The Project Gutenberg EBook of La Jangada, by Jules Verne
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Title : La Jangada Huit cent lieues sur l'Amazone
Author : Jules Verne
Release Date : January 25, 2005 [EBook #14806]
Language : French
Character set encoding : ISO-8859-1
*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JANGADA ***
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(1881)
Table des matières
PREMIER ÉPISODE
CHAPITRE PREMIER UN CAPITAINE DES BOIS
CHAPITRE DEUXIÈME VOLEUR ET VOLÉ
CHAPITRE TROISIÈME LA FAMILLE GARRAL
CHAPITRE QUATRIÈME HÉSITATIONS
CHAPITRE CINQUIÈME L'AMAZONE
CHAPITRE SIXIÈME TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE
CHAPITRE SEPTIÈME EN SUIVANT UNE LIANE
CHAPITRE HUITIÈME LA JANGADA
CHAPITRE NEUVIÈME LE SOIR DU 5 JUIN
CHAPITRE DIXIÈME D'IQUITOS À PEVAS
CHAPITRE ONZIÈME DE PEVAS À LA FRONTIÈRE
CHAPITRE DOUZIÈME FRAGOSO À L'OUVRAGE
CHAPITRE TREIZIÈME TORRÈS
CHAPITRE QUATORZIÈME EN DESCENDANT ENCORE
CHAPITRE QUINZIÈME EN DESCENDANT TOUJOURS
CHAPITRE SEIZIÈME EGA
CHAPITRE DIX-SEPTIÈME UNE ATTAQUE
CHAPITRE DIX-HUITIÈME LE DÎNER D'ARRIVÉE
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME HISTOIRE ANCIENNE
CHAPITRE VINGTIÈME ENTRE CES DEUX HOMMES
DEUXIÈME ÉPISODE
CHAPITRE PREMIER MANAO
CHAPITRE DEUXIÈME LES PREMIERS INSTANTS
CHAPITRE TROISIÈME UN RETOUR SUR LE PASSÉ
CHAPITRE QUATRIÈME PREUVES MORALES
CHAPITRE CINQUIÈME PREUVES MATÉRIELLES
CHAPITRE SIXIÈME LE DERNIER COUP
CHAPITRE SEPTIÈME RÉSOLUTIONS
CHAPITRE HUITIÈME PREMIÈRES RECHERCHES
CHAPITRE NEUVIÈME SECONDES RECHERCHES
CHAPITRE DIXIÈME UN COUP DE CANON
CHAPITRE ONZIÈME CE QUI EST DANS L'ÉTUI
CHAPITRE DOUZIÈME LE DOCUMENT
CHAPITRE TREIZIÈME OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES
CHAPITRE QUATORZIÈME À TOUT HASARD
CHAPITRE QUINZIÈME DERNIERS EFFORTS
CHAPITRE SEIZIÈME DISPOSITIONS PRISES
CHAPITRE DIX-SEPTIÈME LA DERNIÈRE NUIT
CHAPITRE DIX-HUITIÈME FRAGOSO
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME LE CRIME DE TIJUCO
CHAPITRE VINGTIÈME LE BAS-AMAZONE
UN CAPITAINE DES BOIS
« Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo
hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme
qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp
zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog
zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd. »
L'homme qui tenait à la main le document, dont ce bizarre
assemblage de lettres formait le dernier alinéa, resta quelques
instants pensif, après l'avoir attentivement relu.
Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n'étaient
pas même divisées par mots. Il semblait avoir été écrit depuis des
années, et, sur la feuille d'épais papier que couvraient ces
hiéroglyphes, le temps avait déjà mis sa patine jaunâtre.
Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles été réunies ?
Seul, cet homme eût pu le dire. En effet, il en est de ces langages
chiffrés comme des serrures des coffres-forts modernes : ils se
défendent de la même façon. Les combinaisons qu'ils présentent se
comptent par milliards, et la vie d'un calculateur ne suffirait pas
à les énoncer. Il faut le « mot » pour ouvrir le coffre de sûreté ;
il faut le « chiffre » pour lire un cryptogramme de ce genre. Aussi,
on le verra, celui-ci devait résister aux tentatives les plus
ingénieuses, et cela, dans des circonstances de la plus haute
gravité.
L'homme qui venait de relire ce document n'était qu'un simple
capitaine des bois.
Au Brésil, on désigne sous cette appellation « capitães do
mato », les agents employés à la recherche des nègres marrons.
C'est une institution qui date de 1722. À cette époque, les
idées anti-esclavagistes ne s'étaient fait jour que dans l'esprit de
quelques philanthropes. Plus d'un siècle devait se passer encore
avant que les peuples civilisés les eussent admises et appliquées.
Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits
naturels pour l'homme, que celui d'être libre, de s'appartenir, et,
pourtant, des milliers d'années s'étaient écoulées avant que la
généreuse pensée vînt à quelques nations d'oser le proclamer.
En 1852, - année dans laquelle va se dérouler cette histoire, -
il y avait encore des esclaves au Brésil, et, conséquemment, des
capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons
d'économie politique avaient retardé l'heure de l'émancipation
générale ; mais, déjà, le noir avait le droit de se racheter, déjà
les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour n'était
donc plus éloigné où ce magnifique pays, dans lequel tiendraient les
trois quarts de l'Europe, ne compterait plus un seul esclave parmi
ses dix millions d'habitants.
En réalité, la fonction de capitaine des bois était destinée à
disparaître dans un temps prochain, et, à cette époque, les
bénéfices produits par la capture des fugitifs étaient sensiblement
diminués. Or, si, pendant la longue période où les profits du métier
furent assez rémunérateurs, les capitaines des bois formaient un
monde d'aventuriers, le plus ordinairement composé d'affranchis, de
déserteurs, qui méritaient peu d'estime, il va de soi qu'à l'heure
actuelle ces chasseurs d'esclaves ne devaient plus appartenir qu'au
rebut de la société, et, très probablement, l'homme au document ne
déparait pas la peu recommandable milice des « capitães do mato ».
Ce Torrès, - ainsi se nommait-il, - n'était ni un métis, ni un
Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades : c'était un
blanc d'origine brésilienne, ayant reçu un peu plus d'instruction
que n'en comportait sa situation présente. En effet, il ne fallait
voir en lui qu'un de ces déclassés, comme il s'en rencontre tant
dans les lointaines contrées du Nouveau Monde, et, à une époque où
la loi brésilienne excluait encore de certains emplois les mulâtres
ou autres sang-mêlé, si cette exclusion l'eût atteint, ce n'eût pas
été pour son origine, mais pour cause d'indignité personnelle.
En ce moment, d'ailleurs, Torrès n'était plus au Brésil.
Il avait tout récemment passé la frontière, et, depuis quelques
jours, il errait dans ces forêts du Pérou, au milieu desquelles se
développe le cours du Haut-Amazone.
Torrès était un homme de trente ans environ, bien constitué, sur
qui les fatigues d'une existence assez problématique ne semblaient
pas avoir eu prise, grâce à un tempérament exceptionnel, à une santé
de fer.
De taille moyenne, large d'épaules, les traits réguliers, la
démarche assurée, le visage très hâlé par l'air brûlant des
tropiques, il portait une épaisse barbe noire. Ses yeux, perdus sous
des sourcils rapprochés, jetaient ce regard vif, mais sec, des
natures impudentes. Même au temps où le climat ne l'avait pas encore
bronzée, sa face, loin de rougir facilement, devait plutôt se
contracter sous l'influence des passions mauvaises.
Torrès était vêtu à la mode fort rudimentaire du coureur des
bois. Ses vêtements témoignaient d'un assez long usage : sur sa
tête, il portait un chapeau de cuir à larges bords, posé de
travers ; sur ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant
sous la tige d'épaisses bottes, qui formaient la partie la plus
solide de ce costume ; un « puncho » déteint, jaunâtre, ne laissant
voir ni ce qu'était la veste, ni ce qu'avait été le gilet, qui lui
couvraient la poitrine.
Mais, si Torrès était un capitaine des bois, il était évident
qu'il n'exerçait plus ce métier, du moins dans les conditions où il
se trouvait actuellement. Cela se voyait à l'insuffisance de ses
moyens de défense ou d'attaque pour la poursuite des noirs. Pas
d'arme à feu : ni fusil, ni revolver. À la ceinture, seulement, un
de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de chasse et
qu'on appelle une « manchetta ». En outre, Torrès était muni d'une
« enchada », sorte de houe, plus spécialement employée à la
poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les forêts du
Haut-Amazone, où les fauves sont généralement peu à craindre.
En tout cas, ce jour-là, 4 mai 1852, il fallait que cet
aventurier fût singulièrement absorbé dans la lecture du document
sur lequel ses yeux étaient fixés, ou que, très habitué à errer dans
ces bois du Sud-Amérique, il fût bien indifférent à leurs
splendeurs. En effet, rien ne pouvait le distraire de son
occupation : ni ce cri prolongé des singes hurleurs, que M.
Saint-Hilaire a justement comparé au bruit de la cognée du bûcheron,
s'abattant sur les branches d'arbres ; - ni le tintement sec des
anneaux du crotale, serpent peu agressif, il est vrai, mais
excessivement venimeux ; - ni la voix criarde du crapaud cornu,
auquel appartient le prix de laideur dans la classe des reptiles ; -
ni même le coassement à la fois sonore et grave de la grenouille
mugissante, qui, si elle ne peut prétendre à dépasser le boeuf en
grosseur, l'égale par l'éclat de ses beuglements.
Torrès n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la
voix complexe des forêts du Nouveau Monde. Couché au pied d'un arbre
magnifique, il n'en était même plus à admirer la haute ramure de ce
« pao ferro » ou bois de fer, à sombre écorce, serré de grain, dur
comme le métal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de l'Indien
sauvage. Non ! Abstrait dans sa pensée, le capitaine des bois
tournait et retournait entre ses doigts le singulier document. Avec
le chiffre dont il avait le secret, il restituait à chaque lettre sa
valeur véritable ; il lisait, il contrôlait le sens de ces lignes
incompréhensibles pour tout autre que pour lui, et alors il souriait
d'un mauvais sourire.
Puis, il se laissa aller à murmurer à mi-voix ces quelques
phrases que personne ne pouvait entendre en cet endroit désert de la
forêt péruvienne, et que personne n'aurait su comprendre,
d'ailleurs :
« Oui, dit-il, voilà une centaine de lignes, bien nettement
écrites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il
ne peut se douter ! Ce quelqu'un est riche ! C'est une question de
vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher ! »
Et regardant le document d'un oeil avide :
« À un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette
dernière phrase, cela ferait une somme[1] ! C'est qu'elle a son
prix, cette phrase ! Elle résume le document tout entier ! Elle
donne leurs vrais noms aux vrais personnages ! Mais, avant de
s'essayer à la comprendre, il faudrait commencer par déterminer le
nombre de mots qu'elle contient, et l'eût-on fait, son sens
véritable échapperait encore ! »
Et, ce disant, Torrès se mit à compter mentalement.
« Il y a là cinquante-huit mots ! s'écria-t-il, ce qui ferait
cinquante-huit contos[2] ! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au
Brésil, en Amérique, partout où l'on voudrait, et même vivre à ne
rien faire ! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document
m'étaient payés à ce prix ! Il faudrait alors compter par centaines
de contos ! Ah ! mille diables ! J'ai là toute une fortune à
réaliser, ou je ne suis que le dernier des sots ! »
Il semblait que les mains de Torrès, palpant l'énorme somme, se
refermaient déjà sur des rouleaux d'or.
Brusquement, sa pensée prit alors un nouveau cours.
« Enfin ! s'écria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai
pas les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de
l'Atlantique au cours du Haut-Amazone ! Cet homme pouvait avoir
quitté l'Amérique, il pouvait être au-delà des mers, et alors,
comment aurais-je pu l'atteindre ? Mais non ! Il est là, et, en
montant à la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le
toit de l'habitation où il demeure avec toute sa famille ! »
Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fébrile :
« Avant demain, dit-il, je serai en sa présence ! Avant demain,
il saura que son honneur, sa vie sont renfermés dans ces lignes ! Et
lorsqu'il voudra en connaître le chiffre qui lui permette de les
lire, eh bien, il le payera, ce chiffre ! Il le payera, si je veux,
de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang ! Ah !
mille diables ! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce
document précieux, qui m'en a donné le secret, qui m'a dit où je
trouverais son ancien collègue et le nom sous lequel il se cache
depuis tant d'années, ce digne compagnon ne se doutait guère qu'il
faisait ma fortune ! »
Torrès regarda une dernière fois le papier jauni, et, après
l'avoir plié avec soin, il le serra dans un solide étui de cuivre,
qui lui servait aussi de porte-monnaie.
En vérité, si toute la fortune de Torrès était contenue dans cet
étui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n'eût
passé pour riche. Il avait bien là un peu de toutes les monnaies
d'or des États environnants : deux doubles condors des États-Unis de
Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars
vénézuéliens pour une somme égale, des sols péruviens pour le
double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus, et
d'autres minimes pièces. Mais tout cela ne faisait qu'une somme
ronde de cinq cents francs, et encore Torrès eût-il été très
embarrassé de dire où et comment il l'avait acquise.
Ce qui était certain, c'est que, depuis quelques mois, après
avoir abandonné brusquement ce métier de capitaine des bois qu'il
exerçait dans la province du Para, Torrès avait remonté le bassin de
l'Amazone et passé la frontière pour entrer sur le territoire
péruvien.
À cet aventurier, d'ailleurs, il n'avait fallu que peu de choses
pour vivre. Quelles dépenses lui étaient nécessaires ? Rien pour son
logement, rien pour son habillement. La forêt lui procurait sa
nourriture qu'il préparait sans frais, à la mode des coureurs de
bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu'il
achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour
l'eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin.
Lorsque le papier eut été serré dans l'étui de métal, dont le
couvercle se fermait hermétiquement, Torrès, au lieu de le replacer
dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho, crut mieux
faire, par excès de précaution, en le déposant, près de lui, dans le
creux d'une racine de l'arbre au pied duquel il était étendu.
C'était une imprudence qui faillit lui coûter cher !
Il faisait très chaud. Le temps était lourd. Si l'église de la
bourgade la plus voisine eût possédé une horloge, cette horloge
aurait alors sonné deux heures après midi, et, avec le vent qui
portait, Torrès l'eût entendue, car il n'en était pas à plus de deux
milles.
Mais l'heure lui était indifférente, sans doute. Habitué à se
guider sur la hauteur, plus ou moins bien calculée, du soleil
au-dessus de l'horizon, un aventurier ne saurait apporter
l'exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il déjeune
ou dîne quand il lui plaît ou lorsqu'il le peut. Il dort où et quand
le sommeil le prend. Si la table n'est pas toujours mise, le lit est
toujours fait au pied d'un arbre, dans l'épaisseur d'un fourré, en
pleine forêt.
Torrès n'était pas autrement difficile sur les questions de
confort. D'ailleurs, s'il avait marché une grande partie de la
matinée, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir se
faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le
mettraient en état de reprendre sa route. Il se coucha donc sur
l'herbe le plus confortablement qu'il put, en attendant le sommeil.
Cependant Torrès n'était pas de ces gens qui s'endorment sans
s'être préparés à cette opération par certains préliminaires. Il
avait l'habitude d'abord d'avaler quelques gorgées de forte liqueur,
puis, cela fait, de fumer une pipe. L'eau-de-vie surexcite le
cerveau, et la fumée du tabac se mélange bien à la fumée des rêves.
Du moins, c'était son opinion.
Torrès commença donc par appliquer à ses lèvres une gourde qu'il
portait à son côté. Elle contenait cette liqueur connue généralement
sous le nom de « chica » au Pérou, et plus particulièrement sous
celui de « caysuma » sur le Haut-Amazone. C'est le produit d'une
distillation légère de la racine de manioc doux, dont on a provoqué
la fermentation, et à laquelle le capitaine des bois, en homme dont
le palais est à demi blasé, croyait devoir ajouter une bonne dose de
tafia.
Lorsque Torrès eut bu quelques gorgées de cette liqueur, il
agita la gourde, et il constata, non sans regrets, qu'elle était à
peu près vide.
« À renouveler ! » dit-il simplement.
Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac
âcre et grossier du Brésil, dont les feuilles appartenaient à cet
antique « pétun » rapporté en France par Nicot, auquel on doit la
vulgarisation de la plus productive et de la plus répandue des
solanées.
Ce tabac n'avait rien de commun avec le scaferlati de premier
choix que produisent les manufactures françaises, mais Torrès
n'était pas plus difficile sur ce point que sur bien d'autres. Il
battit le briquet, enflamma un peu de cette substance visqueuse,
connue sous le nom d' » amadou de fourmis », que sécrètent certains
hyménoptères, et il alluma sa pipe.
À la dixième aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui
échappait des doigts, et il s'endormait, ou plutôt il tombait dans
une sorte de torpeur qui n'était pas du vrai sommeil.
VOLEUR ET VOLÉ
Torrès dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu'un bruit se
fit entendre sous les arbres. C'était un bruit de pas légers, comme
si quelque visiteur eût marché pieds nus, en prenant certaines
précautions pour ne pas être entendu. Se mettre en garde contre
toute approche suspecte aurait été le premier soin de l'aventurier,
si ses yeux eussent été ouverts en ce moment. Mais ce n'était pas là
de quoi l'éveiller, et celui qui s'avançait put arriver en sa
présence, à dix pas de l'arbre, sans avoir été aperçu.
Ce n'était point un homme, c'était un « guariba ».
De tous ces singes à queue prenante qui hantent les forêts du
Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos à
poils gris, sagouins qui ont l'air de porter un masque sur leur face
grimaçante, le guariba est sans contredit le plus original. D'humeur
sociable, peu farouche, très différent en cela du « mucura » féroce
et infect, il a le goût de l'association et marche le plus
ordinairement en troupe. C'est lui dont la présence se signale au
loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble aux prières
psalmodiées des chantres. Mais, si la nature ne l'a pas créé
méchant, il ne faut pas qu'on l'attaque sans précaution. En tout
cas, ainsi qu'on va le voir, un voyageur endormi ne laisse pas
d'être exposé, lorsqu'un guariba le surprend dans cette situation et
hors d'état de se défendre.
Ce singe, qui porte aussi le nom de « barbado » au Brésil, était
de grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient
faire de lui un vigoureux animal, aussi apte à lutter sur le sol
qu'à sauter de branche en branche à la cime des géants de la forêt.
Mais, alors, celui-ci s'avançait à petits pas, prudemment. Il
jetait des regards à droite et à gauche, en agitant rapidement sa
queue. À ces représentants de la race simienne, la nature ne s'est
pas contentée de donner quatre mains, - ce qui en fait des
quadrumanes - , elle s'est montrée plus généreuse, et ils en ont
véritablement cinq, puisque l'extrémité de leur appendice caudal
possède une parfaite faculté de préhension.
Le guariba s'approcha sans bruit, brandissant un solide bâton,
qui, manoeuvré par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme
redoutable. Depuis quelques minutes, il avait dû apercevoir l'homme
couché au pied de l'arbre, mais l'immobilité du dormeur l'engagea,
sans doute, à venir le voir de plus près. Il s'avança donc, non sans
quelque hésitation, et s'arrêta enfin à trois pas de lui.
Sur sa face barbue s'ébaucha une grimace qui découvrit ses dents
acérées, d'une blancheur d'ivoire, et son bâton s'agita d'une façon
peu rassurante pour le capitaine des bois.
Très certainement la vue de Torrès n'inspirait pas à ce guariba
des idées bienveillantes. Avait-il donc des raisons particulières
d'en vouloir à cet échantillon de la race humaine que le hasard lui
livrait sans défense ? Peut-être ! On sait combien certains animaux
gardent la mémoire des mauvais traitements qu'ils ont reçus, et il
était possible que celui-ci eût quelque rancune en réserve contre
les coureurs des bois.
En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont
il convient de faire le plus grand cas, et, à quelque espèce qu'il
appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l'ardeur d'un
Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi pour
le plaisir de le manger.
Quoi qu'il en soit, si le guariba ne parut pas disposé à
intervertir les rôles cette fois, s'il n'alla pas jusqu'à oublier
que la nature n'a fait de lui qu'un simple herbivore en songeant à
dévorer le capitaine des bois, il sembla du moins très décidé à
détruire un de ses ennemis naturels.
Aussi, après l'avoir regardé pendant quelques instants, le
guariba commença à faire le tour de l'arbre. Il marchait lentement,
retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son
attitude était menaçante, sa physionomie féroce. Assommer d'un seul
coup cet homme immobile, rien ne devait lui être plus aisé, et, en
ce moment, il est certain que la vie de Torrès ne tenait plus qu'à
un fil.
En effet, le guariba s'arrêta une seconde fois tout près de
l'arbre, il se plaça de côté, de manière à dominer la tête du
dormeur, et il leva son bâton pour l'en frapper.
Mais, si Torrès avait été imprudent en déposant près de lui,
dans le creux d'une racine, l'étui qui contenait son document et sa
fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie.
Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper
l'étui, dont le métal poli s'alluma comme un miroir. Le singe, avec
cette frivolité particulière à son espèce, fut immédiatement
distrait. Ses idées - si tant est qu'un animal puisse avoir des
idées - , prirent aussitôt un autre cours. Il se baissa, ramassa
l'étui, recula de quelques pas, et, l'élevant à la hauteur de ses
yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter.
Peut-être fut-il encore plus étonné, lorsqu'il entendit résonner les
pièces d'or que cet étui contenait. Cette musique l'enchanta. Ce fut
comme un hochet aux mains d'un enfant. Puis, il le porta à sa
bouche, et ses dents grincèrent sur le métal, mais ne cherchèrent
point à l'entamer.
Sans doute, le guariba crut avoir trouvé là quelque fruit d'une
nouvelle espèce, une sorte d'énorme amande toute brillante, avec un
noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s'il comprit bientôt
son erreur, il ne pensa pas que ce fût une raison pour jeter cet
étui. Au contraire, il le serra plus étroitement dans sa main
gauche, et laissa choir son bâton, qui, en tombant, brisa une
branche sèche.
À ce bruit, Torrès se réveilla, et, avec la prestesse des gens
toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l'état de sommeil à
l'état de veille s'opère sans transition, il fut aussitôt debout.
En un instant, Torrès avait reconnu à qui il avait affaire.
« Un guariba ! » s'écria-t-il.
Et sa main saisissant la manchetta déposée près de lui, il se
mit en état de défense.
Le singe, effrayé, s'était aussitôt reculé, et, moins brave
devant un homme éveillé que devant un homme endormi, après une
rapide gambade, il se glissa sous les arbres.
« Il était temps ! s'écria Torrès. Le coquin m'aurait assommé
sans plus de cérémonie ! »
Soudain, entre les mains du singe, qui s'était arrêté à vingt
pas et le regardait avec force grimaces, comme s'il eût voulu le
narguer, il aperçut son précieux étui.
« Le gueux ! s'écria-t-il encore. S'il ne m'a pas tué, il a
presque fait pis ! Il m'a volé ! »
La pensée que l'étui contenait son argent ne fut cependant pas
pour le préoccuper tout d'abord. Mais ce qui le fit bondir, c'est
l'idée que l'étui renfermait ce document, dont la perte, irréparable
pour lui, entraînerait celle de toutes ses espérances.
« Mille diables ! » s'écria-t-il.
Et cette fois, voulant, coûte que coûte, reprendre son étui,
Torrès s'élança à la poursuite du guariba.
Il ne se dissimulait pas que d'atteindre cet agile animal ce
n'était pas facile. Sur le sol, il s'enfuirait trop vite ; dans les
branches, il s'enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajusté
aurait seul pu l'arrêter dans sa course ou dans son vol ; mais
Torrès ne possédait aucune arme à feu. Son sabre-poignard et sa houe
n'auraient eu raison du guariba qu'à la condition de pouvoir l'en
frapper.
Il devint bientôt évident que le singe ne pourrait être atteint
que par surprise. De là, nécessité pour Torrès de ruser avec le
malicieux animal. S'arrêter, se cacher derrière quelque tronc
d'arbre, disparaître sous un fourré, inciter le guariba, soit à
s'arrêter, soit à revenir sur ses pas, il n'y avait pas autre chose
à tenter. C'est ce que fit Torrès, et la poursuite commença dans ces
conditions ; mais, lorsque le capitaine des bois disparaissait, le
singe attendait patiemment qu'il reparût, et, à ce manège, Torrès se
fatiguait sans résultat.
« Damné guariba ! s'écria-t-il bientôt. Je n'en viendrai jamais
à bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu'à la frontière
brésilienne ! Si encore il lâchait mon étui ! Mais non ! Le
tintement des pièces d'or l'amuse ! Ah ! voleur ! si je parviens à
t'empoigner !... »
Et Torrès de reprendre sa poursuite, et le singe de détaler avec
une nouvelle ardeur !
Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun
résultat. Torrès y mettait un entêtement bien naturel. Comment, sans
ce document, pourrait-il battre monnaie ?
La colère prenait alors Torrès. Il jurait, il frappait la terre
du pied, il menaçait le guariba. La taquine bête ne lui répondait
que par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui.
Et alors Torrès se remettait à le poursuivre. Il courait à
perdre haleine, s'embarrassant dans ces hautes herbes, ces épaisses
broussailles, ces lianes entrelacées, à travers lesquelles le
guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses
racines cachées sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il
buttait, il se relevait. Enfin il se surprit à crier : « À moi ! à
moi ! au voleur ! » comme s'il eût pu se faire entendre.
Bientôt, à bout de forces, et la respiration lui manquant, il
fut obligé de s'arrêter.
« Mille diables ! dit-il, quand je poursuivais les nègres
marrons à travers les halliers, ils me donnaient moins de peine !
Mais je l'attraperai, ce singe maudit ; j'irai, oui ! j'irai, tant
que mes jambes pourront me porter, et nous verrons !... »
Le guariba était resté immobile, en voyant que l'aventurier
avait cessé de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu'il
fût loin d'être arrivé à ce degré d'épuisement qui interdisait tout
mouvement à Torrès.
Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois
racines qu'il venait d'arracher à fleur de terre, et il faisait de
temps en temps tinter l'étui à son oreille.
Torrès, exaspéré, lui jeta des pierres qui l'atteignirent, mais
sans lui faire grand mal à cette distance.
Il fallait pourtant prendre un parti. D'une part, continuer à
poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l'atteindre,
cela devenait insensé ; de l'autre, accepter pour définitive cette
réplique du hasard à toutes ses combinaisons, être non seulement
vaincu, mais déçu et mystifié par un sot animal, c'était
désespérant.
Et cependant, Torrès devait le reconnaître, lorsque la nuit
serait venue, le voleur disparaîtrait sans peine, et lui, le volé,
serait embarrassé même de retrouver son chemin à travers cette
épaisse forêt. En effet, la poursuite l'avait entraîné à plusieurs
milles des berges du fleuve, et il lui serait déjà malaisé d'y
revenir.
Torrès hésita, il tâcha de résumer ses idées avec sang-froid,
et, finalement, après avoir proféré une dernière imprécation, il
allait abandonner toute idée de rentrer en possession de son étui,
quand, songeant encore, en dépit de sa volonté, à ce document, à
tout cet avenir échafaudé sur l'usage qu'il en comptait faire, il se
dit qu'il se devait de tenter un dernier effort.
Il se releva donc.
Le guariba se releva aussi.
Il fit quelques pas en avant.
Le singe en fit autant en arrière ; mais, cette fois, au lieu de
s'enfoncer plus profondément dans la forêt, il s'arrêta au pied d'un
énorme ficus, - cet arbre dont les échantillons variés sont si
nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone.
Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l'agilité d'un
clown qui serait un singe, s'accrocher avec sa queue prenante aux
premières branches étendues horizontalement à quarante pieds
au-dessus du sol, puis se hisser à la cime de l'arbre, jusqu'au
point où ses derniers rameaux fléchissaient sous lui, ce ne fut
qu'un jeu pour l'agile guariba et l'affaire de quelques instants.
Là, installé tout à son aise, il continua son repas interrompu
en cueillant les fruits qui se trouvaient à la portée de sa main.
Certes, Torrès aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de
manger, mais impossible ! Sa musette était plate, sa gourde était
vide !
Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers
l'arbre, bien que la situation prise par le singe fût encore plus
défavorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant à grimper aux
branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait
d'abandonner pour un autre.
Et toujours l'insaisissable étui de résonner à son oreille !
Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torrès apostropha-t-il le
guariba. Dire de quelle série d'invectives il le gratifia, serait
impossible. N'alla-t-il pas jusqu'à le traiter, non seulement de
métis, ce qui est déjà une grave injure dans la bouche d'un
Brésilien de race blanche, mais encore de « curiboca », c'est-à-dire
de métis, de nègre et d'Indien ! Or, de toutes les insultes qu'un
homme puisse adresser à un autre, il n'en est certainement pas de
plus cruelle sous cette latitude équatoriale.
Mais le singe, qui n'était qu'un simple quadrumane, se moquait
de tout ce qui eût révolté un représentant de l'espèce humaine.
Alors Torrès recommença à lui jeter des pierres, des morceaux de
racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il
donc l'espoir de blesser grièvement le singe ? Non ! Il ne savait
plus ce qu'il faisait. À vrai dire, la rage de son impuissance lui
ôtait toute raison. Peut-être espéra-t-il un instant que, dans un
mouvement que ferait le guariba pour passer d'une branche à une
autre, l'étui lui échapperait, voire même que, pour ne pas demeurer
en reste avec son agresseur, il s'aviserait de le lui lancer à la
tête ! Mais non ! Le singe tenait à conserver l'étui, et tout en le
serrant d'une main, il lui en restait encore trois pour se mouvoir.
Torrès, désespéré, allait définitivement abandonner la partie et
revenir vers l'Amazone, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre.
Oui ! un bruit de voix humaines.
On parlait à une vingtaine de pas de l'endroit où s'était arrêté
le capitaine des bois.
Le premier soin de Torrès fut de se cacher dans un épais fourré.
En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au moins
à qui il pouvait avoir affaire.
Palpitant, très intrigué, l'oreille tendue, il attendait,
lorsque tout à coup retentit la détonation d'une arme à feu.
Un cri lui succéda, et le singe, mortellement frappé tomba
lourdement sur le sol, tenant toujours l'étui de Torrès.
« Par le diable ! s'écria celui-ci, voilà pourtant une balle qui
est arrivée à propos ! »
Et cette fois, sans s'inquiéter d'être vu, il sortait du fourré,
lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres.
C'étaient des Brésiliens, vêtus en chasseurs, bottes de cuir,
chapeau léger de fibres de palmier, veste ou plutôt vareuse, serrée
à la ceinture et plus commode que le puncho national. À leurs
traits, à leur teint, on eût facilement reconnu qu'ils étaient de
sang portugais.
Chacun d'eux était armé d'un de ces longs fusils de fabrication
espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils à longue
portée, d'une assez grande justesse, et que les habitués de ces
forêts du Haut-Amazone manoeuvrent avec succès.
Ce qui venait de se passer en était la preuve. À une distance
oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait été frappé
d'une balle en pleine tête.
En outre, les deux jeunes gens portaient à la ceinture une sorte
de couteau-poignard, qui a nom « foca » au Brésil, et dont les
chasseurs n'hésitent pas à se servir pour attaquer l'onça et autres
fauves, sinon très redoutables, du moins assez nombreux dans ces
forêts.
Évidemment Torrès n'avait rien à craindre de cette rencontre, et
il continua de courir vers le corps du singe.
Mais les jeunes gens, qui s'avançaient dans la même direction,
avaient moins de chemin à faire, et, s'étant rapprochés de quelques
pas, ils se trouvèrent en face de Torrès.
Celui-ci avait recouvré sa présence d'esprit.
« Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le
bord de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce méchant
animal, un grand service ! »
Les chasseurs se regardèrent d'abord, ne comprenant pas ce qui
leur valait ces remerciements.
Torrès, en quelques mots, les mit au courant de la situation.
« Vous croyez n'avoir tué qu'un singe, leur dit-il, et, en
réalité, vous avez tué un voleur !
Si nous vous avons été utiles, répondit le plus jeune des deux,
c'est, à coup sûr, sans nous en douter ; mais nous n'en sommes pas
moins très heureux de vous avoir été bons à quelque chose. »
Et, ayant fait quelques pas en arrière, il se pencha sur le
guariba ; puis, non sans effort, il retira l'étui de sa main encore
crispée.
« Voilà sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur ?
- C'est cela même », répondit Torrès, qui prit vivement l'étui,
et ne put retenir un énorme soupir de soulagement.
« Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui
vient de m'être rendu ?
- Mon ami Manoel, médecin aide-major dans l'armée brésilienne,
répondit le jeune homme.
- Si c'est moi qui ai tiré ce singe, fit observer Manoel, c'est
toi qui me l'as fait voir, mon cher Benito.
- Dans ce cas, messieurs, répliqua Torrès, c'est à vous deux que
j'ai cette obligation, aussi bien à monsieur Manoel qu'à
monsieur... ?
Benito Garral », répondit Manoel.
Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-même
pour ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le
jeune homme ajouta obligeamment :
« La ferme de mon père, Joam Garral, n'est qu'à trois milles
d'ici[3]. S'il vous plaît, monsieur... ?
Torrès, répondit l'aventurier.
- S'il vous plaît d'y venir, monsieur Torrès, vous y serez
hospitalièrement reçu.
- Je ne sais si je le puis ! répondit Torrès, qui, surpris par
cette rencontre très inattendue, hésitait à prendre un parti. Je
crains en vérité de ne pouvoir accepter votre offre !... L'incident
que je viens de vous raconter m'a fait perdre du temps !... Il faut
que je retourne promptement vers l'Amazone... que je compte
descendre jusqu'au Para...
- Eh bien, monsieur Torrès, reprit Benito, il est probable que
nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon père
et toute sa famille auront pris le même chemin que vous.
- Ah ! dit assez vivement Torrès, votre père songe à repasser la
frontière brésilienne ?...
- Oui, pour un voyage de quelques mois, répondit Benito. Du
moins, nous espérons l'y décider. - N'est-ce pas, Manoel ? »
Manoel fit un signe de tête affirmatif.
« Eh bien, messieurs, répondit Torrès, il est en effet possible
que nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgré mon
regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie
néanmoins et me considère comme deux fois votre obligé. »
Cela dit, Torrès salua les jeunes gens, qui lui rendirent son
salut et reprirent le chemin de la ferme.
Quant à lui, il les regarda s'éloigner. Puis, lorsqu'il les eut
perdus de vue :
« Ah ! il va repasser la frontière ! dit-il d'une voix sourde.
Qu'il la repasse donc, et il sera encore plus à ma merci ! Bon
voyage, Joam Garral ! »
Et, ces paroles prononcées, le capitaine des bois, se dirigeant
vers le sud, de manière à regagner la rive gauche du fleuve par le
plus court, disparut dans l'épaisse forêt.
LA FAMILLE GARRAL
Le village d'Iquitos est situé près de la rive gauche de
l'Amazone, à peu près sur le soixante-quatorzième méridien, dans
cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Marânon, et
dont le lit sépare le Pérou de la République de l'Équateur, à
cinquante-cinq lieues vers l'ouest de la frontière brésilienne.
Iquitos a été fondé par les missionnaires, comme toutes ces
agglomérations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent
dans le bassin de l'Amazone. Jusqu'à la dix-septième année de ce
siècle, les Indiens Iquitos, qui en formèrent un moment l'unique
population, s'étaient reportés à l'intérieur de la province, assez
loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se
tarissent sous l'influence d'une éruption volcanique, et ils sont
dans la nécessité de venir se fixer sur la gauche du Marânon. La
race s'altéra bientôt par suite des alliances qui furent contractées
avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et, aujourd'hui,
Iquitos ne compte plus qu'une population mélangée, à laquelle il
convient d'ajouter quelques Espagnols et deux ou trois familles de
métis.
Une quarantaine de huttes, assez misérables, que leur toit de
chaume rend à peine dignes du nom de chaumières, voilà tout le
village, très pittoresquement groupé, d'ailleurs, sur une esplanade
qui domine d'une soixantaine de pieds les rives du fleuve. Un
escalier, fait de troncs transversaux, y accède, et il se dérobe aux
yeux du voyageur, tant que celui-ci n'a pas gravi cet escalier, car
le recul lui manque. Mais une fois sur la hauteur, on se trouve
devant une enceinte peu défensive d'arbustes variés et de plantes
arborescentes, rattachées par des cordons de lianes, que dépassent
çà et là des têtes de bananiers et de palmiers de la plus élégante
espèce.
À cette époque, - et sans doute la mode tardera longtemps à
modifier leur costume primitif - , les Indiens d'Iquitos allaient à
peu près nus. Seuls les Espagnols et les métis, fort dédaigneux
envers leurs co-citadins indigènes, s'habillaient d'une simple
chemise, d'un léger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d'un
chapeau de paille. Tous vivaient assez misérablement dans ce
village, d'ailleurs, frayant peu ensemble, et, s'ils se réunissaient
parfois, ce n'était qu'aux heures où la cloche de la Mission les
appelait à la case délabrée qui servait d'église.
Mais, si l'existence était à l'état presque rudimentaire au
village d'Iquitos comme dans la plupart des hameaux du Haut-Amazone,
il n'aurait pas fallu faire une lieue, en descendant le fleuve, pour
rencontrer sur la même rive un riche établissement où se trouvaient
réunis tous les éléments d'une vie confortable.
C'était la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les
deux jeunes gens, après leur rencontre avec le capitaine des bois.
