genou endommagé par une chute, un troisième
une blessure honorablement acquise dans une lutte avec un de ses
pareils. Gaston, parti en avant, cueillait des pâquerettes et des
boutons d'or, regardait les cousins diaphanes danser sur l'eau
des fossés, les bourdons s'enfuir effarés, les pies sautiller
dans les prés humides. Le ciel s'incendiait vers le couchant, on
entendait mugir, au fond des chemins creux, les bestiaux qui
regagnaient l'étable et que gourmandait une voix d'enfant. De la
masse sombre des taillis, bordés de tanaisie aux fleurons d'or,
de mûriers sauvages et de fines bruyères, sortaient, comme des
apparitions fantastiques, de vieilles femmes courbées sous un
fardeau de bois mort. Un paysan, assis sur un cheval de labour,
traînait une herse aux dents polies, et la mèche bruyante de son
fouet décapitait au passage une grappe de gaillet ou la tige
cotonneuse d'un bouillon-blanc. La nuit venait, lente, paisible,
majestueuse, rétrécissant peu à peu l'horizon. Les grillons
faisaient bruire l'air imprégné de senteurs balsamiques ; de
légères vapeurs montaient du sol, s'irisant sous un dernier
rayon ; on eût dit qu'une main invisible agitait une de ces
étoffes chatoyantes dont l'oeil veut en vain préciser la couleur.
La nature, comme recueillie, apaisait ses voix tumultueuses, et
le grand silence des solitudes semblait descendre avec l'ombre
sur la plaine déserte. Mais bientôt le cri moqueur d'un coucou
s'élevait du fond d'un bois, et les grenouilles préludaient au
loin à leur monotone concert. Une cloche d'église tintait à
l'improviste ; la brise emportait les notes vibrantes et les
semait sur la vallée. A ce signal, des chauves-souris échappées
de la vieille tour commençaient leur chasse nocturne ; des vers
luisants allumaient leurs fanaux dans l'herbe ; les trembles
frémissaient. Toujours ému par la grandeur et l'harmonie
solennelle de ces couchers du soleil, le docteur s'arrêtait,
l'âme rêveuse, l'oreille charmée, l'oeil fixé sur le ciel où
brillaient les étoiles, et secouait sa tête grise en murmurant :
« Spinoza s'est trompé : il y a un Dieu. »
Peu à peu on pénétrait dans la grande rue où Mademoiselle et
son compagnon suffisaient à peine à répondre aux bonsoirs qui les
accueillaient. Bientôt on apercevait Catherine, installée sur le
seuil de la maison, inquiète, comme toujours, de l'absence de sa
maîtresse. Le plus souvent, le docteur prenait place à table, et,
à l'heure du café, Dieu sait si le monde était réformé et
l'humanité heureuse !
« Tu verras tout cela, toi, disait-il en caressant la joue de
son filleul, qui luttait contre le sommeil ; le progrès... »
A ce mot, Gaston fermait les yeux, croyant les ouvrir, et se
trouvait transporté sur la place du marché. L'église, la vieille
tour, les deux écussons du notaire et l'énorme rasoir qui servait
d'enseigne au coutelier lui apparaissaient noyés dans une lumière
éblouissante. Cinq ou six soleils brillaient dans le ciel, et les
passants, par la mise et les traits, ressemblaient à
Mademoiselle, à Catherine ou au docteur. C'est ainsi que l'enfant
voyait en rêve le monde perfectionné de son parrain ; aux hommes
devenus bons, il ne pouvait prêter une autre forme que celle des
êtres dévoués qui ne savaient que lui sourire depuis qu'il était
né.
Un soir de l'automne de 1842, un vent furieux, âpre, glacial,
ébranlait les maisons de Houdan et présageait le retour de
l'hiver. Neuf heures sonnaient ; Catherine tricotait près de
Mademoiselle ; Gaston, établi sur une chaise, lisait à haute voix
un conte de Berquin. Le petit garçon interrompait parfois sa
lecture pour écouter la bise siffler dans la cheminée ou le bruit
de la girouette, qui représentait un chasseur visant un gibier
imaginaire. Catherine levait alors les yeux, mais sa maîtresse,
perdue dans une rêverie, semblait ne pas s'apercevoir de
l'interruption. C'est que, l'âme émue, elle prêtait l'oreille aux
plaintes désespérées de la rafale, qui tantôt murmurait avec une
voix plaintive et tantôt rugissait comme irritée.
« Catherine, dit Gaston à voix basse en posant son livre sur
les genoux de la vieille bonne, qui est le plus fort, le vent ou
les arbres ?
- Le vent, monsieur Gaston, car il déracine jusqu'aux chênes.
- Comment peut-il être aussi fort, puisqu'on ne le voit pas ?
- On ne voit pas Dieu qui pourtant est plus fort que le vent,
dit Catherine en introduisant une de ses longues aiguilles sous
sa coiffe. »
L'enfant allait reprendre sa lecture ; mais il releva de
nouveau la tête :
« Pourquoi le vent fait-il semblant de rire et de pleurer ?
demanda-t-il ; écoute...
- Il pleure lorsqu'il passe sur le cimetière, répondit la
Normande, qui se signa.
- Et pourquoi rit-il ? »
En ce moment, le marteau de la porte retentit.
Mademoiselle tressaillit ; ses yeux inquiets interrogèrent
ceux de Catherine, qui restait bouche béante.
« On dirait... », murmura-t-elle sans pouvoir achever.
Le marteau résonna de nouveau ; la servante s'élança : il y
eut un grand bruit de voix, puis Catherine reparut précédant M.
Alexis de La Taillade et son épouse, la propriétaire du
Coeur-Enflammé.
A la vue de son frère, Mademoiselle se rapprocha de Gaston ;
ses lèvres pâlirent, ses yeux se remplirent de larmes, et son
bras droit s'étendit vers la tête bouclée de l'enfant, comme pour
le protéger. Le soudard n'avait guère changé depuis son départ.
Sa face niaise, bouffie, rugueuse, marbrée de plaques rouges,
apparaissait au-dessus d'un col noir éraillé. Il était vêtu d'un
pantalon de drap clair et d'une de ces longues redingotes dites à
la propriétaire, dont les Allemands perpétuent la mode à Paris.
D'une main, il tenait gauchement un chapeau gris, de l'autre la
fameuse pipe noire dans le fourneau de laquelle plongeait un de
ses doigts. Il salua militairement et demeura immobile, tandis
que sa femme s'avançait de quelques pas.
« C'est ton môme ? s'écria-t-elle en désignant Gaston, il est
gentil. »
La nouvelle marquise de La Taillade, qui pouvait avoir une
quarantaine d'années, en représentait au moins cinquante. C'était
une grande femme sèche, anguleuse, à la peau jaune, aux yeux de
fouine, et dont une dent malvenue entr'ouvrait les lèvres minces.
Coiffée d'un de ces bonnets de laine si fort à la mode vers 1840,
elle portait, suspendu au bras gauche, l'indispensable cabas
d'alors. Drapée dans un châle de laine, étranglée dans une robe
d'indienne, chaussée de socques qui la grandissaient encore, elle
n'avait rien d'avenant, en dépit du sourire qu'elle ébauchait à
l'adresse de sa belle-soeur. En somme, le noble couple, dont
l'écusson portait une fleur de lis, ressemblait, à s'y méprendre,
à ces chanteurs ambulants dont le type primitif a disparu comme
les socques, les bonnets de laine et les cabas.
Tout en continuant la grimace qui lui servait de sourire, Mme
de La Taillade se pencha vers Gaston. L'enfant recula et se tapit
derrière sa tante, toujours immobile. Mademoiselle sentait son
coeur bondir et ne pouvait parler. Elle contemplait son étrange
belle-soeur avec une surprise douloureuse, et les deux larmes
suspendues à ses cils coulèrent enfin. Devenue écarlate à cette
vue, Catherine retroussa ses manches, frotta avec énergie ses
bras nus, fit craquer ses doigts, tandis que son regard se
promenait de M. de La Taillade à sa femme, puis s'arrêtait sur
une énorme paire de pincettes qui reluisait au coin de la
cheminée. La brave fille se demandait sans doute si l'heure
n'était pas venue de sauver à la fois Mademoiselle et Gaston en
assommant d'un seul coup les deux intrus.
Mme de La Taillade s'était avancée d'un pas, ses prunelles,
dures et luisantes comme celles des animaux carnassiers, se
fixèrent sur la soeur de son mari, qui peu à peu reprenait son
sang-froid.
« Embrassez votre père, Gaston, dit Mademoiselle, dont la
voix tremblante trahissait l'émotion intérieure. »
L'enfant leva vers sa tante ses grands yeux limpides et se
dirigea avec lenteur vers celui qu'on lui ordonnait d'embrasser.
« Bonsoir, monsieur », dit-il en présentant son front.
Le soudard, un moment embarrassé, plaça son chapeau et sa
pipe sur le marbre de la cheminée, considéra un instant son fils
et lui prit la tête entre ses deux grosses mains.
« Une, deux..., hope-là, mon luron ! s'écria-t-il en le
soulevant de terre. »
Gaston ainsi suspendu devint pâle.
« Vous me faites mal », murmura-t-il.
M. de La Taillade, interdit du peu de succès de sa
gentillesse, le laissa retomber.
« Et moi, mon mignon, ne m'embrasses-tu pas ? dit Mme de La
Taillade, qui tenta de saisir l'enfant au passage. »
Comme un oiseau qui fuit la griffe d'un chat, Gaston se jeta
dans la jupe de Catherine.
« Petit grincheux, ne sais-tu pas que je suis ta maman ?
- Ma mère est au ciel, répondit Gaston aussitôt qu'il se vît
hors d'atteinte.
- Mais c'est moi qui la remplace », reprit la grande femme.
L'enfant secoua sa jolie tête bouclée et se pressa plus fort
contre Catherine qui, sur un signe de Mademoiselle, disparut avec
son favori.
Il y eut un moment de silence. Mme de La Taillade ne cessait
de regarder sa belle-soeur ; Alexis soufflait dans le tuyau de sa
pipe qui crépitait ; Mademoiselle, debout, chiffonnait la
collerette qu'elle raccommodait quelques minutes auparavant.
« Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, ma chère
soeur », dit enfin l'horrible femme d'un ton ironique.
Les joues de Mademoiselle s'empourprèrent, elle courba la
tête comme pour éviter le choc d'un projectile et fit un pas vers
son frère.
« Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui me vaut
votre visite ? »
Le soudard, embarrassé, souffla plus fort dans sa pipe, ferma
un oeil, caressa son épaisse moustache, fit un mouvement
d'épaules comme pour remonter le sac qu'il avait si longtemps
porté, et regarda sa femme d'un air piteux.
« Nous venons chercher le petit, dit celle-ci de sa voix
aigre ; Alexis ne peut plus vivre sans lui.
- Cette menace de vos dernières lettres est donc sérieuse ?
s'écria Mademoiselle.
- Une menace ! reprit Mme de La Taillade, dont la dent
malencontreuse saillit comme celle d'un dogue, n'est-il pas
naturel qu'un enfant vive auprès de son père ? Un chérubin, c'est
ce qui manque à notre ménage pour qu'il soit parfait. Pas vrai,
Alexis ? »
Mademoiselle ne regarda même pas sa belle-soeur ; elle se
rapprocha de son frère, dont les yeux ternes clignotaient, et qui
continuait à remonter son sac.
« Sur mon honneur, dit-elle, tout l'argent dont je pouvais
disposer vous a été remis, y compris la part qui revenait à votre
fils sur la dot de sa mère. Au nom de la pauvre morte, monsieur,
ne me causez pas cette affreuse douleur de m'enlever Gaston.
- Là, là, ma chère belle-soeur, s'écria Mme de La Taillade,
n'attendrissez pas Alexis ; il pleure facilement, ce pauvre
chéri, surtout lorsqu'on lui parle de la défunte. Ordonnez qu'on
lui serve une goutte de quelque chose, afin qu'il nous laisse en
repos, et traitons ensemble cette petite affaire. Je suis un
agneau, moi ; nous nous entendrons. »
Le regard de Mademoiselle se détourna d'Alexis, qui balançait
sa tête comme celle d'un magot chinois, pour se reporter sur
l'agneau dont la mise, le type, les gestes, le son de voix
étaient bien faits pour surprendre une provinciale élevée par une
chanoinesse. Certes, Mademoiselle n'avait jamais soupçonné son
frère d'avoir contracté une alliance qui ne fût pas une
mésalliance, mais elle se demandait à quelle branche de la
famille humaine pouvait appartenir cette créature roide, sèche,
vulgaire, et quel charme invisible avait pu amener Alexis à lui
donner son nom. Bien que Mademoiselle, autant par esprit que par
religion, fût exempte de préjugés, elle sentait une répugnance
profonde à débattre avec cette inconnue ce qu'elle considérait
comme le but capital de sa vie, - l'avenir et le bonheur de
Gaston. Elle surmonta cependant sa répulsion.
« Je veux croire à votre bonté, dit-elle en regardant bien en
face Mme de La Taillade ; mais, je vous en prie, rassurez-moi
d'abord sur les intentions de mon frère au sujet de son fils. »
Blanchote, ainsi que la nommait Alexis, était loin d'être
timide ; une flamme intérieure éclaira ses prunelles qui,
cependant, ne purent soutenir le regard loyal de Mademoiselle.
Elle se retourna brusquement vers son mari.
« Hein, chéri, l'aime-t-elle ! Bourre donc ta pipe, tu nous
agaces à souffler comme ça dans le tuyau. »
Puis elle entr'ouvrit son cabas, fouilla dans la poche de sa
robe et finit par se frotter les yeux du revers de sa main.
« Pauvre chérubin, continua-t-elle enfin, n'était son
éducation dont il faut s'occuper, Alexis n'aurait jamais songé à
vous le reprendre. J'ai voulu le raisonner ; bast ! vous devez le
connaître, il n'est pas facile de le faire démordre d'une idée.
« Ça me crève l'âme pour ma soeur, répète-t-il ; mais la jeunesse
doit s'instruire. Il ne sort pas de là ! »
Mademoiselle ne put dissimuler un geste de dégoût ; elle
n'était pas dupe de cette feinte bonhomie, et l'hypocrisie lui
était odieuse. Elle se rapprocha de nouveau de l'ex-sergent, qui,
n'osant plus souffler dans sa pipe, tassait son mouchoir au fond
de son chapeau et remontait son sac.
« Vous voulez de l'argent, lui dit-elle, et je n'en possède
plus. J'ai élevé votre fils sans songer à me mettre en garde
contre vos exigences, sans songer qu'un jour vous chercheriez à
me l'enlever. Voyons, monsieur, tout sentiment humain ne peut
être mort en vous. Emmener Gaston, c'est le livrer à la misère,
c'est le plonger de gaieté de coeur dans le bourbier où vos vices
vous condamnent à vivre. Ayez pitié de sa jeunesse, si vous
n'avez pitié de moi. Il partagera mon pain jusqu'à l'heure de ma
mort, il saura porter le nom de nos ancêtres, et je vous jure de
lui apprendre à vous respecter. »
Alexis avait reculé de quelques pas ; Blanchote vint à son
secours.
« Vous y voyez clair, dit-elle, j'aime mieux ça que de
chercher midi à quatorze heures. Il dépend de vous de le
conserver ce mioche, auquel vous paraissez tenir comme à vos
yeux. Prêtez-nous deux mille francs, qui me serviront à m'établir
de nouveau, car votre amour de frère a bu jusqu'au comptoir du
Coeur-Enflammé. Mais il est dompté ; je vous réponds de lui, il
ne boira désormais que ce qu'il aura gagné, dût-il tirer la
langue d'une aune.
- Je n'ai plus d'argent, répondit Mademoiselle d'un ton
navré.
- Allons donc, deux mille balles ? vous en avez envoyé plus
de dix à votre frère pour son absinthe ? Puis, c'est cossu, chez
vous, sans vous offenser ; ça sent le pain sur la planche. Voilà
des meubles et des tapisseries qui se vendraient cher à Paris, je
m'y connais. D'ailleurs, vous pouvez emprunter sur la bicoque, je
sais qu'elle est à vous. »
Mademoiselle secoua tristement la tête ; depuis plus d'un an,
afin de satisfaire aux exigences d'Alexis, elle avait hypothéqué
la petite maison qu'elle tenait de son tuteur.
« Vous réfléchirez, reprit Mme de La Taillade, qui se drapa
dans son châle et dont les socques résonnèrent sur le parquet ;
nous ne repartirons que demain soir, avec ou sans l'enfant, à
votre choix. Viens, chéri ; ne vous dérangez pas ; Alexis doit
connaître les êtres. »
En ce moment Catherine parut, rouge comme la crête d'un coq
et armée d'un balai, bien qu'il ne fût guère l'heure de se servir
de cet ustensile ; Mademoiselle s'était laissé choir sur un
fauteuil, elle se redressa brusquement.
« Catherine ! » s'écria-t-elle d'une voix impérieuse.
Il était temps ; deux secondes de plus, et le balai, manié
avec une énergique maladresse, aurait heurté le dos de Blanchote
et aplati le chapeau d'Alexis. M. et Mme de La Taillade se
retournèrent au cri poussé par Mademoiselle, et, frappés sans
doute de l'attitude de la robuste Normande, jugèrent à propos de
sortir à reculons, tout en murmurant autre chose que des
patenôtres. Catherine suivit pas à pas les deux époux, balayant
le parquet derrière eux avec une vigueur pleine de sentiments
contenus.
La visite de M. de La Taillade, inattendue pour Catherine,
n'était qu'un événement trop prévu par Mademoiselle, qui, depuis
six mois, vivait sous la menace incessante de se voir enlever
Gaston. Pour satisfaire aux exigences, sans cesse renouvelées de
son frère, elle avait dû vendre peu à peu ses bijoux, hypothéquer
sa maison et consacrer une partie de son revenu à solder
l'intérêt de cet emprunt. Insensiblement, la misère s'approchait
de l'hospitalière demeure autrefois si riante dans sa médiocrité.
Encore un pas, et le hideux spectre allait s'asseoir au foyer
glacé et mesurer le pain à ses hôtes. Effrayée, Mademoiselle
s'était enfin décidée à se confier au docteur Fontaine. Celui-ci
se plaignit avec amertume de n'avoir pas été consulté plus tôt.
Il écrivit sur l'heure à M. de La Taillade, lui signifiant qu'il
ne devait plus compter sur la faiblesse de sa soeur, réduite au
strict nécessaire par ses libéralités passées. Bien que sachant à
qui il s'adressait, le brave médecin ne put se défendre, au
passage, d'invoquer l'humanité et le progrès, ce soleil du monde
futur. D'un autre côté, il rassura son amie sur les suites
possibles de cette brusque rupture, et lui démontra qu'Alexis,
paresseux et incapable de se suffire à lui-même, se garderait
bien de s'embarrasser de son fils.
Mademoiselle, les deux mains étendues sur son visage, était
retombée sur son fauteuil. Elle releva la tête au bruit de la
porte extérieure qui se refermait avec fracas. Avait-elle rêvé ?
Non, hélas ! elle allait perdre Gaston, car ses ressources
épuisées ne lui permettaient plus le moindre sacrifice. Elle se
repentit de n'avoir pas retenu son frère, de n'avoir pas cherché
à gagner le coeur de cette femme devant laquelle il semblait
trembler, et fondit soudain en larmes.
« Bonté du ciel, ma chère maîtresse, s'écria Catherine qui
venait de reparaître, faut-il que je vous voie pleurer ! Eux,
emmener M. Gaston ? Ah ! bien oui, ils ne sont pas de force,
allez ! Qu'elle y vienne donc, la Parisienne, et je la coiffe de
son cabas !
- Ils veulent de l'argent, ma bonne Catherine, et je possède
à peine ce qui nous est indispensable pour vivre.
- Ah, les voleurs ! mais ça n'est pas du monde, ces gens-là !
Attendez, j'ai cinq cents francs, moi, je vais leur acheter M.
Gaston...
- Ils en exigent deux mille, ma pauvre Catherine. »
La brave servante demeura interdite. Pour son esprit naïf,
deux mille francs représentaient une de ces sommes fabuleuses
dont on parle, mais qu'un souverain seul peut réunir.
« Il faut prévenir le maire, s'écria-t-elle enfin.
- Le maire est impuissant, répliqua Mademoiselle, mon frère a
le code pour lui. »
Pour le coup, Catherine cessa de comprendre. Le code, quel
était ce personnage plus puissant que M. le maire, et assez
injuste pour donner raison à l'ex-sergent contre Mademoiselle ?
Mais non, la douleur égarait sa maîtresse, et le code, si hardi
qu'on le supposât, ne pourrait commettre une énormité qui
révolterait tous les honnêtes gens. Qui donc, depuis sa
naissance, soignait, entretenait, nourrissait Gaston, et qui donc
oserait soutenir qu'il n'était pas la propriété de Mademoiselle ?
Catherine feignit pourtant de se rendre aux explications de sa
maîtresse, tout en se proposant d'éveiller au jour le docteur
Fontaine. Par malheur, en ce moment même, le docteur se mettait
en selle pour se rendre au château de Pontchartrain.
L'heure avançait ; il fallut avoir recours à la prière pour
obtenir de Catherine qu'elle allât se reposer, et pour lui
arracher la promesse formelle qu'elle accueillerait le lendemain
M. et Mme de La Taillade autrement qu'avec son balai.
Demeurée seule, Mademoiselle s'établit près du lit de son
neveu. L'enfant dormait d'un sommeil paisible ; ses boucles
blondes inondaient son oreiller ; ses mains croisées soutenaient
sa tête. Au dehors, le vent continuait à souffler par rafales ;
la girouette grinçait, et vingt autres girouettes, comme
entraînées par l'exemple, pivotaient à leur tour, changeant sans
cesse le point de mire de leurs impassibles chasseurs. L'âme
pleine de pensées lugubres, Mademoiselle ne relevait le front que
lorsqu'un tourbillon accourait à l'improviste, secouait les
fenêtres avec rage, enveloppait la maison, essayait de
l'ébranler, et fuyait en sifflant comme un malfaiteur qui appelle
à son aide des compagnons invisibles. A ces furieux efforts
succédait un silence profond ; on entendait alors la respiration
de Gaston et le tic-tac de la grande horloge qui comptait dans
l'ombre les secondes de l'éternité. Parfois un meuble craquait et
faisait tressaillir Mademoiselle, qui prêtait machinalement
l'oreille. Ses larmes coulaient encore, et sous son front
endolori les idées se pressaient amères et confuses. Gaston
allait partir, être malheureux, et elle ne pouvait rien. Elle
regardait l'enfant d'un oeil voilé, aussi brisée, aussi morne,
aussi anéantie que si elle l'eût contemplé mort entre les
planches d'un cercueil.
La première lueur du jour la surprit encore accoudée sur le
lit de son neveu. A force de penser, son cerveau ne lui
présentait plus qu'une image infidèle des choses, et sa raison,
fatiguée de chercher une solution introuvable, la demandait au
monde surnaturel. Elle songeait qu'à la dernière heure Dieu
pourrait intervenir ; puis, retombant dans la réalité, elle
rêvait de se rendre avec Catherine dans la tour de l'ancien
manoir, et de creuser la terre pour trouver les trésors que la
rumeur publique prétendait y avoir été enfouis. Parfois aussi
elle pressait son front entre ses mains comme pour en faire
jaillir un moyen de gagner en une semaine, en un jour, en une
heure, un peu de cet or devenu nécessaire pour assurer son
bonheur. Hélas ! Gaston avait comblé tous les vides de ce coeur
créé pour être celui d'une épouse, d'une mère, et que
l'indifférence des hommes avait meurtri sans le dessécher.
A la vue du premier rayon qui vint s'implanter comme un
javelot d'or dans les rideaux de Gaston, Mademoiselle se leva,
les membres engourdis. Elle se rapprocha de la fenêtre et appuya
sa tête en feu contre la vitre glacée. Son regard erra dans le
jardin. Des oiseaux se querellaient ; on les voyait sautiller
entre les branches déjà nues des pommiers, tandis que des merles
parcouraient magistralement les plates-bandes. Au milieu d'une
allée, une petite charrette remplie de cailloux barrait le
passage : c'étaient les matériaux que Gaston transportait depuis
deux jours, afin d'édifier un château où il devait loger sa
tante, Catherine et le docteur. Mademoiselle poussa un soupir et
ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, ce fut pour regarder au
loin, par-dessus les haies, un champ immense qui commençait à
jaunir. Le ciel, sans un seul nuage, empruntait au soleil levant
de splendides teintes orangées ; le sol jonché de feuilles
rousses rappelait seul la tourmente de la nuit. Mademoiselle
s'enveloppa d'un châle, sortit sans bruit et se rendit au
cimetière. Un vieux fossoyeur achevait de creuser une tombe et
disparaissait à demi dans le trou béant. Il se redressa au bruit
des pas de la visiteuse matinale, qui, si légers qu'ils fussent,
faisaient crépiter les feuilles. Elle passa sans le voir. Le
sourire qui avait éclairé un instant la face du vieillard
s'effaça.
« Il y a du nouveau, » murmura-t-il en branlant la tête.
Il trancha du revers de sa bêche deux ou trois vers qui se
tordaient sur la terre brune et reprit sa tâche funèbre, après
avoir craché dans ses mains calleuses. La cloche de l'église
tinta ; en cet instant, Mademoiselle s'agenouillait sur la pierre
qui, depuis dix ans, recouvrait la dépouille de la mère de
Gaston.
Le soir du même jour, ménageant sa monture fatiguée, le
docteur revenait de Pontchartrain. Au moment d'abandonner la
grand'route pour s'engager sur un sentier, il entendit le bruit
de la diligence de Brest cachée par un taillis, et s'arrêta pour
la voir passer. Elle arriva au galop furieux de ses chevaux
frais. Le docteur releva ses lunettes ; sous l'ombre de la bâche
de cuir qui recouvrait l'impériale, il avait cru reconnaître M.
de La Taillade et Gaston.
« Je suis fou, » pensa-t-il.
Cependant son coeur battait, et il regardait fuir avec
inquiétude le lourd véhicule qui rebondissait sur les pavés,
vacillant, de droite à gauche, au milieu d'une poussière
vermeille. Tout à coup le docteur tourna bride, et tenta de faire
galoper sa jument. Une heure plus tard, il mettait pied à terre
devant la demeure de sa vieille amie, et s'élançait vers le
salon. Mademoiselle, comme au lendemain du mariage de celui
qu'elle avait aimé, se débattait dans le délire de la fièvre
entre les bras de Catherine éplorée.
En dehors de la probité la plus stricte, d'une propreté
réglementaire et de l'exactitude, l'esprit borné d'Alexis ne
comprenait rien aux lois du monde. Boire lui semblait le but de
la vie, à tel point que le malheur, lorsqu'il y songeait, lui
apparaissait sous l'aspect d'un verre vide. Dressé à l'obéissance
passive, le soudard s'inclinait devant les ordres de sa femme
comme autrefois devant ceux de son lieutenant, heureux qu'on
voulût bien se charger de penser pour lui. Blanchote, par contre,
ne manquait ni d'initiative ni d'esprit. Orpheline à cinq ans,
recueillie par une vieille mendiante qui se fit d'elle un
gagne-pain en la plaçant dans une fabrique, la misérable créature
ne se souvenait guère de son enfance que comme d'une époque où on
la battait et où elle avait toujours faim. À quinze ans, elle
s'amouracha d'un hideux vaurien, travailla pour lui, et reçut
force coups sous prétexte de jalousie. Son homme, ainsi qu'elle
appelait avec orgueil le bandit dont elle était devenue
l'esclave, fut un jour convaincu de vol avec effraction dans une
maison habitée et condamné aux travaux forcés. Blanche, enfermée
dans une maison de correction, en sortit au bout de deux ans plus
corrompue qu'elle n'y était entrée ; sa laideur seule l'empêcha
de vivre de son corps. Pour manger maigrement, acquérir les
haillons qui la couvraient, et trouver chaque soir un abri, elle
déploya plus de ruse, plus d'énergie, plus d'invention, plus
d'habileté qu'il n'en faut pour devenir ministre d'État. Dans
certaines couches inférieures de la société, où manger est un
problème qu'il faut résoudre chaque matin d'une manière
différente, un bon sentiment devient une faiblesse dont on se
garde mieux que d'un vice. Blanche fut méchante par nécessité
autant que par nature. - Le lion qui connaît sa force peut
épargner une victime ; l'araignée qui vit de ruses ne pardonne
jamais.
A trente-cinq ans, après avoir exercé vingt métiers, Blanche
réalisa un des rêves de sa vie : - elle put s'établir. Elle se
mit à la tête d'un café borgne qu'elle acquit au prix de six
cents francs, mobilier compris. On buvait, on mangeait, on
couchait au rabais dans l'établissement du Coeur-Enflammé, où de
complaisantes maritornes attiraient les chalands. Alexis fut
amené dans ce bouge par un ancien soldat de sa compagnie. Sa
dépense émerveilla la propriétaire, et le soudard, choyé,
dorloté, s'établit à demeure dans cet éden où chacun obéissait à
sa voix, où il trouvait toujours des amis pour trinquer. Quatre
années s'écoulèrent, et un matin, sans qu'il pût trop s'expliquer
comment, Alexis se rendit à la mairie de son arrondissement en
compagnie de son hôtesse, à laquelle il jura protection et
fidélité. - Blanchote croyait épouser non-seulement un marquis,
mais un richard ; aussi voulut-elle se marier à l'église pour
mieux serrer le noeud qui la transformait en grande dame.
« M'ame La Taillade, » comme la nommaient ses amies, acheta
une commode, une robe de soie, une chaîne d'or et quatre tableaux
représentant la douloureuse histoire d'Imogine et d'Alonzo. Une
fois dans ses meubles, pour employer son expression, elle donna
carrière à ses goûts artistiques en fréquentant l'Ambigu, les
Funambules et les Folies-Dramatiques. Elle se reposa de la
direction du Coeur-Enflammé sur une de ses servantes qui
entretenait un commissionnaire et souhaitait de succéder à sa
maîtresse. Au bout de dix-huit mois, les deux époux étaient
criblés de dettes, la soif permanente d'Alexis croissait, et il
ne recevait plus d'argent que de loin en loin. Ce fut vers cette
époque qu'il commença à se plaindre de sa soeur.
« Elle a brisé ma carrière, disait-il, en m'obligeant à
déposer mes galons au moment où j'allais passer officier. »
Blanchote, éclairée trop tard sur les ressources de son mari,
comprit la faute qu'elle avait commise en négligeant le misérable
commerce qui, au moins, lui donnait du pain. Elle pleura
lorsqu'il lui fallut vendre sa chaîne d'or, abandonner le
Coeur-Enflammé à sa servante et recommencer à vivre au jour le
jour. Un soir que le dîner faisait défaut, l'ancienne maîtresse
du forçat insinua doucement à Alexis qu'il serait bon de réparer
aux dépens du prochain les torts de la fortune. A sa grande
surprise, le soudard, toujours si impassible, bondit. Il prit un
ton si résolu pour menacer la mégère de la jeter par la fenêtre
si jamais elle renouvelait cette proposition, qu'elle se le tint
pour dit et cacha soigneusement ses propres méfaits.
Durant deux années, le triste ménage vécut en partie des
expédients de Mme de La Taillade, dont le cabas semblait parfois
une corne d'abondance. Elle l'emportait vide et reparaissait le
soir le front plissé ou l'oeil étincelant, selon la récolte. Du
fond de l'étroit panier, Alexis voyait surgir du pain, du bois,
de la viande, de la ferraille, des vêtements. Blanchote avait une
chance miraculeuse : elle ne pouvait mettre un pied dehors sans
trouver sur sa route un marteau, une culotte, une volaille, un
chenet, un livre, ou des objets de mince valeur qui, revendus
plus tard en bloc, aidaient à ne pas mourir de faim. Parfois une
petite somme envoyée par Mademoiselle ramenait momentanément le
bien-être dans le galetas. On payait le propriétaire, le
boulanger, le marchand de vin ; puis venait la curée qui suit
tout long jeûne, et l'on retombait vite dans cette incertitude du
lendemain qui est la vie d'une moitié du monde.
Dans une de ses alternatives de richesse, M. de La Taillade
se lia avec un ancien dragon qui recrutait des blancs pour les
bureaux de remplacement militaire. La première qualité pour
exercer ce mandat consistait à boire sec, et, sous ce rapport,
Alexis ne connaissait pas de rival. Bientôt, grâce aux leçons de
son nouvel ami, le soudard eut une profession. Dès le matin, il
parcourait les abords de la place de Grève, rendez-vous
ordinaire, à cette époque, des Alsaciens et des Lorrains venus à
Paris pour chercher fortune, et conduisait au cabaret ceux que
leur mine ou leur mise lui désignait comme à bout de ressources.
Là, Alexis provoquait leurs confidences, les grisait à demi, leur
vantait la cuisine des casernes, leur expliquait de quelle façon
un soldat patient peut devenir général, et appuyait sur les
bonnes fortunes que l'uniforme attire à ceux qui l'endossent. Une
fois ses convives ébranlés, il les entraînait chez un agent aux
lunettes d'or, à la voix magistrale, dont les piles d'écus neufs,
rangées avec ostentation sur une table chargée de paperasses,
achevaient de griser les futurs maréchaux. Les pauvres diables
aliénaient leur liberté pour cinq cents francs qui en
rapportaient mille au monsieur en lunettes. Ce mode de
recrutement, encore en vigueur chez beaucoup de nations
européennes, est celui dont on se sert en Afrique pour embaucher
les nègres destinés à cultiver le coton, - tant il y a loin de la
barbarie à la civilisation.
M. de La Taillade devint de première force à ce métier de
racoleur qui convenait si bien à ses goûts simples. Peu à peu il
tira même vanité de ses succès, car il croyait travailler au
bonheur de ses semblables en leur ouvrant la carrière des armes.
La prime qu'il touchait variait entre quinze et trente francs,
selon qu'il fournissait un fantassin ou un cuirassier. Par
malheur, Alexis se laissait souvent emporter par l'enthousiasme.
L'engagement signé, il ramenait ses victimes au cabaret, buvait à
leurs futures épaulettes et dépensait jusqu'au dernier sou de la
somme qu'ils venaient de lui rapporter. Blanchote, furieuse,
songeait avec amertume que si elle eût pu établir un débit de
liqueurs rue Jean-Pain-Mollet, théâtre ordinaire des exploits de
son mari, la consommation de ce dernier eût suffi pour
l'enrichir. Ce fut à la suite de ces réflexions que Mademoiselle
reçut les missives menaçantes auxquelles le docteur répondit une
fois pour toutes. Mais Mme de La Taillade avait de la
persévérance et ne se décourageait pas pour une rebuffade. Elle
mûrit son plan, prépara ses batteries et profita d'une bonne
aubaine, - trois dragons embauchés d'un seul coup, - pour
entraîner Alexis à Houdan.
On a vu la douleur, l'appréhension qui se peignirent sur le
visage de Mademoiselle à l'apparition subite de son frère. Il
n'en fallut pas davantage pour convaincre Blanchote qu'elle avait
agi sagement, et qu'un peu de fermeté lui vaudrait
l'établissement dont elle rêvait déjà l'enseigne. Une fois dans
la rue, après avoir exhalé d'une manière aussi brève qu'énergique
son opinion sur Catherine et son insolent balayage, elle saisit
le bras d'Alexis, qui la guida vers le Soleil-d'or.
« En dépit de cette pécore à qui je garde un chien de ma
chienne, lui dit-elle, nous aurons les pièces de cent sous,
chéri. Pas de bêtises, surtout ; j'ai étudié le terrain ; retiens
ta langue pendant vingt-quatre heures, et je te promets du kirsch
pour le reste de tes jours.
- Mais si ma soeur n'a plus d'argent ?
- Serin ! Et la cahute, et les meubles, et les tapisseries ?
Ta soeur vendra son bonnet plutôt que de nous donner le mioche ;
c'est jugé, va.
- Pourtant, si elle refuse, nous ne pouvons nous charger du
petit.
- Ne canne pas d'avance, hein ! j'ai mes idées sur cet
enfant, sans compter que la nuit porte conseil. »
Ce soir-là, M. de La Taillade et Gaston s'endormirent seuls
tranquilles. Tandis que Mademoiselle se désespérait, que le
docteur absent veillait au chevet d'un malade, que Catherine
rêvait pour le lendemain l'apparition d'un gendarme terrassant le
code, Blanchote achevait de composer l'enseigne de son
établissement futur.
Jusqu'à trois heures de l'après-midi, Mademoiselle put croire
que son frère, renonçant au projet d'emmener Gaston, avait repris
la route de Paris. Mais le timbre de la vieille horloge vibrait
encore lorsque le pas de l'ex-sergent retentit. Il salua sa
soeur, la remercia de ses bontés passées, embrassa Gaston et lui
glissa dans la main une pièce de cinq francs. L'enfant ravi
courut de sa tante à Catherine pour leur montrer ce royal cadeau.
L'arrivée de Mme de La Taillade calma soudain sa joyeuse
expansion. Avec son regard dur, sa dent saillante, son bonnet de
laine et son cabas, la mégère lui rappelait ces fées difformes
qu'on oublie toujours d'inviter au baptême des princes ou des
princesses et dont l'apparition présage un malheur.
Blanchote fut humble et ne fit aucune allusion à son
ultimatum de la veille ; elle souriait, de ce sourire grimaçant
qui lui était particulier, aux tapisseries, à Mademoiselle, à
Catherine et au parquet. Elle parla de son travail, de ses
malheurs immérités, des vertus d'Alexis, de la douce vie qu'elle
menait en compagnie de cet époux de son choix. Sa voix rauque
prenait des inflexions mielleuses qui irritaient sourdement
Mademoiselle, trop perspicace pour ne pas voir clair dans les
mensonges débités par sa belle-soeur. Elle n'osait l'interrompre
cependant, tant elle redoutait l'orage qui allait décider du sort
de Gaston. Celui-ci, qui tournait et retournait sa pièce de cinq
francs, la laissait rouler à chaque instant, et le tintement
sonore du métal produisait une impression terrible sur les nerfs
surexcités de Mademoiselle. Ainsi qu'il arrive à tous les
enfants, le trésor qu'il possédait brûlait les doigts de Gaston,
et il implorait tout bas l'autorisation d'aller le troquer contre
un canon de cuivre récemment importé de Paris par l'épicier
Hoddé.
« Tout à l'heure, disait Mademoiselle.
- Oh, ma tante ! tout à l'heure il sera vendu. »
La fine ouïe de Blanchote saisit au vol la prière du petit
garçon.
« Mène donc le gamin acheter le joujou qu'il désire, dit-elle
en se tournant vers Alexis ; il faut au moins qu'il se souvienne
de toi. »
M. de La Taillade se leva, Gaston joyeux fit un pas vers lui
en regardant sa tante, dont le visage devint anxieux.
« Je reste en gage, ma chère soeur, dit ironiquement
Blanchote, dont la dent parut s'allonger. Rassurez-vous, allez :
Alexis n'est pas un ogre, il ne mangera pas son fils. Ne reviens
que dans une heure, ajouta-t-elle en s'adressant à son mari, nous
allons causer de choses sérieuses, ta soeur et moi.
Gaston, tout entier à son idée, s'empara de la main de son
père et l'entraîna vers l'antichambre. Là, il fut rejoint par
Catherine, qui le coiffa d'une petite casquette en drap bleu. La
brave servante, ahurie, ne savait si elle devait rester avec sa
maîtresse ou accompagner Gaston : des deux côtés, elle
pressentait un danger. Un coup de sonnette mit fin à son
indécision. - Blanchote réclamait un verre d'eau.
Dès qu'il se vit en possession du canon si ardemment
convoité, Gaston voulut le mettre à l'épreuve. Pour cela il
fallait gagner la campagne ; le père et le fils débouchèrent donc
sur la grande route, où chaque soir, vers cinq heures, passait la
diligence de Brest à Paris. Là, tout en disposant le canon, on
s'aperçut qu'on manquait de poudre. Alexis, plus inventif que
n'aurait osé l'espérer Blanchote, proposa d'aller en acheter à
Paris. Gaston battit des mains à cette idée. Voyager en
diligence, voir Paris, rapporter une grosse provision de poudre,
cette triple perspective était faite pour le séduire. Bientôt les
minutes lui parurent des siècles, et son regard interrogea, avec
autant d'anxiété que celui de M. de La Taillade, le détour de la
route où devait apparaître la diligence. Enfin le fouet du
conducteur retentit ; l'attelage, contenu à grand'peine, s'arrêta
au signal des voyageurs, et Gaston n'était pas encore assis sur
la banquette de l'impériale où son père venait de le hisser, que
les chevaux repartaient au galop.
Alexis triomphant bourra sa pipe, remonta son sac à deux
reprises, et tomba dans sa somnolence accoutumée. Gaston, étourdi
par le fracas de la massive voiture, voyait avec surprise les
pommiers qui bordaient le chemin fuir en arrière. De la hauteur à
laquelle il se trouvait, il reconnaissait à peine les champs qui
lui étaient le plus familiers. Les fermes, les chaumières, les
arbres, tout jusqu'à la grosse roche de Gargantua dont Catherine
racontait si bien l'histoire, lui apparaissait comme transformé.
En abaissant les yeux, il lui semblait voir les pavés courir et
se précipiter sous les pas des chevaux. Un vague sentiment de
crainte s'emparait peu à peu de l'esprit de Gaston, et ce n'était
plus de joie que son coeur battait. En proie au vertige, il eût
voulu descendre, fuir, crier ; mais il n'osait ni parler ni
bouger. Tout à coup la vieille tour féodale se montra vers la
gauche au-dessus d'un bouquet de bois. L'enfant se pencha pour la
voir, et des larmes coulèrent sur ses joues. Il vainquit pourtant
cette émotion, et leva ses beaux yeux humides sur son père.
« N'est-ce pas, monsieur, que nous reviendrons tout à
l'heure ? dit-il.
- Oui, certes ; tout à l'heure ou demain, répondit M. de La
Taillade. As-tu donc peur avec moi, mon luron ?
- Non ; mais Catherine et ma tante pleureront si elles ne me
voient pas rentrer bientôt ; je ne voudrais pas leur causer de
chagrin.
- Bah ! elles sont prévenues. Joue avec ton canon. »
La nuit venait rapidement, froide, sombre, sans étoiles. La
bise malicieuse tourbillonnait autour du pesant véhicule, puis
s'engouffrait soudain sous la capote et couvrait les voyageurs de
poussière. Le cocher faisait pétiller la mèche de son fouet au
long manche, ou embouchait une petite trompette dont les sons
criards disaient aux rouliers de se garer. Les chevaux, à
l'approche du relais, redoublaient d'ardeur, et Gaston se croyait
emporté dans un de ces chars merveilleux qui, dans les contes de
sa vieille bonne, surgissent du sol sous la baguette d'une fée.
Des lumières apparurent dans la plaine, se voilant pour se
montrer de nouveau agrandies et multipliées.
« Est-ce Paris ? demanda Gaston.
- Pas encore, répondit Alexis, qui sourit de la naïveté de
son fils. »
La diligence roula entre deux rangées de maisons pour
s'arrêter devant une immense porte cochère au-dessus de laquelle
un cheval blanc se cabrait sur un fond jaune. A travers les
vitres d'une fenêtre, on apercevait des charretiers enveloppés de
limousines, pressés autour d'une cheminée au centre de laquelle
flambait un fagot. On parlait de chemin de fer dans cette
réunion, mais pour en rire avec ce ton gouailleur qui fait de
nous le peuple spirituel par excellence... à notre dire, du
moins.
« Monsieur, dit Gaston à son père qui profitait de ce repos
pour bourrer sa pipe, je veux retourner à Houdan.
- Sans avoir vu Paris ? tu n'y songes pas. Et la poudre, et
le canon ? Veux-tu boire quelque chose ?
- J'aime mieux retourner chez ma tante.
- Il faut attendre à demain...
- En finirez-vous ! cria le conducteur aux palefreniers ;
nous sommes en retard, sans que ça paraisse.
- Patience, nous y voilà. Lâche tout, l'Enrhumé. En route ! »
Les chevaux frais bondirent, et la diligence, dont les
lanternes brillaient, reprit sa course vers Pontchartrain.
Gaston, stupéfait de ce brusque départ, se rejeta en arrière
et se mit à sangloter au grand ébahissement d'Alexis.
« Qu'a donc l'enfant, est-il malade ? demanda le conducteur.
- Il veut retourner à Houdan.
- Alors passez-moi ce pleurnicheur, que je le fourre dans mon
coffre. »
Gaston fut sur le point d'appeler Catherine, mais il
réfléchit vite qu'elle ne pouvait l'entendre. Il se tapit alors
dans son coin et pleura sans bruit.
« Prends ton canon, prends donc ton canon ! » répétait sans
cesse M. de La Taillade.
Il ne soupçonnait pas que le jouet, cause première de son
chagrin, était devenu odieux à l'enfant. Peu à peu la fatigue
s'empara de Gaston ; ses yeux gonflés se fermèrent malgré lui,
et, en dépit des rudes cahots qui le secouaient, il s'endormit en
songeant à sa tante qu'il se promettait bien de ne plus quitter
désormais.
Il se réveilla transi, surpris de s'entendre appeler ;
c'était la voix de son père qui l'engageait à se bien tenir et à
prendre son canon. La diligence s'était arrêtée de nouveau, il
faisait noir ; on ne voyait que les chevaux éclairés par les
lanternes dont la lueur formait autour d'eux une grande tache
blanche.
« Dépêchons-nous, l'ancien, » criait le conducteur.
Gaston se sentit suspendu dans le vide, puis il toucha terre,
pouvant à peine se soutenir sur ses jambes engourdies.
« C'est bien à cinq heures du matin que passe la seconde
diligence ? demanda Alexis.
- Non, à six heures... Gare là ! Hue, Polignac ! »
Le fouet claqua, les grelots s'agitèrent, et la lourde
machine disparut dans l'ombre. Gaston se frottait les yeux sans
rien voir et pressait machinalement le fameux canon contre sa
poitrine.
« Où est Paris ? demanda-t-il.
- Nous y serons demain.
- Lorsqu'il fera jour, monsieur, vous me reconduirez chez ma
tante, n'est-ce pas ?
- Tu l'aimes donc bien, ta tante ?
- Oh oui, et Catherine aussi.
- Et moi, ne m'aimes-tu pas ?
- Je vous aimerai si vous me reconduisez à Houdan. »
Le soudard remonta son sac, prit son fils par la main et
l'entraîna en dehors de la route. Les yeux de Gaston
s'accoutumaient à l'obscurité ; cependant il trébuchait à chaque
pas.
« As-tu donc peur, que tu trembles ? lui demanda son père.
- Non, monsieur, j'ai froid. »
Alexis grommela quelques mots. Après avoir marché assez
longtemps, il s'arrêta tout à coup. Gaston se pressa contre lui,
il entrevoyait en avant un gigantesque fantôme monté sur un
cheval blanc, c'était la statue de du Guesclin qui borne la pièce
d'eau des Suisses à Versailles. M. de La Taillade fit asseoir
l'enfant sur l'herbe, puis, le voyant continuer à grelotter, se
dépouilla de sa redingote pour l'en couvrir.
« Couche-toi là et dors, lui dit-il, il n'est qu'une heure du
matin. »
Resté lui-même en bras de chemise, il se promena de long en
large pour combattre le froid. Parfois il s'éloignait assez pour
disparaître dans l'ombre.
« Monsieur ! cria Gaston avec angoisse.
- Que veux-tu, petit ?
- Ne me laissez pas tout seul, murmura l'enfant d'une voix
navrée, j'ai peur maintenant. »
Alexis se sentit ému ; il revint s'asseoir près de son fils
et lui prit la main.
« Voyons, dit-il, calme-toi, je suis là, et nous avons un
canon. »
L'enfant sourit tristement, poussa un gros soupir, puis ses
yeux se fermèrent. La lune s'était levée. M. de La Taillade
contemplait ce charmant visage pâli par la fatigue et cette
petite main nerveuse cramponnée à la sienne.
« C'est une fille ce garçon-là, se dit-il. »
Cependant, avec une patience qui l'eût fait bénir de
Catherine, il ne lâcha la main du petit que lorsqu'il le vit
complètement endormi. Alors, sans trop s'éloigner, il reprit sa
promenade pour combattre la froidure dont il souffrait à son
tour.
Les oiseaux chantaient lorsque Gaston ouvrit les yeux. Il
demeura stupéfait ; devant lui s'étendait une nappe d'eau telle
qu'il n'en avait jamais vu, puis l'escalier dit des cent marches,
et enfin le palais de Versailles. Il se leva, courut vers son
père qu'il apercevait au loin, et se trouva avec terreur devant
Mme de La Taillade, rendue plus hideuse par des meurtrissures
dont son visage était balafré.
« Ce ne sont que des égratignures dont cette Catherine garde
un exemplaire, chéri, disait-elle. Tu sais que je ne reçois rien
sans rendre.
- Tu as l'oeil tout noir.
- Bah ! avec un peu de vigne vierge, il n'y paraîtra plus
dans huit jours. La gredine, comme une bête féroce, m'a prise à
l'improviste. »
Alexis remontait son sac.
« Et ma soeur ? demanda-t-il avec hésitation.
- Dame, elle ne s'attendait guère au dénoûment. Elle s'est
trouvée mal lorsque je lui ai annoncé ton départ. C'est alors que
ce dragon de fille m'a sauté au visage.
- Alors rien de fait ?
- Rien, je suis partie sans attendre, l'heure pressait. Mais
nous tenons le mioche ; avant huit jours, tu boiras ton absinthe
dans mon établissement.
Mme de La Taillade s'avança vers Gaston, qui recula.
« N'aie donc pas peur, bijou, s'écria-t-elle, tu vaux deux
mille francs comme un liard et tu vas être soigné. »
Ce fut à pied que le noble couple résolut de gagner Paris,
afin d'économiser les cinq francs que réclamait le cocher d'un
coucou. A moitié route, Blanchote s'étendit sur le revers d'un
fossé pour dormir. Gaston harassé, boiteux, éploré, couvert de
poussière, traînait le canon auquel son père en appelait sans
cesse pour le consoler. En dépit des remontrances de Blanchote
qui prétendait en avoir vu bien d'autres, M. de La Taillade eut
pitié de l'enfant et le porta sur son dos à plusieurs reprises.
Vers six heures du soir, le trio passait sous l'arc de triomphe
de l'Étoile, puis franchissait la barrière.
« Réjouis-toi, voici Paris, dit M. de La Taillade à son fils.
Le pauvre petit releva la tête et son regard erra autour de
lui. Il n'aperçut que des monticules couverts d'un gazon maigre
et poussiéreux, de grands arbres dépouillés, des amas
d'immondices que fouillaient des chiens efflanqués.
« Houdan est plus beau, » pensa-t-il.
Et il retomba dans la torpeur douloureuse qui le paralysait
de plus en plus. C'était par un mouvement machinal qu'il mettait
un pied devant l'autre ; il ne pleurait pas, il ne pensait pas,
il était anéanti. Dans le lointain, sur le ciel gris où les
nuages couraient violemment chassés, se dressait un géant dont
les bras tronqués se levaient comme pour implorer : c'était
Notre-Dame de Paris, la vieille basilique de Maurice de Sully et
de Jean de Chelle.
Tout à coup, Gaston se sentit dans un lieu chaud et rempli de
clartés. Des femmes affairées, chargées d'assiettes, couraient
autour de longues tables où se pressaient des convives aux voix
retentissantes et impérieuses. Des lumières suspendues
vacillaient ; des personnages, peints sur les murailles,
semblaient tournoyer dans une ronde dont un chanteur aviné
marquait la mesure. Au milieu de cette confusion, l'enfant crut
apercevoir un bonnet pareil à ceux que portait Catherine ; il
voulut se lever, appeler, - vains efforts : vaincu par la
fatigue, il posa la tête sur la table devant laquelle on venait
de l'asseoir, et il s'endormit.
A son grand ébahissement, Gaston se réveilla le lendemain
dans une chambre obscure, couché sur un matelas posé sur le
plancher. Il se redressa tout engourdi, frotta ses yeux avec
énergie, et ne réussit qu'à mieux voir quatre murailles,
tapissées d'un papier jaunâtre, où de grandes fleurs brunes se
détachaient comme des caractères inconnus. Il se leva, et put à
peine se soutenir, tant ses pieds gonflés étaient endoloris. Ce
fut en boitant qu'il se dirigea vers la fenêtre aux vitres
grasses, ternes, poussiéreuses, que la lumière semblait traverser
à regret. Il trébucha contre un objet qui se trouva sur son
passage, reconnut le canon, cause de ses malheurs, et pleura en
silence.
Tout à coup la peur le prit dans cette pièce aux encoignures
sombres, où son regard noyé de larmes entrevoyait une cruche de
grès, divers ustensiles de cuisine et un monceau d'objets
indescriptibles. Il songea aux cachots dans lesquels, selon les
récits de Catherine, les gendarmes renfermaient les coupables, et
il se crut en prison. Le pauvre petit se rapprocha d'une porte
qui lui faisait face, l'ouvrit tout tremblant, et pénétra dans
une chambre un peu moins obscure que celle qu'il venait
d'abandonner. Il retenait son haleine, inquiet de n'entendre
aucun bruit. Il se précipita vers une fenêtre ouverte, aperçut un
coin du ciel et respira longuement. Ce ciel qui, à Houdan,
versait la lumière à pleine croisée dans la petite maison de
Mademoiselle, c'était comme un ami qu'il retrouvait.