Là, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de
cinq cents pieds, s'était fondée, il y a bien des années, cette
ferme, cette métairie, ou, pour employer l'expression du pays, cette
« fazenda », alors en pleine prospérité. Au nord, le Nanay la
bordait de sa rive droite sur un espace d'un petit mille, et c'était
sur une longueur égale, à l'est, qu'elle se faisait riveraine du
grand fleuve. À l'ouest, de petits cours d'eau, tributaires du
Nanay, et quelques lagunes de médiocre étendue la séparaient de la
savane et des campines, réservées au pacage des bestiaux.
C'était là que Joam Garral, en 1826, - vingt-six ans avant
l'époque à laquelle commence cette histoire - , fut accueilli par le
propriétaire de la fazenda.
Ce Portugais, nommé Magalhaës, n'avait d'autre industrie que
celle d'exploiter les bois du pays, et son établissement, récemment
fondé, n'occupait alors qu'un demi-mille sur la rive du fleuve.
Là, Magalhaës, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille
race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa mère,
avait pris la direction du ménage. Magalhaës était un bon
travailleur, dur à la fatigue, mais l'instruction lui faisait
défaut. S'il s'entendait à conduire les quelques esclaves qu'il
possédait et la douzaine d'Indiens dont il louait les services, il
se montrait moins apte aux diverses opérations extérieures de son
commerce. Aussi, faute de savoir, l'établissement d'Iquitos ne
prospérait-il pas, et les affaires du négociant portugais
étaient-elles quelque peu embarrassées.
Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors
vingt-deux ans, se trouva un jour en présence de Magalhaës. Il était
arrivé dans le pays à bout de forces et de ressources. Magalhaës
l'avait trouvé à demi mort de faim et de fatigue dans la forêt
voisine. C'était un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda pas à
cet inconnu d'où il venait, mais ce dont il avait besoin. La mine
noble et fière de Joam Garral, malgré son épuisement, l'avait
touché. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour
quelques jours d'abord, une hospitalité qui devait durer sa vie
entière.
Voilà donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit à
la ferme d'Iquitos.
Brésilien de naissance, Joam Garral était sans famille, sans
fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forcé à s'expatrier, en
abandonnant tout esprit de retour. Il demanda à son hôte la
permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passés, - malheurs
aussi graves qu'immérités. Ce qu'il cherchait, ce qu'il voulait,
c'était une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait un peu à
l'aventure, avec la pensée de se fixer dans quelque fazenda de
l'intérieur. Il était instruit, intelligent. Il y avait dans toute
sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme sincère, dont
l'esprit est net et rectiligne. Magalhaës, tout à fait séduit, lui
offrit de rester à la ferme, où il était en mesure d'apporter ce qui
manquait au digne fermier.
Joam Garral accepta sans hésiter. Son intention avait été
d'entrer tout d'abord dans un « seringal », exploitation de
caoutchouc, où un bon ouvrier gagnait, à cette époque, cinq ou six
piastres[4] par jour, et pouvait espérer devenir patron, pour peu
que la chance le favorisât ; mais Magalhaës lui fit justement
observer que, si la paye était forte, on ne trouvait de travail dans
les seringals qu'au moment de la récolte, c'est-à-dire pendant
quelques mois seulement, ce qui ne pouvait constituer une position
stable, telle que le jeune homme devait la désirer.
Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra
résolument au service de la fazenda, décidé à lui consacrer toutes
ses forces.
Magalhaës n'eut pas à se repentir de sa bonne action. Ses
affaires se rétablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone,
s'étendait jusqu'au Para, prit bientôt, sous l'impulsion de Joam
Garral, une extension considérable. La fazenda ne tarda pas à
grandir à proportion et se développa sur la rive du fleuve jusqu'à
l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure
charmante, élevée d'un étage, entourée d'une véranda, à demi cachée
sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores, des
bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un
réseau de granadilles, de bromélias à fleurs écarlates et de lianes
capricieuses.
Au loin, derrière des buissons géants, sous des massifs de
plantes arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions
où demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des
noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bordée de
roseaux et de végétaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison
forestière.
Une vaste campine, laborieusement défrichée le long des lagunes,
offrit d'excellents pâturages. Les bestiaux y abondèrent. Ce fut une
nouvelle source de gros bénéfices dans ces riches contrées, où un
troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent
d'intérêts, rien que par la vente de la chair et des peaux des bêtes
abattues pour la consommation des éleveurs. Quelques « sitios » ou
plantations de manioc et de café furent fondés sur des parties de
bois mises en coupe. Des champs de cannes à sucre exigèrent bientôt
la construction d'un moulin pour l'écrasement des tiges
saccharifères, destinées à la fabrication de la mélasse, du tafia et
du rhum. Bref, dix ans après l'arrivée de Joam Garral à la ferme
d'Iquitos, la fazenda était devenue l'un des plus riches
établissements du Haut-Amazone. Grâce à la bonne direction imprimée
par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires du dehors,
sa prospérité s'accroissait de jour en jour.
Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître
ce qu'il devait à Joam Garral. Afin de le récompenser suivant son
mérite, il l'avait d'abord intéressé dans les bénéfices de son
exploitation ; puis, quatre ans après son arrivée, il en avait fait
son associé au même titre que lui-même et à parties égales entre eux
deux.
Mais il rêvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme
lui reconnaître dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur
à lui-même, de sérieuses qualités de coeur et d'esprit. Elle
l'aimait ; mais, bien que de son côté Joam ne fût pas resté
insensible aux mérites et à la beauté de cette vaillante fille, soit
fierté, soit réserve, il ne semblait pas songer à la demander en
mariage.
Un grave incident hâta la solution.
Magalhaës, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement
blessé par la chute d'un arbre. Rapporté presque sans mouvement à la
ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait à son
côté, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en
lui faisant jurer de la prendre pour femme.
« Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille
que si, par cette union, je sens l'avenir de ma fille assuré !
Je puis rester son serviteur dévoué, son frère, son protecteur,
sans être son époux, avait d'abord répondu Joam Garral. Je vous dois
tout, Magalhaës, je ne l'oublierai jamais, et le prix dont vous
voulez payer mes efforts dépasse leur mérite ! »
Le vieillard avait insisté. La mort ne lui permettait pas
d'attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite.
Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six.
Tous deux s'aimaient, et ils se marièrent quelques heures avant la
mort de Magalhaës, qui eut encore la force de bénir leur union.
Ce fut par suite de ces circonstances qu'en 1830 Joam Garral
devint le nouveau fazender d'Iquitos, à l'extrême satisfaction de
tous ceux qui composaient le personnel de la ferme.
La prospérité de l'établissement ne pouvait que s'accroître de
ces deux intelligences réunies en un seul coeur. Un an après son
mariage, Yaquita donna un fils à son mari, et deux ans après, une
fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais,
devaient être dignes de leur grand-père, les enfants, dignes de Joam
et Yaquita.
La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la
fazenda. Élevée dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle
nature des régions tropicales, l'éducation que lui donna sa mère,
l'instruction qu'elle reçut de son père, lui suffirent.
Qu'aurait-elle été apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de
Bélem ? Où aurait-elle trouvé de meilleurs exemples de toutes les
vertus privées ? Son esprit et son coeur se seraient-ils plus
délicatement formés loin de la maison paternelle ? Si la destinée ne
lui réservait pas de succéder à sa mère dans l'administration de la
fazenda, elle saurait être à la hauteur de n'importe quelle
situation à venir.
Quant à Benito, ce fut autre chose. Son père voulut avec raison
qu'il reçût une éducation aussi solide et aussi complète qu'on la
donnait alors dans les grandes villes du Brésil. Déjà, le riche
fazender n'avait rien à se refuser pour son fils. Benito possédait
d'heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence vive,
des qualités de coeur égales à celles de son esprit. À l'âge de
douze ans, il fut envoyé au Para, à Bélem, et là, sous la direction
d'excellents professeurs, il trouva les éléments d'une éducation qui
devait en faire plus tard un homme distingué. Rien dans les lettres,
ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui fut étranger. Il
s'instruisit comme si la fortune de son père ne lui eût pas permis
de rester oisif. Il n'était pas de ceux qui s'imaginent que la
richesse dispense du travail, mais de ces vaillants esprits, fermes
et droits, qui croient que nul ne doit se soustraire à cette
obligation naturelle, s'il veut être digne du nom d'homme.
Pendant les premières années de son séjour à Bélem, Benito avait
fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d'un
négociant du Para, faisait ses études dans la même institution que
Benito. La conformité de leurs caractères, de leurs goûts, ne tarda
pas à les unir d'une étroite amitié, et ils devinrent deux
inséparables compagnons.
Manoel, né en 1832, était d'un an l'aîné de Benito. Il n'avait
plus que sa mère, qui vivait de la modeste fortune que lui avait
laissée son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premières études furent
achevées, suivit-il des cours de médecine. Il avait un goût
passionné pour cette noble profession, et son intention était
d'entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait attiré.
À l'époque où l'on vient de le rencontrer avec son ami Benito,
Manoel Valdez avait déjà obtenu son premier grade, et il était venu
prendre quelques mois de congé à la fazenda, où il avait l'habitude
de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, à la
physionomie distinguée, d'une certaine fierté native qui lui seyait
bien, c'était un fils de plus que Joam et Yaquita comptaient dans la
maison. Mais, si cette qualité de fils en faisait le frère de
Benito, ce titre lui eût paru insuffisant près de Minha, et bientôt
il devait s'attacher à la jeune fille par un lien plus étroit que
celui qui unit un frère à une soeur.
En l'année 1852, - dont quatre mois étaient déjà écoulés au
début de cette histoire, - Joam Garral était âgé de quarante-huit
ans. Sous un climat dévorant qui use si vite, il avait su, par sa
sobriété, la réserve de ses goûts, la convenance de sa vie, toute de
travail, résister là où d'autres se courbent avant l'heure. Ses
cheveux qu'il portait courts, sa barbe qu'il portait entière,
grisonnaient déjà et lui donnaient l'aspect d'un puritain.
L'honnêteté proverbiale des négociants et des fazenders brésiliens
était peinte sur sa physionomie, dont la droiture était le caractère
saillant. Bien que de tempérament calme, on sentait en lui comme un
feu intérieur que la volonté savait dominer. La netteté de son
regard indiquait une force vivace, à laquelle il ne devait jamais
s'adresser en vain, lorsqu'il s'agissait de payer de sa personne.
Et cependant, chez cet homme calme, à circulation forte, auquel
tout semblait avoir réussi dans la vie, on pouvait remarquer comme
un fond de tristesse, que la tendresse même de Yaquita n'avait pu
vaincre.
Pourquoi ce juste, respecté de tous, placé dans toutes les
conditions qui doivent assurer le bonheur, n'en avait-il pas
l'expansion rayonnante ? Pourquoi semblait-il ne pouvoir être
heureux que par les autres, non par lui-même ? Fallait-il attribuer
cette disposition à quelque secrète douleur ? C'était là un motif de
constante préoccupation pour sa femme.
Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical,
où ses pareilles sont déjà vieilles à trente, elle aussi avait su
résister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu
durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type
portugais, dans lequel la noblesse du visage s'unit si naturellement
à la dignité de l'âme.
Benito et Minha répondaient par une affection sans bornes et de
toutes les heures à l'amour que leurs parents avaient pour eux.
Benito, âgé de vingt et un ans alors, vif, courageux,
sympathique, tout en dehors, contrastait en cela avec son ami
Manoel, plus sérieux, plus réfléchi. Ç'avaient été une grande joie
pour Benito, après toute une année passée à Bélem, si loin de la
fazenda, d'être revenu avec son jeune ami dans la maison
paternelle ; d'avoir revu son père, sa mère, sa soeur ; de s'être
retrouvé, chasseur déterminé qu'il était, au milieu de ces forêts
superbes du Haut-Amazone, dont l'homme, pendant de longs siècles
encore, ne pénétrera pas tous les secrets.
Minha avait alors vingt ans. C'était une charmante jeune fille,
brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s'ouvrent sur
l'âme. De taille moyenne, bien faite, une grâce vivante, elle
rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus sérieuse que son
frère, bonne, charitable, bienveillante, elle était aimée de tous. À
ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes
serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n'eût pas fallu demander à
l'ami de son frère, à Manoel Valdez, « comment il la trouvait » ! Il
était trop intéressé dans la question et n'aurait pas répondu sans
quelque partialité.
Le dessin de la famille Garral ne serait pas achevé, il lui
manquerait quelques traits, s'il n'était parlé du nombreux personnel
de la fazenda.
Au premier rang, il convient de nommer une vieille négresse de
soixante ans, Cybèle, libre par la volonté de son maître, esclave
par son affection pour lui et les siens, et qui avait été la
nourrice de Yaquita. Elle était de la famille. Elle tutoyait la
fille et la mère. Toute la vie de cette bonne créature s'était
passée dans ces champs, au milieu de ces forêts, sur cette rive du
fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant à Iquitos,
à l'époque où la traite des noirs se faisait encore, elle n'avait
jamais quitté ce village, elle s'y était mariée, et, veuve de bonne
heure, ayant perdu son unique fils, elle était restée au service de
Magalhaës. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui en coulait
devant ses yeux.
Avec elle, et plus spécialement attachée au service de Minha, il
y avait une jolie et rieuse mulâtresse, de l'âge de la jeune fille,
et qui lui était toute dévouée. Elle se nommait Lina. C'était une de
ces gentilles créatures, un peu gâtées, auxquelles on passe une
grande familiarité, mais qui, en revanche, adorent leurs maîtresses.
Vive, remuante, caressante, câline, tout lui était permis dans la
maison.
Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes : les
Indiens, au nombre d'une centaine, employés à gages pour les travaux
de la fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'était pas
libres encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves.
Joam Garral avait précédé dans cette voie le gouvernement brésilien.
En ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les nègres venus du
Benguela, du Congo, de la Côte d'Or, ont toujours été traités avec
douceur, et ce n'était pas à la fazenda d'Iquitos qu'il eût fallu
chercher ces tristes exemples de cruauté, si fréquents sur les
plantations étrangères.
HÉSITATIONS
Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille
répondait à son affection. Tous deux avaient pu s'apprécier : ils
étaient vraiment dignes l'un de l'autre.
Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments
qu'il éprouvait pour Minha, Manoel s'en était tout d'abord ouvert à
Benito.
« Ami Manoel, avait aussitôt répondu l'enthousiaste jeune homme,
tu as joliment raison de vouloir épouser ma soeur ! Laisse-moi
agir ! Je vais commencer par en parler à notre mère, et je crois
pouvoir te promettre que son consentement ne se fera pas
attendre ! »
Une demi-heure après, c'était fait. Benito n'avait rien eu à
apprendre à sa mère : la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le
coeur des deux jeunes gens.
Dix minutes après, Benito était en face de Minha. Il faut en
convenir, il n'eut pas là non plus à faire de grands frais
d'éloquence. Aux premiers mots, la tête de l'aimable enfant se
pencha sur l'épaule de son frère, et cet aveu « Que je suis
contente ! » était sorti de son coeur.
La réponse précédait presque la question : elle était claire.
Benito n'en demanda pas davantage.
Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait être l'objet
d'un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parlèrent pas
aussitôt de ce projet d'union, c'est qu'avec l'affaire du mariage,
ils voulaient traiter en même temps une question qui pouvait bien
être plus difficile à résoudre : c'était celle de l'endroit où ce
mariage serait célébré.
En effet, où se ferait-il ? Dans cette modeste chaumière du
village, qui servait d'église ? Pourquoi pas ? puisque là, Joam et
Yaquita avaient reçu la bénédiction nuptiale du padre Passanha, qui
était alors le curé de la paroisse d'Iquitos. À cette époque, comme
à l'époque actuelle, au Brésil, l'acte civil se confondait avec
l'acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient à
constater la régularité d'une situation qu'aucun officier de l'état
civil n'avait été chargé d'établir.
Ce serait très probablement le désir de Joam Garral, que le
mariage se fît au village d'Iquitos, en grande cérémonie, avec le
concours de tout le personnel de la fazenda ; mais, si telle était
sa pensée, il allait subir une vigoureuse attaque à ce sujet.
« Manoel, avait dit la jeune fille à son fiancé, si j'étais
consultée, ce ne serait pas ici, c'est au Para que nous nous
marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se
transporter à Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans
être connue d'elle et sans la connaître. Ma mère pense comme moi sur
tout cela. Aussi voudrions-nous décider mon père à nous conduire à
Bélem, près de celle dont la maison doit être bientôt la mienne !
Nous approuvez-vous ? »
À cette proposition, Manoel avait répondu en pressant la main de
Minha. C'était, à lui aussi, son plus cher désir que sa mère
assistât à la cérémonie de son mariage. Benito avait approuvé ce
projet sans réserve, et il ne s'agissait plus que de décider Joam
Garral.
Et si, ce jour-là, les deux jeunes gens étaient allés chasser
dans la forêt, c'était afin de laisser Yaquita seule avec son mari.
Tous deux, dans l'après-midi, se trouvaient donc dans la grande
salle de l'habitation.
Joam Garral, qui venait de rentrer, était à demi étendu sur un
divan de bambous finement tressés, lorsque Yaquita, un peu émue,
vint se placer près de lui.
Apprendre à Joam quels étaient les sentiments de Manoel pour sa
fille, ce n'était pas ce qui la préoccupait. Le bonheur de Minha ne
pouvait qu'être assuré par ce mariage, et Joam serait heureux
d'ouvrir ses bras à ce nouveau fils, dont il connaissait et
appréciait les sérieuses qualités. Mais décider son mari à quitter
la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait être une grosse
question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, était
arrivé dans ce pays, il ne s'en était jamais absenté, pas même un
jour. Bien que la vue de l'Amazone, avec ses eaux doucement
entraînées vers l'est, invitât à suivre son cours, bien que Joam
envoyât chaque année des trains de bois à Manao, à Bélem, au
littoral du Para, bien qu'il eût vu, tous les ans, Benito partir,
après les vacances, pour retourner à ses études, jamais la pensée ne
semblait lui être venue de l'accompagner.
Les produits de la ferme, ceux des forêts, aussi bien que ceux
de la campine, le fazender les livrait sur place. On eût dit que
l'horizon qui bornait cet Éden dans lequel se concentrait sa vie, il
ne voulait le franchir ni de la pensée ni du regard.
Il suivait de là que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral
n'avait point passé la frontière brésilienne, sa femme et sa fille
en étaient encore à mettre le pied sur le sol brésilien. Et
pourtant, l'envie de connaître quelque peu ce beau pays, dont Benito
leur parlait souvent, ne leur manquait pas ! Deux ou trois fois,
Yaquita avait pressenti son mari à cet égard. Mais elle avait vu que
la pensée de quitter la fazenda, ne fût-ce que pour quelques
semaines, amenait sur son front un redoublement de tristesse. Ses
yeux se voilaient alors, et, d'un ton de doux reproche : « Pourquoi
quitter notre maison ? Ne sommes-nous pas heureux ici ? »
répondait-il.
Et Yaquita, devant cet homme dont la bonté active, dont
l'inaltérable tendresse la rendaient si heureuse, n'osait pas
insister.
Cette fois, cependant, il y avait une raison sérieuse à faire
valoir. Le mariage de Minha était une occasion toute naturelle de
conduire la jeune fille à Bélem, où elle devait résider avec son
mari.
Là, elle verrait, elle apprendrait à aimer la mère de Manoel
Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il hésiter devant un désir si
légitime ? Comment, d'autre part, n'eût-il pas compris son désir, à
elle aussi, de connaître celle qui allait être la seconde mère de
son enfant, et comment ne le partagerait-il pas ?
Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix
caressante, qui avait été toute la musique de sa vie, à ce rude
travailleur :
« Joam, dit-elle, je viens te parler d'un projet dont nous
désirons ardemment la réalisation, et qui te rendra aussi heureux
que nous le sommes, nos enfants et moi.
De quoi s'agit-il, Yaquita ? demanda Joam.
Manoel aime notre fille, il est aimé d'elle, et dans cette union
ils trouveront le bonheur... »
Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s'était levé, sans
avoir pu maîtriser ce brusque mouvement. Ses yeux s'étaient baissés
ensuite, et il semblait vouloir éviter le regard de sa femme.
« Qu'as-tu, Joam ? demanda-t-elle.
Minha ?... se marier ?... murmurait Joam.
Mon ami, reprit Yaquita, le coeur serré, as-tu donc quelque
objection à faire à ce mariage ? Depuis longtemps déjà, n'avais-tu
pas remarqué les sentiments de Manoel pour notre fille ?
Oui !... Et depuis un an !...
Puis, Joam s'était rassis sans achever sa pensée. Par un effort
de sa volonté, il était redevenu maître de lui-même. L'inexplicable
impression qui s'était faite en lui s'était dissipée. Peu à peu, ses
yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta pensif en
la regardant.
Yaquita lui prit la main.
« Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc trompée ? N'avais-tu pas
la pensée que ce mariage se ferait un jour, et qu'il assurerait à
notre fille toutes les conditions du bonheur ?
Oui... répondit Joam... toutes !... Assurément !... Cependant,
Yaquita, ce mariage ... ce mariage dans notre idée à tous... quand
se ferait-il ? ... Prochainement ?
- Il se ferait à l'époque que tu choisirais, Joam.
- Et il s'accomplirait ici... à Iquitos ? »
Cette demande allait amener Yaquita à traiter la seconde
question qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant,
sans une hésitation bien compréhensible.
« Joam, dit-elle, après un instant de silence, écoute-moi bien !
J'ai, au sujet de la célébration de ce mariage, à te faire une
proposition que tu approuveras, je l'espère. Deux ou trois fois déjà
depuis vingt ans, je t'ai proposé de nous conduire, ma fille et moi,
jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que nous
n'avons jamais visitées. Les soins de la fazenda, les travaux qui
réclamaient ta présence ici ne t'ont pas permis de satisfaire notre
désir. T'absenter, ne fût-ce que quelques jours, cela pouvait alors
nuire à tes affaires. Mais maintenant, elles ont réussi au-delà de
tous nos rêves, et, si l'heure du repos n'est pas encore venue pour
toi, tu pourrais du moins maintenant distraire quelques semaines de
tes travaux ! »
Joam Garral ne répondit pas ; mais Yaquita sentit sa main frémir
dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse.
Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lèvres de son mari :
c'était comme une invitation muette à sa femme d'achever ce qu'elle
avait à dire.
« Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se représentera
plus dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va
nous quitter ! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura
causé, et mon coeur se serre, quand je songe à cette séparation si
prochaine ! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner
jusqu'à Bélem ! Ne te paraît-il pas convenable, d'ailleurs, que nous
connaissions la mère de son mari, celle qui va me remplacer auprès
d'elle, celle à qui nous allons la confier ? J'ajoute que Minha ne
voudrait pas causer à madame Valdez ce chagrin de se marier loin
d'elle. À l'époque de notre union, mon Joam, si ta mère avait vécu,
n'aurais-tu pas aimé à te marier sous ses yeux ! »
Joam Garral, à ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement
qu'il ne put réprimer.
« Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils,
Benito et Manoel, avec toi, ah ! que j'aimerais à voir notre Brésil,
à descendre ce beau fleuve, jusqu'à ces dernières provinces du
littoral qu'il traverse ! Il me semble que là-bas, la séparation
serait ensuite moins cruelle ! Au retour, par la pensée, je pourrais
revoir ma fille dans l'habitation où l'attend sa seconde mère ! Je
ne la chercherais pas dans l'inconnu ! Je me croirais moins
étrangère aux actes de sa vie ! »
Cette fois, Joam avait les yeux fixés sur sa femme, et il la
regarda longuement, sans rien répondre encore.
Que se passait-il en lui ? Pourquoi cette hésitation à
satisfaire une demande si juste en elle-même, à dire un « oui » qui
paraissait devoir faire un si vif plaisir à tous les siens ? Le soin
de ses affaires ne pouvait plus être une raison suffisante !
Quelques semaines d'absence ne les compromettraient en aucune
façon ! Son intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer
à la fazenda ! Et cependant il hésitait toujours !
Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et
elle la serrait plus tendrement.
« Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas à un caprice que je te prie
de céder. Non ! J'ai longtemps réfléchi à la proposition que je
viens de te faire, et si tu consens, ce sera la réalisation de mon
plus cher désir. Nos enfants connaissent la démarche que je fais
près de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce
bonheur, que nous les accompagnions tous les deux ! J'ajoute que
nous aimerions à célébrer ce mariage à Bélem plutôt qu'à Iquitos.
Cela serait utile à notre fille, à son établissement, à la situation
qu'elle doit prendre à Bélem, qu'on la vît arriver avec les siens,
et elle paraîtrait moins étrangère dans cette ville où doit
s'écouler la plus grande partie de son existence ! »
Joam Garral s'était accoudé. Il cacha un instant son visage dans
ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir avant
de répondre. Il y avait évidemment en lui une hésitation contre
laquelle il voulait réagir, un trouble même que sa femme sentait
bien, mais qu'elle ne pouvait s'expliquer. Un combat secret se
livrait sous ce front pensif. Yaquita, inquiète, se reprochait
presque d'avoir touché cette question. En tout cas, elle se
résignerait à ce que Joam déciderait. Si ce départ lui coûtait trop,
elle ferait taire ses désirs ; elle ne parlerait plus jamais de
quitter la fazenda ; jamais elle ne demanderait la raison de ce
refus inexplicable.
Quelques minutes s'écoulèrent. Joam Garral s'était levé. Il
était allé, sans se retourner, jusqu'à la porte. Là, il semblait
jeter un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du
monde, où, tout le bonheur de sa vie, il avait su l'enfermer depuis
vingt ans.
Puis, il revint à pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait
pris une nouvelle expression, celle d'un homme qui vient de
s'arrêter à une décision suprême, et dont les irrésolutions ont
cessé.
« Tu as raison ! dit-il d'une voix ferme à Yaquita. Ce voyage
est nécessaire ! Quand veux-tu que nous partions ?
Ah ! Joam, mon Joam ! s'écria Yaquita, toute à sa joie, merci
pour moi !... Merci pour eux ! » Et des larmes d'attendrissement lui
vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son coeur. En
ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, à la
porte de l'habitation.
Manoel et Benito, un instant après, apparaissaient sur le seuil,
presque en même temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre.
« Votre père consent, mes enfants ! s'écria Yaquita. Nous
partirons tous pour Bélem ! » Joam Garral, le visage grave, sans
prononcer une parole, reçut les caresses de son fils, les baisers de
sa fille. « Et à quelle date, mon père, demanda Benito, voulez-vous
que se célèbre le mariage ?
- La date ?... répondit Joam... la date ? Nous verrons !... Nous
la fixerons à Bélem !
- Que je suis contente ! que je suis contente ! répétait Minha,
comme au jour où elle avait connu la demande de Manoel. Nous allons
donc voir l'Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son parcours à
travers les provinces brésiliennes ! Ah ! père, merci ! »
Et la jeune enthousiaste, dont l'imagination prenait déjà son
vol, s'adressant à son frère et à Manoel :
« Allons à la bibliothèque, dit-elle ! Prenons tous les livres,
toutes les cartes qui peuvent nous faire connaître ce bassin
magnifique ! Il ne s'agit pas de voyager en aveugles ! Je veux tout
voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre ! »
L'AMAZONE
« Le plus grand fleuve du monde entier[5] ! » disait le
lendemain Benito à Manoel Valdez.
Et à ce moment, tous deux, assis sur la berge, à la limite
méridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces
molécules liquides qui, parties de l'énorme chaîne des Andes,
allaient se perdre à huit cents lieues de là, dans l'océan
Atlantique.
« Et le fleuve qui débite à la mer le volume d'eau le plus
considérable ! répondit Manoel.
- Tellement considérable, ajouta Benito, qu'il la dessale à une
grande distance de son embouchure, et, à quatre-vingts lieues de la
côte, fait encore dériver les navires !
- Un fleuve dont le large cours se développe sur plus de trente
degrés en latitude !
- Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins
de vingt-cinq degrés !
- Un bassin ! s'écria Benito. Mais est-ce donc un bassin que
cette vaste plaine à travers laquelle court l'Amazone, cette savane
qui s'étend à perte de vue, sans une colline pour en maintenir la
déclivité, sans une montagne pour en délimiter l'horizon !
- Et, sur toute son étendue, reprit Manoel, comme les mille
tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents,
venant du nord ou du sud, nourris eux-mêmes par des sous-affluents
sans nombre, et près desquels les grands fleuves de l'Europe ne sont
que de simples ruisseaux !
- Et un cours où cinq cent soixante îles, sans compter les
îlots, fixes ou en dérive, forment une sorte d'archipel et font à
elles seules la monnaie d'un royaume !
- Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des
lacs, comme on n'en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la
Lombardie, l'Écosse et le Canada réunis !
- Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas
dans l'océan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de
mètres cubes d'eau à l'heure !
- Un fleuve dont le cours sert de frontière à deux républiques,
et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Amérique,
comme si, en vérité, c'était l'océan Pacifique lui-même qui, par son
canal, se déversait tout entier dans l'Atlantique !
- Et par quelle embouchure ! Un bras de mer dans lequel une île,
Marajo, présente un périmètre de plus de cinq cents lieues de
tour !...
- Et dont l'Océan ne parvient à refouler les eaux qu'en
soulevant, dans une lutte phénoménale, un raz de marée, une
« pororoca », près desquels les reflux, les barres, les mascarets
des autres fleuves ne sont que de petites rides soulevées par la
brise !
- Un fleuve que trois noms suffisent à peine à dénommer, et que
les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu'à cinq mille
kilomètres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison !
- Un fleuve qui, soit par lui-même, soit par ses affluents et
sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale à travers
tout le nord de l'Amérique, passant de la Magdalena à l'Ortequaza,
de l'Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo à
l'Amazone ! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne
nécessiteraient que quelques canaux, pour que le réseau navigable
fût complet !
- Enfin le plus admirable et le plus vaste système
hydrographique qui soit au monde ! »
Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens,
de l'incomparable fleuve ! Ils étaient bien les enfants de cet
Amazone, dont les affluents, dignes de lui-même, forment des chemins
« qui marchent » à travers la Bolivie, le Pérou, l'Équateur, la
Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise,
française, hollandaise et brésilienne !
Que de peuples, que de races, dont l'origine se perd dans les
lointains du temps ! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du
globe ! Leur source véritable échappe encore aux investigations.
Nombres d'États réclament l'honneur de leur donner naissance !
L'Amazone ne pouvait échapper à cette loi. Le Pérou, l'Équateur, la
Colombie, se sont longtemps disputé cette glorieuse paternité.
Aujourd'hui, cependant, il paraît hors de doute que l'Amazone
naît au Pérou, dans le district d'Huaraco, intendance de Tarma, et
qu'il sort du lac Lauricocha, à peu près situé entre les onzième et
douzième degrés de latitude sud.
À ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des
montagnes de Titicaca, incomberait l'obligation de prouver que le
véritable Amazone est l'Ucayali, qui se forme de la jonction du Paro
et de l'Apurimac ; mais cette opinion doit être désormais repoussée.
À sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s'élève vers
le nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne
se dirige franchement vers l'est qu'après avoir reçu un important
tributaire, le Pante. Il s'appelle Marañon sur les territoires
colombien et péruvien, jusqu'à la frontière brésilienne, ou plutôt
Maranhao, car Marañon n'est autre chose que le nom portugais
francisé. De la frontière du Brésil à Manao, où le superbe rio Negro
vient s'absorber en lui, il prend le nom de Solimaës ou Solimoens,
du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve encore
quelques débris dans les provinces riveraines. Et enfin, de Manao à
la mer, c'est l'Amasenas ou fleuve des Amazones, nom dû aux
Espagnols, à ces descendants de l'aventureux Orellana, dont les
récits, douteux mais enthousiastes, donnèrent à penser qu'il
existait une tribu de femmes guerrières, établies sur le rio
Nhamunda, l'un des affluents moyens du grand fleuve.
Dès le principe, on peut déjà prévoir que l'Amazone deviendra un
magnifique cours d'eau. Pas de barrages ni d'obstacles d'aucune
sorte depuis sa source jusqu'à l'endroit où son cours, un peu
rétréci, se développe entre deux pittoresques chaînons inégaux. Les
chutes ne commencent à briser son courant qu'au point où il oblique
vers l'est, pendant qu'il traverse le chaînon intermédiaire des
Andes. Là existent quelques sauts, sans lesquels il serait
certainement navigable depuis son embouchure jusqu'à sa source. Quoi
qu'il en soit, ainsi que l'a fait observer Humboldt, il est libre
sur les cinq sixièmes de son parcours.
Et, dès le début, les tributaires, nourris eux-mêmes par un
grand nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C'est le
Chinchipé, venu du nord-est, à gauche. À droite, c'est le
Chachapuyas, venu du sud-est. C'est, à gauche, le Marona et le
Pastuca, et le Guallaga, à droite, qui s'y perd près de la Mission
de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigré
qu'envoie le nord-est ; de droite, le Huallaga, qui s'y jette à deux
mille huit cents milles de l'Atlantique, et dont les bateaux peuvent
encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux cents
milles pour s'enfoncer jusqu'au coeur du Pérou. À droite enfin, près
des Missions de San-Joachim-d'Omaguas, après avoir promené
majestueusement ses eaux à travers les pampas de Sacramento,
apparaît le magnifique Ucayali, à l'endroit où se termine le bassin
supérieur de l'Amazone, grande artère grossie de nombreux cours
d'eau qu'épanche le lac Chucuito dans le nord-est d'Arica.
Tels sont les principaux affluents au-dessus du village
d'Iquitos. En aval, les tributaires deviennent si considérables, que
des lits des fleuves européens seraient certainement trop étroits
pour les contenir. Mais, ces affluents-là, Joam Garral et les siens
allaient en reconnaître les embouchures pendant leur descente de
l'Amazone.
Aux beautés de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau
pays du globe, en se tenant presque constamment à quelques degrés
au-dessous de la ligne équatoriale, il convient d'ajouter encore une
qualité que ne possèdent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le
Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C'est que, quoi
qu'aient pu dire des voyageurs évidemment mal informés, l'Amazone
coule à travers toute une partie salubre de l'Amérique méridionale.
Son bassin est incessamment balayé par les vents généraux de
l'ouest. Ce n'est point une vallée encaissée dans de hautes
montagnes qui contient son cours, mais une large plaine, mesurant
trois cent cinquante lieues du nord au sud, à peine tuméfiée de
quelques collines, et que les courants atmosphériques peuvent
librement parcourir.
Le professeur Agassiz s'élève avec raison contre cette prétendue
insalubrité du climat d'un pays destiné, sans doute, à devenir le
centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, « un
souffle léger et doux se fait constamment sentir et produit une
évaporation, grâce à laquelle la température baisse et le sol ne
s'échauffe pas indéfiniment. La constance de ce souffle
rafraîchissant rend le climat du fleuve des Amazones agréable et
même des plus délicieux ».
Aussi l'abbé Durand, ancien missionnaire au Brésil, a-t-il pu
constater que, si la température ne s'abaisse pas au-dessous de
vingt-cinq degrés centigrades, elle ne s'élève presque jamais
au-dessus de trente-trois, - ce qui donne, pour toute l'année, une
moyenne de vingt-huit à vingt-neuf, avec un écart de huit degrés
seulement.
Après de telles constatations, il est donc permis d'affirmer que
le bassin de l'Amazone n'a rien des chaleurs torrides des contrées
de l'Asie et de l'Afrique, traversées par les mêmes parallèles.
La vaste plaine qui lui sert de vallée est tout entière
accessible aux larges brises que lui envoie l'océan Atlantique.
Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donné son nom
ont-elles l'incontestable droit de se dire les plus salubres d'un
pays qui est déjà l'un des plus beaux de la terre.
Et qu'on ne croie pas que le système hydrographique de l'Amazone
ne soit pas connu !
Dès le XVIe siècle, Orellana, lieutenant de l'un des frères
Pizarre, descendait le rio Negro, débouchait dans le grand fleuve en
1540, s'aventurait sans guide à travers ces régions, et, après
dix-huit mois d'une navigation dont il a fait un récit merveilleux,
il atteignait son embouchure.
En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l'Amazone
jusqu'au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues.
En 1743, La Condamine, après avoir mesuré l'arc du méridien à
l'Équateur, se séparait de ses compagnons, Bouguer et Godin des
Odonais, s'embarquait sur le Chincipé, le descendait jusqu'à son
confluent avec le Marafion, atteignait l'embouchure du Napo, le 31
juillet, à temps pour observer une émersion du premier satellite de
Jupiter, - ce qui permit à ce « Humboldt du XVIIe siècle » de fixer
exactement la longitude et la latitude de ce point - , visitait les
villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait devant le fort
de Para. Cet immense voyage devait avoir des résultats
considérables : non seulement le cours de l'Amazone était établi
d'une façon scientifique, mais il paraissait presque certain qu'il
communiquait avec l'Orénoque.
Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland complétaient
les précieux travaux de La Condamine en levant la carte du Marañon
jusqu'au rio Napo.
Eh bien, depuis cette époque l'Amazone n'a pas cessé d'être
visité en lui-même et dans tous ses principaux affluents.
En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l'Anglais Smyth, en 1844 le
lieutenant français commandant la Boulonnaise, le Brésilien Valdez
en 1840, le Français Paul Marcoy de 1848 à 1860, le trop fantaisiste
peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 à 1866, en 1867
l'ingénieur brésilien Franz Keller-Linzenger, et enfin en 1879 le
docteur Crevaux, ont exploré le cours du fleuve, remonté divers de
ses affluents et reconnu la navigabilité des principaux tributaires.
Mais le fait le plus considérable à l'honneur du gouvernement
brésilien est celui-ci :
Le 31 juillet 1857, après de nombreuses contestations de
frontière entre la France et le Brésil sur la limite de Guyane, le
cours de l'Amazone, déclaré libre, fut ouvert à tous les pavillons,
et, afin de mettre la pratique au niveau de la théorie, le Brésil
traita avec les pays limitrophes pour l'exploitation de toutes les
voies fluviales dans le bassin de l'Amazone.
Aujourd'hui, des lignes de bateaux à vapeur, confortablement
installés, qui correspondent directement avec Liverpool, desservent
le fleuve depuis son embouchure jusqu'à Manao ; d'autres remontent
jusqu'à Iquitos ; d'autres enfin, par le Tapajoz, le Madeira, le rio
Negro, le Purus, pénètrent jusqu'au coeur du Pérou et de la Bolivie.
On s'imagine aisément l'essor que prendra un jour le commerce
dans tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde.
Mais, à cette médaille de l'avenir, il y a un revers. Les
progrès ne s'accomplissent pas sans que ce soit au détriment des
races indigènes.
Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d'Indiens ont déjà
disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le
Putumayo, si l'on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas l'ont
abandonné pour se réfugier vers des affluents lointains, et les
Maoos ont quitté ses rives pour errer maintenant, en petit nombre,
dans les forêts du Japura !
Oui, la rivière des Tunantins est à peu près dépeuplée, et il
n'y a plus que quelques familles nomades d'Indiens à l'embouchure du
Jurua. Le Teffé est presque délaissé, et il ne reste plus que des
débris de la grande nation Umaüa, près des sources du Japura. Le
Coari, déserté. Peu d'Indiens Muras sur les rives du Purus. Des
anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les bords
du rio Negro, on ne cite guère que des métis de Portugais et
d'indigènes, là où l'on a dénombré jusqu'à vingt-quatre nations
différentes.
C'est la loi du progrès. Les Indiens disparaîtront. Devant la
race anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont évanouis.
Devant les conquérants du Far-West s'effacent les Indiens du
Nord-Amérique. Un jour, peut-être, les Arabes se seront anéantis
devant la colonisation française.
Mais il faut revenir à cette date de 1852. Alors les moyens de
communication, si multipliés aujourd'hui, n'existaient pas, et le
voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois,
surtout dans les conditions où il allait se faire.
De là, cette réflexion de Benito, pendant que les deux amis
regardaient les eaux du fleuve couler lentement à leurs pieds :
« Ami Manoel, puisque notre arrivée à Bélem ne précédera que de
peu le moment de notre séparation, cela te paraîtra bien court !
- Oui, Benito, répondit Manoel, mais bien long aussi, puisque
Minha ne doit être ma femme qu'au terme du voyage ! »
TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE
La famille de Joam Garral était donc en joie. Ce magnifique
trajet sur l'Amazone allait s'accomplir dans des conditions
charmantes. Non seulement le fazender et les siens partaient pour un
voyage de quelques mois, mais, ainsi qu'on le verra, ils devaient
être accompagnés d'une partie du personnel de la ferme.
Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam
Garral oublia les préoccupations qui semblaient troubler sa vie. À
partir de ce jour, sa résolution étant fermement arrêtée, il fut un
autre homme, et, lorsqu'il eut à s'occuper des préparatifs du
voyage, il reprit son activité d'autrefois. Ce fut une vive
satisfaction pour les siens de le revoir à l'oeuvre. L'être moral
réagit contre l'être physique, et Joam Garral redevint ce qu'il
était dans ses premières années, vigoureux, solide. Il se retrouva
l'homme qui a toujours vécu au grand air, en cette vivifiante
atmosphère des forêts, des champs, des eaux courantes.
Au surplus, les quelques semaines qui devaient précéder le
départ allaient être bien remplies.
Ainsi qu'il a été dit plus haut, à cette époque, le cours de
l'Amazone n'était pas encore sillonné par ces nombreux bateaux à
vapeur que des compagnies songeaient déjà à lancer sur le fleuve et
sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait que
par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent, les
embarcations ne s'employaient qu'au service des établissements
littoraux.
Ces embarcations étaient des « ubas », sorte de pirogues faites
d'un tronc creusé au feu et à la hache, pointues et légères de
l'avant, lourdes et arrondies de l'arrière, pouvant porter de un à
douze rameurs, et prendre jusqu'à trois ou quatre tonneaux de
marchandises ; des « égariteas », grossièrement construites,
largement façonnées, recouvertes en partie dans leur milieu d'un
toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur
laquelle se placent les pagayeurs ; des « jangadas », sorte de
radeaux informes, actionnés par une voile triangulaire et supportant
la cabane de paillis, qui sert de maison flottante à l'Indien et à
sa famille.
Ces trois espèces d'embarcations constituent la petite flottille
de l'Amazone, et elles ne peuvent servir qu'à un médiocre transport
de gens et d'objets de commerce.
Il en existe bien qui sont plus grandes, des « vigilingas »,
jaugeant huit à dix tonneaux, surmontées de trois mâts, gréées de
voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues
pagaies, lourdes à manoeuvrer contre le courant ; des « cobertas »,
mesurant jusqu'à vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un
roufle à l'arrière, une cabine intérieure, deux mâts à voiles
carrées et inégales, et suppléant au vent insuffisant ou contraire
par l'emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut
d'un gaillard d'avant.
Mais ces divers véhicules ne pouvaient convenir à Joam Garral.
Du moment qu'il s'était résolu à descendre l'Amazone, il avait songé
à utiliser ce voyage pour le transport d'un énorme convoi de
marchandises qu'il devait livrer au Para. À ce point de vue, peu
importait que la descente du fleuve s'opérât dans un bref délai.
Voici donc le parti auquel il s'arrêta, - parti qui devait rallier
tous les suffrages, sauf peut-être celui de Manoel. Le jeune homme
eût préféré sans doute quelque rapide steam-boat, et pour cause.
Mais, si rudimentaire, si primitif que dût être le moyen de
transport imaginé par Joam Garral, il allait permettre d'emmener un
nombreux personnel, et de s'abandonner au courant du fleuve dans
d'exceptionnelles conditions de confort et de sécurité.
Ce serait, en vérité, comme une partie de la fazenda d'Iquitos
qui se détacherait de la rive et descendrait l'Amazone, avec tout ce
qui constitue une famille de fazenders, maîtres et serviteurs, dans
leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases.
L'établissement d'Iquitos comprenait, sur l'ensemble de son
exploitation, quelques-unes de ces magnifiques forêts, qui sont,
pour ainsi dire, inépuisables dans cette partie centrale du
Sud-Amérique.
Joam Garral s'entendait parfaitement à l'aménagement de ces
bois, riches des essences les plus précieuses et les plus variées,
très propres aux ouvrages de menuiserie, d'ébénisterie, de
mâturerie, de charpente, et il en tirait annuellement des bénéfices
considérables.
En effet, le fleuve n'était-il pas là pour convoyer les produits
des forêts amazoniennes, plus sûrement et plus économiquement que ne
l'eût pu faire un railway ? Aussi, chaque année, Joam Garral, jetant
à terre quelques centaines d'arbres de sa réserve, formait-il un de
ces immenses trains de bois flotté, fait de madriers, poutrelles,
troncs à peine équarris, qui se rendait au Para sous la conduite
d'habiles pilotes, connaissant bien le brassage du fleuve et la
direction des courants.
En cette année, Joam Garral allait donc agir comme il l'avait
fait les années précédentes. Seulement, le train de bois établi, il
comptait laisser à Benito tout le détail de cette grosse affaire
commerciale. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, le
commencement de juin était l'époque favorable pour le départ,
puisque les eaux, surélevées par les crues du haut bassin, allaient
baisser peu à peu jusqu'au mois d'octobre.
Les premiers travaux devaient donc être entrepris sans retard,
car le train de bois allait prendre des proportions inusitées. Il
s'agissait, cette fois, d'abattre un demi-mille carré de forêt,
située au confluent du Nanay et de l'Amazone, c'est-à-dire tout un
angle du littoral de la fazenda, d'en former un énorme train, - tel
que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, à laquelle on
donnerait les dimensions d'un îlot.
Or, c'était sur cette jangada, plus sûre qu'aucune autre
embarcation du pays, plus vaste que cent égariteas ou vigilindas
accouplées, que Joam Garral se proposait de s'embarquer avec sa
famille, son personnel et sa cargaison.
« Excellente idée ! s'était écriée Minha, en battant des mains,
lorsqu'elle avait connu le projet de son père.
- Oui ! répondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous
atteindrons Bélem sans danger ni fatigue !
- Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les forêts
de la rive, ajouta Benito.
- Ce sera peut-être un peu long ! fit observer Manoel, et ne
conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus
rapide pour descendre l'Amazone ? »
Ce serait long, évidemment ; mais la réclamation intéressée du
jeune médecin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir
alors un Indien, qui était le principal intendant de la fazenda.
« Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en état et
prête à dériver.
- Aujourd'hui même, monsieur Garral, nous serons à l'ouvrage »,
répondit l'intendant.
Ce fut une rude besogne. Ils étaient là une centaine d'Indiens
et de noirs, qui, pendant cette première quinzaine du mois de mai,
firent véritablement merveille. Peut-être quelques braves gens, peu
habitués à ces grands massacres d'arbres, eussent-ils gémi en voyant
des géants, qui comptaient plusieurs siècles d'existence, tomber, en
deux ou trois heures, sous le fer des bûcherons ; mais il y en avait
tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur les îles, en
aval, jusqu'aux limites les plus reculées de l'horizon des deux
rives, que l'abatage de ce demi-mille de forêt ne devait pas même
laisser un vide appréciable.
L'intendant et ses hommes, après avoir reçu les instructions de
Joam Garral, avaient d'abord nettoyé le sol des lianes, des
broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui
l'obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s'étaient
armés du sabre d'abatis, cet indispensable outil de quiconque veut
s'enfoncer dans les forêts amazoniennes : ce sont de grandes lames,
un peu courbes, larges et plates, longues de deux à trois pieds,
solidement emmanchées dans des fusées, et que les indigènes
manoeuvrent avec une remarquable adresse. En peu d'heures, le sabre
aidant, ils ont essarté le sol, abattu les sous-bois et ouvert de
larges trouées au plus profond des futaies.
Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les bûcherons de la
ferme. Les vieux troncs dépouillèrent leur vêtement de lianes, de
cactus, de fougères, de mousses, de bromélias. Leur écorce se montra
à nu, en attendant qu'ils fussent écorchés vifs à leur tour.
Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels
fuyaient d'innombrables légions de singes qui ne les surpassaient
pas en agilité, se hissa dans les branchages supérieurs, sciant les
fortes fourches, dégageant la haute ramure qui devait être consommée
sur place. Bientôt, il ne resta plus de la forêt condamnée que de
longs stipes chenus, découronnés à leur cime, et avec l'air, le
soleil pénétra à flots jusqu'à ce sol humide qu'il n'avait peut-être
jamais caressé.
Il n'était pas un de ces arbres qui ne pût être employé à
quelque ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. Là,
poussaient, comme des colonnes d'ivoire cerclées de brun,
quelques-uns de ces palmiers à cire, hauts de cent vingt pieds,
larges de quatre à leur base, et qui donnent un bois inaltérable ;
là, des châtaigniers à aubier résistant, qui produisent des noix
tricornes ; là, des « murichis », recherchés pour le bâtiment, des
« barrigudos », mesurant deux toises à leur renflement qui
s'accentue à quelques pieds au-dessus du sol, arbres à écorce
roussâtre et luisante, boutonnée de tubercules gris, dont le fuseau
aigu supporte un parasol horizontal ; là, des bombax au tronc blanc,
lisse et droit, de taille superbe. Près de ces magnifiques
échantillons de la flore amazonienne tombaient aussi des
« quatibos », dont le dôme rose dominait tous les arbres voisins,
qui donnent des fruits semblables à de petits vases, où sont
disposées des rangées de châtaignes, et dont le bois, d'un violet
clair, est spécialement demandé pour les constructions navales.
C'étaient encore des bois de fer, et plus particulièrement l' »
ibiriratea », d'une chair presque noire, si serrée de grain que les
Indiens en fabriquent leurs haches de combat ; des « jacarandas »,
plus précieux que l'acajou ; des « coesalpinas », dont on ne
retrouve l'espèce qu'au fond de ces vieilles forêts qui ont échappé
au bras des bûcherons ; des « sapucaias », hauts de cent cinquante
pieds, arc-boutés d'arceaux naturels, qui, sortis d'eux à trois
mètres de leur base, se rejoignent à une hauteur de trente pieds,
s'enroulent autour de leur tronc comme les filetures d'une colonne
torse, et dont la tête s'épanouit en un bouquet d'artifices
végétaux, que les plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et
de blanc neigeux.
Trois semaines après le commencement des travaux, de ces arbres
qui hérissaient l'angle du Nanay et de l'Amazone, il ne restait pas
un seul debout. L'abattage avait été complet. Joam Garral n'avait
pas même eu à se préoccuper de l'aménagement d'une forêt que vingt
ou trente ans auraient suffi à refaire. Pas un baliveau de jeune ou
de vieille écorce ne fut épargné pour établir les jalons d'une coupe
future, pas un de ces corniers qui marquent la limite du
déboisement ; c'était une « coupe blanche », tous les troncs ayant
été recépés au ras du sol, en attendant le jour où seraient
extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps prochain
étendrait encore ses verdoyantes broutilles.
Non, ce mille carré, baigné à sa lisière par les eaux du fleuve
et de son affluent, était destiné à être défriché, labouré, planté,
ensemencé, et, l'année suivante, des champs de manioc, de caféiers,
d'inhame, de cannes à sucre, d'arrow-root, de maïs, d'arachides,
couvriraient le sol qu'ombrageait jusqu'alors la riche plantation
forestière.
La dernière semaine du mois de mai n'était pas arrivée, que tous
les troncs, séparés suivant leur nature et leur degré de
flottabilité, avaient été rangés symétriquement sur la rive de
l'Amazone. C'était là que devait être construite l'immense jangada
qui, avec les diverses habitations nécessaires au logement des
équipes de manoeuvre, deviendrait un véritable village flottant.
Puis, à l'heure dite, les eaux du fleuve, gonflées par la crue,
viendraient la soulever et l'emporteraient pendant des centaines de
lieues jusqu'au littoral de l'Atlantique.
Pendant toute la durée de ces travaux, Joam Garral s'y était
entièrement adonné. Il les avait dirigés lui-même, d'abord sur le
lieu de défrichement, ensuite à la lisière de la fazenda, formée
d'une large grève, sur laquelle furent disposées les pièces du
radeau.
Yaquita, elle, s'occupait avec Cybèle de tous les préparatifs de
départ, bien que la vieille négresse ne comprit pas qu'on voulût
s'en aller de là où l'on se trouvait si bien.
« Mais tu verras des choses que tu n'as jamais vues ! lui
répétait sans cesse Yaquita.
Vaudront-elles celles que nous sommes habituées à voir ? »
répondait invariablement Cybèle.
De leur côté, Minha et sa favorite songeaient à ce qui les
concernait plus particulièrement. Il ne s'agissait pas pour elles
d'un simple voyage : c'était un départ définitif, c'étaient les
mille détails d'une installation dans un autre pays, où la jeune
mulâtresse devait continuer à vivre près de celle à laquelle elle
était si tendrement attachée. Minha avait bien le coeur un peu gros,
mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci d'abandonner
Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu'elle était avec Minha
Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la séparer de sa
maîtresse, ce dont il n'avait jamais été question.
Benito, lui, avait activement secondé son père dans les travaux
qui venaient de s'accomplir. Il faisait ainsi l'apprentissage de ce
métier de fazender, qui serait peut-être le sien un jour, comme il
allait faire celui de négociant en descendant le fleuve.
Quant à Manoel, il se partageait autant que possible entre
l'habitation, où Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure, et
le théâtre du défrichement, sur lequel Benito voulait l'entraîner
plus qu'il ne lui convenait. Mais, en somme, le partage fut très
inégal, et cela se comprend.
EN SUIVANT UNE LIANE
Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens résolurent de
prendre quelque distraction. Le temps était superbe, l'atmosphère
s'imprégnait des fraîches brises venues de la Cordillère, qui
adoucissaient la température. Tout invitait à faire une excursion
dans la campagne.
Benito et Manoel offrirent donc à la jeune fille de les
accompagner à travers les grands bois qui bordaient la rive droite
de l'Amazone, à l'opposé de la fazenda.
C'était une façon de prendre congé des environs d'Iquitos, qui
sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en
chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir après
le gibier, on pouvait là-dessus s'en rapporter à Manoel, - et les
jeunes filles, car Lina ne pouvait se séparer de sa maîtresse,
iraient en simples promeneuses, qu'une excursion de deux à trois
lieues n'était pas pour effrayer.
Ni Joam Garral ni Yaquita n'avaient le temps de se joindre à
eux. D'une part, le plan de la jangada n'était pas encore achevé, et
il ne fallait pas que sa construction subît le moindre retard. De
l'autre, Yaquita et Cybèle, bien que secondées par tout le personnel
féminin de la fazenda, n'avaient pas une heure à perdre.
Minha accepta l'offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-là, vers
onze heures, après le déjeuner, les deux jeunes gens et les deux
jeunes filles se rendirent sur la berge, à l'angle du confluent des
deux cours d'eau. Un des noirs les accompagnait. Tous s'embarquèrent
dans une des ubas destinées au service de la ferme, et, après avoir
passé entre les îles Iquitos et Parianta, ils atteignirent la rive
droite de l'Amazone.
L'embarcation accosta au berceau de superbes fougères
arborescentes, qui se couronnaient, à une hauteur de trente pieds,
d'une sorte d'auréole, faite de légères branches de velours vert aux
feuilles festonnées d'une fine dentelle végétale.
« Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c'est à moi de vous
faire les honneurs de la forêt, vous qui n'êtes qu'un étranger dans
ces régions du Haut-Amazone ! Nous sommes ici chez nous, et vous me
laisserez remplir mes devoirs de maîtresse de maison !
- Chère Minha, répondit le jeune homme, vous ne serez pas moins
maîtresse de maison dans notre ville de Bélem qu'à la fazenda
d'Iquitos, et, là-bas comme ici...
- Ah çà ! Manoel, et toi, ma soeur, s'écria Benito, vous n'êtes
pas venus pour échanger de tendres propos, j'imagine !... Oubliez
pour quelques heures que vous êtes fiancés !...
- Pas une heure ! pas un instant ! répliqua Manoel.
- Cependant, si Minha te l'ordonne !
- Minha ne me l'ordonnera pas !
- Qui sait ? dit Lina en riant.
- Lina a raison ! répondit Minha, qui tendit la main à Manoel.
Essayons d'oublier !... Oublions !... Mon frère l'exige !... Tout
est rompu, tout ! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes
pas fiancés ! Je ne suis plus la soeur de Benito ! Vous n'êtes plus
son ami !...
- Par exemple ! s'écria Benito.
- Bravo ! bravo ! Il n'y a plus que des étrangers ici ! répliqua
la jeune mulâtresse en battant des mains.
- Des étrangers qui se voient pour la première fois, ajouta la
jeune fille, qui se rencontrent, se saluent...
- Mademoiselle... dit Manoel en s'inclinant devant Minha.
- À qui ai-je l'honneur de parler, monsieur ? demanda la jeune
fille du plus grand sérieux.
- À Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre frère
voulût bien le présenter...
- Ah ! au diable ces maudites façons ! s'écria Benito. Mauvaise
idée que j'ai eue là !... Soyez fiancés, mes amis ! Soyez-le tant
qu'il vous plaira ! Soyez-le toujours !
- Toujours ! » dit Minha, à qui ce mot échappa si naturellement
que les éclats de rire de Lina redoublèrent. Un regard reconnaissant
de Manoel récompensa la jeune fille de l'imprudence de sa langue.
« Si nous marchions, nous parlerions moins ! En route ! »
cria Benito, pour tirer sa soeur d'embarras.
Mais Minha n'était pas pressée.
« Un instant, frère ! dit-elle, tu l'as vu ! j'allais t'obéir !
Tu voulais nous obliger à nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas
gâter ta promenade ! Eh bien, j'ai à mon tour un sacrifice à te
demander pour ne pas gâter la mienne ! Tu vas, s'il te plaît, et
même si cela ne te plaît pas, me promettre, toi, Benito, en
personne, d'oublier...
- D'oublier ?...
- D'oublier que tu es chasseur, monsieur mon frère !
- Quoi ! tu me défends ?...
- Je te défends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces
perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui volent
si joyeusement à travers la forêt ! Même interdiction pour le menu
gibier, dont nous n'avons que faire aujourd'hui ! Si quelque onça,
jaguar ou autre, nous approche de trop près, soit !
- Mais... fit Benito.
- Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons,
nous nous perdrons, et tu seras obligé de courir après nous !
- Hein ! as-tu bonne envie que je refuse ? s'écria Benito, en
regardant son ami Manoel.
- Je le crois bien ! répondit le jeune homme.
- Eh bien, non ! s'écria Benito. Je ne refuse pas ! J'obéirai
pour que tu enrages ! En route ! »
Et les voilà tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent
sous ces beaux arbres, dont l'épais feuillage empêchait les rayons
du soleil d'arriver jusqu'au sol.
Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de
l'Amazone. Là, dans une confusion pittoresque, s'élevaient tant
d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carré, on a pu
compter jusqu'à cent variétés de ces merveilles végétales. En outre,
un forestier eût aisément reconnu que jamais bûcheron n'y avait
promené sa cognée ou sa hache. Même après plusieurs siècles de
défrichement, la blessure aurait encore été visible. Les nouveaux
arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect général
n'aurait plus été celui des premiers jours, grâce à cette
singularité, surtout, que l'espèce des lianes et autres plantes
parasites se serait modifiée. C'est là un symptôme curieux, auquel
un indigène n'aurait pu se méprendre.
La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, à
travers les fourrés, sous les taillis, causant et riant. En avant,
le nègre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin, lorsque
les broussailles étaient trop épaisses, et il mettait en fuite des
milliers d'oiseaux.
Minha avait eu raison d'intercéder pour tout ce petit monde
ailé, qui papillonnait dans le haut feuillage. Là se montraient les
plus beaux représentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets
verts, les perruches criardes semblaient être les fruits naturels de
ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs variétés,
barbes-bleues, rubis-topaze, « tisauras » à longues queues en
ciseau, étaient comme autant de fleurs détachées que le vent
emportait d'une branche à l'autre. Des merles au plumage orangé,
bordé d'un liséré brun, des becfigues dorés sur tranche, des
« sabias » noirs comme des corbeaux, se réunissaient dans un
assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan
déchiquetait les grappes d'or des « guiriris ». Les pique-arbres ou
piverts du Brésil secouaient leur petite tête mouchetée de points
pourpres. C'était l'enchantement des yeux.
Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime
des arbres, grinçait la girouette rouillée de l' »alma de gato »,
l'âme du chat, sorte d'épervier fauve-clair. S'il planait fièrement
en déployant les longues plumes blanches de sa queue, il s'enfuyait
lâchement, à son tour, au moment où apparaissait dans les zones
supérieures le « gaviaô », grand aigle à tête de neige, l'effroi de
toute la gent ailée des forêts.
Minha faisait admirer à Manoel ces merveilles naturelles qu'il
n'eût pas retrouvées dans leur simplicité primitive au milieu des
provinces plus civilisées de l'est. Manoel écoutait la jeune fille
plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants de
ces milliers d'oiseaux, étaient si pénétrants parfois, qu'il n'eût
pu l'entendre. Seul, le rire éclatant de Lina avait assez d'acuité
pour dominer de sa joyeuse note les gloussements, pépiements,
hululements, sifflements, roucoulements de toute espèce.
Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit
mille. En s'éloignant des rives, les arbres prenaient un autre
aspect. La vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais à
soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes
de singes, qui se poursuivaient à travers les hautes branches. Çà et
là, quelques cônes de rayons solaires perçaient jusqu'au sous-bois.
En vérité, la lumière, dans ces forêts tropicales, ne semble plus
être un agent indispensable à leur existence. L'air suffit au
développement de ces végétaux, grands ou petits, arbres ou plantes,
et toute la chaleur nécessaire à l'expansion de leur sève, ils la
puisent, non dans l'atmosphère ambiante, mais au sein même du sol,
où elle s'emmagasine comme dans un énorme calorifère.
Et à la surface des bromélias, des serpentines, des orchidées,
des cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite
forêt sous la grande, que de merveilleux insectes on était tenté de
cueillir comme s'ils eussent été de véritables fleurs, nestors aux
ailes bleues, faites d'une moire chatoyante ; papillons « leilus » à
reflets d'or, zébrés de franges vertes, phalènes agrippines, longues
de dix pouces, avec des feuilles pour ailes ; abeilles
« maribundas », sorte d'émeraudes vivantes, serties dans une
armature d'or ; puis des légions de coléoptères lampyres ou
pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux élytres vertes,
projetant une lumière jaunâtre par leurs yeux, et qui, la nuit
venue, devaient illuminer la forêt de leurs scintillements
multicolores !
« Que de merveilles ! répétait l'enthousiaste jeune fille.
- Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'écria
Benito, et voilà comment tu parles de tes richesses !
- Raille, petit frère ! répondit Minha. Il m'est bien permis de
louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel ? Elles sont de la
main de Dieu et appartiennent à tout le monde !
- Laissons rire Benito ! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est
poète à ses heures, et il admire autant que nous toutes ces beautés
naturelles ! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras, adieu la
poésie !
- Sois donc poète, frère ! répondit la jeune fille.
- Je suis poète ! répliqua Benito. Ô nature enchanteresse,
etc. »
Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant à
son frère l'usage de son fusil de chasseur, lui avait imposé une
véritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la forêt, et il
eut sérieusement lieu de regretter quelques beaux coups.
En effet, dans les parties moins boisées, où s'ouvraient d'assez
larges clairières, apparaissaient quelques couples d'autruches, de
l'espèce des « naudus », hautes de quatre à cinq pieds. Elles
allaient accompagnées de leurs inséparables « seriemas », sorte de
dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les
grands volatiles qu'ils escortent.
« Voilà ce que me coûte ma maudite promesse ! s'écria Benito en
remettant sous son bras, à un geste de sa soeur, le fusil qu'il
venait instinctivement d'épauler.
- Il faut respecter ces seriemas, répondit Manoel, car ce sont
de grands destructeurs de serpents.
- Comme il faut respecter les serpents, répliqua Benito, parce
qu'ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu'ils
vivent de pucerons, plus nuisibles encore ! À ce compte-là, il
faudrait tout respecter ! »
Mais l'instinct du jeune chasseur allait être mis à une plus
rude épreuve. La forêt devenait tout à fait giboyeuse. Des cerfs
rapides, d'élégants chevreuils détalaient sous bois, et,
certainement, une balle bien ajustée les eût arrêtés dans leur
fuite. Puis, çà et là, apparaissaient des dindons au pelage café au
lait, des pécaris, sorte de cochons sauvages, très appréciés des
amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des
lapins et des lièvres dans l'Amérique méridionale, des tatous à test
écailleux dessiné en mosaïque, qui appartiennent à l'ordre des
édentés.
Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un
véritable héroïsme, lorsqu'il entrevoyait quelque tapir, de ceux qui
sont appelés « antas » au Brésil, ces diminutifs d'éléphants, déjà
presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses
affluents, pachydermes si recherchés des chasseurs pour leur rareté,
si appréciés des gourmets pour leur chair, supérieure à celle du
boeuf, et surtout pour la protubérance de leur nuque, qui est un
morceau de roi !
Oui ! son fusil lui brûlait les doigts, à ce jeune homme ; mais,
fidèle à son serment, il le laissait au repos.
Ah ! par exemple, - et il en prévint sa soeur - , le coup
partirait malgré lui s'il se trouvait à bonne portée d'un « tamandõa
assa », sorte de grand fourmilier très curieux, qui peut être
considéré comme un coup de maître dans les annales cynégétiques.
Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non
plus que ces panthères, léopards, jaguars, guépars, couguars,
indifféremment désignés sous le nom d'onças dans l'Amérique du Sud,
et qu'il ne faut pas laisser approcher de trop près.
« Enfin, dit Benito qui s'arrêta un instant, se promener c'est
très bien, mais se promener sans but...
Sans but ! s'écria la jeune fille ; mais notre but, c'est de
voir, c'est d'admirer, c'est de visiter une dernière fois ces forêts
de l'Amérique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c'est
de leur dire un dernier adieu !
Ah ! une idée ! »
C'était Lina qui parlait ainsi.
« Une idée de Lina ne peut être qu'une idée folle ! répondit
Benito en secouant la tête.
- C'est mal, mon frère, dit la jeune fille, de te moquer de
Lina, quand elle cherche précisément à donner à notre promenade le
but que tu regrettes qu'elle n'ait pas !
- D'autant plus, monsieur Benito, que mon idée vous plaira, j'en
suis sûre, répondit la jeune mulâtresse.
- Quelle est ton idée ? demanda Minha.
- Vous voyez bien cette liane ? »
Et Lina montrait une de ces lianes de l'espèce des « cipos »,
enroulée à un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles,
légères comme des plumes, se referment au moindre bruit.
« Eh bien ? dit Benito.
- Je propose, répondit Lina, de nous mettre tous à suivre cette
liane jusqu'à son extrémité !...
- C'est une idée, c'est un but, en effet ! s'écria Benito.
Suivre cette liane, quels que soient les obstacles, fourrés,
taillis, rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arrêter par
rien, passer quand même...
- Décidément, tu avais bien raison, frère ! dit en riant Minha.
Lina est un peu folle !
- Allons, bon ! lui répondit son frère, tu dis que Lina est
folle, pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu'il l'approuve !
- Au fait, soyons fou, si cela vous amuse ! répondit Minha.
Suivons la liane !
- Vous ne craignez pas... fit observer Manoel.
- Encore des objections ! s'écria Benito. Ah ! Manoel, tu ne
parlerais pas ainsi et tu serais déjà en route, si Minha t'attendait
au bout !
Je me tais, répondit Manoel. Je ne dis plus rien, j'obéis !
Suivons la liane ! »
Et les voilà partis, joyeux comme des enfants en vacances !
Il pouvait les mener loin, ce filament végétal, s'ils
s'entêtaient à le suivre jusqu'à son extrémité comme un fil
d'Ariane, - à cela près que le fil de l'héritière de Minos aidait à
sortir du labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu'y entraîner plus
profondément.
C'était, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces
cipos connus sous le nom de « japicanga » rouge, et dont la longueur
mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, après tout, l'honneur
n'était pas engagé dans l'affaire.
Le cipo passait d'un arbre à l'autre, sans solution de
continuité, tantôt enroulé aux troncs, tantôt enguirlandé aux
branches, ici sautant d'un dragonnier à un palissandre, là d'un
gigantesque châtaignier, le « bertholletia excelsa », à quelques-uns
de ces palmiers à vin, ces « baccabas », dont les branches ont été
justement comparées par Agassiz à de longues baguettes de corail
mouchetées de vert. Puis, c'étaient des « tucumas », de ces ficus,
capricieusement contournés comme des oliviers centenaires, et dont
on ne compte pas moins de quarante-trois variétés au Brésil ;
c'étaient de ces sortes d'euphorbiacées qui produisent le
caoutchouc, des « gualtes », beaux palmiers au tronc lisse, fin,
élégant, des cacaotiers qui croissent spontanément sur les rives de
l'Amazone et de ses affluents, des mélastomes variés, les uns à
fleurs roses, les autres agrémentés de panicules de baies
blanchâtres.
Mais que de haltes, que de cris de déception, lorsque la joyeuse
bande croyait avoir perdu le fil conducteur ! Il fallait alors le
retrouver, le débrouiller, dans le peloton des plantes parasites.
« Là ! là ! disait Lina, je l'aperçois !
- Tu te trompes, répondait Minha, ce n'est pas lui, c'est une
liane d'une autre espèce !
- Mais non ! Lina a raison, disait Benito.
- Non ! Lina a tort », répondait naturellement Manoel. De là,
discussions très sérieuses, très soutenues, dans lesquelles personne
ne voulait céder.
Alors, le noir d'un côté, Benito de l'autre, s'élançaient sur
les arbres, grimpaient aux branches enlacées par le cipo, afin d'en
relever la véritable direction.
Or, rien de moins aisé, à coup sûr, dans cet emmêlement de
touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des
bromelias « karatas », armées de leurs piquants aigus, des orchidées
à fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des
« oncidiums » plus embrouillés qu'un écheveau de laine entre les
pattes d'un jeune chat !
Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle
difficulté pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des
heliconias à grandes feuilles, des calliandras à houppes roses, des
rhipsales qui l'entouraient comme l'armature d'un fil de bobine
électrique, entre les noeuds des grandes ipomées blanches, sous les
tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui était
grenadille, brindille, vigne folle et sarments !
Et quand on avait retrouvé le cipo, quels cris de joie, et comme
on reprenait la promenade un instant interrompue !
Depuis une heure déjà, jeunes gens et jeunes filles allaient
ainsi, et rien ne faisait prévoir qu'ils fussent près d'atteindre
leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne
cédait pas, et les oiseaux s'envolaient par centaines, et les singes
s'enfuyaient d'un arbre à l'autre, comme pour montrer le chemin.
Un fourré barrait-il la route ? Le sabre d'abatis faisait une
trouée, et toute la bande s'y introduisait. Ou bien, c'était une
haute roche, tapissée de verdure, sur laquelle la liane se déroulait
comme un serpent. On se hissait alors, et l'on passait la roche.
Une large clairière s'ouvrit bientôt. Là, dans cet air plus
libre, qui lui est nécessaire comme la lumière du soleil, l'arbre
des tropiques par excellence, celui qui, suivant l'observation de
Humboldt, « a accompagné l'homme dans l'enfance de sa
civilisation », le grand nourrisseur de l'habitant des zones
torrides, un bananier, se montrait isolément. Le long feston du
cipo, enroulé dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d'une
extrémité à l'autre de la clairière et se glissait de nouveau dans
la forêt.
« Nous arrêtons-nous, enfin ? demanda Manoel.
- Non, mille fois non ! s'écria Benito. Pas avant d'avoir
atteint le bout de la liane !
- Cependant, fit observer Minha, il serait bientôt temps de
songer au retour !
- Oh ! chère maîtresse, encore, encore ! répondit Lina.
- Toujours ! toujours ! » ajouta Benito.
Et les étourdis de s'enfoncer plus profondément dans la forêt,
qui, plus dégagée alors, leur permettait d'avancer plus facilement.
En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait à revenir
vers le fleuve. Il y avait donc moins d'inconvénient à la suivre,
puisqu'on se rapprochait de la rive droite, qu'il serait aisé de
remonter ensuite.
Un quart d'heure plus tard, au fond d'un ravin, devant un petit
affluent de l'Amazone, tout le monde s'arrêtait. Mais un pont de
lianes, fait de « bejucos » reliés entre eux par un lacis de
branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux
filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d'une berge à
l'autre.
Benito, toujours en avant, s'était déjà élancé sur le tablier
vacillant de cette passerelle végétale.
Manoel voulut retenir la jeune fille.
« Restez, restez, Minha ! dit-il. Benito ira plus loin, si cela
lui plaît, mais nous l'attendrons ici !
Non ! Venez, venez, chère maîtresse, venez ! s'écria Lina.
N'ayez pas peur ! La liane s'amincit ! Nous aurons raison d'elle, et
nous découvrirons son extrémité ! »
Et sans hésiter, la jeune mulâtresse s'aventurait hardiment
derrière Benito.
« Ce sont des enfants ! répondit Minha. Venez, mon cher Manoel !
Il faut bien les suivre ! »
Et les voilà tous franchissant le pont, qui se balançait
au-dessus du ravin comme une escarpolette, et s'enfonçant de nouveau
sous le dôme des grands arbres.
Mais ils n'avaient pas marché depuis dix minutes, en suivant
l'interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous
s'arrêtaient, et, cette fois, non sans raison.
« Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane ? demanda
la jeune fille.
- Non, répondit Benito, mais nous ferons bien de n'avancer
qu'avec prudence ! Voyez !... » Et Benito montrait le cipo qui,
perdu dans les branches d'un haut ficus, était agité par de
violentes secousses. « Qui donc produit cela ? demanda Manoel.
- Peut-être quelque animal, dont il convient de n'approcher
qu'avec circonspection ! » Et Benito, armant son fusil, fit signe de
le laisser aller, et se porta à dix pas en avant. Manoel, les deux
jeunes filles et le noir étaient restés immobiles à la même place.
Soudain, un cri fut poussé par Benito, et on put le voir s'élancer
vers un arbre. Tous se précipitèrent de ce côté.
Spectacle inattendu et peu fait pour récréer les yeux !
Un homme, pendu par le cou, se débattait au bout de cette liane,
souple comme une corde, à laquelle il avait fait un noeud coulant,
et les secousses venaient des soubresauts qui l'agitaient encore
dans les dernières convulsions de l'agonie.
Mais Benito s'était jeté sur le malheureux, et d'un coup de son
couteau de chasse il avait tranché le cipo.
Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui
donner des soins et le rappeler à la vie, s'il n'était pas trop
tard.
« Le pauvre homme ! murmurait Minha.
- Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s'écria Lina, il respire
encore ! Son coeur bat ! Il faut le sauver !
- C'est ma foi vrai, répondit Manoel, mais je crois qu'il était
temps d'arriver ! »
Le pendu était un homme d'une trentaine d'années, un blanc,
assez mal vêtu, très amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup
souffert.