Après une contemplation qui soulagea son coeur oppressé,
Gaston regarda au-dessous de lui. Il distingua une sorte de puits
carré sur lequel s'ouvraient cinq ou six croisées semblables à
celle près de laquelle il se tenait. Des tuyaux noirs rampaient
le long des murs lézardés, humides, que des araignées décoraient
de toiles immenses. Çà et là, un rideau crasseux, du linge
étendu, ou un pot de fleurs où s'étiolait un rosier. Un châssis
glissa dans ses rainures inégales avec un son aigre, et Gaston
découvrit, assis devant une table basse encombrée d'outils, un
homme à la chevelure inculte, les manches de chemise retroussées
jusqu'aux coudes, puis un garçon d'une douzaine d'années. L'homme
prit un marteau et se mit à frapper à coups pressés sur une sorte
d'enclume. Il s'arrêta pour examiner l'objet que façonnait son
élève, - un gros soulier qu'il lui arracha des mains. L'homme
parla d'une voix rude ; il grondait. L'apprenti, debout, écoutait
et répondait avec crainte. Tout à coup son maître le saisit par
les cheveux, le secoua rudement, puis, après l'avoir lâché, lui
lança le soulier au visage. L'enfant poussa des cris affreux,
tandis que Gaston, pâle, effaré, se rejetait en arrière et
s'appuyait contre un grand lit, seul reste des splendeurs
écroulées de Blanchote.
« Encore un morceau de cuir perdu ! criait le cordonnier.
- Assez, disait l'enfant ; assez, ce n'est pas ma faute !
- Ni la mienne non plus, propre à rien ! »
Gaston recula jusqu'à la chambre obscure pour ne plus
entendre. Il ne se rapprocha de son poste d'observation qu'au
bout de quelques minutes. Le marteau recommençait à battre ;
l'homme fumait une grosse pipe ; l'apprenti avait repris son
travail, mais il passait à chaque instant la main sur ses yeux
encore pleins de larmes.
« Si ce monsieur qui est mon papa allait me frapper ainsi, »
pensa Gaston avec terreur.
Il tenta d'ouvrir une nouvelle porte, songeant à fuir, à
regagner Houdan à tout prix. Le pêne résistait, et l'enfant se
déchirait les doigts en vains efforts lorsqu'un pas lourd
retentit, une clef pénétra dans la serrure, et M. de La Taillade
entra.
Comme un coupable surpris en flagrant délit, Gaston avait
reculé jusqu'au mur ; sa respiration haletante, ses yeux
démesurément ouverts révélaient la terreur à laquelle il était en
proie.
« Te voilà levé, luron, dit Alexis, incapable de rien
remarquer ; as-tu joué avec ton canon ?
- Reconduisez-moi chez ma tante, monsieur, je vous en prie.
- Encore ta chanson ! Mais tu n'as pas vu Paris. Sois
tranquille, tu y retourneras chez ta tante ; il est même probable
qu'elle viendra te chercher plus tôt que tu ne crois. Allons,
viens m'embrasser. »
Gaston s'avança en boitant.
« Qu'as-tu donc, petit ? tu marchais si droit hier !
- Je suis fatigué, j'ai mal... »
Alexis grommela quelques mots, prit l'enfant sur ses genoux,
le déchaussa et secoua la tête à la vue des ampoules qui lui
couvraient les pieds.
« Une vraie peau de femme, » dit-il.
Il se gratta le front, déposa Gaston sur la chaise et fureta
dans tous les coins. Il découvrit un chiffon qu'il enduisit de
suif, l'appliqua sur les plaies de son fils et le rechaussa.
« Allons, essaye de marcher, maintenant. »
L'enfant soulagé fit trois ou quatre pas sans trop boiter.
« Qu'en dis-tu, hein ?
- Vous êtes bon, répondit Gaston, qui lui entoura le cou de
ses petits bras ; mais je vous en prie, monsieur...
- Halte-là ! mon luron ; je suis ton père, et tu ne dois pas
m'appeler monsieur.
- Alors il faut que je vous tutoie.
- Je t'y autorise ; joue avec ton canon. »
Alexis s'établit sur une chaise, bourra sa pipe, l'alluma,
puis, les jambes croisées, se mit à fumer avec béatitude sans
plus s'occuper de Gaston, qui se tint coi, n'osant troubler les
méditations de son père. La pipe touchait à sa fin et commençait
à crépiter, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre à
l'extérieur.
« Tiens, m'ame La Taillade, déjà de retour ! Doux Jésus,
qu'est-ce que vous avez donc sur l'oeil, sans vous commander ?
- La diligence a versé, ma chère, et un panier m'a roulé sur
la tête.
- Employez la vigne vierge. Tenez, pas plus tard que le mois
dernier, ma fille en attrapa tout autant dans une explication
avec son gueux d'homme. On lui conseillait les cataplasmes,
l'extrait de saturne, l'eau vinaigrée, le plantain. Rien de tout
ça, lui ai-je dit, de la vigne vierge ! Elle m'a écoutée, aussi
huit jours après son oeil malade était-il plus frais que l'autre.
- Je m'en suis déjà appliqué, et je vais continuer. Au
revoir, m'ame Bardou.
- Au revoir, m'ame La Taillade ; tout en vous plaignant, sans
vous commander. »
Le pêne grinça, et Blanchote, armée de son cabas, apparut
dans le sombre réduit. Les yeux d'Alexis clignotèrent ; il recula
sa chaise jusqu'auprès du lit et remonta son sac.
« Te voilà rentré ; tu n'as donc rien fait, ce matin ? lui
demanda sa femme.
- Rien ; mais Pauquet loge deux gaillards qui n'ont plus le
sou ; je dois causer avec eux tantôt.
- Du nerf, hein ! il faut manger jusqu'au moment où l'on
viendra racheter le môme. Tiens ! où est-il ? est-ce qu'il dort
encore ?
- Il joue sans doute avec son canon. »
Loin de jouer, Gaston, retiré dans la chambre noire,
tremblait ; car la vue de Blanchote lui causait une terreur
secrète. Tout en parlant, la mégère s'était débarrassée de son
châle, et déposait sur une table vermoulue du pain, du jambon et
un litre de vin.
« Suis-je sotte, s'écria-t-elle en se frappant le front ;
j'ai oublié ton cognac sur le comptoir de l'épicier.
- Je vais le chercher, dit Alexis qui se souleva de sa
chaise.
- Pauvre chéri, ça t'oblige à remonter quatre étages. Mais au
fait, ne bouge donc pas ; j'enverrai le petit. C'est bien Gaston
que ta soeur l'a nommé ? Drôle de nom, pour un homme. Holà,
Gaston, viens ici, mon mignon. »
L'enfant parut et s'avança timidement jusqu'au milieu de la
pièce.
« Il est tout de même gentil, dit Mme de La Taillade ; mais
il n'a pas l'air dégourdi. Écoute, petit, sais-tu faire les
commissions ?
- Oui, madame, avec Catherine.
- Catherine, répéta Blanchote dont le sourire se fronça et
dont la dent saillit d'une façon menaçante, je lui tremperai son
pain tôt ou tard dans une sauce de ma façon, à cette femelle !
N'en parlons pas pour le quart d'heure, ça me couperait
l'appétit. Tu vas descendre et tourner à main gauche ; tu la
connais, ta main gauche ?
- Oui, madame.
- Bon, tu entreras chez l'épicier qui demeure au coin de la
rue, et tu demanderas le carafon de cognac que j'ai oublié. Va,
et prends garde de le casser.
- Tout seul ? demanda Gaston.
- Parbleu, te faut-il un domestique ? Il est bon, le môme.
- Ma tante ne veut pas que je sorte seul. »
Blanchote écarquilla ses petits yeux, puis elle se tordit un
instant dans les convulsions d'un fou rire. Alexis rebourrait sa
pipe ; l'enfant, interdit, mordillait le bas de sa blouse de
mérinos. Peu à peu Mme de La Taillade retrouva son sang-froid.
« Ta tante avait raison à Houdan, reprit-elle ; mais à Paris,
vois-tu, c'est autre chose. Allons, file, mon bijou.
- Non, répliqua résolument le petit garçon, je ne veux pas
désobéir à ma tante. »
Blanchote cessa de rire, elle frotta vigoureusement son oeil
endommagé ; puis, le bras levé, se rapprocha de l'enfant. Alexis
la retint au passage.
« Je l'accompagnerai, dit-il.
- Ah ! tu crois que c'est comme ça qu'on élève les mioches,
toi ?
- Que ma soeur le réclame ou non, continua le soudard avec
une fermeté qui surprit Blanchote, Gaston retournera chez elle
avant quinze jours, et je ne veux pas qu'il soit maltraité.
- Monsieur ne veut pas ! » Monsieur a donc une volonté ?
s'écria la mégère d'un ton ironique ; voilà du nouveau, sur ma
parole ! Tiens, ne sois pas bête, reprit-elle ; qui parle de le
maltraiter, ce morveux ! Une taloche, ça les forme, voilà tout. »
Alexis secoua la tête et se tourna vers l'enfant.
« Patience, petit, lui dit-il d'une voix qu'il essaya de
rendre douce ; mais je suis ton papa, il faut m'obéir, à moi. Va
chercher ce cognac pour montrer que tu m'aimes bien.
- Et vous me reconduirez chez ma tante ? »
Alexis continuait à secouer la tête comme s'il répondait oui.
Gaston, satisfait, disparut dans le corridor, tandis que la voix
aiguë de Blanchote lui indiquait de nouveau l'adresse de
l'épicier. Le pauvre petit dut descendre avec lenteur et
s'arrêter à plusieurs reprises ; il atteignait le dernier palier,
lorsqu'un objet informe, à cheval sur la rampe, passa près de lui
avec vélocité. Dans ce hardi cavalier il reconnut le jeune
apprenti qu'il avait vu maltraiter dans la matinée, et qui,
joyeux maintenant, fredonnait la Marseillaise. Tout en marchant,
l'apprenti examinait avec curiosité le nouveau venu. Il s'arrêta
à la porte de l'allée, tourna deux fois autour de Gaston en
exécutant un pas de fantaisie, lui tira la langue et s'éloigna,
singeant à s'y méprendre le cri des marchandes de quatre saisons
lorsqu'elles annoncent le retour des pois verts.
La pantomime de l'apprenti avait un peu effarouché Gaston
qui, le coeur serré, la tête vide à force d'avoir pleuré, se
trouva tout à coup dans la fangeuse rue des Arcis, dont le
mouvement et le bruit achevèrent de l'étourdir. Bien des fois, à
Houdan, il avait caressé le rêve de sortir seul ; mais
Mademoiselle et Catherine s'étaient toujours montrées
inflexibles, et, en cet instant, Dieu sait si Gaston se repentait
d'avoir eu ce désir. Dès les premiers pas, - après s'être bien
assuré qu'il tournait à main gauche, - il se sentit regarder et
se troubla. Ni sa mise ni son allure ne rappelaient celles des
gamins qui errent en liberté dans la grande ville et la
sillonnent en maîtres. Il ressemblait plutôt à un pauvre oiseau
dont une pierre vient de blesser l'aile, qui rampe, essaye de
courir et se heurte follement à tous les obstacles. Il n'osait,
en effet, quitter le bord du trottoir, et s'embarrassait presque
à chaque pas entre les jambes d'ouvriers affairés qui
l'écartaient en le gratifiant d'une injure. Était-ce donc
véritablement le Paris tant vanté par le docteur Fontaine que
cette rue sombre, sale, gluante, qu'un ruisseau infect coupait en
deux ? Gaston doutait. En tout cas, avec une naïveté bien
excusable, il cherchait un visage ami dans cette foule qui le
coudoyait. Soudain son coeur battit avec violence ; devant lui, à
une certaine distance, cheminaient trois femmes coiffées du grand
bonnet normand qui lui était si familier. Il hâta le pas, ses
pieds s'échauffèrent, il put avancer plus vite et bientôt courir.
Il rejoignit enfin celles qu'il poursuivait et s'arrêta
découragé ; elles lui étaient inconnues. Il revint alors en
arrière, la poitrine oppressée ; tourna à gauche, à droite, au
hasard, cherchant la rue d'où il venait de sortir, dont il ne
savait pas le nom, et qu'il ne pouvait reconnaître entre ces
hautes maisons qui se ressemblaient. Il marcha longtemps, n'osant
demander sa route, déboucha sur le quai à l'improviste ; là,
Paris lui apparut.
Assis sur un banc de pierre, les cheveux au vent, Gaston,
surpris, regardait les gigantesques tours de Notre-Dame, dont la
noire silhouette se découpait sur le ciel chargé de nuages gris.
Plus loin un amas de verdure, le quai aux Fleurs et son bal
célèbre, - le Prado. Plus loin encore, le Palais de Justice dont
les poivrières, couvertes d'ardoises, rappelaient à l'enfant les
tableaux qui ornaient la salle à manger de sa tante, et dont la
plupart représentaient des manoirs féodaux. La coupole de
l'Institut, à demi perdue dans la brume, étonna beaucoup Gaston
par sa forme inconnue à Houdan. Du côté de l'eau qu'il occupait,
il entrevoyait un coin du Louvre et le tertre funéraire des héros
de Juillet. Venaient ensuite des maisons d'inégale hauteur, mal
alignées, sordides, bombées, où logeaient des charbonniers, des
oiseleurs et des quincailliers. Çà et là de gigantesques
annonces, d'immenses peintures représentant Napoléon décorant un
soldat ou un tambour-major plus galonné qu'un maréchal, enseignes
des bureaux pour lesquels travaillait Alexis. Ces enluminures, la
Seine coulant entre son lit de pierre et le pont d'Arcole, furent
les trois choses qui frappèrent le plus Gaston dans sa découverte
de Paris.
Durant deux heures au moins, avec cette mobilité d'esprit qui
sauve les enfants de chagrins trop rudes, le jeune La Taillade
oublia le monde pour repaître ses yeux des choses nouvelles qui
l'entouraient. Mais il n'avait pas mangé depuis la veille ; la
faim le rappela à la réalité. Il se leva avec effort, s'engagea
de nouveau dans les rues, et se remit à chercher la maison de son
père. Il n'osait demander sa route et marchait toujours, tournant
dans un cercle, comme l'Indien perdu dans les forêts. Enfin il
aborda une femme qui depuis un instant paraissait l'observer avec
intérêt.
« Madame, demanda-t-il, savez-vous où demeure M. de La
Taillade ?
- Oui, certes, mon ami ; viens avec moi. »
Elle le prit par la main, et, en quelques mots, le pauvre
enfant raconta son histoire ; soudain sa conductrice le fit
pénétrer dans une allée obscure.
« Attends-moi là, lui dit-elle ; je vais prévenir ton papa ;
car il pourrait te gronder d'avoir été si longtemps absent.
Donne-moi ta blouse afin qu'il sache bien que c'est toi qui
m'envoie. »
Gaston, qui n'y comprenait rien, se laissa dépouiller sans
mot dire, et plus d'une heure s'écoula sans qu'il osât bouger. Il
s'enfuit, épouvanté par la grosse voix d'un homme qui le traita
de vagabond et le menaçait de lui tirer les oreilles. Le pauvre
petit se remit en marche. Il faisait sombre, une pluie fine
commençait à tomber, et la faim le torturait. Ses jambes
fléchissaient, il sentait les pavés se dérober sous ses pieds
meurtris. Les lumières, qui s'allumaient de toutes parts, lui
semblaient doubles et lui brûlaient les yeux. Il déboucha près de
la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, dans les environs de laquelle
s'étalait alors un marché de vieux effets, repaire de juifs,
aujourd'hui remplacé par des arbres et des fleurs.
Une charrette au brancard vide offrait un abri au petit
égaré. Que de désespoir dans ce pauvre être naïf, si heureux
jusqu'alors, et qui ne connaissait du monde que la riante demeure
de Houdan, où il régnait en maître adoré ! Il ne pouvait résoudre
aucun des problèmes qui se pressait dans sa tête. Pourquoi
l'avoir emmené de chez sa tante ? pourquoi l'avoir forcé à
marcher jusqu'à ce que ses pieds fussent ensanglantés ? pourquoi
Mme de La Taillade avait-elle voulu le frapper ? pourquoi lui
avait-on pris sa blouse ? Et Catherine, et Mademoiselle, et le
docteur, pourquoi n'accouraient-ils pas à son secours ? pourquoi
ne venaient-ils pas le chercher ? A ces questions, Gaston ne
trouvait qu'une réponse effrayante, c'est qu'il était la victime
d'une fée qui le persécutait, tout comme s'il eût été un prince.
Une sorte de somnolence s'emparait de lui ; il grelottait
sous l'humidité glacée, et il se rapprocha du brasier d'un
rétameur ambulant qui, établi au pied de la tour, fondait des
cuillers en étain. Tout à coup Gaston poussa un cri ; un gamin,
l'apprenti cordonnier, dansait autour de lui comme un gnome.
« Oh ! monsieur, dit-il, je suis perdu ; vous allez me dire
où est la maison.
- Monsieur ! répéta le gamin, qui fit le salut militaire ;
merci, plus que ça de genre ! Eh bien, nous sommes gentil, mon
bijou ; nous avons donc fait l'école buissonnière pour notre
début ? C'est maman La Taillade qui est contente ! depuis ce
matin sa dent a poussé d'au moins deux lignes, et nous allons
recevoir une toutouille numéro un.
- Emmenez-moi, » dit Gaston, les mains jointes.
L'apprenti, frappé du ton navré de celui dont il se moquait,
devint sérieux. Il écouta le récit de Gaston.
« Dame, mon vieux, lui dit-il de son ton naturel, ça sera dur
à faire avaler à tes parents, cette histoire-là. Moi, j'aime
assez la gueuse qui t'a volé ta blouse ; la bonne farce ! C'est
moi qui l'aurais collée ! Mais je n'ai pas de chance ; il ne m'en
arrive jamais de ces machines-là. Allons, viens ; je plaiderai
pour toi ; ça sera inutile, car la cause des petits, vois-tu,
c'est perdu d'avance. Graisse-toi les reins ; il y aura de la
grêle, aussi vrai que mon père s'appelle Bouchot. »
L'apprenti, suivi de Gaston, traversa les ruelles étroites du
marché ; au moment de franchir la dernière porte, il rapprocha de
sa bouche ses mains disposées en cornet.
« Ohé ! ohé les ioutres ! cria-t-il de toute la force de ses
poumons. »
Puis il entraîna son compagnon, qui ne comprit rien à cette
moquerie adressée aux marchands juifs. Les deux enfants
débouchaient à peine dans la rue des Arcis, que Gaston se sentit
rudement saisir par le bras ; il leva les yeux et reconnut
Blanchote.
Il allait parler, sa nouvelle connaissance ne lui en laissa
pas le loisir et se chargea du récit de son odyssée.
« C'est moi qui l'ai retrouvé, votre môme, m'ame La Taillade,
dit Bouchot en terminant ; s'il y a une récompense honnête, vous
diminuerez le nombre des taloches. »
La mégère ne répondit pas. Les lèvres serrées, l'oeil en feu,
elle portait presque Gaston prêt à défaillir. Elle gravit à la
hâte les quatre étages, referma la porte, s'empara d'une lanière
de cuir et frappa le malheureux enfant, auquel la douleur arracha
des cris et fit retrouver des larmes. Les voisins, qui croyaient
à une escapade, applaudissaient à la correction du mauvais
garnement, et Bouchot reçut une semonce de son père sur la
nécessité de former la jeunesse. Enfin, lasse de frapper,
Blanchote éteignit la lumière et sortit. A demi ivre, elle se
trouvait heureuse de sa méchante action, qu'elle se plut à
considérer comme un à-compte sur les avances qu'elle devait à
Catherine.
Gaston l'écouta s'éloigner en frémissant. Il venait d'être
frappé pour la première fois, sans être coupable, sans avoir
commis de faute, alors qu'il méritait au contraire la pitié.
L'idée de l'injustice pénétra dans ce jeune esprit bon, loyal,
sincère, qui ne croyait qu'au bien et qui venait d'apprendre que
la lâcheté, la méchanceté, l'abus de la force, tous les monstres
que voulait combattre son parrain existaient en réalité. Oh ! le
bon docteur, que n'était-il pas là pour calmer l'enfant qu'il
chérissait, apaiser sa colère, le retenir sur la pente où
l'indignation pouvait l'entraîner, maintenant qu'il savait que le
mal peut avoir des jours de triomphe ! Que n'accourait-il, avant
que cette jeune intelligence, qui le ravissait par sa pureté, se
faussât au contact des vices engendrés par l'ignorance et la
misère, ces plaies que toute société porte au flanc et que notre
égoïsme seul nous empêche de guérir. Mais à cette même heure,
triste, anxieux, comptant les secondes, le docteur veillait près
de sa vieille amie, se demandant si la maladie terrible contre
laquelle luttait sa science, n'emporterait pas la raison de cette
créature d'élite, dont les douleurs imméritées lui démontraient
l'existence d'un monde meilleur.
Gaston se releva avec peine et tenta d'ouvrir la porte. A la
douleur se joignait l'épouvante ; il avait peur dans cette
solitude, dans cette obscurité. Il croyait entendre mille bruits
dont ses nerfs surexcités doublaient l'intensité ; il croyait
sentir autour de lui des mains menaçantes armées de fouets aux
lanières ensanglantées. Un bourdonnement confus l'assourdissait ;
il roula sur le sol : - il venait de s'évanouir.
Où va l'âme des enfants dans ces moments de défaillance où le
corps, vile matière, gît sans force, sans couleur, privé en
apparence de l'étincelle divine qui le force à obéir ? Quel ange
protège cette lueur immortelle pour la défendre contre le souffle
de la nuit éternelle ? Gaston ne souffrait plus, il avait oublié.
Sous la tonnelle où le chèvre-feuille mariait ses guirlandes à
celles des clématites, Mademoiselle brodait, le docteur lisait à
haute voix un livre qu'il déclarait sublime ; Catherine, de la
fenêtre de sa cuisine, jetait de temps à autre un coup d'oeil sur
le jardin. Gaston, par un singulier phénomène, se voyait marcher,
aller, venir ; sa charrette - cadeau de son parrain -
s'emplissait de cailloux, et les murs du beau château qu'il avait
ébauché s'élevaient à vue d'oeil. Ce château, commencé sous une
touffe d'herbe, se dressait maintenant jusqu'au ciel, et
l'architecte en parcourait les appartements, mille fois plus
beaux qu'il ne les avait rêvés. Les fenêtres ouvertes laissaient
pénétrer partout les rayons du soleil, les chansons des oiseaux,
le parfum des fleurs. Les papillons voltigeaient sans crainte
autour de ce palais étrange qui possédait deux tours semblables à
celles de Notre-Dame et un dôme pareil à celui de l'Institut. Au
milieu de la pelouse, coulait un fleuve aux flots dorés traversé
par un pont suspendu. Des buissons, couverts de roses, de lilas,
de jasmins, cachaient des rossignols et des phénix. Ces oiseaux,
que Catherine déclarait des mensonges, venaient se poser sur
toutes les branches. Mademoiselle, ravie, embrassait Gaston,
auteur de ces merveilles, qu'il avait prédites longtemps à
l'avance sans qu'on voulût le croire. Le docteur nettoyait le
verre de ses lunettes et déclarait le progrès accompli. Quant à
Catherine, elle pleurait à chaudes larmes, ainsi qu'elle avait
coutume de faire chaque fois que Gaston prouvait, d'une façon
quelconque, qu'il l'aimait bien. Mais soudain le radieux soleil
qui illuminait cette scène pâlit, les pétales perdirent leur
couleur, les oiseaux s'enfuirent, le beau château s'écroula avec
un horrible fracas. Gaston fit un mouvement, sortit de sa
léthargie et prêta l'oreille. Dans le corridor résonnait le pas
lourd, mesuré de son père. Il le vit entrer avec lenteur, roide,
sérieux, suivi par Blanchote, dont une lumière vacillante
éclairait la face disgracieuse.
A la vue de son fils étendu sur le carreau, la tête d'Alexis
se mit en branle. Gaston se précipita vers lui.
« On m'a battu ! » s'écria-t-il suffoqué.
Le soudard se rapprocha du lit et s'y assit ; il semblait
regarder sans voir ; en revanche les yeux de sa femme
étincelaient.
« Monsieur, ne me laissez plus battre, reconduisez-moi chez
ma tante...
- Va donc... petit, bégaya M. de La Taillade, incapable en ce
moment de rien comprendre ; va donc jouer avec ton canon. »
Puis il se renversa comme une masse et ronfla presque
aussitôt.
Gaston recula pas à pas, suivi par le regard narquois de sa
belle-mère. Arrivé près de la porte qui s'ouvrait sur la pièce où
il avait dormi la veille, il s'arrêta ; Mme de La Taillade, du
fond de son cabas, venait de sortir un morceau de pain et un
cervelas. La faim de Gaston se réveilla impérieuse ; il contempla
ces provisions avec le regard ardent d'un jeune chat.
« Voyons, mon bijou, lui dit Blanchote, faisons la paix ; tu
dois avoir faim ?
- Oui », murmura l'enfant.
La mégère lui tendit un morceau de pain et une rondelle de
cervelas. La façon dont le pauvre petit se précipita sur cette
pitance et l'avidité avec laquelle il la dévora eût donné envie
de pleurer à toute autre qu'à Blanchote ; mais elle avait eu trop
souvent faim pour que ce spectacle l'attendrît.
« Tu en veux encore ? dit-elle.
- Oui.
- Promets-moi alors de ne rien raconter à ton père demain.
J'ai tout arrangé ; il te pardonne. »
Blanchote tendait vers Gaston le pain et le cervelas tout
entier, prête à les retirer.
« Tu ne diras rien ?
- Non.
- Si tu ne tiens pas parole, tu ne reverras jamais ta tante.
- Je la tiendrai. »
Une heure plus tard, enfin rassasié, le pauvre petit dormait
sur son matelas. Comme une dernière rafale qui vient ébranler de
nouveau les forêts sur lesquelles un orage a passé, un soupir,
presque un sanglot, soulevait de temps à autre sa poitrine
oppressée.
Lorsque Gaston se réveilla, la mansarde, de même que la
veille, était déjà abandonnée. Tant bien que mal, il procéda à sa
toilette. De minute en minute il entendait résonner un cri
étrange, modulé, un brrrou... out ! qui l'intriguait et qu'il
ignorait être un appel. Il se rapprocha enfin de la fenêtre et
découvrit Bouchot, qui, debout devant l'établi, travaillait avec
ardeur à tailler, coller, ajuster des papiers de différentes
couleurs ornés de grandes lettres noires. Tout à coup l'apprenti
lança ce brrrou... out ! qui surprenait Gaston, leva les yeux et
aperçut son protégé de la veille. Il abandonna aussitôt son
occupation, recula de quelques pas, entama cette danse
fantastique qui lui servait d'entrée en matière, et la termina en
exécutant la roue avec une agilité de clown.
« Tu es donc sourd ? » cria-t-il ensuite.
Puis, craignant sans doute qu'une conversation à haute voix
n'attirât l'attention des voisins, il fit mine de se frapper et
de se frotter le bas des reins avec un geste d'interrogation.
Cette allusion ramena des larmes dans les yeux de Gaston, si
cruellement battu la veille, et qui ne répondit qu'en baissant la
tête avec tristesse. Sur ce, Bouchot, les jambes écartées, les
bras étendus, les poings tantôt ouverts, tantôt fermés, lança
dans le vide une série de soufflets et de coups de pied qui,
s'ils fussent arrivés à leur adresse, auraient évidemment atteint
Blanchote.
Satisfait de cette vengeance imaginaire, l'apprenti se
rapprocha de l'établi et livra à l'admiration de son spectateur
un immense cerf-volant fabriqué à l'aide d'affiches récoltées sur
les murs. Désignant Gaston du doigt, puis se frappant la poitrine
à plusieurs reprises, Bouchot essaya d'expliquer à sa nouvelle
connaissance qu'il comptait sur elle pour l'enlèvement du
chef-d'oeuvre. Peu au courant de la mimique parisienne, Gaston
interprétait souvent à rebours les signes télégraphiques de son
interlocuteur, qui, la tête penchée sur l'épaule, les yeux
baissés, les bras ballants, dansait alors avec toutes les
apparences du découragement le plus profond. Le cerf-volant
terminé, l'apprenti l'étendit sur le sol, l'admira, le redressa,
le franchit à pieds joints au risque de le crever, puis le fourra
précipitamment sous une armoire et fit signe à Gaston de se
retirer. Deux minutes plus tard, la voix du cordonnier résonnait
grondeuse et menaçante.
Cette scène avait distrait Gaston. Lorsqu'il se sentit de
nouveau seul, il redevint triste et ses pensées le reconduisirent
à Houdan. Il songea qu'à cette heure, sans l'odieux canon
rapporté de Paris par l'épicier, il serait assis dans la salle à
manger, près de Mademoiselle, attentive à lui passer ces tartines
grillées et beurrées si excellentes à tremper dans du lait chaud.
Catherine, avec sa jupe aux raies noires et blanches, son corsage
de cotonnade bleue, son fichu rouge, ses ciseaux cliquetant à son
côté, s'apprêterait à le conduire à l'école. Le lait bu, le sucre
resté au fond de la tasse mangé, Mademoiselle l'embrasserait en
lui recommandant d'être sage ; puis il se mettrait en route.
La femme du notaire, celle du receveur, la dame qui
distribuait les lettres à la poste, l'arrêteraient au passage
pour lui demander des nouvelles de sa tante. Une d'elles au moins
lui donnerait une pomme ou un bonbon qu'il partagerait avec
Denis, le mieux aimé de ses camarades de classe. On approchait de
l'école, les bancs polis, les mappemondes, la grosse bouteille à
l'encre allaient apparaître... Gaston était si bien perdu dans
cette rêverie, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte, et
tressaillit en voyant entrer son père et Blanchote.
« Eh bien, mon luron, s'écria Alexis, tu ne me dis pas
bonjour ?
- Bonjour, monsieur.
- Que t'est-il donc arrivé hier ? »
Gaston vit les sourcils de Mme La Taillade se froncer.
« Je me suis perdu », répondit-il.
Le soudard se mit à rire, non certes par méchanceté, mais
faute de l'intelligence suffisante pour comprendre ce que le
malheureux enfant avait dû souffrir.
« Et on t'a volé ta blouse ?
- Oui, murmura Gaston, qui baissa la tête.
- Tu dois avoir froid dans cette tenue ?
- Un peu, monsieur.
- Sais-tu l'adresse de la maison, maintenant ?
- Non.
- Il faut l'apprendre, tu peux te perdre de nouveau...
- Allez-vous donc m'envoyer encore en commission ? s'écria
Gaston avec effroi.
- Non, bijou, pas pour le quart d'heure, répondit Blanchote.
Voyons, aide-moi à mettre le couvert. »
L'enfant, sur les indications de sa belle-mère, apporta des
verres, des couteaux, des assiettes et prit place à table. M. de
La Taillade avait embauché les deux pauvres diables logés chez
Pauquet, et le déjeuner se ressentit de cette aubaine. Alexis,
sous prétexte de fortifier son fils, le força à boire un doigt de
vin pur, le caressa et s'aperçut qu'il avait les mains glacées.
« Il faut lui acheter un vêtement, dit-il à sa femme.
- Sois tranquille, chéri, j'ai son affaire. »
Tandis que son noble époux bourrait sa pipe, croisait les
jambes et sirotait un énorme verre de cognac, Blanchote fouillait
au fond d'un placard, où, parmi des blouses, des serviettes, des
camisoles, des robes de toutes tailles, fruit de ses rapines,
elle trouva une petite redingote de drap bleu de ciel.
« Fière idée, dit-elle, le jour où j'ai acheté ça. »
Elle s'approcha de Gaston et l'aida dans l'opération facile
d'endosser le vêtement. Les bras du petit garçon se perdirent
dans la profondeur des manches, tandis que les pans venaient lui
battre les talons.
« Ça lui va comme un gant », s'écria Blanchote avec aplomb.
Alexis, selon sa coutume, remonta son sac.
« Un peu large, murmura-t-il entre deux bouffées.
- Tu raisonnes en militaire, chéri ; les enfants grandissent
vite, ils ont besoin de mouvement, il leur faut de la place. »
Gaston se regardait d'un air piteux ; il comprenait mieux que
son père combien cette redingote, bonne pour un garçon de
quatorze ans, le rendait ridicule. Cependant il n'osa pas
contredire sa belle-mère, qui, après avoir retroussé les manches
doublées de soie pour lui dégager les mains, s'extasia sur sa
bonne mine. Elle lui retira ses brodequins lacés et les remplaça
par des chaussons de lisière dont elle possédait une nombreuse
collection. Mécontent de la redingote, Gaston fut satisfait de sa
nouvelle chaussure, qui lui permit de marcher sans boiter.
Au bruit d'un doigt qui frappait discrètement à la porte, Mme
de la Taillade et Gaston firent un pas, mus par la même pensée :
Houdan. La première attendait une lettre ; le second, sa tante ou
Catherine. Ce fut Alexis qui cria machinalement :
« Entrez ! »
La clef tourna dans la serrure, et Bouchot montra le bout de
son nez.
« Ce n'est que moi, dit-il, peut-on entrer tout de même ?
- Oui, et ferme ta porte.
- Salut, excuse, la compagnie, ça y est. »
Henri Bouchot, apprenti cordonnier, élève de son père, ainsi
qu'il le déclarait lui-même, allait atteindre sa onzième année.
Petit pour son âge, mais remuant comme un singe, il y avait plus
de vigueur et de santé qu'on ne le supposait à première vue dans
ce corps chétif en apparence. Qu'on se représente sur un visage
ovale, sous un front large, intelligent, bombé, couronné de
cheveux blonds en broussaille, deux yeux gris pétillant de
malice, un nez retroussé, une bouche aux lèvres fines et
narquoises, et l'on aura le portrait de Bouchot. En toute saison,
avec une complète insouciance, il marchait vêtu d'une blouse
grise percée aux coudes, d'un pantalon endommagé aux genoux et
d'un tablier vert à bavette qui lui descendait à mi-jambe. Sa
coiffure se composait d'une calotte rouge qui se promenait sans
prétention de l'une à l'autre de ses oreilles ou reposait au fond
de sa poche. Depuis un an et demi que sa mère était morte,
Bouchot avait cessé de fréquenter l'école mutuelle et travaillait
avec son père, excellent ouvrier qui, sous le prétexte de
combattre le chagrin que lui causait le souvenir de sa femme,
s'enivrait assez régulièrement et battait son fils un peu à tort
et à travers. L'enfant supportait ces orages avec constance, les
provoquait souvent par le temps qu'il employait à faire une
course, le peu de soin avec lequel il garnissait un revers,
l'irrégularité des rangées de clous dont il émaillait une
semelle, et trouvait en somme qu'il n'était pas trop mauvais de
vivre, surtout les jours où son père ne se consolait pas trop.
Vif, curieux, obligeant, spirituel, Bouchot était une nature
foncièrement honnête, un gamin gouailleur, hardi, flâneur,
batailleur, un polisson si l'on veut, mais non un « voyou. » En
dépit de la brutalité de son père, il l'aimait et le secondait de
son mieux. Par malheur, l'enfant détestait le métier qu'on lui
enseignait, et avait l'amour inné du dessin. Le cordonnier, qui
n'y comprenait goutte, combattait cette passion de son fils avec
la même énergie que s'il se fût agi d'un vice, et lorsqu'il
découvrait une feuille de papier blanc ou un crayon entre les
mains de son héritier, celui-ci recevait une de ces corrections
qu'il qualifiait de toutouilles. Mais les coups n'amoindrissaient
pas le moins du monde son amour pour les bonshommes, et plus
d'une muraille du quartier en portait la preuve. En somme,
Bouchot était aimé des voisins que sa bonne humeur divertissait,
et qui, s'ils pouvaient lui reprocher quelques farces un peu
risquées, ne connaissaient de lui aucune mauvaise action.
Le gamin, aussitôt entré, lança vers Gaston un coup d'oeil
expressif, accompagné d'une légère grimace. Il portait sous le
bras un paquet assez volumineux.
« Te voilà, gredin, dit amicalement Alexis que l'apprenti
déridait par ses allures ; veux-tu boire un coup ?
- Merci, mon capitaine, je suis trop pressé. Je vais rue
Saint-Lazare, chez un bourgeois qui attend ses escarpins depuis
huit jours ; papa me croit déjà en train de revenir.
- Viens-tu donc m'emprunter ma voiture ? demanda Blanchote,
qui daigna sourire et montrer sa dent.
- Non ; je sais qu'elle est en réparation. C'est votre môme
que je viens vous emprunter. Il ne connaît pas Paris ; mes
affaires m'appellent derrière la Madeleine : c'est une rude
occasion pour le former, votre petit, et sans payer un sou de
plus qu'au bureau.
- Tiens, c'est une idée.
- Deux même, si vous y tenez.
Alexis secoua la tête. Quant à Gaston, il écoutait la bouche
ouverte, surpris d'apprendre que sa belle-mère possédait une
voiture.
« Rouge ou noir ? reprit Bouchot, qui fit le geste de tirer
des macarons.
- Tu le feras écraser, dit M. de La Taillade.
- Dites donc, mon capitaine, vous me manquez de respect ;
est-ce que j'ai l'air d'un jobard ?
- D'ailleurs, il a mal aux pieds.
- Nous grimperons derrière un fiacre, j'ai des billets de
faveur.
- Voyons, chéri, dit à son tour Mme de La Taillade ; tu ne
peux pas l'emmener à ton ouvrage, et j'ai à sortir ; préfères-tu
le laisser seul ici ?
- Veux-tu accompagner Bouchot, mon luron ? demanda Alexis.
- Oui, répondit Gaston, que l'idée de rester enfermé
effrayait.
- En route ! cria l'apprenti, qui se dirigea vers la porte en
dansant.
- Vais-je donc sortir ainsi ? » dit Gaston en jetant un
regard piteux sur son accoutrement.
La surprise se peignit sur le visage de Blanchote et de
Bouchot, qui ne comprenaient pas le scrupule de l'enfant.
« Nous n'allons pas voir le roi, répliqua le gamin, ce n'est
pas son jour de réception.
- Mais tu es plus beau qu'avec ta blouse, s'écria Mme de La
Taillade.
- Je n'oserai jamais aller ainsi dans la rue.
- Il est bon votre petit, mon capitaine ; il a des façons
cocasses qui m'amusent comme tout. Mais je perds un temps que
papa Bouchot rattrapera sur mes épaules. Je reviendrai quand tu
auras grandi, mon bonhomme. Tiens, une idée ! ça fait les deux,
m'ame La Taillade.
Revenant sur ses pas, l'apprenti se débarrassa de sa blouse
et de son tablier, enleva la redingote de Gaston, s'en affubla et
lui passa les effets dont il venait de se dépouiller. Il n'était
guère plus grand que son nouvel ami, et la redingote ne lui
allait pas mieux. Mais pour la première fois il endossait autre
chose qu'une blouse, et, séduit par la couleur du vêtement, il
s'inquiétait peu de sa longueur.
« Je dois avoir l'air d'un duc, dit-il en se promenant avec
gravité. Allons, embrassons papa, maman, et filons, il n'est que
l'heure.
- Tu le ramèneras avant la nuit ?
- Puisque nous n'allons que jusqu'à la Madeleine. »
Et Bouchot disparut entraînant Gaston.
« Es-tu bête, de me faire poser comme ça, lui dit-il aussitôt
qu'ils eurent atteint l'escalier. Tu l'aimes donc bien, la mère
La Taillade, que tu as si peur de la quitter ? Elle ne me botte
pas, moi, ta belle-mère ; je la crois cousine de la gueuse qui
t'a chipé ta blouse. Quant à ton père, c'est un bon zig. Il est
drôle, le soir, lorsqu'il monte l'escalier. Hier, il a piétiné
plus de cinq minutes sur la même marche sans s'en apercevoir.
Mais, au moins, il ne va pas de travers comme papa Bouchot
lorsqu'il s'est trop consolé. Tiens ! Roméo qui se promène,
s'écria-t-il en apercevant un gros chat. Quelle chance, je vais
chauffer la bile à la mère Bardou ! Prends le paquet et
descends ; quand tu seras en bas tu siffleras. »
Gaston obéit, et siffla tant bien que mal dès qu'il eut
atteint la dernière marche.
Aussitôt une tempête d'aboiements et de miaulements éclata ;
on eût dit un matou aux prises avec deux ou trois chiens furieux.
Bouchot apparut glissant sur la rampe, il riait à gorge déployée.
A peine fut-il à terre, que les chiens aboyèrent de nouveau et le
chat poussa des cris désespérés, à la grande stupéfaction de
Gaston, qui voyait son camarade produire à lui seul ce vacarme
étourdissant. Du haut de l'escalier, une voix de femme appelait
Roméo.
« Kiss, kiss, kiss, mords-le ! cria Bouchot.
- Veux-tu bien ne pas les exciter, polisson ! »
La concierge, mise en éveil, se tenait sur la porte de sa
loge, un balai à la main.
« J'aurais dû me douter que c'était toi, galopin, dit-elle en
apercevant l'apprenti.
- Faut bien se divertir un brin, m'ame Gaucher ; ce que j'en
ai fait, c'est pour vous ; Roméo allait s'oublier sur l'escalier,
ainsi ne me vendez pas.
- Ce gueux d'animal... Mais où diable as-tu pris cette
redingote ?
- C'est un héritage ; je vous conterai ça en revenant. Pas de
bêtise, dit Bouchot à Gaston ; il ne faut pas se montrer
dédaigneux des coups de trique, mais il ne faut pas non plus les
apprivoiser. Sors le premier, si tu aperçois mon père à la
fenêtre du troisième, tu me cligneras de l'oeil ; sinon, du vent
jusqu'au marché Saint-Jacques ! »
Cinq minutes plus tard, les deux enfants remontaient la rue
Saint-Honoré. Bouchot, drapé dans la redingote dont les pans lui
battaient les talons, attirait un sourire sur les lèvres de
chaque passant, et s'appuyait avec noblesse sur l'épaule de
Gaston, auquel il avait confié son paquet.
« Si nous entonnions la Marseillaise ? s'écria-t-il, ça
embête les mouchards...
Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire...
- Chante donc, dit-il en se tournant vers Gaston devenu
cramoisi.
- Je ne connais pas cette chanson-là.
- Tu ne sais pas la Marseillaise ! tu as donc été élevé à
l'étranger ?
- Oui, répondit naïvement Gaston, à Houdan. Mais pourquoi
dites-vous que cette chanson embête les mouchards ?
- D'abord, mon vieux, tâche de me tutoyer ; c'est l'usage à
la cour, et je tiens aux usages. Quant aux mouchards, la
Marseillaise les embête à cause des ordres du gouvernement.
- Qu'est-ce que c'est qu'un mouchard ?
- Est-il réussi ! s'écria Bouchot ; il sort de nourrice, ma
parole d'honneur. Un mouchard, jeune étranger, c'est un homme qui
vous empêche de crier dans la rue, de grimper derrière les
voitures, de jeter des pierres, de creuser des trous pour jouer à
la bloquette ; un homme qui, s'il te voyait cracher sur une place
publique, pourrait te fourrer au poste sous le prétexte que tu
salis les pavés. Parlons d'autre chose. As-tu de bonnes jambes ?
- Oui, dit Gaston, j'ai été souvent de Houdan à Maulette avec
Catherine.
- Maulette, Houdan, Catherine, qu'est-ce que c'est que ces
machins-là ?
- Maulette, c'est un village ; Catherine, c'est ma bonne.
- Ta bonne, je connais ça ; il y en a beaucoup aux Tuileries,
des femmes qui causent toujours avec des militaires qui sont
leurs cousins.
- Catherine ne cause pas avec les militaires.
- Tu crois ? C'est peut-être parce que les militaires n'ont
pas d'uniformes, à Houdan. Mais revenons à tes jambes ; aimes-tu
les images ?
- Oui.
- Quelle chance ! Nous allons marcher vite et traverser la
place du Carrousel ; il y a là des marchands de gravures ; je te
montrerai celles que j'achèterai le jour où j'aurai de
l'argent. »
Tout en cheminant, Gaston, qui tournait et retournait le
paquet qu'il trouvait un peu lourd, raconta ce qu'il savait de
son histoire à Bouchot. Celui-ci ne comprit bien clairement
qu'une chose, c'est que son camarade possédait un canon.
« Un canon qui peut partir ? répéta-t-il avec incrédulité.
- Oui, répondit Gaston, qui poussa un gros soupir.
- Écoute, nous sommes amis, n'est-ce pas ? de véritables
amis, à la vie et à la mort ?
- Je veux bien.
- Tu me prêteras ton canon, alors ?
- Oui.
- Ce soir, à notre retour !
- Quand tu voudras.
- Jure que tu es mon ami à la vie et à la mort.
- Je le jure.
- Il me faut une garantie sérieuse, dit Bouchot avec dignité.
Pose le paquet sur cette borne. Bien. Maintenant crache par
terre, marche dessus, lève la main vers le ciel, comme ça, et
dis : Devant Dieu.
- Devant Dieu ! répéta l'enfant.
- Bon, tu sais que c'est sacré, ces serments-là. Reprends le
paquet. A présent, tu peux compter sur moi, et toutes les fois
que ta belle-mère te rincera les côtes, je le lui revaudrai. »
Plus d'une heure se passa à regarder les estampes. Bouchot,
animé du feu sacré, ne pouvait plus s'arracher à ce spectacle.
Lui, si loquace d'ordinaire, ne parlait que pour expliquer à son
ami les beautés des Callot, des Audran, des Edelinck que le vent
feuilletait sous leurs yeux. Enfin les deux enfants, après avoir
consacré quelques minutes aux singes et aux perroquets dont les
oiseleurs du Louvre avaient le monopole, gagnèrent la rue de
Rivoli.
Gaston, émerveillé, oubliait la fatigue et ne cessait
d'interroger son guide, qui, tout en se moquant de ses naïvetés,
lui répondait avec complaisance. Bouchot venait de se hisser
derrière une charrette lorsqu'un régiment déboucha, musique en
tête. L'apprenti entraîna son ami près des tambours, et cette
marche accélérée fit regagner un peu du temps perdu. Près de la
Madeleine, on tomba au milieu d'une bande de gamins qui jouaient
aux billes, et l'on reprit haleine en suivant les émouvantes
péripéties de la partie. Un grand garçon trichait avec une
impudence sans pareille ; il frappa un des joueurs, beaucoup plus
faible que lui, qui osait se plaindre d'être volé. Bouchot,
indigné de cette action, traita le grand de capon, de gouapeur et
de filou, jeta sa redingote à Gaston et tomba en garde. Les deux
ennemis se contemplèrent un instant, l'oeil en feu, les sourcils
froncés, l'injure à la bouche. Ils se poussaient vigoureusement
de l'épaule.
« Touche-moi donc, crapaud, touche-moi donc ! »
Bouchot toucha. La lutte fut courte ; les deux adversaires
roulèrent à la fois sur le sol ; mais l'apprenti dominait son
rival, qui ne pouvait bouger. Gaston, épouvanté, pleurait à
chaudes larmes, son paquet sous un bras, la redingote sur
l'autre.
« En veux-tu encore ? » demandait Bouchot au vaincu, qui se
relevait.
Celui-ci en voulait si peu qu'il battit en retraite, et le
vainqueur célébra son triomphe en exécutant son pas favori.
« Pourquoi pleures-tu ? s'écria-t-il en courant reprendre la
redingote.
- J'ai eu peur pour toi.
- Ai-je donc l'air d'une pomme cuite ? Je reçois quelquefois,
mais je donne toujours. Cependant c'est d'un bon zig d'avoir eu
peur pour moi, embrassons-nous ; tu sais, à la vie à la mort !
Quant au serin que j'ai rossé, il ne volera plus les petits sans
regarder si je suis là.
- Mon parrain serait bien content s'il avait vu ce que tu
viens de faire.
- Il aime les braves ?
- Il aime surtout la justice et le progrès.
- Il doit être bon, ton parrain. Pose-toi là pour
m'attendre ; je grimpe chez le bourgeois, il va m'offrir deux
sous de gratification ; une fois débarrassé du paquet, nous
mangerons des frites et nous boirons du coco. »
Gaston s'accota contre une muraille, ne perdant pas de vue la
porte cochère que venait de franchir son ami. Il était étourdi,
ahuri, content, effrayé, en proie aux impressions les plus
contradictoires et ne sachant comment les démêler. Honteux des
façons d'agir de son guide, qui, non satisfait d'attirer
l'attention par sa mise, dansait, chantait, criait à tue-tête,
interpellait les passants, agaçait les chiens, employait des mots
inconnus, se battait en pleine rue avec une superbe indifférence,
Gaston, dont ces manières renversaient toutes les théories, ne
pouvait ni comprendre ni excuser les libres allures de Bouchot,
et encore moins son oubli complet des lois du monde. Cependant,
si l'apprenti blessait par plus d'un côté la délicatesse timide
de son ami, il le séduisait par sa faconde, sa franchise, sa
bravoure et son bon coeur. Gaston, près de Bouchot, se sentait
protégé, et c'était sincèrement qu'il commençait à l'aimer. Il
l'eût aimé tout à fait si, au lieu de se moquer et de chanter
tout haut, Bouchot eût consenti à marcher tranquillement pour
causer de Houdan, de Catherine et de Mademoiselle. Hélas !
qu'eussent-elles dit, ces âmes si chères, si elles avaient aperçu
leur favori errant dans les rues de Paris, les cheveux en
désordre, des chaussons de lisière aux pieds, une blouse trouée
sur le dos, un tablier poisseux serré à la taille, marchant
l'oreille basse sur les talons du triomphant Bouchot ? L'enfant
ne pouvait y songer sans qu'un sanglot vînt le suffoquer.
L'apprenti reparut au bout d'un quart d'heure. Les mains
perdues au fond de ses manches, il marchait d'une façon
solennelle, le décime qu'il venait de recevoir posé sur l'oeil
gauche, comme un lorgnon.
Les deux enfants, l'un suivant l'autre, gagnèrent les quais.
La vue de l'obélisque, du palais Bourbon, des Tuileries, du dôme
des Invalides, fit confesser à Gaston que Paris valait mieux que
Houdan. Bouchot, qui trouva sur sa route un morceau de charbon,
dessina à grands traits une face grimaçante que son compagnon,
avant même qu'elle fût terminée, reconnut pour celle de
Blanchote. Satisfait d'avoir attrapé la ressemblance, le jeune
artiste préludait à son entrechat accoutumé, lorsque son ami
l'arrêta pour lui demander l'explication de cette danse.
« Ah ! voilà. Il y a plus de trois ans, en compagnie de ma
pauvre mère, j'ai été aux Folies-Dramatiques voir représenter un
opéra qui s'appelait Giselle. Giselle, c'était une jeunesse qui
avait tantôt du bonheur et tantôt des malheurs. Chaque fois
qu'elle avait envie de rire ou de pleurer, elle arrondissait les
bras et se mettait à danser. Ça m'a semblé si naturel et si
clair, que j'ai adopté sa méthode. »
On but du coco que Gaston, faute d'habitude, trouva
détestable ; puis il fallut songer à rentrer au logis. Mais une
dispute entre deux cochers, un cheval de charrette abattu, les
manoeuvres d'un bateau à vapeur, toutes choses dont Bouchot
voulut voir l'issue, retardèrent si bien les deux enfants, que le
soleil se couchait au moment où ils atteignirent le pont Neuf.
La journée, bien que froide, avait été sereine, et le ciel,
embrasé d'une lueur jaune éblouissante, prêtait un aspect
féerique à ce panorama de la Seine qu'on admirerait dans une
ville d'Allemagne ou d'Italie, mais auquel notre indifférence ne
prend pas garde. Bouchot s'arrêta silencieux et s'appuya sur le
parapet. Il étudiait les jeux de la lumière sur les eaux
légèrement tourmentées, sur les merveilleuses sculptures de la
galerie de Henri II, puis sur les feuillages desséchés, brûlés,
rougis des Tuileries et des Champs-Élysées. Çà et là, les vitres
d'une fenêtre s'embrasaient comme la bouche d'une fournaise, et
sur les toits d'ardoise, glacés d'argent, les cheminées
dessinaient de grandes ombres aux formes fantastiques. Les
passants qui traversaient le pont des Arts semblaient vêtus de
brocart d'or tant qu'ils marchaient en pleine lumière, et
rentraient brusquement dans la vulgarité de leur costume aussitôt
qu'ils dépassaient l'ombre. La Seine, un moment illuminée,
devenait noire et lugubre ; on eût dit que la nuit sortait de ses
profondeurs et repoussait pas à pas les rayons vaincus. Gaston
respecta la contemplation de son ami, qui lui prit tout à coup la
main et l'entraîna en murmurant :
« J'ai vu des Joseph Vernet qui sont à peu près ça. »
Il faisait presque nuit lorsqu'on déboucha sur la place du
Châtelet. Bouchot, tout en émaillant sa conversation de
réflexions philosophiques sur la fuite rapide des heures, acheta
pour un sou de pommes de terre frites.