À ses pieds étaient une gourde vide, jetée à terre, et un
bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d'une tête de
tortue, se rattachait par une fibre.
« Se pendre, se pendre, répétait Lina, et jeune encore !
Qu'est-ce qui a pu le pousser à cela ! »
Mais les soins de Manoel ne tardèrent pas à ramener à la vie le
pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un « hum ! » vigoureux,
si inattendu, que Lina, effrayée, répondit à son cri par un autre.
« Qui êtes-vous ? mon ami, lui demanda Benito.
- Un ex-pendu, à ce que je vois !
- Mais, votre nom ?...
- Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la
main sur le front. Ah ! je me nomme Fragoso pour vous servir, si
j'en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous
accommoder suivant toutes les règles de mon art ! Je suis un
barbier, ou, pour mieux dire, le plus désespéré des Figaros !...
- Et comment avez-vous pu songer ?...
- Eh ! que voulez-vous, mon brave monsieur ! répondit en
souriant Fragoso. Un moment de désespoir, que j'aurais bien
regretté, si les regrets sont de l'autre monde ! Mais huit cents
lieues de pays à parcourir encore, et pas une pataque à la poche,
cela n'est pas fait pour réconforter ! J'avais perdu courage,
évidemment ! »
Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agréable figure. À
mesure qu'il se remettait, on voyait que son caractère devait être
gai. C'était un de ces barbiers nomades qui courent les rives du
Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les
Ressources de leur métier au service des nègres, négresses, Indiens,
Indiennes, qui les apprécient fort.
Mais le pauvre Figaro, bien abandonné, bien misérable, n'ayant
pas mangé depuis quarante heures, égaré dans cette forêt, avait un
instant perdu la tête... et on sait le reste.
« Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous à la
fazenda d'Iquitos.
- Comment donc, mais avec plaisir ! répondit Fragoso. Vous
m'avez dépendu, je vous appartiens ! Il ne fallait pas me dépendre !
- Hein ! chère maîtresse, avons-nous bien fait de continuer
notre promenade ! dit Lina.
- Je le crois bien ! répondit la jeune fille.
- N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous
finirions par trouver un homme au bout de notre cipo !
- Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se
pendre ! » répondit Fragoso.
Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui
s'était passé. Il remercia chaudement Lina de la bonne idée qu'elle
avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le chemin de la
fazenda, où Fragoso fut accueilli de manière à n'avoir plus ni
l'envie ni le besoin de recommencer sa triste besogne !
LA JANGADA
Le demi-mille carré de forêt était abattu. Aux charpentiers
revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les
arbres plusieurs fois séculaires qui gisaient sur la grève.
Facile besogne, en vérité ! Sous la direction de Joam Garral,
les Indiens attachés à la fazenda allaient déployer leur adresse,
qui est incomparable. Qu'il s'agisse de bâtisse ou de construction
maritime, ces indigènes sont, sans contredit, d'étonnants ouvriers.
Ils n'ont qu'une hache et une scie, ils opèrent sur des bois
tellement durs que le tranchant de leur outil s'y ébrèche, et
pourtant, troncs qu'il faut équarrir, poutrelles à dégager de ces
énormes stipes, planches et madriers, à débiter sans l'aide d'une
scierie mécanique, tout cela s'accomplit aisément sous leur main
adroite, patiente, douée d'une prodigieuse habileté naturelle.
Les cadavres d'arbres n'avaient pas été tout d'abord lancés dans
le lit de l'Amazone. Joam Garral avait l'habitude de procéder
autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il été
symétriquement rangé sur une large grève plate, qu'il avait fait
encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve. C'était
là que la jangada allait être construite ; c'était là que l'Amazone
se chargerait de la mettre à flot, lorsque le moment serait venu de
la conduire à destination.
Un mot explicatif sur la disposition géographique de cet immense
cours d'eau, qui est unique entre tous, et à propos d'un singulier
phénomène, que les riverains avaient pu constater de visu.
Les deux fleuves, qui sont peut-être plus étendus que la grande
artère brésilienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent, l'un
du sud au nord sur le continent africain, l'autre du nord au sud à
travers l'Amérique septentrionale. Ils traversent donc des
territoires très variés en latitude, et conséquemment ils sont
soumis à des climats très différents.
L'Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins
depuis le point où il oblique franchement à l'est sur la frontière
de l'Équateur et du Pérou, entre les quatrième et deuxième
parallèles sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l'influence des
mêmes conditions climatériques dans toute l'étendue de son parcours.
De là, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies
tombent avec un écart de six mois. Au nord du Brésil, c'est en
septembre que se produit la période pluvieuse. Au sud, au contraire,
c'est en mars. D'où cette conséquence que les affluents de droite et
les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux qu'à une
demi-année d'intervalle. Il résulte donc de cette alternance que le
niveau de l'Amazone, après avoir atteint son maximum d'élévation, en
juin, décroît successivement jusqu'en octobre.
C'est ce que Joam Garral savait par expérience, et c'est de ce
phénomène qu'il entendait profiter pour la mise à l'eau de la
jangada, après l'avoir commodément construite sur la rive du fleuve.
En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de l'Amazone, le
maximum peut monter jusqu'à quarante pieds, et le minimum descendre
jusqu'à trente. Un tel écart donnait donc au fazender toute facilité
pour agir.
La construction fut commencée sans retard. Sur la vaste grève
les troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler
de leur degré de flottabilité, dont il fallait tenir compte. En
effet, parmi ces bois lourds et durs, il s'en trouvait dont la
densité spécifique égale, à peu de chose près, la densité de l'eau.
Toute cette première assise ne devait pas être faite de troncs
juxtaposés. Un petit intervalle avait été laissé entre eux, et ils
furent reliés par des poutrelles traversières qui assuraient la
solidité de l'ensemble. Des câbles de « piaçaba » les rattachaient
l'un à l'autre, et avec autant de solidité qu'un câble de chanvre.
Cette matière, qui est faite des ramicules d'un certain palmier,
très abondant sur les rives du fleuve, est universellement employée
dans le pays. Le piaçaba flotte, résiste à l'immersion, se fabrique
à bon marché, toutes raisons qui en ont fait un article précieux,
entré déjà dans le commerce du vieux monde.
Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer
les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la
jangada, surélevé de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il y
en avait là pour une somme considérable, et on l'admettra sans
peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait
mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de
soixante mille pieds carrés. En réalité, c'était une forêt tout
entière qui allait se livrer au courant de l'Amazone.
Ces travaux de construction s'étaient plus spécialement
accomplis sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent
terminés, la question de l'aménagement, mise à l'ordre du jour, fut
soumise à la discussion de tous, à laquelle on convia même ce brave
Fragoso.
Un mot seulement pour dire quelle était devenue sa nouvelle
situation à la fazenda.
Du jour où il avait été recueilli par l'hospitalière famille, le
barbier n'avait jamais été si heureux. Joam Garral lui avait offert
de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait, lorsque cette
liane « l'avait saisi par le cou, disait-il, et arrêté net » !
Fragoso avait accepté, remercié de tout son coeur, et, depuis lors,
par reconnaissance, il cherchait à se rendre utile de mille façons.
C'était, d'ailleurs, un garçon très intelligent, ce qu'on pourrait
appeler un « droitier des deux mains », c'est-à-dire qu'il était
apte à tout faire et à tout faire bien. Aussi gai que Lina, toujours
chantant, fécond en reparties joyeuses, il n'avait pas tardé à être
aimé de tous.
Mais c'était envers la jeune mulâtresse qu'il prétendait avoir
contracté la plus grosse dette.
« Une fameuse idée que vous avez eue, mademoiselle Lina,
répétait-il sans cesse, de jouer à la « liane conductrice » ! Ah !
vraiment, c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve
pas toujours un pauvre diable de barbier au bout !
- C'est le hasard, monsieur Fragoso, répondait Lina en riant, et
je vous assure que vous ne me devez rien !
- Comment ! rien, mais je vous dois la vie, et je demande à la
prolonger pendant une centaine d'années encore, pour que ma
reconnaissance dure plus longtemps ! Voyez-vous, ce n'était pas ma
vocation de me pendre ! Si j'ai essayé de le faire, c'était par
nécessité ! Mais, tout bien examiné, j'aimais mieux cela que de
mourir de faim et de servir, avant d'être mort tout à fait, de
pâture à des bêtes ! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous, et
vous aurez beau dire... »
La conversation, en général, se continuait sur un ton plaisant.
Au fond, Fragoso était très reconnaissant à la jeune mulâtresse
d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'était point
insensible aux témoignages de ce brave garçon, très ouvert, très
franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amitié ne laissait pas
d'amener quelques plaisants « Ah ! ah ! » de la part de Benito, de
la vieille Cybèle et de biens d'autres.
Donc, pour en revenir à la jangada, après discussion, il fut
décidé que son installation serait aussi complète et aussi
confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs
mois. La famille Garral comprenait le père, la mère, la jeune fille,
Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cybèle et Lina, qui devaient
occuper une habitation à part. À ce petit monde, il fallait ajouter
quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le pilote auquel serait
confiée la direction de la jangada.
Un personnel aussi nombreux n'était que suffisant pour le
service du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des
tournants du fleuve, entre ces centaines d'îles et d'îlots qui
l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il
n'imprimait pas la direction. De là, ces cent soixante bras
nécessaires à la manoeuvre des longues gaffes, destinées à maintenir
l'énorme train de bois à égale distance des deux rives.
Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de maître à
l'arrière de la jangada. Elle fut aménagée de manière à contenir
cinq chambres et une vaste salle à manger. Une de ces chambres
devait être commune à Joam Garral et à sa femme, une autre à Lina et
à Cybèle, près de leurs maîtresses, une troisième à Benito et à
Manoel. Minha aurait une chambre à part, qui ne serait pas la moins
confortablement disposée.
Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches
imbriquées, bien imprégnées de résine bouillante, ce qui devait les
rendre imperméables et parfaitement étanches. Des fenêtres latérales
et des fenêtres de façade l'éclairaient gaiement. Sur le devant
s'ouvrait la porte d'entrée, donnant accès dans la salle commune.
Une légère véranda, qui en protégeait la partie antérieure contre
l'action des rayons solaires, reposait sur de sveltes bambous. Le
tout était peint d'une fraîche couleur d'ocre, qui réverbérait la
chaleur au lieu de l'absorber, et assurait à l'intérieur une
température moyenne.
Mais, quand « le gros oeuvre », comme on dit, eut été élevé sur
les plans de Joam Garral, Minha intervint.
« Père, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts
par tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure à notre
fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est à nous. Ma
mère et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la
fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu
n'as pas quitté Iquitos !
- Fais à ta guise, Minha, répondit Joam Garral en souriant de ce
triste sourire qui lui revenait quelquefois.
- Ce sera charmant !
- Je m'en rapporte à ton bon goût, ma chère fille !
- Et cela nous fera honneur, père ! répondit Minha. Il le faut
pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le
nôtre, et dans lequel tu vas rentrer après tant d'années d'absence !
- Oui ! Minha, oui ! répondit Joam Garral. C'est un peu comme si
nous revenions d'exil... un exil volontaire ! Fais donc de ton
mieux, ma fille ! J'approuve d'avance tout ce que tu feras ! »
À la jeune fille, à Lina, auxquelles devaient se joindre
volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin
d'orner l'habitation à l'intérieur. Avec un peu d'imagination et de
sens artistique, ils devaient arriver à faire très bien les choses.
Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda
trouvèrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les
renvoyer, après l'arrivée au Para, par quelque igaritea de
l'Amazone : Tables, fauteuils de bambous, canapés de cannes,
étagères de bois sculpté, tout ce qui constitue le riant mobilier
d'une habitation de la zone tropicale, fut disposé avec goût dans la
maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la collaboration
des deux jeunes gens, des mains de femmes présidaient à cet
arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la planche des murs fût
restée à nu ! Non ! les parois disparaissaient sous des tentures du
plus agréable aspect. Seulement ces tentures, faites de précieuses
écorces d'arbres, c'étaient des « tuturis », qui se relevaient en
gros plis comme le brocart et le damas des plus souples et des plus
riches étoffes de l'ameublement moderne. Sur le parquet des
chambres, des peaux de jaguar, remarquablement tigrées, d'épaisses
fourrures de singes, offraient au pied leurs moelleuses toisons.
Quelques légers rideaux de cette soie roussâtre, que produit le
« suma-uma », pendaient aux fenêtres. Quant aux lits, enveloppés de
leurs moustiquaires, oreillers, matelas, coussins, ils étaient
remplis de cette élastique et fraîche substance que donne le bombax
dans le haut bassin de l'Amazone.
Puis, partout, sur les étagères, sur les consoles, de ces jolis
riens, rapportés de Rio-Janeiro ou de Bélem, d'autant plus précieux
pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi de plus
agréable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie, qui
parlent sans rien dire !
En quelques jours, cet intérieur fut entièrement disposé, et
c'était à se croire dans la maison même de la fazenda. On n'en eût
pas voulu d'autre pour demeure sédentaire, sous quelque beau bouquet
d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle
descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne déparerait pas
les sites pittoresques, qui se déplaceraient latéralement à elle.
Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas
moins les yeux au dehors qu'au dedans.
En effet, à l'extérieur, les jeunes gens avaient rivalisé de
goût et d'imagination.
La maison était littéralement enfeuillagée du soubassement
jusqu'aux dernières arabesques de la toiture. C'était un fouillis
d'orchidées, de bromélias, de plantes grimpantes, toutes en fleur,
que nourrissaient des caisses de bonne terre végétale, enfouies sous
des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus n'eût pas
été habillé d'une parure plus « tropicalement » éclatante ! Que de
capricieuses broutilles, que de rubellées rouges, de pampres jaune
d'or, de grappes multicolores, de sarments enchevêtrés, sur les
corbeaux supportant le bout du faîtage, sur les arçons de la
toiture, sur le sommier des portes ! Il avait suffi de prendre à
pleines mains dans les forêts voisines de la fazenda. Une liane
gigantesque reliait entre eux tous ces parasites ; elle faisait
plusieurs fois le tour de la maison, elle s'accrochait à tous les
angles, elle s'enguirlandait à toutes les saillies, elle se
bifurquait, elle « touffait », elle jetait à tort et à travers ses
fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus rien voir de
l'habitation, qui semblait être enfouie sous un énorme buisson en
fleur.
Attention délicate et dont on reconnaîtra aisément l'auteur,
l'extrémité de ce cipo allait s'épanouir à la fenêtre même de la
jeune mulâtresse. On eût dit d'un bouquet de fleurs toujours
fraîches que ce long bras lui tendait à travers la persienne.
En somme, tout cela était charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina
furent contentes, il est inutile d'y insister.
« Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des
arbres sur la jangada !
Oh ! des arbres ! répondit Minha.
- Pourquoi pas ? reprit Manoel. Transportés avec de bonne terre
sur cette solide plate-forme, je suis certain qu'ils prospéreraient,
d'autant mieux qu'il n'y a pas de changements de climat à craindre
pour eux, puisque l'Amazone court invariablement sous le même
parallèle !
- D'ailleurs, répondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie
pas chaque jour des îlots de verdure, arrachés aux berges des îles
et du fleuve ? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs bosquets,
leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour aller, à huit
cents lieues d'ici, se perdre dans l'Atlantique ? Pourquoi donc
notre jangada ne se transformerait-elle pas en un jardin flottant ?
- Voulez-vous une forêt, mademoiselle Lina ? dit Fragoso, qui ne
doutait de rien.
- Oui ! une forêt ! s'écria la jeune mulâtresse, une forêt avec
ses oiseaux, ses singes !...
- Ses serpents, ses jaguars !... répliqua Benito.
- Ses Indiens, ses tribus nomades !... dit Manoel.
- Et même ses anthropophages !
- Mais où allez-vous donc, Fragoso ? s'écria Minha, en voyant
l'alerte barbier remonter la berge.
- Chercher la forêt ! répondit Fragoso.
- C'est inutile, mon ami, répondit Minha en souriant. Manoel m'a
offert un bouquet et je m'en contente ! - Il est vrai, ajouta-t-elle
en montrant l'habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai qu'il
a caché notre maison dans son bouquet de fiançailles ! »
LE SOIR DU 5 JUIN
Pendant que se construisait la maison de maître, Joam Garral
s'était occupé aussi de l'aménagement des « communs », qui
comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les provisions
de toutes sortes allaient être emmagasinées.
Au premier rang, il y avait un important stock des racines de
cet arbrisseau, haut de six à dix pieds, qui produit le manioc, dont
les habitants des contrées intertropicales font leur principale
nourriture. Cette racine, semblable à un long radis noir, vient par
touffes, comme les pommes de terre. Si elle n'est pas toxique dans
les régions africaines, il est certain que, dans l'Amérique du Sud,
elle contient un suc des plus nuisibles, qu'il faut préalablement
chasser par la pression. Ce résultat obtenu, on réduit ces racines
en une farine qui s'utilise de différentes façons, même sous la
forme de tapioca, suivant le caprice des indigènes.
Aussi, à bord de la jangada, existait-il un véritable silo de
cette utile production, qui était réservée à l'alimentation
générale.
Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de
moutons, nourris dans une étable spéciale, bâtie à l'avant, elles
consistaient surtout en une certaine quantité de ces jambons
« presuntos » du pays, qui sont d'excellente qualité ; mais on
comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques Indiens,
bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas - et qui ne le
manqueraient pas non plus - sur les îles ou dans les forêts
riveraines de l'Amazone.
Le fleuve, d'ailleurs, devait largement fournir à la
consommation quotidienne : crevettes, qu'on aurait le droit
d'appeler écrevisses, « tambagus », le meilleur poisson de tout ce
bassin, d'un goût plus fin que le saumon, auquel on l'a quelquefois
comparé ; « pira-rucus », aux écailles rouges, grands comme des
esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s'expédient en quantités
considérables dans tout le Brésil ; « candirus », dangereux à
prendre, bons à manger ; « piranhas » ou poissons-diables rayés de
bandes rouges et longs de trente pouces ; tortues grandes ou
petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si grande
part dans l'alimentation des indigènes, tous ces produits du fleuve
devaient figurer tour à tour sur la table des maîtres et des
serviteurs.
Donc, chaque jour, s'il se pouvait, chasse et pêche allaient
être pratiquées d'une façon régulière.
Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de
ce que le pays produisait de meilleur : « caysuma » ou
« machachera » du Haut et du Bas-Amazone, liquide agréable, de
saveur acidulée, que distille la racine bouillie de manioc doux ;
« beiju » du Brésil, sorte d'eau-de-vie nationale, « chica » du
Pérou, ce « mazato » de l'Ucayali, tirée des fruits bouillis,
pressurés et fermentés du bananier ; « guarana », espèce de pâte
faite avec la double amande du « paullinia-sorbilis », une vraie
tablette de chocolat pour la couleur, que l'on réduit en fine
poudre, et qui, additionnée d'eau, donne un breuvage excellent.
Et ce n'était pas tout. Il y a dans ces contrées une espèce de
vin violet foncé qui se tire du suc des palmiers « assais », et dont
les Brésiliens apprécient fort le goût aromatique. Aussi s'en
trouvait-il à bord un nombre respectable de frasques[6], qui
seraient vides, sans doute, en arrivant au Para.
Et, en outre, le cellier spécial de la jangada faisait honneur à
Benito, qui s'en était constitué l'ordonnateur en chef. Quelques
centaines de bouteilles de Xérès, de Sétubal, de Porto, rappelaient
des noms chers aux premiers conquérants de l'Amérique du Sud. De
plus, le jeune sommelier avait encavé certaines dames-jeannes[7],
remplies de cet excellent tafia, qui est une eau-de-vie de sucre, un
peu plus accentuée au goût que le beiju national.
Quant au tabac, ce n'était point cette plante grossière dont se
contentent le plus habituellement les indigènes du bassin de
l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz,
c'est-à-dire de la contrée où se récolte le tabac le plus estimé de
toute l'Amérique centrale.
Ainsi était donc disposée à l'arrière de la jangada l'habitation
principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout
formant une partie réservée à la famille Garral et à leurs
serviteurs personnels.
Vers la partie centrale, en abord, avaient été construits les
baraquements destinés au logement des Indiens et des noirs. Ce
personnel devait se trouver là dans les mêmes conditions qu'à la
fazenda d'Iquitos, et de manière à pouvoir toujours manoeuvrer sous
la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel, il
fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner à la
jangada l'aspect d'un petit village en dérive. Et, en vérité, il
allait être plus bâti et plus habité que bien des hameaux du
Haut-Amazone.
Aux Indiens, Joam Garral avait réservé de véritables carbets,
sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage était
supporté par de légers baliveaux. L'air circulait librement à
travers ces constructions ouvertes et balançait les hamacs suspendus
à l'intérieur. Là, ces indigènes, parmi lesquels on comptait trois
ou quatre familles au complet avec femmes et enfants, seraient logés
comme ils le sont à terre.
Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs
ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils étaient
hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une seule donnait
accès à l'intérieur de la case. Les Indiens, accoutumés à vivre au
grand air, en pleine liberté, n'auraient pu s'habituer à cette sorte
d'emprisonnement de l'ajoupa, qui convenait mieux à la vie des
noirs.
Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant
les marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps
que le produit de ses forêts.
Là, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la
riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle
eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire.
En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient
la partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de
ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada
emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette smilacée
qui forme une branche importante du commerce d'exportation dans tout
le bassin de l'Amazone, et devient de plus en plus rare sur les
rives du fleuve, tant les indigènes se montrent peu soigneux d'en
respecter les tiges quand ils la récoltent. Fèves tonkins, connues
au Brésil sous le nom de « cumarus », et servant à faire certaines
huiles essentielles ; sassafras, dont on tire un baume précieux
contre les blessures, ballots de plantes tinctoriales, caisses de
diverses gommes, et une certaine quantité de bois précieux
complétaient cette cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans
les provinces du Para.
Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs
embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre de
la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand nombre,
en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines de
l'Amazone ?
C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont
point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait
sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des
rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches se
sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu le
long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des
échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre, de
la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais ces
fugitifs ne sont qu'en petit nombre ; ils n'errent que par groupes
isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga était en
mesure de repousser toute attaque de la part de ces coureurs de
bois.
En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes,
des villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert
que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se colonise
de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait donc pas à
tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir.
Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler
que de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui
achevaient de lui donner un très pittoresque aspect.
À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non
à l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En
effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire
usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune action
sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été
manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen
de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit,
qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait sa
direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle pouvait
s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait de faire
halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas, deux pirogues
avec leur gréement, étaient à bord et permettaient de communiquer
facilement avec les berges. Le rôle du pilote se bornait donc à
reconnaître les passes du fleuve, les déviations du courant, les
remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques qui
présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa place
était et devait être à l'avant.
Si le pilote était le directeur matériel de cette immense
machine - ne peut-on justement employer cette expression ? - un
autre personnage en allait être le directeur spirituel : c'était le
padre Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos.
Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû
saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un vieux
prêtre qu'elle vénérait.
Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme
de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être charitable
et bon, et, au milieu de ces contrées où les représentants de la
religion ne donnent pas toujours l'exemple des vertus, il
apparaissait comme le type accompli de ces grands missionnaires, qui
ont tant fait pour la civilisation au milieu des régions les plus
sauvages du monde.
Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans
la Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait
de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui
qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis
recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les
avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux
aussi, la bénédiction nuptiale.
L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son
laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui. Il
venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus jeune, et
il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses jours dans un
de ces couvents qui sont réservés aux vieux serviteurs de Dieu.
Quelle occasion meilleure pouvait lui être offerte que de
descendre le fleuve avec cette famille qui était comme la sienne ?
On le lui avait proposé, il avait accepté d'être du voyage, et,
arrivé à Bélem, c'était à lui qu'il serait réservé de marier ce
jeune couple, Minha et Manoel.
Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait
s'asseoir à la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui
faire construire une habitation à part, et Dieu sait avec quel soin
Yaquita et sa fille s'étaient ingéniées à la rendre confortable !
Certes, le bon vieux prêtre n'avait jamais été aussi bien logé dans
son modeste presbytère.
Toutefois, le presbytère ne pouvait suffire au padre Passanha.
Il lui fallait aussi la chapelle.
La chapelle avait donc été édifiée au centre même de la jangada,
et un petit clocher la surmontait.
Elle était bien étroite, sans doute, et n'eût pu contenir tout
le personnel du bord ; mais elle était richement ornée, et, si Joam
Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le
padre Passanha n'avait pas, non plus, à y regretter sa pauvre église
d'Iquitos.
Tel était donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre
tout le cours de l'Amazone. Il était là, sur la grève attendant que
le fleuve vînt lui-même le soulever. Or, d'après les calculs et
observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder.
Tout était prêt à la date du 5 juin.
Le pilote, arrivé de la veille, était un homme de cinquante ans,
très entendu aux choses de son métier, mais aimant quelque peu à
boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, à
plusieurs reprises, il l'avait employé à conduire des trains de bois
à Bélem, sans avoir jamais eu à s'en repentir.
Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo, - c'était son nom - , n'y
voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia,
tiré du jus de la canne à sucre, lui éclaircissaient la vue. Aussi
ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de cette
liqueur, à laquelle il faisait une cour assidue.
La crue du fleuve s'était manifestée sensiblement déjà depuis
plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve
s'élevait, et, pendant les quarante-huit heures qui précédèrent le
maximum, les eaux se gonflèrent suffisamment pour couvrir la grève
de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de bois.
Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur
possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de
l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque
émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause
inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour
déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail
eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se serait
rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se
retrouver dans des conditions identiques.
Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la
jangada étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une
centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte
d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille,
Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et
quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda.
Fragoso ne pouvait tenir en place ; il allait, il venait, il
descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points
de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de
les atteindre.
« Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous
emporter à Bélem ! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel
devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone ! »
Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une
nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures
nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs, était
bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne pouvait
être entraînée par le courant, quand elle viendrait à flotter.
Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des
environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était
venue assister à cet intéressant spectacle.
On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans
cette foule impressionnée.
Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau
supérieur à celui de la veille, - plus d'un pied - , et la grève
disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide.
Un certain frémissement se propagea à travers les ais de
l'énorme charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces
qu'elle ne fût entièrement soulevée et détachée du fond.
Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers
craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait peu
à peu les troncs de leur lit de sable.
Vers six heures et demie, des cris de joie éclatèrent. La
jangada flottait enfin, et le courant l'entraînait vers le milieu du
fleuve ; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement se
ranger près de la rive, à l'instant où le padre Passanha la
bénissait, comme il est béni un bâtiment de mer, dont les destinées
sont entre les mains de Dieu !
D'IQUITOS À PEVAS
Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs
adieux à l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait à
la fazenda. À six heures du matin, la jangada recevait tous ses
passagers, - il serait plus juste de les appeler ses habitants - ,
et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire, de
sa maison.
Le moment de partir était venu. Le pilote Araujo alla se placer
à l'avant, et les gens de l'équipe, armés de leurs longues gaffes,
se tinrent à leur poste de manoeuvre.
Joam Garral, aidé de Benito et de Manoel, surveillait
l'opération du démarrage.
Au commandement du pilote, les câbles furent largués, les gaffes
s'appuyèrent sur la berge pour déborder la jangada, le courant ne
tarda pas à la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle
laissa sur la droite les îles Iquitos et Parianta.
Le voyage était commencé. Où finirait-il ? Au Para, à Bélem, à
huit cents lieues de ce petit village péruvien, si rien ne modifiait
l'itinéraire adopté ! Comment finirait-il ? C'était le secret de
l'avenir.
Le temps était magnifique. Un joli « pampero » tempérait
l'ardeur du soleil. C'était un de ces vents de juin et de juillet,
qui viennent de la Cordillère, à quelques centaines de lieues de là,
après avoir glissé à la surface de l'immense plaine de Sacramento.
Si la jangada eût été pourvue de mâts et de voiles, elle eût
ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se fût accélérée ;
mais, avec les sinuosités du fleuve, ses brusques tournants qui
eussent obligé à prendre toutes les allures, il fallait renoncer aux
bénéfices d'un pareil moteur.
Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est, à
vrai dire, qu'une plaine sans fin, la déclivité du lit du fleuve ne
peut être que peu accusée. Aussi a-t-on calculé que, entre
Tabatinga, à la frontière brésilienne, et la source de ce grand
cours d'eau, la différence de niveau ne dépasse pas un décimètre par
lieue. Il n'est donc pas d'artère fluviale au monde dont
l'inclinaison soit aussi faiblement prononcée.
Il suit de là que la rapidité du courant de l'Amazone, en eau
moyenne, ne doit pas être estimée à plus de deux lieues par
vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre
encore à l'époque des sécheresses. Cependant, dans la période des
crues, on l'a vue se relever jusqu'à trente et quarante kilomètres.
Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait
naviguer ; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la
vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en
tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve, les
nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds
qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient
nécessairement perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait
pas de se diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de
vingt-cinq kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru.
La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement
libre, d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots
d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une
flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant
d'obstacles à une rapide navigation.
L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière
une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées
roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan très
chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon.
La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les
nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine depuis
Iquitos jusqu'à Pucalppa.
Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en
puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de cet
archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient simultanément de
chaque côté du train de bois et s'abattaient dans l'eau avec un
mouvement automatique. Cela était curieux à voir.
Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait
de mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne
s'occupait des apprêts du déjeuner.
Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en
compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille
s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de
l'habitation.
« Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable
manière de voyager ?
- Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est
véritablement voyager avec tout son chez soi !
- Et sans aucune fatigue ! ajouta Manoel. On ferait ainsi des
centaines de milles !
- Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris
passage en notre compagnie ! Ne vous semble-t-il pas que nous sommes
embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du fleuve, avec
ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la dérive ?
Seulement...
- Seulement ?... répéta le padre Passanha.
- Cette île-là, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos
propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les
îles de l'Amazone ! J'ai bien le droit d'en être fière !
- Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je
t'absous de ton sentiment de fierté ! D'ailleurs, je ne me
permettrais pas de te gronder devant Manoel.
- Mais si, au contraire ! répondit gaiement la jeune fille. Il
faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite ! Il est
beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses
défauts.
- Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la
permission pour vous rappeler...
- Quoi donc ?
- Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la
fazenda, et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout
ce qui concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très
imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada
dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom !
- Et qui le pourrait ? s'écria la jeune fille.
- Oui ! qui le pourrait ? répéta Benito après elle. Qui pourrait
retenir les centaines de noms en idiome « tupi » dont sont affublées
toutes ces îles ? C'est à ne pas s'y reconnaître ! Les Américains,
eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les
numérotent...
- Comme ils numérotent les avenues et les rues de leurs villes !
répondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce système
numérique ! Cela ne dit rien à l'imagination, l'île soixante-quatre,
l'île soixante-cinq, pas plus que la sixième rue de la troisième
avenue ! N'êtes-vous pas de mon avis, chère Minha ?
- Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frère, répondit la
jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms, les
îles de notre grand fleuve sont vraiment belles ! Voyez-les se
développer sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs
feuilles retombantes ! Et cette ceinture de roseaux qui les entoure,
au milieu desquels une étroite pirogue pourrait à peine se frayer
passage ! Et ces mangliers, dont les racines fantasques viennent
s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques monstrueux
crabes ! Oui, ces îles sont belles, mais, si belles qu'elles soient,
elles ne peuvent se déplacer ainsi que le fait la nôtre !
- Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui ! fit
observer le padre Passanha.
- Ah ! padre, s'écria la jeune fille, je suis si heureuse de
sentir tout le monde heureux autour de moi ! » En ce moment, on
entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha à l'intérieur de
l'habitation.
La jeune fille s'en alla, courant et souriant.
« Vous aurez là, Manoel, une aimable compagne ! dit le padre
Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va
s'enfuir avec vous, mon ami !
- Brave petit soeur ! dit Benito. Nous la regretterons bien, et
le padre a raison ! Au fait, si tu ne l'épousais pas, Manoel !... Il
est encore temps ! Elle nous resterait !
- Elle vous restera, Benito, répondit Manoel. Crois-moi,
l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous réunira tous ! »
Cette première journée se passa bien. Déjeuner, dîner, sieste,
promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens
eussent encore été dans la confortable fazenda d'Iquitos.
Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios
Bacali, Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios
Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les îles de ce nom, sur la
droite, furent dépassées sans accident. La nuit, éclairée par la
lune, permit d'économiser une halte, et le long radeau glissa
paisiblement à la surface de l'Amazone.
Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de
Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à
quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est
maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose
d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de plus
pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait peintes
à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont quelques hauts
palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou trois ubas à demi
échouées sur ses rives.
Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre
la rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires
inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher à
la pointe amont de l'île Sinicuro ; mais le pilote, bien servi par
son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le fil du
courant.
Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue,
appelée île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce
vers le nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de
l'Amazone par une embouchure large de huit cents mètres environ,
après avoir arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des
Orejones.
Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le
travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en
deux bras avant de tomber dans l'Amazone.
Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy,
allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il
compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale
verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des mesures
indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du Napo était
sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une certaine
rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du Cotopaxi,
venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de l'Amazone.
Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils
avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure flottante,
la narine transpercée d'une baguette de palmier, le lobe de
l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes rondelles
de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient. Aucun d'eux ne
manifesta l'intention de venir à bord.
On prétend que ces indigènes pourraient bien être
anthropophages ; mais cela se dit de tant de tribus riveraines du
fleuve que, si le fait était vrai, on aurait de ces habitudes de
cannibalisme des témoignages qui manquent encore aujourd'hui.
Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur
une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui
dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des
bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges
feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine.
Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait
l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du
fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne
s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement
vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la
dame-jeanne.
Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces
nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du cours
de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le fleuve.
L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était d'assez
médiocre étendue, et recevait les eaux par un large pertuis. Au
milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou trois îlots,
curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito signala
l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus que
d'incertains vestiges.
Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada
alla tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, sans que
sa charpente subît le moindre attouchement suspect.
Les passagers étaient déjà faits à cette nouvelle existence.
Joam Garral, laissant à son fils le soin de tout ce qui constituait
le côté commercial de l'expédition, se tenait le plus souvent dans
sa chambre, méditant et écrivant. De ce qu'il écrivait ainsi, il ne
disait rien, pas même à Yaquita, et cependant cela prenait déjà
l'importance d'un véritable mémoire.
Benito, lui, l'oeil à tout, causait avec le pilote et relevait
la direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours
un groupe à part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir,
soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc de
la fazenda. C'était véritablement la même existence. Il n'était pas
jusqu'à Benito, qui ne trouvât encore l'occasion de se livrer au
plaisir de la chasse. Si les forêts d'Iquitos lui manquaient avec
leurs fauves, leurs agoutis, leurs pécaris, leurs cabiais, les
oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient même
pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient figurer
avantageusement sur la table, en qualité de gibier, Benito les
tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas à s'y opposer,
puisque c'était dans l'intérêt de tous ; mais s'il s'agissait de ces
hérons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou blancs, qui hantent les
berges, on les épargnait par amitié pour Minha. Une seule espèce de
grèbe, bien qu'elle ne fût point comestible, ne trouvait pas grâce
aux yeux du jeune négociant : c'était ce « caiaraca », aussi habile
à plonger qu'à nager ou voler, oiseau au cri désagréable, mais dont
le duvet a un grand prix sur les divers marchés du bassin de
l'Amazone.
Enfin, après avoir dépassé le village d'Omaguas et l'embouchure
de l'Ambiacu, la jangada arriva à Pevas, le soir du 11 juin, et elle
s'amarra à la rive.
Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito
débarqua, emmenant avec lui le toujours prêt Fragoso, et les deux
chasseurs allèrent battre les fourrés aux environs de la petite
bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de
perdrix, vinrent enrichir l'office à la suite de cette heureuse
excursion.
À Pevas, où l'on compte une population de deux cent soixante
habitants, Benito aurait peut-être pu faire quelques échanges avec
les frères lais de la Mission, qui sont en même temps négociants en
gros ; mais ceux-ci venaient d'expédier récemment des ballots de
salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le
Bas-Amazone, et leur magasin était vide.
La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce
petit archipel que forment les îles Iatio et Cochiquinas, après
avoir laissé sur la droite le village de ce nom. Diverses
embouchures de minces affluents, innomés, furent relevées sur la
droite du fleuve, à travers les intervalles qui séparent les îles.
Quelques indigènes à tête rasée, tatoués aux joues et au front,
portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lèvre inférieure, des
rondelles de métal, parurent un instant sur les rives. Ils étaient
armés de flèches et de sarbacanes, mais ils n'en firent point usage
et n'essayèrent même pas d'entrer en communication avec la jangada.
DE PEVAS À LA FRONTIÈRE
Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne
présenta aucun incident. Les nuits étaient si belles que le long
train de bois se laissa aller au courant, sans même faire halte. Les
deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer
latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent d'une
coulisse à l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, à laquelle
se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la jangada fût
immobile entre les deux mouvants bas-côtés.
Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne
fit aucune halte ; mais le gibier fut très avantageusement remplacé
par les produits de la pêche.
En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des
« pacos », des « surubis », des « gamitanas » d'une chair exquise,
et certaines de ces larges raies, appelées « duridaris », roses au
ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On
recueillit aussi, par milliers, de ces « candirus », sortes de
petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont
bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment
aventuré dans leurs parages.
Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien
d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les
fleuves, pendant des heures entières.
C'étaient de gigantesques « pira-rucus », longs de dix à douze
pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont la
chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne
cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux dauphins,
qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur queue les
poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à l'arrière,
animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de jets d'eau que
la lumière réfractée changeait en autant d'arcs-en-ciel.
Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains
hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande île
de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au village de
Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de l'Amazone.
Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de l'Atacoari
et du Cocha, puis le « furo », ou canal, qui communique avec le lac
de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait escale à la
hauteur de la Mission de Cocha.
C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux
flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail
d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une
figure féline, et cela, - suivant l'observation de Paul Marcoy, -
dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent
par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes
vinrent avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient
le bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts
amazoniennes, allaient à peu près nus.
La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine
franciscain, qui voulut rendre visite au padre Passanha.
Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui
offrit même de s'asseoir à la table de la famille.
Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur
à la cuisinière indienne.
Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le
plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de farine
de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de tomates,
volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de vinaigre et
de « malagueta », plat d'herbages pimentés, gâteau froid saupoudré
de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine, réduit au
maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le retenir.
Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce propos. Mais
le franciscain devait, le soir même, rendre visite à un Indien qui
était malade à Cocha. Il remercia donc l'hospitalière famille et
partit, non sans emporter quelques présents, qui devaient être bien
reçus des néophytes de la Mission.
Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du
fleuve s'élargissait peu à peu ; mais les îles y étaient plus
nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait
aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre
les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes
fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la jangada,
qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors la main à la
manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez difficiles que, le
20 juin au soir, on eut connaissance de Nuestra-Senora-de-Loreto.
Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur
la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du Brésil.
Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une vingtaine de
maisons, groupées sur une berge légèrement accidentée, dont les
tumescences sont faites de terre d'ocre et d'argile.
C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires
jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au nord
du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux épais,
zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table chinoise ;
ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de bandelettes de
coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On n'en compte pas
plus de deux cents, maintenant, sur les bords de l'Atacoari, reste
infime d'une nation qui fut autrefois puissante sous la main de
grands chefs.
À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou
trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades, du
poisson salé et de la salsepareille.
Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques
ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les
marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un travail
qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre. Yaquita et
sa fille restèrent également à bord de la jangada avec Manoel. C'est
que les moustiques de Loreto ont une réputation bien faite pour
écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser quelque peu de
leur sang à ces redoutables diptères.
Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes,
et ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres.
« On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent
les rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de
Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là, chère
Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la
patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre,
l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou plutôt,
tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici
méconnaissable ! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères
gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de
soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge !
- Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à
quoi servent les moustiques ?
- À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je
serais très embarrassé pour vous donner une meilleure
explication ! »
Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop
vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito
revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un millier
de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le cuir des
chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils.
« Partons, partons à l'instant même ! s'écria Benito, ou ces
maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada
deviendra absolument inhabitable !
Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà
trop pour sa propre consommation ! » Donc, pour ne pas même passer
la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le
fil du courant.
À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le
sud-est, entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait
alors sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de
l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche,
pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long de
la grande île de Jahuma.
Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes
annonçait une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent
connaître les zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait
l'atmosphère. La lune allait bientôt se lever sur le fond constellé
du ciel, et remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent
de ces basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore,
les étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense
plaine du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer,
et, à l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille
milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de
l'étoile polaire ; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud.
Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi
estompés, se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus
les reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt
ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en ombrelles,
ces groupes de « sandis » dont on peut extraire un lait épais et
sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces « vignaticos » hauts
de quatre-vingts pieds, dont la cime tremblotait au passage des
légers courants d'air. « Quel beau sermon que ces forêts de
l'Amazone ! » a-t-on pu justement dire. Oui ! et l'on pourrait
ajouter : « Quel hymne superbe que ces nuits des tropiques ! »
Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir :
« bentivis » qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives ;
« niambus », sorte de perdrix, dont le chant se compose des quatre
notes de l'accord parfait et que répétaient des imitateurs de la
gent volatile ; « kamichis », à la mélopée si plaintive ;
martins-pêcheurs, dont le cri répond, comme un signal, aux derniers
cris de leurs congénères ; « canindés », au clairon sonore, et aras
rouges, qui reployaient leurs ailes dans le feuillage des
« jaquetibas », dont la nuit venait d'éteindre les splendides
couleurs.
Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans
l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait
voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres.
La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un
campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au
bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà plus
la force d'en soulever l'étamine.
À huit heures, les trois premiers tintements de l'Angelus
s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois tintements
du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur tour, et la
salutation s'acheva dans la série des coups plus précipités de la
petite cloche.
Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet,
était restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus
frais du dehors. Chaque soir il en était ainsi ; et, tandis que Joam
Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes
gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher.
« Ah ! notre beau fleuve ! notre magnifique Amazone ! » s'écria
la jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau
américain ne se lassait jamais.
- Fleuve incomparable, en vérité ! répondit Manoel, et j'en
comprends toutes les sublimes beautés ! Nous le descendons,
maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a
des siècles, et je ne m'étonne plus qu'ils en aient rapporté de si
merveilleuses descriptions !
- Un peu fabuleuses ! répliqua Benito.
- Mon frère, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal
de notre Amazone !
- Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler
qu'il a ses légendes !
- Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses ! répondit
Minha.
- Quelles légendes ? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne
sont pas encore arrivées au Para, on du moins, pour mon compte, je
ne les connais pas !
- Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collèges de
Bélem ? répondit en riant la jeune fille.
- Je commence à m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien !
répondit Manoel.
- Quoi ! monsieur, reprit Minha avec un sérieux tout à fait
plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile,
nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les
eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent s'y
plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque !
- Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phénoménal ?
demanda Manoel.
- Hélas non ! répondit Lina.
- Quel dommage ! crut devoir ajouter Fragoso.
- Et la « Mae d'Agua », reprit la jeune fille, cette superbe et
redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux
du fleuve les imprudents qui la contemplent ?
- Oh ! quant à la Mae d'Agua, elle existe ! s'écria la naïve
Lina. On dit même qu'elle se promène encore sur les berges, mais
qu'elle disparaît, comme une ondine, dès qu'on s'approche d'elle !
- Eh bien, Lina, répondit Benito, la première fois que tu
l'apercevras, viens me prévenir.
- Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve ?
Jamais, monsieur Benito !
- C'est qu'elle le croit ! s'écria Minha.
- Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao ! dit alors
Fragoso, toujours prêt à intervenir en faveur de Lina.
- Le tronc de Manao ? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que
le tronc de Manao ?
- Monsieur Manoel, répondit Fragoso avec une gravité comique, il
paraît qu'il y a ou plutôt qu'il y avait autrefois un tronc de
« turuma » qui, chaque année, à la même époque, descendait le
Rio-Negro, s'arrêtait quelques jours à Manao, et s'en allait ainsi
au Para, faisant halte à tous les ports, où les indigènes l'ornaient
dévotement de petits pavillons. Arrivé à Bélem, il faisait halte,
rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et
retournait à la forêt d'où il était mystérieusement parti. Un jour,
on a voulu le tirer à terre, mais le fleuve en courroux s'est
gonflé, et il a fallu renoncer à s'en emparer. Un autre jour, le
capitaine d'un navire l'a harponné et a essayé de le remorquer...
Cette fois encore, le fleuve en colère a rompu les amarres, et le
tronc s'est miraculeusement échappé !
- Et qu'est-il devenu ? demanda la jeune mulâtresse.
- Il paraît qu'à son dernier voyage, mademoiselle Lina, répondit
Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est trompé de route,
il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu !
- Oh ! si nous pouvions le rencontrer ! s'écria Lina.
- Si nous le rencontrons, répondit Benito, nous te mettrons
dessus, Lina ; il t'emportera dans sa forêt mystérieuse, et tu
passeras, toi aussi, à l'état de naïade légendaire !
- Pourquoi non ? répondit la folle jeune fille.
- Voilà bien des légendes, dit alors Manoel, et j'avoue que
votre fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les
valent bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous
attrister, car elle est véritablement lamentable, je vous la
raconterais !
- Oh ! racontez, monsieur Manoel, s'écria Lina ! J'aime tant les
histoires qui font pleurer !
- Tu pleures, toi, Lina ! dit Benito.
- Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant !
- Eh bien ! raconte-nous cela, Manoel.
- C'est l'histoire d'une Française, dont les malheurs ont
illustré ces rives au XVIIIe siècle.
- Nous vous écoutons, dit Minha.
- Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expédition de deux
savants français, Bouguer et La Condamine, qui furent envoyés pour
mesurer un degré terrestre sous l'équateur, on leur adjoignit un
astronome fort distingué nommé Godin des Odonais.
« Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour
le Nouveau Monde : il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants,
son beau-père et son beau-frère.
« Tous les voyageurs arrivèrent à Quito en bonne santé. Là
commencèrent pour madame des Odonais la série de ses malheurs ; car
en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants.
« Lorsque Godin des Odonais eut achevé son travail, vers la fin
de l'année 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une
fois arrivé dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille ;
mais, la guerre étant déclarée, il fut forcé de solliciter du
gouvernement portugais une autorisation qui laissât la route libre à
madame des Odonais et aux siens.
« Le croirait-on ? Plusieurs années se passèrent sans que cette
autorisation pût être accordée.
« En 1765, Godin des Odonais, désespéré de ces retards, résolut
de remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme à Quito ;
mais, au moment où il allait partir, une subite maladie l'arrêta, et
il ne put mettre son projet à exécution.
« Cependant, les démarches n'avaient pas été inutiles, et madame
des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant
l'autorisation nécessaire, faisait préparer une embarcation, afin
qu'elle pût descendre le fleuve et rejoindre son mari. En même
temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du
Haut-Amazone.
« Madame des Odonais était une femme d'un grand courage, vous
allez bien le voir. Aussi n'hésita-t-elle pas, et, malgré les
dangers d'un pareil voyage à travers tout le continent, elle partit.
- C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais
fait comme elle !
- Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au
sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin
français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière
brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte.
« Le voyage est heureux d'abord ; il se fait sur le cours des
affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les
difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les
fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des
quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart
disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui
fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en
voulant porter secours au médecin français.
« Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en
dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à terre,
et là, à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est réduit à
construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin offre d'aller
en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu quitter madame des
Odonais. Tous deux partent. On les attend plusieurs jours... mais en
vain !... Ils ne reviennent plus.
« Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent
inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut
rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la
route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables !
« C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens ! Ils tombent
un à un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de
quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts !
Oh ! la malheureuse femme ! dit Lina.
Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se
trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre !
Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve !... La
mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres
mains !... C'est la femme qui veut revoir son mari !
« Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du
Bobonasa ! Là, elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la
conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte !
« Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa
route étaient semées de tombes !
« Madame des Odonais atteignit Loreto, où nous étions il y a
quelques jours. De ce village péruvien, elle descendit l'Amazone,
comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son mari,
après dix-neuf années de séparation !
- Pauvre femme ! dit la jeune fille.
- Pauvre mère, surtout ! » répondit Yaquita. En ce moment, le
pilote Araujo vint à l'arrière et dit : « Joam Garral, nous voici
devant l'île de la Ronde ! Nous allons passer la frontière !
- La frontière ! » répondit Joam.
Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il
regarda longuement l'îlot de la Ronde, auquel se brisait le courant
du fleuve. Puis, sa main se porta à son front comme pour chasser un
souvenir.
« La frontière ! » murmura-t-il en baissant la tête par un
mouvement involontaire. Mais, un instant après, sa tête s'était
relevée, et son visage était celui d'un homme résolu à faire son
devoir jusqu'au bout.
FRAGOSO À L'OUVRAGE
« Braza », braise, est un mot que l'on trouve dans la langue
espagnole dès le XIIe siècle. Il a servi à faire le mot « brazil »
pour désigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De
là le nom de Brésil donné à cette vaste étendue de l'Amérique du Sud
que traverse la ligne équinoxiale, et dans laquelle ce bois se
rencontre fréquemment. Il fut, d'ailleurs, et de très bonne heure,
l'objet d'un commerce considérable avec les Normands. Bien qu'il
s'appelle « ibirapitunga » au lieu de production, ce nom de
« brazil » lui est resté, et il est devenu celui de ce pays, qui
apparaît comme une immense braise, enflammée sous les rayons d'un
soleil tropical.
Les Portugais l'occupèrent tout d'abord. Dès le commencement du
XVIe siècle, prise de possession en fut faite par le pilote Alvarez
Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y établirent
partiellement, il est resté portugais, et possède toutes les
qualités qui distinguent ce vaillant petit peuple. C'est maintenant
l'un des plus grands États de l'Amérique méridionale, ayant à sa
tête l'intelligent et artiste roi don Pedro.
« Quel est ton droit dans la tribu ? demandait Montaigne à un
Indien qu'il rencontrait au Havre.
C'est le droit de marcher le premier à la guerre ! » répondit
simplement l'Indien.
La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sûr et le
plus rapide véhicule de la civilisation. Aussi, les Brésiliens
firent-ils ce que faisait cet Indien : ils luttèrent, ils
défendirent leur conquête, ils l'étendirent, et c'est au premier
rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation.
Ce fut en 1824, seize ans après la fondation de l'empire
Luso-Brésilien, que le Brésil proclama son indépendance par la voix
de don Juan, que les armées françaises avaient chassé du Portugal.
Restait à régler la question de frontières entre le nouvel
empire et le Pérou, son voisin.
La chose n'était pas facile.
Si le Brésil voulait s'étendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest,
le Pérou, lui, prétendait s'élargir jusqu'au lac d'Ega, c'est-à-dire
huit degrés plus à l'ouest.
Mais, entre temps, le Brésil dut intervenir pour empêcher
l'enlèvement des Indiens de l'Amazone, enlèvement qui se faisait au
profit des Missions hispano-brésiliennes. Il ne trouva pas de
meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier
l'île de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y établir un
poste.
Ce fut une solution, et, depuis cette époque, la frontière des
deux pays passe par le milieu de cette île.
Au-dessus, le fleuve est péruvien et se nomme Marafion, ainsi
qu'il a été dit.
Au-dessous, il est brésilien et prend le nom de rivière des
Amazones.
Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant
Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive gauche,
à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui dépend de la
paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive droite.
Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de
donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc
s'effectuer que le 27, dans la matinée.
Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à
Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient
manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la
bourgade.
On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous
Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute,
ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de
l'Amazone et de ses petits affluents.
Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques
années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est
une ville de garnison ; mais, en somme, la garnison n'est composée
que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui est
le véritable commandant de la place.
Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont
taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet endroit
la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La demeure du
commandant comprend deux chaumières disposées en équerre, et les
soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent pas de là au pied
d'un grand arbre.
Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les
villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve, si
un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne
s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa sentinelle,
et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là pour canonner
au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à l'ordre.
Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas,
au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de
ficus et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là, sur une
falaise de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons
recouvertes de feuilles de palmier « boiassu », disposées autour
d'une place centrale.
Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga
sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez
largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet
endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre de
ces palmiers dont les souples fibres, employées à la fabrication des
hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un certain commerce.
En somme, ce lieu est un des plus pittoresques du Haut-Amazone.
Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une
station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide
développement. Là, en effet, devront s'arrêter les vapeurs
brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui
le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des
passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou
américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un mouvement
commercial des plus considérables.
Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien
évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à
Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de
l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la « pororoca », cette
espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux
de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une
vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet, que
ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne.
Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se
prépara à débarquer, afin de visiter la ville.
Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus
d'une cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita
et de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de
possession.
On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque
prix à cette visite.
Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade,
avait déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale,
Lina, elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le
sol brésilien.
Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver
Joam Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici :
« Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez
reçu à la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli
si hospitalièrement, je vous dois...
- Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam
Garral. Donc, n'insistez pas...
- Oh ! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en
mesure de m'acquitter envers vous ! J'ajoute que vous m'avez pris à
bord de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais
nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute
probabilité, je ne devais plus revoir ! Sans cette liane...
- C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre
reconnaissance, dit Joam Garral.
- Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que
je lui dois, pas plus qu'à vous.
- On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos
adieux ! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga ?
- En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis
de vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du
moins, reprendre mon ancien métier.
- Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous
me demander, mon ami ?
- Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à
ce que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main
se rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient
pas mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le
savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu
coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur
Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du
Haut-Amazone.
- Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour
les indigènes...
- Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes
surtout ! Ah ! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée
très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque
chevelure à accommoder suivant la dernière mode ! Ils aiment cela,
ces sauvages, hommes on femmes ! Je ne serai pas installé depuis dix
minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main, - c'est
le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort agréablement
- , qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera formé autour de
moi. On se dispute mes faveurs ! Je resterais un mois ici, que toute
la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de mes mains ! On ne
tarderait pas à savoir que le « fer qui frise », - c'est ainsi
qu'ils me désignent - , est de retour dans les murs de Tabatinga !
J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et mon peigne ont
fait merveille ! Ah ! par exemple, il n'y faudrait pas revenir trop
souvent, sur le même marché ! Mesdames les Indiennes ne se font pas
coiffer tous les jours, comme nos élégantes des cités brésiliennes !
Non ! Quand c'est fait, en voilà pour un an, et, pendant un an,
elles emploient tous leurs soins à ne pas compromettre l'édifice que
j'ai élevé, avec quelque talent, j'ose le dire ! Or, il y a bientôt
un an que je ne suis venu à Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes
monuments en ruine, et, si cela ne vous contrarie pas, monsieur
Garral, je voudrais me rendre une seconde fois digne de la
réputation que j'ai acquise dans ce pays. Question de reis avant
tout, et non d'amour-propre, croyez-le bien !
- Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais
faites vite ! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous
en repartirons demain dès l'aube.
- Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de
prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque !
- Allez ! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis
pleuvoir dans votre poche !
Oui, et c'est là une bienfaisante pluie qui n'a jamais tombé à
verse sur votre dévoué serviteur ! »
Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement.
Un instant après, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La
jangada avait pu s'approcher assez près de la berge pour que le
débarquement se fît sans peine. Un escalier en assez mauvais état,
taillé dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver à la crête du
plateau.
Yaquita et les siens furent reçus par le commandant du fort, un
pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de l'hospitalité,
et leur offrit de déjeuner dans son habitation. Çà et là allaient et
venaient les quelques soldats du poste, tandis que, sur le seuil de
la caserne, apparaissaient, avec leurs femmes, qui sont de sang
ticuna, quelques enfants, assez médiocres produits de ce mélange de
race.
Au lieu d'accepter le déjeuner du sergent, Yaquita offrit au
contraire au commandant et à sa femme de venir partager le sien à
bord de la jangada.
Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous
fut pris pour onze heures.
En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mulâtresse,
accompagnées de Manoel, allèrent se promener aux environs du poste,
laissant Benito se mettre en règle avec le commandant pour
l'acquittement des droits de passage, car ce sergent était à la fois
chef de la douane et chef militaire.
Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller
chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'était refusé
à le suivre.
Cependant, Fragoso, de son côté, avait quitté la jangada ; mais,
au lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en
prenant à travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de
la berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientèle indigène
de Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes
des soldats n'auraient pas mieux demandé que de se remettre en ses
habiles mains ; mais les maris ne se souciaient guère de dépenser
quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes
moitiés.
Chez les indigènes, il en devait être tout autrement. Époux et
épouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le meilleur
accueil.
Voilà donc Fragoso en route, remontant le chemin ombragé de
beaux ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga.
Dès son arrivée sur la place, le célèbre coiffeur fut signalé,
reconnu, entouré.
Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet à
piston, pour attirer les clients, pas même de voiture à cuivres
brillants, à lanternes resplendissantes, à panneaux ornés de glaces,
ni de parasol gigantesque, ni rien qui pût provoquer l'empressement
du public, ainsi que cela se fait dans les foires ! Non ! mais
Fragoso avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses
doigts ! Avec quelle adresse il recevait la tête de tortue, qui
servait de boule, sur la pointe effilée du manche ! Avec quelle
grâce il faisait décrire à cette boule cette courbe savante, dont
les mathématiciens n'ont peut-être pas encore calculé la valeur, eux
qui ont déterminé, cependant, la fameuse courbe « du chien qui suit
son maître ! »
Tous les indigènes étaient là, hommes, femmes, vieillards,
enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous leurs
yeux, écoutant de toutes leurs oreilles. L'aimable opérateur, moitié
en portugais, moitié en langue ticuna, leur débitait son boniment
habituel sur le ton de la plus joyeuse humeur.
Ce qu'il leur disait, c'était ce que disent tous ces charlatans
qui mettent leurs services à la disposition du public, qu'ils soient
Figaros espagnols ou perruquiers français. Au fond, même aplomb,
même connaissance des faiblesses humaines, même genre de
plaisanteries ressassées, même dextérité amusante, et de la part de
ces indigènes, même ébahissement, même curiosité, même crédulité que
chez les badauds du monde civilisé.
Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public était
allumé et se pressait près de Fragoso installé dans une « loja » de
la place, sorte de boutique servant de cabaret.
Cette loja appartenait à un Brésilien domicilié à Tabatinga. Là,
pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt
reis[9], les indigènes peuvent se procurer les boissons du cru, et
en particulier l'assaï. C'est une liqueur moitié solide, moitié
liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans un
« couï », ou demi-calebasse, dont on fait un usage général en ce
bassin de l'Amazone.
Et alors, hommes et femmes, - ceux-là avec non moins
d'empressement que celles-ci - , de prendre place sur l'escabeau du
barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chômer sans doute,
puisqu'il n'était pas question de tailler ces opulentes chevelures,
presque toutes remarquables par leur finesse et leur qualité ; mais
quel emploi il allait être appelé à faire du peigne et des fers, qui
chauffaient dans un coin sur un brasero !
Et les encouragements de l'artiste à la foule !
« Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous
ne vous couchez pas dessus ! Et voilà pour un an, et ces modes-là
sont les plus nouvelles de Bélem ou de Rio-de-Janeiro ! Les filles
d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodées, et
vous remarquerez que je n'épargne pas la pommade ! »
Non ! il ne l'épargnait pas ! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu
de graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais
cela emplâtrait comme du ciment.
Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces
monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous
les genres d'architecture ! Boucles, anneaux, frisons, catogans,
cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y
trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni chignons,
ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient point des
taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les chutes, mais
plutôt des forêts dans toutes leur virginité native ! Fragoso,
cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs naturelles,
deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines parures d'os ou de
cuivre, que lui apportaient les élégantes de l'endroit. À coup sûr,
les merveilleuses du Directoire auraient envié l'ordonnance de ces
coiffures de haute fantaisie, à triple et quadruple étage, et le
grand Léonard lui-même se fût incliné devant son rival d'outremer !
Et alors les vatems, les poignées de reis, - seule monnaie
contre laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs
marchandises - , de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les
encaissait avec une évidente satisfaction. Mais, très certainement,
le soir se ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une
clientèle incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la
population de Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La
nouvelle de l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De
ces indigènes, il en venait de tous les côtés : Ticunas de la rive
gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui
habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans les
villages du Javary.
Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la
place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains de
Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient sans
trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient.
Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur
n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi
dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et d'oeufs
de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de fer.
Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces
opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de
liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un
événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre
Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du
Haut-Amazone !
TORRÈS
À cinq heures du soir, Fragoso était encore là, n'en pouvant
plus, et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit
pour satisfaire la foule des expectants.
En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute
cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge.
Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso
attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute, l'examen
le satisfit, car il entra dans la loja.
C'était un homme âgé de trente-cinq ans environ. Il portait un
assez élégant costume de voyage, qui faisait valoir les agréments de
sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux n'avaient
pas dû tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu longs,
réclamaient impérieusement les bons offices d'un coiffeur.
« Bonjour, l'ami, bonjour ! » dit-il en frappant légèrement
l'épaule de Fragoso.
Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots
prononcés en pur brésilien, et non plus l'idiome mélangé des
indigènes.
« Un compatriote ? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la
boucle rebelle d'une tête mayorunasse.
Oui, répondit l'étranger, un compatriote, qui aurait besoin de
vos services.
Comment donc ! mais à l'instant, dit Fragoso. Dès que je vais
avoir « terminé madame » !
Et ce fut fait en deux coups de fer.
Bien que le dernier venu n'eût pas droit à la place vacante,
cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela amenât aucune
réclamation de la part des indigènes, dont le tour était ainsi
reculé.
Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon
l'habitude de ses collègues :
« Que désire monsieur ? demanda-t-il.
Faire tailler ma barbe et mes cheveux, répondit l'étranger.
À vos souhaits ! » dit Fragoso en introduisant le peigne dans
l'épaisse chevelure de son client.
Et aussitôt les ciseaux de faire leur office.
« Et vous venez de loin ? demanda Fragoso, qui ne pouvait opérer
sans grande abondance de paroles.
Je viens des environs d'Iquitos.
- Tiens, c'est comme moi ! s'écria Fragoso. J'ai descendu
l'Amazone d'Iquitos à Tabatinga ! Et peut-on vous demander votre
nom ?
- Sans inconvénient, répondit l'étranger. Je me nomme Torrès. »
Lorsque les cheveux de son client eurent été coupés « à la
dernière mode », Fragoso commença à tailler sa barbe ; mais, à ce
moment, comme il le regardait bien en face, il s'arrêta, reprit son
opération, puis, enfin :
« Eh ! monsieur Torrès, dit-il, est-ce que ?... Je crois vous
reconnaître !... Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus quelque
part ?
- Je ne pense pas ! répondit vivement Torrès.
- Je me trompe alors ! » répondit Fragoso.
Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant après,
Torrès reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait
interrompue. « Comment êtes-vous venu d'Iquitos ? dit-il.
- D'Iquitos à Tabatinga ?
- Oui.
- À bord d'un train de bois, sur lequel m'a donné passage un
digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille.
- Ah ! vraiment, l'ami ! répondit Torrès. C'est une chance,
cela, et si votre fazender voulait me prendre...
- Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le
fleuve ?
- Précisément.
- Jusqu'au Para ?
- Non, jusqu'à Manao seulement, où j'ai affaire.
- Eh bien, mon hôte est un homme obligeant, et je pense qu'il
vous rendrait volontiers ce service.
- Vous le pensez ?
- Je dirais même que j'en suis sûr.
- Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender ? demanda
nonchalamment Torrès.
Joam Garral », répondit Fragoso.
Et, en ce moment, il murmurait à part lui : « J'ai certainement
vu cette figure-là quelque part ! » Torrès n'était pas homme à
laisser tomber une conversation qui semblait l'intéresser, et pour
cause. « Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait à
me donner passage ?
- Je vous répète que je n'en doute pas, répondit Fragoso. Ce
qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas de
le faire pour vous, un compatriote !
- Est-ce qu'il est seul à bord de cette jangada ?
- Non, répliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec
toute sa famille, - une famille de braves gens, je vous l'assure - ,
et il est accompagné d'une équipe d'Indiens et de noirs, qui font
partie du personnel de la fazenda.
- Il est riche, ce fazender ?
- Certainement, répondit Fragoso, très riche. Rien que les bois
flottés qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte
constituent toute une fortune !
- Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontière
brésilienne avec toute sa famille ? reprit Torrès.
- Oui, répondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le
fiancé de mademoiselle Minha.
- Ah ! il a une fille ? dit Torrès.
- Une charmante fille.
- Et elle va se marier ?...
- Oui, avec un brave jeune homme, répondit Fragoso, un médecin
militaire en garnison à Bélem, et qui l'épousera, dès que nous
serons arrivés au terme du voyage.
- Bon ! dit en souriant Torrès, c'est alors ce qu'on pourrait
appeler un voyage de fiançailles !
- Un voyage de fiançailles, de plaisir et d'affaires ! répondit
Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur le
territoire brésilien, et, quant à Joam Garral, c'est la première
fois qu'il franchit la frontière, depuis qu'il est entré à la ferme
du Vieux Magalhaës.
- Je suppose aussi, demanda Torrès, que la famille est
accompagnée de quelques serviteurs ?
- Certainement, répondit Fragoso ; la vieille Cybèle, depuis
cinquante ans dans la ferme, et une jolie mulâtresse, mademoiselle
Lina, qui est plutôt la compagne que la suivante de sa jeune
maîtresse. Ah ! quelle aimable nature ! quel coeur et quels yeux !
Et des idées à elle sur toutes choses, en particulier sur les
lianes... »
Fragoso, lancé sur cette voie, n'aurait pu s'arrêter sans doute,
et Lina allait être l'objet de ses déclarations enthousiastes, si
Torrès n'eût quitté l'escabeau pour faire place à un autre client.
« Que vous dois-je ? demanda-t-il au barbier.
- Rien, répondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent
sur la frontière, il ne peut être question de cela !
- Cependant, répondit Torrès, je voudrais...
- Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada.
- Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam
Garral de me permettre...
- N'hésitez pas ! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous
l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être
utile en cette circonstance. »
En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville,
après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de
voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions.
Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup : « Eh ! voilà
deux jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais !
s'écria-t-il.
Vous les reconnaissez ? demanda Fragoso, assez surpris.
- Oui, sans doute ! Il y a un mois, dans la forêt d'Iquitos, ils
m'ont tiré d'un assez grand embarras !
- Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez.
- Je le sais ! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais
pas à les retrouver ici ! » Torrès, s'avançant alors vers les deux
jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître : « Vous ne me
remettez pas, messieurs ? leur demanda-t-il.
- Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne
mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques
difficultés avec un guariba ?...
- Moi-même, messieurs ! répondit Torrès. Depuis six semaines,
j'ai continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la
frontière en même temps que vous !
- Enchanté de vous revoir, dit Benito ; mais vous n'avez point
oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon père ?
- Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès.
- Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur ! Cela
vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos
fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière ! Autant
de journées de marche d'épargnées !
- En effet, répondit Torrès.
- Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors
Fragoso. Il va jusqu'à Manao.
- Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la
jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se fera
un devoir de vous y donner passage.
- Volontiers ! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous
remercier d'avance ! »
Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait
l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait
attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y
avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de cet
homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint de se
fixer ; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne voulant pas
nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger.
« Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous
suivre jusqu'au port.
Venez ! » répondit Benito.
Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada.
Benito le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les
circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui
demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao.
« Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service,
répondit Joam Garral.
- Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main
à son hôte, se retint comme malgré lui.
- Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral.
Vous pouvez donc vous installer à bord...
- Oh ! mon installation ne sera pas longue ! répondit Torrès. Ma
personne et rien de plus.
- Vous êtes chez vous », dit Joam Garral. Le soir même, Torrès
prenait possession d'une cabine près de celle du barbier.
À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada,
faisait à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui
répétait, non sans quelque amour-propre, que la renommée de
l'illustre Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du
Haut-Amazone.
EN DESCENDANT ENCORE
Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient
larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve.
Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce
Torrès ? On ne le savait pas au juste. Où allait-il ? À Manao,
avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser
soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait
encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que la
jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam Garral
n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes le service
qu'il allait lui rendre.
En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment
d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette
époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore le
cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens de
transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un
service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était
réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait
dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance
inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada.
Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait
rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait
se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui
était libre de prendre part à la vie commune si cela lui convenait,
libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur insociable.
Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès
ne cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il
se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui adressait
la parole, mais ne provoquant aucune réponse.
S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un,
c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette
idée de prendre passage sur la jangada ? Quelquefois il le
questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur
les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne le
faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent,
lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il
restait dans sa cabine.
Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam
Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la
conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé.
Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le
pittoresque groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary.
Ce tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du
sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît
enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure
environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles
au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même
nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps la
propriété.
Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à
signaler dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques
embarcations, qui se glissaient le long des rives, attachées les
unes aux autres, de telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les
conduire toutes. « Navigar de bubina », ainsi disent les gens du
pays pour désigner ce genre de navigation, c'est-à-dire naviguer de
confiance.
Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles
Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont pas
encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin, le
pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de
Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures.
Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et
rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à
l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la
capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que
n'en fit la cuisinière de la jangada.
C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque
peu à un grand terre-neuve.
« Un fourmilier tamanoir ! s'écria Benito, en le jetant sur le
pont de la jangada.
- Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection
d'un muséum ! ajouta Manoel.
- Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux
animal ? demanda Minha.
- Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là
pour demander sa grâce ! Ah ! ils ont la vie dure, ces chiens-là, et
il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur le
flanc ! »
Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de
crins grisâtres ; ce museau en pointe qu'il plonge dans les
fourmilières, dont les insectes font sa principale nourriture ; ses
longues pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces
et qui peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle
main, que cette main de tamanoir ! Quand elle tient quelque chose,
il faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que
le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que « le tigre lui-même
périt dans cette étreinte ».
Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de
San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses
îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées
d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom Jurupari,
Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi, elle avait
dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou petits affluents
aux eaux noires.
La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il
appartient en propre à un certain nombre de tributaires de
l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer
combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la
distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du
fleuve.
« On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières,
dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à le
faire d'une manière satisfaisante.
- Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet
d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe mordorée
qui affleurait la jangada.
- Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme
vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant plus
attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia qui
domine dans toute cette coloration.
- Bon ! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les
savants ne sont pas d'accord !
- Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux
caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car ce
sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de préférence
pour s'y ébattre.
- Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces
animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi ? On serait fort embarrassé
de le dire ! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces
eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à ce
qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches de
houille et d'anthracite ; ou ne doit-on pas l'attribuer à l'énorme
quantité de plantes minuscules qu'elles charrient ? Il n'y a rien de
certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à boire, d'une
fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont sans arrière-goût
et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de cette eau, ma chère
Minha, buvez-en, vous le pouvez sans inconvénient. »
L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu
avantageusement remplacer les eaux de table si employées en Europe.
On en recueillit quelques frasques pour l'usage de l'office.
Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada
était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par milliers
de ces longs chapelets dont les grains sont formés des écales du
« coco de piassaba ». C'est là l'objet d'un commerce très suivi.
Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens dominateurs du
pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient arrivés à faire leur
principale occupation de confectionner ces objets du culte
catholique. Mais, après tout, pourquoi pas ? Ces Indiens ne sont
plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus du costume
national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et sarbacanes,
n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le pantalon blanc, le
puncho de coton tissé par leurs femmes, qui sont devenues très
habiles dans cette fabrication ?
San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas
moins de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus
voisines. Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par
n'être qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers
1692, et reprise par des missionnaires jésuites.
Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom
signifiait « têtes plates ». Ce nom leur venait de la barbare
coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux
planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur façonner
un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme toutes les
modes, celle-ci a changé ; les têtes ont repris leur forme
naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne
déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets.
Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à
terre. Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta
aucun désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas
connaître, cependant.
Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer
qu'il n'était pas curieux.
Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter
la cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent
accueil des principales autorités de la ville, le commandant de
place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient
aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune
négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour leur
compte, soit à Manao, soit à Bélem.
La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées
sur un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit.
Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce qui
est assez rare dans ces contrées ; mais, en revanche, la modeste
église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait que sous
un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de Bethléem
qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les plus
catholiques du monde.
Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent
de dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam
Garral avec les égards dus à leur rang.
Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude.
Il raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil,
en homme qui paraissait connaître le pays.
Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de
demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y
trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat de
la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de la
saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de questions,
Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même assez indiqué
pour que Benito l'observât, non sans quelque étonnement et fit cette
remarque, que son père écoutait tout particulièrement les questions
assez singulières que posait Torrès.
Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que
les autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il
chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon
toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans
sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août.
Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le
soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à
descendre le cours du fleuve.
À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce
tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal,
puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un affluent
de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve, en de
certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents.
Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du
Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires, et
les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents
mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos.
Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico,
Motachina ; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes
couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande
ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre.
EN DESCENDANT TOUJOURS
On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la
veille, promettait quelques prochains orages. De grandes
chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes
le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces « perros
voladors », d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles
Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion
instinctive. C'étaient là, en effet, de ces horribles vampires qui
sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui s'est
imprudemment endormi dans les campines.
« Oh ! les vilaines bêtes ! s'écria Lina, en se cachant les
yeux. Elles me font horreur !
- Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune
fille. N'est-il pas vrai, Manoel ?
- Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces
vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner
aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et
principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils
continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable
fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite des
gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs heures,
qui ne se sont plus réveillés !
- Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel,
dit Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit !
- Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous
veillerons sur leur sommeil !
- Silence ! dit Benito.
- Qu'y a-t-il donc ? demanda Manoel.
- N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté ? reprit
Benito en montrant la rive droite.
- En effet, répondit Yaquita.
- D'où provient ce bruit ? demanda la jeune fille. On dirait des
galets qui roulent sur la plage des îles !
- Bon ! je sais ce que c'est ! répondit Benito. Demain, au lever
du jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et
les petites tortues fraîches ! »
Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par
d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la
ponte attirait sur les îles.
C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent
choisir l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs.
L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie
avec l'aube.
À ce moment déjà, la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve
pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies par
milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures une
tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde de
six ; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait plus
qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient avec
leurs carapaces, de manière à le tasser.
C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone
et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent
l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs au
son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une
appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à
l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même
temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines
grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont
le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné
le nom de « plages royales ». Lorsque la récolte est achevée, c'est
fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux
libations, - fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font
ripaille des restes de ces amphibies.
Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce
extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est de
ces chéloniens que l'on « vire », c'est-à-dire que l'on retourne sur
le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve
vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les
parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde
assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre ou
sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair
fraîche de ces animaux.