« Décidément, dit-il en croquant la dernière, nous avons trop
flâné, la courroie du père Bouchot va troubler ma digestion. »
Gaston s'attendrit en apprenant que son ami courait grand
risque d'être battu.
« Veux-tu que je t'accompagne ? dit-il, je raconterai à ton
père que c'est à cause de moi que tu es en retard ; je le prierai
tant, qu'il te pardonnera. »
Bouchot, ému, saisit la main de Gaston et la secoua.
« C'est bon tout de même, s'écria-t-il, d'avoir quelqu'un qui
pense à vous, qui vous aime et vous plaint. Mais vois-tu, mon
bonhomme, le tire-pied du père Bouchot n'a plus d'oreille depuis
que ma mère est morte. Bah ! continua-t-il avec insouciance, je
crierai afin d'abréger la séance. Tu connais la recette, hein ?
Lorsque ta belle-mère ira de trop bon coeur, braille de toute ta
force, ça la fera finir plus vite à cause des voisins. »
Un frisson passa sur les épaules de Gaston à l'idée que
Blanchote pouvait le battre de nouveau. Parvenus au fond de
l'allée de leur maison commune, les deux enfants s'embrassèrent.
Bouchot préluda mélancoliquement au pas de Giselle et disparut
dans un escalier. Gaston allait frapper à la porte de son père
lorsqu'il fut rejoint par l'apprenti.
« J'ai oublié de te rendre ton habit, tant la courroie me
trotte par la tête, dit-il ; d'ailleurs, tandis que j'y suis, je
vais voir ton canon. »
Alexis remonta son sac en voyant entrer son fils et
l'embrassa.
« Eh bien, petit, es-tu content de ta promenade ?
- Oh ! oui, répondit Gaston, qui regarda son nouvel ami.
- Tu en auras long à raconter plus tard à ta tante ?
- La reverrai-je bientôt ?
- Peut-être demain », dit Blanchote.
Cette nouvelle acheva de rendre l'enfant heureux. Bouchot,
bien que fasciné par le canon, réussit enfin à s'arracher à cette
contemplation. A peine était-il parti que Blanchote retirait des
profondeurs de son cabas une petite blouse. Elle en revêtit
Gaston, qui redoutait qu'on l'affublât de nouveau de la redingote
dont son ami était si fier.
« Allons dîner », s'écria Alexis.
Il prit Gaston par la main et précéda Mme de La Taillade sur
l'escalier. Celle-ci refermait à peine la porte, que des cris
perçants retentirent.
- C'est Bouchot », dit la mégère, je m'y attendais ; il ne
l'a pas volé.
Gaston eût voulu ne pas entendre ; il se pressa contre son
père, des larmes coulaient sur ses joues. On le conduisit rue
Jean-Pain-Mollet, dans un établissement qu'il reconnut pour le
même au fond duquel il s'était endormi le jour de son arrivée à
Paris.
Il mangea de bon appétit, et le soir, vers neuf heures, il
rentra en compagnie de M. et Mme de La Taillade. Il jeta au
passage un regard rapide vers la fenêtre du cordonnier ; elle
était close et obscure. Gaston fit sa prière avant de s'endormir
et s'étendit sur son matelas. Dans ses rêves de cette nuit-là, il
vit des chiens mordre des chats, Blanchote danser le pas de
Giselle, tandis que Bouchot, perdu dans une redingote de drap
bleu, crachait sur le sol et levait la main vers le ciel en
répétant : « A la vie ! à la mort ! »
Sur les plans de Paris âgés de plus de vingt ans - ce qui
équivaut à un siècle des temps passés - on voit figurer, parmi
les petites rues qui rayonnaient autour de la place de Grève, la
rue Jean-Pain-Mollet. Elle n'était ni longue ni large, et les
maisons qui la bordaient n'avaient rien de monumental ; mais
comme elle sentait son vieux Paris, cette brave rue ! le Paris
boueux, crasseux, sombre, sordide, malsain, qui passait pour une
des plus belles villes de l'univers, même avant les rotondes du
comte de Rambuteau et les trouées sanitaires du baron Haussmann.
Ce n'était pas une rue aristocratique, que la rue
Jean-Pain-Mollet. Un ruisseau noir, fangeux, qui prenait sa
source à la hauteur de la rue des Arcis, cascadait sur ses pavés
inégaux avant de se perdre dans une espèce de gouffre, situé près
de l'Hôtel de ville, et, si l'on n'y rencontrait ni belles dames
ni dandys, les sergents de ville, en revanche, y avaient fort à
faire. Dans la plupart de ses maisons, transformées en
« garnis », on vendait l'hospitalité à la nuit. Du fond de vingt
débits de liqueurs s'échappait, surtout le samedi soir, une
tempête de voix roucoulant une romance avec ces inflexions qui
font aujourd'hui la gloire de Thérésa. Souvent les vitres,
blanchies dans le but d'économiser les rideaux, volaient en
éclats, et la porte, brusquement ouverte, livrait passage à deux
champions aux formes athlétiques. Une lutte sauvage s'engageait,
pour un mot, pour une femme, ou simplement pour l'honneur. Un
cercle de curieux se pressait autour des combattants ; dans ce
duel on tentait, non de faire mordre la poussière à son
antagoniste, - l'éternelle humidité de la vieille rue s'y
opposait, - mais de le rouler dans le ruisseau historique qui,
sous Louis VI, marquait l'enceinte de la bonne ville. La querelle
vidée, les lutteurs s'embrassaient ; le vaincu confessait avoir
trouvé son maître ; plusieurs verres d'eau-de-vie pansaient les
blessures, et pour quelques heures l'antique rue retrouvait un
peu de calme.
Quoi qu'en puissent dire l'esprit de parti et le besoin
d'applaudir, si impérieux chez les Français, maudite soit la main
hardie qui, sans souci du passé, éventra ces antres et purifia du
même coup le sol et ceux qui l'occupaient ! Pourquoi a-t-elle
forcé les habitants à chercher un gîte ailleurs, à quitter les
tanières traditionnelles hors desquelles il leur semblait
impossible de vivre ? On mourait si sûrement dans ces cloaques
immondes où la fièvre régnait en permanence, où toute maladie
s'aggravait, où les femmes étaient si pâles, les enfants si
chétifs, où le vice, la vermine, la prostitution, tout ce qui
cherche l'ombre grouillait comme les reptiles au fond d'un
marécage des tropiques. De l'air, de la vie, du soleil, de la
moralité, à quoi bon ? On s'en passe si bien ! Quel grand homme
aura le courage de nous les rendre, ces rues étroites, hideuses,
humides, fangeuses, que tant de gens regrettent tout haut avec
une si touchante mauvaise foi ? Il nous en reste encore
quelques-unes ; pétitionnons bien vite pour qu'on nous les
conserve ; assez de soleil ; de l'ombre, maintenant, à défaut de
ténèbres. A bas ces docteurs amis du progrès qui, mauvais
économistes, raisonnent avec le coeur ; qui comptent les
existences sauvées sans vouloir peser l'or dépensé, estimant que
la vie d'un homme est sans prix et que la moindre bataille coûte
encore plus cher que l'assainissement de Paris.
Un soir du mois de décembre 1844, le ruisseau de la rue
Jean-Pain-Mollet était solidifié par la gelée et la divisait en
deux ruelles étroites. La neige tombait à gros flocons,
tourbillonnait entre les noires demeures, puis, comme à regret,
jonchait le pavé couvert de verglas. Les passants se hâtaient, la
tête penchée, s'abritant de leur mieux contre la bise qui leur
mordait le visage. Le sol craquait sous les pieds et les chutes
étaient fréquentes. On se relevait avec peine pour reprendre au
plus vite cette marche incertaine, dangereuse, vacillante, dont
on se serait moqué en plein jour, mais qui, à cette heure où les
estomacs étaient vides, semblait une nouvelle cruauté du sort.
Les vitres ternes, dépolies des débits de liqueurs, ne laissaient
passer aucun rayon qui vînt en aide aux becs de gaz dont la
lumière blafarde éclairait à peine le mur qu'elle frappait. De
temps à autre, la porte d'un cabaret s'ouvrait, et un homme
aviné, maugréant à mi-voix ou fredonnant une chanson, se mettait
en marche pour regagner le taudis où sa ménagère, ses enfants
affamés l'attendaient peut-être.
Près de l'encoignure de la rue des Arcis, où un commerce plus
actif multipliait les lumières, un petit garçon, appuyé sur une
borne, pleurait devant les débris d'une bouteille brisée. Une
calotte rouge couvrait sa tête aux cheveux coupés ras ; il
cachait tant bien que mal, entre les plis de sa blouse, ses
doigts gonflés par des engelures, et ses pieds, mal abrités par
des bas troués, étaient chaussés de gros sabots. Mouillé,
grelottant, il levait des yeux navrés vers ceux qui passaient et
dont la plupart ne l'apercevaient même pas.
« Bien travaillé, dit un maçon qui se retourna.
- Ton affaire est claire, mon bonhomme ; tu connais le
proverbe, qui casse les verres les paye, dit un autre en riant de
son à-propos.
C'était là toute la pitié qu'inspirait le petit garçon ; ces
gens connaissaient cependant par expérience la triste perspective
qui l'attendait. Et aucun d'eux ne se croyait méchant - c'est si
drôle un gamin qui va « recevoir une raclée ! »
Une jeune femme s'arrêta pour interroger l'enfant. Le drame
était bien simple ; il venait de tourner le coin de la rue
lorsque le pied lui avait manqué, et du flacon, mal étreint par
ses doigts transis, qui contenait pour dix sous d'eau-de-vie, il
ne restait que des débris. La jeune femme soupira, dix sous
représentaient pour elle une journée de travail ; elle s'éloigna
sans dire un mot.
Cinq ou six enfants des deux sexes, chargés eux aussi de
bouteilles et de provisions, se groupèrent autour de la borne,
graves, silencieux, ouvrant de grands yeux apitoyés, car ils
comprenaient la terreur du petit garçon et n'osaient le consoler.
Celui-ci semblait ne pouvoir se résoudre à s'éloigner du lieu de
son désastre, comme s'il conservait l'espoir de voir les tessons
se rejoindre et recueillir le liquide dont l'action creusait la
glace qui recouvrait les pavés. Une fillette d'une douzaine
d'années paraissait surtout attendrie.
« Viens, disait-elle à l'enfant qu'elle tirait par sa blouse,
je t'accompagnerai, peut-être ne te battra-t-on pas trop fort. »
En ce moment, un jeune garçon qui sifflait la Marseillaise
avec entrain, déboucha de la rue des Arcis et s'approcha à son
tour.
« Gaston ! » s'écria-t-il.
Celui-ci releva la tête et se précipita vers Bouchot.
L'apprenti n'eut besoin d'aucune explication, il comprit tout
d'un simple coup d'oeil.
« Mon pauvre vieux, dit-il en passant son bras autour du cou
de son ami, tu n'as pas de chance ! Voyons, ne pleure plus. Que
faire ? J'emprunterais bien une bouteille à la mère Bardou, mais
de l'argent ? Est-ce bête de les fabriquer en verre, les
bouteilles ! Elles devraient être en fer-blanc, l'hiver surtout.
Qu'est-ce que tu emportais ?
- De l'eau-de-vie, répondit Gaston.
- C'est ça, du sérieux ; s'il s'agissait de vin, ce serait la
même chose ; mais c'est égal, j'aurais préféré du vin. Allez-vous
filer, tas de moutards ? Vos mères vous attendent pour vous
moucher ; on dirait qu'ils n'ont jamais vu de verre cassé, ces
bêtas-là ! Je voudrais bien savoir comment nous y prendre ?...
c'est le nanan qui m'embarrasse. Ton père est-il rentré ?
- Pas encore.
- Il est chez Pauquet, allons-y ; j'entrerai le premier. Tu
lui raconteras l'histoire ; je m'en charge, si tu veux. Il
reviendra avec toi, tu le laisseras passer devant, et la mère
Blanchote en sera pour une bouteille rentrée.
- Oui-da, canaille ! je t'y prends encore à lui donner de
mauvais conseils », dit une voix enrouée.
C'était celle de Blanchote qui, grimpée sur ses socques,
saisit Gaston par le bras de façon à le faire crier et l'entraîna
vers la rue des Arcis.
« La gueuse ! murmura l'apprenti revenu de sa surprise ; sans
Gaston, quelle série de boules de neige je lui collerais dans le
dos ! Si je courais chez Pauquet dire au capitaine que sa femme a
mal aux dents, ou qu'un monsieur le demande, un monsieur décoré ?
La vieille sorcière, il a beau lui défendre de battre le petit,
elle écoute la romance et soigne le refrain lorsqu'il n'est pas
là ! Allons chez Pauquet, il y a là des trognes qui valent celle
de Téniers. »
Et, en dépit du verglas, Bouchot s'élança à toutes jambes
vers l'hôtel de ville.
En sortant de chez le marchand de vin, Blanchote se rendit
chez l'épicier, puis elle regagna la rue Jean-Pain-Mollet. Les
doigts crispés autour du bras de Gaston, on eût dit un oiseau de
proie entraînant sa victime palpitante. Tout à coup la mégère
glissa, perdit l'équilibre et brisa dans sa chute la bouteille
qu'elle venait d'acheter. Cet accident, qui eût dû la disposer à
l'indulgence, l'exaspéra ; elle se releva furieuse et se
précipita sur Gaston, qu'elle battit.
« Assez, la mère, assez ! » lui cria un joueur d'orgue qui
rentrait.
Blanchote accueillit l'observation par des injures, saisit la
petite main toute crevassée de l'enfant et reprit sa marche.
« Vous me faites mal », dit-il en essayant de se dégager.
La misérable pressa plus fort ; il poussa un gémissement et
tomba à genoux sur le sol glacé.
En ce moment, sans qu'elle pût deviner d'où le projectile
était parti, Mme de La Taillade reçut en plein visage une
monstrueuse boule de neige. Tandis que ses yeux perçants
sondaient avec rage les alentours, Gaston disparaissait dans une
sombre allée.
« Attends-moi », lui cria-t-elle.
L'enfant, accoutumé sans doute à se guider dans l'obscurité,
atteignit un escalier auquel une corde à puits servait de rampe,
et commença à gravir les marches inégales.
« C'est Bouchot, grommelait Blanchote, qui s'épongeait
encore ; je suis sûre que c'est lui, le gueux me le payera
cher ! »
Parvenu au cinquième étage, Gaston parcourut un long corridor
et se rangea pour laisser passer sa belle-mère.
« Tu n'as reçu qu'un à-compte, mon bijou, lui dit-elle, en
lançant un soufflet qui, par bonheur, tomba dans le vide. C'est à
présent que nous allons rire ! »
Elle ouvrit une porte, puis, après avoir tâtonné un instant,
alluma une chandelle dont la lueur vacillante éclaira d'une façon
sinistre une mansarde aux murs délabrés. Dans un coin un lit,
dans un autre un réchaud, çà et là des chaises dépareillées, et
dans l'angle, à droite de la fenêtre unique, un monceau de loques
et de chiffons. Les deux chambres de la rue des Arcis méritaient
le nom d'appartement comparées à ce galetas, nu, étroit, glacé,
au sol couvert d'immondices.
« Arrive », dit Blanchote.
Gaston, immobile, prêta l'oreille.
« Viendras-tu ? » cria la mégère avec mille imprécations.
L'enfant se présenta enfin ; mais derrière lui parut Alexis
vêtu, en dépit de la saison, de son pantalon de drap clair et
coiffé de son chapeau gris.
« Après qui en as-tu ? demanda-t-il à sa femme en entrant, je
t'ai entendu gronder d'en bas.
- Est-ce que je sais, après ton môme, qui prétend que ses
engelures le démangent.
- Pauvre petit ! tu ne l'as pas frappé, au moins ?
- Peut-être une taloche ; on ne peut guère s'en empêcher en
face d'un polisson qui casse par méchanceté ta bouteille de
cognac. »
Alexis remua la tête d'un air de doute.
« Je suis tombé, père, interrompit Gaston, qui s'approcha de
lui ; je ne sais pas marcher avec des sabots et le pavé glisse
beaucoup. »
M. de La Taillade se baissa, le prit dans ses bras et le
pressa contre sa poitrine.
« Ah ! mon pauvre luron, dit-il, patience, la fortune
reviendra. »
Et, sans plus s'occuper de sa femme, il s'assit et se mit à
bercer l'enfant, l'enveloppant d'un regard attendri.
« C'est ça, donne-lui raison pour le rendre insolent, dit
Blanchote avec aigreur.
- Lui, insolent ! répéta Alexis, qui haussa les épaules. Il
avait un nid bien chaud d'où nous l'avons arraché, il ne peut
nous aimer.
- Je t'aime, père, s'écria Gaston en l'embrassant.
- Pauvre chéri, s'écria Blanchote, on voit bien que tu es à
jeun, tu parles en vers. Ce maudit crapaud, il nous porte
malheur.
- Laisse faire, petit ; le jour où j'aurai quarante francs,
je te reconduis à Houdan.
- Aussi ne les auras-tu jamais, murmura la mégère, qui jeta
sur le père et le fils un regard haineux. Cette chipie qui vit
dans les tapisseries et qui nous laisse crever de faim n'aura pas
le dernier mot. Allons, mon bijou, ajouta-t-elle tout haut, le
couvert ! »
Gaston se dégagea des bras de son père, retira ses sabots,
et, tandis que sa belle-mère activait le feu du réchaud, il
disposa, sur une planche soutenue par deux tabourets, des
assiettes, des verres et des couteaux.
« A table » cria Blanchote, qui apporta, dans le poêlon même
où elle l'avait confectionné, un ragoût de pommes de terre.
Les convives mangèrent en silence ; vers le milieu du repas,
Gaston alla près d'une cruche et l'inclina pour remplir son
verre ; l'eau était gelée, ce qui provoqua l'hilarité de Mme de
La Taillade. L'enfant refusa de partager la ration de vin de son
père et s'accroupit auprès du réchaud. Le soudard se leva, bourra
sa pipe et commença à marcher de long en large pour combattre le
froid.
« Sors-tu ? » dit Blanchote à son mari.
Celui-ci rencontra les yeux suppliants de son fils.
« Non, répondit-il.
- Est-ce que Pauquet te refuse crédit ?
- Pauquet est un ancien troupier qui sait ce que l'on se doit
entre hommes ; mais je le ménage.
- Pauvre chéri, voilà plus d'un mois que tu n'as bu à ta
soif. »
La tête d'Alexis se balança du haut en bas.
« Je voudrais ne plus boire, murmura-t-il.
- Pour tomber malade ? C'est le gamin, avec son air de
condamné à mort, qui te rend sentimental. Bête, les enfants ne
comprennent rien à la misère et ne sont jamais malheureux. J'en
sais quelque chose, peut-être. Je parie que tu songes encore à
mettre les pouces, à écrire à ta soeur que tu lui rends le môme
sans condition.
- Oui.
- Ça me fend le coeur de te voir avec ces idées-là. Nous le
rendrons, mais pas pour rien ; l'heure est passée. Voyons, pas
d'attendrissement ; serons-nous gentil si notre petite femme nous
apporte une goutte ? »
Le soudard interrompit sa promenade, et sa langue frappant
son palais produisit un glouglou sonore. Lorsqu'il vit Blanchote
ajuster ses socques, s'envelopper de son châle et gagner le
corridor, un sourire illumina sa face niaise. Il s'assit, bourra
sa pipe noire et regarda Gaston, qui approchait la cruche du
réchaud.
« Veux-tu donc boire, petit ? lui demanda-t-il au bout d'un
instant.
- Non, père, je voudrais un peu d'eau pour laver les
assiettes, afin de n'être pas grondé demain.
- Est-ce que tu m'aimes un peu ?
- Beaucoup, répondit l'enfant, qui vint l'embrasser.
- Et Bouchot, je ne vous vois plus jouer ensemble, êtes-vous
donc fâché ?
- Non ; mais Mme Blanche le déteste, elle lui a défendu
d'entrer ici sous prétexte qu'il me donne de mauvais conseils.
- Est-ce donc vrai, petit ?
- Non, père ; Bouchot ne sait ni mentir ni voler, lui.
- Qui donc ment ? qui donc vole ? »
Gaston garda le silence.
« Tu n'aimes pas Blanchote, reprit M. de La Taillade au bout
d'un instant.
- Non, pas plus qu'elle ne m'aime.
- Elle ne te bat plus, n'est-ce pas ? Une taloche par-ci
par-là, peut-être ; les grandes personnes ont des ennuis, ta
tante devait en avoir.
- Ma tante ne m'a jamais battu.
- Et je ne veux pas que Blanchote te batte ; sur ce point-là,
il faut toujours me dire la vérité. »
Gaston baissa de nouveau la tête, n'osant répondre que la
vérité lui avait déjà valu de plus rudes coups que ceux qu'il
recevait sans se plaindre. Son père n'était pas toujours là, et,
le plus souvent, il rentrait hébété, inapte à comprendre.
L'enfant qui le voyait de sang-froid allait peut-être tenter de
l'éclairer, lorsque les socques de Blanchote résonnèrent dans le
corridor.
« Il fait un temps de voleur, dit-elle en secouant son châle
qu'elle étendit sur le pied du lit, on ne tient pas debout, et la
rue ressemble à un cimetière, tant elle est déserte. »
Elle reprit haleine et sortit de son cabas un petit fagot de
bois blanc, puis une bouteille à demi pleine d'un liquide
rougeâtre.
« C'est du mêlé, chéri, continua-t-elle ; tu ne le détestes
pas, hein ? Tiens, le mioche n'est pas couché ; vous avez donc
causé ?
- Il me racontait que tu n'aimes pas Bouchot.
- Je n'aime pas Bouchot ! s'écria Mme de La Taillade, dont la
dent saillit, et qui se frotta le visage de ses deux mains ; en
voilà un conte ! C'est-à-dire que je donnerais quelque chose pour
le voir tout de suite, cet apprenti gnaf. Si tu le rencontres
demain, chéri, et que tu puisses le décider à monter, tu me feras
plaisir ; il redescendra content, je t'en réponds.
- Tu entends, petit, dit Alexis, dont l'intelligence ne
comprit pas l'ironie des paroles de la mégère ; tu peux ramener
Bouchot. »
Blanchote disposa sur le fourneau le fagotin qu'elle venait
de rapporter et l'alluma. Une épaisse fumée remplit aussitôt
l'étroite mansarde, un joyeux pétillement se fit entendre, puis
une flamme claire brilla. On se garda d'ouvrir la fenêtre ; pour
les pauvres, la fumée est une partie du feu, elle tient chaud. Le
soudard, lui, ne voyait que la bouteille. Il respira avec force
lorsque sa femme emplit deux verres, et ce fut d'une main
tremblante qu'il porta le sien à ses lèvres. Après avoir bu, il
ouvrit deux ou trois fois la bouche comme pour mieux déguster,
bourra sa pipe, se croisa les jambes et, renversé sur sa chaise,
les yeux à demi clos comme un chat repu, il semblait faire
ronron.
Gaston, à force d'industrie, avait réussi à se procurer un
peu d'eau ; il lavait dans un coin les assiettes et les couverts.
Sa tâche terminée, il se rapprocha du fourneau afin de réchauffer
ses mains engourdies. Au bout de quelques minutes, il embrassa
son père, salua Blanchote, et s'enfouit tout habillé dans un
monceau de linge qui se trouvait en face de la porte. Mme de La
Taillade, qui bâillait et se plaignait du froid, se coucha à son
tour. Alexis resta seul éveillé.
Il fumait, calme, grave, reposé, n'interrompant ses
aspirations que pour boire de temps à autre une gorgée du mélange
qui, sans valoir le cognac pur, pouvait se tolérer. La tête
appuyée contre le mur, il regardait les braises se consumer,
passer du rouge vif au rouge pâle, noircir, se ranimer à
l'improviste, puis mourir pour ne laisser à la place qu'elles
occupaient qu'une cendre blanche et vaporeuse. Ce spectacle
semblait le captiver au plus haut degré, car il demeura presque
une heure sans bouger.
Au dehors, un silence profond ; la neige, qui tombait sans
relâche, assourdissait le fracas ordinaire des roues sur les
pavés. Tout à coup on entendit un enfant pleurer. Aux sons
lointains de cette voix plaintive, Alexis releva la tête, se hâta
de rebourrer sa pipe, emplit de nouveau son verre, et son regard,
après avoir contemplé les vitres où la froidure dessinait des
fleurs étranges, s'arrêta sur la chandelle, dont la mèche
démesurée donnait à la flamme une lueur sépulcrale. L'attention
du soudard se concentra tout entière sur les excroissances nées
de la combustion ; on eût dit qu'il s'étonnait de retrouver là le
phénomène qu'il venait d'observer sur la braise : une étincelle
ranimant pour une seconde un corps éteint. Ces alternatives
d'ombre et de clarté, de vie et de mort, paraissaient l'intriguer
outre mesure ; peut-être en cherchait-il le sens philosophique ;
peut-être, au fond, se contentait-il de voir sans chercher à
comprendre. L'enfant, qui pleurait, se tut ; le calme, succédant
au bruit, troubla la méditation d'Alexis ; il changea de
position, moucha la chandelle sans daigner s'humecter les doigts,
et son regard se fixa sur le monceau de linge qui servait de
couche à Gaston.
Pour le coup, un sentiment humain se peignit sur la face
impassible du soudard. Son regard, qui ne brillait d'ordinaire
qu'à la vue d'une bouteille pleine, s'adoucit ; un sourire
effleura ses lèvres, une expression de tendresse illumina ses
traits vulgaires et les rendit touchants. Depuis quatre mois
qu'il voyait Gaston chaque jour, Alexis, sans savoir pourquoi,
s'était pris à l'aimer. Il eût voulu le voir heureux, gai,
souriant, tapageur, comme Bouchot, par exemple ; mais lorsque
l'enfant levait sur lui ses grands yeux bleus si candides, si
doux, si pleins de loyauté, le père se sentait tout remué et
secouait la tête sans parvenir à s'expliquer son émotion.
Blanchote, clairvoyante et jalouse, devinait cette affection qui
ne se traduisait guère que par des mots accentués d'une certaine
façon, et sa haine pour Gaston, dont la gentillesse aurait dû la
désarmer, n'avait peut-être pas d'autre cause.
Peu à peu M. de La Taillade, dont les yeux demeuraient cloués
sur le monceau de guenilles qui recouvrait son fils, devint
soucieux ; il retira sa pipe d'entre ses lèvres, posa son front
étroit dans sa large main, et tenta de réfléchir.
Mal conseillé, il avait plongé Gaston dans cette misère qui
convenait si peu à ses instincts délicats. Depuis lors, il avait
essayé de réparer le mal dont il était cause ; mais une fatalité,
inexplicable pour lui, réduisait à néant ses meilleures
intentions. Pourquoi sa soeur laissait-elle ses lettres sans
réponse ? Comment une somme de cinquante francs qu'il gardait au
fond de son gousset avait-elle disparu ? Pourquoi son patron lui
retenait-il une partie de son gain ? Pourquoi les recrues
devenaient-elles rares ? Pourquoi Blanchote détestait-elle
Gaston ? Pourquoi, enfin, l'enfant si doux, si docile, si soumis,
montrait-il une répugnance invincible pour sa belle-mère ? Toutes
ces idées simples ou complexes se débattaient confuses dans la
tête d'Alexis. Cette intelligence épaisse, encore alourdie par
des excès de boisson, ne savait ni vouloir, ni comprendre, ni
agir, et l'étincelle allumée par Gaston dans les profondeurs de
cette âme pouvait se comparer à ces éclairs de chaleur qui
brillent sans éclairer.
Blanchote, qui depuis son expulsion du Coeur-Enflammé se
considérait comme la victime d'Alexis, aurait pu expliquer à son
noble époux la cause de plusieurs de ses mécomptes, et répondre à
deux ou trois de ses questions. C'est elle qui, par suite d'un
arrangement avec le commis principal de l'agence, empochait la
moitié des gains de son mari, et en cela on ne pouvait la blâmer.
Ne comptant plus guère sur la somme qu'elle avait cru obtenir
pour la rançon de Gaston, elle tentait de la réunir par tous les
moyens à sa portée. Quant à l'enfant, elle s'obstinait à le
garder, par amour-propre d'abord - l'amour-propre joue un rôle
dans les mauvaises actions aussi bien que dans les bonnes - puis
pour les services qu'il rendait, car elle le stylait aux détails
du ménage et le pauvre petit savait maintenant s'acquitter d'une
commission. Elle espérait bien se servir de lui tôt ou tard pour
ses opérations clandestines, et le façonner peu à peu à ces
larcins minimes, plus faciles encore pour les enfants que pour
les femmes. Mais jugeant un peu trop vite la conscience des
autres sur la sienne, son premier essai faillit lui coûter cher.
Gaston, qui sur l'ordre de sa belle-mère avait été ramasser le
marteau d'un tailleur de pierre occupé de son déjeuner, fut
éclairé par Bouchot. Il menaça d'aviser son père, et Blanchote se
résigna à dresser peu à peu l'enfant à ce qu'elle appelait faire
son droit, c'est-à-dire voler.
Et le docteur, et Catherine, et Mademoiselle, avaient-ils
donc oublié leur enfant d'adoption ? Ils songeaient à lui chaque
jour, au contraire ; chaque jour les deux femmes pleuraient, ne
sachant s'il était mort ou vivant. Ce ne fut qu'après un mois et
demi de souffrances que Mademoiselle, grâce aux soins dévoués de
sa servante et à l'expérience de son vieil ami, entra en
convalescence. On lui remit alors une lettre d'Alexis, qui
s'excusait et offrait de renvoyer Gaston ; mais il était sans
ressource. Mademoiselle répondit sur l'heure, et l'espoir de
revoir bientôt son neveu hâta le retour de ses forces. Une
semaine s'écoula dans une attente fiévreuse ; chaque soir, les
deux femmes se rendaient au bureau de la diligence pour la voir
arriver ; en vain, hélas ! On reçut une nouvelle lettre plus
pressante encore que la première ; Mademoiselle porta elle-même
sa réponse à la poste ; mais, pas plus que les précédentes, cette
missive ne devait parvenir à son adresse ; le sort, par ces
petits moyens qui lui servent à produire de grands effets,
conspirait contre le bonheur de Gaston.
Roméo, le sultan entretenu par Mme Bardou devenue concierge
de la maison habitée par M. de La Taillade, s'avisa de fouiller
dans le cabas de Blanchote, un matin qu'il contenait des
côtelettes. Mme de La Taillade, indignée, poursuivit le voleur
jusque sur les genoux de sa maîtresse et proféra contre lui les
menaces les plus terribles. Bouchot, qui eut la chance de voir
l'aventure, ne songeait pas à mal ; mais, deux jours plus tard -
la semaine était bonne pour lui - il vit le dogue du charcutier
étrangler Roméo d'un coup de dent. L'apprenti venait d'entendre
frapper injustement Gaston. Il ne trouva rien de mieux que de
transporter le cadavre du défunt sur le palier de Blanchote, puis
il manoeuvra si bien que Mme Bardou accusa son ancienne amie du
meurtre de son chat. A dater de ce jour, toute missive à
l'adresse des La Taillade fut impitoyablement refusée, et
lorsqu'ils déménagèrent, la vindicative concierge déclara au
facteur qu'ils étaient partis pour l'étranger. Quant aux lettres
qu'écrivait Alexis, il n'oubliait qu'une chose, c'était
d'indiquer sa nouvelle adresse. Mais les moyens employés par
Bouchot pour venger son ami devaient avoir une conséquence plus
cruelle encore et rompre à jamais le fil qui pouvait ramener
Gaston à Houdan.
Le docteur ne savait rien refuser à Mademoiselle, et, sur ses
instances, il entreprit le voyage de Paris. Désolé des
renseignements fournis par Mme Bardou, il se rendit à la
préfecture de police. Deux mois auparavant, Alexis, prêt à
entreprendre le voyage d'Alsace en compagnie de son patron, avait
pris un passe-port, et la préfecture renvoya le docteur de la rue
des Arcis à Strasbourg. Après avoir interrogé pour la dixième
fois Mme Bardou, qui commençait à répondre de mauvaise grâce, le
docteur se retirait désespéré, lorsqu'il rencontra Bouchot à
porte de l'allée. L'apprenti marchait vite, il venait précisément
de flâner en compagnie de Gaston et prévoyait une toutouille.
« Habites-tu depuis longtemps cette maison, mon petit ami ?
lui demanda le docteur.
- Oui, mon bourgeois, c'est le pays où j'ai reçu le jour.
- Tu as dû connaître M. de La Taillade ?
- M. de La Taillade, répéta malicieusement Bouchot, un petit
qui possède une grande femme laide et méchante, avec une dent à
l'envers ?
- Oui, répondit le docteur.
- Déménagés pour l'étranger, mon magistrat, pour les
Amériques Vespuce ; demandez plutôt à la mère Bardou. »
Et Bouchot s'élança vers l'escalier.
« Tiens, se dit-il à moitié route, j'aurais dû lui donner
l'adresse à ce vieux monsieur ; c'est peut-être un mouchard qui
vient embêter la vieille. »
Il redescendit deux étages ; le docteur remontait déjà la rue
Planche-Mibray, songeant à la façon dont il communiquerait à
Houdan le triste résultat de son voyage.
Quatre mois s'étaient écoulés, Alexis n'écrivait plus ;
peut-être eût-il hésité maintenant à livrer Gaston ; car de même
que Bouchot, mais sans savoir le dire, il sentait qu'il était bon
d'être aimé. A l'heure même où il regardait dormir son fils,
Mademoiselle et Catherine, assises devant la grande cheminée où
Gaston se plaçait autrefois entre elles, causaient de l'absent
qui les avait si longtemps charmées par ses gentillesses. Tout à
coup elles se taisaient, n'osant se regarder dans la crainte de
fondre en larmes. On entendait alors la vieille horloge compter
les heures, si longues, hélas ! depuis que l'enfant n'était plus
là.
Un dimanche, environ dix-huit mois après le serment solennel
par lequel Bouchot et Gaston s'étaient liés « à la vie à la
mort », les deux amis sortaient bras dessus bras dessous des
galeries du Louvre. Ils portaient à peu de chose près le même
costume : une blouse brune serrée à la taille par un ceinturon de
cuir vernis, un pantalon de coutil trop court, une casquette à
visière étroite, un col de chemise rabattu. Leurs brodequins,
fabriqués par l'apprenti, ne brillaient pas précisément par
l'élégance ; mais, pour la solidité, ils l'emportaient sur les
meilleurs produits du célèbre Sakoski, - l'auteur du moins
l'affirmait. Rien n'eût été plus intéressant pour un observateur
que d'examiner ces deux têtes aux types si distincts, qui se
penchaient à toute minute l'une vers l'autre pour se communiquer
quelque réflexion. Gaston, avec ses traits réguliers, son regard
profond, son air calme et réfléchi, ressemblait à un monsieur,
comme disait sa belle-mère. Bouchot, au contraire - le nez au
vent, les yeux vifs, le geste aussi prompt que la parole, -
rappelait par sa pétulance inquiète le gamin hardi, résolu,
narquois, dont Toussenel a si bien établi la parenté avec le
moineau franc.
Gaston avait beaucoup grandi depuis son départ de Houdan, et,
quoique moins âgé que Bouchot, il le dépassait de la hauteur du
front. L'apprenti, malgré ses efforts, ne pouvait s'astreindre à
imiter l'allure presque grave de son camarade. Il parlait sans
discontinuer, à tort et à travers. A la vue de ces types étranges
qui abondaient alors dans les rues de la capitale, il se livrait
à une série de commentaires qu'il terminait souvent à voix basse
ou qu'il interrompait pour obéir à la pression du bras de son
ami. Parfois il s'arrêtait court, partait en avant comme un
oiseau qui prend sa volée, ébauchait à la hâte le pas de
Giselle ; puis, avec une gravité affectée, revenait se mettre au
pas de Gaston, surpris de ses escapades.
« Décidément, tu es trop sérieux, disait l'apprenti.
- Et toi pas assez.
- Que veux-tu ? Mes moyens ne me permettent pas d'empeser mon
col. D'ailleurs, nous ne sommes pas des notaires. A propos, tu en
as connu des notaires ? Ils sont donc bien sérieux, qu'on les
cite toujours comme modèle du genre ?... Dieu ! la bonne vieille
avec son chapeau-cabriolet, son écharpe et ses manches à gigot ;
elle a même des souliers à cothurnes. Quelle touche ! hein ? On a
dû la garder dans une botte, cette brave dame-là. C'est qu'elle a
l'air de se croire à la mode, par-dessus le marché... Veillons au
salut de l'empire !... C'est la chanson du vieux qui demeure dans
ta maison et qui parle toujours d'Austerlitz. J'ai vu chez lui un
portrait de sa femme habillée dans ce ton-là. C'est peut-être
elle qui est descendue de son cadre, veux-tu que je le lui
demande ? N'aie pas peur, je dis ça pour rire... Regarde donc ce
gros chat qui vient d'entrer en face, chez le marchand de
brosses ! si Roméo n'était pas mort, on jurerait que c'est lui ;
faut que je le dise à la mère Bardou, elle maudira ta belle-mère
une fois de plus... Enfants, c'est moi qui suis... C'est bon, je
me tais ; on peut bien oublier... Tiens, un Polonais qui joue de
la clarinette ! Il n'a donc pas peur de devenir aveugle ? Bon !
un fort de la halle ! quels hommes ! On dit qu'ils passent leurs
examens en soulevant un sac de farine à bras tendu. C'est moi qui
voudrais bien en faire autant, je m'amuserais à porter un
cheval... Bravo, il est complet, comme l'Hirondelle, le
particulier qui vient de passer à côté de moi. Quels zigzags !
Boum ! Il a manqué de piquer une tête dans le panier de la
marchande d'échaudés. Ils se disputent ; allons voir...
- Non, dit Gaston qui désigna l'étalage d'un bouquiniste,
regardons les livres.
- C'est un plaisir que nous n'aurons pas longtemps ; ce petit
vieux-là, je le connais, il est toujours de mauvaise humeur. Je
parie qu'avant cinq minutes il sortira de sa niche pour nous
prier de filer.
- C'est égal, répondit Gaston, nous aurons vu un peu.
- Je dessinerai sa binette pour la coller sur sa devanture, à
ce papetier. Avec ses grosses dents, ses yeux ronds, sou nez
court, j'en ferai un dogue qui montrera les crocs devant une
boite de livres sur lesquels il lèvera la patte, - pas celle de
devant, bien entendu. »
Bouchot ne s'était pas trompé ; à peine Gaston eut-il
feuilleté deux ou trois volumes, que le bouquiniste accourut
furieux. L'enfant rougit, remit dans le casier le livre qu'il
tenait à la main et poussa un gros soupir.
« Liberté, ordre public ! ouah ! ouah ! répondit Bouchot aux
injures du marchand de livres ; nous sommes membres de
l'Institut, monsieur et moi... Galopins ? Galopin, vous-même,
monseigneur. »
Mais, entraîné par Gaston, l'apprenti baissa la voix et fut
bientôt distrait par d'autres incidents. Vers cinq heures, il
remontait la rue des Arcis et se séparait de son camarade après
l'avoir embrassé.
L'amitié des deux enfants, nés sous de si singuliers
auspices, était profonde et sincère. Ils souffraient en quelque
sorte du même mal dans le milieu où la destinée les obligeait à
vivre et qui répugnait à leurs instincts. Bien qu'ils fussent
trop jeunes encore pour analyser leurs sentiments, la passion du
noble, du beau, du grand les rapprochait pour le moins autant que
leur commune misère ; aussi passaient-ils ensemble tous les
instants dont ils pouvaient disposer. Chaque dimanche, ils se
faufilaient dans les musées ou visitaient les églises afin
d'entendre les orgues dont la grave harmonie ravissait Gaston. Au
commencement de leur liaison, Bouchot, par ses allures, semblait
devoir dominer son camarade et le façonner à son image. Mais le
jeune La Taillade, grâce à son éducation première et à sa
distinction native, réagit au contraire sur son ami. Il lui
apprit à modérer les écarts de son esprit gouailleur, à ne plus
attirer bruyamment l'attention par ses faits et gestes, à ne plus
chanter à haute voix dans les rues. Certes, ce ne fut pas de
prime abord que ce résultat fut atteint. De temps à autre, en
dépit de ses bonnes résolutions, Bouchot se donnait la joie
d'entourer la Marseillaise ou de danser en public le pas de
Giselle ; mais chaque jour ces démonstrations devenaient de plus
en plus rares, et Bouchot le hardi obéissait à Gaston le doux ;
la fermeté tranquille avait raison de l'audace emportée.
La situation de M. et Mme de La Taillade, loin de
s'améliorer, semblait aller de mal en pire. On côtoyait toujours
la misère absolue et, plus d'une fois, on se coucha sans souper.
Gaston s'accoutumait peu à peu à cette existence qui lui avait
d'abord paru si étrange, et il apprit à connaître le prix de
l'argent. Il se croyait abandonné par sa tante et considérait
comme un rêve tout espoir de retourner à Houdan. Cependant il
l'avait toujours présente à l'esprit, la petite maison où sa vie
s'écoulait si heureuse. Il comprenait maintenant pourquoi la
pauvreté avait arraché des pleurs à Mademoiselle. Il songeait
avec tristesse que là-bas aussi le pain manquait peut-être. Que
n'eût-il donné pour revoir le bon docteur, pour embrasser
Mademoiselle et Catherine ! Près d'eux, la misère lui eût été
moins dure. C'est eux qu'il eût voulu servir et non cette femme
qui le maltraitait si cruellement. Mais, comme Bouchot, il devait
demeurer chez son père, souffrir, se résigner, oublier, en
attendant que le progrès, auquel travaillait sans doute son
parrain, permît aux enfants de rester près de leurs tantes et d'y
vivre heureux sans effort.
Ruinée par l'abus des liqueurs fortes, la constitution
d'Alexis commençait à s'ébranler, et la décrépitude s'annonçait
avant l'heure. Le dos se courbait, les mouvements devenaient
gauches ; un tremblement de sinistre augure secouait ce corps qui
n'éprouvait plus qu'un seul besoin, - besoin incessant,
impérieux, inextinguible : boire. Depuis un an, l'exiguïté de ses
ressources obligeait le soudard à se gorger d'alcools frelatés.
Ainsi que par le passé, son ivresse était calme, silencieuse,
inerte, et l'âme, sur ce visage à l'oeil morne, ne rayonnait qu'à
la vue de Gaston. Oh ! l'enfant, Alexis l'aimait autant qu'il
pouvait aimer. Il ne parlait plus de s'en séparer, de le
reconduire à Houdan, et cependant il voulait le voir heureux. Il
croyait ce but atteint lorsqu'il réussissait à détourner la
colère de Blanchote, toujours prête à frapper. Le rêve de
celle-ci, c'était d'enlever à l'enfant cette protection pourtant
si dérisoire, et d'amener l'ivrogne à châtier lui-même son fils.
De son côté, la mégère, désespérant de reconquérir
l'indépendance relative qu'elle avait due au Coeur-Enflammé,
s'abandonnait peu à peu à la boisson, vice dont elle s'était
préservée jusque-là. Les deux époux, après s'être grisés de
compagnie, oubliaient souvent de rentrer ; alors Gaston
grignotait tristement les restes qu'il découvrait dans le
galetas, ou partageait le maigre repas d'un voisin. L'enfant
avait demandé plus d'une fois qu'on l'envoyât à l'école ; mais
Blanchote comptait sur l'oisiveté pour le façonner au vol. Elle
le surveillait avec une ardeur fiévreuse, prête à l'encourager à
sa première faute, et c'était avec intention qu'elle
l'abandonnait à lui-même sans ressource et sans pain.
« Il faudra bien qu'il y arrive », disait-elle.
Elle laissa même plusieurs fois de l'argent à la portée de
celui qu'elle affamait ; elle espérait que, pressé par un long
jeûne, Gaston succomberait à la tentation. Vains calculs : la
probité de l'enfant n'eut pas même à lutter. Lorsque la faim le
pressait, il s'adressait à Bouchot qui, récoltant de légers
profits dans ses courses, ouvrit un compte à son ami chez un
boulanger.
On ne vit pas impunément dans la misère : elle use le corps,
énerve l'âme, la déprave ou l'abrutit. Les vertus, dont la
pratique est si facile pour les riches, deviennent pour les
pauvres une cause de luttes héroïques, de véritables drames.
Combien de gens fortunés se vantant de leur probité - on se vante
de cela dans le monde - n'auraient été que de plats coquins s'ils
se fussent trouvés placés au bas de l'échelle ! Le beau mérite de
ne pas voler cent sous lorsqu'on possède cent mille livres de
rente ! Certes, après dix-huit mois de séjour dans la rue
Jean-Pain-Mollet, Gaston n'était plus l'enfant aux gestes
gracieux, aux manières distinguées qui ravissaient les commères
de Houdan. Peu à peu, le milieu dans lequel il vivait agissait
sur lui, et il employait des tournures de phrase qui eussent bien
surpris Catherine. Cependant il conservait assez de supériorité
pour être remarqué parmi ceux qui l'entouraient, et dans la
maison, chez les fournisseurs, dans le quartier, on le désignait
assez communément sous le nom de « petit monsieur. » La race qui
manquait si complètement chez le père, tant au physique qu'au
moral, se retrouvait chez le fils, dont le petit pied surprenait
toujours Bouchot, et dont le caractère devait se ressentir à
jamais des idées de devoir, de justice et de progrès semées à
profusion par le docteur Fontaine.
Si l'apprenti avait beaucoup emprunté à son ami, il possédait
une organisation trop complète, une force intérieure trop réelle
pour ne pas lui avoir inculqué à son tour, bonnes ou mauvaises,
quelques-unes de ses façons d'être. A ce contact, Gaston avait
perdu sa timidité féminine. Il ne cherchait jamais dispute à
personne ; mais, à l'occasion, on trouvait en lui à qui parler.
Dans le quartier, les deux amis avaient trop souvent fait leurs
preuves pour qu'on se permît de les molester ; ce n'était donc
que de loin en loin, lorsqu'ils sortaient de leur territoire, que
les crocs-en-jambe perfectionnés par Bouchot trouvaient une
triomphante application.
La passion de Bouchot pour les arts, pour la peinture en
particulier, était une véritable vocation, et son premier soin
fut de tenter de la communiquer à son ami. A défaut d'un émule
sachant manier le crayon ou le charbon, il trouva dans Gaston une
intelligence capable de s'émerveiller, de s'enthousiasmer, de
s'attendrir ; pour la première fois, le jeune artiste eut cette
joie immense de se sentir compris et encouragé. Bien qu'à des
titres différents, c'était avec une égale satisfaction que les
deux enfants parcouraient les galeries du Louvre, admirant un peu
au hasard, mais ne se méprenant pas aux beautés des
chefs-d'oeuvre devant lesquels ils passaient. Le soir, tandis que
son père se consolait au cabaret, l'apprenti accourait chez
Gaston. Là, durant des heures entières, avec une patience
infatigable, il copiait et recopiait les dessins dont le hasard
ou ses économies l'avait rendu possesseur. L'étude réussie,
Bouchot corrigeait les essais de son ami, puis entamait le grand
pas de Giselle. Vers dix heures, il regagnait son logis, disposé
à plaire au père Bouchot en soignant le lendemain une couture ou
un raccommodage. Gaston, demeuré seul, cachait les crayons dont
la vue irritait Mme de La Taillade, s'asseyait près de la fenêtre
et fermait les yeux pour mieux rêver. D'un seul coup, il revoyait
la grande plaine qu'il fallait traverser pour se rendre à
Maulette, les buissons d'épine-vinette qui bordaient le chemin
creux, le revers du fossé où bourdonnaient des frelons et dont
Catherine ne voulait pas qu'il s'approchât. Au loin
apparaissaient les peupliers groupés autour de la mare, puis le
champ de blé, le long duquel il glanait des coquelicots et des
bluets. Quel bon soleil, là-bas, quelles senteurs vivifiantes,
quel calme, quelle sérénité ! Mais le pas de Blanchote
résonnait ; adieu les rayons et les fleurs, l'ombre venait.
Accoutumé aux injustes colères de Mme de La Taillade, Gaston
feignait de rester indifférent aux coups qu'elle lui prodiguait.
Lui, si douillet en apparence, il dédaignait de suivre les
conseils de Bouchot, de crier pour désarmer la mégère. Sa
vengeance consistait à recevoir stoïquement les injures, les
accusations, les horions dont elle l'accablait. Pâle, frémissant,
indigné, il redressait la tête devant la furie qui se lassait à
la fin de frapper. Dès que la marâtre s'éloignait, Gaston,
pleurait à chaudes larmes, et se trouvait si malheureux qu'il
souhaitait mourir.
Bouchot, qui, jugeant d'après lui-même, croyait que les
mauvais traitements, « les toutouilles », faisaient
nécessairement partie de l'éducation, ne réussissait pas toujours
à consoler son ami ; il ne savait pas, par expérience, comme
Gaston, que s'il est des enfers il existe aussi des paradis. A la
suite de ces scènes, la haine, la colère, la vengeance se
disputaient le coeur de la pauvre victime. Chose étrange ! la vue
de son père, même aviné, suffisait pour rendre à son esprit un
peu de tranquillité. Il y avait tant de bonté, tant de douceur
dans le regard dont Alexis enveloppait son fils, que celui-ci
l'embrassait attendri et se promettait de patienter encore.
Spectacle fait pour émouvoir ; l'enfant, par instinct, avait
pitié de l'homme.
Après s'être séparé de son ami, Gaston avait gravi les cinq
étages qui conduisaient à la mansarde. La misérable chambre,
outre le grand lit, le fourneau et quatre ou cinq chaises
boiteuses, ne contenait guère que les objets disparates récoltés
par Mme de La Taillade dans ses promenades lucratives. L'enfant
trouva la porte close, redescendit avec lenteur, et s'assit pour
attendre sur la première marche de l'escalier. De temps à autre,
il parcourait la cour étroite, obscure, infecte, qui servait de
laboratoire à un maître corroyeur. Lorsque la nuit vint, il gagna
le seuil de l'allée.
« On m'a oublié », pensa-t-il.
Il se sentait incommodé par la faim, et poussa un gros
soupir. Après une nouvelle heure d'attente, il s'établit de son
mieux à l'un des coins de la porte afin d'essayer de dormir. Tout
à coup il vit paraître sa belle-mère... elle titubait.
« Te voilà, bandit ! s'écria-t-elle, pourquoi n'es-tu pas
rentré dîner ?
- Je suis ici depuis cinq heures, répondit Gaston.
- Tu mens ; nous avons mangé à six, ton père et moi.
- Pas ici, alors.
- Où donc, s'il vous plaît ? chez Deffieux, peut-être ? Mais
tu n'étais pas pressé de revenir, tu avais de quoi te régaler. »
Gaston, qui était presque à jeun, secoua la tête avec
tristesse. En ce moment, la fillette, qui avait voulu le ramener
et le consoler lors de l'aventure de la bouteille, descendait
l'escalier, tenant à la main une chandelle allumée.
Elle s'arrêta craintive, ses grands yeux fixés sur Blanchote.
« Où sont les dix sous que j'avais laissés sur la table ?
demanda la mégère à Gaston.
- Ils sont où vous les avez mis.
- Tu les a chippés, selon ta coutume, voleur ! »
Gaston releva la tête ; son regard rencontra celui de la
petite fille ; il rougit et répliqua, les dents serrées :
« Vous mentez ! »
Blanchote tenait son cabas ; elle en souffleta l'enfant, qui
fut presque renversé. Il se redressait à peine qu'il reçut un
second choc. Le cabas renfermait un objet pesant, Gaston roula
sur le sol.
Aux cris poussés par la petite fille, une voisine ouvrit sa
porte.
« Qu'y a-t-il donc, Alice ? Es-tu tombée ?
- C'est rien, m'ame Poinsot, faites pas attention ; je
corrige le fils à La Taillade qui m'a volé dix sous ;
comprenez-vous ça ! le gueux croit, sans doute, que l'argent ne
coûte que la peine de le prendre. »
Blanchote s'avançait de nouveau vers l'enfant ; mais Alice
eut la présence d'esprit de souffler la lumière. La mégère traita
la petite fille de maladroite, l'accabla d'injures, et s'éloigna
chancelante pour retourner chez Pauquet. A peine Alice l'eut-elle
vue disparaître, qu'elle chercha Gaston dans l'ombre.
« Relève-toi, lui dit-elle à voix basse, elle est partie. »
L'enfant, toujours étendu sur le sol, ne répondit pas.
« Gaston ! » s'écria la petite fille avec crainte.
Elle s'agenouilla, sentit la tête inerte de son petit ami, la
souleva et l'appuya contre la sienne, tandis que des larmes
inondaient son visage.
« Vous mentez ! » répéta soudain l'enfant d'une voix faible.
Puis il dit, comme effrayé :
« Où suis-je donc ?
- Près de moi, répondit Alice ; relève-toi, ta belle-mère est
loin.
- Je n'ai pas volé ! s'écria-t-il avec énergie.
- Je le sais bien, va. Viens chez nous. »
Gaston se releva, encore étourdi. Alice courut rallumer sa
chandelle chez le corroyeur.
« Tu saignes », lui dit un ouvrier.
Alice porta la main à sa joue et pâlit en voyant du sang sur
ses doigts. Elle revint près de Gaston qui, blessé au front,
s'était rassis et sanglotait. La petite l'entraîna vers la pompe,
lui baigna le visage, cherchant à le consoler. Bientôt rappelée
par la voix de sa mère, elle remonta précipitamment l'escalier.
Gaston refusa de la suivre et regagna le seuil de l'allée, la
tête pleine de sombres résolutions.
Tout à coup il vit arriver Bouchot. L'apprenti, sans mot
dire, se jeta dans les bras de son ami. Lui aussi sanglotait.
« Qu'as-tu donc ? répétait Gaston qui sentait ses larmes
déborder de nouveau ; ton père t'a-t-il frappé ? »
Bouchot, suffoqué, fut quelque temps sans répondre.
« Mon père s'est remarié, murmura-t-il enfin.
- Avec qui ?
- Est-ce que je sais ? Avec une femme, une grosse que je n'ai
jamais vue. Elle a voulu que je l'appelle maman, comme ça, à la
minute ; je n'ai pas pu, moi ! Est-ce que je la connais ? Le père
Bouchot s'est fâché ; il m'a battu, puis chassé. Ma mine la
faisait rire, elle. Ah ! tiens, j'en ai assez, moi, de trimer ;
j'aime mieux mourir tout de suite.
- Moi aussi, répondit Gaston, qui raconta à son tour sa
triste aventure.
- Ah ! toi, ce n'est rien, comparativement, répliqua Bouchot,
dont les sanglots coupaient à chaque instant la voix ; tu es
libre une partie de la journée, tu pourrais dessiner ; tu lis, tu
vas où tu veux. Moi, je travaille ; le pain que je mange, je le
gagne. Si on croit que c'est amusant de faire des trous dans le
cuir pour y passer du fil ou pour y planter des clous ! Je n'en
pouvais déjà plus, des coups, toujours des coups ! On en rit bien
un peu ; mais à la longue, on se dégoûte. Aujourd'hui, c'est
fini. Songe donc, ma pauvre mère, voir sa place prise par une
autre, une je ne sais quoi, qui voudra me commander, me battre !
Tout à l'heure, j'aurais voulu que mon père m'atteignît à la
tempe, car on dit que ça tue. »
Et le pauvre apprenti pleura plus fort.
Un quart d'heure plus tard, les yeux gonflés, la tête lourde,
les deux enfants débouchaient dans la rue Planche-Mibray. Ils
s'arrêtèrent un instant devant le cabaret de Pauquet ; Blanchote,
le père Bouchot, sa maîtresse et Alexis fraternisaient
joyeusement, le verre en main. Les petits abandonnés s'enfuirent
jusqu'au quai de la Mégisserie, déjà désert. Ils descendirent sur
la berge de la Seine, côtoyant d'énormes tas de sable dans
lesquels leurs pieds enfonçaient. Gaston franchit le premier la
passerelle d'un bateau ; les deux amis se blottirent sur la
poupe. Au-dessous d'eux l'onde invisible tourbillonnait,
clapotait avec un petit bruit sec qui se répétait à temps égaux
comme celui d'un balancier. Trois ou quatre lumières, tombant
d'en haut, traçaient des sillons lumineux sur la surface obscure
du fleuve. Le ciel était gris, la nuit sombre, la température
douce. Gaston s'assit, le dos appuyé contre un rouleau de cordes,
Bouchot se plaça près de lui, et la main dans la main, mornes,
silencieux, ils écoutèrent le murmure des flots, dont les
ondulations balançaient, comme un immense berceau, la barque qui
les portait.
« A minuit, n'est-ce pas ? dit Bouchot, qui désigna le
fleuve.
- A minuit », répondit Gaston.
Ils se turent de nouveau, se pressant plus fort l'un contre
l'autre, ainsi que des oiseaux frileux au fond d'un nid mal
abrité. Ils semblaient calmes, tranquilles, résolus. Leur esprit
flottait du passé à l'avenir, de la terre au ciel, du connu à
l'inconnu. L'apprenti, avec son imagination d'artiste qui voyait
tout en relief, évoqua l'idée de la Morgue. Ce lieu sinistre, où
sa curiosité l'attirait souvent, lui apparut dans sa sombre
réalité. Il se vit étendu sur les dalles de marbre noir au chevet
de cuivre poli, côte à côte avec Gaston, tous deux pâles,
immobiles, raides, glacés, les yeux clos. On se pressait pour les
voir, et les femmes répétaient : « Pauvres petits ! » Bouchot
secoua la tête pour chasser ce tableau lugubre et se mit à songer
à sa mère. Il se rappela l'époque où elle le conduisait à
l'église, où elle lui parlait de la Vierge, de Dieu, du paradis.
Comment avait-il oublié toutes ces choses ! - le paradis surtout,
où les enfants deviennent des anges aux ailes d'azur, comme dans
les toiles des maîtres espagnols ou italiens ! Peu à peu, il lui
sembla qu'un voile se déchirait, qu'une lumière éblouissante
l'enveloppait et qu'il volait dans l'espace parmi les étoiles
enflammées.
Gaston, de son côté, revenait à son rêve habituel : Houdan.
Il songeait aussi à son père, qui ne comprendrait rien à cette
catastrophe et qui pleurerait. Las de cette vie d'épreuves sans
cesse renouvelées, l'enfant, comme un voyageur perdu, promenait
autour de lui des regards avides, et ne découvrait qu'une seule
issue, un seul refuge assuré, la mort. A cette heure suprême, il
ne formait qu'un voeu, c'est qu'on transportât son corps dans le
cimetière de la ville où il était né, près de la dalle blanche
sous laquelle reposait cette mère qu'il n'avait pas connue et
dont Catherine parlait comme d'une sainte. O Catherine !
Mademoiselle, le docteur, la vieille tour, la grande cheminée, la
girouette et le tic-tac de l'horloge que le ressac des flots
imitait si bien, si bien, que, fermant les yeux, Gaston crut
n'avoir jamais quitté ni ses amis ni la petite maison de la
grand'rue.
L'ombre s'épaississait, les lumières semblaient pâlir, les
bruits devenaient plus rares, plus retentissants. Bientôt on
n'entendit plus qu'une vague rumeur, le clapotement de l'eau et
le craquement monotone des barques.
Soudain l'horloge de l'hôtel de ville tinta. Dès le second
coup, comme éveillées par un signal, les cloches de Notre-Dame et
de Saint-Merri retentirent. Puis vinrent celles de Saint-Gervais,
de Saint-Eustache, de Saint-Germain-l'Auxerrois ; puis d'autres
plus lointaines, enfin d'autres encore. Les sons multipliés
vibraient dans toutes les directions, tantôt clairs, brefs,
allègres, sonores ; tantôt sourds, plaintifs, mélancoliques ou
confus. Douze fois chacun des lourds marteaux retomba sur la
coque de bronze qui prête sa voix à l'heure, et répéta minuit.
Les deux enfants, pressés l'un contre l'autre, ne
tressaillirent même pas. Épuisés par leurs larmes et par leurs
émotions, ils s'étaient endormis sous le regard de Dieu, qui leur
montrait son ciel à l'heure où devait sonner leur glas.
Une des preuves de l'imperfection de notre nature, c'est que
nous ne pouvons être longtemps ni complètement heureux ni
complètement malheureux. Il est une mesure à nos peines aussi
bien qu'à nos plaisirs ; mais la Providence se montre si avare de
ces derniers, que la divinité suprême du sauvage est toujours un
Croquemitaine auquel on ne peut plaire que par de sanglantes
hécatombes. Tout se dévore, tout se combat dans la nature, depuis
l'infusoire, qui a son tigre, jusqu'à l'homme, dont la raison
supérieure éclate dans les batailles rangées. Combien de siècles
a-t-il fallu pour nous amener à la conception d'un Dieu clément,
pour nous guérir de l'envie de sacrifier et même de manger nos
ennemis ? Et encore, ce dernier progrès n'est peut-être qu'une
question de cuisine ; grâce à la science, nous savons que l'homme
n'est ni tendre, ni délicat, ni bon ; au physique, bien entendu,
car au moral, chacun se considère comme à peu près parfait et ne
voit guère les défauts de l'humanité que dans la personne de son
voisin.
Au milieu de leur misère, Gaston et Bouchot avaient parfois
de ces éclaircies qui font croire que le bonheur n'est pas un
vain mot. Rien n'égalait leur joie lorsqu'ils pouvaient passer
une heure ou deux ensemble, se communiquer leurs déboires ou
leurs chagrins. Ils atteignaient cet âge où l'on commence à se
tourner vers l'avenir, où bientôt on va croire l'univers fait
pour soi. Ce n'était pas une mélancolie maladive que celle de
Gaston. Pour que l'enfant s'épanouît de nouveau, il n'avait
besoin que de retrouver les soins dont son enfance avait été
entourée. Cependant, à la longue, les ressorts si bien trempés de
ces deux jeunes esprits pouvaient fléchir, s'user, se rompre.
Dans nos sociétés mal équilibrées, combien naissent et meurent à
qui l'instruction n'a pas révélé qu'ils avaient « quelque chose
là ! » Nous sommes civilisés, disons-nous, et le premier de nos
ministres n'est pas celui de l'instruction publique ; nous
donnons à la guerre, à l'art de tuer beaucoup d'hommes à la fois,
les deux tiers de nos revenus ! Mais alors pourquoi vanter notre
civilisation ? Ah ! c'est vrai, nous ne mangeons plus nos
prisonniers !
Bouchot s'éveilla brusquement, au bruit des imprécations d'un
batelier ; puis Gaston ouvrit les yeux à son tour. Les deux amis
se regardèrent en silence, aussi surpris l'un que l'autre de se
retrouver vivants.
« Il fait froid », dit l'apprenti, qui s'élança vers la
berge.
Cinq heures sonnaient, les toits bleuâtres se découpaient
avec vigueur sur le ciel qui se teignait de rose, une rumeur
confuse, croissante, emplissait déjà la cité. De longues files de
charrettes remontaient le quai, les maraîchers s'interpellaient,
les chiens aboyaient. Une bande d'hirondelles, poussant des cris
multipliés, tournoyait autour de la Renommée qui couronne la
fontaine du Châtelet. Soudain les bruyants oiseaux se
dispersèrent dans vingt directions, semant l'air des gracieux
arcs dessinés par leurs ailes.
« Ah ! s'écria Bouchot qui prit Gaston dans ses bras, que
nous est-il donc arrivé ?
- Nous nous sommes endormis.
- C'est, ma foi, vrai. J'ai même rêvé que j'avais des ailes.
Un peu plus, je me cognais contre le soleil, faute d'expérience.
Attends donc ; il y avait un chat, dans mon rêve ; il faudra que
je prie la mère Bardou de consulter sa Clef des songes... un rude
livre, celui-là, pour toi qui les aimes.
- J'ai rêvé aussi, dit Gaston ; nous nous rendions à Houdan,
et je voyais Catherine venir au-devant de nous. »
Bouchot avait passé son bras autour du cou de son ami et
l'entraînait doucement loin du fleuve.
« Pourquoi n'irions-nous pas dans ton pays ? reprit-il. Je
n'ai plus envie de me noyer, moi. Hier au soir, je ne dis pas,
c'était convenu. Mais à présent, je trouve ça bête, d'aller
mettre si peu de viande dans tant de bouillon.
- Nous n'aurions plus à souffrir, murmura Gaston.
- Hum ! on ne sait pas, vois-tu. Le père Faruc a beau dire,
l'enfer, c'est peut-être vrai. Se jeter à l'eau pour se réveiller
sur un gril, en face d'un grand diable qui vous retourne avec une
fourche, comme une côtelette !... Allons plutôt à Houdan.
- Il nous faudrait de l'argent. »
Bouchot se tira les oreilles avec énergie.
« Je le connais, ce refrain-là, dit-il. Pour boire, de
l'argent ; pour manger, de l'argent ; pour aller à Houdan, de
l'argent. Pas une seule chose qu'on puisse se procurer sans
argent !... Si, ma foi, les toutouilles. »
Tout en causant, les deux amis s'engageaient dans la rue
Planche-Mibray.
« Voyons, quelle somme nous faudrait-il ? demanda résolument
Bouchot qui s'arrêta.
- Pour aller à pied ?
- Parbleu !
- Au moins quarante sous. »
L'énormité de la somme donna lieu à de longs débats ; on
calcula les dépenses probables, et, d'économie en économie, on
arriva à se contenter de trente-cinq sous. La détermination bien
arrêtée de se rendre à Houdan effaça toute idée de suicide de
l'esprit des deux enfants. Ils se promirent de supporter avec
patience les mauvais traitements, certains désormais que leurs
souffrances auraient une fin. De longs mois s'écouleraient
peut-être avant que les pourboires de l'apprenti, soigneusement
mis en réserve, constituassent le capital jugé nécessaire pour
l'entreprise. Qu'importe ! le ciel n'était plus morne,
maintenant ; l'espoir l'éclairait. Bouchot s'anima si bien, qu'il
exécuta le pas de Giselle. Il se voyait déjà sur la grand'route,
chaussé de souliers renforcés de clous pour la circonstance.
« Le côté ennuyeux, dit-il en interrompant sa danse, c'est
que je vais inaugurer ce beau projet par une toutouille. Pas
moyen de l'éviter, celle-là. Allons, adieu ; je préfère me la
payer tout de suite ; j'aime les affaires bâclées. »
Il embrassa Gaston qui, moins résolu, ne gravit l'escalier
qu'avec lenteur.
« C'est toi, petit, lui dit une voix rude au moment où il
atteignait le palier du second étage ; es-tu bien pressé ?
- Non, monsieur Faruc.
- Alors tu vas aller me chercher mon pain et mon lait. »
Heureux de l'occasion que lui fournissait le hasard de
retarder l'instant où il se trouverait en face de sa belle-mère,
Gaston s'empressa de redescendre. A peine hors de l'allée, il vit
apparaître son père et Blanchote. Le soudard se redressa, remonta
son sac avec mollesse et pressa plus fort le bras de sa compagne
qu'il soutenait.
« Où vas-tu, mon luron ? demanda-t-il.
- Faire une commission pour M. Faruc.
- Bon ; un brave homme, celui-là.
- Une vieille canaille », bégaya Blanchote.
Alexis l'entraîna, et le triste couple disparut dans la
sombre allée. Gaston comprit qu'on ne s'apercevrait pas qu'il
avait découché, ce qui le soulagea d'un grand poids. Au coin de
la rue des Arcis, il vit le père de Bouchot qui, appuyé contre
une borne, se parlait à mi-voix avec force gestes. Le cordonnier
reconnut l'ami de son fils.
« Gaston, cria-t-il, écoute un peu. »
Il se raidit, puis se pencha tout à coup vers l'enfant ;
« Sais-tu où je demeure ? lui demanda-t-il d'un air
confidentiel.
- Oui, répondit Gaston surpris.
- La farce est bonne », continua l'ivrogne, qui se mit à rire
aux éclats.
Soudain il reprit son sérieux, considéra Gaston avec fixité,
passa plusieurs fois sa main sur son front et commença à pleurer.
« Tu sais où je demeure, s'écria-t-il enfin entre deux
hoquets, et je ne le sais plus, moi ! je n'ai plus d'asile !...
C'est la faute de ton père, reprit-il avec énergie, il a bu ma
maison !... »
Bouchot survint.
« La femme ronfle, murmura-t-il à l'oreille de Gaston, la
toutouille sera pour ce soir. »
Le brave enfant, aidé par son ami, essaya d'entraîner son
père. On allait à droite, à gauche, en arrière, en avant ;
parfois le cordonnier s'arrêtait court, prêt à choir sur ses
guides.
« Voulez-vous marcher droit, mes drôles, et ne pas me
tirailler de cette façon ? Toi, Bouchot, je te rosserai en
rentrant pour t'apprendre le respect... C'est égal, ce gredin de
La Taillade, plus il boit, plus il est solide... C'est comme moi,
du reste.
- Il prétend, répliqua Bouchot, qui fit une légère grimace à
l'adresse de Gaston, que vous ne pourrez pas monter l'escalier
tout seul. »
Le cordonnier recula pour assurer son équilibre.
« Veux-tu parier un litre à douze et une salade d'oeufs durs
que je monte sur la colonne Vendôme ?... Tu n'oses pas,
feignant !
- Si ; mais...
- Allons-y. »
L'ivrogne fit un demi-tour ; ce n'était pas l'affaire de
l'apprenti.
« Inutile de nous déranger, dit-il, la colonne Vendôme vient
de tomber. »
Le père Bouchot regarda son fils avec stupéfaction. Par
bonheur, un voisin qui se rendait à son travail prêta main-forte
aux deux amis. Un quart d'heure plus tard, le cordonnier reposait
sur le carreau de la pièce qui lui servait à la fois de salle à
manger, d'atelier et de salon. Dans la chambre contiguë ronflait
la nouvelle hôtesse. Bouchot se mit à l'ouvrage.
« C'est drôle, pensait-il, on dit que les parents veillent
sur leurs enfants... Je suis donc mes parents, moi ? Bah, ça vaut
encore mieux que d'être mort. »
Et, sans interrompre son travail, l'apprenti songea, qu'à la
fin de l'été il serait à Houdan, cette ville que Gaston
représentait comme peuplée de tantes, de docteurs, de bonnes et
de gens heureux.
Rassuré par l'intervention du voisin, Gaston s'était hâté de
regagner la maison de la rue Jean-Pain-Mollet.
« Ah ! ah ! s'écria le père Faruc, qui se tenait sur le
palier, je commençais à te croire envolé avec mes trois sous. Ne
rougis pas, garçon, je plaisante. Ton père et ta mère ont donc
découché, que je viens de les voir rentrer ? Veux-tu faire
bouillir mon lait ? »
Gaston s'agenouilla près d'un fourneau portatif, tandis que
le vieillard se rasait.
Le père Faruc, qui prenait le titre d'homme d'affaires, était
un huissier sans autre mandat que son astuce. Il se chargeait,
moyennant soixante-quinze pour cent de bénéfice, de recouvrer ces
créances véreuses dont les petits boutiquiers ont toujours de
pleins tiroirs. Doux, rogue, poli, grossier, patient, mielleux ou
insolent, selon l'occasion, ce Protée gagnait trois ou quatre
cents francs par mois, tant il savait se servir à propos de la
menace, de la douceur, de son âge ou de sa mise.
Il passait pour appartenir à la police, et, bien qu'il n'en
fût rien, il ne combattait qu'à demi cette croyance qui le
protégeait à de certaines heures. Le père Faruc, lorsqu'il
pénétrait chez un créancier, ressortait rarement les mains vides.
Comment refuser un à-compte à un homme qui offrait sa protection
pour la recherche d'un emploi plus lucratif que celui qu'on
possédait ; à ce créancier qui, selon l'étage, se disait cousin
d'un juge, d'un commissaire, ou d'un sergent de ville, et parlait
à mi-voix des terribles conséquences de l'intervention de ces
personnages ? Comment s'exposer à voir reparaître chaque matin ce
vieillard dont le verbe haut mettait la maison entière dans la
confidence d'une de ces dettes dont on rougit le plus, une dette
contractée pour chasser la faim ? Comment congédier cet être
devenu soudain asthmatique, et qu'une toux opiniâtre semblait
prête à étouffer ? Quelle connaissance du coeur humain chez ce
recors à la tenue simple, propre, coquette, eu égard au milieu
dans lequel il vivait ?
Le père Faruc, qui frisait la soixantaine, devait être un
ancien beau. Il emprisonnait son corps dans un de ces habits
bleus sous lesquels nous revoyons tous notre aïeul, et ses jambes
dans un pantalon à pont maintenu par les classiques bretelles en
tapisserie. Des souliers découverts, à boucles d'argent,
montraient un pied menu et des bas bleus chinés. Autour de son
cou s'enroulait une cravate de foulard nouée avec une négligence
étudiée. Cet ensemble était surmonté d'une tête ronde, à demi
chauve, au regard clignotant, aux paupières rouges et sans cils,
au nez proéminent. La bouche large, sensuelle, était encore bien
garnie ; mais le teint vineux, couperosé, dartreux du vieillard
contrastait avec sa mise si nette.
« C'est l'homme le mieux chaussé du quartier, disait Bouchot,
mais quelle tête ! Avec des cornes, on en ferait celle d'un
satyre. »
En réalité, le satyre existait sans les cornes. La vue d'une
jeune femme suffisait pour incendier les prunelles fauves de
l'homme d'affaires, dont les narines se dilataient alors outre
mesure, et qui caressait avec complaisance son menton toujours
frais rasé.
Les vices, pas plus que les qualités, ne passent longtemps
inaperçus, aux yeux clairvoyants du peuple, et un sobriquet
amical, flétrissant ou malicieux, vient presque toujours
remplacer le nom propre de celui qui, à un titre quelconque,
mérite qu'on s'occupe de lui. Les dettes que le père Faruc se
chargeait le plus volontiers de recouvrer étaient celles
contractées par de jeunes ouvrières, et Dieu sait de quels
à-compte le vieux loup se contentait. Le sobriquet qu'on lui
avait donné n'est pas de nature à pouvoir être rapporté ; mais,
dans un autre ordre d'idées, il valait celui de la Chipparde, par
lequel on désignait généralement Blanchote.
Après avoir dégusté sa tasse de café, sans songer à convier
son petit commissionnaire, le vieillard bourra son portefeuille
de factures, brossa son chapeau à larges bords, et sortit pour
commencer sa tournée ordinaire.
« Lorsque tu seras plus grand, disait-il à Gaston tout en
fermant sa porte, je t'apprendrai mon métier.
- Vous lui mettrez donc un coeur de bois dans la poitrine,
s'écria un jeune ouvrier chargé d'une salade, d'un morceau de
jambon et d'une bouteille de vin.
- Toujours farceur, ce Péruchon !
- Pas assez, par malheur, pour faire rire tous ceux que vous
faites pleurer.
- Tu t'occupes trop du prochain, mon garçon, ça te rendra
malade.
- A ce compte-là, vous devriez être mort, répliqua Péruchon.
Je ne suis pas méchant, continua l'ouvrier qui disparaissait dans
l'escalier, - et il disait vrai - mais je donnerais volontiers
une heure de travail par semaine pour voir flanquer à ce
grippe-sou une série de tripotées. Holà, Gaston, où vas-tu ?
- Voir si mon père a besoin de moi.
- Bon, prends garde que ce ne soit ta belle-mère qui ait
besoin de tambouriner quelque chose. Est-ce que tu as faim, que
tu regardes mon jambon de l'air que prend le père Faruc devant un
cotillon ?
- Oui, répondit Gaston qui rougit.
- Ah ! tu as faim et tu attends que je t'invite ! c'est mal.
Je ne suis pas méchant, ajouta Péruchon, mais je voudrais que la
belle-mère de ce gamin-là reçût un poing fermé sur l'oeil de
temps à autre ; ce serait, je crois, la seule chose qu'elle
n'aurait pas volé. »
Péruchon, moraliste et ouvrier ébéniste, était un beau garçon
de vingt-trois ans, assez habile dans son état pour gagner
facilement cinq ou six francs par jour. Il n'avait qu'un défaut,
trop commun chez l'ouvrier parisien, celui de se laisser
débaucher par ses camarades et de perdre quelquefois une semaine
entière à bambocher. Péruchon était le fils d'une pauvre servante
qui, trompée et abandonnée, avait lutté contre la misère pour
élever son enfant. La vaillante femme, ne reculant devant aucun
métier pour se créer des ressources, se fit porteuse de pain,
envoya le petit à l'école aussitôt qu'il fut en âge, le plaça
ensuite chez un ébéniste, et, durant quinze ans, pourvut à tous
ses besoins. Doué d'un coeur d'or, le jeune garçon répondit par
une application soutenue aux rudes sacrifices exigés par son
enfance et devint un excellent ouvrier. Après avoir tiré à la
conscription, il exigea que sa mère renonçât à son rude métier.
La brave femme, fière de son fils, ne formait plus qu'un voeu,
celui de le voir se marier, lorsqu'une fièvre pernicieuse
l'emporta.
Péruchon, fatigué par un mois de veilles et fou de douleur,
tomba malade à son tour. Il fut soigné avec un dévouement
fraternel par une jeune ouvrière qui vivait dans les combles et
élevait un petit enfant. L'ébéniste devint amoureux de sa
garde-malade et lui proposa de l'épouser. La pauvre fille croyait
encore à l'amour de celui qui l'avait séduite, elle refusa. A
dater de ce jour, l'ouvrier dont la vie avait toujours été
exemplaire fut moins assidu au travail, et il était à craindre
que, comme le père de Bouchot, il ne contractât l'habitude de
boire en cherchant à se consoler.
Péruchon, franc, jovial, un peu simple, était devenu depuis
deux mois, malgré la différence d'âge le grand ami de Gaston et
de l'apprenti.
« Tu as manqué ta vocation, disait-il à ce dernier, qui lui
dessinait parfois des modèles de meubles, tu es né pour être
ébéniste. »
L'ouvrier possédait une petite bibliothèque, et Gaston
passait les instants dont il pouvait disposer à lire Molière,
Racine, Corneille, l'Histoire de Charles XII et le Siècle de
Louis XIV. Lorsque Péruchon s'absentait, il déposait sa clef dans
un coin connu de son jeune ami, et l'enfant lisait et relisait la
trentaine de volumes qui, sauf un petit nombre, dont la portée
par bonheur lui échappait, exerçaient sur son esprit une
salutaire influence. Cette passion pour la lecture contribuait à
sauver Gaston des inspirations de l'oisiveté, et ses actions
devaient se ressentir à jamais des nobles sentiments qu'il
puisait dans les oeuvres des vrais maîtres de l'art d'écrire.
Après un copieux déjeuner auquel les convives firent honneur,
Péruchon, qui travaillait chez lui, partit pour reporter son
ouvrage. Gaston remonta chez son père. Le soudard et Blanchote
dormaient. L'enfant redescendait lorsqu'une femme, vêtue d'une
misérable robe, coiffée d'un mouchoir, les yeux rouges, les
traits pâles et fatigués, apparut sur sa porte entre-bâillée.
« Je te guettais, mon petit Gaston, dit-elle à mi-voix, j'ai
une longue course à faire, veux-tu me rendre le service de rester
avec les enfants ?
- Oui, madame Hubert. »
Gaston pénétra dans une vaste pièce aussi pauvrement meublée
que sa propre demeure. Son entrée fut saluée par cinq petites
voix dont les propriétaires, à peine vêtus, vinrent se cramponner
à ses habits. Mme Hubert acheva de nouer un paquet de hardes et
jeta sur ses épaules un châle déteint.
« Vous serez sages, mes petits anges, vous obéirez à Gaston ?
- Oui, répondirent à la fois les gamins, dont le plus âgé
pouvait avoir sept ans ; mais tu nous apporteras du pain ? »
Mme Hubert essuya une larme avant de se tourner vers Gaston.
« Tu ne les laisseras pas seuls, n'est-ce pas ? lui dit-elle
d'une voix suppliante ; je vais me hâter. »
A peine fut-elle dehors, que Gaston s'établit sur une chaise.
« Voyons, allez-vous me faire enrager comme l'autre jour ?
demanda-t-il en souriant.
- Non, répondirent les petits, qui paraissaient soucieux.
- A quoi voulez-vous jouer ?
- Raconte l'histoire de Barbe-Bleue.
- Celle du Petit-Poucet.
- Dessine-moi des bonshommes.
- Jouons plutôt à la dînette », dit une petite fille de cinq
ans, aux cheveux bouclés.
Tous les yeux s'agrandirent à cette proposition.
« Oui, jouons à la dînette, répétèrent les enfants avec
timidité.
- Avez-vous gardé quelque chose de votre déjeuner ?
- Nous n'avons pas déjeuné, reprit la petite ; c'est pour ça
que je veux jouer à la cuisine, tu mettras du pain, toi. »
Gaston sentit son coeur se gonfler ; sans la rencontre de
Péruchon, lui aussi eût été à jeun.
« Nous avons très-faim depuis hier, continua l'enfant, qui
parla à voix basse, nous ne le disons pas à maman parce qu'elle
se met à pleurer.
- Attendez-moi, dit Gaston, et surtout ne bougez pas. »
Il courut chez son père, fureta dans tous les coins, et ne
put découvrir le moindre morceau de pain. Sur la table, entre la
pipe d'Alexis et le cabas de Blanchote, reluisaient quelques
pièces de monnaie. Gaston compta la somme des yeux et avança la
main. Il crut voir remuer sa belle-mère et s'éloigna sans bruit.
« Ah ! s'écria-t-il, mon parrain a raison, le monde est mal
fait. »
Il descendit quatre à quatre chez Péruchon ; l'ouvrier
n'était pas rentré, et, par hasard, il avait emporté sa clef.
Gaston remonta désespéré ; il trouva les enfants assis en rond,
la faim les tenait tranquilles. D'un coup d'oeil ils virent que
leur ami revenait les mains vides ; le plus jeune se mit à
pleurer, - il voulait du pain. Gaston achevait à peine de le
consoler, que la petite fille fondit en larmes. On eût dit que
ses frères n'attendaient que ce signal : un vacarme affreux
résonna dans la misérable chambre, et ce fut en pleurant lui-même
que Gaston supplia les enfants de patienter.
Au moment où les pleurs et les cris redoublaient d'intensité,
un coup de pied ébranla la porte.
« Voilà Croquemitaine qui passe », dit une voix du dehors.
Les enfants se turent et se pressèrent contre leur gardien.
« Le premier qui chante, je le fourre dans mon sac, continua
la voix.
- Bouchot ! s'écria Gaston, qui courut vers le palier.
- Comment, c'est toi qui leur donnes des leçons ? dit
l'apprenti stupéfait.
- Les malheureux ont faim, répondit Gaston, qui pressa le
bras de son ami.
- Ils ont faim ! Ah, les pauvres mômes !
- Tu vas nous donner du pain, toi, Bouchot, s'écrièrent les
enfants, qui saisirent le tablier de l'apprenti.
- Ils vont me faire pleurer, ces moucherons-là, parole
d'honneur ! Lâchez-moi, gredins, ou je cogne. »
Les doigts cramponnés au tablier s'ouvrirent, et les enfants,
surpris du ton de Bouchot, reculèrent avec effroi. D'un bond
l'apprenti gagna l'escalier, rappelé en vain par son ami. Ce
départ fut pour les petits une nouvelle cause de désespoir ; ils
recommencèrent à pleurer, mais cette fois en silence. Tout à coup
Bouchot reparut, il tenait son tablier relevé par les deux coins.
Il s'avança jusqu'au milieu de la chambre en exécutant le pas de
Giselle et découvrit à l'improviste un pain rond et une tranche
de fromage d'Italie. En moins d'une minute, chaque gamin fut armé
d'une tartine que l'apprenti délivrait, après s'être fait
embrasser sur les deux joues et dire : Merci.
« Comment as-tu fait pour te procurer ces provisions ? dit
enfin Gaston.
- Ah ! voilà ! Il y a des choses cocasses dans la vie. Par
exemple, si nous étions morts hier, ces mioches-là pleureraient
encore au lieu de lécher le dessus d'une tartine. Figure-toi que
mon père s'est éveillé avec l'idée que Mme Fritz attendait après
ses bottines, et me voilà en route. Une brave femme, Mme Fritz !
elle s'est souvenue qu'elle me devait un arriéré de pourboires.
Elle fouille dans sa bourse, je tends la patte, v'lan, dix sous !
Je n'ai fait qu'un saut pour te les apporter, je ne me doutais
guère que tu élevais des moutards et que mon pourboire
décamperait si vite. »
Les enfants se groupaient de nouveau autour des deux amis en
montrant le reste du pain.
« Ont-ils faim, ces gueux-là ! s'écria l'apprenti ; j'ai peur
qu'ils n'attrapent une indigestion. C'est une règle de ne pas
trop se bourrer lorsqu'on est resté longtemps sans manger ; nous
le savons par expérience, toi et moi. Tiens, une idée...
Attention, crapauds, celui qui m'imitera le mieux aura la plus
grosse part. »
Et Bouchot, grave, sérieux, imperturbable, commença la danse
de Giselle. Les pauvres petits, avec une attention comique,
reproduisaient les gestes et les gambades qu'ils voyaient
exécuter, tandis que Gaston riait de tout son coeur en préparant
de nouvelles tartines. Rassasiés à la fin, les enfants
réclamèrent de Gaston l'histoire du Petit Poucet.
« Allons doucement, dit tout à coup une voix dans le
corridor ; voyez-vous, madame Hubert, je ne suis pas méchant ;
mais je voudrais que votre mari reçût une volée qui l'obligerait
à revenir près de vous. »
La porte s'ouvrit, et la malheureuse mère, pâle, défaillante,
soutenue par Péruchon, s'affaissa sur une chaise et laissa rouler
sur le carreau le paquet dont elle était chargée.
« Vous êtes là, vous autres ? s'écria l'ouvrier ; un verre
d'eau, mes garçons, et vite. »
Les enfants, effrayés de la pâleur de leur mère, lui
prenaient les mains.
« Pauvres petits ! » dit-elle.
Elle aperçut le reste du pain et se redressa.
« Ils ont mangé ? s'écria-t-elle en regardant les deux amis.
- Oui, madame Hubert ; nous avons fait la dînette, » répondit
Gaston.
La pauvre femme se couvrit le visage de ses mains et
sanglota. Soudain elle se dirigea vers les deux amis, et les
pressa contre sa poitrine.
« Soyez bénis, murmura-t-elle dès que l'émotion lui permit de
parler, soyez bénis, chers enfants sans mères, qui avez eu pitié
des miens. »
Gaston et Bouchot, attendris par cette caresse, sentirent
leurs larmes déborder. Les enfants interdits n'osaient bouger, à
l'exception de la petite fille qui, après avoir dénoué le paquet
rapporté par sa mère, étalait en jouant les misérables hardes
qu'il contenait. Péruchon s'était croisé les bras d'un air
farouche.
« Il faut manger aussi, madame Hubert, dit l'apprenti ; nous
voilà tous à pleurer comme si le père Bouchot venait de nous
flanquer une toutouille, et cependant nous sommes heureux.
- Je ne suis pas méchant, dit enfin Péruchon d'une voix
grave, mais je voudrais avoir une jambe dans le dos pour
m'administrer une série de coups de pied quelque part. Comment,
canaille, continua l'ouvrier qui se prit par les cheveux, tu vas
au cabaret, au bastringue, au Petit-Lazari payer du flanc à des
princesses, tandis que là, au-dessus de ta tête, une mère porte
ses nippes au mont-de-piété pour nourrir ses petits !...
Consolez-vous, madame Hubert, ça ne peut pas durer, et c'est moi
qui me charge d'y mettre ordre.
- Il m'amuse, Péruchon, avec sa jambe dans le dos, murmura
Bouchot à l'oreille de Gaston, qui l'entraînait.
- Vous êtes deux braves coeurs, dit l'ébéniste qui les
rejoignit sur le palier, et il faut que je vous embrasse à mon
tour. Les hommes, ajouta-t-il philosophiquement, se divisent en
deux catégories...
- Les petits et les grands, dit Bouchot qui interrompit sans
façon.
- Non, les bons et les mauvais, continua l'ouvrier.
- C'est comme le cuir, les pommes de terre frites et le coco,
alors. »
En ce moment, le père Faruc rentrait.
« Celui-là est bon, dit à son tour Gaston, il donne souvent
de l'argent à la mère d'Alice. »
Péruchon fit le geste d'administrer des coups de canne.
« Un vieux drôle qui paye la mère pour... suffit, dit-il en
voyant les deux amis l'écouter avec attention. Vous me
connaissez ; je ne suis pas méchant, n'est-ce pas ? Eh bien, le
père Faruc dégringolerait l'escalier du haut en bas, suivi par la
mère d'Alice, que j'aurais de la peine à les relever sans rire. »
Le doux sommeil que goûtèrent cette nuit-là Gaston, Bouchot
et Péruchon ! Quelle salutaire chose pour le corps et l'esprit
qu'une bonne action ! Heureux les riches ! c'est par des
bienfaits qu'ils comptent les heures, et comme ils doivent bénir
leur fortune qui les met à même de se répéter chaque soir le beau
mot de Titus !
C'est un monde en abrégé qu'une maison dans un quartier
populeux. Là, vingt familles vivent sous le même toit,
rapprochées ou séparées par les hasards dont se compose
l'existence. Que d'énigmes autour de nous, sur notre palier, de
l'autre côté de ce mur qui est comme la frontière d'un pays
étranger ! Que de sombres passions, de drames terribles, de
sentiments contraires animent, désespèrent, ravissent ces voisins
qui pleurent au moment où nous nous égayons, qui s'égayent alors
que nous pleurons, en vertu de la grande loi des contrastes qui
semble régir nos destinées. Un des problèmes qui préoccupent le
plus l'homme civilisé, c'est de cacher sa vie, non pour obéir à
la maxime du sage, mais pour mieux tremper les armes qui doivent
servir son ambition, ses vices ou sa vanité. Quel splendide
triomphe de l'hypocrisie que nos civilisations modernes ! Avec
une bonhomie charmante nous feignons d'être les dupes les uns des
autres, bien que nous achetions à la même enseigne le chrysocale
et les fleurs artificielles dont nous aimons à nous parer. Quant
à nos sentiments, la politesse nous apprend si bien à les
déguiser, qu'il est peu d'entre nous qui n'en possèdent
d'admirables, surtout pour aller dans le monde. Que de Tartufes,
bon Dieu, en dehors de la religion, et que d'agneaux dévorés
autre part que dans les fables ! Et pourtant le docteur Fontaine
avait raison de croire au progrès ; les illusions consolent, et
les hommes, comme les constitutions, sont peut-être perfectibles.
A Paris, plus que dans toute autre capitale, il n'est guère
de maison qui n'abrite une de ces existences mystérieuses dont
les allures servent à exercer la sagacité des concierges, des
petits bourgeois et des boutiquiers. Or, il y avait rue
Jean-Pain-Mollet, dans une mansarde située au-dessus du taudis
occupé par M. de La Taillade, un homme qui se levait à neuf
heures du matin, sortait à onze, et rentrait à huit heures du
soir avec une régularité chronométrique. Ce pacifique locataire,
qui n'achetait rien dans le quartier, saluait tout le monde et ne
causait avec personne ; aussi passait-il, comme le père Faruc,
pour appartenir à la police.
C'est un fait à noter que, dans notre cher pays, il suffit de
ne pas rendre à ses voisins un compte plus ou moins exact de ses
faits et gestes pour être accusé d'être aux gages du préfet de
police. Et ce n'est pas le seul de nos travers ; avec l'argousin
politique, qui se garde bien de porter un uniforme, nous
confondons le sergent de ville, ce gendarme de nos rues sans
lequel Paris serait inhabitable, et nous récompensons ces
gardiens de nos personnes et de notre liberté par un mépris
irréfléchi. Aux États-Unis, pays que nous prenons l'habitude de
placer au-dessus du nôtre avec un louable patriotisme, le
policeman ne cesse pas d'être un citoyen. On se garde bien,
là-bas, d'offenser, de dénigrer ces hommes utiles, dévoués à la
cause publique, dont la politesse est loin d'égaler celle des
nôtres. O Parisiens, cessez donc de placer au même rang le
délateur, le mouchard, l'agent provocateur, et ce gardien
pacifique, exécuteur de la loi, qui vous protège, quoi que vous
en disiez ; qui vous empêche souvent d'être insulté, écrasé,
quelquefois battu.
Le mystérieux vieillard de la rue Jean-Pain-Mollet se nommait
Lecomte, et il était de Champlâtreux. On devait ce renseignement
au facteur qui, deux fois par an, apportait une lettre chargée au
silencieux locataire. M. Lecomte pouvait avoir cinquante ans.
C'était un homme de haute taille, aux manières distinguées, aux
vêtements antiques, râpés, usés, mais d'une propreté minutieuse.
Il avait le front dégarni, des favoris blancs, une bouche au
sourire dédaigneux, un nez recourbé, à la racine duquel
brillaient deux yeux scrutateurs dont on ne supportait l'éclat
qu'avec peine. « Une vraie tête d'aigle, » disait Bouchot, et
l'apprenti excellait à peindre d'un mot le caractère saillant
d'une physionomie. Évidemment, M. Lecomte, avec ses mains
blanches, ses gestes élégants, sa taille droite et sa politesse
froide, appartenait à un autre monde que celui au milieu duquel
il vivait depuis une dizaine d'années, mais dont le contact
n'avait en rien altéré son grand air.
Un matin, appelé par le grave vieillard, Gaston avait pénétré
dans son humble logis. M. Lecomte était assis dans un vieux
fauteuil sculpté où se voyaient des traces de dorures. Il
feuilletait un gros volume posé sur une petite table qu'un
connaisseur eût reconnue pour un meuble de l'époque de Louis
XIII. Sur les murs s'étalaient des portraits représentant des
chevaliers aux armures brillantes, ou de belles dames aux épaules
nues. Au-dessus du lit, des armes et des miniatures ; sur le
carreau, pêle-mêle, des livres, des coffrets, des cahiers et des
tableaux sans cadres retournés contre la muraille, faute de place
pour les accrocher.
« Quel est ton véritable nom, petit ? demanda M. Lecomte à
l'enfant.
- Gaston, monsieur.
- Mais ton nom de famille ?
- La Taillade.
- Est-il vrai que ton père soit marquis ?
- Oui, car je l'ai entendu dire par ma tante.
- Comment se nomme ta mère, de son nom de famille ?
- Elle se nommait Eugénie de Varangues.
- Pourquoi dis-tu qu'elle se nommait ?
- Parce qu'elle est morte.
- Alors, cette femme qui te bat si souvent n'est pas ta
mère ?
- C'est ma belle-mère.
- Tu n'es donc pas sage, que tu l'obliges à te corriger avec
tant de rudesse ? »
Gaston rougit et garda le silence. M. Lecomte feuilleta son
livre et parut réfléchir.
« Nous serions cousins au troisième degré, murmura-t-il comme
se parlant à lui-même. Bah ! quelque laquais qui aura gardé le
nom de son maître. Il y a de la race, pourtant, chez ce petit,
ajouta-t-il en posant la main sur la tête de Gaston. Allons,
tâche d'être sage, et adieu. »
A sa première rencontre avec Bouchot, Gaston ne manqua pas de
lui raconter ce singulier interrogatoire.
« Parbleu ! répliqua l'apprenti, un mouchard, tu aurais dû te
méfier et ne pas répondre. Après tout, il a une bonne figure, il
ne te dénoncera peut-être pas.
- Pourquoi veux-tu qu'il me dénonce ?
- Puisque c'est un mouchard, c'est son devoir.
- Mais je n'ai rien fait.
- Et ta belle-mère, à présent que j'y songe, il doit être
dans la maison pour la surveiller. C'est moi qui rirai le jour où
il la pincera. »
M. Lecomte rappela plusieurs fois Gaston ; il introduisit
même Bouchot dans son intérieur. Il n'interrogeait plus, mais il
se plaisait à faire causer les deux amis, essayait de redresser
leurs idées et, au moment de les congédier, leur donnait toujours
d'excellents conseils.
Un jour que l'apprenti enthousiasmé parlait peinture, le
vieillard l'écouta avec attention.
« Que de forces perdues ! s'écria-t-il tout à coup. Ah ! si
j'avais encore ma fortune... si j'avais su ! »
Il s'arrêta, couvrit son visage de ses mains et demeura
pensif. Les deux amis s'esquivèrent sans bruit, respectant sa
méditation.
Bouchot, peu à peu, revint de ses préventions ; s'étonnait
sans cesse de la douceur, de la gravité, du savoir et de la
politesse du bon mouchard, que Gaston, moins familier, appelait
toujours par son nom.
Au nombre des locataires de la vieille maison qui
s'intéressaient à Gaston, peut-être eût-il fallu placer au
premier rang la jeune ouvrière aimée par Péruchon. Elle
travaillait pour un fabricant de casquettes, et gagnait vingt
sous par jour en s'occupant depuis six heures du matin jusqu'à
huit heures du soir. C'était une belle fille ; bien découplée, au
profil régulier, aux grands yeux noirs, à la chevelure abondante,
aux façons honnêtes. Elle ne sortait guère que pour reporter son
ouvrage, et, par des prodiges d'économie, elle parvenait, sans
autre aide que son salaire dérisoire, à payer son terme, à élever
sa petite fille, à se vêtir convenablement.
Depuis trois ans qu'elle habitait la maison, la conduite de
la jeune ouvrière n'avait jamais donné prise à la médisance. Dix
fois peut-être, sous de vains prétextes, le père Faruc tenta de
s'introduire chez elle, circonstance que Péruchon ignorait sans
doute ; car, bien qu'il ne fût pas méchant, il ne se serait fait
aucun scrupule de battre l'habit bleu de l'homme d'affaires, sans
s'inquiéter de son contenu. L'ouvrier ébéniste, en dépit de ses
efforts, ne pouvait oublier son ancienne garde-malade, et chaque
fois qu'il avait bu, son premier soin était d'envoyer les deux
enfants demander, pour leur ami Jean-Baptiste Péruchon, la main
de Mlle Adélaïde.
« Écoutez, leur disait-il, vous allez monter trois étages...
- Nous frapperons à la porte à gauche, ajoutait Bouchot.
- Bien entendu ; on ne doit jamais entrer chez une femme sans
frapper. Alors...
- Nous entrons et nous saluons.
- C'est de règle ; il faut toujours saluer les femmes,
surtout les vieilles.
- Pourquoi ? demandait le malicieux apprenti.
- Pour la politesse ; puis parce qu'elles sont les mères des
jeunes. Alors...
- Nous demandons pour notre ami Péruchon, ébéniste de son
état et né sans père, la main de Mlle Adélaïde. Mlle Adélaïde
secouera la tête, embrassera sa petite fille, et nous répondra :
« Impossible. » Nous reviendrons donner cette réponse à Péruchon,
qui la connaît d'avance, et le pauvre garçon cassera quelque
chose.
- Non, disait l'ouvrier, cette fois-ci, c'est la dernière. »
Les enfants partaient, la scène se passait exactement comme
Bouchot l'avait annoncé ; aussi la locution « demander la main
d'Adélaïde » devint-elle pour l'apprenti l'équivalent de demander
l'impossible.
Le reste des locataires de la maison se composait d'ouvriers
travaillant le jour, dormant la nuit, se grisant le dimanche,
mais sans tapage ni scandale. Un vieux soldat du premier Empire,
qui occupait deux chambres au premier étage et cultivait des
capucines sur sa fenêtre, prêtait à la maison un certain lustre
et racontait à sa manière la vie de Napoléon. Le dimanche, il
descendait volontiers fumer sa pipe sur le seuil de l'allée, et
Dieu sait si ses conférences étaient suivies.
Le milieu dans lequel il vivait devait impressionner assez
fortement Gaston pour qu'il ne pût l'oublier, quel que fût le
sort que l'avenir lui réservât. Certes, il ne comprenait ni les
calculs odieux du père Faruc, ni la dignité de M. Lecomte, ni le
courage de Mme Hubert ; mais les passions, les souffrances, les
misères qu'il voyait s'agiter autour de lui et dont les causes ne
lui échappaient pas toujours, c'était de l'expérience qu'il
amassait pour l'avenir.
Depuis une quinzaine de jours, Blanchote forçait Gaston à
l'accompagner dans ses promenades de découvertes, l'obligeant à
faire le guet lorsqu'elle pénétrait dans une cour ou rôdait
autour d'un étalage. Le vol, chez la mégère, était devenu une
sorte de monomanie : elle ne pouvait voir le moindre objet à sa
portée sans chercher à s'en emparer. Surprise deux ou trois fois,
elle avait payé d'audace, et sans la mince valeur des objets qui
la firent prendre en flagrant délit, nul doute qu'elle n'eût déjà
passé en police correctionnelle. On se contenta de l'injurier et
de l'envoyer se faire pendre ailleurs, tolérance dont le seul
résultat fut de l'enhardir. Quant à M. de La Taillade, il
continuait son racolage sans trop s'étonner de la diminution de
ses profits. Il trouvait crédit chez Pauquet, qui savait se
rattraper sur les nouveaux embauchés. Que lui fallait-il de
plus ?
Dans ses heures de lucidité, chaque jour plus rares, par
malheur, l'avenir de Gaston préoccupait cependant le soudard, qui
songeait sans cesse à reconduire son fils à Houdan ; mais les
mois s'écoulaient sans qu'il pût mettre son projet à exécution.
Deux ou trois fois, des aubaines inespérées lui avaient fourni la
somme nécessaire pour les frais de voyage ; mais Blanchote,
devinant ses intentions, s'arrangeait toujours de manière à la
lui soustraire. La mégère, incapable de pardonner, voulait en
venir à ses fins.
Un soir, rentrant une heure plus tôt que de coutume, Alexis
surprit sa femme maltraitant Gaston. Sa fureur fut telle qu'il la
battit, et l'enfant effrayé demanda grâce pour son bourreau. Le
lendemain, M. de La Taillade demeura au logis et se passa de
boire.
« Sois tranquille, disait-il à son fils, elle ne te touchera
plus. »
Le second jour, il emmena Gaston au jardin des Plantes ; il
était morne et silencieux. Après une longue promenade, il le
ramena vers l'Hôtel de Ville, remonta le long des quais, puis
l'entraîna chez Pauquet. Ce soir-là, il se grisa affreusement
pour compenser son abstinence, et l'enfant retomba plus que
jamais sous la dépendance de sa belle-mère.
Six semaines s'étaient écoulées depuis que les deux amis
avaient voulu mourir, et leur situation devenait de plus en plus
intolérable. Au moral, la belle-mère de Bouchot ne valait guère
mieux que Blanchote. Mère d'un jeune garçon, tous ses efforts
tendaient à exiler l'apprenti du logis paternel, afin d'appeler
son fils à occuper la place du petit malheureux. Du reste, elle
ne cachait pas son projet, et le cordonnier, en croyant prendre
une maîtresse, s'était en réalité donné un maître.
Malgré leur économie scrupuleuse, qui coûtait à Gaston plus
d'un jeûne héroïque, les deux enfants ne possédaient encore
qu'une somme de dix-sept sous. Quelle joie lorsque la générosité
d'une pratique venait augmenter le petit pécule, que, par excès
de précaution, on avait enfoui dans un coin de la cave ! Un jour,
à bout de patience, les deux amis furent sur le point de se
confier à Péruchon, afin de lui emprunter le complément de la
somme jugée indispensable pour la réalisation du voyage. Mais
s'enfuir de Paris leur paraissait un crime dont ils ne seraient
absous qu'après leur arrivée à Houdan, et ils gardèrent leur
secret.
Un jeudi, dans les galeries du Louvre, Bouchot, parlant à
haute voix, critiquait un tableau et démontrait à Gaston l'erreur
d'un maître. Un homme à moustaches épaisses, au front large, au
regard triste et doux, l'écoutait en souriant. Il s'approcha et
posa la main sur la tête de l'apprenti.
« Tu es donc peintre ? lui demanda-t-il.
- Pas encore, répondit Bouchot, je sors à peine de nourrice.
- Comment peux-tu reconnaître que le bras de cette figure est
trop court ?
- Parce que je sais un peu dessiner.
- Qui t'a enseigné ?
- Moi, parbleu.
- Tu as appris sans maître ?
- Oui, mon bourgeois, les professeurs n'ont pas voulu se
déranger, et je n'ai pas le temps d'aller chez eux. »
L'inconnu sortit un album de la poche de sa longue redingote
et le feuilleta sous les yeux ravis de Bouchot.
« En ferais-tu bien autant, mon gaillard ?
- Non, répliqua l'apprenti sans hésiter, c'est plus fort que
moi, ça. Voilà un grenadier qui me donne l'onglée tant il a
froid.
- Prends ce crayon, et montre-moi ton savoir-faire sur cette
page blanche. »
L'apprenti saisit les objets qu'on lui présentait.
« Il est bon, le monsieur au grand chapeau, murmura-t-il à
l'oreille de Gaston ; il croit m'embarrasser et demander la main
d'Adélaïde. Je vais lui esquisser le brûle-gueule du père
Austerlitz. »
L'homme au grand chapeau regarda l'apprenti manier le
crayon ; il sourit d'abord, devint sérieux, puis secoua la tête
d'une façon approbative.
« Peste, dit-il, et sans maître ! viens visiter mon atelier,
ajouta-t-il en pinçant le bout de l'oreille de Bouchot, je te
donnerai des conseils. Tiens, voici mon adresse, si tu la perds,
n'oublie pas mon nom. »
Bouchot regarda le petit carton qu'on venait de lui remettre,
pâlit et s'appuya contre la cimaise.
« Qu'as-tu donc ? demanda Gaston.
- J'ai, répliqua l'apprenti d'une voix tremblante, que, sans
la crainte d'être mis à la porte par ce gardien dont les favoris
ressemblent à ceux du roi, je danserais le pas de Giselle. Devine
à qui nous venons de parler ?
- Dis-le moi plutôt.
- A M. Charlet, » dit Bouchot.
Ce fut Gaston qui, le premier, s'élança dans la direction
suivie par l'illustre peintre, afin de le revoir encore.
L'apprenti, toujours si alerte, semblait paralysé.
« Ah ! disait-il, causer avec M. Charlet sans le savoir, sans
le reconnaître, ces choses-là ne devraient pas arriver ! Moi qui
vais lui parler d'Adélaïde, par-dessus le marché... tu aurais dû
me prévenir, me pincer... et le bonhomme que j'ai barbouillé sur
son album... je ne me suis pas même appliqué. »
Les deux amis coururent se poster à la porte de sortie du
Louvre, dans l'espoir de revoir le peintre alors si populaire.