On procède autrement avec les petites tortues qui viennent
d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur écaille
est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les mange
absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire. Sous cette
forme, il s'en consomme des quantités considérables.
Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on
fasse des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du
Para. La fabrication de la « manteigna de tartaruga », c'est-à-dire
du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits de
la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque année,
de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais les
tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin, et
c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs sous
le sable des grèves.
Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement
les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de
l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri pour
que chaque petite tortue se paye actuellement d'une pataque[11]
brésilienne.
Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens
prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des
grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire que
la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre.
Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient
la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été déposé
dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent
quatre-vingt-dix. Ceux-là, il n'était pas question de les extraire.
Mais, une première ponte ayant été faite deux mois auparavant, les
oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur emmagasinée dans les
sables, et déjà quelques milliers de petites tortues couraient sur
la grève.
Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie
de ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour
l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et le
personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en restait
plus guère.
Le 7 juillet au matin, on était devant San-José-de-Matura, bourg
situé près d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les bords
duquel la légende prétend que les Indiens à queue ont existé.
Le 8 juillet, dans la matinée, on aperçut le village de
San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres,
puis l'embouchure de l'Iça ou Putumayo, qui mesure neuf cents mètres
de largeur.
Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de
l'Amazone. En cet endroit, au XVIe siècle, des Missions anglaises
furent d'abord fondées par les Espagnols, puis détruites par les
Portugais, et, à l'heure présente, il n'en reste plus trace. Ce
qu'on y retrouve encore, ce sont des représentants de diverses
tribus d'Indiens, qui sont aisément reconnaissables à la diversité
de leurs tatouages.
L'Iça est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de
Pasto, au nord-est de Quito, à travers les plus belles forêts de
cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante
lieues pour les bateaux à vapeur qui ne tient pas plus de six pieds,
il doit être un jour l'un des principaux chemins fluviaux dans
l'ouest de l'Amérique.
Cependant, le mauvais temps était venu. Il ne procédait pas par
des pluies continuelles ; mais de fréquents orages troublaient déjà
l'atmosphère. Ces météores ne pouvaient aucunement gêner la marche
de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent ; sa grande longueur
la rendait même insensible à la houle de l'Amazone ; mais, pendant
ces averses torrentielles, nécessité pour la famille Garral de
rentrer dans l'habitation. Il fallait bien occuper ces heures de
loisir. On causait alors, on se communiquait ses observations, et
les langues ne chômaient pas.
Ce fut dans ces conditions que Torrès commença peu à peu à
prendre une part plus active à la conversation. Les particularités
de ses divers voyages dans tout le nord du Brésil lui fournissaient
de nombreux sujets d'entretien. Cet homme avait certainement
beaucoup vu ; mais ses observations étaient celles d'un sceptique,
et, le plus souvent, il blessait les honnêtes gens qui l'écoutaient.
Il faut dire aussi qu'il se montrait plus empressé auprès de Minha.
Seulement, ces assiduités, bien qu'elles déplussent à Manoel,
n'étaient pas assez marquées pour que le jeune homme crût devoir
intervenir encore. D'ailleurs la jeune fille éprouvait pour Torrès
une instinctive répulsion, qu'elle ne cherchait pas à cacher.
Le 9 juillet, l'embouchure du Tunantins apparut sur la rive
gauche du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par
lequel cet affluent déversait ses eaux noires, venues de
l'ouest-nord-ouest, après avoir arrosé les territoires des Indiens
Cacenas.
En cet endroit, le cours de l'Amazone se montrait sous un aspect
véritablement grandiose, mais son lit était plus que jamais encombré
d'îles et d'îlots. Il fallut toute l'adresse du pilote pour se
diriger au travers de cet archipel, allant d'une rive à l'autre,
évitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant son
imperturbable direction.
Peut-être aurait-il pu prendre l'Ahuaty-Parana, sorte de canal
naturel, qui se détache du fleuve un peu au-dessous de l'embouchure
du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d'eau principal,
cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura ; mais, si la portion
la plus large de ce « furo » mesure cent cinquante pieds, la plus
étroite n'en compte que soixante, et la jangada aurait eu quelque
peine à passer.
Bref, après avoir touché, le 13 juillet, à l'île Capuro, après
avoir dépassé la bouche du Jutahy, qui, venu de l'est-sud-ouest,
jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds, après
avoir admiré des légions de jolis singes couleur blanc de soufre, à
face rouge cinabre, qui sont d'insatiables amateurs de ces noisettes
que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit son nom, les
voyageurs arrivèrent, le 18 juillet, devant la petite ville de
Fonteboa.
En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui
donna quelque repos à l'équipe.
Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de
l'Amazone, n'a point échappé à cette capricieuse loi qui les
transporte, pendant une longue période, d'un endroit à un autre. Il
est probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette
existence nomade et qu'il est définitivement sédentaire. Tant mieux
pour lui, car il est charmant à voir avec sa trentaine de maisons,
couvertes de feuillage, et son église dédiée à Notre-Dame de
Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier
d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui élèvent de
nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. À cela
ne se borne pas leur occupation : ce sont aussi d'intrépides
chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrépides pêcheurs de
lamantins.
Aussi, le soir même de leur arrivée, les jeunes gens purent-ils
assister à une très intéressante expédition de ce genre.
Deux de ces cétacés herbivores venaient d'être signalés dans les
eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette à Fonteboa. On voyait six
points bruns se mouvoir à leur surface. C'étaient les deux museaux
pointus et les quatre ailerons des lamantins.
Des pêcheurs peu expérimentés auraient pris tout d'abord ces
points mouvants pour des épaves en dérive, mais les indigènes de
Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientôt, d'ailleurs, des souffles
bruyants indiquèrent que des animaux à évents chassaient avec force
l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration.
Deux ubas, portant chacune trois pêcheurs, se détachèrent du
rivage et s'approchèrent des lamantins, qui prirent aussitôt la
fuite. Les points noirs tracèrent d'abord un long sillage à la
surface de l'eau, puis ils disparurent à la fois.
Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux,
armé d'un harpon très primitif, - un long clou au bout d'un bâton -
, se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres
pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de respirer
ramenât les lamantins à leur portée. Dix minutes au plus, et ces
animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou moins
restreint.
En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points
noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de
vapeurs s'élancèrent bruyamment.
Les ubas s'approchèrent ; les harpons furent lancés en même
temps ; l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à
la hauteur de sa vertèbre caudale.
Il n'en fallut pas plus pour étourdir l'animal, qui est peu apte
à se défendre quand il a été touché par le fer d'un harpon. La corde
le ramena à petits coups près de l'uba, et il fut remorqué jusqu'à
la grève, au pied du village.
Ce n'était qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait à
peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces pauvres
cétacés, qu'ils commencent à devenir assez rares dans les eaux de
l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le temps de
grandir, que les géants de l'espèce ne dépassent pas sept pieds
maintenant. Que sont-ils auprès de ces lamantins de douze et quinze
pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de
l'Afrique !
Mais il serait bien difficile d'empêcher cette destruction. En
effet, la chair du lamantin est excellente, même supérieure à celle
du porc, et l'huile que fournit son lard, épais de trois pouces, est
un produit d'une véritable valeur. Cette chair, lorsqu'elle est
boucanée, se conserve longtemps et donne une alimentation saine. Si
l'on ajoute à cela que l'animal est d'une capture relativement
facile, on ne s'étonnera pas que son espèce tende à sa complète
destruction.
Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui « rendait » deux pots
d'huile pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre
arrobes espagnols, équivalant à un quintal.
Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et
se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument
désertes, le long des îles ombragées de forêts de cacaoyers du plus
grand effet. Le ciel était toujours lourdement chargé de gros
cumulus électriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages.
Le rio Jurua, venu du sud-est, se dégagea bientôt des berges de
gauche. À le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer jusqu'au
Pérou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, à travers ses
eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de sous-affluents.
« C'est peut-être sur ces territoires, dit Manoel, qu'il
conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes guerrières,
qui ont tant émerveillé Orellana. Mais il faut dire que, à l'exemple
de leurs devancières, elles ne forment point de tribus à part. Ce
sont tout simplement des épouses qui accompagnent leurs époux au
combat, et celles-ci, parmi les Juruas, ont une grande réputation de
vaillance. »
La jangada continuait à descendre ; mais quel dédale l'Amazone
présentait alors ! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir
quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands
affluents, courait presque parallèlement au fleuve.
Entre eux, c'étaient des canaux, des iguarapès, des lagunes, des
lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile
l'hydrographie de cette contrée.
Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son
expérience le servait plus sûrement, et c'était merveille de le voir
se débrouiller dans ce chaos, sans jamais s'égarer hors du grand
fleuve.
En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'après-midi,
après avoir passé devant le village de Parani-Tapera, la jangada put
mouiller à l'entrée du lac d'Ega ou Teffé, dans lequel il était
inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour
reprendre la route de l'Amazone.
Mais la ville d'Ega est assez importante. Elle méritait qu'on
fît halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada
séjournerait en cet endroit jusqu'au 27 juillet, et que, le
lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille à
Ega.
Cela donnerait un repos qui était bien dû au laborieux équipage
du train de bois.
La nuit se passa sur les amarrages, près d'une côte assez
élevée, et rien n'en troubla la tranquillité. Quelques éclairs de
chaleur enflammèrent l'horizon, mais ils venaient d'un orage
lointain, qui n'éclata pas à l'entrée du lac.
EGA
Le 20 juillet, à six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et
les deux jeunes gens se préparaient à quitter la jangada.
Joam Garral, qui n'avait pas manifesté l'intention de descendre
à terre, se décida, cette fois, sur les instances de sa femme et de
sa fille, à abandonner son absorbant travail quotidien pour les
accompagner pendant leur excursion.
Torrès, lui, ne s'était pas montré soucieux d'aller visiter Ega,
à la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en
aversion et n'attendait que l'occasion de le lui prouver.
Quant à Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller à Ega, les
mêmes raisons d'intérêt qui l'avaient conduit à Tabatinga, bourgade
de peu d'importance auprès de cette petite ville.
Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants,
où résident toutes les autorités que comporte l'administration d'une
cité aussi considérable, - considérable pour le pays - ,
c'est-à-dire commandant militaire, chef de police, juge de paix,
juge de droit, instituteur primaire, milice sous les ordres
d'officiers de tout rang.
Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants,
habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs n'y
font pas défaut. C'était le cas, et Fragoso n'y eût pas fait ses
frais.
Sans doute, l'aimable garçon, bien qu'il n'eût point affaire à
Ega, comptait cependant être de la partie, puisque Lina accompagnait
sa jeune maîtresse ; mais, au moment de quitter la jangada, il se
résigna à rester, sur la demande même de Lina.
« Monsieur Fragoso ? lui dit-elle, après l'avoir pris à l'écart.
Mademoiselle Lina ? répondit Fragoso.
- Je ne crois pas que votre ami Torrès ait l'intention de nous
accompagner à Ega.
- En effet, il doit rester à bord, mademoiselle Lina, mais je
vous serai obligé de ne point l'appeler mon ami !
- C'est pourtant vous qui l'avez engagé à nous demander passage,
avant qu'il en eût manifesté l'intention.
- Oui, et ce jour-là, s'il faut vous dire toute ma pensée, je
crains d'avoir fait une sottise !
- Eh bien, s'il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me
plaît guère, monsieur Fragoso.
- Il ne me plaît pas davantage, mademoiselle Lina, et j'ai
toujours comme une idée de l'avoir déjà vu quelque part. Mais le
trop vague souvenir qu'il m'a laissé n'est précis que sur un point :
c'est que l'impression était loin d'être bonne !
- En quel endroit, à quelle époque auriez-vous rencontré ce
Torrès ? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler ? Il serait
peut-être utile de savoir ce qu'il est, et surtout ce qu'il a été !
- Non... Je cherche... Y a-t-il longtemps ? Dans quel pays, dans
quelles circonstances ?... Je ne retrouve pas !
- Monsieur Fragoso ?
- Mademoiselle Lina !
- Vous devriez demeurer à bord, afin de surveiller Torrès
pendant notre absence !
- Quoi ! s'écria Fragoso, ne pas vous accompagner à Ega et
rester tout une journée sans vous voir !
- Je vous le demande !
- C'est un ordre ?...
- C'est une prière ! Je resterai.
- Monsieur Fragoso ?
- Mademoiselle Lina ?
- Je vous remercie !
- Remerciez-moi en me donnant une bonne poignée demain, répondit
Fragoso. Ça vaut bien cela ! »
Lina tendit la main à ce brave garçon, qui la retint quelques
instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et
voilà pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se fit,
sans en avoir l'air, le surveillant de Torrès. Celui-ci
s'apercevait-il de ces sentiments de répulsion qu'il inspirait à
tous ? Peut-être ; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour
n'en pas tenir compte.
Une distance de quatre lieues séparait le lieu de mouillage de
la ville d'Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue
contenant six personnes, plus deux nègres pour pagayer, c'était un
trajet qui eût exigé quelques heures, sans parler de la fatigue
occasionnée par cette haute température, bien que le ciel fût voilé
de légers nuages.
Mais, très heureusement, une jolie brise soufflait du
nord-ouest, c'est-à-dire que, si elle tenait de ce côté, elle serait
favorable pour naviguer sur le lac Teffé. On pouvait aller à Ega et
en revenir rapidement, sans même courir des bordées.
La voile latine fut donc hissée au mât de la pirogue. Benito
prit la barre, et l'on déborda, après qu'un dernier geste de Lina
eut recommandé à Fragoso de faire bonne garde.
Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre
Ega. Deux heures après, la pirogue arrivait au port de cette
ancienne Mission, autrefois fondée par les carmélites, qui devint
une ville en 1759, et que le général Gama fit définitivement rentrer
sous la domination brésilienne. Les passagers débarquèrent sur une
grève plate, près de laquelle venaient se ranger, non seulement les
embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites
goélettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de
l'Atlantique.
Ce fut d'abord un sujet d'étonnement pour les deux jeunes
filles, lorsqu'elles entrèrent dans Ega.
« Ah ! la grande ville ! s'écria Minha.
- Que de maisons ! que de monde ! répliquait Lina, dont les yeux
s'agrandissaient encore pour mieux voir.
- Je le crois bien, répondit Benito en riant, plus de quinze
cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes ont
un étage, et deux ou trois rues, de véritables rues, qui les
séparent !
- Mon cher Manoel, dit Minha, défendez-nous contre mon frère !
Il se moque de nous, parce qu'il a déjà visité de plus belles villes
dans la province des Amazones et du Para !
- Eh bien, il se moquera aussi de sa mère, ajouta Yaquita, parce
que j'avoue que je n'avais jamais rien vu de pareil !
- Alors, prenez garde, ma mère et ma soeur, reprit Benito, car
vous allez tomber en extase, quand vous serez à Manao, et vous vous
évanouirez, lorsque vous arriverez à Bélem !
- Ne crains rien ! répondit en souriant Manoel. Ces dames auront
été peu à peu préparées à ces grandes admirations, en visitant les
premières cités du Haut-Amazone.
- Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon
frère ? Vous vous moquez ?...
- Non, Minha ! je vous jure...
- Laissons rire ces messieurs, répondit Lina, et regardons bien,
ma chère maîtresse, car cela est très beau ! »
Très beau ! Une agglomération de maisons, bâties en terre ou
blanchies à la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou de
feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites en
pierres ou en bois, avec des vérandas, des portes et des volets
peints d'un vert cru au milieu d'un petit verger plein d'orangers en
fleur. Mais il y avait deux on trois bâtiments civils, une caserne
et une église, dédiée à sainte Thérèse, qui était une cathédrale
près de la modeste chapelle d'Iquitos.
Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un
joli panorama encadré dans une bordure de cocotiers et d'assaïs, qui
se terminait aux premières eaux de la nappe liquide, et au-delà, à
trois lieues de l'autre côté, le pittoresque village de Nogueira
montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif des vieux
oliviers de sa grève.
Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause
d'émerveillement, - émerveillement tout féminin, d'ailleurs : ce
furent les modes des élégantes Egiennes, non pas l'habillement assez
primitif encore des indigènes du beau sexe, Omaas ou Muras
converties, mais le costume des vraies Brésiliennes ! Oui, les
femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux négociants
de la ville portaient prétentieusement des toilettes parisiennes,
passablement arriérées, et cela, à cinq cents lieues de Para, qui
est lui-même à plusieurs milliers de milles de Paris.
« Mais voyez donc, regardez donc, maîtresse, ces belles dames
dans leurs belles robes !
Lina en deviendra folle ! s'écria Benito.
- Ces toilettes, si elles étaient bien portées, répondit Minha,
ne seraient peut-être pas aussi ridicules !
- Ma chère Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de
cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous êtes mieux
habillée que toutes ces Brésiliennes, coiffées de toques et drapées
de jupes à volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur race !
- Si je vous plais ainsi, répondit la jeune fille, je n'ai rien
à envier à personne ! »
Mais, enfin, on était venu pour voir. On se promena donc dans
les rues, qui comptaient plus d'échoppes que de magasins ; on flâna
sur la place, rendez-vous des élégants et des élégantes, qui
étouffaient sous leurs vêtements européens ; on déjeuna même dans un
hôtel, - c'était à peine une auberge - , dont la cuisine fit
sensiblement regretter l'excellent ordinaire de la jangada.
Après le dîner, dans lequel figura uniquement de la chair de
tortue, diversement accommodée, la famille Garral vint une dernière
fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant dorait de ses
rayons ; puis, elle regagna la pirogue, un peu désillusionnée,
peut-être, sur les magnificences d'une ville qu'une heure eût suffi
à visiter, un peu fatiguée aussi de sa promenade à travers ces rues
échauffées, qui ne valaient pas les sentiers ombreux d'Iquitos. Il
n'était pas jusqu'à la curieuse Lina elle-même, dont l'enthousiasme
n'eût quelque peu baissé.
Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s'était maintenu
au nord-ouest et fraîchissait avec le soir. La voile fut hissée. On
refit la route du matin sur ce lac alimenté par le rio Teffé aux
eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers le
sud-ouest pendant quarante jours de marche. À huit heures du soir,
la pirogue avait rallié le lieu du mouillage et accostait la
jangada.
Dès que Lina put prendre Fragoso à l'écart :
« Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso ? lui
demanda-t-elle.
- Rien, mademoiselle Lina, répondit Fragoso. Torrès n'a guère
quitté sa cabine où il a lu et écrit.
- Il n'est pas entré dans la maison, dans la salle à manger,
comme je le craignais ?
- Non, tout le temps qu'il a été hors de sa cabine, il s'est
promené sur l'avant de la jangada.
- Et que faisait-il ?
- Il tenait à la main un vieux papier qu'il semblait consulter
avec attention, et marmottait je ne sais quels mots
incompréhensibles !
- Tout cela n'est peut-être pas aussi indifférent que vous le
croyez, monsieur Fragoso ! Ces lectures, ces écritures, ces vieux
papiers, cela peut avoir son intérêt ! Ce n'est ni un professeur, ni
un homme de loi, ce liseur et cet écrivain !
- Vous avez bien raison !
- Veillons encore, monsieur Fragoso.
- Veillons toujours, mademoiselle Lina », répondit Fragoso. Le
lendemain, 27 juillet, dès le lever du jour, Benito donnait au
pilote le signal du départ.
À travers l'entre-deux des îles qui émergent de la baie
d'Arenapo, l'embouchure du Japura, large de six mille six cents
pieds, fut un instant visible. Ce grand affluent se déverse par huit
bouches dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque océan ou
quelque golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'étaient les
montagnes de la république de l'Équateur qui les envoyaient dans un
cours que des chutes n'arrêtent qu'à deux cent dix lieues de son
confluent.
Toute cette journée fut employée à descendre jusqu'à l'île
Yapura, après laquelle le fleuve, moins encombré, rendit la dérive
plus facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs
d'éviter assez facilement ces îlots, et il n'y eut jamais ni choc ni
échouage.
Le lendemain, la jangada côtoya de vastes grèves, formées de
hautes dunes très accidentées, qui servent de barrage à des
pâturages immenses, dans lesquels on pourrait élever et nourrir les
bestiaux de toute l'Europe. Ces grèves sont regardées comme les plus
riches en tortues qui soient dans le bassin du Haut-Amazone.
Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement à l'île de Catua,
afin d'y passer la nuit, qui menaçait d'être très sombre. Sur cette
île, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon, apparut une
troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et puissante tribu,
qui, entre le Teffé et le Madeira, occupait autrefois plus de cent
lieues riveraines du fleuve.
Ces indigènes, allant et venant, observèrent le train flottant,
maintenant immobile. Ils étaient là une centaine armés de sarbacanes
formées d'un roseau spécial à ces parages, et que renforce
extérieurement un étui fait avec la tige d'un palmier nain dont on a
enlevé la moelle.
Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout
son temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer
ces indigènes. En effet, la partie n'eût pas été égale. Les Muras
ont une remarquable adresse pour lancer jusqu'à une distance de
trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flèches qui font
d'incurables blessures. C'est que ces flèches, tirées d'une feuille
du palmier « coucourite », empennées de coton, longues de neuf à dix
pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnées avec le
« curare ».
Le curare ou « wourah », cette liqueur « qui tue tout bas »,
disent les Indiens, est préparée avec le suc d'une sorte
d'euphorbiacée et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la
pâte de fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux
aussi, qu'on y mélange.
« C'est vraiment là un terrible poison, dit Manoel. Il attaque
directement dans le système nerveux ceux des nerfs par lesquels se
font les mouvements soumis à la volonté. Mais le coeur n'est pas
atteint, et il ne cesse de battre jusqu'à l'extinction des fonctions
vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui commence par
l'engourdissement des membres, on ne connaît pas d'antidote ! »
Très heureusement, ces Muras ne firent pas de démonstrations
hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononcée. Ils
n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs ancêtres.
À la nuit tombante, une flûte à cinq trous fit entendre derrière
les arbres de l'île quelques chants en mode mineur. Une autre flûte
lui répondit. Cet échange de phrases musicales dura pendant deux ou
trois minutes, et les Muras disparurent.
Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tenté de leur
répondre par une chanson de sa façon ; mais Lina s'était trouvée là
fort à propos pour lui mettre la main sur la bouche et l'empêcher de
montrer ses petits talents de chanteur, qu'il prodiguait volontiers.
Le 2 août, à trois heures du soir, la jangada arrivait, à vingt
lieues de là, à l'entrée de ce lac Apoara, qui alimente de ses eaux
noires le rio du même nom, et deux jours après, vers cinq heures,
elle s'arrêtait à l'entrée du lac Coary.
Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec
l'Amazone, et il sert de réservoir à différents rios. Cinq ou six
affluents s'y jettent, s'y emmagasinent, s'y mélangent, et un étroit
furo les déverse dans la principale artère.
Après avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, monté
sur ses pilotis, comme sur des échasses, pour se garder contre
l'inondation des crues qui envahissent souvent ces basses grèves, la
jangada s'amarra, afin de passer la nuit.
La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de
maisons assez délabrées, bâties au milieu d'épais massifs d'orangers
et de calebassiers. Rien de plus changeant que l'aspect de ce
hameau, suivant que, par suite de l'élévation ou de l'abaissement
des eaux, le lac présente une vaste étendue liquide, ou se réduit à
un étroit canal, qui n'a même plus assez de profondeur pour
communiquer avec l'Amazone.
Le lendemain matin, 5 août, on repartit dès l'aube, on passa
devant le canal de Yucura, qui appartient à ce système si enchevêtré
des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 août au matin, on
arriva à l'entrée du lac de Miana.
Aucun incident nouveau ne s'était produit dans la vie du bord,
qui s'accomplissait avec une régularité presque méthodique.
Fragoso, toujours poussé par Lina, ne cessait de surveiller
Torrès. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie
passée ; mais l'aventurier éludait toute conversation à ce sujet, et
finit même par se tenir dans une extrême réserve avec le barbier.
Quant à ses rapports avec la famille Garral, ils étaient
toujours les mêmes. S'il parlait peu à Joam, il s'adressait plus
volontiers à Yaquita et à sa fille, sans paraître remarquer
l'évidente froideur qui l'accueillait. Toutes deux se disaient,
d'ailleurs, qu'après l'arrivée de la jangada à Manao, Torrès les
quitterait et qu'on n'entendrait plus parler de lui. En cela,
Yaquita suivait les conseils du padre Passanha, qui l'exhortait à
prendre patience ; mais le bon père avait un peu plus de mal avec
Manoel, très disposé à remettre sérieusement à sa place l'intrus,
malencontreusement embarqué sur la jangada.
Le seul fait qui se passa dans cette soirée fut celui-ci :
Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, après
une invitation qui lui fut adressée par Joam Garral.
« Tu vas à Manao ? demanda-t-il à l'Indien, qui montait et
dirigeait la pirogue.
- Oui, répondit l'Indien.
- Tu y seras ?...
- Dans huit jours.
Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de
remettre une lettre à son adresse ?
- Volontiers.
- Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la à Manao. »
L'Indien prit la lettre que lui présentait Joam Garral, et une
poignée de reis fut le prix de la commission qu'il s'engageait à
faire.
Aucun des membres de la famille, alors retirés dans
l'habitation, n'eut connaissance de ce fait. Seul, Torrès en fut
témoin. Il entendit même les quelques mots échangés entre Joam
Garral et l'Indien, et, à sa physionomie qui se rembrunit, il était
facile de voir que l'envoi de cette lettre ne laissait pas que de le
surprendre.
UNE ATTAQUE
Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer
quelque scène violente à bord, le lendemain, il eut la pensée de
s'expliquer avec Benito au sujet de Torrès.
« Benito, lui dit-il, après l'avoir emmené à l'avant de la
jangada, j'ai à te parler. »
Benito, si souriant d'ordinaire, s'arrêta en regardant Manoel,
et tout son visage s'assombrit.
« Je sais pourquoi, dit-il. Il s'agit de Torrès ?
- Oui, Benito !
- Eh bien, moi aussi, j'ai à te parler de lui, Manoel.
- Tu as donc remarqué ses assiduités près de Minha ! dit Manoel
en pâlissant.
- Ah ! ce n'est pas un sentiment de jalousie qui t'anime contre
un pareil homme ? dit vivement Benito.
- Non, certes ! répondit Manoel. Dieu me garde de faire une
telle injure à la jeune fille qui va devenir ma femme ! Non,
Benito ! Elle a cet aventurier en horreur ! Ce n'est donc de rien de
pareil qu'il s'agit, mais il me répugne de voir cet aventurier
s'imposer continuellement par sa présence, par son insistance, à ta
mère et à ta soeur, et chercher à s'introduire dans l'intimité de ta
famille, qui est déjà la mienne !
- Manoel, répondit gravement Benito, je partage ta répulsion
pour ce douteux personnage, et, si je n'avais consulté que mon
sentiment, j'aurais déjà chassé Torrès de la jangada ! Mais je n'ai
pas osé !
- Tu n'as pas osé ? répliqua Manoel, en saisissant la main de
son ami. Tu n'as pas osé !...
- Écoute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observé Torrès,
n'est-ce pas ? Tu as remarqué son empressement près de ma soeur !
Rien de plus vrai ! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais
pas que cet homme inquiétant ne perd mon père des yeux ni de loin ni
de près, et qu'il semble avoir comme une arrière-pensée haineuse en
le regardant avec une obstination inexplicable !
- Que dis-tu là, Benito ? Aurais-tu des raisons de penser que
Torrès en veut à Joam Garral ?
- Aucune... Je ne pense rien ! répondit Benito. Ce n'est qu'un
pressentiment ! Mais observe bien Torrès, étudie avec soin sa
physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon
père vient à passer à la portée de son regard !
- Eh bien, s'écria Manoel, s'il en est ainsi, Benito, raison de
plus pour le chasser !
- Raison de plus... ou raison de moins ... répondit le jeune
homme. Manoel... je crains... Quoi ? ... Je ne sais... Mais obliger
mon père à congédier Torrès... cela peut être imprudent ! Je te le
répète... j'ai peur, sans qu'aucun fait positif me permette de
m'expliquer à moi-même cette peur ! »
Une sorte de frémissement de colère agitait Benito pendant qu'il
parlait ainsi. « Alors, dit Manoel, tu crois qu'il faut attendre ?
- Oui... attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous
tenir sur nos gardes !
- Après tout, répondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous
serons arrivés à Manao. C'est là que doit s'arrêter Torrès. C'est
donc là qu'il nous quittera, et nous serons pour toujours
débarrassés de sa présence ! Jusque-là, ayons l'oeil sur lui !
- Tu me comprends, Manoel, répondit Benito.
- Je te comprends, mon ami, mon frère ! reprit Manoel, bien que
je ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes
craintes ! Quel lien pourrait-il exister entre ton père et cet
aventurier ? Évidemment ton père ne l'a jamais vu !
- Je ne dis pas que mon père connaisse Torrès, répondit Benito,
mais oui !... il me semble que Torrès connaît mon père !... Que
faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous
l'avons rencontré dans la forêt d'Iquitos ? Pourquoi a-t-il refusé
dès lors l'hospitalité que nous lui offrions, pour s'arranger
ensuite de façon à devenir presque forcément notre compagnon de
voyage ? Nous arrivons à Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous
attendait ! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou
serait-ce la suite d'un plan préconçu ? Devant le regard à la fois
fuyant et obstiné de Torrès, tout cela me revient à l'esprit !... Je
ne sais... je me perds dans ces choses inexplicables ! Ah ! pourquoi
ai-je eu cette idée de lui offrir de s'embarquer sur notre jangada !
- Calme-toi, Benito... je t'en prie !
- Manoel ! s'écria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se
contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet
homme, qui ne nous inspire que répulsion et dégoût, j'aurais hésité
à le jeter par-dessus bord ! Mais, si, en effet, c'est de mon père
qu'il s'agit, je crains, en cédant à mes impressions, d'aller contre
mon but ! Quelque chose me dit qu'avec cet être tortueux, il peut y
avoir péril à agir avant qu'un fait nous en ait donné le droit... le
droit et le devoir !... En somme, sur la jangada, nous l'avons sous
la main, et, en faisant tous deux bonne garde autour de mon père,
nous ne pouvons pas manquer, si sûr que soit son jeu, de le forcer à
se démasquer, à se trahir ! Donc, attendons encore ! »
L'arrivée de Torrès sur l'avant de la jangada interrompit la
conversation des deux jeunes gens. Torrès les regarda en dessous,
mais il ne leur adressa pas la parole.
Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de
l'aventurier étaient attachés à la personne de Joam Garral, toutes
les fois qu'il ne se sentait pas observé.
Non ! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure
de Torrès devenait sinistre en regardant son père !
Par quel mystérieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse
même, pouvait-il, - sans le savoir, cela était clair - , être lié à
l'autre ?
La situation étant donnée, il était certes difficile que Torrès,
maintenant surveillé tout à la fois par les deux jeunes gens, par
Fragoso et Lina, pût faire un mouvement qui ne serait pas
sur-le-champ réprimé. Peut-être le comprit-il. En tout cas, il ne le
laissa pas voir et ne changea rien à sa manière d'être.
Satisfaits de s'être expliqués, Manoel et Benito se promirent de
le garder à vue, sans rien faire qui pût mettre son attention en
éveil.
Pendant les jours suivants, la jangada dépassa l'entrée des
furos Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au
lieu de se déverser dans l'Amazone, vont, au sud, alimenter le rio
des Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 août, à cinq
heures du soir, on faisait escale à l'île des Cocos.
Là se trouvait un établissement de séringuaire. Ce nom est celui
du fabricant de caoutchouc, tiré du « seringueira », arbre dont le
nom scientifique est « siphonia elastica ».
On dit que, par négligence ou mauvaise exploitation, le nombre
de ces arbres diminue dans le bassin de l'Amazone ; mais les forêts
de seringueiras soit encore très considérables sur les bords du
Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve.
Ils étaient là une vingtaine d'Indiens, récoltant et manipulant
le caoutchouc, opération qui se fait plus spécialement pendant les
mois de mai, juin et juillet.
Après avoir reconnu que les arbres, bien préparés par les crues
du fleuve qui avaient inondé leurs tiges à une hauteur de quatre
pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la
récolte, les Indiens s'étaient mis à la besogne.
Incisions faites dans l'aubier des seringueiras, ils avaient
attaché au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre
heures devaient suffire à remplir d'un suc laiteux, qu'on peut aussi
récolter au moyen d'un bambou creux et d'un récipient placé au pied
de l'arbre.
Ce suc recueilli, afin d'empêcher l'isolement de ses particules
résineuses, les Indiens le soumettent à une fumigation sur un feu de
noix de palmier assaï. En étalant le suc sur une pelle de bois qu'on
agite dans la fumée, on produit presque instantanément sa
coagulation ; il revêt une teinte grise jaunâtre et se solidifie.
Les couches qui se forment successivement sont alors détachées de la
pelle ; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et
prennent la couleur brune que l'on connaît. À cet instant, la
fabrication est achevée.
Benito, trouvant l'occasion excellente, acheta à ces Indiens
toute la quantité de caoutchouc emmagasinée dans leurs cabanes, qui
sont élevées sur pilotis. Le prix qu'il leur en donna était
suffisamment rémunérateur, et ils se montrèrent fort satisfaits.
Quatre jours plus tard, le 14 août, la jangada passait devant
les bouches du Purus.
C'est encore un des grands tributaires de droite de l'Amazone,
et il paraît offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable,
même à de forts bâtiments. Il s'enfonce dans le sud-ouest et mesure
près de quatre mille pieds à son embouchure. Après avoir coulé sous
l'ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers « nipas », des
cécropias, c'est véritablement par cinq bras qu'il se jette dans
l'Amazone[12].
En cet endroit, le pilote Araujo pouvait manoeuvrer avec une
grande aisance. Le cours du fleuve était moins obstrué d'îles, et,
en outre, sa largeur, d'une rive à l'autre, pouvait être estimée à
deux lieues au moins.
Aussi le courant entraînait-il plus uniformément la jangada,
qui, le 18 août, s'arrêtait devant le village de Pesquero, pour y
passer la nuit.
Le soleil était déjà très bas sur l'horizon, et, avec cette
rapidité spéciale aux basses latitudes, il allait tomber presque
perpendiculairement, comme un énorme bolide. La nuit devait succéder
au jour presque sans crépuscule, comme ces nuits de théâtre que l'on
fait en baissant brusquement la rampe.
Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cybèle étaient
devant l'habitation.
Torrès, après avoir un instant tourné autour de Joam Garral,
comme s'il voulait lui parler en particulier, gêné peut-être par
l'arrivée du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir à la
famille, était enfin rentré dans sa cabine.
Les Indiens et les noirs, étendus le long du bord, se tenaient à
leur poste de manoeuvre. Araujo, assis à l'avant, étudiait le
courant, dont le fil s'allongeait dans une direction rectiligne.
Manoel et Benito, l'oeil ouvert, mais causant et fumant d'un air
indifférent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada en
attendant l'heure du repos.
Tout à coup, Manoel arrêta Benito de la main et lui dit :
« Quelle singulière odeur ? Est-ce que je me trompe ? Ne sens-tu
pas ?... On dirait vraiment...
On dirait une odeur de musc échauffé ! répondit Benito. Il doit
y avoir des caïmans endormis sur la grève voisine !
- Eh bien ! la nature a sagement fait en permettant qu'ils se
trahissent ainsi !
- Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux
assez redoutables. »
Le plus souvent, à la tombée du jour, ces sauriens aiment à
s'étendre sur les plages, où ils s'installent plus commodément pour
passer la nuit. Là, blottis à l'orifice de trous dans lesquels ils
sont entrés à reculons, ils dorment la bouche ouverte et la mâchoire
supérieure dressée verticalement, à moins qu'ils n'attendent ou ne
guettent une proie. Se précipiter pour l'atteindre, soit en nageant
sous les eaux avec leur queue pour tout moteur, soit en courant sur
les grèves avec une rapidité que l'homme ne peut égaler, ce n'est
qu'un jeu pour ces amphibies.
C'est là, sur ces vastes grèves, que les caïmans naissent,
vivent et meurent, non sans avoir donné des exemples d'une
extraordinaire longévité. Non seulement les vieux, les centenaires,
se reconnaissent à la mousse verdâtre qui tapisse leur carapace et
aux verrues dont elle est semée, mais aussi à leur férocité
naturelle qui s'accroît avec l'âge. Ainsi que l'avait dit Benito,
ces animaux peuvent être redoutables, et il convient de se mettre en
garde contre leurs attaques.
Tout à coup, ces cris se font entendre vers l'avant :
« Caïmans ! caïmans ! »
Manoel et Benito se redressent et regardent.
Trois gros sauriens, longs de quinze à vingt pieds, étaient
parvenus à se hisser sur la plate-forme de la jangada. « Aux
fusils ! aux fusils ! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et
aux noirs de revenir en arrière.
À la maison ! répondit Manoel. C'est plus pressé !
Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter
directement, le mieux était de se mettre à l'abri tout d'abord.
Ce fut fait en un instant. La famille Garral s'était réfugiée
dans la maison, où les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens
et les noirs avaient regagné leurs carbets et leurs cases.
Au moment de refermer la porte de la maison :
« Et Minha ? dit Manoel.
Elle n'est pas là ! répondit Lina, qui venait de courir à la
chambre de sa maîtresse.
- Grand Dieu ! Où est-elle ? » s'écria sa mère.
Et tous d'appeler à la fois : « Minha ! Minha ! » Pas de
réponse. « Elle est donc à l'avant de la jangada ? dit Benito.
- Minha ! » cria Manoel.
Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au
danger, se jetèrent hors de la maison, des fusils à la main.