Leur désir ne fut pas satisfait, et Gaston eut toutes les peines
imaginables à ramener Bouchot vers la rue des Arcis. L'apprenti
ne retrouva un peu d'entrain qu'après avoir formé le projet
d'exécuter un dessin avec tout le soin dont il était capable,
pour le porter au maître qui avait daigné lui offrir ses
services.
L'automne s'annonçait déjà ; les feuilles commençaient à
bruire sous l'haleine du vent, à prendre ces belles teintes
brunes que le soleil fait paraître rouges, à s'envoler une à une
dans l'espace. Le petit trésor que voulaient amasser les deux
amis semblait ne devoir jamais se compléter. Mme Bouchot, dans le
but sans doute d'obtenir une plus grande somme de travail de
l'apprenti, s'était chargée peu à peu de reporter l'ouvrage, et
le jeune artiste vit diminuer à la fois ses loisirs et ses
profits. D'un autre côté, Mme de La Taillade devenait chaque jour
plus acariâtre et rapinait avec une âpreté sans égale, excitée,
sans doute, par la venue prochaine de l'hiver. Une après-midi
qu'elle rentrait en compagnie de Gaston, furieuse de l'indocilité
de l'enfant à la seconder, elle vit tomber une bourse de la poche
d'un passant. Gaston s'élançait pour rappeler le promeneur,
lorsque sa belle-mère le retint et lui imposa silence ; mais le
passant revenait à la hâte sur ses pas.
« Est-ce toi, petit, qui a ramassé la bourse que je viens de
perdre ? demanda-t-il d'un air incertain.
- Non, répondit Gaston sans hésiter, c'est madame.
- Quoi ! qu'y a-t-il ? s'écria Blanchote, qui marchait
toujours.
- Ma bourse ?
- Dites donc, mon bonhomme, est-ce que vous me l'avez donnée
à garder, par hasard, répondit aigrement la mégère.
- Elle la cache, dit Gaston avec courage. »
Le promeneur saisit le châle de Mme de La Taillade ; la foule
s'amassa.
« Filou, canaille, voleur ! hurlait Blanchote, insulter une
malheureuse femme ! si mon homme venait à passer...
- Je viens de laisser tomber ma bourse, racontait le spolié
aux spectateurs ; je m'en suis aperçu aussitôt ; il n'y avait
derrière moi que cette femme et ce moutard qui l'accuse. »
Il y eut comme du sang dans le regard que Blanchote jeta sur
Gaston ; elle se rapprocha de lui avec vivacité, feignit de lui
tâter les poches, entrouvrit la blouse dont il était vêtu,
plongea rapidement la main dans l'ouverture ménagée sur la
poitrine et l'en retira munie de l'objet réclamé.
« Ah ! le gredin, s'écria-t-elle, j'aurais dû m'en douter
tout de suite ; mille pardons, mon bon monsieur, un enfant de mon
mari que nous nous saignons pour l'élever... mais je vais lui
donner une leçon que le diable en prendra les armes. »
Elle souffleta Gaston terrifié, interdit, rendu muet par tant
d'audace et que nul ne songeait à plaindre.
« Ah ! gueux, lui dit-elle, aussitôt qu'elle fut hors de la
portée de l'oreille des curieux, te voilà devenu mouchard ; c'est
trop à la fin, et le tour que tu viens de me jouer, tu vas me le
payer cher ! »
Arrivé rue Planche-Mibray, Gaston tenta de résister ; mais
que pouvait sa force contre celle de Blanchote ? Il fut vite
dompté et se résigna. Bientôt il se trouva dans le taudis, face à
face avec la marâtre qu'une rage insensée dominait. Elle se
promena d'abord de long en large, injuriant sa victime, la
frappant au passage, énumérant les supplices qu'elle allait lui
infliger. Elle se disposait à lier l'enfant au pied du lit pour
le frapper à l'aise, lorsque le pas lourd d'Alexis résonna sur le
palier, et le soudard pénétra dans le galetas avec la lenteur
magistrale qui révélait son ivresse.
« Encore une scène ! » murmura-t-il.
Il était rouge, congestionné ; on eût dit qu'il respirait
avec peine. Il ouvrit la fenêtre, s'appuya contre la barre
transversale afin de maintenir son équilibre, et remonta son sac
avec énergie. Il sortait de chez Pauquet et venait de soutenir un
formidable assaut dont les habitués du cabaret gardèrent
longtemps la mémoire. Attablé depuis le matin avec un gaillard
qui sortait du service et semblait vouloir y rentrer, Alexis
avait proposé un litre à douze, politesse à laquelle l'invité
avait répondu par un litre à quinze, puis par une tournée de
cognac parfaitement accueillie, tournée qui se répéta vingt fois.
Les deux convives, à mesure qu'ils buvaient, se vantaient
réciproquement les avantages du service, et leur opinion semblait
la même au sujet du fameux bâton de maréchal caché au fond de
toutes les gibernes. Enfin, après plusieurs bouteilles vidées,
les deux soudards attendris se proposèrent à la fois de se
conduire au bureau de remplacement pour lequel ils travaillaient.
Ils étaient confrères, et Pauquet, à qui le nouveau recruteur
avait été recommandé, s'était amusé à préparer cette scène.
Alexis rentrait donc un peu penaud de cette aventure ; son
antagoniste ronflait sous la table du cabaret, ce qui consolait
un peu le soudard.
Établi près de la fenêtre, il clignait de l'oeil d'un air
entendu, remontait son sac, et, d'un mouvement gauche, essayait
de bourrer sa pipe. Blanchote continuait à grommeler. Tout à coup
l'enfant tiré par les cheveux poussa un cri ; Alexis laissa
tomber sa pipe qui se brisa.
« Devant moi ! dit-il indigné.
- Parbleu ! s'écria la mégère, ne faut-il pas le corriger ?
Un gueux, un menteur, un voleur ! »
Le soudard regarda son fils.
« Elle ment, père, je vous jure qu'elle ment ; c'est elle qui
vole et qui veut me faire voler. »
Alexis se redressa avec lenteur, sa main droite passa sur son
front à plusieurs reprises.
« Répète, » dit-il.
Gaston n'avait guère l'espoir d'être compris ; mais il était
décidé à en finir avec cette vie de torture. Il osa accuser sa
belle-mère en face ; la mégère frémissante semblait chercher une
arme pour le frapper ; elle voulut l'interrompre.
« Tu parleras après, » dit doucement Alexis.
Lorsque Gaston énuméra ses vols, Blanchote se précipita vers
lui ; elle s'arrêta épouvantée. Le soudard s'était complètement
redressé, ses yeux brillaient d'un éclat étrange : d'une main il
continuait à presser son front ; de l'autre il menaçait.
« Elle a voulu t'apprendre à voler, répéta-t-il par deux
fois, comme s'il étudiait la phrase ; puis il avança d'un pas
vers sa femme, qui se mit sur la défensive.
- N'approche pas ! » cria-t-elle d'un ton farouche.
Le soudard fit encore un pas, le bras levé, les doigts
écartés.
« J'étais donc aveugle, » murmura-t-il.
Au moment où sa main s'abaissait sur Blanchote, la mégère se
rua sur lui de toute sa force. Le soudard, qui ne s'attendait pas
à ce choc, recula, perdit l'équilibre et son dos vint frapper la
barre qui servait d'appui à la fenêtre. La barre craqua, Gaston
poussa un cri terrible, un bruit sourd résonna ; Alexis,
précipité du quatrième étage, venait de s'abîmer sur les pavés de
la cour.
Gaston éperdu s'élançait, lorsque sa belle-mère, l'oeil
hagard, les traits contractés, la bouche crispée le saisit au
passage.
« Il était ivre, il est tombé, dit-elle avec rapidité ; si tu
veux mourir comme lui, démens-moi. »
Puis, ouvrant la porte, elle poussa des cris affreux et
courut vers l'escalier. Gaston terrifié la devança. Arrivée au
premier étage, la misérable créature, effrayée, sans doute, à
l'idée de se trouver en face de sa victime, feignit une attaque
de nerfs. Toute la maison était en émoi. Gaston pénétra dans la
cour ; son père étendu sur les pavés, avait la tête appuyée sur
le bras gauche et semblait dormir. L'enfant allait se jeter sur
le corps. On le retint, on voulut l'éloigner. Il ne pleurait pas,
il ne criait pas, mais il se débattait furieux.
« Laissez-moi, » disait-il avec énergie.
Péruchon, qui survint, le prit dans ses bras.
« Du courage, murmura l'ébéniste, je suis ton ami, moi. »
L'enfant se pressa contre la poitrine du brave ouvrier et lui
dit d'une voix suppliante :
« Ne m'emmène pas. »
On souleva la tête d'Alexis avec précaution. Il ouvrit les
yeux, promena autour de lui des regards surpris ; puis il abaissa
ces paupières comme pour reprendre un rêve interrompu et dit :
« Je suis bien, ne me bougez pas, ne faites pas de bruit.
- Qu'on apporte un matelas, s'écria le maître corroyeur.
- Attendez que le commissaire arrive, dit une femme ; c'est
la police ou le médecin qui doivent toucher le corps avant
personne. »
On recula avec crainte, plein de respect pour un préjugé que
rien ne semble pouvoir effacer de l'esprit crédule du peuple.
Deux ou trois officieux, pénétrés de l'importance de la mission
qu'ils s'étaient donnée, prévenaient en ce moment le commissaire.
Dans le cercle, qui grossissait sans cesse, chacun se livrait à
mille commentaires ou racontait les accidents identiques dont il
avait été témoin. A entendre ces dires, un auditeur étranger à la
ville eût pu croire que c'est une coutume adoptée à Paris
d'employer ce moyen expéditif pour gagner la rue.
Gaston, agenouillé près de son père, lui tenait la main. Le
pauvre petit pleurait enfin ; sa douleur émut les curieux qui,
peu à peu, baissèrent la voix. De temps à autre, des cris
perçants retentissaient, poussés par Blanchote qui, entre une
syncope et une attaque de nerfs, racontait de quelle façon le
pauvre La Taillade, en voulant s'appuyer contre la barre
vermoulue de la fenêtre, avait disparu dans l'abîme ouvert
au-dessous de lui.
Un médecin parut amené par le commissaire ; on se découvrit
et l'on se tut.
L'homme de l'art palpa un à un les membres brisés, disloqués
du malheureux Alexis.
« Il respire encore, dit-il, mais rien à faire.
- Devons-nous le transporter à l'Hôtel-Dieu ? demanda
Péruchon.
- Il n'arriverait pas vivant ; qu'on le couche sur un matelas
et qu'on ne le bouge plus. »
L'ébéniste franchit d'un bond ses trois étages et reparut
chargé de son lit de plumes et de ses couvertures. On souleva le
soudard avec précaution ; il poussa un gémissement sourd.
« Vous me torturez, » dit-il.
Ses épaules frémirent comme pour remonter son sac ; le
médecin lui arrosa le visage d'eau fraîche ; il parut se
rendormir.
« Ne faut-il pas le déshabiller ? demanda Péruchon.
- Ce serait lui infliger un supplice inutile ; d'ailleurs il
vous passerait entre les mains. »
La pâleur livide qui couvrait la face d'Alexis se dissipa un
peu ; on le transporta sous un petit hangar dont le corroyeur,
principal locataire de la maison, prêta la clef. Pas une goutte
de sang ne rougissait le pavé ; tournoyant sur lui-même, le
soudard s'était brisé sur le sol sans lésions extérieures.
« Il a la vie dure, dit le médecin au commissaire ; le cas
est curieux. »
Il palpa de nouveau les membres du moribond, et nota ses
observations, tandis que le commissaire se transportait près de
Blanchote, afin de dresser un procès-verbal. Gaston, accroupi
près de la couche funèbre, tenait entre les siennes la pauvre
main brisée qui s'était levée pour le défendre. On jugea inutile
de l'interroger, nul ne soupçonnait un crime. Plusieurs voisines,
prises de pitié, voulurent de nouveau entraîner l'enfant ; il
refusa de s'éloigner de son père avec plus d'énergie que jamais.
Tout à coup, les curieux qui encombraient l'entrée du hangar
s'écartèrent, et Mme de La Taillade parut ; Gaston se redressa,
il étendit les deux bras dans la direction de la mégère comme
pour la repousser, et fit un pas en avant. Blanchote interdite,
ne put soutenir l'éclair qui brillait dans les yeux de l'enfant ;
une nouvelle crise de nerfs obligea de l'emporter. L'orphelin
revint alors reprendre sa place au chevet de la victime.
La nuit venait. Péruchon, secondé par Mme Hubert, dont
Adélaïde gardait les enfants, avait déclaré se charger de tout.
Ce ne fut ni sans peine ni sans lutte qu'il parvint à chasser les
curieux avides de contempler le voisin sur son lit de douleur.
Mais, ce qui préoccupait le plus l'ébéniste, c'était la
prostration de Gaston, qui, morne, immobile, le regard fixe,
semblait devenu insensible. Il résolut d'aller chercher Bouchot,
et partit sans rien dire.
L'arrivée inattendue de Péruchon dans la maison de la rue des
Arcis sauva l'apprenti des suites d'un orage. Au premier mot de
l'ébéniste, Bouchot, sans attendre l'autorisation de son père,
s'élança dehors et vint tomber dans les bras de son ami. Gaston,
tiré brusquement de sa torpeur, eut une crise nerveuse ; il
fallut toute la tendresse, toute la bonté, toute la patience de
Mme Hubert pour calmer les deux enfants. Le brave ébéniste
pleurait à chaudes larmes en les voyant se presser l'un contre
l'autre, s'embrasser et sangloter.
« Je ne suis pas méchant, répétait-il sans cesse, je ne suis
pas méchant, mais... » et il ne pouvait achever.
Vers dix heures du soir, Alice vint appeler Gaston. Elle
l'embrassa sans lui parler, sans essayer de le consoler, et lui
offrit une tasse de bouillon. L'enfant refusa. La chère petite,
avec des caresses de mère et une persistance délicate qui
révélait toute la bonté de son coeur, parvint à décider son petit
camarade à boire. Il retourna près du chevet de son père,
s'appuya sur l'épaule de Bouchot, et tomba dans une sorte de
somnolence pleine de rêves affreux.
Il se réveilla soudain ; un profond silence régnait. Une
lampe posée sur une petite table éclairait à peine le hangar
humide, étroit, aux murs noirs semés d'énormes clous. La porte
était à demi close ; Bouchot, accoté contre un baril vide,
dormait ; Mme Hubert et Péruchon causaient à voix basse au
dehors. Gaston regarda son père, qui n'avait pas bougé, saisit de
nouveau sa main inerte et s'agenouilla pour la baiser. Longtemps
il contempla cette face pâle, à la bouche entr'ouverte, aux yeux
fermés comme ceux d'un mort. L'enfant se rapprocha encore du
mutilé, posa doucement ses petites mains sur ce bras qui,
quelques heures plus tôt, s'était levé pour le protéger, et se
mit à réfléchir.
Que d'incertitudes, que de doutes, que d'angoisses dans ce
jeune esprit troublé par la douleur et par la sombre menace de
Blanchote ! Que faire, que résoudre, à qui se confier ? M. de La
Taillade était perdu, le médecin l'avait dit à haute voix.
Faudrait-il donc garder à jamais le terrible secret de sa mort ?
Comment raconter l'épouvantable scène, comment prouver la vérité
en face du meurtrier qui démentirait l'accusateur ? La mégère
triomphait, maintenant que le défenseur de Gaston reposait là,
brisé, condamné à mourir. A cette pensée, l'enfant ne put retenir
un sanglot ; l'apprenti s'éveilla et se rapprocha de lui.
La poitrine d'Alexis se soulevait à intervalles inégaux,
faiblement, sans bruit. Tout à coup il releva ses paupières et
regarda sans avoir conscience ni de ce qui lui était arrivé, ni
de l'état dans lequel il se trouvait. Il lui semblait qu'après un
sommeil prolongé, invincible, on venait de l'appeler, de le
réveiller brusquement. Pourquoi le troubler ? il dormait si
bien ! Longtemps, très-longtemps, le regard inconscient d'Alexis
demeura cloué sur la lampe ; il faisait moins nuit de ce côté-là,
et cette lueur semblait plaire au malheureux comme elle semble
plaire aux enfants nouveau-nés. Seulement, il l'eût voulu plus
claire, plus brillante, sans ce voile dont on l'avait couverte.
Il demanda doucement d'abord, puis avec instance qu'on retirât ce
voile importun. Il croyait parler, gronder, et ses lèvres
immobiles ne proféraient aucun son. Il ferma les yeux ; puis les
rouvrit bientôt. Ah ! la lumière est trop intense maintenant : on
dirait un soleil dont les rayons aveuglent ; voilez, voilez !
Alexis a de nouveau fermé les yeux, l'heure sonne, il est
trois heures. Bon ! la cloche continue son vacarme : trois
heures ! trois heures ! elle le répète cent fois, et le soudard
croit sentir le marteau de fer battre son crâne qui vibre, prêt à
se briser. Quel supplice ! grand Dieu, comment le fuir ? Les sons
s'éloignent, s'affaiblissent, meurent ; le silence se rétablit,
quel bien-être il apporte ! Alexis s'engourdit, il va dormir,
reprendre ce sommeil interrompu durant lequel il a été si
heureux. Mais non, plus de sommeil ; il se souvient, pousse un
cri... ce n'est qu'un soupir, hélas ! un soupir si faible que
Gaston, qui veille, ne l'a pas entendu.
Pour la troisième fois les yeux d'Alexis se sont ouverts, le
brouillard qui l'enveloppait s'est dissipé : il voit. Il voit la
lampe dont la lueur sépulcrale éclaire les murailles nues, il
voit son fils pâle, affaissé, qui lui tient la main. Que signifie
cette scène, quel rêve sinistre, quel épouvantable cauchemar
est-ce là ? Pourquoi ce matelas, cette lampe, ce silence ?
Pourquoi Gaston a-t-il cet air attristé, pourquoi pleure-t-il ?
Alexis recouvre soudain la mémoire, il va mourir ; mais il faut
d'abord qu'il sauve Gaston. Le soudard essaye de se lever, de
parler, d'appeler, ses membres brisés n'obéissent plus. Il se
raidit, retient son haleine, concentre ses efforts, et toute sa
volonté ne peut mettre en mouvement un seul muscle ; il ne peut
ni remuer les lèvres, ni presser la petite main de son enfant, ni
baiser ses paupières que brûlent des larmes de feu.
Ah ! Gaston ! que va-t-il devenir ? dans quelle fange va-t-il
rouler ? Comment attirer son attention ? comment le sauver de
Blanchote ? « Houdan, retourne à Houdan ! » veut crier le
malheureux père, qui sent la mort approcher. Quelle tempête dans
ce corps immobile, sous ce front où perle une sueur glacée. Les
grands yeux éplorés de l'enfant contemplent ce visage et ne
devinent rien. Pauvre petit ! pauvre petit !
Prête à reprendre son vol vers le Créateur, l'âme du soudard,
à demi dégagée de ses liens terrestres, recouvre en partie
l'intelligence. Elle voudrait secouer une dernière fois ce corps,
cette matière qui lui cachait la lumière et dont la mort glace
déjà les extrémités. Plus rien de vivant que la tête, où se débat
une pensée suprême, plus rien de vivant que le coeur qui palpite
meurtri avant de s'arrêter à tout jamais ; plus rien de vivant
que les prunelles où se reflète l'image désolée de Gaston.
Seigneur, maître puissant du monde, grâce pour l'innocent ! Une
minute encore, un dernier geste, un dernier cri qui puisse sauver
l'enfant ; puis viennent la justice, le châtiment, l'expiation !
La lampe se voile, Gaston se perd au milieu d'un brouillard
sombre... encore le vide, rouge, béant, infini... Deux larmes,
les dernières qu'il versera sur la terre, coulent sur les joues
pâles d'Alexis, il pousse un soupir, un flot de sang monte à sa
bouche, il appartient à l'éternité.
Ce ne fut qu'au lever du soleil que Mme Hubert apprit à
Gaston l'affreuse vérité ; l'enfant refusa d'abord de la croire.
On avait beau répéter autour de lui que son père allait
succomber. On se trompe, pensait-il ; il vivra. Puis, tout à coup
on lui annonçait que tout était fini. Quoi, cet être qu'il
aimait, Gaston ne devait plus le voir ni l'entendre ? Ces yeux
qui le regardaient avec une tendresse si naïve, on venait lui
dire qu'ils étaient clos pour jamais ! L'enfant se cramponna de
toute sa force à ce misérable corps dont la pensée suprême avait
été pour lui ; il fallut l'en détacher par la violence. Bouchot,
à force de supplications, put amener son ami chez Péruchon. Là,
dans une douloureuse confidence, entrecoupée de sanglots et de
larmes, l'apprenti connut la véritable cause du sinistre
accident. Terrifié, redoutant pour son ami la vengeance de
Blanchote, il lui conseilla le silence.
La journée, pour Gaston, se passa dans des alternatives de
pleurs, de résignation, de désespoirs amers. Il revoyait sans
cesse son père se redresser avec lenteur, s'avancer indigné vers
Blanchote, puis vaciller et disparaître à l'improviste,
entraînant le faible obstacle dont la résistance eût pu le
sauver. Il entendait le choc sourd, mat, lugubre du corps
s'abîmant sur les pavés. Il revoyait la face terrible de Mme de
La Taillade, le menaçant du même sort. Bouchot, pour tenter de le
distraire, eut l'idée de lui amener les enfants de Mme Hubert.
Les questions indiscrètes des pauvres petits, leurs cris à la vue
des larmes de leur ami, obligèrent de les remmener au plus vite.
De temps à autre, Alice venait embrasser l'orphelin et pleurait.
Le père Faruc trouvait l'événement désagréable ; quant au père
Austerlitz, il en avait vu bien d'autres. La nuit arrivée, Gaston
voulut encore veiller ; mais, vaincu par la fatigue, il
s'endormit.
Le lendemain, en dépit des précautions de Péruchon, l'enfant
vit apporter la bière et l'entendit clouer. Il remonta dans le
galetas et se vêtit de ses effets les plus propres ; il fut
rejoint par Bouchot. Péruchon vint les appeler. Lorsqu'ils
passèrent devant la porte d'Adélaïde, la jeune ouvrière parut, et
noua, non sans pleurer, un noeud de crêpe au bras des deux
enfants. Péruchon ému ne put la remercier ; il prit ses petits
amis par la main, et tous trois, tête nue, suivirent l'humble
corbillard qui emportait vers le Père-Lachaise ce qui restait
d'Alexis.
Gaston demeura calme jusqu'au moment où le cercueil disparut
dans la fosse commune. Mais ses sanglots éclatèrent en voyant
recouvrir de terre cette longue boîte où reposait le seul être
qui pût le protéger. Péruchon l'emporta, puis revint présider au
dernier service rendu, par des fossoyeurs indifférents, à
René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La Taillade.
Tout était fini. Péruchon, après avoir déclaré aux deux
enfants qu'ils dîneraient avec lui, les quitta pour se rendre
chez son patron. Gaston voulut alors retourner au cimetière ; il
s'agenouilla sur la terre où le corps de son père venait d'être
enseveli et répéta une à une toutes les prières que sa tante ou
Catherine lui avalent enseignées. Ce devoir accompli, les deux
amis reprirent le chemin de la rue Jean-Pain-Mollet.
Gaston marcha longtemps silencieux ; Bouchot respectait sa
douleur et se gardait de le troubler.
« Que comptes-tu faire, à présent ? demanda enfin l'apprenti.
- Partir pour Houdan, » répondit Gaston.
Bouchot le regarda avec surprise.
« Tu oublies que nous n'avons pas assez d'argent, dit-il.
- Je mendierai, s'il le faut ; je ne peux plus, je ne veux
plus dormir sous le même toit que Mme Blanchette.
- Songes-tu donc à te mettre en route aujourd'hui ?
- Oui, » répondit Gaston d'un ton résolu.
Bouchot, à son tour, chemina sans rien dire.
« Ça me semble drôle, reprit-il enfin, de planter là le père
Bouchot ; je suis sûr qu'il m'aime au fond.
- Tu peux patienter, toi, tandis que moi, je ne le puis plus.
- Ta belle-mère songe peut-être à te reconduire.
- Je ne la reverrai jamais ; elle me fait peur, et je la
hais.
- C'est égal, s'écria Bouchot, ce n'est pas que je canne, au
moins ; mais après une toutouille, par exemple, je me serais mis
en route sans regarder en arrière. Aujourd'hui, cela me gêne.
C'est mon père lui-même qui m'a envoyé pour te tenir compagnie,
et ce n'est pas de cette façon que j'aurais voulu l'abandonner.
- Reste ; si ton sort ne change pas, tu viendras me
rejoindre.
- Non ; je t'accompagne, décidément. En route ; mais il faut
aller déterrer le magot.
- Le voici, dit Gaston ; ma résolution est prise d'hier au
soir et mes précautions aussi. »
Changeant aussitôt de direction, les deux enfants se
dirigèrent vers la place de la Concorde. Ils se parlaient peu ;
tous deux se sentaient émus devant la détermination si grave
qu'ils venaient de prendre. La fermeté de Gaston surprenait
Bouchot.
« C'est singulier, pensait-il, lui qui n'ose ni chanter dans
la rue, ni grimper derrière un fiacre, il parle de se rendre à
Houdan comme s'il s'agissait de boire un verre de coco. »
Muets, pensifs, les deux enfants gagnèrent les hauteurs de
Passy ; ils gravirent un talus pour se reposer et reprendre
haleine. Un immense horizon se déroulait devant eux, et les
pensées qui les assaillirent à cette vue étaient de nature bien
différente. Gaston contemplait avec une sorte d'épouvante le
panorama de cette ville monstrueuse où il avait été si
malheureux, dont il ne connaissait que la boue, les misères et
les crimes. Là, il avait appris la souffrance, son corps meurtri
avait subi les tortures de la faim et du froid ; son esprit,
celles de l'injustice, de la bassesse et du mensonge. En la
voyant presque à ses pieds, cette ville qui venait de lui ravir
son père, Gaston se sentait pris de vertige. Il lui semblait
dominer un gouffre qui l'attirait, prêt à l'engloutir de nouveau.
Bouchot, au contraire, promenait ses regards sur ces dômes,
ces toits, ces coupoles, ces aiguilles, ces frontons, et
cherchait à découvrir la tour Saint-Jacques, au pied de laquelle
il était né. Son coeur battait à l'idée de s'éloigner de cette
Babylone dont tous les recoins lui étaient familiers. Pour lui,
qui la hantait depuis sa naissance, la misère n'avait point cet
aspect hideux, décourageant, sous lequel la voyait Gaston. Puis,
il se l'était fait répéter cent fois, Houdan ne possédait ni
musée, ni statues, ni marchand d'estampes ; que Gaston fût pressé
de se rapprocher de cette ville déshéritée, cela se comprenait à
la rigueur : il aimait les livres, et son parrain en possédait un
grand nombre. Ensuite que dirait Mademoiselle ? Elle pourrait
accueillir Gaston et le repousser, lui. Que deviendrait-il alors,
sans argent, dans une ville inconnue ? Comment reviendrait-il à
Paris ? comment oserait-il rentrer chez son père ? D'un autre
côté, Gaston comptait sur lui ; allait-il donc l'abandonner ?
Pour la seconde fois de sa vie, Bouchot se trouvait en face d'une
situation assez grave pour oublier jusqu'à la danse de Giselle.
Gaston s'était levé ; l'apprenti ne l'imita qu'avec lenteur.
« Si ton père vivait encore, dit-il en saisissant le bras de
son ami, partirais-tu ? »
Gaston réfléchit durant une minute :
« Maintenant que j'ai compris combien je l'aimais,
répondit-il, j'hésiterais.
- Le père Bouchot n'est pas mort, lui, dois-je
l'abandonner ? »
Depuis trois jours, la raison du jeune La Taillade semblait
avoir mûri, il agissait en homme. Il appuya la tête sur l'épaule
de son ami et demeura silencieux.
« Reste, dit-il enfin avec effort. Moi, je n'ai plus d'autre
asile que ce lieu où ma mère est morte. Embrassons-nous et
disons-nous au revoir. »
Bouchot se mit à sangloter.
« Non, s'écria-t-il, partons. »
Il s'élança en avant ; Gaston ne tarda pas à le rejoindre.
« Reste, répéta-t-il encore ; ma tante, Catherine, mon
parrain, ils étaient vieux lorsque je suis parti ; qui sait si la
mort... »
L'enfant ne put achever et sanglota à son tour.
« Qu'avons-nous donc fait au bon Dieu ? » murmura-t-il.
Mais surmontant bientôt cette faiblesse, il continua :
« Si ceux que je vais implorer sont partis, s'ils me
repoussent, s'ils m'ont oublié, je reviendrai. Je demanderai
alors à ton père de m'enseigner son état ; nous travaillerons
côte à côte : car il ne me restera plus que toi à aimer. Retourne
donc, et, de toute façon, attends-moi. »
Le combat fut long, Bouchot paraissait convaincu ; puis,
lorsque Gaston se mettait en route, il reprenait sa résolution
première d'accompagner son ami.
« L'heure passe, dit Gaston, et je veux dormir ce soir à
Versailles.
- Eh bien, s'écria Bouchot, jette un sou en l'air. Pile ou
face ! Si c'est face, je te suis ; si c'est pile, je rentre dans
Paris. »
Gaston lança en l'air une pièce de monnaie qui roula au loin.
« Regarde, dit Bouchot, je n'ose pas.
- Pile !
- Pile, répéta l'apprenti avec tristesse ; allons, c'est
jugé. »
Il voulut que son ami emportât toute la somme si
laborieusement amassée, et lui recommanda cent fois de n'en
dépenser qu'une partie, afin que l'autre lui permît de revenir en
cas de malheur.
« Je vais préparer le père Bouchot, dit-il ; c'est un brave
homme lorsqu'il est à jeun, tu le connais, et il t'aime. »
Enfin les deux enfants se séparèrent. L'apprenti ne devait
rentrer qu'à la nuit, au risque de recevoir une correction, afin
que Gaston eût le temps de prendre une avance assez considérable
pour que Blanchote ne pût le rejoindre.
Bouchot, immobile sur la route, pleurait en regardant
s'éloigner Gaston, qui se retournait à chaque minute pour
adresser à son ami un dernier signe d'adieu. Déjà les deux
enfants se perdaient de vue, lorsqu'ils se mirent à courir l'un
vers l'autre et s'étreignirent en poussant des sanglots.
L'apprenti tenta de ramener Gaston vers Paris ; mais celui-ci
reprit sa route, sans se retourner. Lorsque Bouchot l'eut vu
disparaître, il s'élança encore une fois en avant ; il courut
longtemps, jusqu'à perdre haleine.
« Gaston ! » cria-t-il épuisé.
Puis, étendu sur le rebord d'un fossé, il pleura avec
amertume. Au bout d'une heure, la tête vide, le coeur gros, en
proie à une lassitude qu'il devait à l'émotion, le pauvre
apprenti regagna Paris avec lenteur. Pour attendre la nuit, il
descendit sur la berge de la Seine, et s'assit en face de
l'endroit où il avait dû mourir avec l'ami dont il venait de se
séparer et qu'il ne reverrait peut-être jamais plus.
De son côté, Gaston, triste, éploré, mais fiévreux, marchait
avec courage. Il faisait nuit lorsqu'il pénétra dans Versailles,
dont les longues avenues lui parurent interminables. Il acheta du
pain et mangea ; puis il se dirigea vers la pièce d'eau des
Suisses. Il était las et traînait un peu la jambe lorsqu'il
atteignit la statue de Duguesclin.
Il s'étendit sur l'herbe à l'endroit où deux ans auparavant,
armé du trop fameux canon, il avait dormi sous la garde de son
père, qui dormait lui-même aujourd'hui sous la garde de Dieu.
Vers trois heures du matin, Gaston se réveilla dans une
obscurité profonde. Il grelottait et se sentait mal à l'aise sous
sa blouse trop légère. Le vent mugissait, remuant à grand bruit
les feuilles à demi-sèches ; cette rumeur grave, mélancolique,
effrayait l'orphelin et l'attristait. Le soir, accablé par la
fatigue, vaincu par le sommeil, il n'avait pas eu peur. La lune,
qui éclairait alors l'horizon, traçait une ligne scintillante sur
la surface de la pièce d'eau, et Gaston s'était endormi les yeux
fixés sur des lumières qui brillaient au loin. Maintenant,
partout la nuit. L'enfant se pelotonna pour mieux se défendre
contre l'haleine glacée du vent. Les rafales, qui semblaient
accourir du fond des bois, ramenèrent ses pensées vers ces jours
déjà si lointains où, assis dans le salon de sa tante, aux pieds
de Catherine, il lisait à haute voix, s'interrompait pour écouter
la bise siffler dans la cheminée, tourmenter la flamme, se
glisser à travers les fentes avec une petite voix grêle, ou faire
pivoter le chasseur établi sur la crête du toit, comme pour
éprouver la justesse de son tir impassible. Ces lieux si chers,
il allait donc les revoir ! Et voilà qu'en songeant à
Mademoiselle, à Catherine, au docteur, l'enfant se mit à pleurer,
mais sans colère, sans amertume, sans désespoir, - de bonheur
cette fois.
Tout à coup, à travers les arbres, apparurent deux points
lumineux, qui semblaient courir, danser au son de mille
clochettes. Il les voyait monter, descendre, disparaître ; puis
une des lumières restait visible. Un grondement sourd résonnait ;
des détonations, pareilles à celles que produisent les fusées qui
éclatent dans l'air, se succédaient à de courts intervalles.
Gaston se leva ; les points lumineux grandissaient. On eût dit
les yeux énormes d'un animal gigantesque dont le corps demeurait
perdu dans l'ombre. Le fracas redoublait ; bientôt, au triple
galop de ses chevaux excités par le fouet, passa la diligence qui
venait de Houdan. Gaston, penché en avant, retenait son haleine.
Que de souvenirs oubliés sa mémoire lui retraça sur l'heure ! La
voiture était déjà loin qu'il croyait l'entendre encore. Il se
rappela la nuit où elle l'avait emporté... Heureusement le jour
naissait.
Gaston regagna la route, avançant avec lenteur : car il se
ressentait de sa longue marche de la veille. Peu à peu ses
membres reprirent leur élasticité, son pas devint plus agile. Il
vit le soleil se lever derrière les grands bois aux feuilles
rousses, et monter dans le ciel aux cris multipliés des
passereaux logés dans les buissons à demi dépouillés. Les
alouettes, au vol saccadé, s'élevaient dans les airs et planaient
si haut qu'on les entendait sans les voir. Sur la route se
croisaient de pesants chariots à la bâche de toile blanche, des
cabriolets poudreux, des piétons chargés de fardeaux. On suivait
des yeux le jeune voyageur, mais sans trop s'étonner. Il dépassa
Saint-Cyr, et, guidé par un poteau indicateur, il se dirigea vers
Pontchartrain.
Gaston n'avait aucune idée de la distance qui le séparait du
but de son voyage, et il n'osait interroger ceux qu'il
rencontrait. On le regardait avec surprise, maintenant ; c'est
qu'une fois Saint-Cyr dépassé, son accoutrement le signalait
comme étranger au pays. Il fut rejoint par un jeune garçon d'une
quinzaine d'années qui, ses souliers suspendus au bout d'un
bâton, cheminait pieds nus d'un pas alerte.
« Est-ce que vous allez à Houdan ? lui demanda Gaston après
l'avoir salué.
- Non, da, répondit le petit paysan, je retourne à Neauphle.
- Savez-vous combien de lieues il y a d'ici à Houdan ? »
Le jeune garçon se mit à rire et hocha la tête d'un air
entendu.
« Dame, dit-il, il y en a bien sûr plus que vous n'en pouvez
faire aujourd'hui.
- C'est donc plus loin que Paris ?
- Ça se pourrait tout de même bien.
- Mais enfin, reprit Gaston, ne pouvez-vous me renseigner à
peu près ? »
Le Normand, sans ralentir son pas, qui obligeait Gaston à
hâter le sien, resta quelques minutes sans répondre.
« Pour ne dire que la vérité du bon Dieu, dit-il en se
pinçant la mâchoire inférieure, j'ai entendu Claude affirmer
qu'il y a douze lieues ; mais vous le connaissez, le gros Claude,
c'est un rude marcheur et ses douze lieues doivent en valoir
quinze.
- Quelle est la première ville que je dois rencontrer ?
- Pontchartrain, pardine, puisque vous suivez la route qui y
conduit. »
Gaston, essoufflé, reprit son pas et perdit bientôt de vue
son interlocuteur. Dans l'après-midi, l'enfant atteignit
Pontchartrain. Là, comme à Versailles, il se contenta d'acheter
du pain et se remit courageusement en route. Dans sa hâte
d'arriver, il eût voulu marcher sans trêve et ne pas s'arrêter
une seconde. La fatigue l'y obligea ; il longeait en ce moment
des taillis, il y pénétra, s'étendit sur les feuilles sèches et
s'endormit.
Le quatrième jour après son départ, vers cinq heures du soir,
Gaston, pâle, maigre, exténué, couvert de poussière, les pieds
ensanglantés, traversait péniblement l'immense plaine qui sépare
de la petite ville de Houdan le village de Laqueue. Deux rangées
interminables de pommiers se déroulaient à perte de vue devant
les yeux attristés de l'enfant, qui s'appuyait sur un bâton. Il
s'arrêtait de temps à autre pour reprendre haleine ; son regard
avide, après avoir interrogé l'horizon, s'abaissait découragé sur
ses pieds meurtris.
Soudain, il se coucha dans un fossé et demeura immobile ; des
piétons approchaient. L'avant-veille, interpellé par des passants
qui le prenaient pour un vagabond, le pauvre petit, peu habile à
mentir, s'était entendu menacer des gendarmes. La crainte d'être
reconduit à Paris et livré à sa belle-mère l'effraya si fort,
qu'à dater de ce moment il décrivit de longues courbes pour
éviter les fermes ou les voyageurs. Il cheminait la nuit
lorsqu'il se croyait certain de ne pas s'égarer, ce qui pourtant
lui arriva et lui fit perdre vingt-quatre heures.
Aussitôt que les paysans l'eurent dépassé, Gaston sortit de
son abri. Faute d'expérience, il avait épuisé ses forces dès le
second jour, et depuis lors il cheminait clopin-clopant. Au delà
de Pontchartrain, il lui semblait à chaque instant qu'il touchait
enfin au but de son voyage, et que derrière ce bois, au delà de
cette plaine, par delà cette colline allait apparaître le clocher
de Houdan. Mais plaines, bois et collines se succédaient, et
l'espoir de Gaston était sans cesse déçu. Triste, découragé, à
bout d'énergie, l'enfant songeait à se livrer aux habitants de la
première ferme qu'il rencontrerait.
Le soleil commençait à décroître ; le petit voyageur se
reposa un instant, le front appuyé sur ses mains. Il se releva
avec peine, pénétra dans un bois, et se mit en quête d'un abri.
La veille, le ciel inclément s'était chargé de nuages, une pluie
fine, glacée, persistante avait trempé les pauvres habits de
l'enfant. Il se dirigea vers une clairière ; déjà, dans un
endroit pareil, il avait découvert une hutte de bûcheron. Il
tomba à genoux : là-bas, devant lui, au-dessus de la cime des
arbres, sur le ciel rouge, se dessinait la vieille tour féodale
où les hirondelles revenaient chaque printemps retrouver leurs
nids.
Comme il battit, le coeur du pauvre Gaston ; de quelle joie
céleste s'éclaira cette pauvre âme qui ne croyait plus au
bonheur ! Les bras levés vers les ruines de l'antique manoir,
l'enfant riait et sanglotait tout à la fois. Longtemps son regard
erra sur l'horizon, cherchant les points familiers à sa mémoire.
Ah ! désormais, il n'hésiterait plus sur la direction à suivre,
il connaissait les sentiers et les obstacles qu'il fallait
éviter.
« Houdan ! » murmurait-il d'une voix affaiblie.
Et jamais matelot, au retour d'un long voyage semé de luttes,
d'aventures et d'ouragans, ne salua le port avec plus de ferveur.
Au loin, sur un chemin de traverse, un homme coiffé d'un
chapeau à large bord trottait sur un vieux cheval jaune que
Gaston crut reconnaître.
« Mon parrain ! » cria-t-il.
Oubliant sa fatigue, il se mit à courir, mais pour trébucher
bientôt. Qu'importe ! Dût-il se traîner, ramper, il était certain
d'arriver, et le soleil qui venait de disparaître ne le
trouverait plus sans asile, errant, abandonné.
Gaston ne pouvait détacher son regard de la vieille tour ;
mais lorsqu'il abaissa les yeux, il tressaillit. Il lui semblait
qu'autour de lui la nature s'était transformée. Ces herbes, ces
fleurs tardives qui l'entouraient, il savait leur nom, son
parrain le lui avait appris autrefois. Un roitelet traversa la
route, un grillon chanta, et Gaston avança, le coeur joyeux. Sur
les bords du chemin, les crapauds rampaient, ou, se dressant sur
leurs pattes, marchaient à la façon des quadrupèdes, avec des
allures étranges. L'enfant, pris d'une immense pitié pour tout ce
qui respire, se condamnait, malgré sa fatigue, à décrire une
courbe pour ne pas effrayer les hideux reptiles. Des pies
attardées vinrent magistralement se poser à sa droite, elles
étaient quatre. « Bonne rencontre ! » aurait dit Catherine...
Catherine, Mademoiselle, le docteur, comme il allait les
embrasser !
La nuit tomba, profonde d'abord ; puis la lune, se dégageant
des nuages, éclaira la campagne de sa lumière blanche qui prêtait
aux arbres, aux buissons, aux taillis, des formes fantastiques et
menaçantes. Mais l'imagination de Gaston était familiarisée avec
ce monde de géants, de nains aux longs bras, de fantômes
accroupis ou debout. Le premier jour, il avait eu bien peur ; à
présent il souriait. Ce qu'il eût voulu, c'eût été de pouvoir
courir, s'élancer à travers ces obstacles imaginaires on
emprunter des ailes à l'oiseau.
Il dépassa Maulette, Maulette où demeurait Françoise, où
Petit-Pierre, à cette heure, devait être étendu dans l'étable,
sur la paille qui lui servait de lit. Mais le hameau se trouvait
sur la gauche, et Gaston ne voulait pas perdre une seconde. La
route était déserte ; il se traînait plutôt qu'il ne marchait ;
chaque pas en avant lui causait une souffrance. Il avait déchiré
le bas de sa blouse pour en envelopper ses pieds, et les linges
grossiers, imbibés de sang, puis desséchés, adhéraient à sa chair
mise à nu. A chaque minute il s'arrêtait, prêt à défaillir. Il
n'avait pas encore atteint la ville, lorsque la voix grave du
clocher sonna minuit.
L'enfant abandonna la route et s'engagea sur un sentier qui
le conduisit au bord de la Vesle. La petite rivière, encaissée et
bordée de saules, coulait bruyante sur un lit de cailloux. Ce fut
avec délices que Gaston plongea ses pieds dans l'eau glacée. Il
les enveloppa d'un nouveau pan de sa blouse ; puis, soulagé, il
se remit en marche. Une demi-heure plus tard, il dépassait enfin
la première maison de Houdan.
Gaston, qui comptait arriver plus tôt, était à jeun, et la
faim rendait son épuisement plus profond. Il dut s'arrêter encore
et fut pris d'une soudaine frayeur. Si sa tante était morte ? si
elle le repoussait ? Ces deux pensées lui tenaillaient le coeur à
mesure qu'il pénétrait dans la grande rue que la lune inondait de
ses pâles rayons.
L'enfant avançait pas à pas, comme s'il eût craint de
troubler le silence de la ville endormie. Parfois un chien
aboyait, un cheval hennissait, ou un coq mal éveillé lançait un
cri bien vite interrompu. Est-ce un rêve que ces deux années
écoulées ? Voici le banc vert de la maison du percepteur, les
chandelles de bois qui décorent la devanture de la maison du
rival de Hoddé, les sacs qui encombrent la porte du messager.
Voilà le cabaret et sa belle enseigne, des tambours-majors qui
boivent de la bière de mars, tandis qu'une bouteille au double
jet emplit deux verres à la fois. Sous le hangar du charron, deux
voitures et le cabriolet jaune du fermier de la Fosse-Louvière.
Encore quelques pas, et les yeux de Gaston retrouvent des
larmes : cette maison qu'il a revue si souvent en rêve, elle est
là devant lui. Les volets sont clos, nul bruit, nulle rumeur ; le
petit chasseur lui-même est immobile, il est tourné vers Gaston,
qui sourit à travers ses larmes en le regardant.
Quel calme dans la ville ! L'heure sonne... une... deux...
deux heures ! Gaston n'ose plus respirer ; il s'effraye du fracas
que ses pieds lui semblent produire en se posant sur le sol. Il
s'approche du seuil, regarde le marteau luisant. Il hésite à le
toucher, ce marteau ; il retentirait comme un tonnerre.
Mademoiselle, Catherine, si elles savaient... L'enfant s'assied
sur le seuil ; il attendra le jour. Tout à coup des pleurs
inondent de nouveau son visage ; à travers la porte vient
d'arriver jusqu'à son oreille le tic-tac de la vieille horloge ;
ses rouages viennent de craquer comme autrefois et elle répète à
son tour, cette amie d'enfance de Gaston, les deux coups frappés
tout à l'heure sur le bronze par le marteau du beffroi.
L'enfant s'éloigne, s'engage dans une ruelle, tourne, semble
revenir sur ses pas, puis tourne encore. Il longe une haie qu'il
cherche à franchir. Il a réussi ; il s'avance, traverse un petit
bois de noisetiers ; le voilà dans un jardin. Gaston suit les
nombreuses sinuosités d'une allée dont le sable crépite sous ses
pas. Il s'arrête. Dans le fond, la petite maison avec son perron
à l'escalier double. A gauche, le puits au couvercle cadenassé ;
à droite, la tonnelle où le chèvrefeuille et les roses marient
leurs fleurs durant l'été ; puis là, au milieu de la grande
allée, une brouette chargée de pierres !
Le petit fugitif s'est couché sur un banc de mousse, et toute
son heureuse enfance défile devant lui. Ses paupières se ferment,
sa tête lourde lui fait mal, bien mal. Il s'endort et s'éveille
en sursaut ; le ciel est bleu, le soleil rayonne, les oiseaux
chantent ; on dirait le printemps. Dans la grande allée du
jardin, une petite fille aux yeux bleus, aux lèvres roses, aux
cheveux noirs, traîne la brouette chargée de pierres et tente de
faire claquer un fouet. Gaston se soulève à demi. Oh ! sa tête !
Qu'a-t-il donc sur le front, qu'il voit à peine ? Pourquoi sa
gorge est-elle si sèche ? pourquoi n'a-t-il pas la force de se
lever en apercevant sur le perron, la tête nue, regardant jouer
la petite fille, une femme aux cheveux blancs, au regard doux, au
sourire triste ? Gaston veut s'élancer, ses forces le trahissent,
il tombe. Est-ce l'émotion, la joie qui le paralysent ainsi ! Il
pousse un sanglot. La petite fille l'entend, l'aperçoit et fuit
en criant.
« Qu'y a-t-il, Aimée ? demande Mademoiselle avec surprise.
- Un homme ! là, bonne amie !
- Un homme, répète une grosse voix, voyons un peu cette belle
histoire ; quelque voleur de pommes, sans doute.
- Catherine, c'est moi ! » murmure Gaston d'une voix
défaillante.
La servante s'arrête, la bouche entre ouverte, les yeux
indécis, devant ce petit mendiant agenouillé, dont les bras sont
tendus vers elle.
« Je suis Gaston, » s'écrie-t-il.
Catherine se précipite vers lui, le soulève, et court, vers
Mademoiselle.
« Gaston, monsieur Gaston ! » crie-t-elle d'une voix pleine
de sanglots.
Et elle presse contre sa poitrine le pauvre enfant meurtri,
fiévreux, méconnaissable sous ses haillons, dont les bras se sont
noués autour de son cou. Gaston voit le visage de sa tante se
pencher au-dessus du sien ; il veut lui sourire, la nommer : sa
tête et son coeur se brisent, il s'évanouit.
* * * * *
Quelles ombres épaisses ! quel chaos autour de Gaston ! Quels
bruits funèbres, quels cris désespérés, quels sifflements ! Il
marche, il court sur une route semée de pointes de fer, et
Blanchote le poursuit armée d'une lanière de cuir garnie de
plomb. Blanchote, échevelée, livide, effrayante, le front marqué
d'une tache rouge, les yeux sanglants, et dont la dent aiguë
déchire la lèvre. Un fleuve barre le passage, un fleuve aux flots
noirs, profonds, où des monstres hideux nagent entre deux eaux...
Il faut échapper à la furie... Gaston se précipite, l'onde
jaillit, bouillonne, se referme ; il étouffe, et Bouchot, les
yeux fermés comme pour ne pas le voir, danse sans trêve parmi les
nénuphars et les roseaux... Un canon, maintenant, un canon
gigantesque dont les roues d'acier passent et repassent sur le
corps de Gaston, qui ne peut ni bouger, ni crier, ni fuir. Puis
des corbillards qui défilent, suivis par des orphelins ; des
cierges, des rires, le son de l'orgue, des blasphèmes, des
malédictions. Les enfants de Mme Hubert, mille autres enfants qui
pleurent, qui ont faim, qui se lamentent, tandis que de grandes
femmes sèches aux yeux louches, aux ongles noirs et crochus, les
dépouillent de leur blouse. Encore la route aux pointes de fer,
encore Blanchote ! Ah ! toujours marcher sans réussir à lui
échapper ! Une fenêtre, un abîme, un gouffre ! Qui donc rit
ainsi ? C'est elle qui s'avance par bonds ; elle approche ; le
gouffre, tout, plutôt que le contact de ce meurtrier... le
vide... le vide... toujours tomber... enfin !
Lorsque Gaston revint à lui, il regarda longtemps les rideaux
du lit sur lequel il était couché ; puis un faible sourire se
dessina sur ses lèvres pâles. Il tourna un peu la tête et aperçut
le doux visage de Mademoiselle, qui le contemplait. Il voulut
sortir ses mains de dessous le drap et ne put y parvenir.
« Ah ! chère tante, dit-il d'une voix basse, essoufflée, à
peine distincte, quel vilain rêve ! on m'avait emmené loin de toi
et je me sentais mourir. »
Il dut fermer les yeux ; la lumière, bien que faible, le
forçait à clignoter. Il sentit les lèvres de Mademoiselle se
poser sur son front.
« Comme je t'aime ! » murmura-t-il.
Puis il tomba dans une sorte de somnolence, douce,
bienfaisante, paisible. Tout à coup, il entendit causer à voix
basse dans la chambre ; on lui prit le bras, une oreille se posa
sur sa poitrine, il fit un effort et rouvrit les yeux.
« Bonjour, mon parrain, » dit-il.
Le docteur se rapprocha.
« Tu me reconnais donc ? »
L'enfant se contenta de sourire.
« Où te sens-tu mal ?
- Nulle part, mon parrain ; seulement j'ai rêvé...
- Ne parle pas, » dit le bon docteur, qui saisit la main de
sa vieille amie et murmura : « Nous le sauverons. »
Gaston se rendort, calme et heureux. Plus de rêves, plus de
cauchemars effrayants, plus de cris désordonnés, plus de cercle
de feu autour du front. Il ne peut mourir à présent que ses amis
l'entourent, et que la grande horloge remplit la maison de son
tic-tac familier.
Combien de temps dormit l'enfant ? il ne le sut que plus
tard. Toujours est-il qu'il se réveilla peu à peu, ouvrit les
yeux et sourit aux personnages des tapisseries qui ornaient les
murs de la chambre de sa tante, et qu'il connaissait si bien. Il
tourna doucement la tête vers la croisée. Mademoiselle, assise
dans son grand fauteuil, cousait ; Catherine tricotait.
Catherine, elle était toujours la même ; mais Mademoiselle, comme
ses cheveux, si noirs autrefois, étaient devenus blancs, comme
son visage si frais était devenu pâle, comme ses yeux jadis si
limpides, si brillants, semblaient fatigués ! Une larme humecta
les paupières de Gaston à la vue de ces tristes changements. Il
allait parler lorsque la petite fille qu'il avait vue dans le
jardin apparut à l'improviste. Catherine se leva, ouvrit de
grands yeux et posa un doigt sur ses lèvres. L'enfant s'arrêta
interdite, et s'avança sur la pointe des pieds, regardant vers le
lit du malade.
« Il dort donc toujours, M. Gaston ? demanda la petite fille.
- Oui, répondit Mademoiselle, aussi ne faut-il pas faire de
bruit.
- Pourquoi est-il revenu si mal habillé ? Il m'a fait peur.
- Je te l'ai déjà dit ; c'est parce qu'il était pauvre,
répondit Mademoiselle, dont les yeux devinrent humides.
- Pourquoi ne se lève-t-il pas pour jouer avec moi ?
- Parce qu'il est encore trop faible, mademoiselle Aimée, dit
Catherine à son tour.
- Mais puisque grand-père prétend qu'il est guéri ! Se
lèvera-t-il demain ?
- Peut-être, si vous êtes sage et si vous ne troublez pas son
sommeil. Allez jouer, ma mignonne, et fermez les portes sans
bruit. »
Gaston suivit des yeux la petite fille, qui, tout en se
retirant, regardait de son côté ; au moment de disparaître, elle
lui fit une belle révérence. L'enfant se souleva, ses bras
s'étendirent.
« Ma tante, Catherine, s'écria-t-il, je voudrais vous
embrasser.
Les deux femmes vinrent tomber à genoux auprès du lit. Comme
il les enlaça de ses bras faibles, comme ses lèvres pâles
prodiguèrent les baisers ! comme ils pleuraient tous trois avec
entrain, de joie bien entendu ! et Dieu, qu'on bénissait, emplit
soudain la petite chambre des rayons de son beau soleil.
« Assez, dit une voix forte, pas d'émotion violente ! Le
progrès doit apprendre à l'homme à dompter... »
Le bon docteur ne put achever ; attendri comme s'il eût vu la
réalisation de l'une de ses utopies, il pleura lorsque son
filleul lui entoura le cou de ses bras amaigris.
Huit jours plus tard, Gaston convalescent descendit dans la
salle à manger, précédé par Aimée, soutenu par sa tante et suivi
par Catherine. On l'établit près de l'horloge, selon son désir.
Peu à peu, il raconta sa lamentable histoire, et Dieu sait les
flots de larmes qu'il fit couler. De son côté, il apprit que son
parrain avait entrepris cinq fois le voyage d'Alsace pour le
chercher, et que Catherine avait erré durant huit jours au milieu
des rues de Paris, dans l'espoir de le rencontrer. Tout en
écoutant, Gaston baisait les beaux cheveux de sa tante, ces
cheveux que la douleur causée par sa perte avait blanchis.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
Le 15 janvier 1864, les rues de Paris étaient littéralement
ensevelies sous la neige qui tombait sans relâche depuis la
veille. Vers onze heures du soir, la tourmente sembla redoubler
d'intensité ; de gros flocons vinrent encore épaissir l'immense
tapis blanc étendu sur le sol, et les voitures roulèrent en
silence sur la terre glacée. De rares piétons pressaient le pas
afin d'échapper aux morsures de la bise, et la grande avenue des
Champs-Élysées, presque déserte, paraissait s'être élargie. De
temps à autre un cocher de fiacre, perdu jusqu'aux yeux dans un
de ces manteaux que les antiquaires admirent à l'occasion,
passait en frappant son épaule de sa main engourdie, tandis que
ses chevaux, la tête basse, les oreilles rejetées en arrière,
lançaient par chaque narine une colonne de buée. Par contre, des
équipages emportés au grand trot de leurs magnifiques attelages,
fuyaient rapides. A cette heure, sous ce ciel inclément, Paris
avait un aspect étrange, fantastique, appréciable seulement pour
ceux gui sont accoutumés à son éternel mouvement.
Onze heures et demie sonnaient, lorsqu'une voiture de remise,
dont le malheureux cheval patinait sur la neige durcie, déboucha
de l'avenue Marigny, traversa le Rond-Point, et se dirigea vers
un hôtel qui se trouve environ à la hauteur de l'habitation de la
reine Christine. A travers la grille et les branches des arbres
dépouillés, on apercevait la façade, inondée de lumière, de la
charmante demeure, construite dans le style Louis XIII, pour le
prince Soltikof, et dont les aménagements intérieurs étaient
vantés pour leur richesse et leur bon goût. Au dehors, de chaque
côté de la chaussée, des voitures armoriées, aux laquais
rubiconds, poudrés, emmitouflés, attendaient la sortie de leurs
maîtres. A la vue de ses gras et majestueux confrères, le cocher
de remise parut se piquer d'honneur ; il cingla sa bête, entra au
grand trot dans la cour de l'hôtel, et s'arrêta net, le fouet sur
la cuisse, devant un perron vitré.
Avant qu'un grand laquais vêtu d'une livrée bleu de ciel eût
atteint la portière, un jeune homme s'élança sur le perron et
pénétra dans un vestibule où six figures de nègres, disposées en
cariatides, soutenaient un candélabre à deux branches surmonté de
globes lumineux. Le cavalier, débarrassé de son par-dessus,
gravit avec lenteur un escalier de marbre blanc recouvert d'un
tapis de Perse aux brillantes couleurs. De chaque côté du sommet
des dernières marches, deux nymphes inclinées, dont les formes
sveltes rappelaient le faire élégant de Jean Goujon, semblaient
jeter des fleurs et des sourires à ceux qui montaient. Le jeune
homme s'arrêta un instant pour contempler ces deux figures.
Scrupuleusement ganté et botté, il pouvait avoir de vingt-huit à
trente ans. Il avait le visage long, le front large, les cheveux
châtains. Ses yeux gris, vifs et scintillants, pétillaient de
malice, et sa lèvre narquoise, un peu dédaigneuse, se cachait à
demi sous une fine moustache retroussée. Il était petit de
taille, robuste et bien pris ; rien qu'à sa démarche, on
reconnaissait une nature vive, intelligente, complète, chez ce
cavalier aux manières dégagées sans être vulgaires, aussi
éloignées de la raideur anglaise que du laisser-aller de notre
jeunesse dorée. Il fit quelques pas, lança un coup d'oeil
familier aux deux huissiers placés devant une large porte qui
s'ouvrit, et l'un des hommes à chaîne d'argent annonça d'une voix
retentissante :
« M. Bouchot des Étrivières. »
Bouchot, sans le moindre embarras, pénétra dans un vaste
salon encombré par une foule élégante. Ceux qui avaient entendu
prononcer son nom s'étaient retournés avec curiosité, afin de
voir le jeune artiste dont les toiles, depuis quatre ans,
attiraient tout Paris au Salon. Trois ou quatre privilégiés
vinrent lui serrer la main, et l'ex-apprenti, échangeant par-ci
par-là des sourires ou des signes de tête, manoeuvra pour gagner
le fond de l'immense salle où la maîtresse de la maison, entourée
par vingt cavaliers, trônait fière de sa beauté merveilleuse.
Parvenu devant elle, l'artiste s'inclina. Il allait passer outre
lorsque la jeune femme, un moment distraite, l'aperçut.
« Ah ! bonsoir, monsieur des Étrivières, dit-elle d'une voix
fraîche et harmonieuse, vous allez vous ennuyer chez moi
aujourd'hui, votre ami est absent.
- Gaston serait-il indisposé ? demanda Bouchot avec vivacité.
- Non pas, répondit la jeune marquise de La Taillade ;
Catherine, la célèbre Catherine, reprit-elle avec une nuance
d'ironie, a été prise d'un mal de gorge avant-hier. M. de La
Taillade s'est aussitôt mis en route, me laissant seule pour
faire les honneurs de mon jeudi.
- Qui donc osera s'en plaindre ? répondit Bouchot, qui
s'inclina.
- Mais vous d'abord, puis moi. Ne trouvez-vous pas ce voyage
ridicule ?
- Certes, madame, répliqua Bouchot, ridicule comme toutes les
choses du coeur, lorsqu'on les juge avec l'esprit. »
La marquise regarda l'artiste ; il souriait avec candeur et
ajouta :
« Demandez plutôt à M. de Champlâtreux. »
Le jeune homme pris à témoin par Bouchot s'appuyait sur le
dossier du fauteuil de la jolie marquise ; il se redressa, mit
deux doigts de sa main droite dans la poche de son gilet, saisit
son lorgnon et l'ajusta sur son oeil gauche en se dandinant,
comme pour chercher à distinguer celui qui venait de prononcer
son nom.
« Ah ! c'est monsieur Bouchot, dit-il en laissant retomber
son pince-nez.
- Des Étrivières, continua l'artiste d'un ton dégagé. Je suis
heureux de pouvoir vous donner des nouvelles de votre aïeul avec
lequel j'ai dîné ce soir, cher monsieur ; il va bien. »
M. de Champlâtreux pâlit imperceptiblement, mais ne répondit
pas. Tous les élégants groupés autour de la marquise penchaient
leurs têtes pommadées, et vingt lorgnons impertinents se
braquèrent sur l'artiste. Bouchot, avec un sang-froid comique,
fouilla dans sa poche, et, le nez au vent, se décora l'oeil droit
d'un monocle. L'orchestre préludait, la marquise se leva pour
veiller à la formation des quadrilles, et la foule des courtisans
se dispersa.
« À moi le champ de bataille, murmura Bouchot. Dieu, que ces
petits jeunes gens m'agacent ! Lorsqu'ils sont bêtes, passe
encore, - ils exercent leur métier ; mais j'enrage de voir des
garçons d'esprit parmi eux. Peignez donc votre époque, quand ceux
qui sont chargés de faire l'histoire portent des vestons courts,
des cols cassés et des moitiés de canne. Ah ça, la marquise a
raison ; bien que la politesse m'ait empêché de le lui avouer, je
vais m'ennuyer, moi. Pas une tête qui me plaise au-dessus de tous
ces faux-cols, et je ne suis pas en train de débiter des
madrigaux aux dames ; le jeudi n'est pas mon jour. Bah !
observons ; un salon, ça vaut le Gymnase au point de vue de la
comédie ; ça vaut même mieux que la cour d'assises, si l'on se
donne la peine de tirer les conséquences et de prononcer les
jugements. »
Tout en devisant de la sorte, Bouchot se dirigea vers
l'embrasure d'une fenêtre, souleva une portière de velours et
regarda au dehors. La neige tombait toujours à gros flocons, le
ciel était invisible, les becs de gaz, entourés d'une auréole
jaunâtre, montraient les branches nues des arbres dont le sommet
se perdait dans l'ombre. L'artiste contempla longtemps ce morne
spectacle ; peut-être songeait-il à la rue des Arcis, à la petite
chambre qui servait d'atelier, à l'établi devant lequel sa rude
enfance s'était écoulée, à deux pas de ce monde où il tenait sa
place aujourd'hui et qu'il ignorait alors. Soudain, il se
retourna vers le salon : là on eût dit une scène des contes
orientaux.
Mille bougies, aux lueurs caressantes, faisaient resplendir
les dorures de l'immense salle, chatoyer les tentures de soie et
de velours, tandis que les fleurs naturelles, débordant des
jardinières, s'épanouissaient comme en plein été. Les rayons
amoureux, se croisant à travers l'espace, satinaient les épaules,
se reflétaient dans les prunelles ou étincelaient sur les
diamants. Une odeur pénétrante, née de cent parfums, montait au
cerveau comme un vin capiteux. C'était avec convoitise que l'on
regardait les femmes causer, sourire, danser au milieu de cette
atmosphère tiède, énervante, embaumée, au milieu de ce luxueux
encadrement qui semblait doubler leur grâce. La musique ajoutait
son charme à toutes ces séductions. Elle captiva peu à peu
Bouchot, qui perdit en quelque sorte la conscience du réel.
C'était comme dans un rêve qu'il voyait se balancer avec mollesse
ou tourbillonner dans une valse rapide ces hommes en gants
blancs, en habits noirs, et ces femmes demi-nues, palpitantes,
l'oeil voilé, savourant la volupté secrète du tournoiement et du
vertige.
La marquise de La Taillade savait choisir son monde, et nulle
autre part que chez elle peut-être on ne voyait réunie cette
élite, de jolies femmes qui donnent le ton à l'Europe en fait de
grâce, de charme et d'esprit. Tous les genres de beauté se
coudoyaient dans l'espace embrassé par le regard de l'artiste,
depuis la Russe impérieuse, à la peau plus blanche que les neiges
de son pays, jusqu'à la créole aux yeux humides, aux cheveux
ondés, au visage bruni. Les Parisiennes, et c'est là leur
supériorité, ne représentent pas un type unique. Elles sont à la
fois toutes les femmes, tant leur nature mobile, perfectionnée,
sait se transformer. Ardentes, rêveuses, rieuses, sentimentales,
folles, dédaigneuses, jalouses, passionnées, elles échappent à
l'analyse et possèdent à un haut degré toutes les qualités, tous
les défauts, osons le dire, tous les vices de leur sexe. Parmi
celles que la danse ou les hasards d'une promenade au bras d'un
cavalier ramenaient sous ses yeux, Bouchot remarquait deux jeunes
femmes qu'on pouvait croire nées sous les tropiques, lorsque son
regard s'arrêta sur la maîtresse de la maison et ne s'en détacha
plus.
Hélène Pellegrin, comtesse de Valonne et marquise de La
Taillade, atteignait à peine sa vingt et unième année. De taille
moyenne, admirablement faite, elle avait été célèbre par sa
beauté, même avant son mariage. Bien que fille de bourgeois
enrichis, mais enrichis à un point qui, de nos jours, vaut mieux
qu'un titre de noblesse, Hélène, autant par sa distinction
naturelle que par sa merveilleuse beauté, était une vraie
patricienne. Ses mains et ses pieds, comme pour mettre en défaut
l'axiome vulgaire, semblaient affinés par plusieurs générations
vouées à l'oisiveté. Brune, avec la peau d'une blancheur mate, la
jeune marquise avait le visage d'un ovale parfait ; son front
était bas, un peu étroit, mais lisse et couronné d'une chevelure
épaisse. Les sourcils fins, soyeux, bien dessinés, ombrageaient
deux longs yeux noirs pleins d'une langueur voluptueuse, auxquels
une flamme intérieure prêtait par instant une vivacité
passionnée. Le nez droit, à l'arête vive, aux narines légèrement
relevées, était d'une perfection qui n'avait d'égale que celle de
la bouche, dont les lèvres, d'un rouge vif, rendaient plus
visible la blancheur nacrée des dents. Avec ses bras ronds, sa
taille cambrée, sa poitrine d'albâtre, ses mains de créole, sa
démarche moelleuse, Hélène captivait les regards les plus
indifférents. Les femmes ne pouvaient guère la voir sans
l'envier, et les hommes sans l'admirer ; pour ces derniers, elle
possédait au suprême degré ce charme rare et irrésistible : un je
ne sais quoi de voluptueux sous un air de vierge.
Au moment où les yeux de Bouchot s'arrêtèrent sur elle, la
marquise, à demi renversée sur un fauteuil, écoutait parler le
comte de Champlâtreux et mordillait le bout d'un éventail
d'ivoire. Elle était belle à ravir, ce soir-là, dans sa robe de
gaze blanche garnie de rubans ponceau, sous sa coiffure de perles
qui rendait ses cheveux plus noirs. Elle se leva soudain, prit le
bras d'un vieillard et se promena un instant de groupe en groupe.
Au signal de l'orchestre, elle fut rejointe par le comte. À cette
vue, Bouchot fronça les sourcils, fit volte-face, et regarda de
nouveau la neige tomber. Tout à coup il sentit un doigt se poser
sur son bras ; il se retourna et se trouva en face de la
marquise.
« Je vous avais bien dit, monsieur des Étrivières, que vous
vous ennuieriez.
- Vous me croyez indigne de vivre, madame ; on ne s'ennuie
pas là où vous êtes, répondit l'artiste.
- Un compliment ?
- Tout au plus une vérité, demandez à M. de Champlâtreux. »
Le regard de la marquise croisa celui de Bouchot.
« Laissez M. de Champlâtreux en repos, dit-elle d'un ton
bref. Ne dansez-vous pas ?
- Hélas ! non, madame, j'ai encore oublié d'apprendre, cet
été.
- M. de La Taillade m'a cependant affirmé que vous dansiez
dans votre jeunesse.
- Il a dit vrai, j'exécutais assez bien le pas de Giselle ;
mais en dehors des salons.
- Alors, jouez ; je vous trouverai un partenaire, s'il le
faut.
- Vous êtes mille fois gracieuse ; je préfère rester ici et
vous regarder.
- Vous me rendrez cette justice auprès de votre ami, dit
Hélène un peu hautaine, que je me suis occupée de vous.
- Vos politesses à mon égard sont-elles donc commandées ?
demanda Bouchot avec vivacité.
- Dame, cher monsieur, on doit savoir deviner. »
Bouchot allait peut-être répondre une impertinence, mais la
marquise avait passé. Il regarda la porte d'un air piteux.
« Ne devinons pas, dit-il, ce serait trop bête. Bah ! un
moment de mauvaise humeur qu'elle saura réparer, je l'espère pour
elle. Mon pauvre Gaston !... C'est égal, ce René de Champlâtreux
me donne sur les nerfs ; est-ce assez ridicule d'être beau comme
ça ! S'il avait un peu d'esprit, il se débarbouillerait avec du
vitriol pour se rendre laid comme tout le monde. Ouais,
l'isolement me fait tourner à l'aigre ; allons prendre un verre
de punch. »
À peine l'artiste fut-il sorti de l'encoignure ou il se
trouvait en quelque sorte caché, que cinq ou six jeunes gens
l'entraînèrent, à tour de rôle, pour le présenter à autant de
jolies femmes avides de connaître celui qui les peignait si bien.
L'attention dont il devint l'objet et les compliments qu'il
recueillit de plus d'une bouche gracieuse dissipèrent un peu
l'ombre jetée dans l'esprit de Bouchot par la maîtresse de la
maison. Il se retirait pour faire place aux danseurs, lorsqu'un
petit homme aux jambes courtes, au ventre proéminent, aux favoris
teints, sanglé dans un corset, lui prit familièrement le bras.
« Bonsoir, cher, dit-il ; vous allez bien ?
- Comment, baron, vous, dans le vrai monde, à cette heure
indue ? Est-ce que vous faites les grandes dames maintenant !
- Chut, la baronne est là, et l'on pourrait vous entendre.
- Vous croyez donc avoir encore quelque chose à perdre ? Je
puis vous rassurer, mon cher Faruc, votre réputation n'a plus
rien à redouter de la calomnie.
- Encore votre plaisanterie ! Quel plaisir trouvez-vous donc
à me donner ce nom arabe, quand vous savez que je me nomme
Beauchesne ?
- C'est que nous avons tous besoin d'être rebaptisés et qu'à
l'occasion je m'en charge pour mes amis, répondit Bouchot. Tenez,
voyez M. de Champlâtreux, il se nomme René. Vous figurez-vous,
dans vingt ans, lorsque ce beau jeune homme sera fardé, teint,
plâtré, comme vous...
- Vous êtes insupportable ; on pourrait vous entendre, mon
cher.
- Soyez donc tranquille ; tout le monde sait à quoi s'en
tenir sur vos dents et vos cheveux. Lors donc que ce beau jeune
homme sera goutteux et cassé, ce petit nom de René ne sera-t-il
pas une sorte d'insulte lorsqu'on le lui dira en face ? »
Le baron haussa les épaules.
« Mais enfin, dit-il, que signifie ce mot de Faruc ?
- Je vous l'ai dit cent fois, c'est un nom qui me rappelle un
digne homme que j'ai connu dans mon enfance ; il s'occupait comme
vous, cher baron, à semer de pierres le sentier déjà si étroit de
la vertu ; il ébauchait votre oeuvre. Vous m'écoutez avec
impatience... au revoir, je vais m'offrir du punch.
- J'en prendrai aussi ; voyons, des Étrivières, parlons sans
persiflage, si vous en êtes capable. Loïsa veut posséder son
portrait de votre main : que faut-il faire pour vous décider ?
Car l'or ne peut rien dans votre balance.
- Et c'est pour satisfaire Loïsa, jeune Abélard, que vous
persécutez la peinture dans ma personne ?
- Abélard, Abélard, répéta le baron, appelez-moi plutôt
Faruc.
- Vous n'êtes pas dégoûté. »
Plusieurs jeunes gens vinrent se grouper autour des deux
interlocuteurs, alors établis près d'un buffet.
« Est-ce que Beauchesne veut briller au prochain salon ?
demanda-t-on.
- Non, répondit Bouchot, il prétend avoir une maîtresse et
veut la faire poser... à titre de revanche, sans doute ; il
refuse de comprendre que je ne travaille que pour les femmes
honnêtes.
- Qui vous dit que Loïsa ne le deviendra pas ? reprit le
baron ; y a-t-il ici quelqu'un d'assez habile pour nous dire où
commence la femme honnête et où elle finit ? Ensuite, mon cher
Bouchot, permettez-moi de vous rappeler que vous avez peint la
maîtresse de Maxime.
- Vous vous trompez, ce que j'ai peint, c'est une jolie
femme.
- Et vous avez créé un chef-d'oeuvre. Eh bien, parole sacrée,
Loïsa est plus belle que Justinia.
- Peste ! dit-on à la ronde, où cachez-vous ce trésor, cher ?
- Mais partout, continua le baron qui se rengorgea comme un
pigeon, mais avec moins de grâce : au bois, dans un coupé ; aux
Italiens, dans une loge ; au Palais-Royal, dans une baignoire ;
et enfin, rue de Provence, au premier, sur le devant.
- Messieurs, au revoir, dit Bouchot ; si M. le baron de
Beauchesne avait vingt ans, je l'écouterais peut-être ; mais il a
des cheveux blancs, bien qu'il les cache sons un flacon d'eau de
Job ; son langage me scandalise, et je bats en retraite.
- N'oubliez pas que je reviendrai éternellement à la charge,
s'écria le baron, qui rit le premier de l'air pudibond affecté
par Bouchot. »
L'artiste fit un demi-tour.
« Savez-vous pourquoi je me nomme des Étrivières ?
demanda-t-il à Beauchesne.
- Du nom d'une de vos terres, je suppose.
- Vous n'y êtes pas ; c'est à cause du rôle qu'elles ont joué
dans ma vie ; lorsque j'étais jeune, je les recevais ;
aujourd'hui, je les donne.
- Où voulez-vous en venir ?
- Si la donzelle est aussi belle que vous l'affirmez, je
consens à la peindre en Suzanne.
- Avant ou après le bain ?
- Non, pendant.
- Accepté.
- Vous poserez pour un des vieillards ; je vous donnerai pour
compagnon ce Faruc qui vous intrigue.
- Soit.
- Vous serez ressemblant, je vous en avertis, et j'aurai le
droit de mettre le tableau au Salon.
- Écoutez donc...
- Oui ou non ? dit Bouchot.
- Oui, murmura le baron un peu ahuri.
- Messieurs, je vous prends à témoin ! Ah ! vieux satyre,
continua-t-il en s'éloignant, tu espères que je plaisante, mais
tu me serviras à venger la morale. »
Rentré dans le salon, Bouchot retourna machinalement se
poster dans le coin où il s'était établi une première fois. Deux
hommes, placés devant lui, causaient presque à voix haute, sans
trop se préoccuper d'être entendus. Le plus âgé semblait initier
son compagnon aux mystères du monde, et nommait en même temps que
chaque jolie femme les hommes qui passaient pour être ou avoir
été leurs amants. Bouchot écoutait le sourire aux lèvres.
« Si ce monsieur ne ment pas, pensait-il, il n'y a plus
d'anges, et chaque femme âgée de quarante ans devrait s'appeler
Madeleine. Est-il donc vrai que tous ces beaux fronts cachent de
si noires pensées, que toutes ces bouches charmantes sachent si
bien mentir, et qu'il y ait tant d'épines sous ces roses ? Quelle
aile de papillon que la réputation d'une jolie femme ! Chacun
souffle dessus pour en enlever la poussière d'or, et cela finit
toujours par réussir. »
Bouchot interrompit soudain son monologue ; la marquise de La
Taillade, placée en face de lui, écoutait distraite les propos
d'une vieille dame qui lui parlait à l'oreille. La tête inclinée,
les yeux avides, Hélène regardait avec persistance dans la
direction de l'orchestre. L'artiste se tourna de ce côté, aperçut
le beau Champlâtreux qui causait avec une jeune femme, et se
mordit la lèvre par un geste involontaire.
« Ah ! pensa-t-il, est-ce que, sans m'en douter, je découvre
le point où ça finit, comme dit le baron ? Ouf, il fait trop
chaud dans ce salon, et j'ai besoin de respirer un autre air. »
René de Champlâtreux, pour se trouver à la tête de la société
parisienne, n'avait eu que la peine de naître. C'était un homme
d'environ trente ans, beau, soigné, fat, toujours en avance de
vingt-quatre heures sur la mode, célèbre à juste titre par le
nombre des femmes qu'il avait compromises et des filles qu'il
avait lancées. Possesseur d'une fortune princière, il menait
grand train sans avoir besoin de recourir ni au jeu ni à
l'emprunt, et, même parmi ses amis, il passait pour une preuve à
l'appui du proverbe qui affirme la faiblesse des jolies femmes
pour les sots. Cependant, à distance, le manque d'esprit du beau
jeune homme se dissimulait à l'aide de cet argot parisien qui
s'est infiltré dans tous les mondes, et dont le mauvais goût est
l'antipode de celui des précieuses. Raie, lorgnon, barbe,
équipages, cols, vestons, gilets, chapeaux, actions et bons mots,
tout était à l'avenant chez M. de Champlâtreux, l'homme-type de
la société élégante moderne. Blasé, corrompu comme une
courtisane, ni croyant ni à Dieu ni à diable, il avait déplacé la
morale pour la plus grande commodité de ses vices ; on aurait pu
se demander si un coeur palpitait sous l'enveloppe de ce
gentilhomme qui n'avait jamais aimé que lui-même, et dont la
nullité n'avait d'égale que son inutilité, en dépit du grand rôle
qu'il jouait dans les salons parisiens. Il va sans dire que M. de
Champlâtreux, qui payait comptant, avait la réputation d'un homme
d'honneur ; que beaucoup de mères rêvaient de le donner pour
époux aux anges qu'elles avaient élevés, et que deux duels
avaient prouvé son incontestable bravoure.
Au commencement de l'hiver, le comte, qui depuis dix-huit
mois ne faisait plus parler de lui, - on le disait dominé par une
actrice du Théâtre-Gaulois, - fut présenté chez la marquise de La
Taillade. La futile jeune femme, plus séduite par la réputation
d'un lovelace que par une célébrité comme celle de Bouchot,
accueillit le gandin avec empressement. Bientôt, soit innocence,
soit coquetterie, soit amour du danger, Hélène accorda à ce
compromettant cavalier plus de place dans sa vie qu'il n'en
fallait pour satisfaire les mauvaises langues. Jusqu'à présent,
la réputation d'Hélène n'était qu'effleurée ; mais on pouvait
s'en rapporter à M. de Champlâtreux pour que la marquise, à tort
ou à raison, passât pour sa maîtresse avant la fin de l'hiver,
triomphe dont l'éclat couronnerait dignement la rentrée dans le
monde d'un César de son espèce.
Bouchot, grâce à quelques propos saisis au vol, pressentait
le mal plutôt qu'il ne le voyait. Il manifestait un profond
mépris pour le caractère de M. de Champlâtreux, qui, de son côté,
faisait à l'ex-apprenti l'honneur de le haïr. Ce sentiment de
répulsion mutuelle n'était pas sans motif ; du reste, le jeune
gentilhomme ne frayait guère avec les artistes, dont le
sans-façon et le libre parler répugnaient à sa nature correcte.
« Voyons, se disait Bouchot, tout en manoeuvrant pour gagner
l'extrémité du salon, je me suis assez amusé, j'espère. Je vais
me reconduire chez moi, je bourrerai une pipe que je fumerai
avant de me coucher, puis aurai le droit de rêver que tous les
hommes sont vertueux, toutes les femmes honnêtes, et que le monde
serait parfait s'il renfermait moins de Champlâtreux. »
Un contre-temps interrompit le monologue de l'artiste et
l'obligea à revenir sur ses pas ; on préparait le cotillon, et
les portes étaient closes. Heureusement il connaissait l'hôtel et
résolut de sortir par le cabinet de son ami. Soulevant une
portière, il gravit un escalier, ouvrit une porte et recula
surpris : Gaston, accoudé sur une table, le front dans ses mains,
était si absorbé par la lecture d'une lettre, qu'il ne bougea
pas.
Gaston, comte de Valonne et marquis de La Taillade, venait
d'accomplir sa vingt-neuvième année. C'était un gracieux
cavalier, à la démarche noble, pleine d'aisance, et d'un naturel
parfait. Il portait toute sa barbe, d'un blond doux à reflets
d'or, taillée comme dans les portraits de Henri IV. Ses yeux,
dont la couleur ne s'était pas foncée, brillaient sous un front
large, pensif, intelligent. On reconnaissait l'enfant d'autrefois
sons les traits mâles de l'homme fait. Le visage, malgré les
années et l'expérience de la vie, avait conservé cette expression
de douceur, de franchise, de loyauté, qui charmait jusqu'à
Péruchon. On sentait toujours, dans le préféré de Catherine,
cette nature d'élite, si droite, si aimante et si digne d'être
aimée.
« Gaston ! » dit enfin Bouchot.
Le jeune marquis releva brusquement la tête, comme un homme
qui se réveille en sursaut, et replia la lettre qu'il lisait.
« Que me veut-on ? » demanda-t-il.
Il reconnut son ami, lui prit les mains et les serra avec
force.
« Je te croyais à Houdan ? dit l'artiste intrigué.
- J'en arrive.
- Et Catherine ?
- Je l'ai trouvée debout ; ma tante s'était effrayée à tort.
- Ta femme ignore ton retour ? »
Gaston se rassit, regarda son ami d'une façon singulière ;
puis il détourna la tête et contempla les flammes du foyer, dont
les langues bleuâtres s'entre-croisaient.
« Qu'as-tu donc ? demanda Bouchot, qui s'appuya sur le
dossier de la chaise ; tu es pâle, serais-tu indisposé ?
- Non, répondit Gaston avec effort ; je suis fatigué et j'ai
besoin de dormir.
- Bonsoir, alors. »
Au lieu de prendre la main de l'artiste, Gaston se promena de
long en large ; soudain il se rapprocha de son ami.
« Je souffre, lui dit-il les dents serrées.
- Je le sens bien, répondit Bouchot avec tristesse, et
j'attends que tu me confies la cause de ton chagrin.
- Mon chagrin, répéta Gaston qui sourit d'un air contraint,
mais j'ai mal à la tête, voilà tout. Bonsoir. »
Ce fut au tour de Bouchot de ne pas tendre la main.
« On ne me trompe pas, dit-il, ce qui t'arrive est sérieux ;
je te connais assez pour le deviner. »
Il y eut un instant de silence ; les sons de l'orchestre,
doux et affaiblis, résonnaient dans le lointain ; Gaston
tressaillit.
« Champlâtreux est là, n'est-ce pas ? demanda-t-il, le regard
animé.
- Sans doute, répondit Bouchot, n'est-il plus du nombre de
tes amis ? »
Gaston reprit sa promenade.
« Seras-tu libre demain ? demanda-t-il sans interrompre sa
marche fiévreuse.
- Demain, ou aujourd'hui ? répondit Bouchot, qui du doigt
montra la pendule.
- Aujourd'hui, à dix heures.
- Dois-je venir ou t'attendre ?
- Attends-moi. »
Bouchot sentit frémir la main de son ami ; il allait
l'interroger lorsqu'un froissement d'étoffe lui fit tourner la
tête : la marquise se tenait immobile à l'entrée du cabinet.
L'artiste, un moment indécis, comprit, au silence gardé par les
deux époux, qu'il était de trop ; il salua la jeune femme et se
trouva bientôt sous le vestibule.
« Avant de sortir, se dit-il, j'ai bien envie d'aller
déranger la raie de M. de Champlâtreux, qui ne me paraît pas
étranger à ce qui se passe ; ça nous obligerait à nous embrocher
demain, et je crois qu'il y a urgence, à la manière dont Gaston
l'a nommé. Mais, non ; je suis fou ; de la coquetterie, tout au
plus ; la marquise n'est pas capable... Bah, pas de zèle ! Il
était fort, celui qui a dit ce mot-là. »
Rentré chez lui, Bouchot, selon la promesse qu'il s'était
faite, bourra sa pipe, s'établit au coin de sa cheminée et oublia
de se coucher.
« Décidément, murmura-t-il en s'étirant, tandis qu'une faible
lueur annonçait le jour, M. de Champlâtreux me gêne ; il faudra
que j'en débarrasse Gaston. »
Quelques mois après son retour à Houdan, Gaston, en dépit des
répugnances et des pleurs de Mademoiselle, avait été placé au
collége, puis envoyé à Paris pour y faire son droit.
A Paris, il retrouva Bouchot, devenu, par des circonstances
singulières, un des élèves de Couture. Les deux amis, que
l'exiguïté de leurs ressources condamnait à la plus stricte
économie, menèrent côte à côte la vie d'étudiant dans la bonne
acception du mot. Leur mutuelle affection, déjà si solide, se
resserra par mille services prêtés ou rendus, et, malgré
l'opposition de leurs caractères, jamais frères ne furent plus
unis, plus dévoués l'un à l'autre, plus confiants dans le
résultat final de leurs efforts.
Son droit terminé, Gaston retourna vivre près de sa tante. La
mort d'un cousin éloigné, dont il ignorait l'existence, lui donna
soudain la fortune. Tout compte fait, il se vit possesseur d'une
quinzaine de mille livres de rente. Cet héritage le dispensa de
travailler pour vivre, grosse question qui le préoccupait surtout
depuis que Mademoiselle avançait en âge. Le premier soin de
Gaston fut d'aider Bouchot, qui luttait vaillamment contre les
difficultés de la carrière qu'il avait embrassée. Le second,
d'une exécution plus difficile, consistait à décider Catherine à
prendre une élève. Il y eut à ce propos de nombreux pourparlers.
Ce ne fut qu'à force de câlineries, quand l'autorité de
Mademoiselle eut échoué, que Gaston amena la vieille servante à
tolérer dans la maison l'ombre d'un autre bonnet que le sien.
Des jours calmes, uniformes, heureux, sans histoire,
passèrent de nouveau sur la petite maison de la Grand'Rue, et le
chasseur qui la surmontait eut seul à lutter contre les orages
extérieurs. Adoptée en quelque sorte par Mademoiselle, - dont la
fortune inespérée de son neveu avait calmé les dernières
craintes, - Aimée occupait l'ancienne chambre de Gaston, et
semait la gaieté dans cet intérieur un peu sérieux, où son
grand-père parlait progrès, Catherine ménage, où Gaston, presque
toujours absorbé par l'étude, songeait à faire triompher dans
l'avenir les idées de son parrain, à réformer en partie la
société. Il était rare qu'on fît allusion au passé, car le
souvenir de ce temps néfaste amenait toujours des larmes dans les
yeux de Mademoiselle. Blanchote, dont le nom exaspérait la
vieille servante, avait disparu de la rue Jean-Pain-Mollet, et
depuis lors rien ne prouvait qu'elle existât.
Mademoiselle profita du bien-être apporté dans la maison par
l'héritage de son neveu, pour augmenter celui des pauvres qu'elle
avait coutume de secourir. Elle s'installait le samedi à la
fenêtre du rez-de-chaussée, et vieillards, boiteux, aveugles,
manchots venaient recevoir son offrande, toujours accompagnée
d'une bonne parole ou d'un sage conseil. Plus que jamais son nom
fut béni dans la petite ville qui était son univers, et où elle
souhaitait mourir. Levée avant le jour, elle éveillait Aimée qui
se mettait à l'étude ; puis on vaquait aux soins du ménage. À dix
heures, Mademoiselle s'asseyait dans son grand fauteuil,
corrigeait les devoirs de sa jeune élève, dont la raison
émerveillait l'institutrice. Vers midi, la voix retentissante de
Catherine annonçait l'heure du déjeuner. Gaston, roi de cet
intérieur, descendait toujours un peu en retard, ramené le plus
souvent par Aimée, qui carillonnait à sa porte, lui arrachait
sans façons sa plume ou son livre de la main, le plaçait à table,
tout près de Mademoiselle, et lui nouait parfois une serviette
sous le menton, comme à un enfant, Dieu sait avec quels joyeux
éclats de rire. Cette scène égayait Catherine, qui rappelait
l'époque où elle accomplissait chaque jour ce devoir envers M.
Gaston récalcitrant.
« Il n'était donc pas sage, lorsqu'il était petit ? demandait
Aimée.
- Lui, Seigneur ! un vrai Jésus, mademoiselle ; mais il
n'aimait pas les serviettes sous le menton.
- Était-il plus sage que moi ?
- Non ; les garçons, c'est toujours plus remuant que les
filles. »
Elle remuait pourtant assez pour sa part, cette petite
Aimée ; gaie, vive, alerte, bonne au point de pleurer durant huit
jours la mort d'un oiseau ; mais vaillante à l'oeuvre, ne
reculant devant aucune tâche, et capable de se mettre au ménage
si Catherine n'eût montré les dents lorsqu'on empiétait sur son
domaine. Pour le moment, on ne savait trop ce que la nature
ferait dans l'avenir de cette fillette mince, longue, à la taille
flexible, aux gestes un peu anguleux, dont l'excellent naturel
ravissait Gaston, heureux d'entendre l'aimable enfant bourdonner
autour de lui.
Chaque soir, à l'heure du dîner, le docteur venait compléter
le quatuor. De temps à autre, Gaston accompagnait son vieil ami
dans sa tournée quotidienne, et l'aidait à soulager des misères
dont il connaissait les côtés douloureux. La vieille jument jaune
était morte, et le docteur, que l'âge alourdissait, bien qu'il
s'en défendît, cheminait maintenant dans un cabriolet. Parfois,
dans l'été, le jeune homme et le vieillard rentraient à pied,
herborisant, causant, discutant tantôt sur un point d'histoire,
tantôt sur une question sociale qu'ils envisageaient d'une façon
différente. Ils approchaient de la ville et, d'un buisson ou
d'une haie, surgissait tout à coup Aimée, dont la voix joyeuse
forçait les deux interlocuteurs à se retourner. Un peu plus loin
on rencontrait Mademoiselle, qui s'emparait du bras de son neveu.
On ralentissait encore le pas ; le soleil se couchait derrière la
vieille tour, les corneilles regagnaient leurs nids, tandis
qu'Aimée, comme autrefois Gaston, courait en avant, poursuivait
les papillons, ou franchissait un fossé pour aller en plein champ
glaner des fleurs.
Chaque année, vers l'automne, Bouchot venait passer un mois à
Houdan, et sa bonne humeur égayait la maison pour six semaines.
L'artiste tutoyait parfois Catherine, appelait Mademoiselle sa
tante, et qualifiait le docteur du titre de parrain, sous
prétexte qu'il les avait connus lorsqu'il était petit, grâce à
Gaston. Dieu sait les éclats de rire interminables que ses
boutades arrachaient à Aimée, à laquelle il faisait danser le pas
de Giselle.
« Ça sert, dans la vie, disait-il, Gaston peut vous le
certifier. »
Mais ces souvenirs répugnaient à Gaston ; ils lui rappelaient
la mort affreuse de son père, et il détournait la conversation.
Dans leurs excursions pédestres, les deux amis emmenaient
souvent Aimée, qui allongeait bravement le pas. Munie d'un crayon
et d'un album, elle dessinait les points de vue que peignait
Bouchot, car l'artiste ne négligeait aucune occasion d'exercer
son pinceau. On buvait du cidre au cabaret, on déjeunait dans les
bois, on gagnait une ferme pour s'abriter contre une ondée ou
goûter au lait pur. Bouchot, pour se délasser, agaçait les
dindons, les canards, les oies, imitait l'aboiement du chien à
l'oreille des chats, le miaulement des chats à l'oreille des
chiens, ameutait la basse-cour, puis exécutait son fameux pas
devant les paysans qui, sans la présence de son ami, eussent fait
passer un mauvais quart d'heure au peintre, qu'ils prenaient pour
un fou.
« Ah ! grand enfant, disait Gaston, quel rayon de soleil a
donc éclairé ton berceau pour te donner cette inaltérable bonne
humeur ?
- Celui de Paris, mon cher ; il chauffe la tête de ceux qui
naissent entre les murs de la bonne ville avec le même soin que
le soleil de la Champagne chauffe le seul raisin spirituel de
l'univers.
- Alors nous sommes des bêtes, nous autres provinciaux ?
reprenait Aimée.
- Pas les femmes, ma chère élève, elles sont toutes
Parisiennes. »
Il arriva une année où Mademoiselle, d'un air sérieux,
déclara qu'Aimée, devenue grande, ne pouvait plus courir ainsi
les champs. Les deux amis s'aperçurent alors, avec surprise, que
leur petite compagne portait une robe longue, que son corsage
commençait à se bomber, qu'elle baissait les yeux et rougissait
lorsqu'on la regardait en face, qu'elle marchait au lieu de
courir, qu'elle ne riait plus si haut, qu'elle saluait en faisant
la révérence au lieu de présenter sa joue fraîche. Ils se
remirent en route un peu désorientés, et la promenade leur parut
moins gaie, la campagne moins belle que les années précédentes.
De son côté, Aimée, en les voyant partir sans elle, se sentit
prête à pleurer d'être si grande. À dater de ce jour, elle fut
Mlle Aimée pour Bouchot, et Gaston cessa de la tutoyer.
L'année suivante, Bouchot, qui commençait à devenir célèbre
ne put venir à Houdan, ce fut Gaston qui fit le voyage de Paris.
« Tu t'endors dans ta petite ville, lui dit l'artiste ; il
est temps de t'éveiller. Tu es assez savant et nous avons besoin
d'hommes. À Paris, les réputations solides ne s'improvisent pas,
- j'en sais quelque chose, - et il est temps que l'on commence à
parler de toi. Accours ici, publie un livre ; l'heure d'agir est
arrivée.
- Je veux me présenter dans l'arène armé de pied en cap, sûr
de pouvoir parer les coups et de vaincre, répondit Gaston.
- Prends garde de rendre ton armure trop lourde, par ce temps
de fusils rayés. N'as-tu donc plus la même confiance dans tes
idées ?
- Si, certes.
- A l'oeuvre, alors ; la diplomatie, ce vieux reste des temps
barbares, radote, il faut la rajeunir. À bas les révolutions qui
ruinent l'industrie et les arts ; mais vive la liberté qui les
fait vivre ! »
Au fond, Gaston comprenait combien les conseils de son ami
étaient sages, et son ambition s'éveillait au bruit des
applaudissements qui acclamaient le nom de Bouchot. Mais il
hésitait à se séparer de nouveau de ses chers amis, de
Mademoiselle surtout. D'ailleurs, il se trouvait heureux au
milieu de ses livres, dans son indépendance, dans son obscurité,
et l'on s'arrache difficilement au bonheur.
Au commencement de l'été de 1862, une famille parisienne
s'installa au château de la Mésangerie, dont elle venait de faire
l'acquisition. On parla bientôt dans le pays de la richesse du
nouveau propriétaire, nommé M. Pellegrin, et de la beauté
merveilleuse de sa fille Hélène. Tous deux portaient le grand
deuil, la mère de la jeune fille étant morte quelques mois
auparavant. Ce fut Aimée qui, la première, à l'heure du déjeuner,
entretint Gaston de la jolie Parisienne qu'elle venait de voir à
la messe, suivie de deux grands laquais en livrée.
« Elle est donc plus belle que vous ? demanda Gaston, en
riant de l'enthousiasme de sa petite amie pour la figure et la
mise de la jeune châtelaine.
- Je crois bien ! D'abord elle est plus grande.
- Plus grande, c'est possible, interrompit Catherine, qui fit
un geste de dédain ; plus belle, pour ça non. Premièrement, pas
l'ombre d'une couleur sur les joues, puis des yeux trop grands et
une bouche trop petite.
« Mais ce ne sont pas des défauts cela, » dit à son tour
Mademoiselle.
Catherine osa d'autant moins contredire sa maîtresse, qu'un
grésillement la rappelait à la cuisine, et la conversation
changea d'objet.
Un soir que le docteur et Gaston revenaient de Maulette, où
Petit-Pierre, déjà père de famille, avait fêté son frère de lait,
ils rencontrèrent sur la route, près du caillou de Gargantua, M.
Pellegrin et sa fille qui se promenaient à pied, précédés de leur
voiture. Le docteur avait été appelé au château à deux ou trois
reprises ; il s'arrêta pour saluer et présenta son compagnon.
Tandis qu'il causait avec M. Pellegrin, qui souffrait de la
goutte, Gaston, ébloui par la beauté d'Hélène, se sentait comme
intimidé. On marcha côte à côte, échangeant quelques paroles
banales sur le paysage ; la jeune fille levait à peine les yeux.
« Monsieur le marquis, dit tout à coup Pellegrin prêt à
remonter en voiture, ne me ferez-vous pas l'honneur de venir au
château ? Vous nous rendrez heureux, moi et ma fille. »
Gaston, qui pour la première fois peut-être s'entendait
donner son titre en face, rougit et balbutia. Hélène l'enveloppa
d'un regard rapide et le salua de son plus doux sourire.
« Qui donc a pu apprendre à. M. Pellegrin que je suis
marquis ? s'écria Gaston aussitôt que la voiture se fut éloignée.
- Mais moi, » répondit le docteur qui se frotta les mains
d'un air joyeux.
Gaston parla peu ce soir-là ; après le dîner, il se retira
dans son cabinet, et jusqu'à l'heure où le sommeil le surprit, la
charmante image de Mlle Pellegrin voltigea devant ses yeux ravis.
Le lendemain, sa première pensée fut pour la jeune fille.
« Aimée avait raison, se dit-il, et Catherine ne se connaît
pas en beaux yeux. »
Il était étonné ; jamais la vue d'aucune femme ne lui avait
causé une impression aussi profonde. Le surlendemain, il revoyait
encore la jeune fille lui sourire, l'envelopper du chaud rayon de
son regard, et la persistance de ce souvenir l'inquiéta. Il se
plongea dans l'étude avec ardeur, et dirigea ses promenades de
façon à ne pas se rencontrer avec les habitants du château. Au
bout de huit jours, il avait reconquis son indifférence, lorsque
le hasard le remit en présence de celle qu'il devait aimer.
Parti un matin pour herboriser, il suivait la grande route de
Dreux afin de gagner les bois de Combes, lorsqu'il fut rejoint
par un tilbury que conduisait lui-même le père d'Hélène.
« Je vous surprends sur mes terres, monsieur le marquis, et
je vous enlève, en ma qualité de propriétaire, » s'écria M.
Pellegrin qui mit pied à terre ; vous déjeunerez avec moi, bon
gré mal gré. »
Gaston voulut s'excuser sur son costume, sur un rendez-vous.
« Tant pis, monsieur le marquis, tant pis ; après le repas,
mes voitures et mes chevaux seront à vos ordres et nous vous
ferons rattraper le temps que vous allez perdre ; mais à jeun, je
refuse d'écouter aucune raison. »
Ce fut rouge de plaisir que M. Pellegrin arrêta son cheval
devant la grille de sa riche demeure, et Dieu sait combien de
fois il prononça le mot marquis en s'adressant à Gaston. Hélène
ne parut qu'à l'heure de se mettre à table, mise avec autant de
goût que le permettait sa toilette sombre. Elle parla peu
d'abord, et sembla étudier le convive de son père. De temps à
autre, ses grands yeux, à la fois naïfs et profonds, tournaient
leurs regards vers Gaston ébloui. Lorsque celui-ci la contemplait
à son tour, elle abaissait ses paupières avec lenteur ; une
teinte rose colorait ses traits chastes ; on eût dit une
sensitive se repliant sur elle-même.
Parfois, au contraire, elle regardait le jeune homme en face,
comme pour mieux l'écouter parler ; les rayons de leurs prunelles
se croisaient, et Gaston sentait une flamme courir dans ses
veines et lui brûler le coeur. Il ne quitta le château qu'à dix
heures du soir, amoureux fou de Mlle Pellegrin.
Si son père conservait les dehors du bourgeois enrichi,
Hélène, élevée dans un des premiers pensionnats de Paris,
possédait toutes les distinctions du grand monde. D'ailleurs, on
naît grande dame comme on naît peintre ou poëte, et les femmes
ont sur nous une supériorité de tact, une délicatesse d'instinct,
une finesse d'allures qui leur permet de monter sans effort ; -
elles arrivent, comme on l'a dit des hommes d'esprit, elles ne
parviennent pas. - Hélène atteignait sa dix-huitième année. Gâtée
par des parents émerveillés du bel oiseau sorti de leur nid, et
dont elle flattait la vanité, elle était depuis longtemps la
maîtresse au logis, et se faisait conduire où bon lui semblait,
un peu au détriment de la candeur de son esprit. Instruite de la
position de fortune de Gaston, de l'authenticité de sa noblesse,
et assez satisfaite de la tournure du jeune gentilhomme, Hélène
se mit en tête de l'épouser. Elle avait rêvé d'être duchesse ;
mais elle résolut de se contenter du titre de marquise. Coquette
dès l'enfance, la jeune Parisienne connaissait l'empire que sa
beauté exerçait sur les hommes ; elle savait, à n'en pas douter,
que Gaston reviendrait peut-être dès le lendemain. Il n'y manqua
pas ; il avait la tête bouleversée ; - lui qui rêvait autrefois
l'amour platonique, chevaleresque, « au clair de lune », comme
disait Bouchot, il se débattait contre le souvenir de la sirène
aux airs de vierge, dont les regards l'ensorcelaient.
Au bout de quinze jours, la jeune fille découvrit que sa
richesse allait devenir un obstacle à ses projets. Gaston, assez
épris pour sauter à pieds joints par-dessus toutes les barrières,
avait l'âme trop noble pour jamais contracter un mariage qui pût
ressembler à une spéculation. Il devint sombre ; mais pour
quarante-huit heures seulement, car Hélène, comme si elle eût
deviné la cause de sa tristesse, lui confia que la fortune de M.
Pellegrin se trouvait compromise.
« Pauvre père, dit-elle, il se tourmente en songeant qu'il va
falloir renoncer à ce luxe qui est devenu pour lui une nécessité.
- Et vous ? demanda Gaston ému.
- Oh ! moi, je suis riche ; je possède quinze mille livres de
rente du chef de ma mère, c'est plus qu'il ne m'en faut.
Gaston ravi se précipita aux pieds de l'enchanteresse.
« Je vous aime, dit-il d'une voix tremblante,
consentiriez-vous à porter mon nom ? »
La jeune fille couvrit son visage de ses mains, se leva et
s'enfuit. Mais avant de disparaître, elle avait enveloppé Gaston
de cet éclair ardent qui le rendait fou.
Mademoiselle, surprise le lendemain par l'aveu de cette
passion subite, irrésistible, partagée, demanda en vain le temps
de réfléchir. Elle dut céder aux instances, aux supplications,
aux larmes de Gaston, et se rendre au château pour demander la
main d'Hélène. Elle l'obtint d'emblée, aux applaudissements du
docteur, qui se vanta d'avoir ébauché ce mariage.
Bien que Mademoiselle trouvât Hélène charmante, ce n'était
pas là l'épouse qu'elle avait rêvée pour Gaston. Quelques jours
après sa visite à la Mésangerie, elle regardait Aimée qui,
souffrante depuis une semaine et assise en ce moment près d'une
fenêtre, semblait contempler au loin un spectacle visible pour
elle seule. Le doux profil de la jeune fille se dessinait sur un
fond lumineux ; ses yeux, à demi clos, permettaient de voir ses
longs cils ; une poussière d'or voltigeait au-dessus de ses
cheveux aux reflets bleuâtres. Tout son corps, fortement éclairé
d'un côté, se découpait en lignes harmonieuses, sa jeune poitrine
se soulevait comme oppressée ; ses mains blanches, fines,
potelées, transparentes, étaient croisées sur ses genoux. En
songeant au caractère aimable, aux qualités sérieuses
qu'elle-même avait cultivés, développés chez sa petite élève,
Mademoiselle poussa un soupir.
« J'ai trop attendu, pensa-t-elle, le bonheur qu'il a cherché
là-bas, il était sous sa main. »
Le soir du contrat, qui ne devait précéder le mariage que de
deux ou trois jours, tant les jeunes gens semblaient avoir hâte
d'être unis, Aimée, qui se trouvait à table à côté de Bouchot,
fut prise tout à coup d'un rire nerveux qui se termina par des
sanglots. M. Pellegrin fit atteler, et Mademoiselle partit avec
la jeune fille qui, aussitôt établie dans la voiture, posa le
front sur le sein de sa vieille amie, et pleura avec amertume.
« Ah ! s'écria soudain Mademoiselle avec angoisse, nous
sommes donc tous aveugles ! la malheureuse enfant aime Gaston ! »
Aimée, lasse, brisée, se coucha et s'endormit peu à peu.
Mademoiselle veillait à son chevet. Elle laissa couler ses larmes
alors ; hélas ! dans cette enfant si chère à son coeur, elle
retrouvait la douloureuse histoire de sa propre jeunesse. Elle
aussi, elle avait aimé sans espoir, sans qu'on le devinât,
jusqu'au jour où le mariage de celui qui avait troublé son âme
lui avait enfin révélé l'étendue de son malheur.
Le bon docteur ne put apprendre l'affreuse vérité sans
pleurer à son tour. Rien de plus navrant que le désespoir des
deux vieux amis, qui s'accusaient chacun de son côté.
« A quoi bon la science et les cheveux gris, murmurait le
docteur avec amertume, s'ils ne permettent pas de lire dans le
coeur d'une jeune fille ? Et, ajoutait-il avec une expression de
douleur, et j'ai été l'instigateur de ce mariage qui va peut-être
me tuer mon enfant.