À peine étaient-ils au dehors, que deux des caïmans, faisant
demi-tour, couraient sur eux.
Une chevrotine dans la tête, près de l'oeil, tirée par Benito,
arrêta l'un de ces monstres, qui, mortellement frappé, se débattit
avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc.
Mais déjà le second était là, il se jetait en avant, et il n'y
avait plus moyen de l'éviter.
En effet, l'énorme caïman s'était précipité à la rencontre de
Joam Garral, et, après l'avoir renversé d'un coup de queue, il
revenait sur lui, les mâchoires ouvertes.
À ce moment, Torrès, s'élançant hors de sa cabine, une hache à
la main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la
mâchoire du caïman et y resta enfoncé, sans qu'il pût s'en défaire.
Aveuglé par le sang, l'animal se lança de côté, et, volontairement
ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve.
« Minha ! Minha ! » criait toujours Manoel, éperdu, qui avait
gagné l'avant de la jangada.
Tout à coup, la jeune fille apparut. Elle s'était d'abord
réfugiée dans la cabane d'Araujo ; mais cette cabane venait d'être
renversée par la poussée puissante du troisième caïman, et
maintenant Minha fuyait vers l'arrière, poursuivie par ce monstre,
qui n'était pas à six pieds d'elle.
Minha tomba.
Une deuxième balle, ajustée par Benito, ne put arrêter le
caïman ! Elle ne frappa que la carapace de l'animal, dont les
écailles volèrent en éclats, sans avoir été pénétrée.
Manoel s'élança vers la jeune fille pour la relever, l'emporter,
l'arracher à la mort !... Un coup de queue, lancé latéralement par
l'animal, le renversa à son tour.
Minha, évanouie, était perdue, et déjà la bouche du caïman
s'ouvrait pour la broyer !...
Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l'animal, lui plongea
un couteau jusqu'au fond de la gorge, au risque d'avoir le bras
coupé par les deux mâchoires, si elles se refermaient brusquement.
Fragoso put retirer son bras à temps ; mais il ne put éviter le
choc du caïman, et il fut entraîné dans le fleuve, dont les eaux
devinrent rouges sur un large espace.
« Fragoso ! Fragoso ! » avait crié Lina, qui venait de
s'agenouiller sur le bord de la jangada.
Un instant après, Fragoso reparaissait à la surface de
l'Amazone... Il était sain et sauf.
Mais, au péril de sa vie, il avait sauvé la jeune fille, qui
revenait à elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient
Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait à laquelle répondre,
il finit par presser celle de la jeune mulâtresse.
Cependant, si Fragoso avait sauvé Minha, c'était certainement à
l'intervention de Torrès que Joam Garral devait son salut.
Ce n'était donc pas à la vie du fazender qu'il en voulait, cet
aventurier. Devant ce fait évident, il fallait bien l'admettre.
Manoel interpella tout bas Benito.
« C'est vrai » répondit Benito embarrassé, tu as raison, et,
dans ce sens, c'est un cruel souci de moins ! Et cependant, Manoel,
mes soupçons subsistent toujours ! On peut être le pire ennemi d'un
homme, tout en ne voulant pas sa mort ! »
Cependant Joam Garral s'était approché de Torrès. « Merci,
Torrès », dit-il en lui tendant la main.
L'aventurier fit quelques pas en arrière sans rien répondre.
« Torrès, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au
terme de votre voyage, et que nous devions nous séparer dans
quelques jours ! Je vous dois...
Joam Garral, répondit Torrès, vous ne me devez rien ! Votre vie
m'était précieuse entre toutes ! Mais, si vous le permettez... j'ai
réfléchi... au lieu de m'arrêter à Manao, je descendrai jusqu'à
Bélem. - Voulez-vous m'y conduire ? »
Joam Garral répondit par un signe affirmatif.
En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement
irréfléchi, fut sur le point d'intervenir ; mais Manoel l'arrêta, et
le jeune homme se contint, non sans un violent effort.
LE DÎNER D'ARRIVÉE
Le lendemain, après une nuit qui avait à peine suffi à calmer
tant d'émotions, on se démarra de cette plage aux caïmans et l'on
repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la
jangada devait avoir touché au port de Manao.
La jeune fille était maintenant tout à fait remise de sa
frayeur ; ses yeux et son sourire remerciaient à la fois tous ceux
qui avaient risqué leur vie pour elle.
Quant à Lina, il semblait qu'elle fût plus reconnaissante envers
le courageux Fragoso que si c'eût été elle qu'il eût sauvée !
« Je vous revaudrai cela tôt ou tard, monsieur Fragoso !
dit-elle en lui souriant.
- Et comment, mademoiselle Lina ?
- Oh ! vous le savez bien !
Alors, si je le sais, que ce soit tôt et non tard ! » répondit
l'aimable garçon.
Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina était
la fiancée de Fragoso, que leur mariage s'accomplirait en même temps
que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple resterait
à Bélem près des jeunes mariés.
« Voilà qui est bien, répétait sans cesse Fragoso, mais je
n'aurais jamais cru que le Para fût si loin ! »
Quant à Manoel et à Benito, ils avaient eu une longue
conversation au sujet de ce qui s'était passé. Il ne pouvait plus
être question d'obtenir de Joam Garral le congédiement de son
sauveur.
« Votre vie m'était précieuse entre toutes », avait dit Torrès.
Cette réponse, à la fois hyperbolique et énigmatique, qui était
échappée à l'aventurier, Benito l'avait entendue et retenue.
Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien.
Plus que jamais, ils en étaient réduits à attendre, - à attendre non
plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore,
c'est-à-dire tout le temps qu'il faudrait à la jangada pour
descendre jusqu'à Bélem.
« Il y a dans tout cela je ne sais quel mystère que je ne puis
comprendre ! dit Benito.
Oui, mais nous sommes rassurés sur un point, répondit Manoel. Il
est bien certain, Benito, que Torrès n'en veut pas à la vie de ton
père. Pour le surplus, nous veillerons encore ! »
Du reste, il sembla qu'à partir de ce jour Torrès voulût se
montrer plus réservé. Il ne chercha aucunement à s'imposer à la
famille et fut même moins assidu près de Minha. Il se fit donc une
détente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-être,
sentaient la gravité.
Le soir du même jour, on laissa sur la droite du fleuve l'île
Baroso, formée par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est
alimenté par une série confuse de petits tributaires.
La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait
recommandé de veiller avec grand soin.
Le lendemain, 20 août, le pilote, qui tenait à suivre d'assez
près la rive droite à cause des capricieux remous de gauche,
s'engagea entre la berge et les îles.
Au-delà de cette berge, le territoire était semé de lacs grands
et petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres
lagons à eaux noires. Ce système hydrographique marquait l'approche
du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents de
l'Amazone. En réalité, c'était encore le nom de Solimoës que portait
le grand fleuve ; mais, après l'embouchure du rio Negro, il allait
prendre celui qui l'a rendu célèbre entre tous les cours d'eau du
monde.
Pendant cette journée, la jangada eut à naviguer dans des
conditions fort curieuses.
Le bras, suivi par le pilote entre l'île Calderon et la terre,
était fort étroit, bien qu'il parût assez large. Cela tenait à ce
qu'une grande partie de l'île, peu élevée au-dessus du niveau moyen,
était encore recouverte par les hautes eaux de la crue.
De chaque côté étaient massées des forêts d'arbres géants, dont
les cimes s'étageaient à cinquante pieds au-dessus du sol, et, se
rejoignant d'une rive à l'autre, formaient un immense berceau.
Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette forêt inondée,
qui semblait avoir été plantée au milieu d'un lac. Les fûts des
arbres sortaient d'une eau tranquille et pure, dans laquelle tout
l'entrelacement de leurs rameaux se réfléchissait avec une
incomparable pureté. Ils eussent été dressés au-dessus d'une immense
glace, comme ces arbustes en miniature de certains surtouts de table
que leur réflexion n'eût pas été plus parfaite. La différence entre
l'image et la réalité n'aurait pu être établie. Doubles de grandeur,
terminés en haut comme en bas par un vaste parasol de verdure, ils
semblaient former deux hémisphères, dont la jangada paraissait
suivre un des grands cercles à l'intérieur.
Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer
sous ces arceaux auxquels se brisait le léger courant du fleuve.
Impossible de reculer. De là, obligation de manoeuvrer avec une
extrême précision pour éviter les chocs de droite et de gauche.
En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut
d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la
forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes, et
la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu faire
venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement complet
de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du personnel, du
moins de la cargaison qu'elle portait.
« En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort
agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si paisible,
à l'abri des rayons du soleil !
- Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha,
répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à
craindre en naviguant ainsi ; mais, sur un long train de bois, mieux
vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve.
- Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette
forêt, dit le pilote.
- Regardons bien alors ! s'écria Lina. Toutes ces belles choses
passent si vite ! Ah ! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de
singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les
oiseaux qui se mirent dans cette eau pure !
- Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha,
et que le courant berce comme une brise !
- Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un
arbre à l'autre ! ajouta la jeune mulâtresse.
- Et pas de Fragoso au bout ! dit le fiancé de Lina. C'était
pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt
d'Iquitos !
- Voyez-vous cette fleur unique au monde ! répondit Lina en se
moquant. Ah ! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes ! »
Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les
fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis
c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des
paquets de ces roseaux « mucumus » à larges feuilles, dont les tiges
élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et se
referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un chasseur,
car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre ces hautes
touffes agitées par le courant.
Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque
vieux tronc à demi renversé ; des hérons gris, immobiles au bout
d'une patte ; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des
ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres
phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire.
Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides
couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes, dont
les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent
l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer.
Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces
serpents « sucurijus », qui, lovés au stipe de quelque arbre, se
déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous
leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas
rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de
trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en
existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et qui
sont aussi gros qu'une barrique !
En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la
jangada, eût été aussi redoutable qu'un caïman !
Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les
gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt
inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents.
Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao.
Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure
du rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones.
En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à
la pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du
fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une
distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote
Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là, la nuit
approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient
trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il
importait avant tout d'y voir clair.
Ce soir-là, le dîner, qui devait être le dernier de cette
première partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie.
La moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela
valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu
que l'on boirait « à la santé du fleuve des Amazones » quelques
verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de
Porto ou de Setubal.
En outre, ce serait comme le dîner de fiançailles de Fragoso et
de la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu à la
fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Après le jeune
maître et la jeune maîtresse, c'était le tour de ce fidèle couple,
auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance !
Aussi, au milieu de cette honnête famille, Lina, qui devait
rester au service de sa maîtresse, Fragoso, qui allait entrer au
service de Manoel Valdez, s'assirent-ils à la table commune, et même
à la place d'honneur, qui leur fut réservée.
Torrès assistait naturellement à ce dîner, digne de l'office et
de la cuisine de la jangada.
L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne,
écouta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part à la
conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait
attentivement. Les regards de Torrès, constamment attachés sur son
père, avaient un éclat singulier. On eût dit ceux d'un fauve,
cherchant à fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle.
Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille.
Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrès ; mais, en
somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation
qui, si elle ne finissait pas à Manao, finirait certainement à
Bélem.
Le dîner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso
de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement tout
ce petit monde qu'il chérissait, et ces deux jeunes couples que sa
main devait bientôt bénir dans les eaux du Para.
« Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mêler à la
conversation générale, faites honneur à ce repas de fiançailles ! Il
vous faudra des forces pour célébrer tant de mariages à la fois !
- Eh ! mon cher enfant, répondit le padre Passanha, trouve-nous
une belle et honnête jeune fille qui veuille de toi, et tu verras si
je ne suffirai pas à vous marier encore tous deux !
- Bien répondu ! padre, s'écria Manoel. Buvons au prochain
mariage de Benito !
- Nous lui chercherons à Bélem une jeune et belle fiancée, dit
Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde !
- Au mariage de monsieur Benito ! dit Fragoso, qui aurait voulu
que le monde entier convolât avec lui.
- Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois à
ton mariage, et puisses-tu être heureux comme le seront Minha et
Manoel, comme je l'ai été près de ton père !
- Comme vous le serez toujours, il faut l'espérer, dit alors
Torrès en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison à
personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main !
On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de
l'aventurier, fit une impression fâcheuse. Manoel sentit cela, et,
voulant réagir contre ce sentiment :
« Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y
aurait pas encore quelques couples à fiancer sur la jangada ?
- Je ne pense pas, répondit le padre Passanha... à moins que
Torrès... Vous n'êtes pas marié, je crois ?
- Non, je suis et j'ai toujours été garçon ! » Benito et Manoel
crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrès allait
chercher celui de la jeune fille.
« Et qui vous empêcherait de vous marier ? reprit le padre
Passanha. À Bélem, vous pourriez trouver une femme dont l'âge serait
en rapport avec le vôtre, et il vous serait peut-être possible de
vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie errante
dont vous n'avez pas tiré jusqu'ici grand avantage !
- Vous avez raison, padre, répondit Torrès. Je ne dis pas non !
D'ailleurs, l'exemple est contagieux. À voir tous ces jeunes
fiancés, cela met en appétit de mariage ! Mais je suis absolument
étranger à la ville de Bélem, et, à moins de circonstances
particulières, cela peut rendre mon établissement plus difficile !
- D'où êtes-vous donc ? demanda Fragoso, qui avait toujours
cette arrière-pensée d'avoir déjà rencontré Torrès quelque part.
- De la province de Minas Geraës.
- Et vous êtes né ?...
- Dans la capitale même de l'arrayal diamantin, à Tijuco. »
Qui eût regardé Joam Garral, en ce moment, aurait été épouvanté
de la fixité de son regard, qui se croisait avec celui de Torrès.
HISTOIRE ANCIENNE
Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit
presque aussitôt en ces termes :
« Comment ! vous êtes de Tijuco, de la capitale même du district
des diamants ?
- Oui ! dit Torrès. Est-ce que vous-même, vous êtes originaire
de cette province ?
- Non ! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans
le nord du Brésil, répondit Fragoso.
Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel ?
demanda Torrès. »
Un signe négatif du jeune homme fut toute sa réponse.
« Et vous, monsieur Benito, reprit Torrès en s'adressant au
jeune Garral, qu'il voulait évidemment engager dans cette
conversation, vous n'avez jamais eu la curiosité d'aller visiter
l'arrayal diamantin ?
Jamais, répondit sèchement Benito.
- Ah ! j'aurais aimé à voir ce pays ! s'écria Fragoso, qui,
inconsciemment, faisait le jeu de Torrès. Il me semble que j'eusse
fini par y trouver quelque diamant de grande valeur !
- Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur,
Fragoso ? demanda Lina.
- Je l'aurais vendu !
- Alors vous seriez riche maintenant ?
- Très riche !
- Eh bien, si vous aviez été riche, il y a trois mois seulement,
vous n'auriez jamais eu l'idée de... cette liane ?
- Et si je ne l'avais pas eue, s'écria Fragoso, il ne serait pas
venu une charmante petite femme qui... Allons, décidément, Dieu fait
bien ce qu'il fait !
- Vous le voyez, Fragoso, répondit Minha, puisqu'il vous marie
avec ma petite Lina ! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au
change !
- Comment donc, mademoiselle Minha, s'écria galamment Fragoso,
mais j'y gagne ! » Torrès, sans doute, ne voulait pas laisser tomber
ce sujet de conversation, car il reprit la parole :
« En vérité, dit-il, il y a eu à Tijuco des fortunes subites,
qui ont dû faire tourner bien des têtes ! N'avez-vous pas entendu
parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a été estimée à
plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les
mines du Brésil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once !
Et ce sont trois condamnés, - oui ! trois condamnés à un exil
perpétuel - , qui le trouvèrent par hasard dans la rivière d'Abaete,
à quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio !
Du coup, leur fortune fut faite ? demanda Fragoso.
- Eh non ! répondit Torrès. Le diamant fut remis au gouverneur
général des mines. La valeur de la pierre ayant été reconnue, le roi
Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait à son cou dans
les grandes cérémonies. Quant aux condamnés, ils obtinrent leur
grâce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tiré de là de
bonnes rentes !
- Vous sans doute ? dit très sèchement Benito.
- Oui... moi !... Pourquoi pas ? répondit Torrès. Est-ce que
vous avez jamais visité le district diamantin ? ajouta-t-il, en
s'adressant à Joam Garral, cette fois.
Jamais, répondit Joam en regardant Torrès.
- Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire
un jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure ! Le district
des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brésil, quelque
chose comme un parc de douze lieues de circonférence, et qui, par la
nature du sol, sa végétation, ses terrains sablonneux enfermés dans
un cirque de montagnes, est très différent de la province
environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est l'endroit le plus
riche du monde, puisque, de 1807 à 1817, la production annuelle a
été de dix-huit mille carats[14] environ. Ah ! il y avait de beaux
coups à faire, non seulement pour les grimpeurs qui cherchaient la
pierre précieuse jusque sur la cime des montagnes, mais aussi pour
les contrebandiers qui la passaient en fraude ! Maintenant,
l'exploitation est moins aisée, et les deux mille noirs, employés au
travail des mines par le gouvernement, sont obligés de détourner des
cours d'eau pour en extraire le sable diamantin. Autrefois, c'était
plus commode !
- En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé !
- Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant
à la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers
1826, - j'avais huit ans alors - , il se passa à Tijuco même un
drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant
rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup
d'audace ! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute...
- Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une
voix singulièrement calme.
- Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des
diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main,
c'est un million, quelquefois deux ! »
Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de
cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de
fermer la main.
« Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude
est d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans
l'année. On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après
les avoir séparés au moyen de douze tamis percés de trous
différents. Ces lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de
Janeiro. Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous
pensez qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par
l'intendant, quatre soldats à cheval du régiment de la province et
dix hommes à pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à
Villa-Rica, où le général commandant appose son cachet sur les sacs,
et le convoi reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que,
pour plus de précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en
1826, un jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à
vingt-trois ans au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à
Tijuco dans les bureaux du gouverneur général, combina le coup
suivant. Il s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur
apprit le jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par
ces malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de
Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à
l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci
se défendirent courageusement ; mais ils furent massacrés, à
l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put
s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat.
L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que les
soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il avait
été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car son
corps ne fut jamais retrouvé.
Et ce Dacosta ? demanda Joam Garral.
- Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de
différentes circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter
sur lui. Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain
prétendit-il qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en
mesure de connaître le jour où le départ du convoi devait
s'effectuer. Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il
fut accusé, arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille
condamnation entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures.
- Ce malheureux fut-il exécuté ? demanda Fragoso.
- Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de
Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant
l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par
plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper.
- Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme ?
demanda Joam Garral.
- Jamais ! répondit Torrès. Il aura quitté le Brésil, et
maintenant, sans doute, il mène joyeuse vie en pays lointain, avec
le produit du vol qu'il aura su réaliser.
- Puisse-t-il avoir vécu misérablement, au contraire ! répondit
Joam Garral.
- Et puisse Dieu lui avoir donné le remords de son crime ! »
ajouta le padre Passanha.
À ce moment, les convives s'étaient levés de table, et, le dîner
achevé, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le soleil
s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'écouler encore,
avant que la nuit ne fût faite.
« Ces histoires-là ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre
dîner de fiançailles avait mieux commencé !
- Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, répondit Lina.
- Comment, ma faute ?
- Oui ! c'est vous qui avez continué à parler de ce district et
de ces diamants, dont nous n'avons que faire !
- C'est ma foi vrai ! répondit Fragoso, mais je ne pensais pas
que cela finirait de cette façon !
- Vous êtes donc le premier coupable !
- Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai
pas entendue rire au dessert ! »
Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada.
Manoel et Benito marchaient l'un près de l'autre, sans se parler.
Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous
ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils
eussent pressenti quelque grave éventualité.
Torrès se tenait auprès de Joam Garral, qui, la tête inclinée,
semblait profondément abîmé dans ses réflexions, et, à ce moment,
lui mettant la main sur l'épaule :
« Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart
d'heure d'entretien ? » Joam Garral regarda Torrès. « Ici ?
répondit-il.
Non ! en particulier !
Venez donc ! » Tous deux retournèrent vers la maison, y
rentrèrent, et la porte se referma sur eux.
Il serait difficile de dépeindre ce que chacun éprouva, lorsque
Joam Garral et Torrès eurent quitté la place. Que pouvait-il y avoir
de commun entre cet aventurier et l'honnête fazender d'Iquitos ? Il
y avait comme la menace d'un épouvantable malheur suspendu sur toute
cette famille, et personne n'osait s'interroger.
« Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il
entraîna, quoi qu'il arrive, cet homme débarquera demain à Manao !
Oui !... il le faut !... répondit Manoel.
Et si par lui... oui ! par lui, quelque malheur arrive à mon
père... je le tuerai ! »
ENTRE CES DEUX HOMMES
Depuis un instant, seuls dans cette chambre où personne ne
pouvait ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrès se
regardaient, sans prononcer un seul mot. L'aventurier hésitait-il
donc à parler ? Comprenait-il que Joam Garral ne répondrait que par
un silence dédaigneux aux demandes qui lui seraient faites ?
Oui, sans doute ! Aussi, Torrès n'interrogea-t-il pas. Au début
de cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rôle d'un
accusateur.
« Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous
appelez Dacosta. »
À ce nom criminel que lui donnait Torrès, Joam Garral ne put
retenir un léger frémissement, mais il ne répondit rien.
« Vous êtes Joam Dacosta, reprit Torrès, employé, il y a
vingt-trois ans, dans les bureaux du gouverneur général de Tijuco,
et c'est vous qui avez été condamné dans cette affaire de vol et
d'assassinat ! »
Nulle réponse de Joam Garral, dont le calme étrange avait lieu
de surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant
son hôte ? Non ! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces
terribles accusations. Sans doute, il se demandait où en voulait
venir Torrès.
« Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le répète, c'est vous qui
avez été poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime,
condamné à mort, et c'est vous qui vous êtes échappé de la prison de
Villa-Rica, quelques heures avant l'exécution ! Répondrez-vous ? »
Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de
faire Torrès. Joam Garral, toujours calme, était allé s'asseoir. Son
coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement son
accusateur, sans baisser la tête.
« Répondrez-vous ? reprit Torrès.
- Quelle réponse attendez-vous de moi ? dit simplement Joam
Garral.
- Une réponse, répliqua lentement Torrès, qui m'empêche d'aller
trouver le chef de police de Manao, et de lui dire : Un homme est
là, dont l'identité sera facile à établir, qui sera reconnu, même
après vingt-trois années d'absence, et cet homme, c'est
l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des
assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamné qui s'est
soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est Joam
Dacosta.
- Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien à craindre de vous,
Torrès, si je vous faisais la réponse que vous attendez ?
- Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intérêt à
parler de cette affaire.
Ni vous, ni moi ? répondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec
de l'argent que je dois acheter votre silence ?
- Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez !
- Que voulez-vous donc alors ?
Joam Garral, répondit Torrès, voici quelle est ma proposition.
Ne vous hâtez pas d'y répondre par un refus formel, et rappelez-vous
que vous êtes en mon pouvoir.
Quelle est cette proposition ? » demanda Joam Garral.
Torrès se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont
il tenait la vie, était bien faite pour le surprendre. Il
s'attendait à quelque débat violent, à des supplications, à des
larmes... Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands
crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les bras :
« Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plaît, et je veux
l'épouser. »
Sans doute, Joam Garral s'attendait à tout de la part d'un tel
homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme.
« Ainsi, dit-il, l'honorable Torrès veut entrer dans la famille
d'un assassin et d'un voleur ?
- Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, répondit
Torrès. Je veux être le gendre de Joam Garral, et je le serai.
- Vous n'ignorez pourtant pas, Torrès, que ma fille va épouser
Manoel Valdez ?
- Vous vous dégagerez vis-à-vis de Manoel Valdez.
- Et si ma fille refuse ?
- Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira,
répondit impudemment Torrès.
- Tout ?
- Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur
de sa famille, la vie de son père, elle n'hésitera pas !
- Vous êtes un bien grand misérable, Torrès ! dit tranquillement
Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas.
- Un misérable et un assassin sont faits pour s'entendre ! » À
ces mots, Joam Garral se leva, et, allant à l'aventurier qu'il
regarda bien en face :
« Torrès, dit-il, si vous demandez à entrer dans la famille de
Joam Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du
crime pour lequel il a été condamné !
- Vraiment !
- Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve
de son innocence, et que, cette innocence, vous vous réservez de la
proclamer le jour où vous aurez épousé sa fille !
- Jouons franc jeu, Joam Garral, répondit Torrès en baissant la
voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez me
refuser votre fille !
- Je vous écoute, Torrès.
- Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant à demi ses paroles,
comme s'il eût eu regret de les laisser s'échapper de ses lèvres,
oui, vous êtes innocent ! Je le sais, car je connais le véritable
coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence !
- Et le misérable qui a commis le crime ?...
- Il est mort.
- Mort ! s'écria Joam Garral, que ce mot fit pâlir malgré lui,
comme s'il lui eût enlevé tout pouvoir de jamais se réhabiliter.
- Mort, répondit Torrès ; mais cet homme, que j'ai connu
longtemps après le crime, et sans que je susse qu'il fût criminel,
avait écrit tout au long, de sa main, le récit de cette affaire des
diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres détails. Sentant sa
fin approcher, il fut pris de remords. Il savait où s'était réfugié
Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'était refait une vie
nouvelle. Il savait qu'il était riche, au milieu d'une famille
heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le bonheur !
Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec l'honorabilité à
laquelle il avait droit !... Mais la mort venait... il me chargea,
moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne pourrait plus faire !... Il
me remit les preuves de l'innocence de Dacosta, afin de les lui
faire parvenir, et mourut.
- Le nom de cet homme ! s'écria Joam Garral, d'un ton qu'il ne
put maîtriser.
- Vous le saurez, quand je serai de votre famille !
- Et cet écrit ?... »
Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrès, pour le
fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence.
« Cet écrit, il est en lieu sûr, répondit Torrès, et vous ne
l'aurez qu'après que votre fille sera devenue ma femme. Maintenant,
me la refusez-vous encore ?
- Oui, répondit Joam Garral. Mais, en échange de cet écrit, la
moitié de ma fortune est à vous !
- La moitié de votre fortune ! s'écria Torrès ! Je l'accepte, à
la condition que Minha me l'apportera en mariage !
- Et c'est ainsi que vous respectez les volontés d'un mourant,
d'un criminel que le remords a touché, et qui vous a chargé de
réparer, autant qu'il était en lui, le mal qu'il a fait !
- C'est ainsi.
- Encore une fois, Torrès, s'écria Joam Garral, vous êtes un
grand misérable !
- Soit.
- Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas
faits pour nous entendre !
- Ainsi, vous refusez ?...
- Je refuse !
- C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans
l'instruction déjà faite ! Vous êtes condamné à mort, et, vous le
savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le
gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines.
Dénoncé, vous êtes pris ! Pris, vous êtes exécuté... et je vous
dénonce ! »
Si maître qu'il fût de lui, Joam Garral ne pouvait plus se
contenir. Il allait s'élancer sur Torrès...
Un geste de ce coquin fit tomber sa colère.
« Prenez garde, dit Torrès. Votre femme ne sait pas qu'elle est
la femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les
enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre ! »
Joam Garral s'arrêta. Il reprit tout son empire sur lui-même, et
ses traits recouvrèrent leur calme habituel.
« Cette discussion a trop duré, dit-il en marchant vers la
porte, et je sais ce qu'il me reste à faire !
Prenez garde, Joam Garral ! » dit une dernière fois Torrès, qui
ne pouvait croire que son ignoble procédé de chantage eût échoué.
Joam Garral ne lui répondit pas. Il repoussa la porte qui
s'ouvrait sous la véranda, il fit signe à Torrès de le suivre, et
tous deux s'avancèrent vers le centre de la jangada, où la famille
était réunie.
Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxiété profonde,
s'étaient levés. Ils pouvaient voir que le geste de Torrès était
encore menaçant, et que le feu de la colère brillait dans ses yeux.
Par un extraordinaire contraste, Joam Garral était maître de
lui, presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent devant Yaquita et les
siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrès qui,
d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce
pénible silence. « Une dernière fois, Joam Garral, dit-il, je vous
demande une dernière réponse !
Ma réponse, la voici. »
Et s'adressant à sa femme : « Yaquita, dit-il, des circonstances
particulières m'obligent à modifier ce que nous avions décidé
antérieurement pour le mariage de Minha et de Manoel.
Enfin ! » s'écria Torrès. Joam Garral, sans lui répondre, laissa
tomber sur l'aventurier un regard du plus profond dédain.
Mais, à ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre à se
rompre. La jeune fille s'était levée, toute pâle, comme si elle eût
cherché un appui du côté de sa mère. Yaquita lui ouvrait ses bras
pour la protéger, pour la défendre !
« Mon père ! s'écria Benito, qui avait été se placer entre Joam
Garral et Torrès, que voulez-vous dire ?
- Je veux dire, répondit Joam Garral en élevant la voix
qu'attendre notre arrivée au Para pour marier Minha et Manoel, c'est
trop attendre ! Le mariage se fera ici même, dès demain, sur la
jangada, par les soins du padre Passanha, si, après une conversation
que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme à moi de ne pas
différer davantage !
- Ah ! mon père, mon père !... s'écria le jeune homme.
- Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel répondit Joam
Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrès, qui
s'était croisé les bras, promenait sur toute la famille un regard
d'une insolence sans égale.
« Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en étendant la main
vers Joam Garral.
- Non, ce n'est pas mon dernier mot.
- Quel est-il donc ?
Le voici, Torrès ! Je suis maître ici ! Vous allez, s'il vous
plaît, et même s'il ne vous plaît pas, quitter la jangada à
l'instant même !
Oui, à l'instant, s'écria Benito, on je le jette par-dessus le
bord ! »
Torrès haussa les épaules.
« Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles ! À moi aussi il
me convient de débarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez
de moi, Joam Garral ! Nous ne serons pas longtemps sans nous
revoir !
- S'il ne dépend que de moi, répondit Joam Garral, nous nous
reverrons et plus tôt peut-être que vous ne l'auriez voulu ! Je
serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat de
la province, que j'ai prévenu de mon arrivée à Manao. Si vous
l'osez, venez m'y retrouver !
- Chez le juge Ribeiro !... répondit Torrès, évidemment
décontenancé.
Chez le juge Ribeiro », répondit Joam Garral.
Montrant alors la pirogue à Torrès, avec un geste de suprême
mépris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le débarquer sans
retard sur le point le plus rapproché de l'île.
Le misérable, enfin, disparut.
La famille, frémissante encore, respectait le silence de son
chef. Mais Fragoso, ne se rendant compte qu'à demi de la gravité de
la situation et emporté par son brio ordinaire, s'était approché de
Joam Garral.
« Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se
fait dès demain, sur la jangada...
Le vôtre s'y fera en même temps, mon ami, répondit avec douceur
Joam Garral. » Et, faisant un signe à Manoel, il se retira dans sa
chambre avec lui.
L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une
demi-heure, qui avait paru un siècle à la famille, lorsque la porte
de l'habitation se rouvrit enfin.
Manoel en sortit seul.
Ses regards brillaient d'une généreuse résolution.
Allant à Yaquita, il lui dit : « Ma mère ! » à Minha, il dit :
« Ma femme », à Benito, il dit : « Mon frère », et se tournant vers
Lina et Fragoso, il dit à tous : « À demain ! »
Il savait tout ce qui s'était passé entre Joam Garral et Torrès.
Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite d'une
correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une année, sans en
parler aux siens, Joam Garral était enfin parvenu à l'éclairer et à
le convaincre de son innocence. Il savait que Joam Garral avait
résolument entrepris ce voyage dans le seul but de faire réviser
l'odieux procès dont il avait été victime, et de ne pas laisser
peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la terrible
situation qu'il avait pu et dû accepter trop longtemps pour
lui-même !
Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam
Garral, ou plutôt Joam Dacosta, était innocent, que son malheur même
venait de le lui rendre plus cher et plus sacré !
Ce qu'il ne savait pas, c'était que la preuve matérielle de
l'innocence du fazender existait, et que cette preuve était entre
les mains de Torrès. Joam Garral avait voulu réserver pour le juge
l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier
avait dit vrai.
Manoel se borna donc à annoncer qu'il allait se rendre chez le
padre Passanha, afin de le prier de tout préparer pour les deux
mariages.
Le lendemain, le 24 août, une heure à peine avant celle où la
cérémonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'était
détachée de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada.
Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amenée de Manao,
et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se fit
connaître et monta à bord.
À ce moment, Joam Garral et les siens, déjà parés pour la fête,
sortaient de l'habitation.
« Joam Garral ! demanda le chef de police.
Me voici, répondit Joam Garral.
Joam Garral, répondit le chef de police, vous avez été aussi
Joam Dacosta ! Ces deux noms ont été portés par un même homme ! Je
vous arrête. »
À ces mots, Yaquita et Minha, frappées de stupeur, s'étaient
arrêtées, sans pouvoir faire un mouvement. « Mon père, un
assassin ! » s'écria Benito, qui allait s'élancer vers Joam Garral.
D'un geste, son père lui imposa silence.
« Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral
d'une voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en
vertu duquel vous m'arrêtez, a-t-il été lancé contre moi par le juge
de droit de Manao, par le juge Ribeiro ?
- Non, répondit le chef de police, il m'a été remis, avec ordre
de l'exécuter sur-le-champ, par son remplaçant. Le juge Ribeiro,
frappé d'apoplexie hier dans la soirée, est mort cette nuit même à
deux heures, sans avoir repris connaissance.
- Mort ! s'écria Joam Garral, un instant atterré par cette
nouvelle, mort !... mort ! » Mais bientôt, relevant la tête, il
s'adressa à sa femme et à ses enfants :
« Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'étais innocent, mes
bien-aimés ! La mort de ce juge peut m'être fatale, mais ce n'est
pas une raison pour moi de désespérer ! »
Et se tournant vers Manoel :
« À la grâce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant,
si la vérité peut redescendre du ciel sur la terre ! »
Le chef de police avait fait un signe à ses agents, qui
s'avançaient pour s'emparer de Joam Garral.
« Mais parlez donc, mon père ! s'écria Benito, fou de désespoir.
Dites un mot, et nous aurons raison, fût-ce par la force, de
l'horrible méprise dont vous êtes victime !
- Il n'y a pas ici de méprise, mon fils, répondit Joam Garral.
Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam
Dacosta ! Je suis l'honnête homme qu'une erreur judiciaire a
condamné injustement à mort, il y a vingt-trois ans, à la place du
vrai coupable. De ma complète innocence, mes enfants, une fois pour
toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos têtes et sur celle de votre
mère !
- Toute communication entre vous et les vôtres vous est
interdite, dit alors le chef de police. Vous êtes mon prisonnier,
Joam Garral, et j'exécuterai mon mandat dans toute sa rigueur. »
Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs
consternés :
« Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la
justice de Dieu ! »
Et, la tête haute, il s'embarqua dans la pirogue.
Il semblait, en vérité, que de tous les assistants, Joam Garral
fût le seul que cet effroyable coup de foudre, tombé si inopinément
sur sa tête, n'eût pas écrasé !
MANAO
La ville de Manao est exactement située par 3°8'4'' de latitude
australe et 67°27' de longitude à l'ouest du méridien de Paris.
Quatre cent vingt lieues kilométriques la séparent de Bélem, et dix
kilomètres, seulement, de l'embouchure du rio Negro.
Manao n'est pas bâtie au bord du fleuve des Amazones. C'est sur
la rive gauche du rio Negro, - le plus important, le plus
remarquable des tributaires de la grande artère brésilienne - , que
s'élève cette capitale de la province, dominant la campine
environnante du pittoresque ensemble de ses maisons privées et de
ses édifices publics.
Le rio Negro, découvert, en 1645, par l'Espagnol Favella, prend
sa source au flanc des montagnes situées, dans le nord-ouest, entre
le Brésil et la Nouvelle-Grenade, au mur même de la province de
Popayan, et il est mis en communication avec l'Orénoque,
c'est-à-dire avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le
Pimichim et le Cassiquaire.
Après un superbe cours de dix-sept cents kilomètres, le rio
Negro vient, par une embouchure de onze cents toises, épancher ses
eaux noires dans l'Amazone, mais sans qu'elles s'y confondent sur un
espace de plusieurs milles, tant leur déversion est active et
puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s'évasent
et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s'étend
jusqu'aux îles Anavilhanas.
C'est là, dans l'une de ces étroites indentations, que se creuse
le port de Manao. De nombreuses embarcations s'y rencontrent, les
unes mouillées au courant du fleuve, attendant un vent favorable,
les autres en réparation dans les nombreux iguarapés ou canaux qui
sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect quelque
peu hollandais.
Avec l'escale des bateaux à vapeur, qui ne va pas tarder à
s'établir près de la jonction des deux fleuves, le commerce de Manao
doit sensiblement s'accroître. En effet, bois de construction et
d'ébénisterie, cacao, caoutchouc, café, salsepareille, canne à
sucre, indigo, noix de muscade, poisson salé, beurre de tortue, ces
divers objets trouvent là de nombreux cours d'eau pour les
transporter en toutes directions : le rio Negro au nord et à
l'ouest, la Madeira au sud et à l'ouest, l'Amazone, enfin, qui se
déroule vers l'est jusqu'au littoral de l'Atlantique. La situation
de cette ville est donc heureuse entre toutes et doit contribuer
puissamment à sa prospérité.
Manao, - ou Manaos - , se nommait autrefois Moura, puis s'est
appelée Barra de Rio-Negro. De 1757 à 1804, elle fit seulement
partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent dont
elle occupait l'embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la capitale
de cette vaste province des Amazones, elle a emprunté son nouveau
nom à une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les territoires
du Centre-Amérique.