- Je suis la plus coupable, reprenait Mademoiselle ; j'avais
l'expérience, moi. Hélas, c'est leur bonheur et le nôtre qui
vient de s'écrouler. »
Fort heureusement pour la raison des deux vieillards, Aimée
put se lever le surlendemain, calme, résignée en apparence,
surtout devant son grand-père. Le soir arrivé, elle se jetait
dans les bras de Mademoiselle ; elle avait au moins cette
consolation de pouvoir confier sa peine à quelqu'un qui la
comprenait.
Le mariage de Gaston fut célébré à Paris ; ni le docteur, ni
Aimée n'y assistèrent, et Mademoiselle repartit le soir même pour
Houdan, tandis que son neveu prenait la route de l'Italie.
A dater de ce jour, Aimée, jusque alors si vive et si gaie,
si expansive, devint sérieuse, concentrée, rêveuse, comme si la
tristesse eût formé le fond de son caractère. Son secret ne fut
connu de personne, Catherine exceptée. Par instant, c'était la
jeune fille qui consolait Mademoiselle, navrée de retrouver dans
l'adorable enfant qu'elle chérissait maintenant à l'égal de
Gaston, les souffrances et les douleurs qu'elle connaissait si
bien et qui avaient failli lui coûter la vie.
Le docteur, qui ne pouvait se pardonner d'avoir présenté
Gaston à M. Pellegrin, était désespéré de la mélancolie résignée
de sa petite fille. Il cessa de parler du progrès, voulut emmener
Aimée à Paris, afin de la distraire. Elle le supplia de la
laisser vivre à Houdan, entre Mademoiselle et lui.
« Il faut laisser agir le temps, disait Mademoiselle.
- Hélas ! répondait le vieillard en secouant la tête avec
tristesse, le temps ne nous appartient plus.
- M'est avis, dit un jour Catherine, que si nous pouvions
attirer ici M. Bouchot, Mlle Aimée serait bien forcée de rire. »
- M. des Étrivières ? » s'écria la jeune fille qui sourit.
Puis elle ajouta, comme se parlant à elle-même :
« Comme il aime Gaston !
- Mon Dieu, pensa Mademoiselle, il est donc impossible d'être
heureux. »
Ce fut à Florence, environ deux mois après leur départ de
Paris, que les jeunes époux furent surpris par la nouvelle de la
mort subite de M. Pellegrin, emporté par un accès de goutte.
Quelques jours plus tard, Gaston, stupéfait, apprenait que sa
femme héritait de trois cent mille livres de rente.
« Tu m'as trompé, dit-il, en la prenant entre ses bras.
- Je voulais être marquise, » répondit-elle.
Et comme il demeurait silencieux, elle ajouta :
« Me pardonnes-tu ? »
Il la pressa contre son coeur ; mais il lui sembla qu'un
nuage venait de troubler la sérénité du ciel où planait son
bonheur.
Hélène n'aimait pas Gaston. Il n'était que trop vrai qu'elle
l'avait épousé pour devenir marquise. Cependant une jeune fille,
à moins qu'elle n'ait un amour au coeur, ne peut passer entre les
bras d'un homme jeune, beau, sympathique, sans en garder un
souvenir éternel. Aussi quelques mariages de convenances
aboutissent-ils à un à peu près de passion, mais non à la passion
elle-même, comme on l'affirme souvent. L'amour vrai précède la
défaite et ne la suit jamais. Gaston, durant les premiers mois de
son union avec Hélène, put donc se croire aimé et voir le coeur
de sa jeune femme à travers l'ivresse du sien ; mais la nouvelle
marquise ne tarda guère à se fatiguer d'un tête-à-tête dont son
mari rêvait l'éternité.
À défaut des plaisirs du monde d'où son deuil l'éloignait,
elle en souhaita le semblant, c'est-à-dire les visites, les
promenades, les courts voyages, les réunions. Dix mois après la
mort de son père, au moment où l'hiver commençait, elle mit de
côté les robes sombres, s'installa dans le splendide hôtel des
Champs-Élysées, et se transforma aux yeux de Gaston, à la fois
ravi et attristé.
Comme un enfant qui voit un papillon aux couleurs brillantes
s'échapper d'une noire chrysalide, le jeune marquis demeura
émerveillé de la métamorphose subite d'Hélène, devenue du jour au
lendemain une élégante à la mode. Il crut rêver d'abord, mais son
réveil fut prompt. Il n'est guère facile d'être avec dignité le
mari de la reine, et Gaston s'aperçut vite que posséder quinze
mille francs de rente - il en abandonnait cinq à Mademoiselle -
alors qu'on est l'époux d'une femme qui en possède trois cent
mille, crée pour une âme fière une situation presque intolérable.
La marquise combattit d'abord avec assez de délicatesse les
scrupules de son mari. Était-ce sa faute à elle si elle avait
trouvé la fortune dans son berceau ? Devait-elle, pour complaire
à Gaston, renoncer à un luxe qui était pour elle un besoin, à une
richesse qui leur permettrait de faire tant d'heureux ? Avec son
savoir, son nom, et la position que lui donnait cette fortune
dont il se plaignait, Gaston pouvait parvenir à tout. Il était
encore trop jeune, il est vrai, pour solliciter un de ces hauts
emplois qu'on serait heureux de lui accorder plus tard, mais sa
jeunesse, qui lui valait l'amour d'Hélène, la regrettait-il donc
aussi ? Sa passion était-elle feinte, qu'il refusait de rien
devoir à celle qui avait accepté son nom ? La sirène eut des
larmes dans les yeux et dans la voix ; Gaston, vaincu, la suivit
aux Champs-Élysées, non sans regretter avec sincérité l'existence
simple, modeste, intime, où sa raison plaçait le bonheur.
Hélène, douée d'une beauté si achevée, d'une grâce parfaite,
et que la fascination qu'elle exerçait rendait si dangereuse,
était une créature de marbre pour les sens. De bonne heure, elle
avait eu toutes les curiosités malsaines d'une jeune fille élevée
trop librement, et le mariage fut pour elle une sorte de
déception. Sa froideur lui fit croire à l'inanité des plaisirs
licites, et elle en rêva d'autres. Dès lors, le mot adultère
éveilla dans son esprit une idée de volupté terrible, enivrante,
complète, celle-là. Cette ardeur de l'imagination, plus commune
qu'on ne le suppose chez les femmes aux sens engourdis, explique
pour le physiologiste bien des phénomènes moraux qui scandalisent
le monde. Dépravation, dit celui-ci ; maladie, répond l'autre ;
et il a raison. Certes, un homme plus expérimenté que Gaston eût
pu deviner, combattre, guérir peut-être les dérèglements d'esprit
d'Hélène, lui montrer l'abîme dans lequel elle s'exposait à
choir. Mais le jeune marquis, grave, sérieux, un peu austère,
coupait court aux sujets scabreux affectionnés par sa jeune
femme. Il les écartait même dans la crainte de souiller la pureté
de celle qui portait son nom.
D'ailleurs, dans cette union hâtive, que la surprise des sens
d'un côté et le calcul de l'autre avaient conclue, tout semblait
devoir séparer les deux époux. Gaston se sentit d'abord un peu
dépaysé dans le monde avide de plaisirs où sa femme le lança. Il
avait passé l'âge où la toilette est une des grosses affaires de
la vie, et parader au bois, écouter vingt fois un même opéra,
causer chevaux, scandales, modes, actrices, maris trompés, ou
débiter des madrigaux aux amies de sa femme ne pouvait convenir à
son esprit mûr. Le caractère chevaleresque de Gaston l'amena
bientôt à mépriser la vie mondaine, bruyante, dissipée, dont il
essaya pendant deux ou trois mois. Comme le premier venu, il
était obligé de se faire annoncer chez la marquise, et les hommes
et les femmes dont il la voyait entourée lui déplaisaient pour la
plupart. Trop raide avec les uns, pas assez insolent avec les
autres, il déplaisait à son tour. Il voulut expliquer à Hélène la
vie telle qu'il la comprenait ; la jeune femme se récria ;
quelques escarmouches eurent lieu ; elle le laissait libre, et ne
croyait pas trop exiger en demandant la réciprocité. Gaston se
parqua chez lui et chercha dans la continuation de ses études une
diversion à ses chagrins domestiques.
Peu à peu, une séparation tacite s'opéra entre les deux
époux, et la marquise se rendit seule aux fêtes où Gaston
s'excusait de l'accompagner. Hélène, sans se l'avouer tout haut,
trouvait vulgaire ce gentilhomme vêtu sans aucun souci de la mode
du jour, à l'esprit doux, conciliant, auquel les caquets du monde
répugnaient, et qui semblait faire bon marché de son titre. Ni
par son éducation ni par ses instincts, la jeune femme ne pouvait
comprendre ce qu'il y avait d'élevé dans ce caractère concentré,
dont le coeur renfermait des trésors de tendresse, et qu'il
fallait simplement aimer pour le rendre heureux.
Plus âgé, Gaston eût pris son parti de la façon de vivre à
laquelle le condamnait Hélène ; mais le malheureux l'aimait, il
était jaloux. Il fit plus d'un effort pour la ramener à lui ; la
jeune femme ne manquait pas d'esprit, il essaya de l'intéresser à
ses travaux, à ses rêves de gloire, de l'acclimater dans le
milieu intellectuel dont il s'était entouré ; mais ces hommes, un
instant empressés auprès de la femme de leur ami, revenaient bien
vite aux sérieuses préoccupations de leurs études. Ils ennuyèrent
la marquise, qui tourna en ridicule leur mise, leurs idées, leurs
petites ignorances des lois du monde. Elle s'amusa à incendier
une de ces graves cervelles, attacha le savant à son char,
l'entraîna dans son salon, où, comme disait Bouchot, « l'ours
essaya de sauter parmi les singes, oubliant qu'il était de force
à les étouffer. »
Un enfant, par sa naissance, eût pu rattacher l'un à l'autre
le coeur des deux époux, en éveillant dans celui d'Hélène le plus
grand des sentiments - l'amour maternel. Comme si une fatalité se
fût opposée à leur bonheur, leur union demeura stérile. A défaut
de l'enfant, un médiateur, assez clairvoyant pour deviner leurs
erreurs mutuelles, eût pu les éclairer et les empêcher d'élargir
l'abîme qui les divisait. Mais qui pouvait remplir ce rôle ? Ce
n'était pas le docteur qui ne connaissait rien de la vie du
monde ; ce n'était pas non plus Mademoiselle qui, navrée par les
confidences de son neveu, se sentit plus triste encore en
regardant Aimée, sacrifiée sans que Gaston fût heureux. Restait
Bouchot, le seul peut-être qui devinât la situation et ses
conséquences probables. Par malheur, les allures de l'artiste
irritaient la marquise, et Gaston, qui n'avait d'ailleurs rien de
caché pour son ami, se faisait un devoir de taire les déceptions
de son ménage.
Bien que le monde qui la comptait au nombre de ses étoiles
s'occupât beaucoup d'elle et lui prêtât plus d'une galanterie,
Hélène n'avait à se reprocher que de légères inconséquences. On
nommait, comme ayant pu être ses amants, deux ou trois amoureux
qui rôdaient au bois autour de sa voiture ; mais personne, à
moins de mensonge, n'eût pu formuler une accusation précise. En
somme, la marquise subissait les médisances auxquelles peu de
jolies femmes échappent à Paris, et nous connaissons tous le
monsieur ou la dame au sourire malicieux, aux demi-mots perfides
qui ne disent rien et font tout supposer à des auditeurs pleins
de foi pour les fautes du prochain. A sa rentrée dans le monde,
où ses amies de pension l'avait introduite alors qu'elle était
encore jeune fille, on s'étonna bien un peu de l'abandon dans
lequel son mari laissait la marquise, puis on n'y pensa plus. Les
deux époux, en gens qui savent vivre, cachaient leurs secrètes
mésintelligences aux yeux de ceux qu'ils fréquentaient, et
gardaient en toute occasion le décorum exigé par les convenances.
« Quoi, chère, votre mari ne vous accompagne pas ?
- Il doit venir me chercher, répondait la marquise, si
toutefois il s'en souvient d'assez bonne heure.
- Son couvert est mis.
- Faites-le enlever bien vite ; les savants, est-ce qu'ils
ont le temps de manger ?
- Cependant si M. de La Taillade arrive ?
- Ce sera au dessert ; nous lui dirons qu'il a dîné, et il
nous croira. »
On souriait, et durant la soirée nul ne songeait plus à
Gaston. Bientôt même on cessa de s'informer de lui.
A la longue, la vie oisive, frivole, toute de plaisirs que
menait la marquise pouvait la fatiguer, et le jour où l'ennui la
prendrait, ce n'étaient pas les faibles liens qui l'attachaient à
son mari qui pourraient la défendre d'un entraînement. Parmi la
foule d'adorateurs qui la poursuivaient de leurs soupirs, il n'en
fallait qu'un pour la compromettre d'une façon sérieuse.
Gaston pressentait parfois ce danger, mais son caractère
loyal écartait cette pensée injurieuse pour celle qui portait son
nom. Hélène, froide, hautaine, légère, avait des défauts sans
doute ; mais supposer qu'elle pût manquer à ses devoirs, c'était
franchir un abîme devant lequel reculait le noble esprit de
Gaston.
Maintenant, les sens apaisés, revenu à la raison, il
découvrait avec terreur que son amour s'affaiblissait. Dans celle
qui devait être à jamais sa confidente, un autre lui-même, la
compagne de sa vie, il ne voyait plus qu'une belle statue que
rien ne pourrait animer, puisque sa passion fougueuse y avait
échoué.
Un jour, il se fit annoncer chez sa femme ; Hélène, prête à
sortir, mettait ses gants devant un miroir ; elle était
ravissante sous la fraîche toilette qu'elle semblait étrenner.
« Ne pouvez-vous m'écouter un instant ? lui demanda Gaston
d'un ton ému.
- Oui, certes, répondit-elle en approchant son front des
lèvres de son mari, formalité qu'elle ne manquait jamais
d'accomplir.
- Hélène ! dit-il en l'entourant de ses bras.
- Êtes-vous fou ? » s'écria la jeune femme, qui se dégagea
avec vivacité pour rajuster les plis de sa robe.
Son air indigné fit sourire Gaston ; puis il secoua la tête
avec tristesse.
« Parlez vite, dit-elle, je me rends au bois ; si ce que vous
avez à me dire est long, accompagnez-moi.
- Pour voir cinquante jeunes fats papillonner autour de votre
voiture ; non, ils me rendent jaloux.
- Vous avez bien tort. Est-ce là tout ce que vous vouliez me
dire ?
- Je voulais vous parler sérieusement.
- Sérieusement, répéta la jeune femme avec une moue
délicieuse ; mais n'est-ce pas la seule façon dont vous sachiez
parler ?
- Surtout lorsque je vous affirme que je vous aime, Hélène.
- Je vous aime bien aussi, et je vous aimerais davantage si
vous étiez plus raisonnable. A propos, avez-vous vu mon nouveau
coupé ? »
Un timbre résonna.
« Une visite, s'écria la marquise avec dépit, j'arriverai
tard et je ne verrai pas si Mme de Rochepont ose se montrer dans
la nouvelle voiture de sir William ; - tout un scandale, cher.
- Vous occupez-vous donc de Mme de Rochepont ?
- Et de qui voulez-vous que je m'occupe ?
- De vous, de moi, et non d'une femme dont vous devriez
ignorer le nom.
- Pourquoi ? Parce qu'elle a des amants ?
- Parce qu'elle a un mari, » reprit Gaston.
Les paupières d'Hélène s'abaissèrent avec lenteur et sa
langue humecta ses lèvres. Elle avait à chaque instant de ces
gestes, de ces regards qui faisaient rêver en elle une folle et
ardente maîtresse.
Un domestique lui remit une carte.
« J'y vais, dit-elle. Sans vous, continua-t-elle en
s'adressant à son mari, je serais partie depuis un quart d'heure.
- Il m'arrive si rarement de vous mettre en retard, que je
regrette votre peu d'indulgence. Pourrai-je vous voir ce soir ?
- Sans doute ; c'est-à-dire non, je dîne en ville.
- Mais vous rentrerez, je suppose ?
- Si je ne suis pas trop fatiguée, je vous ferai prévenir. »
Gaston baisa la main de sa femme, se retira soucieux, et se
promena longtemps de long en large. Il sentait l'indifférence
envahir son coeur, et il voulait tenter un effort suprême pour
ramener la marquise à lui. Le soir même, nonchalamment étendue
sur une dormeuse, Hélène dut l'écouter. Il se mit à genoux près
d'elle, lui prit la main, raconta les souffrances qu'il endurait,
tenta de lui faire comprendre le néant de l'existence à laquelle
elle se condamnait, et lui peignit, en traits éloquents, la
félicité dont ils pourraient jouir en vivant l'un pour l'autre,
puisque le sort les avait liés pour l'éternité. Il proposa
d'aller passer à la Mésangerie un mois ou deux, afin de retremper
leur amour à sa source, puis de renoncer à Paris ou du moins à la
vie mondaine. Hélène l'interrompit en haussant les épaules avec
dédain.
« Savez-vous, dit-elle, que vous devenez ridicule ? »
Gaston recula ; il regarda longtemps sa femme qui, enveloppée
d'un peignoir de dentelle, souriait impassible. Il se sentit
plein de mépris pour cette créature si belle, si parfaite de
corps, au visage à la fois si calme et si ardent, et dont le
caractère lui semblait une énigme insoluble. Il se retira à
jamais guéri de son amour, mais emportant au coeur une blessure
inguérissable, la certitude que le bonheur de sa vie entière
était perdu.
A dater de ce jour, les deux époux vécurent étrangers l'un
pour l'autre, sans que le monde devinât la profondeur de leurs
dissentiments. Gaston se plongea plus que jamais dans l'étude,
et, pressé par Bouchot, il publia un ouvrage politique, qui, deux
ans plus tard, devait avoir un grand retentissement, mais qui
passa d'abord inaperçu. L'auteur découragé douta de lui-même, et
son humeur s'assombrit. Il est vrai que René de Champlâtreux
était devenu l'un des familiers de la marquise, et que le jeune
beau portait ombrage à Gaston.
Bouchot, qui par humeur fréquentait beaucoup plus le monde
que son ami, s'inquiéta, dès les premiers jours, des assiduités
de M. de Champlâtreux près de la marquise. Hélène, dont il
admirait la beauté, ne séduisait guère l'artiste qui, bien que ne
sachant rien de positif sur les relations des deux époux,
connaissait assez Gaston pour comprendre que son intérieur
n'était pas heureux. Cent fois le trouvant triste, absorbé, il
prit la résolution de l'interroger, de lui arracher un aveu sur
la cause de son chagrin ; mais à la moindre allusion à ce sujet
délicat, Gaston devenait sérieux, détournait la conversation et
feignait la gaieté. Bouchot, pour la première fois de sa vie,
voyait souffrir son ami sans pouvoir le consoler.
Tout en fumant sa pipe, au retour du bal de la marquise,
l'artiste s'était mis à songer à l'attention accordée par la
femme de son ami à M. de Champlâtreux. Cette attention, il ne
devait pas avoir été seul à la remarquer ; l'honneur de Gaston
courait donc un danger. D'un autre côté, le souvenir de
l'agitation fiévreuse de ce dernier, son retour subit de Houdan,
le nom de René qu'il avait prononcé avec colère, l'entrée de la
marquise au moment où il allait peut-être enfin soulager son
coeur, tous ces incidents éloignaient le sommeil des yeux de
l'artiste inquiet. Il eût voulu hâter la marche des heures pour
voir arriver son ami, lui arracher enfin son secret. Si Gaston
n'était encore que jaloux, Bouchot, comme il l'avait dit,
essayerait de le débarrasser de M. de Champlâtreux.
Bouchot, sorti de sa méditation nocturne, achevait de changer
de toilette, lorsqu'il entendit marcher dans le couloir sur
lequel ouvrait la porte de sa chambre à coucher.
« Madame Hubert ! » cria-t-il.
La veuve accourut à cet appel ; elle portait une robe de
mérinos noir ; ses cheveux commençaient à grisonner.
« Bon Dieu, monsieur Bouchot, vous voilà déjà debout ? vous
êtes rentré tard, cependant. »
La brave femme s'interrompit en s'apercevant que le lit de
l'artiste n'était pas défait.
« Etes-vous malade ? lui demanda-t-elle avec anxiété.
- Non pas, madame Hubert ; en rentrant, j'ai trouvé un si bon
feu que je me suis mis à fumer, au lieu de me coucher. Une pipe
en appelle une autre ; peu à peu, j'ai oublié l'heure, et le
sommeil s'est enfui. Mais parlons affaires ; je vous recommande
le déjeuner, ce matin : j'attends un marquis.
- M. Gaston ! s'écria la brave femme, qui joignit les mains.
- Lui-même. Je regrette que cette nouvelle vous afflige.
- Moi, être affligée, parce que...
- Oui, répondit Bouchot, qui embrassa sans façon sa femme de
charge, puisque vous avez presque des larmes dans les yeux.
- Il nous néglige, M. Gaston, et son air triste...
- Vous savez bien que c'est sa manière d'être gai, d'avoir
l'air triste ; moi, c'est le contraire, quand je suis content, ça
me donne envie de pleurer, comme à vous, madame Hubert. M. le
comte est-il levé ?
- Oui, monsieur ; il y a plus d'une heure que je lui ai porté
son thé.
- Demandez-lui s'il peut me recevoir, je vous prie. »
Bouchot, dont les dessins n'étaient pas moins recherchés que
les toiles, gagnait beaucoup d'argent. Depuis environ trois ans,
il avait fait « ses adieux à dame Misère » et abandonné la rue
Saint-Jacques pour la Chaussée-d'Antin. Il occupait un pavillon
situé au milieu d'un jardin, et dont le second étage lui servait
d'atelier. Son ménage était tenu par Mme Hubert, dont tous les
enfants, grâce aux deux amis, possédaient de lucratifs emplois.
Mme Hubert n'avait jamais revu son mari qu'on croyait mort à
l'hôpital, et, longtemps aidée par Péruchon, devenu l'époux
d'Adélaïde, elle vivait maintenant près du jeune artiste à titre
de femme de charge et le soignait maternellement.
Elle reparut bientôt avec une réponse affirmative. Bouchot
s'engagea dans le corridor et pénétra dans un vaste cabinet en
chêne sculpté d'un aspect sévère. Près d'une table placée en face
d'une large fenêtre se tenait un homme de haute taille, au front
couronné de cheveux blancs. Il était enveloppé d'une robe de
chambre et lisait. Il se leva, prit la main de l'artiste entre
les deux siennes et la pressa avec effusion. C'était M. de
Champlâtreux, l'ancien locataire de la rue Jean-Pain-Mollet, « le
bon mouchard, » comme le nommait alors Bouchot.
« Eh bien, mon enfant, dit le vieillard d'un ton plein de
tendresse, es-tu satisfait de ta soirée d'hier ?
- Comme ci, comme ça, monsieur ; mais, vous, comment vous
sentez-vous ?
- Aussi chaudement que possible, grâce au ciel et à toi.
- Au ciel tout seul, monsieur, répondit Bouchot qui
reconduisit le vieillard vers son fauteuil. Je viens vous
annoncer que votre petit-cousin déjeunera fort probablement avec
nous.
- Monsieur de La Taillade ?
- Gaston, si vous l'aimez mieux.
- Il nous néglige, dit M. de Champlâtreux, qui secoua sa tête
blanche.
- Tiens, Mme Hubert a donc raison ? pensa Bouchot.
- Je relisais tout à l'heure un passage de son livre,
continua le vieillard ; il y a du génie politique là-dedans.
- Il y a du coeur surtout, » répondit l'artiste.
M. de Champlâtreux reprit le volume déposé sur sa table et le
feuilleta, sans doute pour chercher la page qui l'avait frappé.
Bouchot, resté près de la fenêtre, regardait les nuages courir
sur le ciel. Le jour, terne, sombre, brumeux, éclairait à peine
le cabinet de ses lueurs blafardes, et le peintre, la tête
appuyée sur la boiserie, observait deux pauvres moineaux qui, le
corps gonflé, les plumes ébouriffées, les pattes rouges, n'ayant
plus rien de cette vivacité espiègle qu'ont leurs pareils au
printemps, fouillaient la neige comme pour mettre à découvert la
terre qu'elle leur cachait. M. de Champlâtreux, surpris du
silence et de l'immobilité de son jeune ami, se leva sans que
Bouchot parut s'en apercevoir, et lui posa la main sur l'épaule.
« Qu'as-tu donc ? lui demanda-t-il.
- Je rêvais debout, répondit l'artiste, qui secoua la tête.
- Et ton rêve était triste ?
- Pas précisément, monsieur ; ces deux pauvres moineaux que
vous voyez là sautiller l'un près de l'autre et qui semblent
s'étonner de voir la terre si blanche, me rappelaient ces jours
déjà lointains où, mal vêtu, maudissant l'hiver et ses rigueurs,
j'errais dans les rues de Paris en compagnie de Gaston.
- Depuis lors, la fortune, qui n'est pas toujours aveugle,
vous a pris tous deux sur ses ailes.
- C'est vrai ; mais cette neige me rappelait encore qu'un
matin, - Gaston était parti et j'étais bien triste, - j'entrai
familièrement chez vous. Tous vos beaux tableaux, que je venais
admirer une fois de plus, avaient disparu, et sur la petite table
que je vois là-bas, vous comptiez des piles d'argent.
- À quel propos évoques-tu ce passé ?
- Vous m'avez souri, monsieur, ainsi que vous le faites en ce
moment. La neige, de même qu'aujourd'hui, blanchissait la terre
et les toits. De même qu'aujourd'hui encore, le brouillard
assombrissait votre chambre ; peut-être avez-vous oublié ces
circonstances.
- Non, dit le vieillard.
- Tout à coup, vous m'avez ordonné d'approcher. « Jure-moi de
travailler avec ardeur, d'être honnête homme, et cet argent est à
toi. » Je crus à une plaisanterie ; mais vous disiez la vérité,
selon votre habitude. Vous aviez confiance dans le petit apprenti
cordonnier, qui salissait les murs de ses essais informes ; vous
avez cru à son talent, et l'or produit par la vente de vos chers
tableaux, vous l'avez généreusement risqué pour en faire un
peintre.
- Ai-je donc si mal calculé ? s'écria le comte d'une voix
émue ; mon vieil ami Charlet m'avait prédit ton avenir. Mais
qu'as-tu donc ce matin ? Ta voix est faite pour le rire, mon
brave enfant.
- Je rirai tout à l'heure, monsieur, soyez tranquille.
Pourquoi ce jour terne, avec son brouillard, sa neige qui couvre
le sol et les toits, est-il pareil à celui où vous m'avez arraché
de mon établi, où vous avez comblé mon seul voeu, où vous m'avez
fait ce que je suis ? Sans vous, monsieur, perdu dans la foule,
incompris de ceux qui m'entouraient, que serais-je devenu ?
- Peintre quand même ; c'était ta vocation et je n'ai été
qu'un instrument...
- Vous voulez dire une Providence. »
Le vieillard, attendri, regarda à son tour dans le jardin.
« Vous souvenez-vous encore de ma joie ? Je refusais de vous
croire, ce jour-là, malgré vos assurances. Je pleurai, à la fin,
trouvant votre jeu cruel. Depuis lors, c'est-à-dire depuis tantôt
vingt ans, je marche appuyé sur votre main.
- Ajoute donc bien vite, s'écria M. de Champlâtreux, que,
grâce à ton application, tes progrès émerveillèrent tes maîtres ;
qu'au bout de cinq ans, en dépit de notre économie, l'argent
produit par les tableaux avait disparu, et que depuis cette
époque je te dois le pain que je mange, le bien-être qui entoure
ma vieillesse, sans compter le bonheur de te nommer mon fils.
- Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir, moi, répliqua
Bouchot, tandis que vous... Tenez, monsieur, c'est une sotte et
misérable engeance que celle des hommes ; au fond, je suis de
ceux qui rient des sottises qu'ils voient commettre afin de n'en
pas pleurer. Mais il y a deux justes qui sauveraient le monde si
Dieu envoyait encore un de ses anges pour l'exterminer ; - le
parrain de Gaston et vous. »
M. de Champlâtreux pressa longtemps l'artiste sur sa
poitrine. Un timbre résonna.
« C'est Gaston, s'écria Bouchot. Allons, il faut rire,
maintenant ; je me trompe fort, ou M. le marquis ne nous apporte
pas le soleil. Pardonnez-moi de vous avoir attristé ; mais je
n'ai pas dormi cette nuit, j'ai les nerfs tendus.
- Ton coeur souffre, dit le vieillard, je le connais, et je
n'ai pas besoin de te demander pour qui.
- Que voulez-vous, c'est mon enfant gâté, lui. Nous sommes
liés à la vie à la mort par un formidable serment, ajouta-t-il en
souriant. À tout à l'heure, monsieur, je vais recevoir votre
petit-cousin. »
Bouchot retourna dans sa chambre ; il y trouva Gaston qui se
promenait de long en large. Le jeune marquis se jeta dans les
bras de son ami, l'étreignit convulsivement et sanglota.
« Ah ! pensa l'artiste, j'ai bien fait de prendre les devants
pour avoir la force de supporter cette épreuve... Tu me désoles,
dit-il à Gaston ; calme-toi, causons. »
Gaston fiévreux, comme indigné du mouvement de faiblesse
auquel il venait de s'abandonner, ne tenait pas en place. Il en
était arrivé à un de ces paroxysmes d'énergie qui suivent les
longues prostrations ; il voulait enfin réagir contre la vie
impossible que son mariage lui avait créée. D'une voix sourde,
par phrases courtes, saccadées, éloquentes, émues, il raconta la
douloureuse histoire de son ménage, ses efforts pour ramener à
lui Hélène ; son désespoir de s'être brusquement réveillé au
milieu d'un beau rêve, lié à une femme qui ne l'aimait pas et
qu'il n'aimait plus. Bouchot, terrifié de la profondeur des
blessures que lui montrait son ami et dont il était loin de
supposer la gravité, écoutait sans interrompre.
« L'ignoble Blanchote valait mieux que cette coquette, se
disait-il ; elle ne frappait que le corps, au moins.
- À toutes ces douleurs, dont Hélène m'abreuve sans paraître
en avoir conscience, s'écria Gaston, elle est prête à en joindre
une dernière, celle du ridicule et du déshonneur.
- Tu vas trop loin, dit l'artiste avec gravité ; voyons, si
tu es jaloux, c'est que tu aimes encore ta femme ; l'avenir peut
tout réparer.
- Je ne l'aime plus, répondit Gaston ; l'incroyable
sécheresse de cette âme dont l'enveloppe est si charmante, a tué
l'amour dans mon coeur.
- Cette indifférence doit te rassurer.
- Lis donc ! » s'écria Gaston.
Bouchot prit des mains de son ami un billet d'une écriture
fine et déliée ; c'était une dénonciation en règle contre la
marquise, qu'on accusait d'être la maîtresse de René de
Champlâtreux.
« Pouah ! fit Bouchot ; et tu connais l'auteur de cette
odieuse missive ?
- Non, je l'ai reçue hier en rentrant ; elle justifie mes
soupçons.
- L'as-tu montrée à ta femme ?
- J'attends... je...
- Tu as eu tort ; à présent, il est trop tard ; mais je vais
tout réparer. »
Et l'artiste jeta le billet au feu.
« Es-tu fou ? s'écria Gaston.
- Oui, sire, répliqua Bouchot, et je voudrais l'être seul en
France, comme disait Sully, le ministre auquel ceux de notre
temps ressemblent le plus. Raisonnons, s'il te plaît : on ne se
sert pas d'un billet anonyme contre une femme, surtout quand
cette femme est la vôtre. Il serait trop bête de mettre son
bonheur à la discrétion du premier venu. Tu n'es pas dans les
conditions où les maris sont aveugles, puisque tu affirmes ne
plus aimer. D'ailleurs, si tu n'y voyais pas clair, j'y verrais,
moi. Mme de La Taillade qui, par l'extérieur, est bien la plus
séduisante des Parisiennes, s'amuse du sieur René comme elle
s'est amusée du baron de Beauchesne et de notre ami le
philosophe, qui n'ose plus se montrer devant toi. C'est terrible,
l'oisiveté d'une jeune et jolie femme pour les malheureux qui se
trouvent à sa portée sans être revêtus d'une triple cuirasse.
Puis, c'est un fait, mon cher, que les femmes coquettes allument
des incendies qu'elles n'éteignent jamais.
- Je veux tuer Champlâtreux, murmura Gaston.
- Je t'attendais là, dit Bouchot, qui s'empara de la main de
son ami. Quoi, sur un doute, sur une dénonciation sans signature,
sur une calomnie, tu veux déshonorer ta femme, te déshonorer
toi-même ? Si tu provoques aujourd'hui ce Champlâtreux, célèbre
par ses bonnes fortunes, tu prouves aux yeux des gens qui n'y
songent pas, que tu es un mari malheureux. »
Bouchot, maître enfin du secret de Gaston, parla pendant une
heure, et réussit à faire tomber la colère de son ami, à endormir
sa douleur et à l'amener à patienter encore. Trois fois Mme
Hubert était venue frapper à la porte, lorsque les deux jeunes
gens se décidèrent à gagner la salle à manger.
« Ne va pas oublier, dit l'artiste, que tu m'as donné ta
parole d'honneur de continuer à vivre comme si cette maudite
lettre n'avait jamais été écrite. Pour le reste, nous aviserons.
J'ai compris ta réserve et je l'ai respectée ; cependant,
peut-être viens-tu de finir avec moi par où tu aurais dû
commencer. À table ! Je suis sûr que Mme Hubert a commandé des
frites ! Es-tu de mon avis ? continua l'artiste, qui passa son
bras sous celui de Gaston, mais ni à la maison d'Or, ni chez
Riche, ni chez Brébant, on ne les réussit comme la grosse
marchande de la rue des Arcis. Te souviens-tu du jour où nous en
avons acheté pour deux sous ? »
Gaston ne se sépara de son ami qu'à trois heures. Bouchot,
pour consoler, calmer, obliger à patienter celui qu'il aimait
tant, venait de dépenser des trésors de verve, de coeur et
d'ingéniosité. À peine seul, l'artiste s'établit sur un fauteuil.
« Ce n'est que partie remise, dit-il ; j'ai réussi
aujourd'hui, mais le hasard peut tout démolir demain. Que faire ?
Il faut que cette situation ait un terme. Fumons le calumet du
conseil, je trouverai mon dénoûment dans ses nuages. »
- L'artiste bourra sa pipe, et, nonchalamment étendu, se mit
à réfléchir. La pendule sonna quatre heures. Bouchot tressaillit
et se leva comme frappé d'une idée subite.
« Ma foi, oui, dit-il ; risquons tout ; dans une heure, elle
recevra ses intimes ; en avant la grosse cavalerie ! »
Il s'habilla tandis qu'on allait lui chercher une voiture, et
à cinq heures il pénétrait dans le petit salon de Mme de La
Taillade.
La lumière discrète de deux lampes, aux abat-jour roses,
éclairait la jolie femme qui, les pieds sur un coussin, à demi
couchée sur une causeuse, examinait une gravure de mode. À sa
portée, une petite table à ouvrage était couverte de broderies,
de rubans, de soie aux couleurs vives ; un peu plus loin, sur un
bureau encombré de boîtes à bonbons et d'albums, un énorme
bouquet de roses s'épanouissait au-dessus d'un vase de la Chine.
« Comment, monsieur des Étrivières, cette nuit à mon bal et
ce soir à ma petite réception ? dit la marquise, qui tourna sa
tête fine vers l'artiste, vous me gâtez ! Mais, j'y songe, vous
venez peut-être me faire vos adieux ? ajouta-t-elle d'un ton
légèrement ironique.
- Diable, pensa Bouchot, c'est quelque chose que d'être dans
la place ; j'avais oublié que je suis à l'index. Vous avez
deviné, madame, reprit-il tout haut, je viens en effet vous dire
adieu.
- Et vous serez longtemps absent ?
- C'est vous qui avez décrété mon exil, madame ; c'est donc à
vous de répondre pour moi. »
La marquise cessa de sourire, ses yeux se baissèrent devant
le regard de Bouchot, et sa main joua fébrilement avec les perles
d'un collier qui retombait jusque sur sa poitrine.
« Je n'ai jamais été assez heureux pour vous plaire, reprit
l'artiste, rompant le premier le silence qui avait suivi ses
dernières paroles ; je vous jure cependant que je suis de vos
amis.
- Vous voulez dire celui de M. de La Taillade ?
- N'est-ce pas la même chose, puisque vous portez son nom ?
répondit Bouchot avec bonhomie. Permettez-moi, madame, de vous
demander si vous avez quelquefois accompagné au chemin de fer,
non pas une parente, mais une simple connaissance, ce qu'on
appelle dans le monde une amie ?
- Pourquoi cette étrange question ?
- Afin de vous rappeler qu'à l'instant de se séparer, de
prononcer ce petit mot si triste : adieu ! on se sent plein
d'indulgence pour ceux qui partent et qu'on ne reverra peut-être
jamais. On oublie, ne fût-ce qu'une minute, leurs travers, leurs
défauts, leurs torts, s'ils en ont eu, pour ne songer qu'à leurs
qualités. Je viens vous dire adieu, cette minute d'indulgence,
voulez-vous me l'accorder, à moi qui vous suis profondément
dévoué ? Consentez-vous à m'écouter avec patience ?
- Je ne comprends pas où vous voulez en venir ?
- À causer avec vous de votre bonheur futur.
- De mon bonheur ? répéta la marquise avec étonnement.
- Ou de celui de Gaston, ce qui est la même chose, puisque
vous portez son nom, dit encore l'artiste qui sourit.
- Je vois enfin poindre une lueur ; vous êtes ambassadeur ?
- Simple chargé d'affaires officieux, madame ; sans mandat,
sans lettres de créance ; mais ami de la paix et désireux de
rétablir la bonne harmonie entre deux gouvernements prêts à en
venir aux mains. »
La marquise se redressa sur son fauteuil.
« Vous venez, au nom de M. de La Taillade, dit-elle d'une
voix brève.
- Il ignore ma démarche, je vous le jure.
- Vous faites du zèle, alors, et puisque nous parlons
politique, je dois vous rappeler que c'est dangereux.
- Avec les inférieurs, madame, non avec les souverains.
- Je vous écoute.
- Et vous me comprendrez ?
- Allez-vous donc me parler une langue étrangère ? Je dois
vous prévenir que je n'ai appris que l'anglais et l'italien.
- Pour cause majeure, dit Bouchot, qui s'inclina, je me
servirai de la langue française. Avez-vous des ennemis, madame ?
- Cherchez-vous déjà des alliés ? demanda la marquise avec
ironie.
- Vous n'êtes pas juste, répondit l'artiste d'un ton
sérieux ; vous ne pouvez douter que je sois votre ami, car le
sort de l'être que j'aime le plus au monde dépend de vous.
- Votre ami se plaint-il de moi ?
- Il souffre, madame ; il est jaloux. »
Hélène pâlit et s'abrita derrière un écran.
« C'est un outrage cela, répondit-elle ; mais qu'ont à voir
mes ennemis avec la jalousie de M. de la Taillade ?
- Que ce sont eux qui l'ont fait naître en lui adressant une
dénonciation anonyme.
- Et... de quoi m'accuse-t-on ?
- D'être la maîtresse du comte de Champlâtreux.
- Monsieur ! s'écria la jeune femme qui se leva brusquement.
- Ce sont vos ennemis, madame, qui parlent ainsi. »
La jeune femme se rassit avec lenteur ; son sein agité se
soulevait par saccades.
« Et que disent mes amis ? demanda-t-elle avec une
indifférence affectée.
- Ils disent, madame, qu'une personne jeune, séduisante comme
vous l'êtes, a besoin de s'assurer que son miroir ne ment pas ;
que, sans penser à mal, elle met le feu à quelques cervelles,
mais...
- Achevez donc, monsieur des Étrivières, dit froidement la
marquise dont la main saisit un cordon de sonnette.
- Mais qu'une femme de votre esprit et de votre rang ne peut
aimer un misérable comme M. de Champlâtreux. »
La sonnette résonna, Bouchot se dirigea vers la porte.
« Du bois, Joseph, dit-il au domestique qui se présenta,
madame a froid. Ouf ! pensa-t-il, ça chauffe, pourvu que la
chaudière n'éclate pas trop tôt. »
Hélène avait fermé les yeux ; le temps employé par le valet
de chambre à garnir le foyer lui permit de retrouver son calme ;
le domestique disparaissait à peine que Bouchot reprenait la
parole.
« Je vous ferai mes adieux tout à l'heure, madame, dit
l'artiste d'un ton pénétré ; mais encore une fois ne voyez en moi
qu'un homme dévoué qui, au risque de vous déplaire, se jette
entre vous et l'abîme où vous allez tomber. On vous calomnie,
s'empressa d'ajouter l'artiste à un mouvement d'épaules de la
marquise, je n'en doute pas, et pourtant, demain, après-demain,
l'esprit prévenu, Gaston peut provoquer M. de Champlâtreux en
duel, et je ne veux pas qu'on me tue mon ami.
- Avouez donc que vous venez plaider en son nom ? dit la
jeune femme d'un ton dédaigneux.
- Non, je le jure sur mon honneur, s'écria Bouchot, et le
connaissez-vous donc si peu ! C'est à son insu, en mon nom seul,
que je suis ici, que je vous supplie de m'entendre. Gaston et
moi, madame, nous sommes unis par des liens que vous ne pouvez
ignorer ; nous avons souffert ensemble du froid et de la faim ;
les blessures de son coeur font saigner le mien. Vous êtes belle,
vous ne pouvez qu'être bonne, et c'est à genoux, s'il le faut,
que je vous demanderai le bonheur de mon ami. »
Emporté par l'émotion, Bouchot, la voix tremblante, parla
longtemps. Il cherchait à faire vibrer l'âme dans ce beau corps
immobile devant lui, et il s'étonnait de l'impassibilité de la
marquise alors que lui-même ne pouvait s'empêcher de pleurer.
« Que voulez-vous donc, s'écria enfin la jeune femme, est-ce
ma faute, à moi, si votre ami n'est pas heureux ? Je lui ai donné
la fortune... il lui plaît de vivre à l'écart, est-ce que je
l'ennuie de mes plaintes ? Dois-je, pour vous complaire, à vous
et à lui, me transformer en bourgeoise, vendre mes chevaux, mon
hôtel, habiter un cinquième, renoncer à mes amis ?
- Rien de tout cela, madame, répondit Bouchot avec vivacité ;
votre luxe est un cadre duquel Gaston moins que personne voudrait
vous voir descendre ; mais quelle part donnez-vous à l'âme dans
votre vie si vide et pourtant si occupée ?... Si vous consentiez
à m'accepter pour conseiller...
- Vous ne croyez donc pas au proverbe qui prétend qu'entre
l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt ?
- Si, répondit Bouchot ; seulement, que m'importe d'être
broyé, si je réussis à vous rapprocher de Gaston !
- Je veux bien être patiente et vous écouter jusqu'au bout,
dit la jeune femme, qui se renversa de nouveau sur son fauteuil.
- Comme première mesure, madame, refusez votre porte à M. de
Champlâtreux. »
Les sourcils de la marquise se froncèrent ; son teint se
couvrit d'une légère rougeur.
« Votre insistance à ramener ce nom m'outrage, dit-elle,
êtes-vous donc l'ennemi de celui qui le porte ?
- Je me contente de le mépriser.
- Vous ! dit Hélène, qui sourit avec dédain ; sa noblesse ne
vaut sans doute pas la vôtre, monsieur des Étrivières ?
ajouta-t-elle avec ironie.
- Non certes, répliqua Bouchot, car aujourd'hui, même dans un
salon, c'est peu de chose qu'un titre, si vieux qu'il soit,
surtout lorsque celui qui le porte en est indigne.
- Prétendez-vous insinuer que M. de Champlâtreux n'est pas un
homme d'honneur ?
- Je n'insinue rien, j'affirme, répondit l'artiste ; mais
entendons-nous bien, je vous prie. Si l'honneur consiste à
posséder un hôtel magnifique, les équipages les mieux attelés de
Paris, à être beau, bien peigné, bien vêtu, compromettant pour
les femmes, à déshonorer par la vanterie celles dont on a obtenu
les faveurs et celles mêmes qui vous ont résisté, M. de
Champlâtreux est un homme d'honneur. Si, au contraire, l'honneur,
indépendant de la richesse ou d'un titre - ces dons du hasard -
consiste à remplir ses devoirs, à tenir sa parole, à ne pas
dérober et à ne pas mentir, M. de Champlâtreux est à la fois
indigne du titre qu'il porte et de celui que vous lui donnez. »
La marquise s'était redressée frémissante.
« Et ce que vous faites en ce moment, monsieur, dit-elle
d'une voix saccadée, est-ce l'action d'un homme d'honneur ?
- Oui, répondit l'artiste, car j'accomplis un devoir.
- La méprise est grossière ; cela tient sans doute au milieu
dans lequel vous avez été élevé, mon pauvre monsieur des
Étrivières, et je veux bien vous éclairer à mon tour ; pour tout
le monde, comme pour moi, ce que vous faites se nomme une
lâcheté.
- Madame ! s'écria Bouchot dont le regard étincela.
- Monsieur de Champlâtreux, continua Mme de la Taillade d'une
voix brève, est un homme de mon monde, je le compte au nombre de
mes amis, et c'est à ce titre que je le défends. Ce que vous
venez de dire ici, vous n'oseriez le lui répéter en face, car
vous avez menti.
- Ah ! pensa Bouchot avec douleur, elle l'aime. »
La marquise s'inclinait pour se retirer lorsque la porte
s'ouvrit.
« M. le comte de Champlâtreux, » annonça le domestique.
Hélène jeta un regard rapide sur l'artiste qui mordait sa
moustache. Le jeune beau s'avançait répandant une fine odeur
parfumée.
« Chère madame, dit-il en baisant le bout des doigts
d'Hélène, je n'ai pas voulu passer devant votre demeure sans
prendre de vos nouvelles.
- Je suis à vous à l'instant, dit la jeune femme qui se
dirigea vers sa chambre. Adieu donc, monsieur des Étrivières. »
Bouchot manoeuvra de façon à lui barrer le passage.
« Vous ne sortirez pas assez vite, madame, dit-il à voix
basse, pour éviter d'entendre ma main tomber sur le visage de
votre protégé. Restez donc, afin de m'épargner cette cruelle
nécessité. »
Le ton résolu de l'artiste fit hésiter la marquise, elle
s'arrêta, ses doigts saisirent le dossier d'un fauteuil.
« Vous arrivez comme marée en carême, cher monsieur, dit
Bouchot du ton narquois qui lui était habituel, Mme de la
Taillade m'accusait de mensonge et de lâcheté à propos de
certains faits dont mieux que personne vous pouvez lui affirmer
la véracité.
- Monsieur, s'écria la marquise, oserez-vous...
- Oh ! madame, soyez sans crainte, votre présence rend tout
scandale impossible. »
Le comte ajustait son lorgnon ; Bouchot le salua.
« Moi, dit-il, Bouchot des Étrivières, le bien nommé, je
racontais à Mme de La Taillade que M. René de Champlâtreux,
célèbre sur le turf par ses bonnes fortunes, a causé la mort de
Mme de Silva en se vantant d'être son amant, ce qui était faux...
- Monsieur !
- Attendez, reprit l'artiste d'une voix impérieuse ;
j'ajoutais encore que M. le vicomte de Champlâtreux a volé la
fortune et le titre de son grand-père paternel, qui serait mort
de faim par dignité à l'heure présente, sans le pauvre apprenti
qu'il a sorti d'une échoppe pour en faire le sieur des
Étrivières, toujours le bien nommé. Je concluais... mais à quoi
bon aller plus loin ? Vous m'avez accusé de calomnie et de
lâcheté, madame, je viens de répéter mes accusations en face du
coupable, regardez-moi, et voyez ce gentilhomme blême que je mets
au défi de me démentir, et jugez vous-même où est l'homme
d'honneur.
- Madame avait raison ; monsieur, vous êtes un lâche.
- Vous n'en savez rien encore, reprit Bouchot ; mais vous le
saurez demain, car je veux bien me mettre à vos ordres. »
L'artiste s'inclina devant la marquise, qui semblait prête à
défaillir.
« Je vous ai montré l'abîme, madame ; pardonnez-moi, et
adieu. »
Dans l'antichambre, Bouchot fut suivi par M. de Champlâtreux.
« Vous comprenez, dit le vicomte les dents serrées, qu'il
faut que je vous tue.
- Moi, monsieur, je ne veux que vous empêcher d'outrager la
femme de mon ami.
- Ouf, se dit l'artiste une fois qu'il se trouva dehors, en
voilà une campagne pour un homme qui n'a pas dormi depuis hier !
C'est égal, M. René aura de la peine à rarranger ses petites
affaires, et il a raison de ne pas me trouver gentil. Que le
diable m'emporte, si la marquise n'en tient pas pour ce pot de
pommade au patchouli ! Sont-elles assez bêtes, les jolies
femmes ! Le jour où je sentirai le besoin de faire une
déclaration sérieuse, je m'adresserai à la poupée de cire de mon
coiffeur, une vraie Parisienne, celle-là ; pour cervelle, du
son ; pour coeur, de l'étoupe ; pour âme, une mécanique ; pour...
C'est drôle, je vais me battre pour Gaston, comme autrefois,
quand nous étions petits et qu'on lui cherchait dispute.
Seulement, c'est plus grave à présent, et il s'agit de ne pas se
laisser mettre à la broche. Six heures ! Si je montais chez
Beauchesne ? Il me faut un témoin, et le choix du baron déroutera
les mauvaises langues. Pourvu qu'il ne dégèle pas d'ici à
demain ? Je ne regrette rien ; mais ça m'ennuie de penser que je
ne reverrai peut-être jamais Gaston. »
Bouchot, qui sentait un besoin de mouvement, se dirigea à
pied vers la rue Caumartin. La journée avait été rude pour
l'artiste qui voyait les catastrophes redoutées se succéder avec
une rapidité imprévue. Son entrevue avec la marquise, les suites
terribles de la démarche dont il avait espéré un tout autre
résultat, achevaient d'énerver l'impitoyable railleur qui se
grisait en quelque sorte de paroles afin de n'avoir pas à penser.
Il atteignit la demeure de M. de Beauchesne.
« Monsieur dîne en ville, lui dit le valet de chambre du
baron.
- Chez qui ? Je tiens à lui parler.
- Monsieur ne devine pas ? répondit le frontin qui
connaissait l'artiste pour un des familiers de son maître.
- Hum ! j'y suis... Donne-moi l'adresse.
- Monsieur l'ignore ? Je ne sais trop alors si je dois...
- Comment, si tu dois ? Mais tout de suite.
- Et si mon maître me chasse ?
- Il n'osera pas ; il n'y a que toi à Paris pour l'habiller »
Dix minutes plus tard, l'artiste remettait sa carte à la
femme de chambre de Mme Loïsa de Valbrillant. On le fit pénétrer
presque aussitôt dans un charmant boudoir.
« Vous faites bien les choses, mon cher des Étrivrières,
s'écria le baron, qui vint au devant de Bouchot ; seulement, vous
auriez dû me prévenir. Mais permettez-moi de vous présenter à
votre modèle, à qui j'annonçais que vous consentiez enfin à
l'immortaliser. »
Une jeune femme d'une grande beauté se leva de la causeuse
sur laquelle elle reposait et vint tendre à l'artiste une petite
main chargée de bagues.
« Nous sommes de vieux amis, lui dit-elle ; voyons,
regardez-moi bien en face, ici, près de la lampe ; me
reconnaissez-vous ? »
Bouchot contempla la jeune femme d'un air indécis.
« Madame, dit-il en s'inclinant, vous êtes si belle que s'il
m'avait été donné de vous voir une seule fois, je m'en
souviendrais.
- Votre mémoire est infidèle ; malgré vos moustaches, je vous
aurais reconnu, moi. Aimez-vous autant qu'autrefois votre ami
Gaston ?
- Certes, dit le peintre intrigué, la véritable amitié
grandit avec les années, comme les enfants.
- Il y a douze ans, vous vous seriez fait tuer pour lui ; et
Dieu sait les corrections auxquelles vous vous exposiez pour le
venger des cruautés de Mme de La Taillade.
- Nous allons bien, pensa l'artiste ; est-ce que Mme de
Valbrillant, somnambule lucide, lit dans le passé, explique le
présent et devine l'avenir ? »
Tout à coup il se frappa le front.
« Alice ? s'écria-t-il.
- Eh oui, répondit la jeune femme.
- Ma pauvre enfant, la rencontre est singulière et je ne
soupçonnais guère que j'allais vous retrouver ici.
- Vous comprenez pourquoi je tiens tant à posséder mon
portrait de votre main ?
- Si j'avais su ! Que ne m'avez-vous dit tout simplement
qu'il s'agissait d'Alice ? continua-t-il en s'adressant au baron.
- Vous êtes charmant, répondit celui-ci ; est-ce que je
savais que vous connaissiez Loïsa ? J'espère même que vous allez
m'expliquer...
- Rien du tout ; la situation est trop claire, il me semble,
à moins que vous n'ayez jamais vu des amis d'enfance se
retrouver, se serrer la main et s'embrasser.
- A votre aise ; dit le baron qui fit une grimace en voyant
Bouchot joindre l'action aux paroles ; mais étiez-vous
véritablement si jeunes lorsque vous vous êtes connus ?
- Nous commencions à marcher... Ah ! petite Alice, continua
le peintre, cela m'égaye et m'attriste à la fois de vous revoir
si belle.
- Vous ferez mon portrait ?
- Oui, c'est-à-dire... Bon, j'oubliais... Je voudrais vous
parler, Beauchesne, ce n'est pas uniquement pour causer peinture
que je vous relance jusqu'ici. Ne pouvez-vous sortir un instant ?
- Il gèle à pierre fendre, cher, et je n'ai pas de secret
pour madame.
- La petite Léonie m'a chargé...
- Hum ! hum ! fit le baron pris d'une toux subite ; et qui
entraîna l'artiste dans une autre pièce. Décidément, vous êtes
insupportable, des Étrivières, dit-il en refermant la porte ;
Loïsa est jalouse, que diable !
- Dame, c'est votre faute ; vous déclarez n'avoir pas de
secret ; moi, j'en ai un que je ne voulais confier qu'à vous. Vos
murs n'ont pas d'oreilles ?
- Non ; vous m'inquiétez, parlez vite.
- Voulez-vous être mon témoin ?
- Vous vous mariez ?
- Fichtre non ! s'écria Bouchot. Il s'agit d'un duel à
mort. »
Le baron recula d'un pas.
« Avec qui, bon Dieu ?
- Avec votre émule, M. René de Champlâtreux.
- Fine lame, dit le baron qui devint pensif. Mais pourquoi
vous battez-vous ?
- J'ai rencontré M. de Champlâtreux ce soir, et il trouve que
je n'ai pas été aimable.
- Quelqu'une de vos plaisanteries qu'il aura entendue. Alors
vous êtes l'offenseur ?
- Je lui ai dit trois vérités et l'on prétend qu'une seule
suffit.
- Franchement, cela ne m'amuse guère, ce que vous me
proposez-là, mon cher ; il faut que ce soit vous pour que
j'accepte. Quel est votre second témoin ?
- Je voudrais que vous le choisissiez ; il ne serait pas
neuf, que je m'en contenterais tout de même.
- Ne plaisantez donc pas ; c'est sérieux, que diable, de se
trouver en face de René !
- Je plaisante en dehors, par habitude, dit Bouchot qui
soupira ; au fond, je vous avoue qu'il me passe des frissons dans
le dos, lorsque je pense que j'aurai peut-être dans quelques
heures un trou dans la bedaine.
- Y a-t-il eu des voies de fait ?
- Fi donc, Beauchesne, entre gentilshommes !
- Nous tâcherons d'arranger l'affaire.
- Non, répondit carrément Bouchot. Je me bats avec M. de
Champlâtreux, à pied ou à cheval, à son choix. Le lieu, vous le
choisirez ; pourquoi, vous ne chercherez pas à le savoir, et
surtout vous garderez le secret.
- Allons ; je serai chez moi dans une heure, et demain toute
la matinée ; vous m'adresserez les témoins de René. Voulez-vous
dîner avec moi ?
- Merci, mon cher Beauchesne, la langue, ça va encore ; mais
je crois que l'appétit laisserait à désirer.
- Au revoir, et bon courage. Dites donc, avait-il une aussi
jolie maîtresse que moi, votre Faruc ?
- Chut ! murmura Bouchot, ne prononcez jamais ce nom devant
Alice, c'était son oncle. »
L'artiste embrassa de nouveau la jeune femme.
« Dans deux ou trois jours, petite Alice, si je mène à bien
une grosse affaire que j'ai entreprise, je commencerai votre
portrait ; mais je vous avertis d'avance que j'aurai de la peine
à vous appeler Loïsa.
- Mon premier nom n'a pour moi que de tristes souvenirs que
je cherche à oublier ; vous avez monté, vous ; moi, je suis
descendue, et je n'ai plus droit qu'au mépris.
- Dites à la compassion, ma chère Alice ; j'ai pu choisir ma
route, tandis qu'on vous a imposé la vôtre. Si vous n'êtes pas
heureuse, je vous plains. »
Alice serra à son tour la main de l'ex-apprenti.
« Allons, dit-elle, vous avez toujours votre bon coeur
d'autrefois. »
Arrivé dans la rue, l'artiste pressa le pas pour regagner sa
demeure. Le ciel était bleu, étoilé, la gelée durcissait la neige
qui craquait sous les pieds avec un bruit sec.
« Personne n'est venu me demander ce soir, madame Hubert ?
- Non, monsieur, répondit la femme de charge en aidant son
maître à se débarrasser de son pardessus. Dois-je faire servir ?
- Oui, si M. de Champlâtreux est prêt. »
Durant le repas, Bouchot, tantôt parlant avec volubilité,
tantôt, au contraire, muet et absorbé, surprit le vieillard par
l'inégalité de son humeur.
« Qu'as-tu donc, mon enfant ? demanda enfin M. de
Champlâtreux avec intérêt, et d'où vient que ta mélancolie
persiste ?
- M. Bouchot n'a pas dormi cette nuit, répondit Mme Hubert,
qui secoua la tête.
- Je me sens fatigué, en effet.
- A demain, alors, dit le vieillard qui se leva.
- Avant de m'endormir, je voudrais causer avec vous,
monsieur ; nous irons dans ma chambre si vous le voulez bien. »
M. de Champlâtreux s'appuya sur l'épaule de l'artiste qui
l'installa avec sollicitude au coin de la cheminée. Assis en face
du comte, Bouchot parut oublier sa présence, regarda la flamme
danser comme en cadence, le bois pétiller et projeter au loin des
étincelles aussitôt mortes que nées. Soudain, il rapprocha son
fauteuil de celui du vieillard :
« J'ai à vous demander pardon, monsieur, dit-il ; j'ai violé
ce soir une promesse que je vous avais faite ; mais de graves
circonstances m'y ont obligé.
- Voilà donc la cause de ta tristesse ? Voyons, je te
pardonne à l'avance ; confesse-toi sans crainte.
- Je me bats demain.
- Tu te... »
Le vieillard se redressa sans achever, s'empara de la main de
Bouchot et demeura un instant sans pouvoir parler.
« Avec qui ? demanda-t-il enfin d'une voix troublée.
- Je ne veux rien vous cacher, monsieur ; nous sommes des
hommes, après tout, et de force à supporter les douleurs qui nous
arrivent, si poignantes qu'elles soient. Je me bats avec votre
petit-fils.
- A cause de moi ? s'écria le comte avec angoisse.
- Non, répliqua Bouchot avec vivacité ; à cause de Mme de La
Taillade. »
M. de Champlâtreux regarda l'artiste avec stupéfaction ;
celui-ci dut lui raconter les soupçons de Gaston, la démarche
tentée près de la marquise et la scène imprévue qui s'en était
suivie.
« C'est-à-dire que tu vas te battre pour ton ami ?
- Oui, répondit simplement Bouchot, afin de l'empêcher de se
battre lui-même.
- Je n'ose te blâmer, s'écria le vieillard ; à ta place, j'en
suis sûr, Gaston agirait comme toi. Ah ! mes braves coeurs,
continua-t-il, je ne sais rien de plus beau que votre vaillante
amitié. »
M. de Champlâtreux, au lieu de se rasseoir, se promena
lentement dans la chambre ; sa taille, un peu courbée
d'ordinaire, s'était redressée ; son oeil redevenait brillant et
animé ; il passait sa main dans sa chevelure, dont la blancheur
donnait à son visage un aspect vénérable.
Tout à coup il s'arrêta devant Bouchot.
« Les conditions du duel sont-elles réglées ? demanda-t-il.
- Pas encore ; l'heure passe, et je commence à croire que les
témoins de mon adversaire ne se présenteront que demain.
- Tant mieux ; je serai ton second.
- Y songez-vous, monsieur ! s'écria l'artiste.
- Je serai ton second, répéta le vieillard qui se rassit
devant le feu ; je le désire, je le veux.
- J'ai déjà vu M. de Beauchesne.
- Un jeune homme.
- Pas au point de vue de l'âge, répondit Bouchot qui ne put
s'empêcher de sourire.
- Ce doit être alors celui que j'ai connu. Maintenant
repose-toi, je te l'ordonne ; il ne faut pas que ta main tremble
demain. »
M. de Champlâtreux prit le peintre entre ses bras et l'y tint
longtemps pressé. Il s'éloigna en détournant la tête ; il avait
les yeux humides.
« Allons, dit-il, pas de faiblesse : Dieu le protégera ! »
Demeuré seul, Bouchot s'établit dans un fauteuil, bourra sa
pipe et l'alluma. Sa pensée, comme un oiseau aux ailes
silencieuses, s'élança dans l'ombre des jours écoulés, où
brillaient çà et là quelques points lumineux. En un instant
l'artiste revit la tour Saint-Jacques entourée de son vieux
marché, Gaston grelottant près du fourneau d'un rétameur, puis
Blanchote, furibonde, la dent saillante, s'emparant du pauvre
petit et l'entraînant comme une louve affamée. Bouchot se revit
traversant la place de la Concorde, vêtu de la belle redingote
bleue dédaignée par Gaston. Oh ! les souvenirs ! L'ex-apprenti
secoua la tête, ils s'envolèrent.
« C'est drôle, la vie, pensa-t-il ; les romanciers ont beau
faire, le hasard a plus d'imagination qu'eux. Qui m'aurait dit,
quand je me pavanais dans la redingote de Gaston, que je me
battrais quinze ans plus tard avec le roi des pantalons étroits
et des petits chapeaux. »
Bouchot s'assit en face d'un bureau, écrivit fiévreusement
plusieurs lettres et les renferma sous un pli à l'adresse de son
ami, qu'il chargeait de ses dernières volontés. Il se coucha
ensuite tout habillé, et s'endormit grâce à la fatigue. Il rêva
qu'il entendait siffler autour de lui des balles lancées par des
armes invisibles ; puis il se vit en route à pied, en compagnie
de Gaston, pour la petite maison de Houdan.
Il faisait jour lorsque l'artiste s'éveilla ; il demanda
aussitôt M. de Champlâtreux et apprit que le vieillard était
sorti depuis une heure en compagnie de deux visiteurs matinaux.
Bouchot se rendit dans son atelier, examina ses esquisses, ses
ébauches, et contempla longtemps le tableau auquel il
travaillait.
« Celui-là allait peut-être me donner la gloire, » dit-il
avec tristesse.
Il prit ses pinceaux, les rejeta bientôt et murmura :
« Ça ne va pas. »
Il s'approcha d'une panoplie où s'étalaient des armes de tous
les pays.
« Quand je pense, dit-il en saisissant un casse-tête, que si
j'étais né dans l'Océanie, ce serait avec cet instrument que je
tenterais d'assommer M. de Champlâtreux. Nous serions tatoués de
la tête aux pieds ; Mme de La Taillade nous regarderait de loin
et se passerait un anneau dans le nez pour aller ce soir au bal.
S'il avait de l'esprit, ce M. René, il demanderait la lutte au
tomahawk. Quelle aubaine pour les journaux ! Mais il est fort à
l'épée, et, grâce au progrès, c'est l'arme qu'il choisira. »
La sonnette de la porte extérieure retentit.
« Enfin, s'écria le peintre qui respira avec force ; je vais
savoir à quoi m'en tenir ; c'est énervant, l'incertitude. »
M. de Champlâtreux parut.
« Eh bien, monsieur ?
- A onze heures, à l'épée, près de la mare d'Auteuil.
- Il est temps de partir alors.
- Apprête-toi ; M. de Beauchesne va venir nous prendre dans
un instant. »
Bouchot retourna dans sa chambre ; il allait se battre pour
la première fois. L'artiste ne doutait ni de son courage ni de
son sang-froid à l'heure décisive et, cependant, depuis la
veille, il se sentait en proie à un malaise étrange.
La voiture du baron arriva, on partit. En route, Bouchot prit
la main de Beauchesne.
« Vous ne m'en voulez pas de toutes mes taquineries passées ?
lui dit-il.
- Allons donc, cher, vous êtes un grand artiste que j'estime
et que j'aime. Tout ce que je souhaite, c'est que vous me
plaisantiez longtemps encore ; je n'ai pas plus fait mon siècle
que vous ne le réformerez, et parce que les jolies filles ne nous
aiment plus, ce n'est pas une raison pour que nous cessions de
les aimer. Dites donc, continua-t-il en se penchant vers
l'oreille du peintre, je le connais, votre Faruc ; Alice m'a
raconté son histoire, et dans votre tableau, c'est lui qui mérite
de figurer au premier plan. Quand on songe que ces gueux-là
marquent de leurs dents immondes les fruits que nous payons
ensuite si cher ! Et c'est nous qu'on accuse de corrompre le
pauvre peuple ! »
La voiture s'arrêta près du Parc au Prince ; le soleil sans
chaleur dorait les arbres couverts de neige, tout était désert.
On pénétra dans une maison en construction ; au delà un vaste
hangar avait été choisi pour servir de champ clos.
René de Champlâtreux, déjà au rendez-vous, fumait en se
promenant. Mince, d'une élégance irréprochable, il salua son
grand-père sans oser le regarder en face. Le courageux vieillard,
assisté de l'un des témoins de son petit-fils, mesura les épées
et examina le terrain. Un chirurgien disposait sa trousse sur une
pierre de taille. Bouchot, qui s'approcha, allait lancer une
plaisanterie sur les petits couteaux, il se retint.
« Non, se dit-il, l'heure de rire est passée ; il faut
vaincre si je veux sauver Gaston. »
Tout était prêt ; on arma les deux antagonistes.
« Monsieur le comte de Champlâtreux, dit l'un des témoins de
René, insiste pour que le combat ne cesse que lorsqu'un des deux
adversaires ne pourra plus tenir son arme.
- Pardon, monsieur, dit le grand vieillard qui salua, il n'y
a au monde qu'un seul comte de Champlâtreux, moi ; c'est sans
doute au nom du vicomte que vous parlez ?
- Commençons, » dit René qui rougit et mordit sa moustache.
Les fers furent engagés.
L'artiste savait tenir une épée ; durant une minute, il
rompit, se bornant à parer les coups de son adversaire. Soudain
Champlâtreux abaissa son arme.
« Vous êtes touché, monsieur, dit-il.
- Mais je ne suis pas mort, » répliqua l'artiste devenu pâle
et dont la manche se teignait de sang.
Le combat recommença ; René rompit à son tour, vivement
pressé. Tout à coup son épée atteignit l'artiste au côté droit,
le vicomte abaissa son arme pour la seconde fois.
« Continuons, » dit Bouchot, qui fit un pas en avant.
Ses deux bras se raidirent, il chancela comme frappé d'une
cécité subite.
« Gaston, cria-t-il, à la vie à la mort ! »
Et il tomba inanimé entre les bras de son vieil ami.
Aidé par Beauchesne, M. de Champlâtreux coucha l'artiste sur
le sol, s'agenouilla pour lui soutenir la tête, et deux larmes
tombèrent sur le front de Bouchot que le chirurgien saignait à la
hâte. Les témoins, émus, se penchaient vers le blessé qui ne
revint à lui qu'avec lenteur ; son regard, indécis d'abord,
rencontra celui du comte.
« Mon fils, mon cher enfant, murmura le vieillard, dont la
voix luttait contre les sanglots, souffres-tu ?
- Non, monsieur, seulement j'ai froid. »
Il fut pris d'une nouvelle syncope. On le transporta dans la
voiture de Beauchesne désespéré. M. de Champlâtreux, l'oeil fixe,
les cheveux au vent, tenait la main de son fils d'adoption, cette
noble main que la fortune venait de trahir.
En ce moment, le vicomte s'approcha de lui.
« Ai-je fait loyalement, messieurs ? » demanda-t-il.
Le vieillard l'enveloppa d'un regard de mépris.
« Oui, répondit-il en levant le bras comme pour maudire, oui,
vous avez fait loyalement ; mais Dieu n'a pas été juste,
aujourd'hui. »
Et le comte, sans daigner saluer son petit-fils, s'installa
près de Bouchot.
Ce fut pas à pas, afin d'éviter de trop rudes secousses au
blessé, que les chevaux reprirent la route de Paris. Mme Hubert
faillit se trouver mal lorsqu'elle vit deux domestiques
transporter son jeune maître, qu'elle avait vu partir plein de
vie, pâle, sanglant, évanoui. On étendit l'artiste sur son lit,
et le chirurgien put enfin sonder la blessure afin de se rendre
compte de sa gravité. M. de Champlâtreux ne lâcha pas la main de
Bouchot qui poussa plusieurs gémissements durant l'opération.
« Le sauverez-vous ? demanda le vieillard avec angoisse.
- Je ne puis rien affirmer, monsieur ; je reviendrai ce soir
avec un de mes confrères. »
M. de Champlâtreux s'installa au chevet du blessé qui, les
yeux fermés, paraissait dormir. Vers cinq heures, les chirurgiens
jugèrent une nouvelle saignée nécessaire. En ce moment, Gaston se
présenta. A la vue de son ami avec lequel il venait causer,
étendu presque sans vie, il demeura comme foudroyé, saisit le
bras du comte, tandis que son regard anxieux l'interrogeait.
« Il s'est battu, » murmura le vieillard.
Gaston ne put répondre ; fou de douleur, il se jeta sur le
lit du blessé, sans réussir à prononcer autre chose que son nom,
qu'il répétait avec une intonation déchirante.
L'artiste, comme éveillé par les sons de cette voix, ouvrit
les yeux avec effort, regarda devant lui, aperçut son ami et
parut le reconnaître.
« Te souviens-tu, dit-il d'une voix faible, haletante, comme
voilée, te souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux
sous ? »
Sa bouche se contracta, ses paupières s'abaissèrent pour se
relever aussitôt.
« Ah ! c'est toi, murmura-t-il en posant sa main sur celle de
Gaston, tu ne me laisseras pas mourir, dis ? »
Et il perdit de nouveau connaissance.
Gaston, troublé, éperdu, voulait en vain penser. Comment
Bouchot s'était-il battu sans le prévenir, sans le choisir pour
témoin ? Un doute affreux lui traversa l'esprit.
« Monsieur, dit-il en s'approchant du comte, j'ai besoin de
savoir le nom de celui qui a tué Bouchot. »
Le vieillard posa un doigt sur ses lèvres ; en ce moment, les
chirurgiens écoutaient la respiration de l'artiste.
« Je veux qu'il vive, » dit Gaston au plus âgé.
Le médecin regarda son collègue ; tous deux hochèrent la
tête.
Gaston s'agenouilla près du lit, appuya son front sur la main
de son ami et pleura longtemps. Tout à coup, il se releva et
dépêcha sur l'heure un message au docteur Fontaine pour le
supplier d'accourir. Revenant alors s'asseoir en face de M. de
Champlâtreux, toujours atterré, il ferma les yeux pour réfléchir,
soupçonnant la vérité et se jurant à lui-même de venger Bouchot.
Vers neuf heures du soir, la fièvre s'empara de l'artiste.
Gaston et M. de Champlâtreux gardaient le silence ; mais leurs
regards attristés se croisaient lorsqu'un gémissement s'échappait
de la poitrine du blessé. Les années semblaient s'être amoncelées
tout à coup sur la tête du vieillard si énergique, si vivace le
matin même en dépit de ses soixante-dix-huit ans. Courbé,
maintenant, l'oeil éteint, le corps tremblant, il ne se
dessaisissait pas de la main de Bouchot vers lequel il
s'inclinait à chaque minute comme pour s'assurer qu'il respirait
encore. Gaston, sur ses instances, avait expédié trois dépêches
successives à son parrain. Par malheur, quelle que fût la
diligence du docteur, il ne pouvait arriver à Paris avant midi.
Depuis quinze ans, toutes les affections de M. de
Champlâtreux s'étaient concentrées sur la tête de Bouchot.
Victime de sa générosité, le comte, pour ne pas déshonorer le nom
qu'il portait, avait accepté la misère et l'oubli. Une trentaine
d'années auparavant, afin de faciliter à son fils un riche
mariage, il s'était désisté de ses biens. Des héritages, sur
lesquels comptait le jeune homme, devaient le mettre à même de
restituer à son père la fortune dont il devint en quelque sorte
dépositaire. Mais le vicomte de Champlâtreux mourut à
l'improviste, et sa veuve nia cette dette sacrée.
Le vieillard, presque sans ressources, attendit avec patience
la majorité de son petit-fils. René, digne élève de sa mère et de
son époque, trouva que cent mille livres de rentes étaient bonnes
à garder, et offrit à son aïeul une pension alimentaire que
celui-ci refusa avec indignation. Un procès lui eût donné gain de
cause ; le noble vieillard n'y songea même pas. Véritable
philosophe, il reprit sa vie précaire et ignorée. Il croyait son
coeur mort à toute pensée généreuse, lorsqu'il ouvrit sa petite
chambre aux deux amis. Il aima bien vite ces deux caractères si
distincts, si droits, que le triste milieu dans lequel ils
vivaient semblait impuissant à corrompre. Après le départ de
Gaston, la douleur de Bouchot toucha le comte et augmenta son
amitié pour le petit apprenti. Une visite à Charlet qui,
émerveillé des dispositions naturelles du jeune artiste, lui
prédit un grand avenir, décida le vieillard à sacrifier ce qui
lui restait de son ancienne fortune pour faire de Bouchot un
peintre. Ruiné par l'ingratitude des siens, il n'hésita pas à se
montrer généreux de nouveau, tant les âmes nées pour le bien
restent fidèles à elles-mêmes.
Depuis cette époque, l'artiste et le vieillard vivaient côte
à côte, et le comte adorait son jeune protégé, devenu pour lui un
véritable fils. M. de Champlâtreux avait fait de Bouchot un homme
capable de se présenter partout, et dont l'éducation, dégagée des
allures et du langage d'atelier, était à la hauteur du talent. De
son côté, l'artiste vénérait son protecteur.
Moralement, Gaston ne devait pas moins au comte que son ami.
C'était près de lui qu'il avait passé les longues années exigées
par ses études de droit. Un des malheurs du jeune marquis fut
peut-être de n'avoir pas confié au vieillard les dissentiments
qui le séparaient d'Hélène. M. de Champlâtreux, avec son
expérience du monde, eût sans nul doute amené les deux époux à de
mutuelles concessions qui, à défaut du bonheur, eussent assuré
leur tranquillité.
Près du chevet de celui qu'ils aimaient plus que tout au
monde, mille pensées tumultueuses, sombres, désolées, se
pressaient dans l'esprit de ces deux hommes qui n'osaient se
parler de peur de fondre en larmes. M. de Champlâtreux implorait
Dieu qui, après lui avoir donné ce fils adoptif, digne de tout
son amour, menaçait de le lui ravir. Le courage montré par le
vieillard qui avait voulu servir de second à Bouchot pour
attester au besoin la véracité de l'accusation portée par
l'artiste, il l'expiait par une cruelle réaction, et il se
demandait si, au lieu de remplir un devoir, ainsi qu'il le
croyait, il n'avait pas commis une impiété dont Dieu le châtiait.
« Ma raison a pu me tromper, pensait-il ; mais mon coeur ne
devait-il pas être avec celui dont le bras soutient ma
vieillesse, contre l'ingrat qui me traite comme un mort ?
De temps à autre, Mme Hubert éplorée pénétrait dans la
chambre. Elle s'approchait du lit, bordait les draps, redressait
l'oreiller, posait ses lèvres sur le front brûlant de l'artiste,
puis se retirait, se couvrant la bouche d'un mouchoir pour
étouffer un sanglot.
Sombre, défait, Gaston ne quittait guère son ami des yeux. La
colère bouillonnait dans son coeur, il se sentait animé d'une
haine mortelle contre celui dont l'épée avait frappé Bouchot. Par
deux fois il interrogea Mme Hubert ; la pauvre femme ignorait le
nom de l'adversaire de son jeune maître. A n'en pas douter, M. de
Champlâtreux avait été l'un des témoins de l'artiste, et cette
circonstance éloignait l'image de René, qui passait avec
persistance devant les yeux de Gaston. Bouchot, gai, vif,
mordant, n'était pas querelleur ; on acceptait ses vérités un peu
rudes, grâce à la forme originale qu'il leur donnait, et dont sa
bonne humeur enlevait l'amertume. En dehors des médiocrités
jalouses de son talent, on ne lui connaissait pas d'ennemis.
Quelle inexplicable fatalité avait donc pu l'amener à se battre,
à cacher son duel à celui qui aurait dû être le premier à le
connaître ?
« C'est lui ! répétait sans cesse Gaston en songeant au
vicomte ; Bouchot a voulu venger mon honneur ! »
N'osant interroger M. de Champlâtreux, il se sentait pris de
l'envie d'aller s'assurer enfin de la vérité. Trois fois il se
leva, mais pour se rasseoir aussitôt. Il hésitait à s'éloigner de
cette chambre où souffrait son ami. Pour tromper son impatience,
il calculait alors les heures qui devaient s'écouler avant
l'arrivée du docteur Fontaine.
« Il ne laissera pas mourir Bouchot, lui, se disait-il. »
Vers onze heures, M. de Champlâtreux, les yeux clos, semblait
sommeiller ; sa tête s'inclinait sur sa poitrine.
« Ne songez-vous pas à vous reposer, monsieur ? lui demanda
Gaston. Il faut ménager nos forces ; nous aurons à passer plus
d'une nuit pour le cher être qui dort là.
- Non, répondit le comte ; s'il ouvre les yeux, je veux qu'il
me voie. Si la fatigue l'emporte sur ma volonté, je sommeillerai
dans ce fauteuil. »
Gaston s'inclina sans insister. Insensiblement, la lassitude,
jointe aux émotions terribles de la journée, vainquit la volonté
de l'énergique vieillard ; il s'endormit.
Gaston, pour la dixième fois peut-être, calcula le nombre des
heures qui s'écouleraient avant l'arrivée de son parrain. Sa
confiance absolue dans la science du docteur soutenait son
espoir. Il lui avait vu si souvent accomplir de véritables
miracles, qu'il lui semblait que sa présence seule ranimerait
Bouchot. Engourdi lui-même par l'immobilité et la chaleur, il se
leva pour s'appuyer sur le pied du lit ; une lampe, posée sur un
guéridon, éclairait vaguement la chambre. Sur les murs trois
portraits représentant Gaston, M. de Champlâtreux, et une femme
jeune encore, coiffée d'un bonnet tuyauté, - c'était sa mère que
l'artiste avait reproduite de mémoire. Le comte, la tête
renversée, reposait paisible ; Bouchot, le front couvert de
sueur, la respiration saccadée, frissonnait, bien que ses traits
n'exprimassent aucune souffrance. Mme Hubert entrouvrit la porte,
Gaston fit un geste de silence en lui désignant le comte ; la
brave femme se retira sans bruit.
Tout à coup, les lèvres de l'artiste s'agitèrent.
« Désires-tu quelque chose ? lui demanda Gaston, qui se
pencha vers lui.
Bouchot, de nouveau immobile, murmura le nom de son ami.
« Où souffres-tu ? » dit celui-ci avec émotion.
L'artiste ouvrit les yeux et prononça plusieurs phrases
inintelligibles.
« La fièvre, » pensa Gaston.
Dix minutes s'écroulèrent, la respiration de M. de
Champlâtreux et le tic-tac du mouvement de la pendule troublaient
seuls le silence.
« Non, madame, » dit soudain Bouchot d'une voix distincte.
Au bout d'un instant, il ajouta :
« Je ne veux pas que M. René tue mon ami ! »
Le coeur de Gaston bondit ; ses battements tumultueux
dominèrent le bruit du balancier ; il écouta avec avidité,
cherchant à recueillir, à coordonner les mots incohérents que
prononçait l'artiste. M. de Champlâtreux s'éveilla soudain ; il
se redressa, frappé de l'expression de colère qui animait le
visage de Gaston.
« Qu'y a-t-il ? s'écria le vieillard, dont la main se posa
sur le bras de son petit cousin.
- Le délire, monsieur. Ah ! cette voix qui n'est plus la
sienne, cette raison si lucide qui divague, ces mots inachevés
qui me rappellent à la fois de tendres et de cruels souvenirs,
énervent mon courage. Je vais marcher ; j'étouffe, j'ai besoin
d'air. Restez, madame Hubert, tout à l'heure votre maître vous
appelait. »
Gaston se dirigea vers la porte ; prêt à franchir le seuil,
il revint à la hâte sur ses pas, posa ses lèvres sur la main du
blessé dont le hasard venait de lui révéler le dévouement. Le
comte lui saisit le bras.
« Du courage, dit-il, Dieu nous le conservera. »
Gaston se laissa relever par le vieillard et sortit. Il gagna
le jardin et s'élança dans la rue. Il neigeait.
Il marcha d'abord à l'aventure. Que n'eût-il pas donné pour
qu'il fît jour, pour rencontrer l'antagoniste de Bouchot. Minuit
sonna. Gaston, la tête nue, songeait à se rendre au cercle que
fréquentait René, à le provoquer, à le forcer à se battre sur
l'heure. Il croyait Hélène coupable, et il se sentait pris de
haine pour cette jeune femme qu'il avait si follement aimée. Sans
chapeau, couvert de neige, il se présenta au cercle de la rue
Royale, et fit demander le vicomte de Champlâtreux, qui n'était
pas encore arrivé.
Il erra dans les Champs-Élysées, et se trouva tout à coup
devant son hôtel. Gaston, un peu calmé, monta chez lui avec
l'intention de changer de vêtements et de retourner au cercle. Il
s'assit devant son bureau ; mais inquiet, nerveux, l'esprit
tourmenté par des idées de vengeance, il voulut jeter à la face
de la marquise le malheur affreux dont elle était cause, lui
reprocher sa trahison, et lui annoncer qu'une séparation allait
leur rendre leur liberté. Il traversa les appartements d'Hélène,
situés, comme les siens, au-dessus du grand salon de réception,
passa près d'une femme de chambre à moitié endormie, et souleva
une portière. Nonchalamment étendue sur une causeuse, la marquise
souriait à René de Champlâtreux assis à ses pieds.
À la vue de son mari, les vêtements mouillés, les cheveux en
désordre, le visage terrible, Hélène se redressa à demi, ses yeux
s'agrandirent d'épouvante ; le vicomte se retourna.
Gaston se jeta sur lui, l'étreignit au collet d'une main
nerveuse dont la colère doublait la force, et le traîna vers la
fenêtre qu'il ouvrit. René eut à peine le temps de se débattre,
il se sentit soulevé et balancé au-dessus du vide. La marquise
effrayée voulait en vain crier, elle ne pouvait bouger. En
apercevant le gouffre, Gaston recula, le fantôme de son père
passa devant ses yeux, ses nerfs crispés se détendirent, et le
vicomte roula sur le parquet, tandis que son adversaire pressait
convulsivement son front prêt à éclater.
« Monsieur, s'écria René meurtri, vous êtes un manant.
- Sortez vite ! répondit Gaston qui montra la porte. »
Le jeune homme n'était pas de force à lutter ; il s'éloigna
plein de rage.
« À demain ! cria-t-il.
- Oui, à demain, » répéta Gaston d'une voix sourde.
La marquise se leva chancelante.
« Restez, madame, dit Gaston avec effort, j'ai à vous parler
pour la dernière fois. »
Cette scène, rapide comme l'éclair, avait à peine donné le
temps aux acteurs de réfléchir. La jeune femme s'appuya contre la
cheminée. Son mari, pour dompter la colère qui l'agitait, se
promenait à grands pas, repoussant les meubles avec violence. Par
la fenêtre, demeurée ouverte, pénétraient la bise et la neige.
Hélène frissonnait ; Gaston, au contraire, se sentait soulagé par
le souffle glacial qui activait la flamme du foyer et faisait
vaciller la flamme des lampes.
« Mon honneur outragé, dit-il en s'arrêtant soudain,
exigerait un châtiment... »
La marquise l'interrompit.
« Me croyez-vous donc coupable ? s'écria-t-elle.
- Je vous croyais au moins assez de courage pour ne pas
renier votre amant, répondit-il avec mépris.
- Je vous jure...
- C'est me supposer par trop crédule ; cette main qui
touchait presque la vôtre quand je suis entré, feindrez-vous
d'ignorer qu'elle s'est teinte ce matin du sang de mon seul ami ?
Bouchot se meurt, madame, et c'est votre amant qui l'a tué.
- C'est affreux ! dit Hélène en tombant sur un canapé, vous
me rendez folle. »
Gaston, pris d'un rire nerveux, se rapprocha de la jeune
femme. Elle baissa la tête avec effroi.
« Je vous en prie, dit-elle en joignant les mains,
calmez-vous, laissez-moi vous expliquer...
- A quoi bon ; nous savons à l'avance que nous ne réussirons
pas à nous entendre.
- Je suis innocente.
- Vous vous trompez ; je vois des taches de sang sur votre
robe et sur vos mains.
- Lorsque vous êtes entré, M. de Champlâtreux...
- Ne prononcez pas ce nom, s'écria Gaston ; comprenez donc
que j'ai besoin de tout mon courage pour ne pas vous broyer sous
mes pieds ! »
La marquise se redressa avec dignité.
« Monsieur, dit-elle, c'est à tort que vous m'insultez.
- C'est vrai, Bouchot n'est pas tout à fait mort.
- Vous me rendez responsable d'un malheur que je n'ai pu
empêcher ; M. des Étrivières a été le provocateur.
- Oui, s'écria douloureusement Gaston, vous trahissiez mon
honneur, et il a donné sa vie pour le défendre.
- Je ne puis que vous répéter que je suis innocente.
- Afin de sauver votre amant.
- Vous êtes injuste et cruel, monsieur.
- En vérité ! Mais qu'êtes-vous donc, vous dont les
coquetteries jettent face à face, l'épée à la main, des hommes
qui ne peuvent que vous mépriser ? À cause de vous, M. René de
Champlâtreux a blessé Bouchot, et dans quelques heures, encore à
cause de vous, j'essayerai à mon tour de tuer M. René de
Champlâtreux. »
Des larmes remplirent les yeux d'Hélène.
« Les succès de Mme de Rochepont vous empêchaient de dormir,
continua Gaston irrité ; qu'avez-vous à lui envier désormais ?
J'ai pu ne pas aimer vos bals, vos fêtes, votre monde faux,
méchant, insipide et vain ; mais quelle idée vous êtes-vous donc
faite de mon caractère, pour me croire un de ces maris
complaisants que les galanteries de leurs femmes égayent, qui
sont de leur siècle, comme on dit aujourd'hui ? Je vous ai aimée
follement ; cet amour, vous avez pris à tâche de l'étouffer sous
votre indifférence ; il gênait vos plaisirs. J'ai consenti, la
mort dans l'âme, à vous laisser libre, vous supposant l'âme assez
haute pour ne jamais souiller le nom que je vous avais confié ;
je vous croyais une honnête femme, je vous plaignais quand vous
n'aviez droit qu'au mépris. »
Gaston reprit sa marche à travers le salon, soudain il
s'aperçut que la marquise grelottait. Il ferma aussitôt la
fenêtre et revint lentement près de la cheminée.
« Je vous demande pardon, madame, dit-il d'une voix
subitement calmée, j'oublie depuis un quart d'heure que vous êtes
chez vous.
- Vous me torturez, monsieur, répondit Hélène qui pleurait.
- Vous n'êtes pas juste ; vous subissez les résultats de
votre conduite. Consolez-vous du reste ; demain peut-être vous
serez veuve...
- Monsieur !
- Je venais vous dire adieu ; la colère m'a emporté lorsque
j'ai vu là, près de vous, à vos pieds, le meurtrier qui m'a volé
mon honneur.
- Je me sens malade, monsieur, brisée, anéantie ; je voudrais
pourtant vous convaincre que je puis vous regarder sans rougir,
et que j'aurais voulu vous rendre heureux.
- Je pourrais vous croire, dit Gaston qui secoua la tête, si
vous ne m'aviez pas trompé autrefois sur vos sentiments à mon
égard. Vous vouliez un titre ; vous avez eu tort de vous presser,
vous seriez aujourd'hui la femme de ce gentilhomme qui, ainsi que
vous, ne voit rien de plus sérieux au monde que ses habits, sa
livrée, ses attelages et sa loge à l'Opéra. Vous l'auriez aimé,
lui ; mais rien n'est perdu, de la veuve d'un marquis de La
Taillade on peut faire une comtesse de Champlâtreux. Ma colère a
fui, ajouta-t-il à un mouvement de la jeune femme, je ne voudrais
pas récriminer, un passé tel que le nôtre ne mérite que l'oubli.
Notre union n'a pas été heureuse, Hélène, et à cette heure
suprême pour moi, il me répugne de mettre tous les torts de votre
côté. Votre richesse nous a été fatale, c'est elle, plus encore
que votre éducation, qui nous a séparés et empêchés de nous
comprendre. Comment, jeunes tous deux, vous si belle, moi si
aimant, avons-nous pu marcher vers cet abîme qui va nous
engloutir aujourd'hui ? Comment votre coeur n'a-t-il jamais
répondu aux battements du mien ? Que de fois, à vos pieds,
amoureux, jaloux, désespéré, n'ai-je pas imploré votre pitié à
défaut de votre amour, sans même vous émouvoir. J'ai essayé de
votre vie ; je me suis jeté, pour vous complaire, dans ce
tourbillon où la raison se perd ou s'égare, et j'en ai rapporté
le dégoût. Vous n'avez pas voulu tenter l'épreuve contraire, qui
nous eût peut-être épargné le naufrage où notre honneur et notre
dignité vont devenir la risée des oisifs et des sots... Mais
brisons là ; que je succombe demain ou que le sort des armes me
favorise, je vous dis un adieu éternel... vous êtes libre. »
Gaston salua ; Hélène essayait en vain de répondre ; elle
étouffait ; elle entendit son mari s'éloigner sans pouvoir le
rappeler.
« Gaston ! » cria-t-elle enfin.
Elle écouta, espérant qu'il allait revenir ; au bout d'un
instant elle tenta d'appeler encore et s'évanouit.
Il était deux heures du matin lorsque Gaston revint s'asseoir
au chevet de son ami. La fièvre se calmait, et le reste de la
nuit s'écoula sans accident. Au point du jour, l'artiste semblait
dormir ; Gaston se pencha vers lui pour l'embrasser et s'éloigna
après avoir pressé la main de M. de Champlâtreux.
Vers onze heures, le docteur Fontaine entra dans la chambre
du blessé ; le comte courut vers lui.
« Gaston est allé au-devant de vous, lui dit-il.
- Je ne l'ai pas rencontré, » répondit le docteur qui se mit
aussitôt à ausculter le patient.
M. de Champlâtreux suivait tous les mouvements du vieillard,
essayant de lire sur son visage le pronostic qu'il considérait
comme une sentence.
Le parrain de Gaston gagna l'antichambre.
« Eh bien ? demanda le comte avec angoisse.
- Il est fort heureux, monsieur, que nous croyions en Dieu,
vous et moi ; nous le prierons, car nous avons besoin qu'il nous
aide. »
En ce moment, un grand bruit se fit entendre au bas du
perron, et un cri poussé par Mme Hubert troubla les deux
vieillards, qui se précipitèrent vers la fenêtre. Soutenu par la
veuve, Gaston, livide, les bras croisés sur la poitrine,
descendait d'une voiture de place.
Le docteur s'avança vers l'escalier ; à sa vue un sourire de
joie illumina les traits de son filleul.
« Bouchot ! s'écria-t-il.
- Il repose.
- Vous le sauverez, mon parrain ?
- Je l'espère ; mais toi, qu'as-tu donc ?
- Moi, répondit Gaston, je vais mourir sans l'avoir vengé. »
Et, blessé à la poitrine, presque au même endroit que son
ami, le marquis, à bout de forces, s'affaissa sur le parquet.
La seconde quinzaine de mars 1865, comme pour compenser
l'hiver rigoureux qu'on venait de traverser, se montra presque
printanière. Les arbres, bien qu'encore nus, commençaient à
perdre l'aspect désolé qu'ils prennent après la chute des
feuilles, alors que novembre les enveloppe de son brouillard
glacé. On sentait la vie, si longtemps suspendue, ranimer les
noires écorces, et la sève, attirée par les tièdes rayons du
soleil, gonflait peu à peu les bourgeons. Un dimanche, vers midi,
au fond du jardin de la petite maison de Houdan, Catherine et
Aimée disposaient deux fauteuils près d'une muraille que les
feuilles d'un pêcher tapissaient en été. Une bande de passereaux
gazouillaient sur un vieux pommier, tandis qu'un chat, tapi sous
une touffe de buis, suivait leurs évolutions et dilatait avec
convoitise ses prunelles d'or.
Soudain Mademoiselle apparut sur le perron ; elle était un
peu courbée, mais ses beaux yeux noirs éclairaient toujours son
visage.
« Tout est-il prêt, Aimée ? demanda-t-elle.
- Oui, bonne amie, et grâce à ce ciel sans nuage, l'air est
presque chaud. »
En ce moment, le docteur franchit la porte à son tour ; il
donnait le bras à Bouchot.
« Doucement, mon parrain, dit l'artiste, dont un sourire
anima les traits pâles, vous descendez les marches comme si vous
aviez vingt ans.
- Souffres-tu donc ?
- Non ; votre raccommodage est de première qualité ; mais,
par suite de votre diète, j'ai l'haleine courte.
- Dans huit jours tu mangeras à ton gré.
- Si je commençais tout de suite ? ce serait autant de gagné.
Je vous parie votre portrait contre une de vos boîtes de pilules,
mon parrain, que je nettoie un gigot jusqu'à l'os.
- C'est fort possible. Pour ce soir, en attendant, tu voudras
bien te contenter d'une aile de poulet.
- Vous avez peur de perdre, mon parrain. Ouf ! nous voilà
arrivés. »
L'artiste était à peine assis que M. de Champlâtreux,
soutenant Gaston, descendit les marches du perron..
« Appuyez-vous sur moi, mon cousin, disait le vieillard ; on
croirait que vous doutez de mes forces.
- C'est-à-dire que j'essaye les miennes, monsieur ; je
voudrais enfin pouvoir marcher seul. »
Bientôt les deux convalescents, entourés de leurs amis, se
trouvèrent assis côte à côte au soleil.
« Qui veut la chancelière ? cria Catherine.
- Elle est pour Gaston, répondit Bouchot. Dorénavant,
Catherine, vous voudrez bien ne m'offrir que des choses qui
puissent se manger.
- M. Fontaine prétend que ça vous ferait du mal.
- Le docteur est payé par mes ennemis. Il serait digne de
vous, Catherine, et de votre intégrité proverbiale, d'apporter le
gigot en question. Je ne mangerai pas l'os, je le donnerai à
Gaston, qui le mettra dans sa chancelière pour dépister les
soupçons.
- Crois-tu donc, dit celui-ci en souriant, que je ne sois pas
aussi capable que toi d'apprécier un bifteck ?
- Tu es affamé ?
- Autant que toi pour le moins.
- Impossible ! je suis la faim en chair et en os,
c'est-à-dire en os, pas en chair. Vous entendez, ma tante ?
continua l'artiste, qui se tourna vers Mademoiselle, le logement,
les lits, le service sont assez confortables chez vous ;
seulement, on y meurt d'inanition.
- Par ordonnance du médecin, mon cher neveu.
- Déchirez l'ordonnance et faites-nous servir une côtelette.
- Vous sortez de table.
- Qu'à cela ne tienne, nous nous y remettrons.
- Ajournons à huitaine, mon neveu, par respect pour la
Faculté.
- Mademoiselle Aimée ! cria Bouchot.
- Que désirez-vous, monsieur des Étrivières.
- Vous devez avoir l'âme charitable, si les apparences ne
sont pas trompeuses ; n'auriez-vous pas un gigot au fond de votre
panier à ouvrage ?
- Non, monsieur.
- Je vois pourtant quelque chose de rouge.
- C'est ma tapisserie.
- Te sens-tu l'estomac assez féroce pour manger de la
tapisserie ? demanda l'artiste à son ami.
- Tu es fou !
- Comme on voit bien que tu n'as qu'une fausse faim ! Ah !
mon parrain, le jour où je pourrai marcher, je me rends au
Soleil-d'Or et je commande une soupe aux choux !... Je vous en
donnerai, mademoiselle Aimée ; quant à Gaston, il sera
raisonnable, et continuera à manger l'oeuf à la coque dont votre
père régale ses clients. On ne m'y reprendra plus, mon parrain, à
vous honorer de ma pratique.
- Je l'espère bien, dit le docteur, qui serra la main de
l'artiste. Au revoir, messieurs ; au moindre symptôme de froid,
rentrez. Êtes-vous toujours dans l'intention de me tenir
compagnie, monsieur de Champlâtreux ?
- Oui, certes, mon cher docteur. »
Le vieillard, avant de s'éloigner, embrassa Bouchot et salua
courtoisement les deux dames qui s'établirent près des
convalescents...
« C'est bon tout de même le soleil, dit l'artiste, et je
comprends la béatitude de ce matou qui nous imite là-bas. Mais
vois un peu notre infériorité, ni toi ni moi ne savons faire
ronron.
- Quand pourrons-nous courir dans les grands bois ? répondit
Gaston qui soupira.
- Pour cueillir des châtaignes et récolter des champignons
vénéneux ? Nous avons le temps. Si ce n'était la question des
vivres, je me trouverais heureux ici, moi. Il y a des instants,
ajouta-t-il en regardant Mademoiselle, où je suis jaloux de
Gaston.
- Jaloux de Gaston ? répéta celle-ci avec surprise.
- Vous êtes sa vraie tante, à lui ; et je souhaiterais vous
appartenir par un lien plus étroit encore : être votre fils, par
exemple.
- Je ne vous en aimerais pas pour cela davantage, mon cher
Bouchot ; entre vous et Gaston, mon coeur n'établit guère de
différence, et je suis sûre qu'il n'est pas jaloux, lui.
- Il a bon caractère ; moi je suis égoïste et je voudrais
tout avoir à moi seul.
- Même les coups d'épée, dit Gaston qui lui prit la main.
- Ne parlons pas politique, mon cousin, répliqua l'artiste
qui depuis quelque temps désignait son ami par le titre que lui
donnait M. de Champlâtreux.
- Avez-vous froid, messieurs ? demanda Aimée.
- Non, mademoiselle, nous avons faim. Pendant que je suis en
train de me créer une famille, je vous avoue qu'une de mes
ambitions serait de posséder une soeur qui vous ressemblât.
- Je serai votre soeur le jour où vous voudrez, répondit la
jeune fille.
- Ma soeur de charité ; vous l'êtes déjà.
- Parce qu'il m'arrive de vous présenter votre tisane ?
- Non ; par la façon dont vous vous y prenez ; ce n'est pas
si facile que vous semblez le croire, d'être bonne au naturel. »
Aimée rougit légèrement.
« Du reste, continua l'artiste, le hasard m'a toujours servi,
sans que ça paraisse ; il y a des instants où j'en conviens afin
de ne pas le décourager. La Providence m'a pris ma mère,
cependant ; c'est le seul mauvais tour que je ne puisse lui
pardonner.
- Et votre jeunesse a été rude, mon neveu.
- C'est pour cela que j'ai la vie dure. Mon brave homme de
père a beaucoup employé le tire-pied pour mon éducation ; dois-je
m'en plaindre ? Sans cette circonstance, je ne pourrais me faire
appeler M. des Étrivières. Je grandissais plus mal que bien,
lorsque la Providence m'envoya un frère sous les traits de
l'honorable marquis de La Taillade, ici présent. Il est vrai que,
peu après, j'héritai d'une belle-mère, dont je n'ai pas eu à me
louer. Je ne lui en veux pas, elle m'a fait mieux comprendre tout
le prix de l'amitié de Gaston. Un jour, du côté de Passy, je
perds mon ami à pile ou face, et je retrouve un second père, sans
tire-pied, celui-là, qui met du fromage sur mon pain sec, de
l'orthographe dans mon écriture et une toile sous mon pinceau. Je
ne sais si vous avez pénétré sous l'écorce de M. de Champlâtreux,
ma chère tante, continua l'artiste dont la voix s'attendrit
soudain ; figurez-vous un peu de toutes les vertus et de toutes
les qualités pétries ensemble sons l'aspect vénérable que vous
connaissez. Vous en homme, ajouta-t-il en baisant la main de
Mademoiselle. »
Il y eut un moment de silence ; l'artiste continua.
« Je croyais M. de Champlâtreux unique de son espèce lorsque
j'ai connu votre grand-père, mademoiselle Aimée, c'est-à-dire
quand la Providence m'a donné un parrain. Me voici donc avec une
famille complète ; non, il me manque une nourrice, le jour où
Catherine m'octroiera un gigot, elle sera ma nourrice. Ouf ! je
n'ai plus la force de parler ; à ton tour, mon cousin.
- Tu rêves garde-manger, je rêve liberté, moi, dit Gaston ;
je me trouve mal à l'aise sur ce fauteuil ; il me tarde de
pouvoir marcher, courir au besoin ; de reprendre une vie active,
où mon corps obéisse à ma volonté.
- Tu n'es pas difficile ; pourquoi ne demandes-tu pas une
paire d'ailes, tout de suite ? tu pourrais même en demander deux
afin de m'en céder une. Veux-tu que je te fournisse le moyen de
réaliser ton rêve ?
- Tu vas dire quelque folie.
- Tu me connais bien mal.
- Parle, alors.
- Mange du gigot, mon cher, un peu saignant surtout.
- Voilà le soleil parti, il faut rentrer, dit Mademoiselle.
- Une, deux, en route ! s'écria Bouchot en se levant, pas
pour les grands bois, par exemple.
- Voulez-vous vous appuyer sur mon bras, monsieur mon frère ?
- Oui, certes, ma charmante soeur.
- Pourquoi Gaston n'a-t-il pas votre gaieté ? dit la jeune
fille qui marchait à petits pas.
- Ma gaieté ! répéta Bouchot ; comment, vous aussi,
mademoiselle, vous me croyez gai ? Il n'en est rien ; je suis
triste. Vous riez ? Je parle sérieusement. Lorsqu'on débouche une
bouteille de champagne, un liquide vif, pétillant, joyeux s'en
échappe, n'est-ce pas ? Mais le liquide parti, que reste-t-il ?
Une bouteille ! Est-ce que vous trouvez cela gai, une bouteille
vide ?
- Pas trop, répondit Aimée.
- Eh bien, je suis la bouteille, gaie en apparence, triste en
réalité.
- Que vous raconte donc Bouchot ? demanda Gaston.
- Il vient de me convaincre qu'il a le caractère
mélancolique, répondit en riant la jeune fille.
- Et vous Aimée, quel est le fond de votre caractère ?
- La gaieté, répondit le peintre ; mets-toi à l'ombre ; si
mademoiselle paraît, tu te croiras en plein soleil.
- Et si tu surviens, il me semblera être en plein midi, un
jour d'été. »
L'artiste fit un mouvement d'épaule.
« Voilà comme on juge les gouvernements, dit-il ; enfin, n'en
parlons plus, la justice n'est pas plus de ce monde que le
bonheur.
- D'où est tirée cette maxime, monsieur des Étrivières !
- Des oeuvres complètes de M. Prudhomme, mademoiselle. »
À dater de ce jour, la convalescence des deux amis marcha
avec rapidité. Dès la semaine suivante, Bouchot put manger à sa
guise, et, bien que sa blessure eût inspiré plus de craintes au
docteur que celle de Gaston, il retrouva ses forces le premier.
Bientôt l'artiste entreprit de longues courses à pied, alors que
le mari d'Hélène ne se hasardait guère au delà de la Grande-Rue.
Mademoiselle, dont la sensibilité et l'affection venaient d'être
mises à de si rudes épreuves, commença à respirer.
Lorsque le docteur avait proposé d'emmener à Houdan les deux
blessés, Mademoiselle était demeurée silencieuse.
« Je crois notre Aimée guérie, avait-elle dit en prenant la
main de son vieil ami ; depuis le mariage de Gaston, elle a
vaillamment combattu son amour devenu sans espoir. La flamme
s'est éteinte, faute d'aliment. Mais si nous nous trompions, si
la flamme qui nous semble morte n'était qu'endormie, ne serait-il
pas à craindre que la vue de Gaston malheureux ne la ranimât à
l'improviste ?
- Vous avez raison comme toujours, avait répondu le docteur ;
je vous devance à Houdan afin de conduire Aimée à Dreux.
- Non ; c'est moi qui vais partir, afin de tout préparer pour
recevoir nos chers malades. Laissez-moi faire, et ne nous
effrayons pas avant l'heure. »
Aimée, sans en connaître la cause, savait que les deux amis,
blessés en duel, avaient été en danger de mort. Au premier mot de
départ, elle se jeta dans les bras de Mademoiselle :
« Gardez-moi près de vous, s'écria-t-elle ; vous aurez besoin
de moi pour vous aider à les soigner. Gaston est marié, heureux,
je ne l'aime plus d'amour et je puis le revoir sans danger.
- Ne te trompes-tu pas toi-même ? chère enfant.
- Je ne le pense pas. D'ailleurs, depuis deux ans, j'ai eu le
temps de guérir de ma folie.
- Ces folies-là sont indépendantes de la volonté.
- J'ai pu l'aimer lorsqu'il était libre ; je ne luttais pas
alors, je prenais mon amour pour de l'amitié. Il n'en serait plus
de même aujourd'hui que j'ai l'expérience.
- Promets-moi de me raconter sérieusement tes impressions
durant la prem