Plusieurs fois des voyageurs, mal informés, ont confondu cette
ville avec la fameuse Manoa, sorte de cité fantastique, élevée,
disait-on, près du lac légendaire de Parima, qui paraît n'être que
le Branco supérieur, c'est-à-dire un simple affluent du rio Negro.
Là était cet empire de l'El Dorado, dont chaque matin, s'il faut en
croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de poudre
d'or, tant ce précieux métal, que l'on ramassait à la pelle,
abondait sur ces terrains privilégiés. Mais, vérification faite, il
a fallu en rabattre, et toute cette prétendue richesse aurifère se
réduit à la présence de nombreuses micacées sans valeur, qui avaient
trompé les avides regards des chercheurs d'or.
En somme, Manao n'a rien des splendeurs fabuleuses de cette
mythologique capitale de l'El Dorado. Ce n'est qu'une ville de cinq
mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins trois
mille employés. De là, un certain nombre de bâtiments civils à
l'usage de ces fonctionnaires : chambre législative, palais de la
présidence, trésorerie générale, hôtel des postes, douane, sans
compter un collège qui fut fondé en 1848, et un hôpital qui venait
d'être créé en 1851. Qu'on y ajoute un cimetière, occupant le
versant oriental de la colline où fut élevée, en 1669, contre les
pirates de l'Amazone, une forteresse maintenant détruite, et l'on
saura à quoi s'en tenir sur l'importance des établissements civils
de la cité.
Quant aux édifices religieux, il serait difficile d'en nommer
plus de deux : la petite église de la Conception et la chapelle de
Notre-Dame des Remèdes, bâtie presque en rase campagne sur une
tumescence qui domine Manao.
C'est peu pour une ville d'origine espagnole. À ces deux
monuments il convient d'ajouter encore un couvent de Carmélites,
incendié en 1850, et dont il ne reste plus que des ruines.
La population de Manao ne s'élève qu'au chiffre qui a été
indiqué plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employés et
soldats, elle se compose plus particulièrement de négociants
portugais et d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro.
Trois rues principales, assez irrégulières, desservent la
ville ; elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont
bien leur couleur : c'est la rue Dieu-le-Père, la rue Dieu-le-Fils
et la rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge
une magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectèrent
religieusement les architectes qui, de l'ancienne cité, firent la
cité nouvelle.
Autour de ces rues principales s'entrecroisent un réseau de
ruelles non pavées, coupées successivement par quatre canaux que
desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces
iguarapés promènent leurs eaux sombres au milieu de grands terrains
vagues, semés d'herbes folles et de fleurs aux couleurs éclatantes :
ce sont autant de squares naturels, ombragés d'arbres magnifiques,
parmi lesquels domine le « sumaumeira », ce gigantesque végétal
habillé d'une écorce blanche, et dont le large dôme s'arrondit en
parasol au-dessus d'une noueuse ramure.
Quant aux diverses habitations privées, il faut les chercher
parmi quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes
couvertes de tuiles, les autres coiffées des feuilles juxtaposées du
palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de leurs
boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des négociants
portugais.
Et quelle espèce de gens voit-on sortir aux heures de la
promenade, aussi bien de ces édifices publics que de ces habitations
particulières ? Des hommes de haute mine, avec redingote noire,
chapeau de soie, souliers vernis, gants de couleur fraîche, diamants
au noeud de leur cravate ; des femmes en grandes et tapageuses
toilettes, robes à falbalas, chapeaux à la dernière mode ; des
Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train de s'européaniser, de
manière à détruire tout ce qui pouvait rester de couleur locale dans
cette partie moyenne du bassin de l'Amazone.
Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connaître au
lecteur pour les besoins de cette histoire. Là, le voyage de la
jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coupé au
milieu du long parcours qu'elle devait accomplir ; là allaient se
dérouler, en peu de temps, les péripéties de cette mystérieuse
affaire.
LES PREMIERS INSTANTS
À peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutôt Joam
Dacosta, - il convient de lui restituer ce nom - , avait-elle
disparu, que Benito s'était avancé vers Manoel.
« Que sais-tu ? lui demanda-t-il.
- Je sais que ton père est innocent ! Oui ! Innocent ! répéta
Manoel, et qu'une condamnation capitale l'a frappé, il y a
vingt-trois ans, pour un crime qu'il n'avait pas commis !
- Il t'a tout dit, Manoel ?
- Tout, Benito ! répondit le jeune homme. L'honnête fazender ne
voulait pas que rien de son passé fût caché à celui qui allait
devenir son second fils, en épousant sa fille !
- Et la preuve de son innocence, mon père peut-il enfin la
produire au grand jour ?
- Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans
d'une vie honorable et honorée, toute dans cette démarche de Joam
Dacosta, qui venait dire à la justice : « Me voici ! Je ne veux plus
de cette fausse existence ! Je ne veux plus me cacher sous un nom
qui n'est pas mon vrai nom ! Vous avez condamné un innocent !
Réhabilitez-le ! »
- Et mon père... lorsqu'il te parlait ainsi... tu n'as pas un
instant hésité à le croire ? s'écria Benito.
Pas un instant, frère ! » répondit Manoel.
Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une même et
cordiale étreinte.
Puis Benito allant au padre Passanha :
« Padre, lui dit-il, emmenez ma mère et ma soeur dans leurs
chambres ! Ne les quittez pas de toute la journée ! Personne ici ne
doute de l'innocence de mon père, personne... vous le savez !
Demain, ma mère et moi nous irons trouver le chef de police. On ne
nous refusera pas l'autorisation d'entrer dans la prison. Non ! ce
serait trop cruel ! Nous reverrons mon père, et nous déciderons
quelles démarches il faut faire pour arriver à obtenir sa
réhabilitation ! »
Yaquita était presque inerte ; mais cette vaillante femme,
d'abord terrassée par ce coup soudain, allait bientôt se relever.
Yaquita Dacosta serait ce qu'avait été Yaquita Garral. Elle ne
doutait pas de l'innocence de son mari. Il ne lui venait même pas à
la pensée que Joam Dacosta fût blâmable de l'avoir épousée sous ce
nom qui n'était pas le sien. Elle ne pensait qu'à toute cette vie de
bonheur que lui avait faite cet honnête homme, injustement frappé !
Oui ! le lendemain elle serait à la porte de sa prison, et elle ne
la quitterait pas qu'elle ne lui eût été ouverte !
Le padre Passanha l'emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir
ses larmes, et tous trois s'enfermèrent dans l'habitation.
Les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls.
« Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout
ce que t'a dit mon père.
- Je n'ai rien à te cacher, Benito.
- Qu'était venu faire Torrès à bord de la jangada ?
- Vendre à Joam Dacosta le secret de son passé.
- Ainsi, quand nous avons rencontré Torrès dans les forêts
d'Iquitos, son dessein était déjà formé d'entrer en relation avec
mon père ?
- Ce n'est pas douteux, répondit Manoel. Le misérable se
dirigeait alors vers la fazenda dans la pensée de se livrer à une
ignoble opération de chantage, préparée de longue main.
- Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon père et
toute sa famille se préparaient à repasser la frontière, il a
brusquement changé son plan de conduite ?...
- Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le
territoire brésilien, devait être plus à sa merci qu'au-delà de la
frontière péruvienne. Voilà pourquoi nous avons retrouvé Torrès à
Tabatinga, où il attendait, où il épiait notre arrivée.
- Et moi qui lui ai offert de s'embarquer sur la jangada !
s'écria Benito avec un mouvement de désespoir.
- Frère, lui dit Manoel, ne te reproche rien ! Torrès nous
aurait rejoints tôt ou tard ! Il n'était pas homme à abandonner une
pareille piste ! S'il nous eût manqués à Tabatinga, nous l'aurions
retrouvé à Manao !
- Oui ! Manoel, tu as raison ! Mais il ne s'agit plus du passé,
maintenant... il s'agit du présent !... Pas de récriminations
inutiles ! Voyons !...
Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front,
cherchait à ressaisir tous les détails de cette triste affaire.
« Voyons, demanda-t-il, comment Torrès a-t-il pu apprendre que
mon père avait été condamné, il y a vingt-trois ans, pour cet
abominable crime de Tijuco ?
- Je l'ignore, répondit Manoel, et tout me porte à croire que
ton père l'ignore aussi.
- Et, cependant, Torrès avait connaissance de ce nom de Garral
sous lequel se cachait Joam Dacosta ?
- Évidemment.
- Et il savait que c'était au Pérou, à Iquitos, que, depuis tant
d'années, s'était réfugié mon père ?
- Il le savait, répondit Manoel. Mais comment l'avait-il su, je
ne puis le comprendre !
- Une dernière question, dit Benito. - Quelle proposition Torrès
a-t-il faite à mon père pendant ce court entretien qui a précédé son
expulsion ?
- Il l'a menacé de dénoncer Joam Garral comme étant Joam
Dacosta, si celui-ci refusait de lui acheter son silence.
- Et à quel prix ?...
- Au prix de la main de sa fille ! répondit Manoel sans hésiter,
mais pâle de colère.
- Le misérable aurait osé !... s'écria Benito.
- À cette infâme demande, Benito, tu as vu quelle réponse ton
père a faite !
- Oui, Manoel, oui !... la réponse d'un honnête homme indigné !
Il a chassé Torrès ! Mais il ne suffit pas qu'il l'ait chassé !
Non ! cela ne me suffit pas ! C'est sur la dénonciation de Torrès
qu'on est venu arrêter mon père, n'est-il pas vrai ?
- Oui ! sur sa dénonciation !
- Eh bien, s'écria Benito, dont le bras menaçant se dirigea vers
la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torrès ! Il faut
que je sache comment il est devenu maître de ce secret !... Il faut
qu'il me dise s'il le tient du véritable auteur du crime ! Il
parlera !... ou s'il refuse de parler... je sais ce qu'il me restera
à faire !
- Ce qu'il restera à faire... à moi comme à toi ! ajouta plus
froidement, mais non moins résolument Manoel.
- Non... Manoel... non !... à moi seul !
- Nous sommes frères, Benito, répondit Manoel, et c'est là une
vengeance qui nous appartient à tous deux ! » Benito ne répliqua
pas. À ce sujet, évidemment, son parti était irrévocablement pris.
En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d'observer l'état du
fleuve, s'approcha des deux jeunes gens. « Avez-vous décidé,
demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l'île Muras
ou gagner le port de Manao ? » C'était une question à résoudre avant
la nuit, et elle devait être examinée de près.
En effet, la nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta avait dû
déjà se répandre dans la ville. Qu'elle fût de nature à exciter la
curiosité de la population de Manao, cela n'était pas douteux. Mais
ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosité contre le
condamné, contre l'auteur principal de ce crime de Tijuco, qui avait
eu autrefois un si immense retentissement ? Ne pouvait-on craindre
quelque mouvement populaire à propos de cet attentat, qui n'avait
pas même été expié ? Devant cette hypothèse, ne valait-il pas mieux
laisser la jangada amarrée près de Muras, sur la rive droite du
fleuve, à quelques milles de Manao ?
Le pour et le contre de la question furent pesés.
« Non ! s'écria Benito. Rester ici, ce serait paraître
abandonner mon père et douter de son innocence ! ce serait sembler
craindre de faire cause commune avec lui ! Il faut aller à Manao et
sans retard !
Tu as raison, Benito, répondit Manoel. Partons ! »
Araujo, approuvant de la tête, prit ses mesures pour quitter
l'île. La manoeuvre demandait quelque soin. Il s'agissait de prendre
obliquement le courant de l'Amazone doublé par celui du rio Negro,
et de se diriger vers l'embouchure de cet affluent, qui s'ouvrait à
douze milles au-dessous sur la rive gauche.
Les amarres, détachées de l'île, furent larguées. La jangada,
rejetée dans le lit du fleuve, commença à dériver diagonalement.
Araujo, profitant habilement des courbures du courant brisé par les
pointes des berges, put lancer l'immense appareil dans la direction
voulue, en s'aidant des longues gaffes de son équipe.
Deux heures après, la jangada se trouvait sur l'autre bord de
l'Amazone, un peu au-dessus de l'embouchure du rio Negro, et ce fut
le courant qui se chargea de la conduire à la rive inférieure de la
vaste baie ouverte dans la rive gauche de l'affluent.
Enfin, à cinq heures du soir, la jangada était fortement amarrée
le long de cette rive, non pas dans le port même de Manao, qu'elle
n'aurait pu atteindre, sans avoir à refouler un courant assez
rapide, mais à moins d'un petit mille au-dessous.
Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio
Negro, près d'une assez haute berge, hérissée de cécropias à
bourgeons mordorés, et palissadée de ces roseaux à tiges raides,
nommés « froxas », dont les Indiens font des armes offensives.
Quelques citadins erraient sur cette berge. C'était, à n'en pas
douter, un sentiment de curiosité qui les amenait jusqu'au mouillage
de la jangada. La nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta n'avait
pas tardé à se répandre ; mais la curiosité de ces Manaens n'alla
pas jusqu'à l'indiscrétion, et ils se tinrent sur la réserve.
L'intention de Benito était de descendre à terre, dès le soir
même. Manoel l'en dissuada.
« Attends à demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut
pas que nous quittions la jangada !
Soit ! à demain ! » répondit Benito.
En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha,
sortait de l'habitation. Si Minha était encore en larmes, le visage
de sa mère était sec, toute sa personne se montrait énergique et
résolue. On sentait que la femme était prête à tout, à faire son
devoir comme à user de son droit.
Yaquita s'avança lentement vers Manoel : « Manoel, dit-elle,
écoutez ce que j'ai à vous dire, car je vais vous parler comme ma
conscience m'ordonne de le faire.
Je vous écoute ! » répondit Manoel.
Yaquita le regarda bien en face. « Hier, dit-elle, après
l'entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous êtes
venu à moi et vous m'avez appelée : ma mère ! Vous avez pris la main
de Minha, et vous lui avez dit : ma femme ! Vous saviez tout alors,
et le passé de Joam Dacosta vous était révélé !
- Oui, répondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part,
il y a eu une hésitation !...
- Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais à ce moment Joam Dacosta
n'était pas encore arrêté. Maintenant la situation n'est plus la
même. Quelque innocent qu'il soit, mon mari est aux mains de la
justice ; son passé est dévoilé publiquement ; Minha est la fille
d'un condamné à la peine capitale...
- Minha Dacosta ou Minha Garral, que m'importe ! s'écria Manoel,
qui ne put se contenir plus longtemps.
- Manoel ! » murmura la jeune fille. Et elle serait certainement
tombée, si les bras de Lina n'eussent été là pour la soutenir.
« Ma mère, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel,
appelez-moi votre fils !
- Mon fils ! mon enfant ! » Ce fut tout ce que put répondre
Yaquita, et ces larmes, qu'elle refoulait avec tant de peine,
jaillirent de ses yeux.
Tous rentrèrent dans l'habitation. Mais cette longue nuit, pas
une heure de sommeil ne devait l'accourcir pour cette honnête
famille, si cruellement éprouvée !
UN RETOUR SUR LE PASSÉ
C'était une fatalité, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel
Joam Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument !
Avant d'être juge de droit à Manao, c'est-à-dire le premier
magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, à
l'époque où le jeune employé fut poursuivi pour le crime de
l'arrayal diamantin. Ribeiro était alors avocat à Villa-Rica. Ce fut
lui qui se chargea de défendre l'accusé devant les assises. Il prit
cette cause à coeur, il la fit sienne. De l'examen des pièces du
dossier, des détails de l'information, il acquit, non pas une simple
conviction d'office, mais la certitude que son client était
incriminé à tort, qu'il n'avait pris à aucun degré une part
quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol des
diamants, que l'instruction avait fait fausse route, - en un mot,
que Joam Dacosta était innocent.
Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que
fussent son talent et son zèle, ne parvint pas à la faire passer
dans l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il détourner la présomption
du crime ? Si ce n'était pas Joam Dacosta, placé dans toutes les
conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce départ secret
du convoi, qui était-ce ? L'employé, qui accompagnait l'escorte,
avait succombé avec la plupart des soldats, et les soupçons ne
pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc à faire de Joam
Dacosta l'unique et véritable auteur du crime.
Ribeiro le défendit avec une chaleur extrême ! Il y mit tout son
coeur !... Il ne réussit pas à le sauver. Le verdict du jury fut
affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de
meurtre avec l'aggravation de la préméditation, n'obtint même pas le
bénéfice des circonstances atténuantes et s'entendit condamner à
mort.
Aucun espoir ne pouvait rester à l'accusé. Aucune commutation de
peine n'était possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif à
l'arrayal diamantin. Le condamné était perdu... Mais, pendant la
nuit qui précéda l'exécution, lorsque le gibet était déjà dressé,
Joam Dacosta parvint à s'enfuir de la prison de Villa-Rica... On
sait le reste.
Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro était nommé juge de droit
à Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce
changement et vit là une heureuse circonstance, qui pouvait amener
la révision de son procès avec quelques chances de réussite. Il
savait que les anciennes convictions de l'avocat à son sujet
devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il résolut
donc de tout tenter pour arriver à la réhabilitation. Sans la
nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprême dans la
province des Amazones, peut-être eût-il hésité, car il n'avait
aucune nouvelle preuve matérielle de son innocence à produire.
Peut-être, quoique cet honnête homme souffrît terriblement d'en être
réduit à se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-être eût-il demandé
au temps d'éteindre plus encore les souvenirs de cette horrible
affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir sans plus
tarder.
En effet, bien avant que Yaquita ne lui en eût parlé, Joam
Dacosta avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du
jeune médecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous
les rapports. Il était évident qu'une demande en mariage se ferait
un jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas être pris au dépourvu.
Mais alors cette pensée qu'il lui faudrait marier sa fille sous
un nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer
dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le
chef n'était qu'un fugitif toujours sous le coup d'une condamnation
capitale, cette pensée lui fut intolérable. Non ! ce mariage ne se
ferait pas dans ces conditions où s'était accompli le sien propre !
Non ! jamais !
On se rappelle ce qui s'était passé à cette époque. Quatre ans
après que le jeune commis, déjà l'associé de Magalhaës, fut arrivé à
la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait été rapporté à la
ferme mortellement blessé. Quelques jours seulement lui restaient à
vivre. Il s'effraya à la pensée que sa fille allait rester seule,
sans appui ; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient, il voulut
que leur union se fît sans retard.
Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le
serviteur de Yaquita, sans devenir son mari... Les insistances de
Magalhaës mourant furent telles que toute résistance devint
impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne la
retira pas.
Oui ! c'était là un fait grave ! Oui ! Joam Dacosta aurait dû ou
tout avouer ou fuir à jamais cette maison dans laquelle il avait été
si hospitalièrement reçu, cet établissement dont il faisait la
prospérité ! Oui ! tout dire plutôt que de donner à la fille de son
bienfaiteur un nom qui n'était pas le sien, le nom d'un condamné à
mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il fût devant Dieu !
Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait
mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens !... Joam
Dacosta se tut, le mariage s'accomplit, et toute la vie du jeune
fermier fut consacrée au bonheur de celle qui était devenue sa
femme.
« Le jour où je lui avouerai tout, répétait Joam, Yaquita me
pardonnera ! Elle ne doutera pas de moi un instant ! Mais si j'ai dû
la tromper, je ne tromperai pas l'honnête homme qui voudra entrer
dans notre famille en épousant Minha ! Non ! plutôt me livrer et en
finir avec cette existence ! »
Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pensée de dire à sa
femme ce qu'avait été son passé ! Oui ! l'aveu était sur ses lèvres,
surtout lorsqu'elle le priait de la conduire au Brésil, de faire
descendre à sa fille et à elle ce beau fleuve des Amazones ! Il
connaissait assez Yaquita pour être sûr qu'elle ne sentirait pas
s'amoindrir en elle l'affection qu'elle avait pour lui !... Le
courage lui manqua !
Qui ne le comprendrait, en présence de tout ce bonheur de
famille qui s'épanouissait autour de lui, qui était son oeuvre et
qu'il allait peut-être briser sans retour !
Telle fut sa vie pendant de longues années, telle fut la source
sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il garda
le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n'avait pas un
acte à cacher, et qu'une suprême injustice obligeait à se cacher
lui-même !
Mais enfin le jour où il ne dut plus douter de l'amour de Manoel
pour Minha, où il put calculer qu'une année ne s'écoulerait pas sans
qu'il fût dans la nécessité de donner son consentement à ce mariage,
il n'hésita plus et se mit en mesure d'agir à bref délai.
Une lettre de lui, adressée au juge Ribeiro, apprit en même
temps à ce magistrat le secret de l'existence de Joam Dacosta, le
nom sous lequel il se cachait, l'endroit où il vivait avec sa
famille, et, en même temps, son intention formelle de venir se
livrer à la justice de son pays et de poursuivre la révision d'un
procès d'où sortirait pour lui ou la réhabilitation ou l'exécution
de l'unique jugement rendu à Villa-Rica.
Quels furent les sentiments qui éclatèrent dans le coeur de
l'honnête magistrat ? On le devine aisément. Ce n'était plus à
l'avocat que s'adressait l'accusé, c'était au juge suprême de la
province qu'un condamné faisait appel. Joam Dacosta se livrait
entièrement à lui et ne lui demandait même pas le secret.
Le juge Ribeiro, tout d'abord troublé par cette révélation
inattendue, se remit bientôt et pesa scrupuleusement les devoirs que
lui imposait sa situation. C'était à lui qu'incombait la charge de
poursuivre les criminels, et voilà qu'un criminel venait se remettre
entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l'avait défendu ; il
ne doutait pas qu'il eût été injustement condamné ; sa joie avait
été grande de le voir échapper par la fuite au dernier supplice ; au
besoin même, il eût provoqué, il eût facilité son évasion !... Mais
ce que l'avocat eût fait autrefois, le magistrat pouvait-il le faire
aujourd'hui ?
« Eh bien, oui ! se dit le juge, ma conscience m'ordonne de ne
pas abandonner ce juste ! La démarche qu'il fait aujourd'hui est une
nouvelle preuve de sa non-culpabilité, une preuve morale, puisqu'il
ne peut en apporter d'autres, mais peut-être la plus convaincante de
toutes ! Non ! je ne l'abandonnerai pas ! »
À partir de ce jour, une secrète correspondance s'établit entre
le magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son
client à ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait
reprendre l'affaire, revoir le dossier, réviser l'information. Il
fallait savoir si rien de nouveau ne s'était produit dans l'arrayal
diamantin, touchant cette cause si grave. De ces complices du crime,
un de ces contrebandiers qui avaient attaqué le convoi, n'en
était-il pas qui avaient été arrêtés depuis l'attentat ? Des aveux,
des demi-aveux ne s'étaient-ils pas produits ? Joam Dacosta, lui, en
était toujours et n'en était qu'à protester de son innocence ! Mais
cela ne suffisait pas, et le juge Ribeiro voulait trouver dans les
éléments mêmes de l'affaire à qui en incombait réellement la
criminalité.
Joam Dacosta devait donc être prudent. Il promit de l'être. Mais
ce fut une consolation immense, dans toutes ses épreuves, de
retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprême, cette entière
conviction qu'il n'était pas coupable. Oui ! Joam Dacosta, malgré sa
condamnation, était une victime, un martyr, un honnête homme, à qui
la société devait une éclatante réparation ! Et, lorsque le
magistrat connut le passé du fazender d'Iquitos depuis sa
condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette vie
de dévouement, de travail, employée sans relâche à assurer le
bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus touché,
et il se jura de tout faire pour arriver à la réhabilitation du
condamné de Tijuco.
Pendant six mois, il y eut échange de correspondance entre ces
deux hommes.
Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta écrivit
au juge Ribeiro :
« Dans deux mois, je serai près de vous, à la disposition du
premier magistrat de la province !
Venez donc ! » répondit Ribeiro.
La jangada était prête alors à descendre le fleuve. Joam Dacosta
s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs.
Pendant le voyage, au grand étonnement de sa femme et de son fils,
on le sait, il ne débarqua que rarement. Le plus souvent, il restait
enfermé dans sa chambre, écrivant, travaillant, non à des comptes de
commerce, mais, sans en rien dire, à cette sorte de mémoire qu'il
appelait : « Histoire de ma vie », et qui devait servir à la
révision de son procès.
Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la
dénonciation de Torrès, qui allait devancer et peut-être anéantir
ses projets, il confiait à un Indien de l'Amazone une lettre par
laquelle il prévenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrivée.
Cette lettre partit, elle fut remise à son adresse, et le
magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette grave
affaire qu'il avait espoir de mener à bien.
Dans la nuit qui précéda l'arrivée de la jangada à Manao, une
attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dénonciation de
Torrès, dont l'oeuvre de chantage venait d'échouer devant la noble
indignation de sa victime, avait été suivie d'effet. Dacosta était
arrêté au milieu des siens, et son vieil avocat n'était plus là pour
le défendre !
Oui ! en vérité, c'était là un terrible coup ! Quoi qu'il en
soit, le sort en était jeté ; il n'y avait plus à reculer.
Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si
inopinément. Ce n'était plus son honneur seulement qui était en jeu,
c'était l'honneur de tous les siens !
PREUVES MORALES
Le mandat d'arrestation décerné contre Joam Dacosta, dit Joam
Garral, avait été lancé par le suppléant du juge Ribeiro, qui devait
remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des Amazones
jusqu'à la nomination de son successeur.
Ce suppléant se nommait Vicente Jarriquez. C'était un petit
bonhomme fort bourru, que quarante ans d'exercice et de procédure
criminelle n'avaient pas contribué à rendre très bienveillant pour
les accusés. Il avait instruit tant d'affaires de ce genre, jugé et
condamné tant de malfaiteurs, que l'innocence d'un prévenu, quel
qu'il fût, lui semblait a priori inadmissible. Certainement, il ne
jugeait pas contre sa conscience, mais sa conscience, fortement
cuirassée, ne se laissait pas facilement entamer par les incidents
de l'interrogatoire ou les arguments de la défense. Comme beaucoup
de présidents d'assises, il réagissait volontiers contre
l'indulgence du jury, et quand, après avoir été passé au crible des
enquêtes, informations, instructions, un accusé arrivait devant lui,
toutes les présomptions étaient, à ses yeux, pour que cet accusé fût
dix fois coupable.
Ce n'était point un méchant homme, cependant, ce Jarriquez.
Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il était curieux à observer
avec sa grosse tête sur son petit corps, sa chevelure ébouriffée,
que n'eût pas déparée la perruque à mortier des anciens temps, ses
yeux percés à la vrille, dont le regard avait une étonnante acuité,
son nez proéminent, avec lequel il aurait certainement gesticulé
pour peu qu'il eût été mobile, ses oreilles écartées afin de mieux
saisir tout ce qui se disait même hors de la portée ordinaire d'un
appareil auditif, ses doigts tapotant sans cesse sur la table du
tribunal, comme ceux d'un pianiste qui s'exerce à la muette, son
buste trop long pour ses jambes trop courtes, et ses pieds qu'il
croisait et décroisait incessamment lorsqu'il trônait sur son
fauteuil de magistrat.
Dans la vie privée, le juge Jarriquez, célibataire endurci, ne
quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu'il ne
dédaignait pas, le whist qu'il appréciait fort, les échecs où il
était passé maître, et surtout les jeux de casse-tête chinois,
énigmes, charades, rébus, anagrammes, logogriphes et autres, dont,
comme plus d'un magistrat européen, - vrais sphynx par goût comme
par profession - , il faisait son passe-temps principal.
C'était un original, on le voit, et l'on voit aussi combien Joam
Dacosta allait perdre à la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause
venait devant ce peu commode magistrat. Dans l'espèce, d'ailleurs,
la tâche de Jarriquez était très simplifiée. Il n'avait point à
faire office d'enquêteur ou d'instructeur, non plus qu'à diriger des
débats, à provoquer un verdict, à faire application d'articles du
Code pénal, ni enfin à prononcer un condamnation. Malheureusement
pour le fazender d'Iquitos, tant de formalités n'étaient plus
nécessaires. Joam Dacosta avait été arrêté, jugé, condamné, il y
avait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la prescription
n'avait pas encore couvert sa condamnation, aucune demande en
commutation de peine ne pouvait être introduite, aucun pourvoi en
grâce ne pouvait être accueilli. Il ne s'agissait donc, en somme,
que d'établir son identité, et, sur l'ordre d'exécution qui
arriverait de Rio de Janeiro, la justice n'aurait plus qu'à suivre
son cours.
Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il
dirait avoir été condamné injustement. Le devoir du magistrat,
quelque opinion qu'il eût à cet égard, serait de l'écouter. Toute la
question serait de savoir quelles preuves le condamné pourrait
donner de ses assertions. Et s'il n'avait pu les apporter lors de sa
comparution devant ses premiers juges, était-il maintenant en mesure
de les produire ?
Là devait être tout l'intérêt de l'interrogatoire.
Il faut bien l'avouer cependant, le fait d'un contumax heureux
et en sûreté à l'étranger, quittant tout, bénévolement, pour
affronter la justice que son passé devait lui avoir appris à
redouter, c'était là un cas curieux, rare, qui devait intéresser
même un magistrat blasé sur toutes les péripéties d'un débat
judiciaire. Était-ce de la part du condamné de Tijuco, fatigué de la
vie, effrontée sottise ou élan d'une conscience qui veut à tout prix
avoir raison d'une iniquité ? Le problème était étrange, on en
conviendra.
Le lendemain de l'arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez
se transporta donc à la prison de la rue de Dieu-le-Fils, où le
prisonnier avait été enfermé.
Cette prison était un ancien couvent de missionnaires, élevé sur
le bord de l'un des principaux iguarapés de la ville. Aux détenus
volontaires d'autrefois avaient succédé dans cet édifice, peu
approprié à sa nouvelle destination, les prisonniers malgré eux
d'aujourd'hui. La chambre occupée par Joam Dacosta, n'était donc
point une de ces tristes cellules que comporte le système
pénitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une
fenêtre, sans abat-jour, mais grillée, s'ouvrant sur un terrain
vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l'autre,
quelques ustensiles grossiers, rien de plus.
Ce fut de cette chambre que, ce jour-là 25 août, Joam Dacosta
fut extrait vers onze heures du matin, et amené au cabinet des
interrogatoires, disposé dans l'ancienne salle commune du couvent.
Le juge Jarriquez était là, devant son bureau, juché sur sa
haute chaise, le dos tourné à la fenêtre, afin que sa figure
demeurât dans l'ombre, tandis que celle du prévenu resterait en
pleine lumière. Son greffier avait pris place à un bout de la table,
la plume à l'oreille, avec l'indifférence qui caractérise ces gens
de justice, prêt à consigner les demandes et les réponses.
Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du
magistrat, les gardes qui l'avaient amené se retirèrent.
Le juge Jarriquez regarda longuement l'accusé. Celui-ci s'était
incliné devant lui et gardait une attitude convenable, ni impudente,
ni humble, attendant avec dignité que des demandes lui fussent
posées pour y répondre.
« Votre nom ? dit le juge Jarriquez.
- Joam Dacosta.
- Votre âge ?
- Cinquante-deux ans.
- Vous demeuriez ?...
- Au Pérou, au village d'Iquitos.
- Sous quel nom ?
- Sous le nom de Garral, qui est celui de ma mère.
- Et pourquoi portiez-vous ce nom ?
Parce que, pendant vingt-trois ans, j'ai voulu me dérober aux
poursuites de la justice brésilienne. »
Les réponses étaient si précises, elles semblaient si bien
indiquer que Joam Dacosta était résolu à tout avouer de son passé et
de son présent, que le juge Jarriquez, peu habitué à ces procédés,
redressa son nez plus verticalement que d'habitude.
« Et pourquoi, reprit-il, la justice brésilienne pouvait-elle
exercer des poursuites contre vous ?
Parce que j'avais été condamné à la peine capitale, en 1826,
dans l'affaire des diamants de Tijuco.
- Vous avouez donc que vous êtes Joam Dacosta ?...
- Je suis Joam Dacosta. »
Tout cela était répondu avec un grand calme, le plus simplement
du monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se dérobant sous
leur paupière, semblaient-ils dire : « Voilà une affaire qui ira
toute seule ! »
Seulement, le moment arrivait où allait être posée l'invariable
question qui amenait l'invariable réponse des accusés de toute
catégorie, protestant de leur innocence.
Les doigts du juge Jarriquez commencèrent à battre un léger
trille sur la table. « Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous à
Iquitos ?
- Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un établissement
agricole qui est considérable.
- Il est en voie de prospérité ?
- De très grande prospérité.
- Et depuis quand avez-vous quitté votre fazenda ?
- Depuis neuf semaines environ.
- Pourquoi ?
- À cela, monsieur, répondit Joam Dacosta, j'ai donné un
prétexte, mais en réalité j'avais un motif.
- Quel a été le prétexte ?
- Le soin de conduire au Para tout un train de bois flotté et
une cargaison des divers produits de l'Amazone.
- Ah ! fit le juge Jarriquez, et quel a été le véritable motif
de votre départ ? » Et en posant cette question il se disait :
« Nous allons donc enfin entrer dans la voie des négations et des
mensonges ! »
« Le véritable motif, répondit d'une voix ferme Joam Dacosta,
était la résolution que j'avais prise de venir me livrer à la
justice de mon pays !
- Vous livrer ! s'écria le juge, en se relevant sur son
fauteuil. Vous livrer... de vous-même ?...
- De moi-même !
- Et pourquoi ?
- Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette
existence mensongère, de cette obligation de vivre sous un faux
nom ; de cette impossibilité de pouvoir restituer à ma femme, à mes
enfants celui qui leur appartient ; enfin, monsieur, parce que...
- Parce que ?...
- Je suis innocent ! « Voilà ce que j'attendais ! » se dit à
part lui le juge Jarriquez.
Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus
accentuée, il fit un signe de tête à Joam Dacosta, qui signifiait
clairement : « Allez ! racontez votre histoire ! Je la connais, mais
je ne veux pas vous empêcher de la narrer à votre aise ! »
Joam Dacosta, qui ne se méprit pas à cette peu encourageante
disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir. Il
fit donc l'histoire de sa vie tout entière, il parla sobrement, sans
se départir du calme qu'il s'était imposé, sans omettre aucune des
circonstances qui avaient précédé ou suivi sa condamnation. Il
n'insista pas autrement sur cette existence honorée et honorable
qu'il avait menée depuis son évasion, ni sur ses devoirs de chef de
famille, d'époux et de père, qu'il avait si dignement remplis. Il ne
souligna qu'une seule circonstance, - celle qui l'avait conduit à
Manao pour poursuivre la révision de son procès, provoquer sa
réhabilitation, et cela sans que rien l'y obligeât.
Le juge Jarriquez, naturellement prévenu contre tout accusé, ne
l'interrompit pas. Il se bornait à fermer ou à ouvrir successivement
les yeux, comme un homme qui entend raconter la même histoire pour
la centième fois ; et, lorsque Joam Dacosta déposa sur la table le
mémoire qu'il avait rédigé, il ne fit pas un mouvement pour le
prendre.
« Vous avez fini ? dit-il.
Oui, monsieur.
- Et vous persistez à soutenir que vous n'avez quitté Iquitos
que pour venir réclamer la révision de votre jugement ?
- Je n'ai pas eu d'autre motif.
- Et qui le prouve ? Qui prouve que sans la dénonciation qui a
amené votre arrestation, vous vous seriez livré ?
- Ce mémoire d'abord, répondit Joam Dacosta.
- Ce mémoire était entre vos mains, et rien n'atteste que, si
vous n'aviez pas été arrêté, vous en auriez fait l'usage que vous
dites.
- Il y a, du moins, monsieur, une pièce qui n'est plus entre mes
mains, et dont l'authenticité ne peut être mise en doute.
- Laquelle ?
- La lettre que j'ai écrite à votre prédécesseur, le juge
Ribeiro, lettre qui le prévenait de ma prochaine arrivée.
- Ah ! vous aviez écrit ?...
- Oui, et cette lettre, qui doit être arrivée à son adresse, ne
peut tarder à vous être remise !
- Vraiment ! répondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu
incrédule. Vous aviez écrit au juge Ribeiro ?...
- Avant d'être juge de droit de cette province, répondit Joam
Dacosta, le juge Ribeiro était avocat à Villa-Rica. C'est lui qui
m'a défendu au procès criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la
bonté de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus
tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice à Manao, je lui ai
fait savoir qui j'étais, où j'étais, ce que je voulais entreprendre.
Sa conviction à mon égard n'avait pas changé, et c'est sur son
conseil que j'ai quitté la fazenda pour venir, en personne,
poursuivre ma réhabilitation. Mais la mort l'a frappé inopinément,
et peut-être suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez je ne retrouve
pas le juge Ribeiro ! »
Le magistrat, directement interpellé, fut sur le point de
bondir, au mépris de toutes les habitudes de la magistrature
assise ; mais il parvint à se contenir et se borna à murmurer ces
mots :
« Très fort, en vérité, très fort ! »
Le juge Jarriquez avait évidemment des calus au coeur, et il
était à l'abri de toute surprise.
En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli
cacheté à l'adresse du magistrat.
Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il
l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de sourcils,
et dit :
« Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici
la lettre dont vous parliez, adressée par vous au juge Ribeiro, et
qui m'est communiquée. Il n'y a donc plus aucune raison de douter de
ce que vous avez dit à ce sujet.
- Pas plus à ce sujet, répondit Joam Dacosta, qu'au sujet de
toutes les circonstances de ma